{"id":64892,"date":"1997-10-25T00:00:00","date_gmt":"1997-10-24T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1997\/10\/25\/une-sacree-vieille-amitie\/"},"modified":"2026-03-12T20:57:52","modified_gmt":"2026-03-12T18:57:52","slug":"une-sacree-vieille-amitie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1997\/10\/25\/une-sacree-vieille-amitie\/","title":{"rendered":"Une sacr\u00e9e vieille amiti\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\">Une sacr\u00e9e vieille amiti\u00e9<\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>[Ce texte est adapt\u00e9 d&rsquo;une intervention de Philippe Grasset, faite lors du colloque sur &laquo;les relations franco-am\u00e9ricaines entre mythes et r\u00e9alit\u00e9s: quelles opportunit\u00e9s?&raquo;, organis\u00e9 par le Centre d&rsquo;&Eacute;tudes et de Prospectives Strat\u00e9giques, \u00e0 Paris le 22 octobre 1997. Publi\u00e9 dans de defensa du 25 octobre 1997, Volume 13, n&deg;04]<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Qui veut tenter d&rsquo;appr\u00e9cier les relations franco-am\u00e9ricaines est conduit \u00e0 des constats ambigus, contradictoires, marqu\u00e9s par l&rsquo;extr\u00eame dans les deux sens, et marqu\u00e9s par la perception que chacun des partenaires a de l&rsquo;autre, qui n&rsquo;est en aucun cas la compr\u00e9hension de l&rsquo;autre. Lorsqu&rsquo;un universitaire fran\u00e7ais (Jacques Portes) d\u00e9sire donner en 1991 un titre \u00e0 sa th\u00e8se sur <em>Les &Eacute;tats-Unis dans l&rsquo;opinion fran\u00e7aise, 1870-1914<\/em>, il choisit: <em>Une fascination r\u00e9ticente<\/em>. Lorsque le cin\u00e9aste Alain Courneau, qui n&rsquo;a jamais manifest\u00e9 d&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme bien au contraire, est interrog\u00e9 sur ses propres sentiments \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e0 l&rsquo;occasion de la sortie de son film <em>Le Nouveau Monde<\/em> en 1994, il r\u00e9sume par ces mots: &laquo;<em>Fascination et r\u00e9pulsion<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Am\u00e9rique regardant la France, c&rsquo;est \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose: les avis, parfois ceux des m\u00eames observateurs, divergent jusqu&rsquo;\u00e0 former un \u00e9cheveau de contradictions extr\u00eames. La France est villipend\u00e9e, ignor\u00e9e, m\u00e9pris\u00e9e, d\u00e9nonc\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement dans les \u00e9ditoriaux de la presse am\u00e9ricaine que les Fran\u00e7ais d\u00e9cryptent avec un respect craintif. Et puis soudain, dans le cours de quelque circonstance un peu inhabituelle, voil\u00e0 un dithyrambe frappant par son absence de mesure dans l&rsquo;autre sens. Un exemple r\u00e9cent de ce dernier cas est l&rsquo;\u00e9lection de Chirac et les quelques d\u00e9cisions tranchantes qui suivirent, marquant un regain de fermet\u00e9 dans la direction fran\u00e7aise, &mdash; la reprise des essais nucl\u00e9aires, le changement de politique en Bosnie, le discours condamnant le r\u00e9gime de Vichy, etc; dans cette p\u00e9riode de mai-ao&ucirc;t 1995, on put en effet constater que la France retrouvait une certaine coh\u00e9rence, mais cela justifiait-il que William Safire \u00e9criv&icirc;t (le 28 juillet 1995), au milieu d&rsquo;autres commentaires am\u00e9ricains du m\u00eame acabit sur la France et son nouveau pr\u00e9sident, qu&rsquo;avec ce dernier &laquo;<em>soudain les trois Grands <\/em>[Angleterre, France, USA] <em>eurent un leader<\/em>&raquo;? (1)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour clore cette introduction \u00e0 la d\u00e9licate analyse des rapports franco-am\u00e9ricains qui sont simplement exceptionnels (sans jugement de valeur, bon ou mauvais: exceptionnels en ce sens qu&rsquo;ils sont \u00e0 nul autre pareils), une remarque \u00e9tonnante au premier abord, qui \u00e9clairera notre propos peut-\u00eatre plus que ne l&rsquo;aurait voulu l&rsquo;auteur, et qui figurerait aussi bien en conclusion. Elle est de l&rsquo;expert am\u00e9ricain Joshua Muravshik, exposant dans les colonnes de l&rsquo;International <em>Herald Tribune<\/em>, en 1994, &laquo;<em>The Imperative of American Leadership<\/em>&raquo;. Il y affirmait que l&rsquo;<em>American Leadership<\/em> devrait s&rsquo;\u00e9tablir sur le monde parce que para&icirc;t-il celui-ci ne s&rsquo;en offusque pas, mais il ajoutait cette r\u00e9serve dont la bri\u00e8vet\u00e9 le dispute \u00e0 la complexit\u00e9 extraordinaire dans le cadre d&rsquo;analyse que nous proposons: &laquo;[M]<em>is \u00e0 part peut-\u00eatre les Fran\u00e7ais, le seul peuple r\u00e9tif au \u00ab\u00a0leadership am\u00e9ricain\u00a0\u00bb est le peuple am\u00e9ricain lui-m\u00eame.