{"id":64950,"date":"1995-02-01T00:00:00","date_gmt":"1995-01-31T22:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1995\/02\/01\/le-complexe-militaro-industriel-americain-dimension-mythique-et-crise-de-larmement\/"},"modified":"2026-03-12T20:57:52","modified_gmt":"2026-03-12T18:57:52","slug":"le-complexe-militaro-industriel-americain-dimension-mythique-et-crise-de-larmement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/1995\/02\/01\/le-complexe-militaro-industriel-americain-dimension-mythique-et-crise-de-larmement\/","title":{"rendered":"Le complexe militaro-industriel am\u00e9ricain: dimension mythique et crise de l&rsquo;armement"},"content":{"rendered":"<p><h4>Nota bene<\/h4>\n<p>Cet article de Philippe Grasset a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans la <em>Revue Fran\u00e7aise d&rsquo;\u00c9tudes Am\u00e9ricaines<\/em>, f\u00e9vrier 1995, n\u00b063.<\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Le CMI: dimension mythique et crise de l&rsquo;armement<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tLa crise de l&rsquo;armement, th\u00e8me connu de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre froide, est en g\u00e9n\u00e9ral pr\u00e9sent\u00e9e comme une cons\u00e9quence directe de la fin de l&rsquo;affrontement est-ouest. Celui-ci ayant \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par une course aux armements sans restriction, son ach\u00e8vement a amen\u00e9 la fin de cette comp\u00e9tition et la r\u00e9duction radicale de la production d&rsquo;armes. L&rsquo;importance du ph\u00e9nom\u00e8ne, en tout cas en apparence, sa pr\u00e9sentation spectaculaire au niveau m\u00e9diatique, les arguments \u00e9lectoraux qui en ont \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s (les dividendes de la paix), lui ont donn\u00e9 cet aspect monolithique et quasiment universel. La crise de l&rsquo;armement est devenue un lieu commun qui suppose qu&rsquo;elle est partout agissante, partout profonde, et par cons\u00e9quent, \u00e0 peu pr\u00e8s partout semblable quant \u00e0 ses causes et ses cons\u00e9quences. Ce diagnostic se r\u00e9v\u00e8le rapide et superficiel. La r\u00e9alit\u00e9 montre vite que la crise de l&rsquo;armement est diff\u00e9rente aux \u00c9tats-Unis et en Europe (pour ne pas parler de l&rsquo;ex-URSS dont l&rsquo;industrie s&rsquo;est effondr\u00e9e, qui fonctionnait diff\u00e9remment et selon d&rsquo;autres principes) ; plus encore, qu&rsquo;elle est fondamentale et rel\u00e8ve d&rsquo;un fait structurel de soci\u00e9t\u00e9 ici (aux \u00c9tats-Unis) tandis qu&rsquo;elle n&rsquo;est l\u00e0 (en Europe) qu&rsquo;un accident industriel dont il reste \u00e0 d\u00e9terminer la gravit\u00e9. Bien \u00e9videmment, c&rsquo;est la crise de l&rsquo;armement aux \u00c9tats-Unis qui nous int\u00e9resse dans le cadre de cette analyse. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOutre les aspects quantitatifs des facteurs industriels, technologiques et \u00e9conomiques de la crise, il y a une diff\u00e9rence de substance entre les \u00c9tats-Unis et l&rsquo;Europe. Le Complexe Militaro-Industriel est en Am\u00e9rique une r\u00e9alit\u00e9 sans gu\u00e8re de comparaison avec ce qu&rsquo;on trouve en Europe. Si la crise du Complexe est aux \u00c9tats-Unis, au-del\u00e0 de l&rsquo;accident industriel, un fait structurel de soci\u00e9t\u00e9, on acceptera l&rsquo;hypoth\u00e8se que le Complexe lui-m\u00eame est un ph\u00e9nom\u00e8ne structurel de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine d\u00e9passant tr\u00e8s largement son implication industrielle. Fait structurel de soci\u00e9t\u00e9, donc avec des cons\u00e9quences profondes dans nombre de domaines, il invite \u00e9galement \u00e0 rechercher des racines et des causes diverses, d&rsquo;une profondeur tout aussi grande. On ne sera pas surpris de d\u00e9couvrir des dimensions mythiques au Complexe. Leur importance est souvent ignor\u00e9e. Elles expliquent, chronologiquement mais aussi substantiellement, la gravit\u00e9 de la crise. <\/p>\n<h3>De la Guerre de S\u00e9cession \u00e0 1914 <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLe Complexe am\u00e9ricain a des origines lointaines. On pourrait en trouver quelques-unes, non des moindres, dans la structure du pouvoir am\u00e9ricain tel qu&rsquo;il s&rsquo;organisa \u00e0 l&rsquo;occasion de la Guerre de S\u00e9cession (la Guerre Civile). Le business am\u00e9ricain, essentiellement la finance et l&rsquo;industrie du Nord-Est, y joua un r\u00f4le essentiel, en m\u00eame temps qu&rsquo;il rencontrait les buts du gouvernement de Lincoln. Son int\u00e9r\u00eat \u00e9conomique \u00e9tait de disposer du march\u00e9 le plus grand possible, mais d\u00e9barrass\u00e9 de la concurrence du syst\u00e8me sudiste,  libre-\u00e9changiste alors que le Nord \u00e9tait protectionniste, d\u00e9centralis\u00e9, agricole, etc. Une issue du conflit maintenant le Sud dans l&rsquo;Union dans les conditions les plus dures possibles, impliquant notamment une restructuration \u00e9conomique, constituait un but \u00e9vident du business. Cela explique ais\u00e9ment son int\u00e9r\u00eat \u00e0 embrasser la cause de Lincoln. Pour prix de son soutien, le business eut droit \u00e0 des faveurs. Les \u00a0\u00bbtarifs\u00a0\u00bb furent relev\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 40%, \u00e9tablissant une barri\u00e8re protectionniste \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de laquelle il poursuivait son expansion en augmentant ses b\u00e9n\u00e9fices. Il ne fut nullement mobilis\u00e9 par le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral au nom de l&rsquo;urgence de la situation, au sens europ\u00e9en qu&rsquo;implique celle-ci lorsque l&rsquo;\u00e9conomie est mise au service de la Nation. On dira plut\u00f4t qu&rsquo;il fut sollicit\u00e9 de participer \u00e0 la guerre comme un partenaire \u00e0 part enti\u00e8re. Il garda ses m\u00e9thodes et gonfla ses b\u00e9n\u00e9fices. La guerre de S\u00e9cession fut une p\u00e9riode triomphante pour les coutumes du business am\u00e9ricain, la corruption, les b\u00e9n\u00e9fices abusifs, etc. Dans son Lincoln&rsquo;s War Cabinet, l&rsquo;historien Burton Hendrick nota qu&rsquo;on admirait les capacit\u00e9s du vice-ministre de la guerre Thomas Scott mais qu&rsquo;on s&rsquo;inqui\u00e9tait de le voir conserver sa vice-pr\u00e9sidence de la Pennsylvania Railways avec laquelle \u00ab <em>il \u00e9tablissait constamment des contrats pour le transport des troupes. <\/em>(&#8230;) <em>Le prix demand\u00e9 pour transporter les soldats  deux cents par mile par soldat dans un wagon  semblait fort excessif<\/em> \u00bb (1). L&rsquo;\u00e9conomiste Eliot Janeway (2) note \u00e0 propos du comportement de Scott : \u00ab <em>La moralit\u00e9 \u00e9tait foul\u00e9e aux pieds. Les co\u00fbts de la guerre \u00e9taient accrus. Mais l&rsquo;affaire correspondait trop \u00e0 la vision des choses de Lincoln: