{"id":64895,"date":"1998-11-10T00:00:00","date_gmt":"1998-11-09T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1998\/11\/10\/londres-et-la-croisee-des-chemins\/"},"modified":"2026-02-27T15:52:37","modified_gmt":"2026-02-27T13:52:37","slug":"londres-et-la-croisee-des-chemins","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1998\/11\/10\/londres-et-la-croisee-des-chemins\/","title":{"rendered":"Londres et la crois\u00e9e des chemins"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">Londres et la crois\u00e9e des chemins<\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>&bull; Un document semi-confidentiel et certaines indications officieuses annoncent une initiative britannique sur la d\u00e9fense europ\u00e9enne. &bull; Est-ce s\u00e9rieux? &bull; Texte de la rubrique de<em> defensa<\/em>, Lettere d&rsquo;Analyse <em>dedefensa &#038; eurostrat\u00e9gie<\/em>, Volume 14, n&deg;05 du 10 novembre 1998.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On soup\u00e7onne les brillants manoeuvriers diplomatiques que sont les Britanniques d&rsquo;avoir toujours secr\u00e8tement esp\u00e9r\u00e9 que leur brio les dispenserait de la douleur de certains choix strat\u00e9giques, &mdash; que dit-on ? En r\u00e9alit\u00e9, du seul grand choix strat\u00e9gique qui importe, qui concerne leurs relations avec les USA d&rsquo;abord et exclusivement, et leurs relations avec l&rsquo;Europe par cons\u00e9quent. Certains Britanniques (comme l&rsquo;historien John Charmley, voir notre rubrique <em>Analyse<\/em>) ne se font pas d&rsquo;illusion l\u00e0-dessus : Londres ne pourra pas faire l&rsquo;\u00e9conomie d&rsquo;une grande r\u00e9vision strat\u00e9gique, en tout cas d&rsquo;une grande interrogation strat\u00e9gique, sur une voie trac\u00e9e en 1941 par un Churchill dont la grandeur conform\u00e9ment admise reste \u00e0 \u00eatre fortement nuanc\u00e9e par les aspects irrationnels, quasiment sentimentaux, de son choix strat\u00e9gique le plus important pour son pays.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Impossible, \u00e0 moins de tomber dans le m\u00eame travers qu&rsquo;on d\u00e9nonce ici chez les Britanniques, de sacrifier la strat\u00e9gie au brio tactique, de ne pas placer dans ce contexte l&rsquo;initiative britannique sur la \u00ab\u00a0d\u00e9fense europ\u00e9enne\u00a0\u00bb. Celle-ci n&rsquo;\u00e9clate pas comme un coup de tonnerre, <em>out of the blue<\/em>. Elle a \u00e9t\u00e9 annonc\u00e9e, mais sur le mode du chuchotement cher \u00e0 la tradition de discr\u00e9tion britannique \u00e0 cet \u00e9gard, par de multiples interrogations durant ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es, et surtout durant ces derniers mois depuis la fin 1997. Londres, qui conna&icirc;t bien ses \u00ab\u00a0cousins\u00a0\u00bb, n&rsquo;ignore plus qu&rsquo;il se passe quelque chose de s\u00e9rieux \u00e0 Washington ; et les malheurs de Bill ont moins provoqu\u00e9 ces grandioses r\u00e9flexions sur le complot de l&rsquo;extr\u00eame-droite ou sur le caract\u00e8re sacr\u00e9 de la vie priv\u00e9e de l&rsquo;individu qu&rsquo;on a entendues \u00e0 Paris, que des r\u00e9flexions plus terre-\u00e0-terre sur la r\u00e9alit\u00e9 et l&rsquo;\u00e9tat du pouvoir de la plus grande puissance du monde. On dira qu&rsquo;il faut les deux, mais en l&rsquo;occurrence l&rsquo;important pour la politique imm\u00e9diate se trouve dans le r\u00e9flexe britannique, et la r\u00e9flexion fondamentale ne doit pas avoir pour effet de dispenser de l&rsquo;appr\u00e9ciation tactique, ou bien il s&rsquo;agit d&rsquo;impuissance pure et simple ; et l&rsquo;appr\u00e9ciation tactique, au contraire, m\u00e8ne, lorsqu&rsquo;elle rencontre &laquo; <em>la force des choses<\/em> &raquo;, aux engagements fondamentaux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les Britanniques sont d&rsquo;ailleurs, et cela ne peut surprendre, coutumiers du fait. Tous les soup\u00e7ons nationalistes du