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 quelques \u00e9l\u00e9ments pour recommander que l&rsquo;analyse des rapports franco-am\u00e9ricains tienne un compte non n\u00e9gligeable du non-dit et du non-\u00e9crit, de la psychologie des peuples (l&rsquo;am\u00e9ricain et le fran\u00e7ais), de l&rsquo;irrationalit\u00e9 des perceptions, malentendu, ambigu\u00eft\u00e9 et <em>quiproquo<\/em>. Pour aller au plus loin, l\u00e0 o&ugrave; tout se noue dans le secret des consciences et des m\u00e9moires, il nous faut remonter aux origines des origines, \u00e0 la fondation des &Eacute;tats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">1774-76, un <strong><em>Moment<\/em><\/strong> historique<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Nous choisissons un <em>Moment<\/em> historique exceptionnel: la p\u00e9riode 1774-76. Durant ces trois ann\u00e9es se nou\u00e8rent trois destins essentiels. Ils conditionnent et alimentent notre analyse:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le destin de la France moderne, car c&rsquo;est dans cette p\u00e9riode que bascula la fatalit\u00e9 menant \u00e0 la R\u00e9volution de 1789-92.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le destin des &Eacute;tats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique, puisque c&rsquo;est en 1776 que fut proclam\u00e9e leur ind\u00e9pendance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le destin des relations franco-am\u00e9ricaines, qui se nou\u00e8rent dans ces trois ann\u00e9es.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En 1774, Louis XVI monta sur le tr\u00f4ne. Le jeune roi trouvait un royaume dans une humeur sombre que ne justifiaient pas enti\u00e8rement son \u00e9tat \u00e9conomique, sa d\u00e9mographie, son influence culturelle. La France avait le potentiel d&rsquo;une nation prosp\u00e8re et puissante mais voyait son d\u00e9veloppement entrav\u00e9 par des survivances d&rsquo;une \u00e9poque r\u00e9volue, &mdash; les \u00ab\u00a0privil\u00e8ges\u00a0\u00bb des classes sup\u00e9rieures, noblesse, clerg\u00e9, haute bourgeoisie. Comme il est de coutume dans le d\u00e9but d&rsquo;un nouveau r\u00e8gne, s&rsquo;imposaient un \u00ab\u00a0\u00e9tat de gr\u00e2ce\u00a0\u00bb, une popularit\u00e9 spontan\u00e9 du jeune souverain, qui invitaient \u00e0 des mesures nouvelles pour transformer une attente en une impulsion nouvelle. Les conseils allaient dans ce sens. Louis XVI appela un ministre r\u00e9formiste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Turgot se mit \u00e0 la t\u00e2che, sans habilet\u00e9 excessive ni pr\u00e9caution particuli\u00e8re. Il eut tr\u00e8s vite contre lui tout ce que le royaume comptait de privil\u00e9gi\u00e9s, ce qui fait beaucoup, et fort peu d&rsquo;alli\u00e9s, et m\u00eame pas le Roi, avec lequel ses rapports n&rsquo;\u00e9taient pas bons. En mai 1776, Louis XVI le renvoya. Ainsi \u00e9tait bris\u00e9e l&rsquo;ambition r\u00e9formiste qui, si elle avait \u00e9t\u00e9 men\u00e9e \u00e0 terme (par Turgot ou un autre), aurait pu \u00e9viter \u00e0 la France les \u00e9v\u00e9nements dramatiques de la grande R\u00e9volution.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette id\u00e9e de la r\u00e9forme rat\u00e9e, si elle n&rsquo;a pas de lien au premier abord avec les rapports franco-am\u00e9ricains, en trouvera d&rsquo;autres, indirects mais essentiels, pour conduire notre interpr\u00e9tation. On y reviendra donc. En attendant, l&rsquo;esquisse permet de tracer les contours d&rsquo;un pays mal \u00e0 l&rsquo;aise au coeur d&rsquo;un r\u00e9gime dont il percevait la d\u00e9cadence. Dans ce cadre, l'\u00a0\u00bbaventure\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine n&rsquo;en \u00e9tait pas vraiment une tant elle \u00e9tait \u00e9vidente.