{"id":64889,"date":"1994-04-01T00:00:00","date_gmt":"1994-03-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1994\/04\/01\/une-necessite-americaine-la-politique-paroxysmique\/"},"modified":"2026-03-12T20:57:52","modified_gmt":"2026-03-12T18:57:52","slug":"une-necessite-americaine-la-politique-paroxysmique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1994\/04\/01\/une-necessite-americaine-la-politique-paroxysmique\/","title":{"rendered":"Une n\u00e9cessit\u00e9 am\u00e9ricaine : la politique paroxysmique"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article\">Une n\u00e9cessit\u00e9 am\u00e9ricaine : la politique paroxysmique<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tOn se rappelle la phrase fameuse de Georgyi Arbatov (alors pr\u00e9sident de l&rsquo;Institut des \u00c9tats-Unis et du Canada, \u00e0 Moscou), en mai 1988 dans une interview \u00e0 <em>Newsweek<\/em> : <em>\u00ab Nous allons vous faire une chose terrible, nous allons vous priver d&rsquo;Ennemi \u00bb<\/em>. Il s&rsquo;adressait \u00e0 l&rsquo;interviewer, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 un Am\u00e9ricain, et en fait \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique toute enti\u00e8re. Il sugg\u00e9rait ainsi qu&rsquo;il y a une fragilit\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 cette nation, qui en marque \u00e0 la fois le caract\u00e8re et le destin exceptionnels. On a remarqu\u00e9 combien la fin de la guerre froide avait \u00e9t\u00e9, en Am\u00e9rique, le contraire de l&rsquo;enthousiasme qu&rsquo;e\u00fbt fait attendre la vigueur de l&rsquo;affrontement. \u00ab<em>Notre victoire est paradoxale, <\/em>remarqua un rapport strat\u00e9gique publi\u00e9 par le Carnegie Endowment for International Peace (1). <em>Il n&rsquo;y a pas eu de Jour de la Victoire ou de parade \u00e0 New York pour la fin du communisme, pas d&rsquo;\u00e9trangers s&#8217;embrassant dans les rues. Plus encore, il y a bien longtemps que l&rsquo;Am\u00e9rique ne s&rsquo;est pas sentie aussi mal \u00e0 l&rsquo;aise, aussi incertaine \u00e0 propos du futur<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDepuis quatre ans, l&rsquo;<em>establishment<\/em> intellectuel am\u00e9ricain s&rsquo;est mis \u00e0 la recherche d&rsquo;un nouvel Ennemi. La tentative de Francis Fukuyama (2) de regrouper sans autre tourment le monde civilis\u00e9 sous la banni\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique comme tutrice incontest\u00e9e de la d\u00e9mocratie, du lib\u00e9ralisme et du march\u00e9 libre, est aujourd&rsquo;hui oubli\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait une maladresse parce que la th\u00e8se \u00e9tait fondamentalement d\u00e9mobilisatrice, disant que l&rsquo;essentiel du combat \u00e9tait achev\u00e9. Au contraire, un courant nouveau tente d&rsquo;accr\u00e9diter l&rsquo;id\u00e9e que la structure des relations internationales se modifie dans le sens d&rsquo;un affrontement encore plus net qu&rsquo;au temps de la guerre froide, bipolaire en substance plus que selon des circonstances, et selon les lignes d\u00e9termin\u00e9es par des religions antagonistes. Un article du professeur Samuel Huntington, <em>Clash of Civilizations?<\/em> (3), a illustr\u00e9 cette th\u00e8se en annon\u00e7ant rien moins qu&rsquo;une guerre de religion, et en proposant implicitement que le monde occidental, sous la houlette am\u00e9ricaine, se pr\u00e9pare \u00e0 un affrontement de cette sorte, principalement avec les pays du Sud. Huntington a marqu\u00e9 une \u00e9tape ainsi plus ambitieuse dans la recherche, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9e par d&rsquo;autres r\u00e9flexions, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 relay\u00e9e et poursuivie jusqu&rsquo;au niveau de certaines dispositions politico-militaires, d&rsquo;une nouvelle version de la mobilisation que les \u00c9tats-Unis ne cessent de susciter dans leurs rangs autant que chez leurs alli\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCes tentatives diverses \u00e9cartent l&rsquo;essentiel, ce qui n&rsquo;\u00e9tonnera pas de la part d&rsquo;un <em>establishment<\/em> am\u00e9ricain qui a toujours \u00e9vit\u00e9 de mettre en question les fondements de la R\u00e9publique. Il s&rsquo;int\u00e9resse aux moyens, rarement \u00e0 la fin elle-m\u00eame ; il cherche des rem\u00e8des divers \u00e0 un mal dont il ne s&rsquo;attache nullement \u00e0identifier les causes.<\/p>\n<h3>La trag\u00e9die am\u00e9ricaine<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tAlors la question centrale reste irr\u00e9solue : pourquoi un Ennemi est-il n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique? En fait d&rsquo;Ennemi, il s&rsquo;agit d&rsquo;abord de la repr\u00e9sentation d&rsquo;un Ennemi, par le pouvoir politique, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment le pr\u00e9sident. Depuis la Grande D\u00e9pression s&rsquo;est install\u00e9e une politique qu&rsquo;on pourrait qualifier de paroxysmique (une politique du paroxysme). Elle consiste \u00e0 tenir un discours mobilisateur dont l&rsquo;un des facteurs formels principaux est la r\u00e9f\u00e9rence n\u00e9cessaire \u00e0 un adversaire (l&rsquo;Ennemi), qu&rsquo;il soit humain ou pas (en ce sens, la D\u00e9pression \u00e9tait \u00e9videmment un Ennemi). Roosevelt est l&rsquo;inventeur incontestable de cette politique du paroxysme, lui qui avait d\u00e9fini la pr\u00e9sidence en termes spirituels plus que politiques (\u00ab<em>La pr\u00e9sidence est d&rsquo;abord un lieu de leadership moral. Tous nos grands pr\u00e9sidents furent des leaders conceptuels en leurs temps, quand certaines id\u00e9es historiques de la nation devaient \u00eatre clarifi\u00e9es<\/em>\u00bb).