monde (fran\u00e7ais, certes) concernant leur comportement dans la restructuration europ\u00e9enne de l&rsquo;industrie strat\u00e9gique (a\u00e9rospatiale), n&#8217;emp\u00eacheront pas ce fait qui devrait appara&icirc;tre aveuglant sur le terme : les Britanniques ont men\u00e9 (on n&rsquo;ose dire \u00ab\u00a0inspir\u00e9\u00a0\u00bb ?) une d\u00e9marche dont le r\u00e9sultat principal, jug\u00e9 objectivement, est moins leur position vis-\u00e0-vis des autres acteurs europ\u00e9ens, quoiqu&rsquo;on en craigne l\u00e0-dessus, qu&rsquo;un rapprochement qui a tout pour devenir d\u00e9cisif entre les int\u00e9r\u00eats britanniques et ce qu&rsquo;on nommerait \u00ab\u00a0les int\u00e9r\u00eats europ\u00e9ens\u00a0\u00bb. Cela est d&rsquo;autant plus marquant lorsqu&rsquo;on apprend, dans une remarque contenu dans un m\u00e9morandum (le document Brant, voir plus loin) sur la position britannique vis-\u00e0-vis de l&rsquo;Europe, que ce sont les Britanniques qui ont sugg\u00e9r\u00e9 l&rsquo;engagement, au travers de leurs dirigeants politiques, des trois pays principaux (Allemagne, France, Royaume Uni) en faveur de cette restructuration, le 9 d\u00e9cembre 1997. C&rsquo;est l\u00e0, dans ce d\u00e9placement des int\u00e9r\u00eats britanniques vers l&rsquo;Europe, que se trouve l&rsquo;essentiel du contexte de l&rsquo;initiative Blair. Il n&rsquo;est question ni de sentimentalit\u00e9 type churchilien, ni de discours pompeux, mais d&rsquo;int\u00e9r\u00eats bien r\u00e9els.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Echec d&rsquo;une strat\u00e9gie vieille d&rsquo;un demi-si\u00e8cle?<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;initiative britannique, annonc\u00e9e par des articles de journaux et des \u00ab\u00a0ballons d&rsquo;essai\u00a0\u00bb (le m\u00e9morandum Grant, largement diffus\u00e9 dans les milieux concern\u00e9s \u00e0 partir du d\u00e9but octobre, en est un), est pour l&rsquo;instant marqu\u00e9e par l&rsquo;impr\u00e9cision, voire l&rsquo;h\u00e9sitation. C&rsquo;est inhabituel chez les Britanniques, et finalement cela pourrait \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9, dans le contexte qu&rsquo;on d\u00e9crit, comme un signe de plus du s\u00e9rieux de l&rsquo;affaire. Les Britanniques \u00e9noncent, dans leurs contacts, une de ces banalit\u00e9s dont sont coutumiers les Fran\u00e7ais (&laquo; <em>il est maintenant temps que les Europ\u00e9ens fassent quelque chose au niveau de la d\u00e9fense<\/em> &raquo;, disent les <em>missi dominici<\/em> de Blair, par exemple en s&rsquo;appuyant sur le contre-exemple kosovar). C&rsquo;est que rien de mieux que le lieu commun ne d\u00e9finit la situation europ\u00e9enne, tant celle-ci est aveuglante. Encore une fois, que les Britanniques y sacrifient d\u00e9sormais, voil\u00e0 du nouveau, eux qui se trouvaient jusqu&rsquo;alors fermement retranch\u00e9s, sans \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, sans h\u00e9sitation ni impr\u00e9cision, \u00e0-la-Thatcher, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec une dialectique de taureau matin\u00e9e d&rsquo;un brin d&rsquo;hyst\u00e9rie, sur leurs certitudes atlantistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Soyons pr\u00e9cis et d\u00e9pouillons notre verbe des embarras des convenances. Que nous disent, <em>in fine<\/em> et surtout <em>in petto<\/em>, les Britanniques ? A peu pr\u00e8s ceci : pendant cinquante ans, nous Britanniques avons manipul\u00e9 \u00e0 notre avantage la puissance am\u00e9ricaine. (Ce pr\u00e9misse est hautement, voire cruellement discutable [voir Charmley et <em>Analyse<\/em>], mais enfin on y a cru.) D\u00e9sormais, poursuivent-ils, le pouvoir est devenu, \u00e0 Washington, litt\u00e9ralement \u00ab\u00a0incontr\u00f4lable\u00a0\u00bb, et par cons\u00e9quent impossible \u00e0 manipuler ; ne pouvant plus effectivement le manipuler, nous nous tournons vers l&rsquo;Europe. Certes, on pourrait r\u00e9pondre \u00e0 Londres ce que dit la fourmi de la fable, si on a le go&ucirc;t des fins morales : &laquo; <em>Eh bien, dansez maintenant.