{"id":64897,"date":"1998-12-10T00:00:00","date_gmt":"1998-12-09T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1998\/12\/10\/la-culture-zero-mort\/"},"modified":"2026-02-27T15:53:28","modified_gmt":"2026-02-27T13:53:28","slug":"la-culture-zero-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1998\/12\/10\/la-culture-zero-mort\/","title":{"rendered":"La culture z\u00e9ro-mort"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p><p>Ce texte est extrait de la Lettre d&rsquo;Analyse bimensuelle <em>dedefensa &#038; eurostrat\u00e9gie <\/em>(<em>dd&#038;e<\/em>), \u00e0 partir de laquelle le site <em>dedefensa.org <\/em>a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9. Il a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la rubrique <em>Analyse,  de defensa &#038; eurostrat\u00e9gie<\/em>, Volume 14, n&deg;07 du 10 d\u00e9cembre 1998.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\">La culture z\u00e9ro-mort<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Il est assez rare qu&rsquo;un officier britannique prenne la plume pour exprimer un avis assez tranch\u00e9 sur une mati\u00e8re qui, bien que militaire, a une forte connotation pol\u00e9mique, et par cons\u00e9quent une dimension politique implicite ; encore plus lorsque le Britannique parle, en termes \u00e9galement assez tranch\u00e9s et fort critiques, de l&rsquo;alli\u00e9 (militaire) am\u00e9ricain. Accordons donc toute notre attention au texte du lieutenant-colonel D.T. Eccles, du Royal Tank Regiment, publi\u00e9 dans <em>The British Army Review<\/em> n&lt;198&gt;114, du 14 novembre 1998. Le titre de l&rsquo;article est : &laquo; <em>Risk Aversion and the Zero Defects Culture<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;avertissement du lieutenant-colonel nous rassure : &laquo; <em>Ce qui suit n&rsquo;est pas une tentative de d\u00e9nigrer l&rsquo;Am\u00e9rique ou les Am\u00e9ricains. &raquo;<\/em> Il y a encore d&rsquo;autres phrases pour renforcer notre soulagement, et notre conviction qu&rsquo;il n&rsquo;y a chez l&rsquo;officier britannique aucune d\u00e9testable malice. Il s&rsquo;agit plus simplement d&rsquo;un constat de la propagation d&rsquo;&laquo; <em>un processus insidieux qui pourrait fort bien se d\u00e9velopper au coeur de nos propres forces arm\u00e9es<\/em> &raquo; (habile lieutenant-colonel : le \u00ab\u00a0mal am\u00e9ricain\u00a0\u00bb n&rsquo;est peut-\u00eatre pas seulement am\u00e9ricain).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Suivons la description que fait Eccles du ph\u00e9nom\u00e8ne. Il \u00e9num\u00e8re quatre points, que nous lui empruntons :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; &laquo; <em>La nervosit\u00e9 sur la question de <\/em>[&#8230;] <em>la s\u00e9curit\u00e9 physique des soldats.<\/em> &raquo; Eccles d\u00e9crit le comportement des militaires am\u00e9ricains, pour lesquels &laquo; <em>chaque d\u00e9pla-cement hors d&rsquo;une base se fait avec quatre v\u00e9hicules, les soldats portant leurs tenues de combat, leurs casques et leurs fusils<\/em> &raquo;. Toute mission est aujourd&rsquo;hui planifi\u00e9e selon le principe du \u00ab\u00a0100%\u00a0\u00bb (&laquo; <em>op\u00e9rations organis\u00e9es de fa\u00e7on qu&rsquo;il n&rsquo;y ait aucune perte<\/em> &raquo;). Le r\u00e9sultat est l&rsquo;impression d&rsquo;une tension permanente, et l&rsquo;effet inverse \u00e0 celui d&rsquo;un pays revenant \u00e0 une situation normale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; L&rsquo;attitude du <em>politically correct<\/em> est g\u00e9n\u00e9rale dans le corps des officiers, avec des promotions &laquo; <em>bas\u00e9es non sur les capacit\u00e9s r\u00e9elles, mais sur l&rsquo;origine raciale et le sexe<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La crainte du corps des officiers d&rsquo;une erreur administrative qui pourrait \u00eatre exploit\u00e9e par les m\u00e9dias et d\u00e9nonc\u00e9e comme un abus de privil\u00e8ge est devenue paralysante jusqu&rsquo;\u00e0 la caricature.