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD\u00e8s son installation \u00e0 la Maison-Blanche en mars 1933, il ne dissimula plus \u00e0 ses concitoyens l&rsquo;ampleur de la trag\u00e9die v\u00e9cue par l&rsquo;Am\u00e9rique. Le laps de temps de l&rsquo;automne et de l&rsquo;hiver 1932 avait apport\u00e9 des signes de la d\u00e9composition de la Nation. Une panique terrifiante avait parcouru l&rsquo;Am\u00e9rique comme une fi\u00e8vre de mort. A cette lumi\u00e8re, l&rsquo;attitude d&rsquo;interventionnisme mod\u00e9r\u00e9 de Hoover, qui avait sembl\u00e9 jusqu&rsquo;alors acceptable, paraissait soudain insens\u00e9e. \u00ab<em>C&rsquo;\u00e9tait Roosevelt ou le n\u00e9ant<\/em>\u00bb, disait un <em>businessman<\/em> r\u00e9publicain, logiquement ennemi politique mortel de FDR. Andr\u00e9 Maurois rapportait cette description, dans ses <em>Chantiers am\u00e9ricains<\/em> (septembre 1933) : \u00ab<em>Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l&rsquo;hiver (1932-33), vous auriez trouv\u00e9 un peuple compl\u00e8tement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Pendant quelques semaines, l&rsquo;Am\u00e9rique a cru que la fin d&rsquo;un syst\u00e8me, d&rsquo;une civilisation, \u00e9tait tout proche<\/em>\u00bb. Le professeur et critique litt\u00e9raire Albert Gu\u00e9rard expliquait en 1945 : \u00ab<em>Je doute<\/em> (que) <em>beaucoup d&rsquo;Europ\u00e9ens<\/em> (aient) <em>pleinement r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;\u00e9tendue du d\u00e9sastre, et \u00e0 quel point le pays \u00e9tait proche de sa ruine absolue, au moment o\u00f9 Roosevelt prit le pouvoir<\/em>\u00bb (4). L&rsquo;extr\u00eame rapidit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements, la tension \u00e9crasante  donnaient l&rsquo;image d&rsquo;une mar\u00e9e qui emportait tout. Pendant la c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;investiture, le 4 mars 1933, on passait des d\u00e9p\u00eaches urgentes au nouveau secr\u00e9taire au Tr\u00e9sor, qui devait aussit\u00f4t quitter les lieux pour son bureau, et prendre des mesures n\u00e9cessaires dans l&rsquo;instant. Seconde apr\u00e8s seconde, l&rsquo;Am\u00e9rique s&rsquo;effondrait, se dissolvait litt\u00e9ralement. Dans les souvenirs du ministre du Travail de Roosevelt, Frances Perkins, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement exceptionnel dans ce jour d&rsquo;inauguration du nouveau pr\u00e9sident ne fut point l&rsquo;inauguration elle-m\u00eame, mais une pri\u00e8re collective \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise St John : \u00ab<em>Nous \u00e9tions dans une situation terrifiante. Les banques fermaient. La vie \u00e9conomique du pays \u00e9tait pratiquement paralys\u00e9e. Roosevelt devait prendre en main le gouvernement des Etats-Unis. Si un homme avait jamais voulu prier, ce devait \u00eatre en ce jour-l\u00e0. Il voulait vraiment prier, et il tenait \u00e0 ce que chacun vint prier avec lui.<\/em> (&#8230;) <em>Ce fut impressionnant. Chacun priait, alors que le Docteur Peabody lisait l&rsquo;action de gr\u00e2ce pour Ton Serviteur, Franklin, qui est sur le point de devenir Pr\u00e9sident de ces Etats-Unis<\/em>\u00bb (5).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDu jour au lendemain pratiquement, Roosevelt transforma l&rsquo;atmosph\u00e8re du pays. Un \u00e9conomiste am\u00e9ricain, Elliott Janeway, remarqua qu&rsquo;\u00ab<em>en 1933, un acte simple  sans grande signification \u00e9conomique mais psychologiquement cathartique \u00a0fit de Roosevelt le champion: il ferma les banques de fa\u00e7on \u00e0 les faire rouvrir ensuite et ainsi exor\u00e7isa la D\u00e9pression<\/em>\u00bb (6). C&rsquo;\u00e9tait exactement cela : un acte de magie bien plus qu&rsquo;\u00e9conomique, une incantation autour du grand Trou Noir o\u00f9 s&rsquo;enfon\u00e7ait l&rsquo;Am\u00e9rique, et puis aussi le signe incontestable qu&rsquo;une autorit\u00e9 s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9e \u00e0 la direction du pays. L&rsquo;essentiel de l&rsquo;action de Roosevelt \u00e0 ses d\u00e9buts consista en un exercice de mobilisation permanente, l&rsquo;effet de ce que nous avons identifi\u00e9 comme la politique du paroxysme. Il y \u00e9tait conduit par le caract\u00e8re extraordinaire d&rsquo;apathie o\u00f9 \u00e9tait tomb\u00e9e l&rsquo;Am\u00e9rique (on entendit Roosevelt, dans un discours en mai 1933, s&rsquo;\u00e9crier : \u00ab<em>Faites quelque chose, et si \u00e7a ne marche pas, faites autre chose !<\/em>\u00bb [\u00ab<em>Do something, and if it doesn&rsquo;t work, do another thing !