{"id":64940,"date":"2001-05-15T00:00:00","date_gmt":"2001-05-14T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/05\/15\/ecrire-la-guerre-froide\/"},"modified":"2001-05-15T00:00:00","modified_gmt":"2001-05-14T22:00:00","slug":"ecrire-la-guerre-froide","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/05\/15\/ecrire-la-guerre-froide\/","title":{"rendered":"\u00c9crire la Guerre froide"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Notre Guerre froide<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Voici un excellent m\u00e9lange de pr\u00e9cisions techniques, technologiques, op\u00e9rationnelles d&rsquo;une part, et de r\u00e9v\u00e9lations politiques et historiques d&rsquo;autre part. Chacun trouve son compte. Tout honn\u00eate homme qui veut bien conna&icirc;tre de la guerre froide, et mieux comprendre le r\u00f4le et le comportement des &Eacute;tats-Unis aujourd&rsquo;hui, doit se fixer comme t\u00e2che imp\u00e9rative la lecture de ce livre. Il y trouvera des d\u00e9tails qu&rsquo;on ne trouve nulle part ailleurs. Paul Lashmar, au d\u00e9part journaliste sp\u00e9cialis\u00e9, n&rsquo;a pas ce puissant appareil d&rsquo;auto-censure qui marque le comportement de tout journaliste occidental de bonne r\u00e9putation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a un h\u00e9ros singulier et vrai \u00ab\u00a0chevalier de la Guerre froide\u00a0\u00bb dans ce livre: le g\u00e9n\u00e9ral Curtiss LeMay, le fondateur, l&rsquo;organisateur, l&rsquo;inspirateur du Strategic Air Command. LeMay en avait fait sa \u00ab\u00a0chose\u00a0\u00bb. Quand il le quitta, en 1957 apr\u00e8s dix ans de commandement (un record), pour l&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;USAF, LeMay pla\u00e7a \u00e0 la t\u00eate du SAC un de \u00ab\u00a0ses\u00a0\u00bb hommes, Thomas S. Power, qui garda le SAC jusqu&rsquo;en 1964 (en m\u00eame temps que LeMay partait \u00e0 la retraite). On fait les comptes: la force strat\u00e9gique de l&rsquo;USAF resta entre les mains d&rsquo;un seul homme, Curtiss LeMay, de 1947 \u00e0 1964.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce qu&rsquo;on d\u00e9couvre alors, ce que Lashmar nous fait d\u00e9couvrir, est hors du commun et m\u00e9rite sans aucun doute un d\u00e9veloppement: toute notre histoire contemporaine doit \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9e en fonction de ces \u00e9v\u00e9nements pass\u00e9s qu&rsquo;on commence \u00e0 peine \u00e0 d\u00e9couvrir. Lashmar \u00e9crit en conclusion: \u00a0\u00bb<em>J&rsquo;ai conclu que, sous la direction de LeMay, <\/em>[&#8230;] <em>les missions de reconnaissance <\/em>[&#8230;] <em>devinrent un outil politique global. <\/em>[&#8230;Elles] <em>constituaient une provocation syst\u00e9matique dans un jeu de poker terrifiant.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Recension du 15 mai 2001 &mdash; <em>Spy Flights in the Cold War<\/em>, 244 pages, Sutton Publishing Ltd, Stroud, Glucestshire, UK, 1996)<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.25em\">Analyse, de defensa, Volume 13, n&deg;05 du 10 novembre 1997<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Pour mieux informer nos lecteurs \u00e0 propos de ce livre et des conditions qu&rsquo;il d\u00e9crit, dans le sens m\u00e9thodologique que nous sugg\u00e9rons, nous proposons la lecture d&rsquo;une analyse parue dans notre Lettre d&rsquo;Analyse <em>de defensa &#038; eurostrat\u00e9gie<\/em>, num\u00e9ro du 10 novembre 1997, Vol13, num\u00e9ro 05.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>_________________________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\">&Eacute;crire la Guerre froide<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous avons signal\u00e9 dans notre derni\u00e8re livraison (25 octobre 1997) le livre de Paul Lashmar, <em>Spy Flights of the Cold War<\/em>. Nous y revenons dans un cadre plus large, et avec d&rsquo;autres r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 c\u00f4t\u00e9 pour lui donner la dimension plus g\u00e9n\u00e9rale qu&rsquo;il m\u00e9rite, parce que les \u00e9l\u00e9ments que met \u00e0 jour ce chercheur nous apparaissent fondamentaux pour contribuer \u00e0 une r\u00e9criture de la Guerre Froide.