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Un conformisme syst\u00e9matique dans les attitudes et les jugements : &laquo; <em>le jugement ind\u00e9pendant et le d\u00e9bat intellectuel est l&rsquo;exception et, en public, un consensus total et malsain pr\u00e9vaut<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet ensemble de caract\u00e8res a engendr\u00e9 une &laquo; <em>intol\u00e9rance pour les erreurs qui est connu comme la \u00ab\u00a0zero defect culture\u00a0\u00bb chez les militaires am\u00e9ricains<\/em> &raquo;. Le lieutenant-colonel n&rsquo;en veut pas de mani\u00e8re sp\u00e9cifique aux Am\u00e9ricains ; il n&#8217;emp\u00eache que sa description s&rsquo;attache \u00e0 des caract\u00e9ristiques psychologiques et de comportement qui sont, pour l&rsquo;instant, sp\u00e9ci- fiques aux Am\u00e9ricains. La &laquo; <em>zero defect culture<\/em> &raquo; est bien cette attitude qui consiste \u00e0 refuser la possibilit\u00e9 de tout accident qui pourrait interf\u00e9rer dans les r\u00e8gles, et par cons\u00e9quent le refus de l&rsquo;intrusion de la r\u00e9alit\u00e9 ; pour faire bref, et pour notre compte, il s&rsquo;agit de ce que nous d\u00e9signons comme la doctrine du \u00ab\u00a0z\u00e9ro-mort\u00a0\u00bb, car c&rsquo;est bien autour de cette id\u00e9e centrale qu&rsquo;est apparu ce refus de la r\u00e9alit\u00e9, les autres attitudes conformistes (refus d&rsquo;une opinion contradictoire, refus d&rsquo;une initiative personnelle, refus du jugement personnel) s&rsquo;\u00e9tant greff\u00e9es naturellement autour de ce comportement g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Deux points \u00e0 noter encore pour mieux clarifier la forme du d\u00e9bat que nous proposons dans cette analyse :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La conviction tr\u00e8s int\u00e9ressante, que nous partageons, qu&rsquo;il s&rsquo;agit d\u00e9sormais d&rsquo;une &laquo; <em>culture<\/em> &raquo;, bien plus que d&rsquo;un accident, d&rsquo;un \u00ab\u00a0syndrome\u00a0\u00bb, d&rsquo;une aberration, etc. C&rsquo;est-\u00e0-dire quelque chose qui a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 les comportements, la psychologies et les moeurs, et qui influe d\u00e9sormais sur la pens\u00e9e (i.e., la doctrine militaire et son \u00e9volution) et sur les actes (i.e., les op\u00e9rations militaires et la fa\u00e7on dont elles sont planifi\u00e9es, d\u00e9cid\u00e9es et ex\u00e9cut\u00e9es). Au-del\u00e0, et compte tenu de l&rsquo;usage consid\u00e9rable de la puissance militaire que font les Am\u00e9ricains dans leur politique \u00e9trang\u00e8re, c&rsquo;est cette derni\u00e8re qui est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 impr\u00e9gn\u00e9e par cette culture et le sera de plus en plus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; L&rsquo;affirmation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e par le lieutenant-colonel Eccles qu&rsquo;en parlant des Am\u00e9ricains, c&rsquo;est \u00e0 toutes les forces arm\u00e9es (d&rsquo;abord les britanniques) qu&rsquo;il adresse un avertissement ne nous convainc pas. Jusqu&rsquo;\u00e0 nouvel ordre, le z\u00e9ro-mort n&rsquo;est pris en compte que par les Am\u00e9ricains, notamment au niveau essentiel de la forme et de la planification des missions. D&rsquo;autre part, et c&rsquo;est le fondement de cette analyse, nous pensons qu&rsquo;il y a derri\u00e8re cette attitude pour l&rsquo;instant seulement am\u00e9ricaine et qui a ainsi de fortes chances de rester seulement am\u00e9ricaine, une formidable r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine, \u00e0 la fois historique et psychologique, qui marie effectivement ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 ce pays.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">La \u00ab\u00a0Marche de la Mort\u00a0\u00bb de Bataan<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;o&ugrave; vient z\u00e9ro-mort ? Quelles sont ses racines ? L&rsquo;affirmation commune est qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une pression populaire relay\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9diatique, qui force les dirigeants politiques et militaires \u00e0 r\u00e9duire \u00e0 quasi-rien le risque de pertes humaines. C&rsquo;est une affirmation gratuite, ou en tout cas de circonstance, qui n&rsquo;est v\u00e9rifi\u00e9e par rien, et qui est par contre d\u00e9mentie par des r\u00e9alit\u00e9s statistiques. Les enqu\u00eates d&rsquo;opinion am\u00e9ricai-nes sont tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9latrices : elles montrent la constance d&rsquo;une opinion assez classique, repoussant \u00e9videmment les pertes inutiles, les pertes subies dans des \u00ab\u00a0guerres injustes\u00a0\u00bb ou des guerres injustifi\u00e9es, et par contre l&rsquo;acceptation des pertes malheureusement n\u00e9cessaires lorsque le conflit est justifi\u00e9. (1) La pression m\u00e9diatico-populaire appara&icirc;t dans ce cas comme un mythe, cr\u00e9\u00e9 pour les besoins de la cause, et d&rsquo;ailleurs pas n\u00e9cessairement d&rsquo;une mani\u00e8re consciente, et dont l&rsquo;effet principal est \u00e9videmment de justifier une attitude d\u00e9sormais fondamentale dans la direction politico-militaire am\u00e9ricaine (il s&rsquo;agit bien de &laquo; <em>cul- ture<\/em> &raquo;).