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elle s&rsquo;imposait \u00e0 Vergennes, le nouveau ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res du roi, dont l&rsquo;obsession raisonnable \u00e9tait de r\u00e9duire l&rsquo;Angleterre. Il n&rsquo;y avait nulle ambition guerri\u00e8re, nulle volont\u00e9 d&rsquo;expansion, ni d\u00e9sir majoritaire de vengeance apr\u00e8s la catastrophique humiliation de la Guerre de Sept Ans. Il y avait la perception extr\u00eame, presque obs\u00e9dante chez Vergennes, de ce qu&rsquo;il jugeait \u00eatre le danger fondamental pos\u00e9 par l&rsquo;arrogance, la puissance et l&rsquo;expansionnisme anglais. Pour lui, l&rsquo;Angleterre avait trahi le pacte de la bonne entente et du bon \u00e9quilibre dans les relations internationales, et cet homme mesur\u00e9, r\u00e9fl\u00e9chi, perdait toute sa retenue lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agissait de cette &laquo;<em>nation inqui\u00e8te et avide, plus jalouse de la prosp\u00e9rit\u00e9 de ses voisins que de son propre bonheur, puissamment arm\u00e9e et pr\u00eate \u00e0 frapper au moment o&ugrave; il lui conviendra de menacer<\/em>&raquo;; elle \u00e9tait &laquo;<em>incontestablement et h\u00e9r\u00e9ditairement l&rsquo;ennemie de la France<\/em>&raquo;. Vergennes, tranche Gilles Perrault (2), &laquo;<em>hait l&rsquo;Angleterre comme il aime sa femme: absolument<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il ne pouvait laisser passer l&rsquo;occasion am\u00e9ricaine &#8230; D&rsquo;autant que ce sentiment si violent \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;Angleterre, mais au nom d&rsquo;une conception assez remarquable du rangement des relations internationales, \u00e9tait combin\u00e9 \u00e0 une autre conception, encore plus remarquable par son caract\u00e8re moderne. Comme Turgot, comme Louis XV finissant et comme Louis XVI, Vergennes croyait le temps venu d&rsquo;\u00e9manciper les colonies.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A la conception classique (celle de l&rsquo;Espagne, pr\u00eate \u00e0 affaiblir l&rsquo;Angleterre pour donner libre cours \u00e0 ses pr\u00e9tentions sur le Portugal, mais sans aider les <em>insurgents<\/em> pour ne pas donner de mauvaises id\u00e9es \u00e0 ses colonies d&rsquo;Am\u00e9rique latine), les Fran\u00e7ais opposaient une conception moderniste de droit des peuples malgr\u00e9 qu&rsquo;elle m&icirc;t ainsi en question le principe de l&rsquo;autorit\u00e9 absolue d&rsquo;une monarchie classique. C&rsquo;\u00e9tait moins une id\u00e9e r\u00e9volutionnaire que ce remarquable souci de l&rsquo;\u00e9quilibre des relations internationales, qui ne pouvait tenir selon eux sous la contrainte.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">La dimension psychologique: le \u00ab\u00a0transfert\u00a0\u00bb fran\u00e7ais<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Nous avons la dimension politique, la dimension g\u00e9opolitique, voire la dimension de morale politique de l&rsquo;engagement am\u00e9ricain de la France. Nous avons l&rsquo;explication conjoncturelle. Il manque l&rsquo;explication structurelle, celle qui va d\u00e9terminer non plus l&rsquo;histoire imm\u00e9diate, mais l&rsquo;histoire des deux si\u00e8cles \u00e0 venir (jusqu&rsquo;\u00e0 nous) des relations franco-am\u00e9ricaines: la dimension psychologique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise se trouvait dans une situation singuli\u00e8re. &Ccedil;&rsquo;\u00e9tait le coeur du XVIII\u00e8 si\u00e8cle, qui est le Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. Son \u00e9lite, la noblesse, le clerg\u00e9, la haute bourgeoisie, \u00e9tait brillante, futile, d\u00e9cadente, sensible aux modes et par cons\u00e9quent aux id\u00e9es nouvelles car la mode y court toujours. Celles-ci ne manquaient pas, et les \u00ab\u00a0philosophes\u00a0\u00bb, qu&rsquo;ils se nommassent Voltaire, Beaumarchais ou les Encyclop\u00e9distes, avaient porte ouverte dans les salons les plus hupp\u00e9s de la haute soci\u00e9t\u00e9 parisienne et \u00e0 la Cour. L&rsquo;attitude officielle vis-\u00e0-vis de ces trublions \u00e9tait un m\u00e9lange de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 contrainte et d&rsquo;indulgence fataliste. Bref, l&rsquo;esprit du temps allait d&rsquo;enthousiasme aux id\u00e9es de libert\u00e9 et de justice; la France \u00e9tait intellectuellement r\u00e9formiste, si pas r\u00e9volutionnaire. Inconscientes, insouciantes et d\u00e9cadentes, ses \u00e9lites faisaient le lit de la R\u00e9volution \u00e0 venir qui les emporterait (Chateaubriand les d\u00e9noncerait assez fortement dans ses <em>M\u00e9moires d&rsquo;Outre-Tombe<\/em>).