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La t\u00e2che n&rsquo;est pas seulement historique. R\u00e9crire l&rsquo;histoire de la Guerre Froide, c&rsquo;est revoir le r\u00f4le de chacun des protagonistes; c&rsquo;est r\u00e9viser le jugement que l&rsquo;on porte sur eux et le sentiment \u00e9prouv\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard, et notamment, pour ce qu&rsquo;imposent l&rsquo;actualit\u00e9 politique et le r\u00e9alisme, sur l&rsquo;un d&rsquo;entre eux, aujourd&rsquo;hui plus actif et triomphant que jamais, et justement aur\u00e9ol\u00e9 de sa \u00ab\u00a0victoire\u00a0\u00bb, notamment morale, dans la Guerre Froide. L&rsquo;enjeu est important. Nul n&rsquo;ignore qu&rsquo;il s&rsquo;agit, pour les &Eacute;tats-Unis, d&rsquo;une position privil\u00e9gi\u00e9e, et encore plus \u00e0notre sens au niveau du magist\u00e8re moral que ce pays entend exercer sur le reste du monde et qui lui permet d&rsquo;instrumenter une tactique d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie globale &#8230; Si elle se fait, la r\u00e9criture de l&rsquo;histoire de la Guerre Froide doit jouer n\u00e9cessairement un r\u00f4le essentiel dans la contestation \u00e9ventuelle qui serait port\u00e9e \u00e0 la position de pr\u00e9pond\u00e9rance morale, et donc politique, qu&rsquo;entend tenir l&rsquo;Am\u00e9rique par rapport au reste du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Les caract\u00e8res du r\u00e9gime communiste: mensonge et d\u00e9sordre<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Mais plut\u00f4t que \u00ab\u00a0r\u00e9crire\u00a0\u00bb, parlons d&rsquo;\u00e9criture de l&rsquo;Histoire de la Guerre Froide, car rien n&rsquo;a encore \u00e9t\u00e9 fait de s\u00e9rieux \u00e0 partir des archives mises \u00e0 jour, des deux c\u00f4t\u00e9s. Jusqu&rsquo;ici, l&rsquo;ouverture des archives qu&rsquo;ont amen\u00e9 les \u00e9v\u00e9nements depuis 1989 a essentiellement concern\u00e9 l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique et le mouvement communiste dans son aspect le plus structurel (c&rsquo;est-\u00e0-dire essentiellement int\u00e9rieur). Elles ont permis en g\u00e9n\u00e9ral de confirmer ce qu&rsquo;on savait d\u00e9j\u00e0 de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, et qui \u00e9tait contest\u00e9 et m\u00eame occult\u00e9 par la position d&rsquo;influence qu&rsquo;occupait l&rsquo;id\u00e9e communiste dans nombre d&rsquo;<em>intelligentsias<\/em> occidentales. Elles ont confirm\u00e9 la structure de l&rsquo;&Eacute;tat sovi\u00e9tique comme &Eacute;tat policier en substance; le r\u00f4le omnipr\u00e9sent de la police politique, de la <em>Tch\u00e9ka<\/em> des origines au KGB; l&rsquo;ampleur colossale de la r\u00e9pression qui a pes\u00e9 pendant soixante-dix ans sur le peuple russe et les peuples voisins ou lointains soumis au joug sovi\u00e9tique. De fa\u00e7on plus structurelle comme mentionn\u00e9 plus haut, elles ont confirm\u00e9 deux aspects essentiels du ph\u00e9nom\u00e8ne sovi\u00e9tique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le premier de ces aspects est le r\u00f4le fondamental, omnipr\u00e9sent et <em>sine qua non<\/em> du mensonge comme attitude politique: le r\u00e9gime sovi\u00e9tique avait cr\u00e9\u00e9 un univers parall\u00e8le, quasiment un univers virtuel affirmant comme des r\u00e9alit\u00e9s des situations absolument \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;importance du mensonge dans l&rsquo;univers sovi\u00e9tique est le fondement m\u00eame de toute explication s\u00e9rieuse du ph\u00e9nom\u00e8ne, et cela doit \u00e9galement constituer un enseignement tr\u00e8s s\u00e9rieux pour notre propre \u00e9poque (depuis 1989-91), tant par certains c\u00f4t\u00e9s nos r\u00e9gimes empruntent \u00e0 cet aspect des choses. Il est manifeste que dans les ann\u00e9es 1980, une \u00ab\u00a0langue de bois\u00a0\u00bb occidentale a achev\u00e9 de se mettre en place pour servir \u00e0 la description de la situation de nos r\u00e9gimes, parall\u00e8lement \u00e0 la \u00ab\u00a0langue de bois\u00a0\u00bb sovi\u00e9tique qui, elle, achevait sa course dans la <em>glasnost<\/em> gorbatch\u00e9vienne. Notre appr\u00e9ciation est justement que la <em>glasnost<\/em> de Gorbatchev, quelles qu&rsquo;aient \u00e9t\u00e9 ses arri\u00e8re-pens\u00e9es, a constitu\u00e9 l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment psychologique fondamental de la des- truction d&rsquo;une situation elle-m\u00eame marqu\u00e9e par la psychologie (le mensonge), et en fin de compte de la destruction du r\u00e9gime sovi\u00e9tique entre 1986 et 1991. Celui-ci se serait ainsi effondr\u00e9 parce qu&rsquo;aux yeux m\u00eames des citoyens sovi\u00e9tiques comme de leurs dirigeants, la r\u00e9alit\u00e9 est apparue en pleine lumi\u00e8re. Si l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique s&rsquo;est effondr\u00e9e com-me un ch\u00e2teau de cartes, c&rsquo;est de \u00ab\u00a0cartes\u00a0\u00bb essentiellement psychologiques qu&rsquo;il faut parler.