il avait besoin d&rsquo;enr\u00f4ler dans la guerre le savoir-faire du business, et c&rsquo;\u00e9taient alors les r\u00e8gles qui y pr\u00e9valaient<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tApr\u00e8s la guerre, l&rsquo;Am\u00e9rique connut une p\u00e9riode d&rsquo;expansion sauvage. Ceci n&rsquo;\u00e9tait pas sans rapport avec cela. La situation am\u00e9ricaine pr\u00e9senta cette particularit\u00e9 de ne pas conna\u00eetre de rupture d\u00e9pressive entre l&rsquo;activit\u00e9 industrielle de guerre et celle de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, sinon des accidents qui furent vite r\u00e9sorb\u00e9s. L&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;apr\u00e8s-1865 ne fit que suivre le chemin ouvert pendant la guerre et poursuivit son expansion \u00e9conomique par la surproduction lanc\u00e9e lors du conflit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, on voyait combien la production d&rsquo;armements ne constituait en aucun cas une activit\u00e9 exceptionnelle pour l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine, mais au contraire, que le business retenait de cette \u00e9quation le moteur \u00e9conomique \u00e9tablissant la continuit\u00e9 avec le temps de paix. Un demi-si\u00e8cle plus tard, le conflit de 1914 fut d&rsquo;abord une aubaine \u00e9conomique. L&rsquo;Am\u00e9rique suppl\u00e9a aux faiblesses des \u00e9conomies fran\u00e7aise et britannique dues aux contraintes des mobilisations nationales (diff\u00e9rence des syst\u00e8mes europ\u00e9ens et du syst\u00e8me am\u00e9ricain dans la situation de guerre), et elle se conduisit conform\u00e9ment \u00e0 ses principes. Elle produisit, et m\u00eame surproduisit pour fournir aux d\u00e9mocraties bellig\u00e9rantes les produits que celles-ci ne pouvaient fabriquer. Attentive \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats, elle rempla\u00e7a la France et l&rsquo;Angleterre (surtout cette derni\u00e8re) sur les march\u00e9s ext\u00e9rieurs que ces deux pays ne pouvaient plus alimenter. Mais jusqu&rsquo;\u00e0 son entr\u00e9e dans les hostilit\u00e9s, elle se trouvait encore \u00e9loign\u00e9e du sch\u00e9ma de la Guerre Civile dans la mesure o\u00f9 la production de l&rsquo;armement restait faible (Wilson avait eu comme politique de ne pas armer le pays pour ne pas sembler rechercher une implication dans le conflit).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa guerre d\u00e9clar\u00e9e, l&rsquo;Am\u00e9rique s&rsquo;y jeta avec ardeur. La surproduction toucha le domaine des armements, le plus souvent en fabriquant sous licence des produits europ\u00e9ens (dans le domaine de l&rsquo;a\u00e9ronautique par exemple, l&rsquo;Am\u00e9rique ne produisit qu&rsquo;un seul mod\u00e8le am\u00e9ricain, le Curtiss <em>Jenny<\/em> d&rsquo;entra\u00eenement, produisant sous licence les Nieuport, SPAD, de Havilland et Bristol europ\u00e9ens). L&rsquo;administration f\u00e9d\u00e9rale dut intervenir pour arbitrer, coordonner, r\u00e9partir la production, etc, bref mettre en place une centralisation qui \u00e9viterait le d\u00e9sordre du processus. Toutes ces activit\u00e9s furent prises en charge par une organisation cr\u00e9\u00e9e sp\u00e9cialement, le NRC (National Research Council). L&rsquo;historien Mike Davis la qualifie d&rsquo;\u00ab <em>embryon du complexe militaro-industriel<\/em> \u00bb (3). L&rsquo;organisation de la surproduction li\u00e9e directement \u00e0 la guerre appelait l&rsquo;intervention de l&rsquo;\u00e9tat. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une r\u00e9gulation de circonstance, pas d&rsquo;un interventionnisme fondamental, mais on pouvait s&rsquo;y tromper.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCeux qui \u00e9taient id\u00e9ologiquement partisans de l&rsquo;interventionnisme dans l&rsquo;\u00e9conomie parce qu&rsquo;ils y voyaient un facteur r\u00e9gulateur \u00e9cartant les effets pr\u00e9dateurs du capitalisme sauvage jug\u00e8rent la formule de l&rsquo;Am\u00e9rique de 1917-18 int\u00e9ressante. Il s&rsquo;agissait pour l&rsquo;essentiel d&rsquo;\u00e9conomistes lib\u00e9raux (dans le sens am\u00e9ricain : progressistes) qui eussent pu seuls s&rsquo;opposer par id\u00e9ologie politique au d\u00e9veloppement du Complexe naissant ; ils trouvaient au contraire dans cette p\u00e9riode l&rsquo;exemple r\u00e9ussi d&rsquo;une planification d&rsquo;\u00e9tat contenant les exc\u00e8s du business priv\u00e9 et organisant l&rsquo;expansion sans trop sacrifier la justice sociale. Arthur Schlesinger cite Ruxford Tugwell qui pensait que \u00ab <em>seule l&rsquo;armistice avait emp\u00each\u00e9 une grande exp\u00e9rience de contr\u00f4le de la production, de contr\u00f4le des prix et de contr\u00f4le de la consommation<\/em> \u00bb (4).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa gauche am\u00e9ricaine se souvint de cette p\u00e9riode et, durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, en vint \u00e0 assimiler cet aspect r\u00e9gulateur apparemment anti-business de l&rsquo;intervention \u00e9tatique du temps de guerre \u00e0 la situation plus g\u00e9n\u00e9rale de la production d&rsquo;armement et des militaires eux-m\u00eames. En 1943, John Kenneth Galbraith notait dans son journal : \u00ab <em>Entretemps, l&rsquo;arm\u00e9e avait fait son apparition. En 1940, sur les questions d&rsquo;\u00e9conomie, d&rsquo;industrie et d&rsquo;approvisionnement, son influence \u00e9tait d\u00e9risoire. A pr\u00e9sent, elle pesait lourd dans les d\u00e9cisions. <\/em>(&#8230;) <em>A mesure que les militaires gagnaient en influence, bon nombre de lib\u00e9raux, s\u00e9duits par leur style ou convaincus que les soldats ne manifesteraient envers la politique int\u00e9rieure qu&rsquo;indiff\u00e9rence ou neutralit\u00e9 pour se consacrer seulement \u00e0 la guerre, ralli\u00e8rent leur cause. Ce fut le d\u00e9but d&rsquo;une association qui devait rev\u00eatir une si lourde signification pendant la guerre froide et la guerre du Vi\u00eat-nam. Nous devions payer la victoire sur Hitler d&rsquo;une militarisation durable de l&rsquo;\u00c9tat<\/em> \u00bb (5). Le Complexe avait sa place id\u00e9ologiquement pr\u00e9par\u00e9e : dans des conditions ambigu\u00ebs et diverses qui lui apportaient \u00e0 ses d\u00e9buts des alli\u00e9s plus ou moins d\u00e9clar\u00e9s autant \u00e0 droite qu&rsquo;\u00e0 gauche, dans le business comme chez les \u00e9conomistes progressistes, et en fait interdisaient toute r\u00e9elle opposition \u00e0 son d\u00e9veloppement.