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et voil\u00e0 que cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9 brillante, cette m\u00eame \u00e9lite fran\u00e7aise qui se voulait exquisement lib\u00e9rale repoussait la r\u00e9forme de Turgot, qui repr\u00e9sentait, quoiqu&rsquo;on en pens\u00e2t, une fa\u00e7on de concr\u00e9tiser des id\u00e9es nouvelles. Elle le fit parce que lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de passer des id\u00e9es aux actes, eh bien on h\u00e9site, et m\u00eame l&rsquo;on recule, et qu&rsquo;il n&rsquo;est pas simple d&rsquo;acquiescer \u00e0 l&rsquo;abandon de privil\u00e8ges dont on jouit. Il n&#8217;emp\u00eache, l&rsquo;esprit n&rsquo;\u00e9tait pas satisfait, et les dames des salons non plus. Les \u00ab\u00a0philosophes\u00a0\u00bb soutenaient Turgot bien s&ucirc;r, ne risquait-on pas de se couper d&rsquo;eux? Que vaudraient les beaux discours et les applaudissements aux tirades de Figaro, si toute une attitude venait contredire ces prises de position? L&rsquo;esprit futile ne craint rien de plus que de laisser voir au grand jour sa futilit\u00e9. La situation s&rsquo;apparentait \u00e0 ce que les psychanalystes d\u00e9signent comme une \u00ab\u00a0frustration\u00a0\u00bb, et pour une soci\u00e9t\u00e9 si sensible \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;elle-m\u00eame dans les salons qu&rsquo;\u00e9tait la haute soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise du temps, il s&rsquo;agissait d&rsquo;une frustration d\u00e9vastatrice.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On r\u00e9soud cela, toujours selon la psychanalyse, par un \u00ab\u00a0transfert\u00a0\u00bb. C&rsquo;est notre appr\u00e9ciation du ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique qui parcourut la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise entre le renvoi de Turgot et l&rsquo;\u00e9chec de sa r\u00e9forme au nom des privil\u00e8ges r\u00e9actionnaires de classe d&rsquo;une part, et le soutien enthousiaste, d\u00e9cid\u00e9, enivrant, aussit\u00f4t accord\u00e9 aux <em>insurgents<\/em> am\u00e9ricains d&rsquo;autre part (les deux \u00e9v\u00e9nements \u00e9tant quasiment simultan\u00e9s). Pour une fois, le gouvernement de la France se trouva en accord avec ses \u00e9lites turbulentes, et le prince de Ligne remarquait avec placidit\u00e9: &laquo;<em>N&rsquo;est-ce pas curieux de voir le ministre le moins gai qu&rsquo;il y eut jamais en France employer un farceur?<\/em>&raquo;. Cet attelage effectivement si \u00e9trange, &mdash; Ligne parle de Vergennes et de Beaumarchais, &mdash; salue l&rsquo;unanimit\u00e9 psychologique de la France pour la cause am\u00e9ricaine. Cette vision idyllique de la cause am\u00e9ricaine survit jusqu&rsquo;\u00e0 nous lorsque Perrault \u00e9crit de Beaumarchais (2): &laquo;[L]<em>a justice impose de saluer la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;un homme \u00e9mergeant des \u00e9gouts pour se hisser au niveau de l&rsquo;Histoire<\/em>&raquo;. Beaumarchais assumait ce qu&rsquo;on juge jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui \u00eatre l&rsquo;essentiel en la circonstance, et en ce sens \u00e0 l&rsquo;exemple de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, \u00e0 la fois futile et comploteuse, et soudain exalt\u00e9e \u00e0 ses propres discours (et parce que, pour son compte \u00e0 elle, eh bien le \u00ab\u00a0transfert\u00a0\u00bb est ainsi boucl\u00e9): &laquo;[C]<em>e n&rsquo;est pas une discorde de taxe sur le th\u00e9 et la m\u00e9lasse qui se vide sur les bords du continent am\u00e9ricain, <\/em>\u00e9crit Perrault, <em>mais la grande et \u00e9ternelle querelle de l&rsquo;humanit\u00e9 en qu\u00eate de libert\u00e9.<\/em>&raquo; Voire &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">La r\u00e9forme r\u00e9volutionnaire, de Versailles au Potomac<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Ce fut l&rsquo;interpr\u00e9tation fran\u00e7aise: la r\u00e9forme r\u00e9volutionnaire qui ne s&rsquo;\u00e9tait pas faite \u00e0 Versailles se ferait donc sur les rives du Potomac. Il n&rsquo;est pas s&ucirc;r que tous les Am\u00e9ricains l&rsquo;entendaient de cette oreille. Mais ils surent profiter des avantages extraordinaires pour leur cause politique de cette mode parisienne qui ouvrait toutes les portes des salons qui comptaient \u00e0 l&rsquo;inimitable et si original Benjamin Franklin et aux autres.