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le second de ces aspects d\u00e9couverts par l&rsquo;histoire enfin \u00e9crite du ph\u00e9nom\u00e8ne communiste est le d\u00e9sordre. A cause de son usage exclusif et syst\u00e9matique du mensonge, le r\u00e9gime policier sovi\u00e9tique recouvrait, derri\u00e8re son apparence de fermet\u00e9 et malgr\u00e9 l&rsquo;oppression extraordinaire qu&rsquo;il exer\u00e7a sur la Russie (et ensuite les autres pays du bloc com- muniste), un d\u00e9sordre tout aussi extraordinaire. C&rsquo;est l\u00e0 le r\u00e9sultat \u00e9vident de la confrontation du monde virtuel du mensonge avec la r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;\u00e9conomie sovi\u00e9tique vivait en bonne partie avec une branche cach\u00e9e et ill\u00e9gale (dite de \u00ab\u00a0march\u00e9 noir\u00a0\u00bb), qui constituait jusqu&rsquo;\u00e0 un cinqui\u00e8me du total des activit\u00e9s \u00e9cono-miques en Union Sovi\u00e9tique et, parce qu&rsquo;elle portait sur les biens de consommation, permettait \u00e0 la population de vivre, et parfois, plus simplement, de survivre. Les principaux constituants de la puissance sovi\u00e9tique, et notamment la puissance de l&rsquo;arm\u00e9e rouge, cachaient derri\u00e8re une structure d&rsquo;apparence formidable un d\u00e9sordre complet. L&rsquo;effondrement structurel de cette arm\u00e9e en est \u00e9videmment le signe le plus \u00e9vident. La r\u00e9pression polici\u00e8re elle-m\u00eame fut men\u00e9e dans le plus complet d\u00e9sordre, sans souci d&rsquo;efficacit\u00e9, mais plut\u00f4t par souci de r\u00e9pondre \u00e0 des normes bureaucratiques absurdes. (D\u00e8s 1967 dans <em>La Grande Terreur<\/em>, l&rsquo;historien britannique Robert Conquest avait montr\u00e9 cet aspect du ph\u00e9nom\u00e8ne de fa\u00e7on irr\u00e9futable; il citait nombre d&rsquo;exemples, dans les ann\u00e9es 1936-39, o&ugrave; le chef du NKVD Nikola\u00ef Iejov exigeait de ses commandements r\u00e9gionaux des \u00ab\u00a0quotas\u00a0\u00bb de liquidation de \u00ab\u00a0contre-r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb que les commandements locaux avaient le plus grand mal \u00e0 satisfaire puisque cette \u00e9tiquette recouvrait effectivement une situation virtuelle, sans rapport avec les r\u00e9alit\u00e9s. D&rsquo;o&ugrave; des choix arbitraires, faisant qu&rsquo;on arr\u00eatait et ex\u00e9cutait litt\u00e9ralement n&rsquo;importe qui, sans la moindre raison logique, m\u00eame du point de vue de l&rsquo;efficacit\u00e9 de la r\u00e9pression polici\u00e8re.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il r\u00e9sulte de ces appr\u00e9ciations qu&rsquo;on peut, pour d\u00e9finir la notion de puissance formidable qui a constamment caract\u00e9ris\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;URSS pendant la Guerre Froide, faire une proposition \u00e0 peu pr\u00e8s contraire: cette puissance dissimulait une fragilit\u00e9 structurelle sans \u00e9quivalent, rendant compte \u00e0 la fois du mensonge et du d\u00e9sordre. L&rsquo;explication de la facilit\u00e9 et de la rapidit\u00e9 de l&rsquo;effondrement de l&rsquo;URSS s&rsquo;en trouve \u00e9videmment grandement \u00e9claircie: derri\u00e8re la virtualit\u00e9 du mensonge, il n&rsquo;y avait rien que d\u00e9sordre. L&rsquo;URSS effondr\u00e9e (c&rsquo;est-\u00e0-dire la Russie chaotique) n&rsquo;a fait qu&rsquo;appara&icirc;tre en pleine lumi\u00e8re pour ce qu&rsquo;elle \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9. Il n&rsquo;y a pas eu effondrement, il y a eu mise \u00e0 jour: derri\u00e8re le mensonge, le d\u00e9sordre existait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Un seul homme contr\u00f4le la plus grande puissance de l&rsquo;Histoire<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Cet aspect essentiel du r\u00e9gime sovi\u00e9tique, la faiblesse ontologique de celui-ci derri\u00e8re l&rsquo;apparence de la puissance et du rangement inflexible, tient \u00e9videmment une place importante dans la n\u00e9cessaire entreprise de r\u00e9criture\/\u00e9criture de l&rsquo;histoire de la Guerre Froide. Il la tient d&rsquo;une fa\u00e7on \u00e9vidente et en lui-m\u00eame, en permettant de pr\u00e9ciser encore plus la place et le sens du ph\u00e9nom\u00e8ne communiste (plus que sovi\u00e9tique). D&rsquo;autre part, il la tient d&rsquo;une fa\u00e7on indirecte et cette fois du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, &ndash; dont les archives, pour le compte, commencent \u00e0\u00eatre examin\u00e9es \u00e0 leur tour sans les arri\u00e8re-pens\u00e9es de l&rsquo;affrontement, et dont l&rsquo;effet d\u00e9stabilisant pour nos croyances devraient \u00eatre bien plus grand que dans le cas sovi\u00e9tique \u00e0propos duquel certains se doutaient de quelque chose.