<\/p>\n<h3>Le Complexe et l&rsquo;aviation <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tMais le ph\u00e9nom\u00e8ne est d&rsquo;une bien plus grande profondeur que le seul domaine \u00e9conomique. Dans les deux d\u00e9cennies qui avaient suivi la d\u00e9mobilisation de 1918, avant de s&rsquo;installer dans les structures \u00e9conomiquee et industrielles du pays, le Complexe s&rsquo;\u00e9tait appropri\u00e9 les dimensions exceptionnelles du mythe. Les bases essentielles de son apparition et de son expansion avaient \u00e9t\u00e9 install\u00e9es en Californie, qui est l&rsquo;Ouest extr\u00eame, la Fronti\u00e8re d\u00e9finitive, l&rsquo;Am\u00e9rique de l&rsquo;Am\u00e9rique enfin (\u00ab <em>L&rsquo;expansion de l&rsquo;\u00c9tat de Californie a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s grand, particuli\u00e8rement \u00e0 partir des ann\u00e9es quarante, et il continue, <\/em>notait l&rsquo;ancien gouverneur Edmund Brown en 1984. <em>Je crois que la croissance a \u00e9t\u00e9 stimul\u00e9e, paradoxalement, par la Seconde Guerre mondiale, par la guerre de Cor\u00e9e et la guerre du Viet-n\u00e2m. Les usines et les entreprises mobilis\u00e9es pour ces efforts \u00e9taient tr\u00e8s largement concentr\u00e9es en Californie. L&rsquo;\u00e9tat recevait, et re\u00e7oit toujours \u00e0 peu pr\u00e8s un quart de tous les contrats de d\u00e9fense des \u00c9tats-Unis. Il a re\u00e7u pendant de nombreuses ann\u00e9es approximativement 40 \u00e0 50% de tous les contrats pour le programme spatial national &#8230;<\/em> \u00bb) (6).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn 1941, quand la guerre se pr\u00e9cipita pour l&rsquo;Am\u00e9rique, tout \u00e9tait en place pour que le Complexe y posa son empreinte, dessinant le progr\u00e8s industriel et marquant durablement la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. Cette \u00e9mergence de l&rsquo;entre-deux guerres fut li\u00e9e \u00e0 celle d&rsquo;une industrie : l&rsquo;aviation, caract\u00e9ris\u00e9e elle aussi par des mythes am\u00e9ricains essentiels, elle aussi nourrie aux racines californiennes, principalement de Los Angeles \u00e0 San Diego.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;Am\u00e9rique avait rat\u00e9 compl\u00e8tement les d\u00e9buts de l&rsquo;aviation, dont le business ne voyait pas a priori le profit qu&rsquo;il en pouvait tirer. Les fr\u00e8res Wright avait du partir en France en 1907 pour trouver des conditions favorables \u00e0 leurs exp\u00e9rimentations. L&rsquo;Am\u00e9rique ne d\u00e9couvrit l&rsquo;aviation qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;issue du premier conflit mondial, une fois r\u00e9alis\u00e9e l&rsquo;exp\u00e9rimentation par le business d&rsquo;une production industrielle intensive. A partir de l\u00e0, les choses all\u00e8rent tr\u00e8s vite. Les exploits des aviateurs, largement sponsoris\u00e9s par les grandes soci\u00e9t\u00e9s (7), devinrent un des symboles des <em>Roaring Twenties<\/em>. L&rsquo;aviation fut la marque des ann\u00e9es folles, les ann\u00e9es o\u00f9 prosp\u00e9rit\u00e9, sp\u00e9culation et rythme effr\u00e9n\u00e9 firent croire \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;elle tenait la recette du Bonheur. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tParadoxalement, par la gr\u00e2ce du plus grand h\u00e9ros de cette \u00e9poque, elle fut aussi le symbole de son contraire, comme Arthur Schlesinger l&rsquo;exprime bien : \u00ab <em>Charles Lindbergh \u00e9tait le symbole de la r\u00e9demption. Il incarnait tout ce que l&rsquo;Am\u00e9rique des ann\u00e9es 20 souhaitait passionn\u00e9ment admirer: l&rsquo;aventure dans un monde vou\u00e9 au calcul, la foi dans une \u00e9poque d&rsquo;opportunisme, la jeunesse dans une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;hommes m\u00fbrs. Il arrachait les gens aux d\u00e9mons qui les d\u00e9voraient pour les orienter vers des mobiles plus nobles que la poursuite du profit personnel. Pendant un bref moment, les Am\u00e9ricains cess\u00e8rent d&rsquo;\u00eatre des marchands<\/em> \u00bb (8).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCet engouement, grossi par ce qu&rsquo;on peut d\u00e9signer comme le premier ph\u00e9nom\u00e8ne m\u00e9diatique de l&rsquo;histoire (9), fut d&rsquo;une grande f\u00e9condit\u00e9 industrielle. En l&rsquo;espace d&rsquo;une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;or\u00e9e du conflit mondial, les entreprises qui firent plus tard de l&rsquo;industrie a\u00e9rospatiale am\u00e9ricaine la premi\u00e8re du monde se cr\u00e9\u00e8rent ou vinrent \u00e0 maturit\u00e9. Des noms nouveaux apparurent, qui ont tous pris depuis leur part de gloire dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;aviation : Alan Lockheed, Chance Vought, Donald Douglas, LeRoy Grumman, Dutch Kinkelberger (North American), John McDonnell, John Northrop. L&rsquo;aviation r\u00e9unissait m\u00eame,  autre mythe de l&rsquo;Am\u00e9rique,  des grands ing\u00e9nieurs et des aventuriers \u00e9trangers qui s&rsquo;am\u00e9ricanisaient parfaitement en s&rsquo;int\u00e9grant dans son mouvement d&rsquo;expansion technologique et industriel (les Slaves Igor Sikorsky, Alexandre Sascha de Seversky, Alexandre Kartvelli, Alexandre Piasecki, qui fuyaient la r\u00e9volution bolch\u00e9vique).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme Schlesinger l&rsquo;avait not\u00e9 avec Lindbergh, en plus d&rsquo;appara\u00eetre comme le progr\u00e8s industriel le plus avanc\u00e9 l&rsquo;aviation apportait une nouvelle puret\u00e9, une nouvelle esp\u00e9rance, une nouvelle aventure, peut-\u00eatre la derni\u00e8re Fronti\u00e8re ouverte sur l&rsquo;infini (<em>The Sky, The Limit<\/em>, disaient les pilotes). Elle acqu\u00e9rait m\u00eame les caract\u00e9ristiques du militantisme politique, l\u00e0 encore li\u00e9es \u00e0 la fascination d&rsquo;une carri\u00e8re exemplaire d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, avec le double f\u00e9minin de Lindbergh, Amelia Earhart, amie d&rsquo;Eleanor Roosevelt et de Katherine Hepburn et pionni\u00e8re du f\u00e9minisme, aviatrice incomparable, disparue myst\u00e9rieusement en 1937 (10). La Vertu universelle de l&rsquo;aviation, \u00e0 la fois h\u00e9ro\u00efque et moderniste, traditionnelle et progressiste, semblait avoir \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e pour sortir l&rsquo;Am\u00e9rique de l&rsquo;affreuse D\u00e9pression des ann\u00e9es trente.