<\/em>\u00bb]). Ses causeries radiodiffus\u00e9es hebdomadaires, dites au coin du feu, devinrent un \u00e9v\u00e9nement politique r\u00e9gulier de la mobilisation en cours. Elles rythmaient la vie habituelle du pays et en devenaient la part essentielle. Adolescent pendant les ann\u00e9es trente, l&rsquo;historien David Halberstam faisait cette remarque sur un sentiment commun, r\u00e9union de l&rsquo;Am\u00e9rique alors au coeur du malheur : \u00ab<em>Pour nombre d&rsquo;Am\u00e9ricains de ma g\u00e9n\u00e9ration, le principal souvenir de politique aura \u00e9t\u00e9 de rester assis, \u00e0\u00e9couter \u00e0 la radio cette voix forte, confiante, totalement \u00e0l&rsquo;aise. Quand il allait parler, l&rsquo;id\u00e9e de faire autre chose que l&rsquo;\u00e9couter \u00e9tait impensable<\/em>\u00bb. Roosevelt avait des phrases d&rsquo;identification et d&rsquo; humanisation de la D\u00e9pression pour mieux la d\u00e9signer \u00e0 la nation comme l&rsquo;Ennemi, puisqu&rsquo;effectivement un Ennemi \u00e9tait n\u00e9cessaire et qu&rsquo;il devait d&rsquo;abord \u00eatre humain. \u00ab<em>Je vaincrai cette chose<\/em>\u00bb, disait-il. L&rsquo;homme avait les qualit\u00e9s pour mener une telle action, sans pr\u00e9c\u00e9dent en Am\u00e9rique : \u00ab<em>Sa s\u00e9duction est extr\u00eame, son sourire est irr\u00e9sistible,<\/em> notait Andr\u00e9 Siegfried apr\u00e8s une rencontre avec lui. <em>Quand il vous dit, en vous accueillant : Je suis content de vous voir, il vous donne l&rsquo;impression qu&rsquo;il le croit, et l&rsquo;on se sent en confiance<\/em>\u00bb. On retrouve les m\u00eames mots chez un t\u00e9moin cit\u00e9 par Maurois : \u00ab<em>Quand il a dit My Friends, il l&rsquo;a dit d&rsquo;un tel ton, avec une telle douceur et une telle force, que j&rsquo;ai compris que c&rsquo;\u00e9tait vrai, que cet homme \u00e9tait un ami et qu&rsquo;il allait essayer de faire pour nous ce que les autres n&rsquo;avaient pas fait<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour tout dire du caract\u00e8re du pr\u00e9sident dans les dramatiques circonstances que traversait le pays, Roosevelt \u00e9tait un homme <em>qui riait<\/em> (comme Reagan plus tard), faisant un saisissant contraste avec son pr\u00e9d\u00e9cesseur Herbert Hoover dont les mines furieuses et renfrogn\u00e9es \u00e9taient c\u00e9l\u00e8bres. Ce comportement signifiait beaucoup pour une population plong\u00e9e dans un si profond d\u00e9sarroi. La crise \u00e9tait un drame sans aucun pr\u00e9c\u00e9dent historique. Il importait de n&rsquo;en pas s&rsquo;en dissimuler la profondeur mais il n&rsquo;y fallait rien voir de fatal, &mdash; telle \u00e9tait l&rsquo;exhortation de Franklin Roosevelt.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa politique du paroxysme devrait \u00eatre alors d\u00e9crite comme une \u00ab\u00a0dramatisation volontariste\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agissait de quelque chose de tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de ce qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 en Am\u00e9rique, puisqu&rsquo;on distinguait au plus profond de la Crise un \u00e9l\u00e9ment de tragique si \u00e9tranger \u00e0 la philosophie de ce pays, et que cela semblait \u00eatre pris en compte. Cet aspect particulier de la situation historique s&rsquo;av\u00e9ra accidentel. Apr\u00e8s le Roosevelt de 1933, pass\u00e9s les \u00e9v\u00e9nements tragiques du plus profond de la crise, les politiques paroxysmiques \u00e0 venir deviendraient un th\u00e9\u00e2tre qu&rsquo;il faudrait monter, une repr\u00e9sentation. Il s&rsquo;agirait de cr\u00e9er des conditions, qu&rsquo;elles r\u00e9pondissent \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 ou la sollicitassent peu importe, qui permettraient de clamer un discours paroxysmique. De la substance de la mobilisation n\u00e9cessaire de mars 33, on passerait \u00e0 l&rsquo;apparence de la politique paroxysmique devenue un outil de la politique \u00ab\u00a0politicienne\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h3>Une crise jamais r\u00e9solue<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tCes quelques exemples et descriptions nous rappellent la force historique de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement que fut la Grande Crise aux \u00c9tats-Unis. Quelques jugements am\u00e9ricains nous la feront appr\u00e9cier dans la perspective historique. Albert Gu\u00e9rard \u00e9crivit que \u00ab <em> Le choc physique, qui toucha tout le monde <\/em>(aux \u00c9tats-Unis), <em>est incommensurable ; c&rsquo;est peut-\u00eatre le seul accident de notre histoire qui ait apport\u00e9 un changement notable dans le caract\u00e8re national<\/em> \u00bb(7). Felix Frankfurter, collaborateur de Roosevelt, en 1937 : \u00ab <em>La crise aura laiss\u00e9, dans le coeur et la conscience de quelques-uns des Am\u00e9ricains les meilleurs, une empreinte ineffa\u00e7able. Nous ne serons plus apr\u00e8s ce que nous \u00e9tions auparavant<\/em> \u00bb (8). Enfin John Galbraith, avec cette remarque qui liait la Crise au cas europ\u00e9en, en diff\u00e9renciant d&rsquo;autant les deux histoires : \u00ab <em> En Europe, c&rsquo;est la Grande Guerre qui secoua les anciennes certitudes. Les tranch\u00e9es venaient hanter la m\u00e9moire sociale comme un paroxysme d&rsquo;horreur. Aux Etats-Unis, ce fut la Grande D\u00e9pression. Celle-ci demeura dans la m\u00e9moire sociale des Am\u00e9ricains pendant les quarante ann\u00e9es suivantes et plus. Quand quelque chose semblait ne pas aller, les gens demandaient : Est-ce que \u00e7a veut dire une nouvelle d\u00e9pression?