<\/em> &raquo; Le probl\u00e8me est que, contrairement \u00e0 la fourmi, nous n&rsquo;avons aucune r\u00e9serve, et pour bien faire (pour faire l&rsquo;Europe, surtout celle de la d\u00e9fense), nous avons besoin de la cigale-Angleterre. Voil\u00e0 o&ugrave; l&rsquo;impr\u00e9cision et l&rsquo;h\u00e9sitation le c\u00e8dent \u00e0 ce qu&rsquo;il y a de solide, d&rsquo;imp\u00e9ratif, derri\u00e8re le lieu commun.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Une prudence audacieuse<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Comme on l&rsquo;a mentionn\u00e9, des documents ont \u00e9t\u00e9 diffus\u00e9s, non sur l&rsquo;initiative britannique de fa\u00e7on formelle, mais, de fa\u00e7on plus informelle, sur ce que pourrait \u00eatre l&rsquo;initiative britannique lorsqu&rsquo;elle serait explicit\u00e9e. Bref, ces documents vont dans le sens de \u00ab\u00a0l&rsquo;esprit des choses\u00a0\u00bb. C&rsquo;est le cas d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 du m\u00e9morandum de Charles Grant (ancien journaliste de <em>The Economist<\/em> devenu directeur du Centre for European Reforms en janvier 1998).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans le chapitre \u00ab\u00a0d\u00e9fense\u00a0\u00bb (&laquo; <em>Redesigning European defence<\/em> &raquo;) de ce long document, on trouve deux aspects : des propositions \u00e0 court terme, d&rsquo;autres \u00e0 long terme, les premi\u00e8res conjoncturelles et les secondes structurelles. On s&rsquo;est bien entendu int\u00e9ress\u00e9 aux secondes (disparition de l&rsquo;UEO, r\u00e9partition de ses \u00ab\u00a0comp\u00e9tences\u00a0\u00bb [?] entre UE, pour le politique, et OTAN, pour le militaire, etc.), car on se trouve en terrain connu, cette sp\u00e9culation coutumi\u00e8re sur l'\u00a0\u00bbarchitecture\u00a0\u00bb, sur le sort des organisations qui pullulent, le d\u00e9lice de la sp\u00e9culation bureaucratique permettant d&rsquo;\u00e9carter l&rsquo;action au nom de l&rsquo;analyse et de la raison, qui ont cette vertu unique, en Europe, de &laquo; <em>donner le temps au temps<\/em> &raquo;. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat, pour nous, est plut\u00f4t dans les mesures \u00e0 court-terme et dans l&rsquo;esprit dont elles t\u00e9moignent, qui doivent \u00eatre pris en compte pour mieux d\u00e9finir l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit londonien ; les mesures \u00e0 long terme, elles, seraient n\u00e9cessairement soumises aux pressions de la r\u00e9alit\u00e9 nouvelle qu&rsquo;engendreraient les mesures \u00e0 court terme si elles \u00e9taient appliqu\u00e9es. Ces propositions \u00e0 court terme ont un aspect somme toute compl\u00e8tement anodin, surtout par la prudence montr\u00e9e (&laquo; <em>Much Ado for Nothing<\/em> &raquo;, serait-on tent\u00e9 de s&rsquo;exclamer sur le mode shakespearien) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Pour la Bosnie, les Europ\u00e9ens (c&rsquo;est-\u00e0-dire, les Fran\u00e7ais et les Britanniques, mais certes les Allemands en arri\u00e8re-plan)<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>devraient avoir le courage de d\u00e9clarer qu&rsquo;ils aimeraient que les Am\u00e9ricains restent, mais que si les US retirent leurs forces terrestres, la France et le Royaume Uni sont capables de mener le contingent OTAN en Bosnie<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>&bull; Le Royaume Uni devrait se charger de faire r\u00e9int\u00e9grer la France dans l&rsquo;OTAN, d&rsquo;en \u00eatre en quelque sorte le \u00ab\u00a0parrain\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; &#8230; Car sur cette question, et notamment sur le point du commandement AFSOUTH qui synth\u00e9tisa le d\u00e9bat aigre-doux entre France et USA, &laquo; <em>autant la France que les &Eacute;tats-Unis montr\u00e8rent de l&rsquo;ent\u00eatement et une diplomatie inepte<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Force des propositions et conformisme g\u00e9n\u00e9ral<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Anodines, sans aucun doute, ces propositions. Ce qui nous int\u00e9resse n&rsquo;est pas tant dans les acte \u00e9ventuels que dans l&rsquo;esprit qu&rsquo;ils d\u00e9notent, et dans le tintamarre qu&rsquo;ils d\u00e9clencheraient s&rsquo;ils \u00e9taient convertis en propositions officielles venant des Britanniques (point fondamental, certes), dans un paysage europ\u00e9ano-transatlantique caract\u00e9ris\u00e9 par un extraordinaire conformisme, et une pens\u00e9e proche de la paralysie. Nous faisons l\u00e0 du <em>wishful thinking<\/em> puisque le document Grant est un \u00ab\u00a0ballon d&rsquo;essai\u00a0\u00bb, que Londres travaille toujours sur l&rsquo;\u00e9ventuelle concr\u00e9tisation de son initiative, que rien ne dit qu&rsquo;il y aura concr\u00e9tisation, et ainsi de suite ; nous sommes, il faut bien le comprendre et le r\u00e9p\u00e9ter, dans une situation diplomatique o&ugrave;, \u00e0 un degr\u00e9 rarement atteint dans l&rsquo;histoire, la crainte de d\u00e9roger au conformisme g\u00e9n\u00e9ral m\u00e8ne absolument toutes les r\u00e9flexions. Dans ce cadre, les proverbiales prudence et habilet\u00e9 britanniques deviennent paradoxalement un atout dans le sens de l&rsquo;audace, si effectivement les Britanniques ont d\u00e9cid\u00e9 de faire quelque chose. Arm\u00e9s de leurs certitudes sur cette prudence et cette habilet\u00e9 (ils s&rsquo;y entendent pour se reconna&icirc;tre \u00e0 eux-m\u00eames des vertus), les Britanniques sont conduits, s&rsquo;ils confirment leur analyse selon laquelle il faut effectivement esquisser quelque chose qui ressemble \u00e0 un r\u00e9alignement strat\u00e9gique dans le sens europ\u00e9en, \u00e0 envisager avec fermet\u00e9 et certitude des propositions, \u00e0 la fois prudentes et habiles, qui appara&icirc;tront pourtant, relativement au paysage compl\u00e8tement fig\u00e9 que nous connaissons, comme des actes d&rsquo;une audace rare &mdash; une fois qu&rsquo;ils seront dits officiellement, annonc\u00e9s et claironn\u00e9s. Dans ce cas, nous nous r\u00e9f\u00e9rons \u00e0l'\u00a0\u00bbesprit\u00a0\u00bb de l&rsquo;initiative bien plus qu&rsquo;\u00e0 son contenu. C&rsquo;est \u00e9videmment cela qui compte : l'\u00a0\u00bbesprit\u00a0\u00bb, qui pousse \u00e0 faire penser aux Britanniques, \u00e0 eux surtout, qu&rsquo;il &laquo; <em>faut faire quelque chose<\/em> &raquo; ; dans leur bouche, effectivement, la platitude devient (sans qu&rsquo;ils l&rsquo;aient voulu) \u00e9v\u00e9nement historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avant de poursuivre dans cette voie de r\u00e9flexion, un mot de la pr\u00e9vention qui vient \u00e0 l&rsquo;esprit : les Britanniques ont une r\u00e9putation justifi\u00e9e de rouerie et de manoeuvre. Ne risque-t-on pas, \u00e0 les \u00e9couter, de donner dans un panneau quelconque ? La question n&rsquo;est pas vraiment d&rsquo;actualit\u00e9. Les partisans d&rsquo;une d\u00e9fense europ\u00e9enne, sont confront\u00e9s \u00e0 deux pr\u00e9misses : dans l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses, une d\u00e9fense europ\u00e9enne est une perspective offerte \u00e0 la France, et sans le Royaume Uni elle n&rsquo;a gu\u00e8re de sens ni d&rsquo;efficacit\u00e9 (on ne peut demander \u00e0l&rsquo;Allemagne de nouveaut\u00e9 plus qu&rsquo;elle n&rsquo;en donne aujourd&rsquo;hui, et elle ne peut donner d\u00e9cisivement que dans un domaine autre que la d\u00e9fense) ; il n&rsquo;y a rien, absolument rien \u00e0 perdre \u00e0 consid\u00e9rer la position britannique, puisqu&rsquo;aujourd&rsquo;hui la d\u00e9fense europ\u00e9enne est, d&rsquo;un point de vue dynamique, \u00e0 un degr\u00e9 plus bas que tout ce qu&rsquo;elle a connu depuis que l&rsquo;id\u00e9e existe.