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa r\u00e9alit\u00e9 des chiffres et des situations confirme ce caract\u00e8re exceptionnel. En pleine D\u00e9pression, alors que l&rsquo;Am\u00e9rique se d\u00e9battait dans des difficult\u00e9s sans pr\u00e9c\u00e9dent historique, alors que la Nation semblait sur le point de voir se d\u00e9sagr\u00e9ger son tissu social, l&rsquo;aviation \u00e9tait la seule activit\u00e9 d&rsquo;importance \u00e0 conna\u00eetre une expansion qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 qualifi\u00e9e d&rsquo;exceptionnelle en temps normal. Ses effectifs grandirent, de 15.000 personnes en 1933, \u00e0 35.000 en 1938, \u00e0 85.000 en 1940, puis \u00e0 plus de 4 millions en 1943 (car l&rsquo;aviation se r\u00e9v\u00e9la ensuite, pendant la guerre, comme l&rsquo;effort industriel essentiel de la victoire). Pendant l&rsquo;ann\u00e9e 1939, l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique am\u00e9ricaine avait produit 921 avions pour les forces arm\u00e9es (USAAF, U.S. Army, Marine Corps, U.S. Navy) ; de fin 1940 \u00e0 1945, elle produisit 303.218 avions pour les forces arm\u00e9es ou sous-trait\u00e9s par elles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;aviation \u00e9tait devenue l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame. Elle fut le pilier du Complexe apr\u00e8s la guerre. Elle devint une interpr\u00e9tation moderne du r\u00eave am\u00e9ricain. Elle portait en elle la modernit\u00e9 la plus avanc\u00e9e, toujours renouvel\u00e9e et toujours mise en question. Elle donnait le moyen de la richesse, de la puissance, de la s\u00e9curit\u00e9, et m\u00eame de la r\u00e9alisation des r\u00eaves les plus audacieux. Elle constituait l&rsquo;instrument n\u00e9cessaire pour perp\u00e9tuer la puissance de l&rsquo;industrie, pour charger d&rsquo;ors \u00e9trangers (les devises de l&rsquo;exportation !) l&rsquo;industrieuse Am\u00e9rique. Elle \u00e9tait \u00e0 la fois l&rsquo;habilet\u00e9, l&rsquo;intelligence, l&rsquo;audace, le romantisme de la grande R\u00e9publique. Elle portait en son sein des enfants prometteurs, dont la puissance allait encore renforcer la gloire de l&rsquo;Am\u00e9rique (l&rsquo;industrie spatiale et l&rsquo;\u00e9lectronique naquirent essentiellement de l&rsquo;aviation militaire, dans les ann\u00e9es 45-60).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans les ann\u00e9es cinquante et soixante, la dot se confirma de fa\u00e7on convaincante : puissance militaire a\u00e9rienne, domination du march\u00e9 civil et l&rsquo;aventure spatiale. L&rsquo;Am\u00e9rique confirmait ses \u00e9pousailles avec l&rsquo;aviation et sa Technologie, avec un enthousiasme d&rsquo;autant plus fervent que l&rsquo;effort patriotique contre l&rsquo;Ennemi Bolchevique, \u00e9galement interpr\u00e9t\u00e9 du point de vue mythique, semblait rejoindre jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;y m\u00ealer \u00e9troitement, pour la rassurer quand elle h\u00e9sitait, pour la renforcer quand elle s&rsquo;essoufflait, la pouss\u00e9e industrielle sans fin vers le Progr\u00e8s. L&rsquo;effort spatial menant aux premiers satellites et bient\u00f4t aux programmes Mercury et Apollo, fut d\u00e9crit par la revue <em>Aviation Week &#038; Space Technology<\/em> (11) comme \u00ab <em>tr\u00e8s proche de l&rsquo;utilisation de toutes les capacit\u00e9s de la nation. La NASA menait un effort de mobilisation jug\u00e9 impossible sauf en temps de guerre<\/em> \u00bb. Lorsque le pr\u00e9sident Kennedy proposa une coop\u00e9ration spatiale \u00e0 l&rsquo;URSS, en septembre 1963, l&rsquo;initiative fut condamn\u00e9e dans ces m\u00eames milieux proches de la mobilisation non par opposition politique au fait m\u00eame de la coop\u00e9ration, ni m\u00eame par hostilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre de l&rsquo;URSS, mais parce qu&rsquo;une telle possibilit\u00e9 \u00ab <em>frustrerait des millions de travailleurs du sens patriotique de l&rsquo;extr\u00eame urgence<\/em> \u00bb. <\/p>\n<h3>Supr\u00e9matie aryenne en Californie <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tUne autre dimension s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e dans les ann\u00e9es trente, qui achevait la fondation du mythe. Dans la d\u00e9cennie pr\u00e9c\u00e9dente avait \u00e9t\u00e9 install\u00e9 le California Institute of Technology, ou CalTech, sous l&rsquo;impulsion de George Ellery Hale. Astrophysicien, fondateur de l&rsquo;observatoire de Pasadena (mont Wilson), Hale \u00e9tait un organisateur de premi\u00e8re force. Il avait dirig\u00e9 l&rsquo;effort industriel de guerre du NRC \u00e0 partir de 1917. Il reprit ce sch\u00e9ma pour la Californie, s&rsquo;appuyant sur un triangle scientifico-culturel comprenant l&rsquo;Observatoire, Cal Tech et la Huntington Library. Il demanda au physicien Robert Millikan, pr\u00e9sident de l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago et ancien du NRC, de prendre la pr\u00e9sidence de Cal Tech. Hale et Millikan partageaient la m\u00eame foi dans l&rsquo;alliance de la science et du business (ainsi \u00ab <em>prot\u00e9g\u00e9s \u00a0\u00bbde ces touche-\u00e0-tout de parlementaires et autres repr\u00e9sentants du peuple\u00a0\u00bb<\/em> \u00bb) (12).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAvec l&rsquo;aide du pr\u00e9sident de la First National Bank Henry Robinson et le soutien de conservateurs r\u00e9publicains de la tendance Taft-Hoover, Millikan r\u00e9unit au milieu des ann\u00e9es trente une association de soutien \u00e0 CalTech, le California Institute Associates regroupant quelques dizaines de millionnaires californiens. L&rsquo;expansion financi\u00e8re \u00e9tait assur\u00e9e par ce sponsoring astucieux. CalTech recruta les plus grands parmi les physiciens (Einstein, Openheimer, von K\u00e0rm\u00e0n, etc). Le but avou\u00e9 du complexe scientifique de recherche ainsi mis en place \u00e9tait le soutien \u00e0 l&rsquo;expansion de l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique concentr\u00e9e \u00e0Los Angeles et dans sa r\u00e9gion (13). Pendant et apr\u00e8s la guerre, il amena la cr\u00e9ation d&rsquo;instituts et de centres de recherches appliqu\u00e9es \u00e0 l&rsquo;a\u00e9ronautique (le Jet Propulsion Laboratory, Aerojet General, RAND Institute, etc), avec le soutien actif du Pentagone d\u00e8s 1941. Un \u00e9tat d&rsquo;esprit tr\u00e8s particulier baignait cette entreprise. \u00ab <em>La Californie du Sud est devenue, comme la Grande-Bretagne il y a deux si\u00e8cles, <\/em>expliquait Millikan, <em>l&rsquo;avanc\u00e9e occidentale de la civilisation nordique, avec l&rsquo;exceptionnelle opportunit\u00e9 d&rsquo;avoir une population qui est \u00e0 souche anglo-saxonne dans un rapport double de celui qu&rsquo;on rencontre \u00e0 New York, \u00e0 Chicago et dans les autres grandes villes du pays<\/em> \u00bb (14). Il s&rsquo;agissait, selon Mike Davis, \u00ab <em>d&rsquo;une entreprise de la science et du business renouvelant la supr\u00e9matie aryenne sur les rives du Pacifique<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe complexe californien de Millikan (\u00ab <em>Je suis un savant chr\u00e9tien<\/em> \u00bb, proclamait-il) d\u00e9veloppa des contacts nombreux, parfois tr\u00e8s \u00e9labor\u00e9s, avec diverses activit\u00e9s pseudo-religieuses qui fleurissaient en Californie (ce fut notamment le cas de la scientologie). Son influence sur l&rsquo;usine \u00e0 r\u00eaves hollywoodienne, fondatrice des mythes am\u00e9ricains, \u00e9tait consid\u00e9rable ; on le vit par le nombre de films consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aviation et par les rapports privil\u00e9gi\u00e9s entre le g\u00e9n\u00e9ral Arnold, chef d&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;U.S. Army Air Force, et Jack Warner