<\/em> \u00bb (9).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn tel choc devait avoir des effets durables, sinon d\u00e9finitifs, sur la nation am\u00e9ricaine. L&rsquo;historien J.M. Grevillot pouvait alors noter (10), en pleine d\u00e9cennie des ann\u00e9es cinquante, dans l&rsquo;opulence de la r\u00e9ussite am\u00e9ricaine de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre : \u00ab <em>Ce sentiment d&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9 s&rsquo;est accru depuis la Grande Crise que les ann\u00e9es de prosp\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;apr\u00e8s-guerre n&rsquo;ont pas r\u00e9ussi \u00e0 faire oublier. N&rsquo;est-ce pas d&rsquo;ailleurs parce qu&rsquo;ils savent que le peuple est inquiet, que ses dirigeants s&rsquo;appliquent tant \u00e0 les rassurer?<\/em> \u00bb. (Cette derni\u00e8re phrase est bien une r\u00e9f\u00e9rence faite \u00e0 la politique paroxysmique, o\u00f9 l&rsquo;on remplacerait rassurer par mobiliser,  mais cela revient au m\u00eame).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTechniquement, ou \u00e9conomiquement, la crise ne fut jamais r\u00e9solue. En 1937, apr\u00e8s le redressement de 1935-36, l&rsquo;Am\u00e9rique replongeait dans une d\u00e9pression d&rsquo;ampleur presqu&rsquo;\u00e9gale \u00e0 celle des ann\u00e9es 32-33. Cette fois, FDR \u00e9tait d\u00e9sarm\u00e9. A la lumi\u00e8re de cette simple r\u00e9alit\u00e9 historique, on pouvait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 constater l&rsquo;inad\u00e9quation de la mobilisation au sens originel de l&rsquo;id\u00e9e (telle que d\u00e9crite pour 1933, avec sa part de r\u00e9alit\u00e9 tragique). Il devenait inconcevable de la relancer sous la forme initiale. Pour cette raison, on devrait admettre l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;au constat du besoin de l&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;un chef mobilisateur et d&rsquo;une mobilisation, s&rsquo;ajouterait aussit\u00f4t l&rsquo;hypoth\u00e8se que cela ne suffisait pas. C&rsquo;\u00e9tait un substitut, rien d&rsquo;autre. Mais il n&rsquo;y avait pas d&rsquo;alternative puisque FDR n&rsquo;avait rien chang\u00e9 de fondamental dans la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine et dans son organisation sociale, voire dans son appr\u00e9ciation du monde, qu&rsquo;il avait lanc\u00e9 une r\u00e9forme mais nullement propos\u00e9 une r\u00e9volution. A partir de l\u00e0, l&rsquo;Am\u00e9rique se mit \u00e0 vivre \u00e0 cr\u00e9dit d&rsquo;une r\u00e9volution jamais faite, \u00e0 court terme, en constant \u00e9tat de remise en question, \u00e0 la recherche d&rsquo;un \u00e9tat apais\u00e9 qu&rsquo;elle n&rsquo;a jamais trouv\u00e9. Ainsi les derni\u00e8res ann\u00e9es trente repr\u00e9sent\u00e8rent-elles, selon cette interpr\u00e9tation des rapports du pr\u00e9sident et de son peuple, une capitulation de Roosevelt. Il n&rsquo;y avait plus qu&rsquo;une formule de survie : la fuite en avant, par n&rsquo;importe quel moyen, et la politique du paroxysme devint ce th\u00e9\u00e2tre mentionn\u00e9 plus haut, o\u00f9 la partie devait \u00eatre jou\u00e9e avec un Ennemi comme <em>deus ex machina<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tFDR abandonna l&rsquo;application sociale de sa politique paroxysmique et choisit son application industrielle. C&rsquo;\u00e9tait en revenir au <em>business<\/em> en capitalisant sur la d\u00e9faite de la haute finance, discr\u00e9dit\u00e9e par le <em>krach<\/em> de 1929, au profit de l&rsquo;industrie. Les circonstances le servirent, ou bien elles impos\u00e8rent ce tournant, comme on veut et qu&rsquo;importe ; ou bien encore, puisque Roosevelt avait recul\u00e9 finalement personne n&rsquo;avait le choix et c&rsquo;\u00e9tait cela ou la plong\u00e9e dans un \u00e9tat end\u00e9mique de crise, l&rsquo;angoisse et la fi\u00e8vre remplac\u00e9es par le cynisme, le d\u00e9sespoir glac\u00e9, l&rsquo;abandon &#8230; Dans ces conditions, personne ne peut plus ignorer que la guerre vint \u00e0 point. En lan\u00e7ant une formidable production (l&rsquo;Am\u00e9rique semblait se retrouver : la production \u00e0 outrance, la surproduction !), dont les premiers signes apparaissaient d\u00e8s 1938-39, on sortit le pays d&rsquo;une crise dont plus personne ne voyait le bout et que plus personne ne comprenait, et qu&rsquo;ainsi on ne r\u00e9solut pas. Cette id\u00e9e est fondamentale pour comprendre l&rsquo;Am\u00e9rique moderne et son \u00e9volution.