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La faiblesse et le d\u00e9sordre communiste\/sovi\u00e9tique nous ram\u00e8nent au livre de Lashmar que nous mentionnions au d\u00e9but de cette analyse. Ce que Lashmar d\u00e9crit d&rsquo;abord comme arri\u00e8re-plan, c&rsquo;est effectivement la faiblesse sovi\u00e9tique, l&rsquo;incapacit\u00e9 de l&rsquo;URSS \u00e0 s&rsquo;opposer aux missions a\u00e9riennes anglo-saxonnes (am\u00e9ricaines, suppl\u00e9es par les Britanniques dans nombre de cas) de surveillance et d&rsquo;espionnage avec violation syst\u00e9matique de son espace a\u00e9rien, essentiellement dans la p\u00e9riode 1948-1962. S&rsquo;il y eut des incidents, et parfois la destruction d&rsquo;avions occidentaux, il s&rsquo;agit d&rsquo;exceptions; d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale ceux-ci intervenaient en toute impunit\u00e9 dans l&rsquo;espace a\u00e9rien sovi\u00e9tique. Cette sensation d&rsquo;\u00eatre absolument expos\u00e9 aux incursions de l&rsquo;adversaire (c&rsquo;est-\u00e0-dire, <em>in fine<\/em> \u00e0 celle de bombardiers nucl\u00e9aires, \u00e9videmment capables de faire aussi impun\u00e9ment ce que faisaient les avions-espions) joua un r\u00f4le fondamental dans l&rsquo;attitude psychologique des dirigeants sovi\u00e9tiques, donc dans leurs d\u00e9cisions politiques, et enfin interf\u00e9ra de fa\u00e7on dramatique dans la politique de la Guerre Froide elle-m\u00eame. Les archives militaires sovi\u00e9tiques, tout comme l&rsquo;interrogation d&rsquo;acteurs russes de cette \u00e9poque par Lashmar, confirment ce fait. Krouchtchev enrageait de cette situation, et il avait d&rsquo;autant plus de mal \u00e0 croire aux bonnes intentions d&rsquo;Eisenhower; ce dernier ignorait, de son c\u00f4t\u00e9, nombre des agissements du g\u00e9n\u00e9ral LeMay, du Strategic Air Command et de l&rsquo;USAF en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En effet, ce qu&rsquo;expose Lashmar, c&rsquo;est que l&rsquo;USAF et le SAC, et pr\u00e9cis\u00e9ment un homme, le g\u00e9n\u00e9ral Curtiss LeMay, eurent une politique sp\u00e9cifique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard (\u00e0 l&rsquo;encontre serait plus juste) de l&rsquo;URSS. Cette politique \u00e9chappa compl\u00e8tement dans sa signification ontologique au pouvoir politique (principalement les deux mandats de l&rsquo;administration Eisenhower durant laquelle culmina cette politique). Eisenhower voyait dans les missions d&rsquo;espionnage une simple recherche de renseignement. Il n&rsquo;en \u00e9tait inform\u00e9 que tr\u00e8s partiellement, et se doutait d&rsquo;ailleurs de cette dramatique insuffisance. (Lashmar explique qu&rsquo;Eisenhower intervint pour que le programme des avions-espions U-2 soit confi\u00e9 \u00e0 la CIA pour tenter d&rsquo;enlever la pr\u00e9rogative des missions d&rsquo;espionnage \u00e0 LeMay et au SAC dans l&rsquo;espoir de mieux contr\u00f4ler l&rsquo;activit\u00e9 d&rsquo;espionnage a\u00e9rien ; pour autant, Eisenhower ne fut pas mieux inform\u00e9 par la CIA \u00e0 propos des vols de U-2&#8230;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>LeMay \u00e9tait aur\u00e9ol\u00e9 d&rsquo;une formidable popularit\u00e9. Il avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;architecte des bombardements strat\u00e9giques sur le Japon en 1944-45, jusqu&rsquo;\u00e0 la bombe atomique, qui constitu\u00e8rent au contraire du cas europ\u00e9en (contre l&rsquo;Allemagne) l&rsquo;exemple d&rsquo;une offensive a\u00e9rienne strat\u00e9gique r\u00e9ussie (la capitulation japonaise pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une cons\u00e9quence directe de ces bombardements). Apr\u00e8s la guerre, LeMay (outre son r\u00f4le dans le pont a\u00e9rien de Berlin en 1948) fut le b\u00e2tisseur de la plus formidable force strat\u00e9gique offensive qu&rsquo;ait connue l&rsquo;Histoire: le Strategic Air Command et sa force de bombardement strat\u00e9gique \u00e0 capacit\u00e9s nucl\u00e9aires (bom- bardiers ensuite renforc\u00e9s de missiles strat\u00e9giques); jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e en service des sous-marins lanceurs d&rsquo;engins strat\u00e9giques \u00e0 t\u00eates nucl\u00e9aires <em>Polaris<\/em> (en 1962-63), le SAC fut l&rsquo;unique force de dissuasion strat\u00e9gique des &Eacute;tats-Unis. Cet outil constituait par ses moyens et par ses plans de guerre l&rsquo;application de la doctrine de LeMay d&rsquo;annihilation totale d&rsquo;un adversaire sous les coups de bombardements massifs et sans aucune discrimination (&laquo;<em>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;innocents dans une guerre<\/em>&raquo;, affirmait LeMay lorsqu&rsquo;on remarquait les pertes civiles \u00e9normes qu&rsquo;impliquait sa doctrine).