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le destin am\u00e9ricain, qui se nouait parall\u00e8lement, \u00e9tait alors moins complexe que le fran\u00e7ais. La querelle banale qui opposait les sujets am\u00e9ricains du roi George III \u00e0 leur m\u00e9tropole aurait d&ucirc; se con-clure par un arrangement, et il n&rsquo;y aurait pas eu les &Eacute;tats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique. C&rsquo;\u00e9tait la logique m\u00eame. On cherche en vain, dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant le conflit, les \u00ab\u00a0conditions objectives\u00a0\u00bb de la r\u00e9volution (am\u00e9ricaine) dont Beaumarchais va inlassablement plaider les vertus aupr\u00e8s des dames ravies des salons parisiens. Mais les Anglais agirent autoritairement et brutalement, c&rsquo;est-\u00e0-dire maladroitement; ils impos\u00e8rent sans cesse des conditions qui ne laissaient aux Am\u00e9ricains d&rsquo;autre issue que la radicalisation. La dialectique ind\u00e9pendantiste et r\u00e9volutionnaire supplanta le go&ucirc;t de l&rsquo;arrangement et le sens marchand du compromis. L&rsquo;Am\u00e9rique fut conduite \u00e0 une politique r\u00e9volutionnaire et \u00e0 la rupture parce qu&rsquo;elle n&rsquo;avait d&rsquo;autre choix; et elle rechercha pour la m\u00eame raison l&rsquo;alliance de la France, en plaidant paradoxalement dans le cas de ce royaume de droit divin la vertu occasionnelle de ces m\u00eames id\u00e9aux r\u00e9volutionnaires. Curieuse situation: chacun jouait \u00e0 \u00eatre r\u00e9volutionnaire plut\u00f4t que l&rsquo;\u00eatre, pour entrer dans le jeu commun.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Non pas qu&rsquo;il n&rsquo;y eut pas d&rsquo;id\u00e9es nouvelles ni de r\u00e9volutionnaires en Am\u00e9rique: il y en avait, et plus des id\u00e9es que le reste comme \u00e0 l&rsquo;habitude, mais ils ne tenaient pas vraiment le haut du pav\u00e9. Le rapport des choses et les imp\u00e9ratifs d&rsquo;une politique d&rsquo;urgence leur firent place nette. Jefferson se chargea de la D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance de 1776 qui contenait effectivement des principes inou\u00efs par leur modernit\u00e9. De plus en plus engag\u00e9e aux c\u00f4t\u00e9s des <em>insurgents<\/em>, la France avait trouv\u00e9 sa Cit\u00e9 id\u00e9ale. L&rsquo;Am\u00e9rique serait ce qu&rsquo;elle-m\u00eame n&rsquo;avait pas os\u00e9 tenter d&rsquo;\u00eatre en repoussant Turgot, et les beaux salons parisiens pouss\u00e8rent un soupir de soulagement. Depuis, avec quelques nuances, la vision fran\u00e7aise id\u00e9ale de l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;a plus gu\u00e8re vari\u00e9 pour l&rsquo;essentiel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Si l&rsquo;on arr\u00eatait l\u00e0, on n&rsquo;aurait qu&rsquo;une partie de l&rsquo;explication. L&rsquo;estime fran\u00e7aise pour l&rsquo;Am\u00e9rique, mieux exprim\u00e9e par le mot &laquo;<em>fascination<\/em>&raquo; d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 dans la mesure o&ugrave; elle s&rsquo;exerce sur une soi-disant Cit\u00e9 id\u00e9ale qui serait la projection de ce que la France esp\u00e9rait pour son propre destin (&laquo;<em>fascination<\/em>&raquo; pour la projection d&rsquo;une interpr\u00e9tation de soi-m\u00eame sur une r\u00e9alit\u00e9 autre), ne devrait alors pas avoir de borne ni conna&icirc;tre d&rsquo;\u00e0-coup depuis l&rsquo;origine. On a vu que ce n&rsquo;est pas le cas, les relations franco-am\u00e9ricaines connaissent des hauts et des bas parfaitement refl\u00e9t\u00e9s dans le sentiment fran\u00e7ais pour l&rsquo;Am\u00e9rique. C&rsquo;est qu&rsquo;il y a certes eu transfert, mais l&rsquo;objet de cette op\u00e9ration psychologique a acquis sa vie propre, &mdash; et quelle vie !