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous chercherons les racines de z\u00e9ro-mort du c\u00f4t\u00e9 de ceux qui ont assimil\u00e9 cette id\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 en faire une part de leur culture, c&rsquo;est-\u00e0-dire principalement le corps des officiers am\u00e9ricains et surtout le commandement, qui donne l&rsquo;impulsion des attitudes g\u00e9n\u00e9rales. Nous d\u00e9terminons la circonstance d\u00e9cisive avec cet \u00e9v\u00e9nement fondamental que fut, pour les &Eacute;tats-Unis et son <em>establishment<\/em> militaire, la guerre du Viet-n\u00e2m. Nous verrons aussit\u00f4t qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas, avec l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du Viet-n\u00e2m, des racines elles-m\u00eames de z\u00e9ro-mort, mais de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;une crise majeure, activa ces racines pour mener \u00e0 la situation pr\u00e9sente ; il nous y conduira n\u00e9anmoins, plus s&ucirc;rement que peut le faire un fil rouge.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On consid\u00e8re ici l&rsquo;effet de la guerre du Viet-n\u00e2m sur l&rsquo;<em>establishment<\/em> militaire am\u00e9ricain \u00e0 travers l&rsquo;histoire durant la p\u00e9riode de son haut commandement, l&rsquo;\u00e9quivalent am\u00e9ricain d&rsquo;un \u00ab\u00a0grand \u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral\u00a0\u00bb ; il s&rsquo;agit de ce que les Am\u00e9ricains d\u00e9signent comme le <em>Joint Chiefs of Staff<\/em> (JCS), \u00e9tabli formellement en 1947 mais d\u00e9j\u00e0 en activit\u00e9 depuis 1941, o&ugrave; les trois chefs d&rsquo;\u00e9tat-major (USAF, Army, Navy) si\u00e8gent avec le commandant du Marine Corps sous la direction d&rsquo;un pr\u00e9sident du JCS issu de l&rsquo;une des trois armes, et ce dernier plut\u00f4t un coordinateur qu&rsquo;un \u00ab\u00a0chef\u00a0\u00bb \u00e0 proprement parler. Le JCS subit d\u00e8s l&rsquo;origine de l&rsquo;engagement vietnamien des USA l&rsquo;effet psychologique de ce conflit. Un des membres du JCS, dont l&rsquo;influence fut r\u00e9elle pour le domaine qui nous occupe (l&rsquo;aboutissement \u00e0 z\u00e9ro-mort), tint d\u00e8s l&rsquo;origine un r\u00f4le important : le g\u00e9n\u00e9ral Harold Johnson, chef d&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;U.S. Army, et par cons\u00e9quent membre du JCS, de 1964 \u00e0 1968. [C&rsquo;est en effet principalement l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;U.S. Army qui est \u00e0 la base du d\u00e9veloppement de la culture z\u00e9ro-mort, qui a ensuite touch\u00e9 les autres armes.]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au travers de l&rsquo;attitude et des sentiments de Johnson, tels que l&rsquo;historien Mark Perry les rapporte dans son livre <em>Four Stars<\/em> (2), on d\u00e9couvre le cheminement de la pens\u00e9e militaire am\u00e9ricaine \u00e0 cet \u00e9gard. Johnson \u00e9tait un rescap\u00e9 de \u00ab\u00a0la Marche de la Mort\u00a0\u00bb de Bataan, en 1942 (cette marche forc\u00e9e impos\u00e9e par les Japonais, dans des conditions inhumaines, \u00e0 des milliers de prisonniers am\u00e9ricains faits \u00e0 la chute des Philippines au d\u00e9but de 1942, et qui amena la mort de milliers d&rsquo;entre eux pendant la marche elle-m\u00eame). Pour Johnson, il s&rsquo;agissait d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement tragique \u00e0 la fois par son caract\u00e8re cruel du point de vue humain (&laquo; <em>Dieu nous \u00e9tait tr\u00e8s proche et tr\u00e8s r\u00e9el<\/em> &raquo;, dit-il), et par l&rsquo;humiliation d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e qu&rsquo;il imposa aux &Eacute;tats-Unis au travers de leurs forces arm\u00e9es. Bien plus encore que le Viet-n\u00e2m, la chute des Philippines constituait la premi\u00e8re et la plus terrible d\u00e9faite, et la plus profonde humiliation qu&rsquo;ait subie l&rsquo;Am\u00e9rique dans son histoire, et surtout la premi\u00e8re d\u00e9faite et la premi\u00e8re humiliation de cette ampleur inflig\u00e9es aux forces arm\u00e9es am\u00e9ricaines dans leur histoire. Ce qui justifie cette appr\u00e9ciation est qu&rsquo;on