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Les illusions de Blair<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Il y a pourtant une part consid\u00e9rable d&rsquo;illusion dans la proposition britannique. Il faut comprendre que la situation que nous d\u00e9crivons lorsque nous faisons le constat de l&rsquo;\u00e9tat de la d\u00e9fense europ\u00e9enne est totalement artificielle ; son degr\u00e9 d&rsquo;inexistence quasiment absolue, loin d&rsquo;\u00eatre un apaisement, g\u00e9n\u00e8re une tr\u00e8s forte tension souterraine parce qu&rsquo;il y a les exigences de &laquo; <em>la force des choses<\/em> &raquo; (caract\u00e8re insupportable de voir une telle puissance que l&rsquo;Europe abdiquer ses droits et ses devoirs dans un domaine aussi fondamental). Dans ce cadre, la prudence et l&rsquo;habilet\u00e9 britanniques, non seulement pourraient appara&icirc;tre audacieuses comme on l&rsquo;a vu, mais plus encore, comme r\u00e9volutionnaires.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les \u00ab\u00a0propositions\u00a0\u00bb britanniques &mdash; en fait, les divers \u00ab\u00a0ballons d&rsquo;essai\u00a0\u00bb et autres discours g\u00e9n\u00e9raux &mdash; sont toutes habill\u00e9es d&rsquo;une vertueuse apparence atlantiste. D\u00e9marche tr\u00e8s britannique : au plus on fait dans l&rsquo;europ\u00e9en, au plus l&rsquo;on affirme que le cadre atlantiste est sauf, et m\u00eame qu&rsquo;il est renforc\u00e9. C&rsquo;est de la pure et bonne tactique, et qui serait d&rsquo;ailleurs justifi\u00e9e si elle se d\u00e9roulait dans un cadre o&ugrave; s&rsquo;affronteraient deux tactiques : si les r\u00e8gles accept\u00e9es par tous, et notamment par le partenaire transatlantique, \u00e9taient de tenter de red\u00e9finir les relations transatlantiques en d\u00e9finissant de nouvelles positions (id\u00e9alement : plus grande autonomie laiss\u00e9e aux Europ\u00e9ens, moindre \u00ab\u00a0fardeau\u00a0\u00bb pour les Am\u00e9ricains, r\u00e9\u00e9quilibrage de la relation transatlantique \u00e0 la satisfaction de tous). Effectivement, les Britanniques (cela se voit dans le document Grant) semblent penser que leurs propositions satisferaient finalement les Am\u00e9ricains, et ils affirment avoir sond\u00e9 les Am\u00e9ricains et obtenu des r\u00e9actions favorables (affirmation \u00e0 nuancer selon une de nos source, et la r\u00e9action US serait plut\u00f4t :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Ni oui ni non et plut\u00f4t attentiste au NSC et au d\u00e9partement d&rsquo;&Eacute;tat, et n\u00e9gative au Pentagone<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Notre appr\u00e9ciation sera notablement diff\u00e9rente, \u00e0 cause de la perception que nous avons du comportement am\u00e9ricain. Celui-ci ne r\u00e9pond pas n\u00e9cessairement \u00e0 la logique. Il est marqu\u00e9 par une perception unilat\u00e9rale, voire contradictoire (<em>inward-looking<\/em>) du monde, et totalement soumis aux avatars de la politique int\u00e9rieure. C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il peut appara&icirc;tre \u00e0 la fois contradictoire et irresponsable. La r\u00e9action am\u00e9ricaine aurait de fortes chances d&rsquo;\u00eatre conforme \u00e0 ce qu&rsquo;a toujours \u00e9t\u00e9 la politique am\u00e9ricaine vis-\u00e0-vis de l&rsquo;unification europ\u00e9enne depuis l&rsquo;origine, avec sa contradiction fondamentale (soutien affirm\u00e9 constamment au principe de l&rsquo;unification europ\u00e9enne, manoeuvre constante pour diviser les Europ\u00e9ens).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Dans la situation actuelle, les Am\u00e9ricains d\u00e9noncent les Europ\u00e9ens qui ne veulent pas porter ce que les Am\u00e9ricains jugent \u00eatre leur part \u00e9quitable du \u00ab\u00a0fardeau\u00a0\u00bb de la s\u00e9curit\u00e9 europ\u00e9enne (situation pourtant impos\u00e9e par la politique am\u00e9ricaine elle-m\u00eame).