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On a d\u00e9j\u00e0 lu dans ces colonnes le rappel des d\u00e9buts de l&rsquo;Am\u00e9rique, comment l&rsquo;aventure am\u00e9ricaine avait \u00e9t\u00e9 brutalement d\u00e9tourn\u00e9e. La chose est connue et doctement document\u00e9e, comme dans le r\u00e9cent ouvrage de Gordon S. Wood (<em>The Radicalism of the American Revolution<\/em>). <em>Le Monde<\/em> en r\u00e9suma en mai 1993 la th\u00e8se depuis longtemps classique: &laquo;<em>Ce livre repose sur l&rsquo;affirmation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e selon laquelle la r\u00e9volution am\u00e9ricaine fut aussi absolue, dans son essence, que celles de 1789 ou de 1917. <\/em>[&#8230;] <em>Las, <\/em>[elle] <em>prit rapidement un autre cours. D\u00e8s 1787, rappelle Gordon S. Wood, James Madison, dans un article fameux du \u00ab\u00a0F\u00e9d\u00e9raliste\u00a0\u00bb, juge in\u00e9vitable l&rsquo;affrontement dans une soci\u00e9t\u00e9, f&ucirc;t-elle r\u00e9publicaine, entre \u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eats capitalistes\u00a0\u00bb oppos\u00e9s. <\/em>[&#8230;] <em>Au cr\u00e9puscule de son existence, en 1825, Jefferson ne pouvait que se lamenter: \u00ab\u00a0Tout, tout est mort\u00a0\u00bb. Sous-entendu: de la soci\u00e9t\u00e9 dont lui et d&rsquo;autres avaient r\u00eav\u00e9.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Effectivement, avant m\u00eame d&rsquo;\u00eatre renforc\u00e9e dans ses fondements, la Cit\u00e9 id\u00e9ale am\u00e9ricaine, notamment avec la Constitution de 1787-88 inspir\u00e9e par les F\u00e9d\u00e9ralistes d&rsquo;Alexander Hamilton, devint une r\u00e9publique arrangeante pour les ploutocraties et les diverses puissances \u00e9conomiques en place. Les Am\u00e9ricains lib\u00e9r\u00e9s du \u00ab\u00a0joug\u00a0\u00bb anglais avaient retrouv\u00e9 les tendances des forces dominantes, si compl\u00e8tement inspir\u00e9es de l&rsquo;organisation et des conceptions de la m\u00e8re-patrie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend l&rsquo;effet pour le sentiment des Fran\u00e7ais (occup\u00e9s \u00e0d&rsquo;autres urgences nationales, ils ne pr\u00eat\u00e8rent gu\u00e8re attention \u00e0l&rsquo;\u00e9volution am\u00e9ricaine). D\u00e9sormais, la &laquo;<em>fascination<\/em>&raquo; pour la Cit\u00e9 id\u00e9ale r\u00eav\u00e9e se heurterait r\u00e9guli\u00e8rement aux r\u00e9alit\u00e9s am\u00e9ricaines, r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9couvertes et re-d\u00e9couvertes, avant d&rsquo;\u00e9carter celles-ci pour \u00e0 nouveau en revenir \u00e0 l&rsquo;<em>American Dream<\/em> fran\u00e7ais. Ainsi naviguerait-on d\u00e9sormais entre &laquo;<em>fascination<\/em>&raquo; et &laquo;<em>r\u00e9pulsion<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">L&rsquo;Am\u00e9rique entre francophiles et anglophiles<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, ce fut \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose. D\u00e8s l&rsquo;origine, la dimension r\u00e9volutionnaire de libert\u00e9 fut \u00e9galement l&rsquo;objet d&rsquo;un transfert symbolique. Dans les ann\u00e9es mil sept cent quatre-vingt-dix, lorsque Washington rappela \u00e0 l&rsquo;ordre les partisans de Hamilton et de Jefferson qui ferraillaient autour des accusations du second selon lesquelles les ambitions du premier repr\u00e9sentaient une trahison de l&rsquo;id\u00e9al r\u00e9volutionnaire originel de la grande R\u00e9publique, il eut ce mot: &laquo;[S]<em>i l&rsquo;on ne peut \u00eatre qu&rsquo;anglophile ou francophile, o&ugrave; sont les Am\u00e9ricains?<\/em>&raquo; Effectivement, les deux hommes avaient ces r\u00e9f\u00e9rences, l&rsquo;Angleterre pour Hamilton, la France pour Jefferson. Ainsi la France prit-elle sa place comme symbole, dans un imaginaire am\u00e9ricain qui, priv\u00e9 d&rsquo;Histoire, en a toujours \u00e9t\u00e9 friand (la r\u00e9f\u00e9rence britannique s&rsquo;\u00e9tant, elle, noy\u00e9e dans la r\u00e9f\u00e9rence id\u00e9ologique plus g\u00e9n\u00e9rale des Hamiltoniens pour la pr\u00e9pond\u00e9rance de l&rsquo;\u00e9conomie, du capitalisme de march\u00e9 et des forces de l&rsquo;argent).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France devint une r\u00e9f\u00e9rence affective pour les tendances am\u00e9ricaines \u00ab\u00a0dissidentes\u00a0\u00bb du syst\u00e8me, d\u00e9velopp\u00e9es au nom de la libert\u00e9 par rapport aux pesanteurs conformistes et intol\u00e9rantes de l&rsquo;Am\u00e9rique. Comme dans le cas fran\u00e7ais, cette r\u00e9f\u00e9rence prit sa place dans le champ de l&rsquo;imaginaire et ne repr\u00e9sente en aucun cas un jugement politique ou autre dans le champ rationnel. Si par ailleurs et de fa\u00e7on consciente, des Am\u00e9ricains peuvent arriver \u00e0 la conclusion que la France repr\u00e9sente effectivement pour eux une terre de libert\u00e9 et de tol\u00e9rance par contraste avec l&rsquo;Am\u00e9rique, tout comme l&rsquo;Am\u00e9rique peut effectivement appara&icirc;tre \u00e0 des Fran\u00e7ais, de fa\u00e7on raisonn\u00e9e, comme la Cit\u00e9 id\u00e9ale, &mdash; il ne s&rsquo;agit en aucun cas de la situation que nous voulons d\u00e9crire ici.