pourrait appr\u00e9cier que la guerre du Pacifique est, pour les militaires am\u00e9ricains, et essentiellement pour l&rsquo;U.S. Army, constitu\u00e9e de \u00ab\u00a0deux guerres\u00a0\u00bb, entre l&rsquo;attaque de Pearl Harbor et les mois de d\u00e9route qui suivirent, et d&rsquo;autre part la contre-attaque dont le point initial est la victoire de la bataille de Midway en mai 1942, et qui d\u00e9marra r\u00e9ellement avec la victoire au terme de la longue et terrible campagne de Guadalcanal en 1942-43 : la premi\u00e8re \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb fut une d\u00e9faite et une humiliation compl\u00e8tes, dans les premiers mois du conflit, dans le th\u00e9\u00e2tre du Pacifique oriental, et elle frappa particuli\u00e8rement les garnisons avanc\u00e9es de l&rsquo;U.S. Army (les Philippines) ; la seconde \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb fut une victoire totale, apr\u00e8s la coupure de l&rsquo;incertitude de 1942-43, celle-ci justifiant cette interpr\u00e9tation de \u00ab\u00a0deux guerres\u00a0\u00bb, essentiellement pour l&rsquo;U.S. Army (la reconqu\u00eate, en 1942-44, fut prise en charge essentiellement par l&rsquo;U.S. Navy et le Marine Corps, avant que l&rsquo;U.S. Army n&rsquo;intervienne de fa\u00e7on substantielle sur le th\u00e9\u00e2tre, avec la reconqu\u00eate des Philippines, en 1944-45).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour des hommes comme Harold Johnson, il n&rsquo;y eut qu&rsquo;une seule \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb, et pas de reconqu\u00eate et de victoire : captur\u00e9 \u00e0Bataan, Johnson passa le conflit dans des camps de concentration japonais, dans des conditions extr\u00eamement p\u00e9nibles et humiliantes. Pour lui, la reconqu\u00eate et la victoire ne furent que des \u00e9v\u00e9nements abstraits, ext\u00e9rieurs \u00e0 lui, et d&rsquo;autant plus ais\u00e9ment qu&rsquo;effectivement ce sont des armes diff\u00e9rentes (la Navy et le Marine Corps) qui en assur\u00e8rent l&rsquo;essentiel de la charge.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Les morts quotidiens du Viet-n\u00e2m<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi l&rsquo;attitude de Harold Johnson pendant le conflit vietnamien appara&icirc;t tr\u00e8s sp\u00e9cifique, et tr\u00e8s d\u00e9monstrative du ph\u00e9nom\u00e8ne qui m\u00e8ne \u00e0 la culture z\u00e9ro-mort. Si l&rsquo;aboutissement (la culture z\u00e9ro-mort) peut appara&icirc;tre comme une caricature de comportements conformistes et administratifs, et par cons\u00e9quent un blocage syst\u00e9matique de tout ce qui nourrit un comportement militaire efficace, l&rsquo;origine appara&icirc;t au contraire path\u00e9tique et tragique et plonge dans la recherche d&rsquo;un comportement militaire efficace, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui ne fasse pas bon march\u00e9 des vies humaines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Johnson \u00e9tait un officier sorti du rang. Sa carri\u00e8re, autour du pivot que constitua la d\u00e9faite des Philippines, la \u00ab\u00a0Marche de la Mort\u00a0\u00bb et son internement jusqu&rsquo;en septembre 1945, est celle d&rsquo;un officier pr\u00e9occup\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s quotidiennes, des probl\u00e8mes concrets, en un sens de la \u00ab\u00a0majorit\u00e9 silencieuse\u00a0\u00bb des soldats de l&rsquo;U.S. Army, bien loin des affectations prestigieuses et des intrigues politico-militaires du Pentagone, et, au-del\u00e0, des th\u00e9ories brillantes des experts. Johnson commanda une unit\u00e9 au combat en Cor\u00e9e. Il fut un critique bouillant des tactiques de feu massif (artillerie, aviation) qui \u00e9crasent th\u00e9oriquement l&rsquo;ennemi et parfois les forces amies, qui nourrissent les statistiques mais ne conqui\u00e8rent pas le terrain, qui font bon march\u00e9 au bout du compte de la vie du soldat puisqu&rsquo;elles lui laissent la t\u00e2che principale de la conqu\u00eate du terrain apr\u00e8s avoir donn\u00e9 l&rsquo;illusion que la victoire n&rsquo;est plus qu&rsquo;une formalit\u00e9. A cette \u00e9poque, expliquait Johnson, &laquo; [l]<em>&lsquo;\u00e9l\u00e9ment dominant des forces arm\u00e9es \u00e9tait le Strategic Air Command <\/em>[SAC]. <em>Il y avait l&rsquo;affirmation que le SAC emp\u00eachait, dissuadait la guerre. Je n&rsquo;\u00e9tais pas tr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;aise avec cette affirmation, parce que j&rsquo;avais servi en Cor\u00e9e