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un autre \u00e9l\u00e9ment d\u00e9cisif est que cet homme tint dans ses mains la puissance strat\u00e9gique nucl\u00e9aire des &Eacute;tats-Unis pendant une longue p\u00e9riode, de 1948 \u00e0 1965: commandant en chef du SAC de 1948 \u00e0 1956, vice-chef d&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;USAF jusqu&rsquo;en 1960, puis chef d&rsquo;\u00e9tat-major jusqu&rsquo;en 1965, ayant \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 au SAC de 1956 \u00e01964 par le g\u00e9n\u00e9ral Thomas Powers, un de ses \u00ab\u00a0lieutenants\u00a0\u00bb (Powers est d\u00e9crit comme &laquo;<em>his hatchet man <\/em>[tueur \u00e0 gages] <em>in those days<\/em>&raquo;, par un ancien pilote du SAC, Al Austin, dont Lashmar a recueilli le t\u00e9moignage). LeMay confiait \u00e0 l&rsquo;analyste de la Maison-Blanche Dan Ellsberg au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante (Kennedy commen\u00e7ait sa pr\u00e9sidence) qu&rsquo;&laquo;<em>il ne voyait pas pourquoi le Pr\u00e9sident avait besoin d'\u00a0\u00bb\u00eatre dans le coup\u00a0\u00bb lors de la d\u00e9cision de lancer une attaque nucl\u00e9aire. <\/em>[LeMay] <em>d\u00e9clara qu&rsquo;il lui semblait inappropri\u00e9 qu&rsquo;une personne arriv\u00e9e \u00e0 son poste deux mois auparavant dut prendre la d\u00e9cision alors qu&rsquo;on trouvait des gens comme lui-m\u00eame qui avaient pass\u00e9 leur vie enti\u00e8re \u00e0 se pr\u00e9parer \u00e0 une telle \u00e9ventualit\u00e9.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lashmar critique les pr\u00e9sidents successifs (Eisenhower et Kennedy) pour n&rsquo;avoir pas stopp\u00e9 la carri\u00e8re, en le d\u00e9mettant ou en emp\u00eachant ses nominations, de cet homme dont le comportement quotidien constituait de fa\u00e7on aussi manifeste un viol constant des pr\u00e9rogatives du pouvoir politique civil. Ainsi juge-t-il qu&rsquo;ils portent une part de responsabilit\u00e9 dans les effets politiques d\u00e9vastateurs du comportement de LeMay. Nous serons moins s\u00e9v\u00e8re: il nous semble plut\u00f4t qu&rsquo;on n&rsquo;a pas mesur\u00e9 la puissance de tels hommes (LeMay dans ce cas, mais on verra plus loin celui de J. Edgar Hoover) et comme corollaire la faiblesse r\u00e9elle du pouvoir politique civil aux &Eacute;tats-Unis. Ni Eisenhower, ni Kennedy n&rsquo;avaient les moyens et la position pour affronter la crise, au sein de l&rsquo;arm\u00e9e et au Congr\u00e8s, qu&rsquo;eut constitu\u00e9 l&rsquo;\u00e9limination d&rsquo;un LeMay. [Ce constat doit conduire \u00e0 d&rsquo;autant plus rendre \u00e0 Kennedy, dont les faiblesses n&rsquo;ont cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre mises en \u00e9vidence ces derni\u00e8res ann\u00e9es, un certain cr\u00e9dit, en tout cas pour une circonstance capitale: sa r\u00e9sistance, durant la crise de Cuba, \u00e0 la formidable pression psychologique d&rsquo;hommes tels que LeMay, pour lesquels la seule voie possible \u00e9tait \u00e9videmment l&rsquo;attaque strat\u00e9gique nucl\u00e9aire pr\u00e9ventive; tout cela, alors que quasiment tous ses conseillers avaient abandonn\u00e9 l&rsquo;option de la n\u00e9gociation pure (appuy\u00e9e sur l&#8217;embargo) que choisit finalement Kennedy, seul \u00e0 cette occasion.]<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">L&rsquo;espionnage a\u00e9rien transform\u00e9 en politique de provocation<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Lashmar d\u00e9crit en d\u00e9tails et d&rsquo;une mani\u00e8re irr\u00e9futable l&rsquo;historique et la technique des vols de reconnaissance sur l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique, rendus possibles par l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 technique constante des Sovi\u00e9tiques dans la d\u00e9fense a\u00e9rienne, la chasse d&rsquo;interception, etc. Ces vols de reconnaissance auraient pu amener des changements spectaculaires dans le climat de la Guerre Froide et des relations entre les deux blocs, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9ventuellement mettre fin \u00e0 cette situation des d\u00e9cennies avant 1989 (on fut proche de tels changements en 1962-63 apr\u00e8s la crise de Cuba avec les contacts Kennedy-Krouchtchev, et en 1973-74 avec les contacts Nixon-Brejnev; l&rsquo;\u00e9limination des deux pr\u00e9sidents am\u00e9ricains prend \u00e0 cette lumi\u00e8re un tour encore plus dramatique et encourage les interpr\u00e9tations les plus diverses). Ils auraient pu donner le moyen aux dirigeants am\u00e9ricains d&rsquo;appr\u00e9cier la r\u00e9alit\u00e9 strat\u00e9gique de la situation sovi\u00e9tique. (1) Cela ne fut jamais le cas. Les \u00e9valuations faites depuis 1947-48 de la puissance sovi\u00e9tique, et par cons\u00e9quent des intentions sovi\u00e9tiques, furent constamment travesties (le <em>bomber gap<\/em> de 1954 puis le <em>missile gap<\/em> de 1957 en furent les \u00e9tapes les plus c\u00e9l\u00e8bres) au profit d&rsquo;une sur\u00e9valuation qui maintenait le climat de la Guerre Froide. (Les chiffres venaient essentiellement de l&rsquo;USAF, et par cons\u00e9quent de LeMay qui d\u00e9tenait jusqu&rsquo;en 1956-57 [entr\u00e9e en service des U-2 de la CIA] l&rsquo;essentiel des moyens de reconnaissance a\u00e9rienne; l&rsquo;U.S. Navy et la CIA s&rsquo;oppos\u00e8rent souvent, par leurs propres analyses, au caract\u00e8re alarmiste impos\u00e9 par l&rsquo;aviation et par LeMay.) Ces sur\u00e9valuations servaient \u00e0 maintenir une pression constante pour obtenir d&rsquo;importants cr\u00e9dits militaires de l&rsquo;administration en place et du Congr\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lashmar exp\u00e9die ce d\u00e9bat en mettant en \u00e9vidence que les vols de reconnaissance n&rsquo;avaient pas vraiment un but d&rsquo;information qui aurait pu servir \u00e0 une politique g\u00e9n\u00e9rale du pays. Ils \u00e9taient devenus la \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb en soi d&rsquo;un clan men\u00e9 par LeMay, et une politique de provocation syst\u00e9matique dont le but \u00e9tait de provoquer une r\u00e9action sovi\u00e9tique justifiant une \u00ab\u00a0riposte\u00a0\u00bb nucl\u00e9aire strat\u00e9gique du SAC. LeMay vantait les vertus d&rsquo;un plan d\u00e9velopp\u00e9 en 1953 par le colonel Sleeper de l&rsquo;USAF \u00e0 l&rsquo;Air War College, et d\u00e9sign\u00e9 <em>Project Control<\/em>. Celui-ci impliquait un chantage nucl\u00e9aire contre l&rsquo;URSS, assorti de tirs nucl\u00e9aires limit\u00e9s de \u00ab\u00a0d\u00e9monstration\u00a0\u00bb (contre telle ou telle ville russe), pour obtenir un d\u00e9sarmement unilat\u00e9ral de l&rsquo;URSS. C&rsquo;est le domaine de la parano\u00efa de quelques-uns, disposant des instruments de la dissuasion ultime et de leur contr\u00f4le, sans \u00eatre investis de l&rsquo;autorit\u00e9 et de la responsabilit\u00e9 constitutionnelles d&rsquo;en user.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi LeMay organisa-t-il des vols dont le Pr\u00e9sident en place (ni le reste de l&rsquo;administration) ne savait rien, et qui impliquaient des violations d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es, et surtout tr\u00e8s visibles, de l&rsquo;espace a\u00e9rien sovi\u00e9tique, dans l&rsquo;espoir de d\u00e9clencher une r\u00e9action sovi\u00e9tique justifiant la riposte du SAC, riposte qui aurait \u00e9t\u00e9 ordonn\u00e9e hors du contr\u00f4le du m\u00eame Pr\u00e9sident. Ainsi LeMay mit-il de sa seule initiative, en pleine crise de Cuba, ses forces en statut <em>DefCon<\/em> 2 (<em>Defense Condition<\/em>), c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ultime degr\u00e9 de pr\u00e9paration avant la guerre, alors que Kennedy n&rsquo;avait autoris\u00e9 que <em>DefCon<\/em> 3 pour ne pas risquer de para&icirc;tre aux yeux des Sovi\u00e9tiques sur le point d&rsquo;engager les hostilit\u00e9s. Ainsi LeMay maintint-il un tir d&rsquo;essai d&rsquo;un ICBM am\u00e9ricain le 26 octobre 1962, au sommet de la tension de la crise cubaine, avec peut-\u00eatre le secret espoir qu&rsquo;il soit identifi\u00e9 par les Sovi\u00e9tiques comme le premier acte d&rsquo;une attaque nucl\u00e9aire et d\u00e9clenche leur riposte &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lashmar r\u00e9sume: &laquo;<em>Il s&rsquo;agissait, sous la direction de LeMay puis de Powers, de transcender l&rsquo;habituelle fonction de collecte d&rsquo;informations des vols de reconnaissance, en un outil d&rsquo;une politique globale. <\/em>[&#8230;] <em>LeMay imposa une pression terrible sur l&rsquo;Union sovi\u00e9tique. Ces missions constituaient une provocation syst\u00e9matique dans un jeu de poker terrifiant.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Le r\u00f4le parall\u00e8le de Hoover pour la situation int\u00e9rieure<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Le tableau est impressionnant. Pour en avoir une vue plus compl\u00e8te et mettre en \u00e9vidence la situation politique des &Eacute;tats-Unis pendant ces ann\u00e9es, il faut mentionner l&rsquo;existence d&rsquo;un acteur compl\u00e9- mentaire de LeMay, cette fois au plan int\u00e9rieur: J. Edgar Hoover, le directeur du FBI de 1924 \u00e0 1972 (une long\u00e9vit\u00e9 encore plus exceptionnelle dans le cas de ce service f\u00e9d\u00e9ral que l&rsquo;est celle de LeMay \u00e0 la t\u00eate du SAC et de l&rsquo;USAF). Hoover joua un r\u00f4le essentiel en manipulant les principaux m\u00e9canismes qui, pendant la p\u00e9riode de Guerre Froide, aliment\u00e8rent une hyst\u00e9rie anti-communiste interdisant toute appr\u00e9ciation r\u00e9aliste de la situation; il alimenta d&rsquo;informations biais\u00e9es et tendancieuses et manipula le s\u00e9nateur McCarthy et divers autres parlementaires lanc\u00e9s dans la \u00ab\u00a0chasse aux sorci\u00e8res\u00a0\u00bb des ann\u00e9es 1947-56, donnant ainsi \u00e0 sa \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb un cadre constitutionnel qui contraignait