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France fut une terre de refuge et de repli (plut\u00f4t que d'\u00a0\u00bbexil\u00a0\u00bb car il s&rsquo;agit en g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;une bataille culturelle) pour nombre d&rsquo;\u00e9crivains et d&rsquo;artistes \u00e0 partir d&rsquo;Edith Wharton (1900), avec la <em>Lost Generation<\/em> des ann\u00e9es mil neuf cent vingt (Gertrude Stein, Dos Passos, Hemingway, Fitgzerald), plus tard avec Henry Miller, puis apr\u00e8s la guerre pour des \u00e9crivains et des musiciens am\u00e9ricains noirs, etc. Il y avait et il y a dans ces d\u00e9placements des causes conjoncturelles, tenant \u00e0 la situation courante, et rejoignant l&rsquo;analyse et le jugement con-scients; mais il y avait et il y a aussi la force du symbole fran\u00e7ais dans l&rsquo;imaginaire am\u00e9ricain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De m\u00eame pour les Fran\u00e7ais allant chercher en Am\u00e9rique, et plut\u00f4t dans le domaine \u00e9conomique et de l&rsquo;entreprise, la compr\u00e9hension et la confiance pour leurs id\u00e9es novatrices qu&rsquo;ils ne trouvent pas en France: situations conjoncturelles, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la repr\u00e9sentation de Cit\u00e9 id\u00e9ale que l&rsquo;Am\u00e9rique a gard\u00e9 dans l&rsquo;imaginaire fran\u00e7ais. Les rapports des cin\u00e9ma fran\u00e7ais et am\u00e9ricain, faits r\u00e9ciproquement de concurrence et de respect, de jugements de d\u00e9rision et d&rsquo;admiration, l\u00e0 aussi se r\u00e9f\u00e8rent aux relations chaotiques entre les deux pays qui m\u00e9langent r\u00e9alit\u00e9s et symboles h\u00e9rit\u00e9s des origines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On pourrait m\u00eame citer, du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;<em>establishment<\/em> pourtant hostile par nature \u00e0 la France (il est \u00e9videmment influenc\u00e9 par le courant hamiltonien), des attitudes refl\u00e9tant parfaitement l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 du sentiment am\u00e9-ricain. Nombre d&rsquo;\u00e9ditorialistes c\u00e9l\u00e8bres, tout en d\u00e9fendant la politique de leur pays, se sont proclam\u00e9s admirateur de De Gaulle, en se disant purement et simplement \u00ab\u00a0gaullistes\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend bien qu&rsquo;on ne tirera de tout cela aucun jugement de valeur ni la moindre appr\u00e9ciation politique, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la France de la part d&rsquo;Am\u00e9ricains, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;Am\u00e9rique de la part de Fran\u00e7ais. De m\u00eame, on ne pourra tirer aucun enseignement de valeur sur les politiques suivies par l&rsquo;un et l&rsquo;autre, et pas plus sur les politiques qui les opposent, voire sur les conceptions qui les opposent (par exemple, la conception \u00ab\u00a0universaliste\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine et la conception \u00ab\u00a0universaliste\u00a0\u00bb fran\u00e7aise, souvent pr\u00e9sent\u00e9es comme le motif id\u00e9ologique fondamental de la soi-disant concurrence entre les deux pays). Par contre, nous pr\u00e9sentons ce que nous pensons \u00eatre les ressorts fondamentaux de relations, \u00e0 partir desquelles on peut sans aucun doute tirer des enseignements pour comprendre les diverses politiques de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre, et \u00e9ventuellement les juger. Ce que nous voulons mettre en \u00e9vidence, c&rsquo;est le caract\u00e8re tr\u00e8s psychologique et par cons\u00e9quent irrationnel des relations franco-am\u00e9ricaines, tenant \u00e0 une combinaison exceptionnelle de facteurs, de circonstances et d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements historiques intervenus \u00e0 un moment-cl\u00e9 pour les deux pays (la fondation pour l&rsquo;Am\u00e9rique, la rupture de la R\u00e9volution pour la France) dont l&rsquo;importance a \u00e9t\u00e9 r\u00e9elle dans l&rsquo;Histoire et subsiste aujourd&rsquo;hui; et qui plus est, moment-cl\u00e9 qui l&rsquo;est \u00e9galement pour l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9, puisqu&rsquo;en cette fin de XVIII\u00e8 si\u00e8cle, le monde