et l&rsquo;U.S. Army avait perdu dans ce conflit 35.000 hommes, tu\u00e9s au combat &#8230; On avait du mal \u00e0 comprendre comment tant de soldats \u00e9taient morts alors que le SAC, en principe, emp\u00eachait la guerre<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Le refus de la mobilisation<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Dans un <em>establishment<\/em> militaire am\u00e9ricain domin\u00e9 par les querelles des int\u00e9r\u00eats particuliers (ceux de la marine, ceux des aviateurs, etc.) et par l&rsquo;accent essentiel mis sur les capacit\u00e9s technologiques (celles de la marine avec ses porte-avions et ses missiles, celles de l&rsquo;aviation avec ses bombardiers et ses missiles), Johnson en arriva en 1964-65, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du conflit vietnamien, \u00e0 adopter une attitude logique mais dont l&rsquo;effet pourrait appara&icirc;tre objectivement comme paradoxale. Lui qui d\u00e9non\u00e7ait l&rsquo;usage du feu massif, l&rsquo;utilisation de la force a\u00e9rienne (et navale par l&rsquo;interm\u00e9diaire de l&rsquo;aviation embarqu\u00e9e) comme moyen essentiel de mener une guerre dont le sort se r\u00e9glerait finalement sur le terrain, lui qui tenait que la victoire revenait au fantassin confront\u00e9 au quotidien de la boue et du sang, il se fit <em>de facto<\/em> l&rsquo;avocat du \u00ab\u00a0traitement\u00a0\u00bb de cette guerre telle qu&rsquo;on l&rsquo;envisageait par les moyens \u00ab\u00a0ext\u00e9rieurs\u00a0\u00bb (feu massif justement, par le biais d&rsquo;une intervention a\u00e9rienne et navale privil\u00e9gi\u00e9e) qu&rsquo;il d\u00e9non\u00e7ait r\u00e9guli\u00e8rement. Mais l&rsquo;on dit bien &laquo; <em>cette guerre telle qu&rsquo;on l&rsquo;envisageait<\/em> &raquo; : Johnson n&rsquo;\u00e9tait pas adversaire d&rsquo;une intervention terrestre massive (celle qui eut finalement lieu), mais selon une politique de rappel des r\u00e9servistes qui aurait impliqu\u00e9 une v\u00e9ritable mobilisation g\u00e9n\u00e9rale, indiquant que le pays s&rsquo;engageait v\u00e9ritablement dans la guerre, et dont il esp\u00e9rait qu&rsquo;elle aurait galvanis\u00e9 l&rsquo;opinion publique. Cette th\u00e8se fut d&rsquo;ailleurs quasi-constante au sein du JCS durant le conflit, et notamment chez le pr\u00e9sident du JCS, le g\u00e9n\u00e9ral Earle Wheeler : les &Eacute;tats-Unis devaient s&rsquo;engager totalement dans le conflit, mobiliser la nation, et par cons\u00e9quent impliquer toute la population autour de leurs forces arm\u00e9es, et \u00e9carter les terribles probl\u00e8mes d&rsquo;opposition \u00e0 la guerre aux &Eacute;tats-Unis m\u00eame, et de moral puis d&rsquo;indiscipline des forces arm\u00e9es sur le terrain. On sait que rien dans ce sens ne fut fait : on eut l&rsquo;opposition \u00e0la guerre aux &Eacute;tats-Unis, dans un climat de quasi-guerre civile, de terribles probl\u00e8mes de moral et d&rsquo;indiscipline sur le terrain, et pourtant un engagement massif (525.000 hommes) au bout de la strat\u00e9gie dite du \u00ab\u00a0gradualisme\u00a0\u00bb, avec les pertes en cons\u00e9quence (57.000 morts) et la d\u00e9faite au bout du compte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le 22 juillet 1965, apr\u00e8s le discours du pr\u00e9sident Lyndon Johnson annon\u00e7ant l&rsquo;envoi des premi\u00e8res forces r\u00e9guli\u00e8res au Viet-n\u00e2m, Harold Johnson passa son plus bel uniforme, ferma son bureau et demanda \u00e0 son chauffeur de le conduire \u00e0 la Maison-Blanche. Dans la voiture, il d\u00e9crocha ses \u00e9toiles de col de sa vareuse et joua avec. Arriv\u00e9 \u00e0 la Maison-Blanche, apr\u00e8s un temps de r\u00e9flexion, il remit en place ses \u00e9toiles et fit rebrousser chemin. Quelques ann\u00e9es plus tard, il se rappelait cet instant : &laquo; <em>J&rsquo;aurais d&ucirc; aller voir le pr\u00e9sident. J&rsquo;aurais d&ucirc; jeter d\u00e9finitivement mes \u00e9toiles. J&rsquo;aurais d&ucirc; d\u00e9missionner. Ce fut <\/em>[la d\u00e9cision de rebrousser chemin] <em>la pire, la plus immorale d\u00e9cision que j&rsquo;ai jamais prise.