m\u00eame les lib\u00e9raux, et en g\u00e9n\u00e9ral les autorit\u00e9s gouvernementales, \u00e0 la soutenir plus ou moins. Dans le cas de Hoover \u00e9galement, l&rsquo;accession aux archives le concernant a permis ces derni\u00e8res ann\u00e9es d&#8217;embrasser le r\u00f4le fondamental qu&rsquo;il joua comme principal manipulateur de la position int\u00e9rieure des &Eacute;tats-Unis vis-\u00e0-vis du ph\u00e9nom\u00e8ne communiste. (2)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De m\u00eame que LeMay veillait \u00e0 ce que les \u00e9valuations de la puissance sovi\u00e9tique justifiassent une position d&rsquo;agressivit\u00e9 constante de l&rsquo;appareil militaire am\u00e9ricain, de m\u00eame Hoover ne cessait d&rsquo;agiter une analyse compl\u00e8tement d\u00e9form\u00e9e de la p\u00e9n\u00e9tration de l&rsquo;id\u00e9ologie communiste en Am\u00e9rique. Ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne cherch\u00e8rent vraiment \u00e0 r\u00e9duire cette \u00ab\u00a0menace\u00a0\u00bb (le FBI concentra durant des d\u00e9cennies ses coups contre le fant\u00f4matique PC am\u00e9ricain au d\u00e9pens de sa lutte contre les espions du NKVD [puis du MGB et du KGB]). L&rsquo;existence m\u00eame de cette menace (et par cons\u00e9quent l&rsquo;image outranci\u00e8re qu&rsquo;ils en donnaient) constituait le fondement de leur action, et leur raison d&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est difficile d&rsquo;accr\u00e9diter l&rsquo;id\u00e9e, r\u00e9pandue dans la critique radicale de gauche, de l&rsquo;existence d&rsquo;un complot qui se serait appuy\u00e9 sur ce qu&rsquo;on nomma le \u00ab\u00a0Complexe militaro-industriel\u00a0\u00bb. Celui-ci existait et fonctionnait \u00e0merveille, servi par les orientations politiques g\u00e9n\u00e9rales et la position de force mise en place par l&rsquo;industrie de d\u00e9fense, ses composants (no- tamment l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique) et ses cr\u00e9ations (notamment les industries \u00e9lectronique et informatique). La politique d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e qu&rsquo;on d\u00e9crit ici est le fait de quelques individualit\u00e9s arriv\u00e9es aux leviers de commande d&rsquo;ensembles de puissance exceptionnels, dans un pays dont on d\u00e9couvre avec \u00e9tonnement le caract\u00e8re hyper-centralis\u00e9 et d\u00e9gag\u00e9 des entraves du contr\u00f4le d\u00e9mocratique lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit des domaines essentiels de la s\u00e9curit\u00e9 nationale et des pressions d&rsquo;influence sur l&rsquo;opinion publique et sur l&rsquo;opinion des grands corps du syst\u00e8me (Congr\u00e8s et pr\u00e9sidence). Quant \u00e0l'\u00a0\u00bbid\u00e9ologie\u00a0\u00bb qui menait l&rsquo;action de ces quelques individualit\u00e9s, on serait conduit \u00e0 parler plut\u00f4t de pathologie, ce qui semble \u00eatre en partie une explication acceptable <em>in fine<\/em> du comportement d&rsquo;un LeMay ou d&rsquo;un Hoover. Sur le fond les politiques de LeMay et de Hoover correspondaient \u00e9videmment aux penchants et aux int\u00e9r\u00eats du \u00ab\u00a0Complexe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Un lien avec notre \u00e9poque<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>En 1965, LeMay partit \u00e0 la retraite, non sans avoir donn\u00e9 un dernier conseil pour assurer une rapide victoire au Viet-n\u00e2m (&laquo;<em>ramener <\/em>[ce pays] <em>\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de pierre par l&rsquo;utilisation de la puissance a\u00e9rienne<\/em>&raquo;). Deux ans plus tard parut un livre \u00e9trange, dont on sut plus tard qu&rsquo;il \u00e9tait un \u00ab\u00a0canulard\u00a0\u00bb o&ugrave; John Kenneth Galbraith avait mis sa patte: <em>Report from Iron Mountains on the Possibility and Desirability of Peace<\/em>. On y montrait de fa\u00e7on savante le caract\u00e8re n\u00e9cessaire de la guerre et les difficult\u00e9s o&ugrave; se trouveraient les &Eacute;tats-Unis si la paix survenait. C&rsquo;\u00e9tait une illustration par l&rsquo;absurde, bien dans la mani\u00e8re de Galbraith, de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit o&ugrave; se trouvaient plong\u00e9s les &Eacute;tats-Unis \u00e0 l&rsquo;issue de la \u00ab\u00a0premi\u00e8re Guerre Froide\u00a0\u00bb (1948-1962, du blocus de Berlin \u00e0 la crise de Cuba) ; \u00e9tat d&rsquo;esprit n\u00e9 de la politique activement men\u00e9e par LeMay et soutenu par Hoover sur le \u00ab\u00a0front\u00a0\u00bb int\u00e9rieur, et rendu encore plus radical par la menace d&rsquo;an\u00e9antissement nucl\u00e9aire r\u00e9ciproque qu&rsquo;avait mise en \u00e9vidence la crise de Cuba.