lui-m\u00eame entrait dans l&rsquo;\u00e8re moderne, d\u00e9finie \u00e9conomiquement et technologiquement par l&rsquo;apparition du machinisme (fondement d&rsquo;un d\u00e9bat \u00e9galement essentiel liant de fa\u00e7on souvent antagoniste la France et l&rsquo;Am\u00e9rique). Il s&rsquo;agit bien d&rsquo;un <em>Moment<\/em> dans l&rsquo;Histoire (les visions et les appr\u00e9ciations vont changer ensuite), et les psychologies en ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es de fa\u00e7on profonde et durable. Depuis cette origine historique, chacun des deux pays projette sur l&rsquo;autre sa propre image id\u00e9alis\u00e9e et\/ou observe l&rsquo;autre \u00e0 partir de la perception id\u00e9alis\u00e9e de lui-m\u00eame; chacun fait de l&rsquo;autre un \u00ab\u00a0pays-miroir\u00a0\u00bb qu&rsquo;il n&rsquo;observe pas vraiment et qu&rsquo;il d\u00e9forme d&rsquo;autant.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Une hypoth\u00e8se historique<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Notre th\u00e8se est par cons\u00e9quent, d&rsquo;abord, une hypoth\u00e8se. On l&rsquo;accepte plut\u00f4t par perception que par raison, parce qu&rsquo;elle embrasse un domaine \u00e9chappant par d\u00e9finition \u00e0 la raison. Elle suppose que l&rsquo;on admette la puissance du champ psychologique dans l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;on fait de l&rsquo;Histoire, et la dur\u00e9e, voire la permanence de ce champ psychologique, notamment par le moyen de la culture qui transmet et p\u00e9rennise les appr\u00e9ciations qu&rsquo;on en tire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Effectivement, les rapports entre la Fr-ance et l&rsquo;Am\u00e9rique sont essentiellement pass\u00e9s, \u00e0 partir de l&rsquo;origine et tout au long du XIX\u00e8, du politique au culturel: les rapports politiques franco-am\u00e9ricains ont \u00e9t\u00e9 faibles tout au long du XIX\u00e8 si\u00e8cle, et pratiquement, malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9pisode de la fin de la Grande Guerre, jusqu&rsquo;en 1941-42. Les rapports des cultures ont par contre prolif\u00e9r\u00e9, notamment dans des domaines tels que la litt\u00e9rature, puis le cin\u00e9ma, voire au niveau de l&rsquo;appr\u00e9ciation g\u00e9n\u00e9rale de la confrontation de deux \u00ab\u00a0mod\u00e8les culturels\u00a0\u00bb, et toujours marqu\u00e9s par l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 dont nous tentons d&rsquo;expliquer ici les origines. Il y a des liens tr\u00e8s puissants d&rsquo;admiration, voire de fascination, entre les litt\u00e9ratures am\u00e9ricaine et fran\u00e7aise, en m\u00eame temps que l&rsquo;on pourrait consid\u00e9rer que ces deux litt\u00e9ratures sont sur le fondement \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9, entre une litt\u00e9rature d&rsquo;observation (la fran\u00e7aise) et une litt\u00e9rature d&rsquo;exp\u00e9rience (l&rsquo;am\u00e9ricaine). On a vu aussi ces m\u00eames liens, entre fascination et r\u00e9pulsion, entre les deux cin\u00e9mas; on pourrait les trouver au niveau industriel (l&rsquo;a\u00e9ronautique).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et ainsi de suite, exemples sans fin &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Peut-on envisager un changement \u00e0 cette situation des relations franco-am\u00e9ricaines ? Il s&rsquo;agit d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne dont les racines sont int\u00e9rieures \u00e0 deux pays \u00e0 la conscience et \u00e0 l&rsquo;imaginaire tr\u00e8s puissants. Leurs relations ne pourraient changer qu&rsquo;en fonction d&rsquo;un changement int\u00e9rieur fondamental dans l&rsquo;un des deux (<em>a fortiori<\/em> dans les deux). Le fondement psychologique originel serait alors \u00e9cart\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.25em\">NOTES<\/h2>\n<\/p>\n<p><p> (1) Voir dd&#038;e, Vol12 n19, pr\u00e9sentation et analyse de cette \u00e9tonnante \u00ab\u00a0offensive\u00a0\u00bb m\u00e9diatique pro-fran\u00e7aise de la presse am\u00e9ricaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) Le Secret du Roi, La Revanche am\u00e9ricaine, Gilles Perrault, Fayard.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tentative d&#39;explication historique et psychologique des rapports entre la France et l&#39;Am&eacute;rique, depuis 1776. 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