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Johnson critiquait constamment la strat\u00e9gie de son commandant en chef de th\u00e9\u00e2tre (le g\u00e9n\u00e9ral Westmoreland). Son calvaire personnel devant une guerre cruelle qu&rsquo;il voyait promise \u00e0 la d\u00e9faite \u00e9tait symboliquement marqu\u00e9 par sa volont\u00e9 syst\u00e9matique d&rsquo;\u00e9crire personnellement aux parents de tous les soldats tu\u00e9s. Certaines semaines terribles de 1967-68, cela faisait plus de 500 lettres que le g\u00e9n\u00e9ral Johnson \u00e9crivait de sa propre main. Dans cette anecdote path\u00e9tique et cruelle, on trouve bien \u00e9videmment, plus qu&rsquo;\u00e0 d\u00e9biter une longue th\u00e9orie, la d\u00e9marche qui conduit \u00e0l&rsquo;absurde attitude repr\u00e9sent\u00e9e aujourd&rsquo;hui par la \u00ab\u00a0doctrine\u00a0\u00bb z\u00e9ro-mort. Entretemps, le path\u00e9tique a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par la caricature et l&rsquo;inefficacit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">&laquo; <em>Culture de la victoire <\/em>&raquo;  vs \u00ab\u00a0culture z\u00e9ro-mort\u00a0\u00bb<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas exceptionnelle mais exemplaire, et parce qu&rsquo;elle est effectivement la marque tragique d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit devenu g\u00e9n\u00e9ral au sein des forces arm\u00e9es am\u00e9ricaines depuis le Viet-n\u00e2m, la dimension tragique du destin de Harold Johnson fait s&rsquo;interroger de fa\u00e7on fondamentale. Il existe nombre d&rsquo;exemples de grandes arm\u00e9es ayant subi des d\u00e9faites bien plus graves que celle du Viet-n\u00e2m pour les Am\u00e9ricains (les Allemands en 1918 et en 1945, les Fran\u00e7ais en 1870, en 1940 et durant les guerres coloniales), et n&rsquo;ayant pas pour autant engendr\u00e9 une \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb si \u00e9trange qu&rsquo;elle rejette comme insupportable et inacceptable le tribut in\u00e9vitable de toute utilisation des forces arm\u00e9es dans leur fonction naturelle, une culture qui repousse la nature m\u00eame de l&rsquo;activit\u00e9 qu&rsquo;elle pr\u00e9tend caract\u00e9riser. Pourquoi, au contraire, les forces am\u00e9ricaines ont-elles \u00e9t\u00e9 \u00e0 ce point transform\u00e9es par le Viet-n\u00e2m, jusqu&rsquo;\u00e0 ce point qu&rsquo;on leur voit aujourd&rsquo;hui o&ugrave; la r\u00e9alit\u00e9 fr\u00f4le la caricature et en tout cas engendre l&rsquo;inefficacit\u00e9 par paralysie, en compl\u00e8te contradiction avec l&rsquo;affirmation pompeuse de George Bush du 27 f\u00e9vrier 1991 (&laquo; <em>Nous avons enterr\u00e9 dans les sables d&rsquo;Irak le syndrome du Viet-n\u00e2m<\/em> &raquo;)? Il doit nous appara&icirc;tre \u00e9vident qu&rsquo;il y a une sp\u00e9cificit\u00e9 am\u00e9ricaine, et elle d\u00e9passe le tragique accident vietnamien, et, \u00e0 cette lumi\u00e8re, effectivement, ce n&rsquo;est plus un accident ; et elle d\u00e9passe m\u00eame le seul probl\u00e8me du fait militaire, et, \u00e0 cette lumi\u00e8re, il ne s&rsquo;agit plus d&rsquo;un probl\u00e8me de culture militaire qui pourrait \u00eatre confront\u00e9 avec une autre culture militaire (non-am\u00e9ricaine), mais bien d&rsquo;un probl\u00e8me de culture am\u00e9ricaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous trouverons une explication plus g\u00e9n\u00e9rale, c&rsquo;est-\u00e0-dire fondamentale par rapport \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e et aux n\u00e9cessit\u00e9s de la \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine, dans ce que le sociologue Tom Engelhardt nomme &laquo;<em>la culture de la victoire<\/em>&raquo;. (3) Engelhardt explique comment la Guerre froide et les incertitudes qui l&rsquo;ont accompagn\u00e9e, et notamment l&rsquo;incertitude sanglante que constitua la guerre du Viet-n\u00e2m, ont constitu\u00e9 pour l&rsquo;Am\u00e9rique un choc culturel immense. L&rsquo;Am\u00e9rique a d&ucirc; abandonner la &laquo; <em>culture de la victoire<\/em> &raquo;, qui s&rsquo;exprimait souvent, et m\u00eame syst\u00e9matiquement, par un travestissement et une r\u00e9\u00e9criture constants de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine. Exemple fameux, les Indiens, qui furent les victimes interpr\u00e9tatoires de cette \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb (et la Guerre froide mit effectivement fin \u00e0tout cela : parall\u00e8lement aux crises int\u00e9rieures que connut l&rsquo;Am\u00e9rique, on vit fleurir, surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es mil neuf cent soixante, du temps du Viet-n\u00e2m, une r\u00e9interpr\u00e9tation de la question indienne qui finit par imposer la th\u00e8se des Indiens victimes d&rsquo;un g\u00e9nocide poursuivi sur trois-quarts de si\u00e8cle alors qu&rsquo;ils \u00e9taient jusqu&rsquo;alors pr\u00e9sent\u00e9s comme des barbares qui ne devaient leur \u00e9limination qu&rsquo;\u00e0 leur agressivit\u00e9 et leur hostilit\u00e9 nihiliste aux bienfaits de la civilisation).