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le livre pr\u00e9sentait cr&ucirc;ment tout ce qui avait, peu ou prou, constitu\u00e9 le fondement des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes par le biais des politiques de provocation et d&rsquo;hyst\u00e9rie anti-communiste: &laquo;<em>L&rsquo;existence d&rsquo;une menace ext\u00e9rieure \u00e0 laquelle il est ajout\u00e9 foi est essentielle \u00e0 la coh\u00e9sion sociale aussi bien qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;acceptation d&rsquo;une autorit\u00e9 politique.<\/em>&raquo; Le \u00ab\u00a0rapport\u00a0\u00bb insistait sur la n\u00e9cessit\u00e9, en cas d&rsquo;apparition du ph\u00e9nom\u00e8ne de &laquo;fin des guerres sur le plan politique &raquo;, de &laquo;<em>cr\u00e9er un ennemi de remplacement<\/em>&raquo; pour continuer \u00e0 assurer la &laquo;<em>stabilit\u00e9<\/em>&raquo;. En conclusion, le \u00ab\u00a0rapport\u00a0\u00bb affirmait: &laquo;<em>Lorsqu&rsquo;on demande quels sont les moyens de se pr\u00e9parer au mieux \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de la paix, il nous faut r\u00e9pondre, et avec autant de force que nous en sommes capables, qu&rsquo;il sera impossible de faire dispara&icirc;tre le syst\u00e8me fond\u00e9 sur la guerre.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le paradoxe \u00e9trange de ces jugements d&rsquo;un livre-\u00ab\u00a0canular\u00a0\u00bb est qu&rsquo;ils s&rsquo;appliquent assez bien \u00e0 une partie de la politique interne actuelle des &Eacute;tats-Unis, avec sa d\u00e9nonciation de \u00ab\u00a0menaces\u00a0\u00bb outranci\u00e8rement grossie, avec son budget de d\u00e9fense maintenu \u00e0 des niveaux de Guerre Froide, etc. Ainsi a-t-on un lien direct, par cette publication apocryphe, entre la politique d\u00e9mente de LeMay et la situation pr\u00e9sente des &Eacute;tats-Unis. Celle-ci est pr\u00e9sent\u00e9e trop souvent de mani\u00e8re artificielle comme celle d&rsquo;un triomphe \u00ab\u00a0imp\u00e9rial\u00a0\u00bb. Elle constitue en r\u00e9alit\u00e9 la mise \u00e0 jour, d\u00e9barrass\u00e9e du masque de la Guerre Froide, de tendances profondes d&rsquo;affirmation agressive d\u00e9velopp\u00e9es pour sauver une structure sociale per\u00e7ue comme menac\u00e9e par le choc de la Grande D\u00e9pression, et port\u00e9es \u00e0 leur comble par quelques individualit\u00e9s comme Curtiss LeMay.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notes<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(1) On peut notamment citer l&rsquo;exclamation de Johnson en 1967, rapport\u00e9e par John Newhouse dans \u00ab\u00a0Cold Dawn, the story of SALT\u00a0\u00bb); lorsqu&rsquo;il consulta les photos obtenues \u00e0 partir d&rsquo;un nouveau satellite d&rsquo;observation (contr\u00f4l\u00e9 par la CIA et non par l&rsquo;USAF), le Pr\u00e9sident am\u00e9ricain conclut que les \u00e9normes efforts de surarmement am\u00e9ricain depuis les ann\u00e9es cinquante n&rsquo;\u00e9taient justifi\u00e9s par aucun potentiel s\u00e9rieux des Sovi\u00e9tiques. Mais de tels constats rest\u00e8rent \u00e9pisodiques et furent toujours \u00e9cart\u00e9s par la politique d&rsquo;\u00e9valuation de la puissance sovi\u00e9tique du Pentagone.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) Voir notamment \u00ab\u00a0<em>J. Edgar Hoover, the Man and the Secrets<\/em>\u00ab\u00a0, de Curt Gentry, Penguin; et \u00ab\u00a0<em>Red Hunting in the Promising Land<\/em>\u00ab\u00a0, de Joel Kovel, Basic Books.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notre Guerre froide Voici un excellent m\u00e9lange de pr\u00e9cisions techniques, technologiques, op\u00e9rationnelles d&rsquo;une part, et de r\u00e9v\u00e9lations politiques et historiques d&rsquo;autre part. Chacun trouve son compte. Tout honn\u00eate homme qui veut bien conna&icirc;tre de la guerre froide, et mieux comprendre le r\u00f4le et le comportement des &Eacute;tats-Unis aujourd&rsquo;hui, doit se fixer comme t\u00e2che imp\u00e9rative la&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[3143,3149,3144,3147,3106,2645,3151,1356,3150,3141,2711,3153,3148,3140,3146,3152,3142,3145,963],"class_list":["post-64940","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notre-bibliotheque","tag-air","tag-avions-espions","tag-commande","tag-ellsberg","tag-froide","tag-guerre","tag-hoover","tag-kennedy","tag-kovel","tag-lashmar","tag-le","tag-lemay","tag-may","tag-paul","tag-powers","tag-sac","tag-strategic","tag-thomas","tag-urss"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64940","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64940"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64940\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64940"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64940"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64940"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}