pendant la guerre (15). Ainsi l&rsquo;aspect mythique de la fondation du Complexe est-il clairement compl\u00e9t\u00e9. L&rsquo;Am\u00e9rique est friande de ces m\u00e9langes, elle qui consid\u00e8re le business comme une activit\u00e9 quasi-religieuse b\u00e9n\u00e9ficiant de l&rsquo;onction divine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans le cas du Complexe, l&rsquo;amalgame \u00e9tait \u00e9vident, il constituait m\u00eame un des arguments fondateurs du ph\u00e9nom\u00e8ne. L&rsquo;aviation et l&rsquo;armement, la science et le business, \u00e9taient d\u00e8s l&rsquo;origine des activit\u00e9s mythiques et \u00e9videmment conformes \u00e0 la morale am\u00e9ricaniste, autant qu&rsquo;industrielles et technologiques. Leur triomphe, l&rsquo;aide d\u00e9cisive apport\u00e9e \u00e0 l&rsquo;effort de guerre qui avait sorti l&rsquo;Am\u00e9rique de sa mal\u00e9diction (la Grande D\u00e9pression) renforc\u00e8rent cette image. Elles devenaient les manifestations modernes du r\u00eave am\u00e9ricain, et la connotation biologique et raciste ne doit certainement pas surprendre (16), surtout lorsqu&rsquo;elle est habilement dissimul\u00e9e par le discours d\u00e9mocratique de l&rsquo;am\u00e9ricanisation. <\/p>\n<h3>Prosp\u00e9rit\u00e9 et d\u00e9clin du Complexe <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLa guerre acheva la mise en place du Complexe gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;intervention des militaires, c&rsquo;est-\u00e0-dire, l\u00e0 encore, l&rsquo;aviation pour l&rsquo;essentiel. Celle-ci fut l&rsquo;un des principaux outils de la victoire, et plus que les autres armes elle sut pr\u00e9voir l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. A la fin 1944, le g\u00e9n\u00e9ral Arnold expliquait que \u00ab <em>la sup\u00e9riorit\u00e9 a\u00e9rienne (am\u00e9ricaine) dans la guerre a r\u00e9sult\u00e9 dans une large mesure de la mobilisation et de la constante application de nos ressources scientifiques<\/em> \u00bb. Il formulait \u00e9galement un enseignement o\u00f9 ce constat se trouvait \u00e9clair\u00e9 par la conception d\u00e9mocratique de l&rsquo;Am\u00e9rique : \u00ab <em>Le caract\u00e8re inacceptable des pertes humaines est un principe fondamental de la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine. Nous continuerons \u00e0 faire des guerres m\u00e9caniques plus que des guerres humaines<\/em> \u00bb. Ces paroles formaient le dernier chapitre de la mise en place d&rsquo;une structure, d&rsquo;une philosophie industrielle et militaire, d&rsquo;une conception qui achev\u00e8rent de donner \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;apr\u00e8s-guerre une orientation strat\u00e9gique et politique tr\u00e8s particuli\u00e8re, r\u00e9guli\u00e8rement aff\u00fbt\u00e9e au rythme de la progression de la technologie et conserv\u00e9e pour l&rsquo;essentiel un demi-si\u00e8cle plus tard.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tArnold confia une \u00e9tude fondamentale \u00e0 Th\u00e9odore von K\u00e0rm\u00e0n, physicien de CalTech bien entendu. Von K\u00e0rm\u00e0n et son \u00e9quipe pondirent 33 volumes, sous le titre g\u00e9n\u00e9rique et r\u00e9v\u00e9lateur de Toward the Horizons. L&rsquo;\u00e9tude fut remise \u00e0 Arnold en d\u00e9cembre 1945. L&rsquo;historien am\u00e9ricain Herman Wolke la d\u00e9finit comme \u00ab <em>un plan d&rsquo;action technologique <\/em>(qui) <em>conduisit l&rsquo;U.S. Air Force pendant de nombreuses ann\u00e9es<\/em> \u00bb (17). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl ne s&rsquo;agissait pas d&rsquo;une directive strat\u00e9gique ou d&rsquo;un manuel tactique. <em>Toward the Horizons<\/em> tra\u00e7ait l&rsquo;\u00e9volution scientifique et technologique de l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique, au sein desquelles na\u00eetraient \u00e9galement les industries \u00e9lectronique et spatiale. Elle d\u00e9finissait le cadre technologique essentiel du complexe militaro-industriel. D\u00e8s lors, le Complexe prosp\u00e9ra. L&rsquo;id\u00e9ologie (le mythe l\u00e0 encore) lui offrait sa raison d&rsquo;\u00eatre, avec le Diable sovi\u00e9tique qui fournissait \u00e0 l&rsquo;effort d&rsquo;armement une cause id\u00e9ale. Les n\u00e9cessit\u00e9s strat\u00e9giques faisaient le reste. Son importance devint telle qu&rsquo;un Pr\u00e9sident, lui-m\u00eame ancien militaire, s&rsquo;en inqui\u00e9ta. Le discours d&rsquo;adieu du 17 janvier 1961 de Eisenhower est rest\u00e9 fameux. Le pr\u00e9sident y d\u00e9crivait \u00ab <em>cette conjonction d&rsquo;une immense communaut\u00e9 militaire et d&rsquo;une puissante industrie d&rsquo;armement &#8230; <\/em>(dont) <em>l&rsquo;influence totale  \u00e9conomique, politique, et m\u00eame spirituelle  est ressentie dans chaque ville, chaque \u00c9tat, chaque bureau du gouvernement f\u00e9d\u00e9ral<\/em> \u00bb. S&rsquo;il faut retenir un mot dans cette description pour appuyer notre r\u00e9flexion, ce sera le qualificatif spirituel employ\u00e9 pour d\u00e9crire son influence totale ; il s&rsquo;agit bien de mythe, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s politiques, strat\u00e9giques et industrielles. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuelques situations chiffr\u00e9es, au coeur des ann\u00e9es soixante, lors de l&rsquo;expansion maximale du syst\u00e8me, mesurent son fonctionnement et la fa\u00e7on dont il s&rsquo;\u00e9tait m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 la vie intellectuelle et culturelle du pays. En 1967, l&rsquo;intervention f\u00e9d\u00e9rale pour la recherche universitaire atteignait 1,3 milliard de dollars, dont 47% venaient du Pentagone et des agences associ\u00e9es. Cette p\u00e9n\u00e9tration de l&rsquo;universit\u00e9 par le Pentagone amenait des situations \u00e9tranges. Durant la p\u00e9riode 1963-66, des recherches sur la guerre chimique et biologique \u00e9taient poursuivies dans 38 universit\u00e9s, et \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 du Michigan les professeurs \u00ab <em>travaillaient comme conseillers du Pentagone \u00e0 tous les niveaux, de la technique de prise d&#8217;empreintes \u00e0 la r\u00e9daction de la constitution du Viet-n\u00e2m du Sud ; ils ont m\u00eame jou\u00e9 un r\u00f4le capital dans le choix du pr\u00e9sident du Viet-n\u00e2m du Sud<\/em> \u00bb (18). A l&rsquo;universit\u00e9 du Minnesota, on travaillait sur un projet du gouvernement \u00ab <MI>si secret que m\u00eame le pr\u00e9sident de l&rsquo;Universit\u00e9 ignorait de quoi il s&rsquo;agissait. De m\u00eame les R\u00e9gents l&rsquo;ignoraient-ils, qui ont n\u00e9anmoins approuv\u00e9 la poursuite du projet d\u00e9j\u00e0 vieux d&rsquo;un an, apr\u00e8s que le vice-pr\u00e9sident Lawrence R. London ait d\u00e9clar\u00e9 que les gens qui y travaillent veulent continuer et le gouvernement f\u00e9d\u00e9ral croit qu&rsquo;il est important pour notre effort de d\u00e9fense<D< \u00bb (19).