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi comprend-on mieux le comportement de Harold Johnson. Ce qu&rsquo;il craignait par-dessus tout, lui qui \u00e9tait un des rares Am\u00e9ricains \u00e0 avoir connu la d\u00e9faite (\u00e0 Bataan), c&rsquo;\u00e9tait que la nation am\u00e9ricaine f&ucirc;t contrainte au Viet-n\u00e2m d&rsquo;abandonner la &laquo; <em>culture de la victoire<\/em> &raquo;. Engelhardt montre combien celle-ci a constitu\u00e9, d\u00e8s l&rsquo;origine, un des ciments essentiels de la nation am\u00e9ricaine, et ciment n\u00e9cessaire dans la mesure o&ugrave; cette nation n&rsquo;est pas n\u00e9e des vicissitudes de l&rsquo;Histoire, et qu&rsquo;elle est par cons\u00e9quent profond\u00e9ment vuln\u00e9rable \u00e0 la relativit\u00e9 qu&rsquo;impose l&rsquo;Histoire : l&rsquo;Am\u00e9rique doit n\u00e9cessairement gagner face aux d\u00e9fis de l&rsquo;Histoire, puisque son existence m\u00eame est un d\u00e9fi fondamental \u00e0 l&rsquo;Histoire ; c\u00e9der \u00e0 celle-ci, c&rsquo;est mettre en cause sa propre essence.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Effectivement, la d\u00e9faite du Viet-n\u00e2m a laiss\u00e9 dans la psychologie am\u00e9ricaine une trace ind\u00e9l\u00e9bile. En avril 1995, un analyste politique de la CBS, Joe Klein, faisait cette remarque : &laquo; <em>Dans les ann\u00e9es cinquante, quand tout \u00e9tait parfait, l&rsquo;historien C. Vann Woodward \u00e9crivait que la grande diff\u00e9rence entre les Am\u00e9ricains du Nord et ceux du Sud \u00e9tait que le Sud avait perdu la guerre. Perdre une guerre a de s\u00e9rieuses cons\u00e9quences psychologiques. <\/em>[&#8230;] <em>Le reste de l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;a jamais port\u00e9 un tel fardeau, jusqu&rsquo;au Viet-n\u00e2m. En ce vingti\u00e8me anniversaire de la seule guerre que nous ayons perdu, nous sommes plong\u00e9s dans une nostalgie dangereuse. Nous risquons de perdre une chose bien plus pr\u00e9cieuse qu&rsquo;une guerre, c&rsquo;est notre optimisme, notre confiance naturelle, les qualit\u00e9s essentielles qui nous ont toujours d\u00e9finis aux yeux du reste du monde.<\/em> &raquo; Traduisons : vaincus, nous, Am\u00e9ricains, nous nous perdons, nous ne nous reconnaissons plus, nous ne sommes plus nous-m\u00eames, nous ne nous supportons plus, et au fond nous n&rsquo;avons jamais exist\u00e9 &#8230; La Victoire, c&rsquo;est l&rsquo;oxyg\u00e8ne de l&rsquo;Am\u00e9rique. La d\u00e9faite, c&rsquo;est la n\u00e9gation par l&rsquo;Histoire de cette nation non-historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Perversit\u00e9 de la guerre du Golfe<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Le lieutenant-colonel Eccles parle, dans l&rsquo;analyse qu&rsquo;il fait de l&rsquo;\u00e9trange \u00ab\u00a0doctrine\u00a0\u00bb z\u00e9ro-mort, de la guerre du Golfe comme de la cause originelle de cette conception am\u00e9ricaine. &laquo; <em>Le public am\u00e9ricain, <\/em>\u00e9crit-il, <em>et par cons\u00e9quent le Congr\u00e8s, est une victime de son propre succ\u00e8s durant l&rsquo;op\u00e9ration Desert Storm et croit d\u00e9sormais qu&rsquo;une guerre peut \u00eatre men\u00e9e sans risquer aucune perte.<\/em> &raquo; Bien s&ucirc;r, sur ce point nous ne suivrons pas l&rsquo;officier britannique, et m\u00eame nous adopterons une interpr\u00e9tation quasiment inverse.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme on l&rsquo;a vu, la guerre du Golfe a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e, selon la proclamation de George Bush d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e, comme l&rsquo;occasion formidable &laquo; <em>d&rsquo;enterrer dans les sables d&rsquo;Irak le syndrome du Viet-n\u00e2m<\/em> &raquo;. On comprend d\u00e9sormais que cette proclamation ait \u00e9t\u00e9 faite, et surtout dans quel but. Elle est \u00e9videmment \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;importance que nous accordons, \u00e0 l&rsquo;invitation des Am\u00e9ricains eux-m\u00eames, \u00e0 la guerre du Viet-n\u00e2m. Certes, la guerre du Golfe semblait l&rsquo;occasion r\u00eav\u00e9e de gu\u00e9rir d\u00e9finitivement cette affreuse maladie (la maladie vietnamienne, ou disons &laquo; <em>le syndrome du Viet-n\u00e2m<\/em> &raquo;, qui avait priv\u00e9 l&rsquo;Am\u00e9rique de sa &laquo; <em>culture de la victoire<\/em> &raquo;). La