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tM\u00eame si l&rsquo;on insiste sur l&rsquo;aspect moral de la campagne ainsi lanc\u00e9e, qui allait mener \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de l&rsquo;Am\u00e9rique, il appara\u00eet \u00e0 la lumi\u00e8re des circonstances de l&rsquo;\u00e9poque en Am\u00e9rique que l&rsquo;aspect \u00e9conomique primait. C&rsquo;est ce que le <em>Center for Defense Information<\/em> a d\u00e9sign\u00e9 (11) : \u00ab<D><em>FDR  L&rsquo;\u00e9quivalence entre la d\u00e9fense et l&rsquo;\u00e9conomie<\/em> \u00bb, pour expliquer plus loin \u00ab <em>En d\u00e9cembre 1940, le pr\u00e9sident Roosevelt fit son fameux discours sur l&rsquo;Arsenal de la D\u00e9mocratie. <\/em>(&#8230;) <em>Son argument \u00e9tait plus qu&rsquo;un appel \u00e0 la mobilisation, plus qu&rsquo;une attaque contre les isolationnistes du Congr\u00e8s, c&rsquo;\u00e9tait un appel \u00e0 la cr\u00e9ation de nouveaux emplois qui sortiraient l&rsquo;Am\u00e9rique de la Grande D\u00e9pression<\/em> \u00bb. Le Fran\u00e7ais Roussy de Sales qui v\u00e9cut aux \u00c9tats-Unis au d\u00e9but de l&rsquo;engagement am\u00e9ricain dans le conflit mondial, d\u00e9crit ainsi les deux tendances de la pens\u00e9e interventionniste am\u00e9ricaine au travers de son appr\u00e9ciation de deux d\u00e9clarations publiques parall\u00e8les (en 1942), du vice-pr\u00e9sident Wallace et du repr\u00e9sentant du <em>business<\/em> Barton : \u00ab <em>Du point de vue pratique, Wallace recommande la production, l&rsquo;abolition des privil\u00e8ges, le contr\u00f4le des cartels et des mati\u00e8res premi\u00e8res, l&rsquo;abolition des discriminations de races et un litre de lait pour tout le monde. C&rsquo;est l&rsquo;utopie classique. La glorification du Common Man n&rsquo;est pas nouvelle non plus.<\/em> (&#8230;) <em>Mais Wallace aussi est un Common Man, nous sommes en plein dans dans l&rsquo;\u00e8re de la collective mediocrity qu&rsquo;annon\u00e7ait J.S. Mill. Le hasard a voulu qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui j&rsquo;\u00e9coute \u00e0 la radio un discours de Bruce Barton. Il s&rsquo;est moqu\u00e9 de Wallace et de son litre de lait. Le but de la guerre est simple, a-t-il dit, c&rsquo;est de r\u00e9tablir \u00e0 la place qu&rsquo;il doit occuper l&rsquo;American Business. Entre Wallace et Barton, qui choisir? Ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre parce que pour des raisons diff\u00e9rentes \u00e9galement r\u00e9pugnantes.<\/em> \u00bb (12).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour nous qui cultivons en g\u00e9n\u00e9ral l&rsquo;image d&rsquo;une Am\u00e9rique enfin lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;isolationnisme r\u00e9trograde, jaillie de l&rsquo;entre-deux guerres pour achever son triomphe pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, tout cela para\u00eet bien contradictoire : cette fuite en avant, ce retour aux pires pratiques du <em>business<\/em> dont pourtant la responsabilit\u00e9 dans la Grande Crise \u00e9tait tr\u00e8s grave, etc. C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que l&rsquo;\u00e9crivain Henry Miller prit sa Buick 1931 et parcourut 40.000 kilom\u00e8tres de routes am\u00e9ricaines pour voir \u00e0 quoi ressemblait le grande Am\u00e9rique en 1940-41. Il en tira <em>Le Cauchemar climatis\u00e9<\/em>, l&rsquo;un des deux livres pour lesquels il voulait que la post\u00e9rit\u00e9 se souv\u00eent de lui, l&rsquo;une des plus violentes attaques \u00e9crites contre l&rsquo;am\u00e9ricanisme et l&rsquo;<em>American Way of Life<\/em>, et \u00e9galement un cri d&rsquo;amour bris\u00e9 pour l&rsquo;Am\u00e9rique des origines. Il nous montra une Am\u00e9rique bien diff\u00e9rente de notre image d&rsquo;\u00c9pinal. \u00ab <em>Oui, l&rsquo;Am\u00e9rique a chang\u00e9, <\/em>\u00e9crivait-il sombrement, <em>l&rsquo;absence de r\u00e9action, l&rsquo;impression de d\u00e9sespoir, la r\u00e9signation, le scepticisme, le d\u00e9faitisme&#8230;<\/em> \u00bb. Et il constatait : \u00ab <em>Le r\u00eaveur dont le r\u00eave n&rsquo;est pas utilitaire n&rsquo;a pas de place dans ce monde. (&#8230;) Un cochon bourr\u00e9 de grain y jouit d&rsquo;une vie meilleure qu&rsquo;un \u00e9crivain, un peintre ou un musicien<\/em> \u00bb.<\/p>\n<h3>L&rsquo;\u00e9tat de mobilisation<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est ais\u00e9, tant c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vidence m\u00eame, de montrer que depuis l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;a cess\u00e9 de vivre en \u00e9tat de mobilisation. Retenons le cas de la conqu\u00eate de l&rsquo;espace (programmes <em>Mercury<\/em> et <em>Apollo<\/em>) parce qu&rsquo;il est moins souvent per\u00e7u comme une mobilisation. L&rsquo;effort industriel entrepris alors fut d\u00e9crit par la revue <em>Aviation Week &#038; Space Technology<\/em> (13) comme \u00ab <em>tr\u00e8s proche de l&rsquo;utilisation de toutes les capacit\u00e9s de la nation. La NASA menait un effort de mobilisation jug\u00e9 impossible sauf en temps de guerre<\/em> \u00bb. Lorsque le pr\u00e9sident Kennedy proposa une coop\u00e9ration spatiale \u00e0 l&rsquo;URSS, en septembre 1963, l&rsquo;initiative fut condamn\u00e9e dans ces m\u00eames milieux proches de cette mobilisation non par opposition nationaliste au fait de la coop\u00e9ration, non par hostilit\u00e9 id\u00e9ologique \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;URSS communiste, mais parce qu&rsquo;une telle possibilit\u00e9 \u00ab <em>frustrerait des millions de travailleurs du sens patriotique de l&rsquo;extr\u00eame urgence<\/em> \u00bb (14).