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa p\u00e9n\u00e9tration de l&rsquo;industrie \u00e9tait \u00e9galement consid\u00e9rable. Par exemple, la soci\u00e9t\u00e9 North American Aviation si\u00e9geait dans les ann\u00e9es soixante dans plus de 30 conseils de coll\u00e8ges et d&rsquo;universit\u00e9s. \u00ab <em>Par cette sorte de moyens, <\/em>\u00e9crit Seymour Melman (20), <em>l&rsquo;industrie a\u00e9rospatiale communiquait la nature de ses probl\u00e8mes, les questions de technologie et d&rsquo;administration qui l&rsquo;int\u00e9ressaient, et esp\u00e9raient des universit\u00e9s qu&rsquo;elles formeraient du personnel comp\u00e9tents pour ces domaines<\/em> \u00bb. Eisenhower avait raison : le Complexe avait une dimension culturelle, sinon mystique. Il tendait \u00e0 se d\u00e9velopper comme un monde <em>per se<\/em>, et sa finalit\u00e9 \u00e9tait de se substituer \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe n&rsquo;est pas pour autant qu&rsquo;on suivra la critique radicale de l&rsquo;\u00e9poque, qui s&rsquo;exprimait chez les tenants de la contre-culture et les \u00e9tudiants contestataires. Selon elle, l&rsquo;expansion du Complexe jusqu&rsquo;aux domaines les plus avanc\u00e9s de la science et de l&rsquo;universit\u00e9, amenait une militarisation du pays. L&rsquo;Am\u00e9rique se transformait en un \u00e9tat militaro-fasciste. Le Complexe formait en soi un coup d&rsquo;\u00c9tat rampant, une entreprise subreptice de subversion. Apparence seulement, et sch\u00e9matisme id\u00e9ologique selon nous. Le point essentiel est que le Complexe, dans son extension la plus extr\u00eame qu&rsquo;on a vue, au coeur des ann\u00e9es soixante, ne constituait pas un ph\u00e9nom\u00e8ne de subversion de l&rsquo;Am\u00e9rique, en tout cas de l&rsquo;establishment qui y tient le pouvoir depuis le d\u00e9but. Au contraire, il constituait un outil d&rsquo;affirmation de la puissance industrielle et technologique am\u00e9ricaine, avec des prolongements commerciaux \u00e9vidents, justifiant \u00e0 cet \u00e9gard les pressions g\u00e9opolitiques ou militaires, et avec l&rsquo;essentiel arri\u00e8re-plan mythique qui mettait tout cela sous le patronage d&rsquo;une banni\u00e8re \u00e9toil\u00e9e vigoureusement interpr\u00e9t\u00e9e (la morale, la la civilisation nordique, etc).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe Complexe avait sauv\u00e9 l&rsquo;Am\u00e9rique en 1941-45, en battant l&rsquo;Allemagne certes, mais surtout en fournissant au pays une nouvelle recette de puissance industrielle et \u00e9conomique, de prosp\u00e9rit\u00e9 commerciale, de domination politique et ainsi de suite (et qu&rsquo;importe qu&rsquo;on puisse poser aujourd&rsquo;hui la question de son \u00e9ventuel caract\u00e8re artificiel, il fallait parer au plus press\u00e9 sous peine de retomber dans la Grande Crise que n&rsquo;avait pu r\u00e9soudre le <em>New Deal<\/em> de Roosevelt). C&rsquo;est ce nouvel acteur de la puissance am\u00e9ricaine qui avait \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9 dans son r\u00f4le en 1945. Il avait le style, selon le mot de Galbraith \u00e0 propos des militaires am\u00e9ricains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00c9tat s&rsquo;\u00e9tait align\u00e9 sur lui en d\u00e9veloppant ses structures de s\u00e9curit\u00e9 nationale, confirmant cette constante am\u00e9ricaine que la politique reste un instrument de la puissance \u00e9conomique, et se d\u00e9termine, et se structure en fonction d&rsquo;elle et de son orientation dynamique. L&rsquo;\u00e9tat de s\u00e9curit\u00e9 nationale \u00e9tait n\u00e9 en 1947, avec le National Security Act, sous l&rsquo;impulsion d&rsquo;un homme, le ministre de la marine James Forrestal. L&rsquo;\u00e9conomiste Janemay, d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, remarquait : \u00ab <em>Il <\/em>(Forrestal) <em>fut l&rsquo;un des rares \u00e0 r\u00e9aliser que les le\u00e7ons de la seconde guerre mondiale devraient \u00eatre institutionnalis\u00e9es si l&rsquo;on voulait en tirer un enseignement utile. Il agissait donc de fa\u00e7on \u00e0 donner \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique le cadre institutionnel dont elle avait besoin pour vivre dans un \u00e2ge de crise permanente. Sa r\u00e9alisation la plus \u00e9clatante  car ce fut son oeuvre plus que d&rsquo;aucun autre  fut le National Security Act de 1947<\/em> \u00bb. La loi mettait en place l&rsquo;appareil de la s\u00e9curit\u00e9 nationale am\u00e9ricaine en l&rsquo;ins\u00e9rant dans la structure d&rsquo;un gouvernement dans le gouvernement, le National Security Council ; en le faisant d\u00e9pendre directement du pr\u00e9sident par la supervision des principaux composants de l&rsquo;appareil de la s\u00e9curit\u00e9 nationale ; en cr\u00e9ant la fonction de ministre de la d\u00e9fense qui impliquait la centralisation des trois armes (la force a\u00e9rienne ayant acquis son autonomie parall\u00e8lement, pour devenir la United States Air Force) ; en cr\u00e9ant la Central Intelligence Agency et en centralisant les diff\u00e9rents services de renseignements sous l&rsquo;autorit\u00e9 d&rsquo;un DCI (Director Central Intelligence).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa description est compl\u00e9t\u00e9e par cette autre remarque de Janeway, marquant combien Forrestal avait bien embrass\u00e9 la nouvelle structure militaro-\u00e9conomique de la puissance am\u00e9ricaine : \u00ab <em>Anticipant comme il le fit que l&rsquo;engagement strat\u00e9gique avec le soutien du secteur de la d\u00e9fense impliquerait l&rsquo;\u00e9conomie en g\u00e9n\u00e9ral et les liens fiscaux entre le gouvernement et les march\u00e9s de l&rsquo;argent en particulier, il sugg\u00e9ra que le Pr\u00e9sident invite le secr\u00e9taire au Tr\u00e9sor \u00e0 participer aux d\u00e9lib\u00e9rations r\u00e9guli\u00e8res du National Security Council<\/em> \u00bb. Le Complexe assurait la puissance militaire am\u00e9ricaine, par quoi avait \u00e9t\u00e9 affirm\u00e9 l&#8217;empire de la grande R\u00e9publique sur le monde. Il permettait \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;alimenter d&rsquo;argent public les grandes industries naissantes charg\u00e9es de d\u00e9velopper les technologies modernes sans sacrifier la vertu non-interventionniste que les Am\u00e9ricains r\u00e9clamaient des autres ; dans l&rsquo;autre sens, il armait l&rsquo;Occident, c&rsquo;est-\u00e0-dire vendait ferme et verrouillait des march\u00e9s. On ne fait que d\u00e9crire cette \u00e9vidence : l&rsquo;apparition du Complexe \u00e0 l&rsquo;occasion de la guerre confirma pour l&rsquo;Am\u00e9rique ce fait fondamental que l&rsquo;armement pouvait \u00eatre un formidable moteur \u00e9conomique, et qu&rsquo;\u00e9galement il \u00e9tait, gr\u00e2ce au r\u00f4le r\u00e9gulateur de l&rsquo;\u00e9tat, le seul moteur \u00e9conomique s\u00fbr, permettant d&rsquo;\u00e9carter un