victoire gu\u00e9rirait la maladie et r\u00e9tablirait dans sa compl\u00e8te n\u00e9cessit\u00e9 &laquo; <em>la culture de la victoire<\/em> &raquo;. C&rsquo;est le contraire que nous avons eu, car il appara&icirc;t d\u00e9cid\u00e9ment impossible de se d\u00e9barrasser de la maladie, car la maladie s&rsquo;est transform\u00e9e entretemps en une v\u00e9ritable nouvelle culture, ou disons un <em>ersatz<\/em> de culture. A la place de &laquo; <em>la culture de la victoire<\/em> &raquo;, nous avons la \u00ab\u00a0culture z\u00e9ro-mort\u00a0\u00bb. Le rem\u00e8de (le Golfe) n&rsquo;a pas gu\u00e9ri une maladie qui n&rsquo;existait plus et \u00e9tait devenue une culture ; elle a agi comme une drogue dispersant un instant ses sympt\u00f4mes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Depuis le Golfe, l&rsquo;<em>establishment<\/em> militaire am\u00e9ricain a d\u00e9cid\u00e9 qu&rsquo;il prolongerait d\u00e9sormais de mani\u00e8re structurelle l&rsquo;application du rem\u00e8de que constitua la guerre du Golfe : non pas la &laquo; <em>culture de la victoire<\/em> &raquo; mais la culture z\u00e9ro-mort. Son interpr\u00e9tation de la guerre du Golfe a \u00e9t\u00e9 que ce conflit avait \u00e9t\u00e9 une grande victoire parce que les pertes avaient \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement r\u00e9duites, par cons\u00e9quent que le public am\u00e9ricain, et la nation elle-m\u00eame, \u00e9taient r\u00e9concili\u00e9es avec la guerre dans la mesure o&ugrave; celle-ci ne ferait plus de victimes am\u00e9ricaines. Bien entendu, tout cela est faux, et l&rsquo;on a vu qu&rsquo;on charge \u00e0 cette occasion le public am\u00e9ricain d&rsquo;attitudes et d&rsquo;appr\u00e9ciations qu&rsquo;il n&rsquo;a pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout naturellement, la logique absurde est poursuivie \u00e0 son terme. Ce qui compte d\u00e9sormais, ce n&rsquo;est plus la victoire <em>per se<\/em>, mais le z\u00e9ro-mort, puisque le z\u00e9ro-mort est devenu synonyme de victoire dans l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;on fait du sentiment du public. L&rsquo;absurde effectivement est complet : \u00e0cette aune, et pour conserver intacte la th\u00e8se d\u00e9sormais sacr\u00e9e du z\u00e9ro-mort, on en viendra un jour \u00e0 refuser compl\u00e8tement la guerre, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 accepter la d\u00e9faite, et ainsi, effectivement, on ne subira absolument aucune perte et la th\u00e8se z\u00e9ro-mort sera spectaculairement confirm\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Notes<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>(1) Voir dd&#038;e, Vol13, n&deg;09 du 25 janvier 1998, rubrique Journal. Une \u00e9tude de la Rand Corporation analyse le comportement du public am\u00e9ricain vis-\u00e0-vis des pertes et des conflits qui les occasionnent depuis la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale (Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, Cor\u00e9e, Viet-n\u00e2m, Liban, Panama, Golfe, Somalie). Elle note notamment que &laquo; l&rsquo;aversion du public am\u00e9ricain pour les pertes n&rsquo;est pas nouveau, et celui qui est constat\u00e9 dans certaines interventions r\u00e9centes des &Eacute;tats-Unis a moins \u00e0 voir avec un refus accru suppos\u00e9 des pertes au combat qu&rsquo;avec les m\u00e9rites contestables des op\u00e9rations engag\u00e9es &raquo;. Ainsi, les pertes am\u00e9ricaines pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, guerre per\u00e7ue comme \u00ab\u00a0juste\u00a0\u00bb, n&rsquo;am\u00e8nent aucune r\u00e9serve de la part du public.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) \u00ab\u00a0Four Stars, the Inside Story of the Forty-Year Battle between the Joint Chiefs of Staff and America&rsquo;s Civilian Leaders\u00a0\u00bb, Mark Perry, Houghton Mifflin, 1989.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(3) \u00ab\u00a0The End of Victory Culture, Cold War America and the Disillusion of a Generation\u00a0\u00bb, Basic Books, 1995.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est extrait de la Lettre d&rsquo;Analyse bimensuelle dedefensa &#038; eurostrat\u00e9gie (dd&#038;e), \u00e0 partir de laquelle le site dedefensa.org a \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9. Il a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la rubrique Analyse, de defensa &#038; eurostrat\u00e9gie, Volume 14, n&deg;07 du 10 d\u00e9cembre 1998. 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