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; D\u00e8s que des vell\u00e9it\u00e9s d&rsquo;autonomie europ\u00e9enne se font jour, ils d\u00e9noncent une entreprise dont ils jugent que le but est de les pousser hors d&rsquo;Europe. (Se rappeler l&rsquo;\u00e9pisode de la formation de l&rsquo;<em>Eurocorps<\/em> en 1991-92 et la r\u00e9action de l&rsquo;administration Bush, intervenant tr\u00e8s fermement, notamment aupr\u00e8s des Allemands, pour tenter de contrer l&rsquo;initiative.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;y a aucune raison de croire qu&rsquo;avec la proposition britannique nous ne passerons pas dans la \u00ab\u00a0phase 2\u00a0\u00bb, et toutes les raisons de croire le contraire. A cet \u00e9gard, les Britanniques feront un bouc-\u00e9missaire id\u00e9al, et la r\u00e9action US sera d&rsquo;autant plus vive qu&rsquo;on en viendra \u00e0 des accusations de \u00ab\u00a0trahison\u00a0\u00bb du plus fid\u00e8le alli\u00e9 europ\u00e9en de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Quoi qu&rsquo;il en soit, c&rsquo;est un fait historique<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Il faut en revenir aux causes fondamentales de l&rsquo;\u00e9volution britannique pour mieux comprendre les \u00ab\u00a0illusions\u00a0\u00bb des Britanniques \u00e0 cet \u00e9gard. D&rsquo;une part, il y a un lent d\u00e9placement de l&rsquo;analyse de la bureaucratie, soutenue d&rsquo;ailleurs par une \u00e9volution dans d&rsquo;autres milieux comme les milieux financiers de Londres, vers le constat que la situation politique washingtonienne impose de plus en plus d&rsquo;envisager d&rsquo;activer ce qui pourrait \u00eatre un compl\u00e9ment europ\u00e9en \u00e0 une politique transatlantique; d&rsquo;autre part, il y a le comportement de Blair, partisan de certaines positions de forces, qui font de lui, pour le domaine de la s\u00e9curit\u00e9, un pro-am\u00e9ricain z\u00e9l\u00e9 dans certaines situations (crise irakienne de janvier-f\u00e9vrier), un relatif pro-europ\u00e9en <em>de facto<\/em> dans d&rsquo;autres (crise yougoslave, Bosnie et Kosovo). Les deux cas permettent effectivement d&rsquo;alimenter les deux interpr\u00e9tations de l&rsquo;attitude britannique : il s&rsquo;agit d&rsquo;une manoeuvre habituelle aux Britanniques, faussement \u00ab\u00a0europ\u00e9ens\u00a0\u00bb ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une r\u00e9elle pr\u00e9occupation des Britanniques, jugeant que la situation n\u00e9cessite un certain r\u00e9alignement vers l&rsquo;Europe, mais surtout sans rupture transatlantique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce qui est int\u00e9ressant, il faut y revenir, c&rsquo;est la prudence des pi\u00e8ces disponibles sur le changement britannique, et par cons\u00e9quent l&rsquo;insistance sur le lien transatlantique. Le document Grant \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>La v\u00e9rit\u00e9 est que, dans nombre de domaines, particuli\u00e8rement l&rsquo;\u00e9conomie, le Royaume Uni est et deviendra plus proche du continent <\/em>[l&rsquo;Europe] <em>que des &Eacute;tats-Unis. Mais les liens militaires vont dans l&rsquo;autre sens, avec l&rsquo;effet que, lorsqu&rsquo;il y a des bruits de guerre, le Channel devient plus large que l&rsquo;Atlantique. Par bonheur, c&rsquo;est rare.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce type d&rsquo;affirmation forme apr\u00e8s tout un contraste surprenant avec ce que pourrait \u00eatre, ce que pourrait provoquer la proposition britannique sur la d\u00e9fense europ\u00e9enne. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;on peut parler de certaines \u00ab\u00a0illusions\u00a0\u00bb britanniques ; et qu&rsquo;on peut avancer que, dans la mati\u00e8re analys\u00e9e, les Britanniques jouent \u00ab\u00a0cartes sur table\u00a0\u00bb. Il faut de ceci et de cela pour affirmer dans un m\u00eame document qu&rsquo;en mati\u00e8re militaire les liens USA-Londres seront toujours plus forts que les liens Londres-Europe, et, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, lancer une proposition sur la d\u00e9fense europ\u00e9enne. Ce n&rsquo;est pas le comble de l&rsquo;habilet\u00e9 \u00e0 laquelle nous ont habitu\u00e9s les Britanniques. D&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;hypoth\u00e8se type-\u00ab\u00a0cartes sur table\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car il est bien question d&rsquo;illusions, qui viennent sans doute des illusions que les Britanniques se font depuis un demi-si\u00e8cle sur leur capacit\u00e9 d&rsquo;influence sur les USA (Charmley et <em>Analyse<\/em>, toujours). Croire que les Am\u00e9ricains accepteraient des id\u00e9es comme la possibilit\u00e9, dite par les Europ\u00e9ens, qu&rsquo;ils ne soient plus en Bosnie, sans aussit\u00f4t d\u00e9noncer l&rsquo;intention de ces m\u00eames Europ\u00e9ens qu&rsquo;ils partent d&rsquo;Europe, c&rsquo;est entretenir bien des illusions sur la situation politique \u00e0 Washington et se tromper grandement sur le caract\u00e8re am\u00e9ricain. Croire que les Am\u00e9ricains accepteraient l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;ils ont, autant que les Fran\u00e7ais, montr\u00e9 dans l&rsquo;affaire AFSOUTH &laquo; <em>ent\u00eatement<\/em> &raquo; et attitude diplomatique &laquo; <em>inepte<\/em> &raquo;, c&rsquo;est encore le domaine de l&rsquo;illusion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a une relative inutilit\u00e9 dans le d\u00e9bat sur les intentions britanniques. En quelque sorte, les autres Europ\u00e9ens sont dans la position o&ugrave; ils peuvent \u00ab\u00a0voir venir\u00a0\u00bb, et o&ugrave; ils doivent remiser leurs susceptibilit\u00e9s d\u00e9plac\u00e9es et leur scepticisme sarcastique dont on peut se passer. L&rsquo;essentiel, hors de ces consid\u00e9rations, est dans l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit qui pr\u00e9side \u00e0 la d\u00e9marche britannique, qui est v\u00e9ritablement sans pr\u00e9c\u00e9dent historique depuis la fin de la Deuxi\u00e8me guerre mondiale (ni les trait\u00e9s franco-anglais de Dunkerque, puis \u00e0 cinq de Bruxelles, en 1947 et 1948, ne pouvant \u00eatre tenus pour des initiatives \u00ab\u00a0europ\u00e9ennes\u00a0\u00bb, mais des initiatives d&rsquo;urgence en l&rsquo;absence momentan\u00e9e des Am\u00e9ricains) ; en ce sens, la premi\u00e8re fois que les Britanniques consid\u00e8rent ce qui leur fut toujours une id\u00e9e \u00e9trange et un anath\u00e8me : une d\u00e9fense europ\u00e9enne.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Londres et la crois\u00e9e des chemins &bull; Un document semi-confidentiel et certaines indications officieuses annoncent une initiative britannique sur la d\u00e9fense europ\u00e9enne. &bull; Est-ce s\u00e9rieux? &bull; Texte de la rubrique de defensa, Lettere d&rsquo;Analyse dedefensa &#038; eurostrat\u00e9gie, Volume 14, n&deg;05 du 10 novembre 1998. ________________________ On soup\u00e7onne les brillants manoeuvriers diplomatiques que sont les Britanniques&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[2],"tags":[3101,705,2734,3019,3079,3103,3102],"class_list":["post-64895","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bloc-notes","tag-angleterre","tag-blair","tag-charmley","tag-defense","tag-europeenne","tag-malo","tag-saint"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64895","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64895"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64895\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":64925,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64895\/revisions\/64925"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64895"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64895"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64895"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}