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn peut tenter d&rsquo;\u00e9tablir une approche sch\u00e9matique de la chronologie de la mobilisation am\u00e9ricaine : celle de la guerre poursuivie dans celle de l&rsquo;anticommunisme, avec comme caract\u00e9ristiques un paroxysme extr\u00eame, une certaine coh\u00e9sion impos\u00e9e par les \u00e9v\u00e9nements et ses lois, et des outrances souvent dramatiques mais sans surprise (le McCarthysme ne fut pas la moindre, et c&rsquo;est plus un produit de la mobilisation, et au-del\u00e0 une manifestation de l'\u00a0\u00bbam\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb dans tous ses effets extr\u00eames, qu&rsquo;un hypoth\u00e9tique \u00ab\u00a0fascisme \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb comme on l&rsquo;a interpr\u00e9t\u00e9 en Europe) ; puis le doute et la crise multiforme, de l&rsquo;assassinat de JFK, de la contestation \u00e9tudiante, du Viet-n\u00e2m, jusqu&rsquo;au <em>Watergate<\/em> et aux scandales des ann\u00e9es soixante-dix (CIA, ITT, etc). Reagan vint, en 1980, pour r\u00e9veiller l&rsquo;Am\u00e9rique (<em>Wake Up, America<\/em> \u00e9tait son slogan). Il fabriqua de fausses \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9s\u00a0\u00bb, une \u00e9conomie id\u00e9ale o\u00f9 le march\u00e9 marcherait, un monde hollywoodien o\u00f9 les gens seraient gentils et les dollars fleuriraient partout. Il fit un <em>remake<\/em> des <em>Voies du Paradis<\/em> (les ann\u00e9es vingt d&rsquo;avant la Crise qui restent la v\u00e9ritable r\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;am\u00e9ricanisme). Le formidable communicateur maintenait constamment la pression, totalement indiff\u00e9rent aux r\u00e9alit\u00e9s, et notamment aux diverses manigances de son administration (la corruption et le gaspillage atteignirent des sommets durant les ann\u00e9es Reagan, notamment autour des contrats du Pentagone). Il parlait au coeur des Am\u00e9ricains, exactement comme il faisait \u00e0Hollywood, avec cette m\u00eame voix, ce m\u00eame talent, avec cette m\u00eame fa\u00e7on de dire <em>My Friends<\/em> que FDR lui-m\u00eame (le New York <em>Times<\/em> avait titr\u00e9 son \u00e9ditorial du 21 janvier 1981, jour de l&rsquo;inauguration du nouveau pr\u00e9sident : \u00ab<em>Franklin Delano Reagan<\/em>\u00bb. Ce ne devrait \u00eatre qu&rsquo;une demi-surprise de voir rapprocher le progressiste et l&rsquo;ultra-conservateur. Ce que le <em>Times<\/em> saluait, c&rsquo;\u00e9tait la proximit\u00e9 paroxysmique des deux pr\u00e9sidents).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette fois, les choses tourn\u00e8rent plus mal. Le paroxysme rooseveltien avait \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9 par la guerre, le Mal hitl\u00e9rien, la mobilisation au nom de la morale ; le paroxysme reaganien \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;effondrement de la menace, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement affreux de la perte de la r\u00e9f\u00e9rence ext\u00e9rieure vitale. Il ne resta plus que des probl\u00e8mes de comptabilit\u00e9, un d\u00e9ficit \u00e9norme du tr\u00e9sor public creus\u00e9 par un <em>\u00ab\u00a0keyn\u00e9sianisme\u00a0\u00bb<\/em> dissimul\u00e9 (les consid\u00e9rables d\u00e9penses de d\u00e9fense de 1981-85, cause du d\u00e9ficit de l&rsquo;\u00e9tat, aliment\u00e8rent la relance de l&rsquo;\u00e9conomie du pays) ; et puis, au niveau social, les in\u00e9galit\u00e9s accentu\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 des situations de blocage, l&rsquo;ins\u00e9curit\u00e9, la drogue, etc.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLaissons le Golfe et le <em>New World Order<\/em> de Bush, programmes de mobilisation d\u00e9risoires qui n&rsquo;eurent rien de l&rsquo;envol\u00e9e des grands pr\u00e9sidents paroxysmiques (et l&rsquo;on comprend tout lorsqu&rsquo;on sait la r\u00e9v\u00e9rence de George Bush pour le personnage de Herbert Hoover, pr\u00e9d\u00e9cesseur de FDR et responsable de la transformation du <em>krach<\/em> de 1929 en Grande D\u00e9pression de 1933). Venons-en \u00e0 Clinton.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe chroniqueur George Will notait r\u00e9cemment (15) : \u00ab <em>Mr. Clinton peut sembler un pr\u00e9sident en miniature mais c&rsquo;est parce que 60 ans d&rsquo;urgences  du krach d&rsquo;octobre 1929 \u00e0la chute du Mur de Berlin de novembre 1989  ont fait que plusieurs pr\u00e9sidents ont sembl\u00e9 d&rsquo;une dimension bien plus grande que des \u00eatres humains normaux<\/em> \u00bb. Clinton est le premier pr\u00e9sident du doute am\u00e9ricain enfin exprim\u00e9 publiquement, de la mise \u00e0 nu, m\u00eame involontaire, de ce que Henry Miller d\u00e9signait comme \u00ab <em>l&rsquo;Am\u00e9rique secr\u00e8tement inqui\u00e8te<\/em> \u00bb (16). C&rsquo;est l\u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 psychologique, \u00e9chappant aux contraintes de l&rsquo;explication rationnelle et factuelle d&rsquo;une politique. On n&rsquo;entend nullement sugg\u00e9rer par l\u00e0 un jugement sur le pr\u00e9sident, mais plut\u00f4t une appr\u00e9ciation du climat qui baigne son administration, et qui contraste avec les pr\u00e9c\u00e9dentes. Certains aspects de sa politique s&rsquo;en \u00e9clairent mieux, cette pusillanimit\u00e9 nouvelle, ce refus d\u00e9sormais \u00e9vident partout, \u00e0 l&rsquo;OTAN, dans le processus moyen-oriental, etc, d&rsquo;assurer les responsabilit\u00e9s de superpuissance dominatrice (sans pour cela, loin de l\u00e0, perdre de vue