retour \u00e0 des conditions incertaines comme celles qui avaient conduit \u00e0 la Grande D\u00e9pression. <\/p>\n<h3>L&rsquo;Am\u00e9rique face au Complexe <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tMais la formule s&rsquo;est us\u00e9e. Enferm\u00e9 dans son cocon des imp\u00e9ratifs de s\u00e9curit\u00e9 nationale et de l&rsquo;argent public, pourtant avec tous les avantages du soi-disant march\u00e9 libre, le Complexe prit ses aises. Durant les ann\u00e9es du r\u00e9armement Reagan (1981-85), il suivit des pratiques encore plus juteuses qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;ordinaire (21). Il suscita des s\u00e9ries de scandales extraordinaires, dignes des r\u00e9publiques banani\u00e8res (l&rsquo;enqu\u00eate <em>Ill Wind<\/em>, entre 1986 et 1988, aboutit \u00e0 l&rsquo;inculpation de 150 fonctionnaires et consultants du Pentagone, en plus des inculpations de grands trusts de l&rsquo;armement). Les co\u00fbts explos\u00e8rent, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;absurde. On reste aujourd&rsquo;hui confondu devant un bombardier B-2 construit \u00e0 20 exemplaires pour 44 milliards de dollars (cela fait le bombardier \u00e0 un peu plus de 2 milliards de dollars), pour une mission (l&rsquo;attaque nucl\u00e9aire de l&rsquo;URSS) qui n&rsquo;existe plus. On ne trouve nulle part ailleurs une \u00e9volution semblable et si importante de l&rsquo;industrie de l&rsquo;armement (l&rsquo;exemple sovi\u00e9tique a montr\u00e9 ses limites par l&rsquo;absurde, en s&rsquo;effondrant avec l&#8217;empire, apparaissant li\u00e9 \u00e0 la gabegie communiste et \u00e0 sa finalit\u00e9 militaro-id\u00e9ologique). Ce n&rsquo;est pas une sp\u00e9cificit\u00e9 industrielle et militaire de la guerre froide, c&rsquo;est une sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9conomique et mythique de l&rsquo;Am\u00e9rique. Apr\u00e8s le coup terrible qui avait frapp\u00e9 le capitalisme et l&rsquo;am\u00e9ricanisme en 1929-33, et qui avait disqualifi\u00e9 la finance dans son r\u00f4le moteur, le Pentagone (et, avec lui, l&rsquo;industrie qui lui \u00e9tait li\u00e9e) fournissait un nouvel outil pour leur d\u00e9veloppement. L&rsquo; Empire du Mal (sovi\u00e9tique) jouait son r\u00f4le de justification morale de l&rsquo;armement et du Complexe, avec d&rsquo;autant plus de bonheur qu&rsquo;il semblait r\u00e9pondre depuis 1919 \u00e0 toutes les anxi\u00e9t\u00e9s et les phantasmes d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 extraordinairement marqu\u00e9e par ses racines religieuses (22).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa crise du Complexe est aujourd&rsquo;hui aigu\u00eb. La poursuite du d\u00e9veloppement dui Complexe, bient\u00f4t son existence m\u00eame apparaissent incompr\u00e9hensibles alors que l&rsquo;Empire du Mal a disparu. Depuis 1990-91, on a vaguement acquiesc\u00e9 \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de le r\u00e9former. Des plans se sont succ\u00e9d\u00e9s, qui tentent de prendre en compte des imp\u00e9ratifs de plus en plus inconciliables : garder les forces arm\u00e9es \u00e0 un niveau qui satisfasse les militaires ; conserver l&rsquo;essentiel du tissu industriel de la d\u00e9fense et de l&rsquo;a\u00e9ronautique ; r\u00e9duire de fa\u00e7on drastique la production ; r\u00e9duire le budget \u00e0 des niveaux compatibles avec les n\u00e9cessit\u00e9s int\u00e9rieures d&rsquo;infrastructure et avec l&rsquo;objectif de r\u00e9duction du d\u00e9ficit &#8230; La r\u00e9forme du Complexe ressemble \u00e0 la fable de la couverture trop courte : quand l&rsquo;on tire ici pour couvrir une partie du corps, l&rsquo;on se d\u00e9couvre l\u00e0. Quelques chiffres, p\u00eale-m\u00eale de pr\u00e9visions et de r\u00e9alit\u00e9s, mesureront au seul plan comptable la difficult\u00e9 du probl\u00e8me. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe freinage de l&rsquo;augmentation du budget de la d\u00e9fense a commenc\u00e9 en 1985, non \u00e0 cause du changement de politique de l&rsquo;URSS (qui \u00e9tait alors presque unanimement contest\u00e9), mais \u00e0 cause du changement de priorit\u00e9 du Congr\u00e8s qui voulut mettre l&rsquo;accent sur la r\u00e9duction du d\u00e9ficit. Les projections quinquennales de 1984 pr\u00e9voyaient, pour maintenir les forces au niveau d&rsquo;alors, un budget de 476 milliards USD en 1989 \u00e0 partir du budget de 275 milliards USD de 1984. Il fut en r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 cause de l&rsquo;action du Congr\u00e8s, de 284 milliards USD pour cette m\u00eame ann\u00e9e 1989. En 1988, alors que les initiatives Gorbatchev \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 bien en route, l&rsquo;administration Reagan pr\u00e9voyait encore le budget 1989 \u00e0 299 milliards (en r\u00e9alit\u00e9 284), et le budget 1994 (plan quinquennal) \u00e0 384 milliards USD (en r\u00e9alit\u00e9 264 milliards USD). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tActuellement, le budget est encore \u00e0 264 milliards USD et les projections officielles envisagent 245 milliards USD pour 2000, alors que des critiques ne cessent de se renforcer pour estimer qu&rsquo;un v\u00e9ritable budget d&rsquo;apr\u00e8s-Guerre Froide devrait se situer \u00e0 moins de 200 milliards USD \u00e0 cette \u00e9poque. Malgr\u00e9 ce niveau relativement \u00e9lev\u00e9, la structure des forces a subi une \u00e9rosion r\u00e9guli\u00e8re qui, lorsqu&rsquo;elle est appr\u00e9ci\u00e9e en perspective, confine \u00e0 l&rsquo;effondrement. Par exemple, de la fin 1987 \u00e0 la fin 1993, l&rsquo;inventaire total de l&rsquo;USAF est pass\u00e9 de 8.115 \u00e0 6.175 avions sans qu&rsquo;aucun apport qualitatif ne justifie en la compensant cette r\u00e9duction. Selon le g\u00e9n\u00e9ral Loh, chef de l&rsquo;Air Combat Command, \u00ab <MI>l&rsquo;Air Force a 48% moins de chasseurs et 58% moins de bombardiers qu&rsquo;en 1988D> \u00bb ; en Europe, elle avait en 1989 516 avions de combat r\u00e9partis sur 12 bases de premi\u00e8re cat\u00e9gorie, elle n&rsquo;en a plus que 168 sur 5 bases. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCes quelques faits montrent l&rsquo;\u00e9tat de tension o\u00f9 se trouve aujourd&rsquo;hui le budget du Pentagone, dont d\u00e9pend la bonne sant\u00e9 du Complexe. D&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, il se trouve en pleine crise, alors qu&rsquo;aucune r\u00e9forme structurelle r\u00e9elle n&rsquo;a encore eu lieu. L&rsquo;industrie entame une deuxi\u00e8me phase de restructuration qui passe par des fusions, des liquidations et des absorptions ; elle a d\u00e9j\u00e0 perdu pr\u00e8s d&rsquo;un million d&#8217;emplois et devrait encore en perdre autant. La crise aig\u00fce est bien l\u00e0 ; pourtant, elle n&rsquo;a pas encore vraiment \u00e9clat\u00e9 &#8230; Devant le Complexe, et le Pentagone, les autorit\u00e9s h\u00e9sitent. Chaque nouvelle \u00e9quipe \u00e9pingle \u00e0 son programme la r\u00e9forme du Pentagone. Sans succ\u00e8s. Le Pentagone est un monstre bureaucratique, insaisissable et formidable. Mais il reste la question principale de d\u00e9terminer ce qu&rsquo;une r\u00e9forme en profondeur, une r\u00e9forme radicale du Complexe aurait comme effet pour l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame. Devant ce Complexe dont elle ne sait plus que faire, l&rsquo;Am\u00e9rique h\u00e9site. Bien que dissimul\u00e9, elle a \u00e0 l&rsquo;esprit le spectre de la Grande D\u00e9pression des ann\u00e9es trente jamais vraiment r\u00e9solue mais temporairement \u00e9cart\u00e9 par les artifices inou\u00efs du Complexe. <\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\">Philippe Grasset<\/p>\n<\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<p>(1) Cit\u00e9 dans Eliot Janeway, \u00a0\u00bbThe Economics of Crisis, War, Politics &#038; the Dollar\u00a0\u00bb, Weybright &#038; Talley, New York, 1968. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(2) Janeway, op. cit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(3) Mike Davis, \u00a0\u00bbCity of Quartz\u00a0\u00bb, Vintage, Londres 1992. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(4) Voir Arthur Schlesinger, Jr., \u00a0\u00bbL&rsquo;\u00e8re de Roosevelt\u00a0\u00bb, Deno\u00ebl 1971. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(5) John Kenneth Galbraith, \u00a0\u00bbLe Temps des Incertitudes\u00a0\u00bb, Gallimard, Paris 1978. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(6) Intervention d&rsquo;Edmund Brown, Colloque international de l&rsquo;Institut International de G\u00e9opolitique, \u00ab Un d\u00e9fi nomm\u00e9 Pacifique \u00bb, Paris, les 6-7-8 avril 1984 (p.101). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(7) Par exemple, Jimmy Doolittle, futur h\u00e9ros du raid sur Tokyo de mars 1942, puis l&rsquo;un des chefs de l&rsquo;USAF avant de devenir ardent lobbyiste du Complexe, \u00e9tait un des grands pilotes de meeting, ou \u00a0\u00bbstunt man\u00a0\u00bb, de l&rsquo;\u00e9poque. En 1927, il signa un contrat avec la Shell pour faire au cours de ses exhibitions la publicit\u00e9 d&rsquo;une essence \u00e0 nouvel octane, avant d&rsquo;entrer pour quelques ann\u00e9es dans l&rsquo;\u00e9quipe de marketing du groupe p\u00e9trolier. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(8) Schlesinger, op. cit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(9) 25.000 tonnes de papier journal suppl\u00e9mentaires furent utilis\u00e9s par la presse am\u00e9ricaine en 1927, dus aux \u00e9ditions sp\u00e9ciales, aux tirages sp\u00e9ciaux, etc, saluant le vol de Lindbergh. Voir \u00a0\u00bbLindbergh&rsquo;s Journalistic Flight, or Lindbergh : Did He Serve Aviation or Newspapers ?\u00a0\u00bb, \u00a0\u00bbAir Force Magazine\u00a0\u00bb, mai 1977. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(10) Voir \u00a0\u00bbStill Missing, Amelia Earhart and the Search for Modern Feminism\u00a0\u00bb, de Susan Ware, Norton, 1993. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(11) Paul Mann, \u00a0\u00bbAviation Week &#038; Space Technology\u00a0\u00bb, 12 ao\u00fbt 1991, \u00ab Fear Makes a Dream Come True \u00bb. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(12) Davis, op. cit\u00e9. Davis cite directement Millikan. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(13) A Los Angeles et dans sa r\u00e9gion s&rsquo;install\u00e8rent dans les ann\u00e9es trente les principales soci\u00e9t\u00e9s de construction a\u00e9ronautique am\u00e9ricaines : Lockheed, North American, Douglas, Northrop, etc. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(14) Millikan est cit\u00e9 par Davis, extrait de ses documents personnels. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(15) Pour les rapports de Arnold et de l&rsquo;USAAF avec Hollywood pendant la guerre, voir \u00a0\u00bbRonald Reagan in Hollywood, Movies and Politics\u00a0\u00bb, de Stephen Vaughn, Cambridge University Press, 1994. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(16) On sait notamment que l&rsquo;eug\u00e9nisme fut largement pratiqu\u00e9 aux \u00c9tats-Unis durant le premier tiers de si\u00e8cle, et que le r\u00e9gime nazi s&rsquo;inspira de la l\u00e9gislation de l&rsquo;\u00e9tat de Virginie pour ses propres lois eugn\u00e9iques. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(17) Article dans \u00a0\u00bbAir Force Magazine\u00a0\u00bb, septembre 1980. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(18) Article de la revue \u00a0\u00bbRamparts\u00a0\u00bb, avril 66 <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(19) D\u00e9p\u00eache d&rsquo;Associated Press, 16 septembre 1967. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(20) Les pr\u00e9cisions donn\u00e9es dans ce paragraphe sont extraites de \u00ab Pentagon Capitalism \u00bb , de Seymour Melman, New York, 1969. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(21) Un rapport du Congressional Budget Office de 1986 \u00e9tablit que la marge b\u00e9n\u00e9ficiaire des soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;armement entre 1981 et 1985 \u00e9tait en moyenne de 23%, contre 10% en moyenne pour les soci\u00e9t\u00e9s civiles. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(22) Pour une explication originale du r\u00f4le du ph\u00e9nom\u00e8ne communiste dans l&rsquo;imaginaire et la n\u00e9vrose am\u00e9ricaines, voir \u00a0\u00bbRed Hunting in the Promised Land, Anticommunism and the Making of America\u00a0\u00bb, de Joel Kovel, Basic Book, 1994. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\tCopyright \u00a9 Euredit S.P.R.L.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTous droits de reproduction r\u00e9serv\u00e9s<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tR\u00e9alise par BelSpace.Net<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9tude historique et psycho-politique de la naissance et du d\u00e9veloppement du complexe militaro-industriel am\u00e9ricain. Son importance mythique. Sa situation pr\u00e9sente. Article de Philippe Grasset publi\u00e9 en f\u00e9vrier 1995.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[3124,3012,3125,34,3123],"class_list":["post-64950","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-analyse","tag-armement","tag-complexe","tag-grasset","tag-jsf-bush","tag-militaro-industriel"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64950","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64950"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64950\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":81869,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64950\/revisions\/81869"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64950"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64950"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64950"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}