les int\u00e9r\u00eats de la nation, y compris ceux de l&rsquo;imagerie du <em>leadership<\/em> mondial, con\u00e7ue plut\u00f4t comme un \u00ab\u00a0bon investissement\u00a0\u00bb). On comprend mieux la v\u00e9ritable obsession de cette administration pour l&rsquo;\u00e9conomie et l&#8217;emploi par la relance des exportations, et par cons\u00e9quent la surprenante issue des n\u00e9gociations GATT o\u00f9 l&rsquo;Am\u00e9rique a accept\u00e9 une d\u00e9faite politique (au profit de la France et de l&rsquo;Europe) pour pouvoir boucler ce qu&rsquo;elle estime \u00eatre une victoire \u00e9conomique pour le commerce et surtout pour son commerce (tout cela reste \u00e0 prouver). On comprend mieux que les Am\u00e9ricains soient ces n\u00e9o-mercantilistes d\u00e9crits par Erik Israelevitch (17), qui se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 une \u00ab <em>une philosophie du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle, le mercantilisme, pens\u00e9e dans laquelle les exportations sont le bien absolu, les importations le mal<\/em> \u00bb. On comprend mieux cette politique d&rsquo;un pr\u00e9sident qui para\u00eet en miniature parce qu&rsquo;il est \u00e9lu pour favoriser la cr\u00e9ation d&#8217;emplois et nullement pour des t\u00e2ches ambitieuses et historiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ce cadre tr\u00e8s d\u00e9stabilis\u00e9, la politique paroxysmique est risqu\u00e9e (o\u00f9 trouver un Ennemi qui soit une grande cause nationale s&rsquo;il n&rsquo;y a plus de t\u00e2ches historiques?). Mais est-elle seulement \u00e9vitable? Peut-on s&rsquo;en passer? L&rsquo;Am\u00e9rique dissimule de cette fa\u00e7on la grande question originelle pos\u00e9e \u00e0 sa fondation, toujours \u00e9vit\u00e9e, toujours irr\u00e9solue, qui est \u00e0 la base de ses d\u00e9s\u00e9quilibres et par cons\u00e9quent des encha\u00eenements \u00e9conomiques qui men\u00e8rent \u00e0 la Grande D\u00e9pression (ph\u00e9nom\u00e8ne qui, tel qu&rsquo;on l&rsquo;a d\u00e9crit, fut sp\u00e9cifique \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique bien qu&rsquo;on a coutume de le pr\u00e9senter dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral de la D\u00e9pression mondiale). Depuis l&rsquo;origine, l&rsquo;Am\u00e9rique souffre du divorce entre ses promesses, qui ont constamment habill\u00e9 de riches atours l&rsquo;image qu&rsquo;on se fit et qu&rsquo;on se fait de ce pays (le \u00ab\u00a0Nouveau Monde\u00a0\u00bb, la Terre Promise, etc), et les r\u00e9alit\u00e9s. Le processus est connu, r\u00e9pertori\u00e9, analys\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement par les historiens : le d\u00e9tournement du sens initial (jeffersonien) de la Constitution par les amendements impos\u00e9s, en 1787, par Hamilton et Madison, repr\u00e9sentant des puissances financi\u00e8res du nouveau pays (18). Le probl\u00e8me nous appara\u00eet moins se poser dans l&rsquo;injustice, voire dans le d\u00e9sordre de la situation ainsi cr\u00e9\u00e9e, que dans le mensonge qu&rsquo;il a fallu v\u00e9hiculer depuis sous diverses formes pour sauvegarder les apparences d&rsquo;une Am\u00e9rique idyllique. Ce mensonge officiel est la cause de la tension permanente qui caract\u00e9rise la dialectique am\u00e9ricaine, qui marque le moindre des incidents pour le transformer en crise profonde, entre un \u00ab\u00a0am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb proclam\u00e9 sans aucune retenue comme la plus grande vertu du monde, et les critiques d&rsquo;un radicalisme et d&rsquo;une profondeur rares qui lui sont r\u00e9guli\u00e8rement adress\u00e9es (\u00ab<em>Si de nombreux Am\u00e9ricains sont fiers de leur drapeau, <\/em>note Paul Auster dans son roman <em>\u00ab\u00a0L\u00e9viathan\u00a0\u00bb<\/em>, <em>de nombreux autres en sont honteux, et pour chaque personne qui le consid\u00e8re comme un objet sacr\u00e9 il y en a une qui aimerait lui cracher dessus, ou le br\u00fbler, ou le tra\u00eener dans la boue<\/em>\u00bb).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme le cin\u00e9ma hollywoodien des ann\u00e9es trente (\u00e9poque de son triomphe justement) puis comme la repr\u00e9sentation m\u00e9diatique, la politique paroxysmique est, depuis la Grande Crise, l&rsquo;outil essentiel de la sauvegarde de l&rsquo;apparence. La grave question ontologique qui se pose aujourd&rsquo;hui est de savoir comment poursuivre cette politique sans la pr\u00e9sence d&rsquo;un Ennemi qui en \u00e9tait la justification.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn gardant les anciens sch\u00e9mas \u00e0 l&rsquo;esprit, l&rsquo;Am\u00e9rique nous serait simplement de plus en plus incompr\u00e9hensible. Au contraire, si nous acceptons d&rsquo;en modifier notre perception, et de voir une immense nation bafou\u00e9e par un m\u00e9canisme pernicieux couvert par un Mensonge avec la complicit\u00e9 de la plupart de ses dirigeants, et ainsi une immense nation malade et jamais soign\u00e9e plut\u00f4t qu&rsquo;un empire monstrueusement pr\u00e9dateur ou un mod\u00e8le \u00e9chappant \u00e0 toute critique, &mdash; alors on commencerait \u00e0 comprendre son \u00e9volution. Cela ne serait pas sans int\u00e9r\u00eat dans les ann\u00e9es qui viennent, o\u00f9, \u00e0 notre sens, l&rsquo;\u00e9volution int\u00e9rieure de l&rsquo;Am\u00e9rique va devenir le point central de la crise mondiale.<\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\">Philippe Grasset<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCet article a paru dans <em>La Revue des Deux Mondes<\/em>, avril 1994<\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<p>(1) Rapport (\u00ab Changing Our Ways: America and the New World \u00bb), publi\u00e9 en juillet 1992 apr\u00e8s un travail de r\u00e9flexion de 23 experts des probl\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9 et de relations international (voir \u00ab International Herald Tribune \u00bb, 24 juillet 1992).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(2) Rappellons que Fukuyama lan\u00e7a sa \u00ab\u00a0th\u00e8se\u00a0\u00bb sur \u00ab la fin de l&rsquo;Histoire \u00bb au printemps 1989. Au d\u00e9part, il s&rsquo;agissait d&rsquo;une conf\u00e9rence qui n&rsquo;\u00e9tait pas destin\u00e9e \u00e0 un sort particulier. Le directeur de \u00ab National Interest \u00bb, qui assista \u00e0la conf\u00e9rence, proposa une publication. Cela fut fait \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1989. La c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 m\u00e9diatique suivit, avec un livre en 1991.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(3) \u00a0\u00bb The Clash of Civilizations ? \u00ab\u00a0, dans \u00a0\u00bb Foreign Affairs \u00ab\u00a0, \u00e9t\u00e9 1993.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(4) Dans sa pr\u00e9sentation du recueil de nouvelles d&rsquo;\u00e9crivains am\u00e9ricains, \u00ab \u00c9crit aux USA \u00bb, Robert Laffont, Paris 1947.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(5) Frances Perkins, \u00ab The Roosevelt I Knew \u00bb, Hammond, Hammond &#038; Co, Londres, 1948.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(6) \u00ab The Economics of Crisis, War, Politics &#038; the Dollar \u00bb, de Eliot Janeway, Weybright &#038; Talley, New York, 1968.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(7) Gu\u00e9rard, op. cit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(8) Cit\u00e9 dans Fohlen, \u00ab L&rsquo;Am\u00e9rique de Roosevelt \u00bb, \u00e9ditions de l&rsquo;Imprimerie Nationale, Paris, 1982.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(9) \u00ab Une vie dans son si\u00e8cle \u00bb, de John Kenneth Galbraith, Gallimard, Paris, 1983.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(10) Jean-Marie Grevillot, \u00ab L&rsquo;Am\u00e9rique expliqu\u00e9e \u00bb, \u00e9ditions du Monde Nouveau, Paris, 1951.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(11) Voir \u00ab\u00a0The Defense Monitor\u00a0\u00bb, Vol XXII n<198>9, mai 1993.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(12) \u00ab L&rsquo;Am\u00e9rique entre en Guerre \u00bb, de Raoul Roussy de Sales, La Jeune Parque, Paris, 1948.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(13) Paul Mann, \u00ab Aviation Week &#038; Space Technology \u00bb, 12 ao\u00fbt 1991, \u00ab Fear Makes a Dream Come True \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(14) Mann, article cit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(15) Will, \u00ab International Herald Tribune \u00bb, 29-30 mai 1993.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(16) Cit\u00e9 dans \u00ab Les nouveaux Cow-Boys \u00bb, de Georges Suffert, Paris 1984.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(17) Dans \u00ab\u00a0Le Monde\u00a0\u00bb, 17 d\u00e9cembre 1993.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(18) Voir encore r\u00e9cemment le livre \u00ab\u00a0The Radicalism of the American Revolution\u00a0\u00bb, de Gordon Wood, dont Bernard Legendre a fait une recension r\u00e9cente (\u00ab\u00a0Le Monde\u00a0\u00bb, 21 mai 1993), o\u00f9 l&rsquo;on peut voir confirm\u00e9 que si la r\u00e9volution am\u00e9ricaine fut effectivement radicale \u00e0 ses d\u00e9buts,  \u00ab las, elle prit rapidement un autre cours \u00bb.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment pourquoi le gouvernement des Etats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique, et le gestionnaire du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, m\u00e8ne, au moins depuis les ann\u00e9es 1930, une politique que nous qualifions de \u201cparoxystique\u201d (besoin d&rsquo;un \u201cEnnemi\u201d, possibilit\u00e9 de mobilisation psychologique permanente de la population, etc.).<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[3083,3081,3082,2891,3084,3080],"class_list":["post-64889","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-analyse","tag-depression","tag-ennemi","tag-fukuyama","tag-grande","tag-mobilisation","tag-roosevelt"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64889","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64889"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64889\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":81868,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64889\/revisions\/81868"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64889"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64889"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64889"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}