{"id":64953,"date":"2001-05-31T00:00:00","date_gmt":"2001-05-31T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/05\/31\/modris-eksteins-le-sacre-du-printemps-1\/"},"modified":"2001-05-31T00:00:00","modified_gmt":"2001-05-31T00:00:00","slug":"modris-eksteins-le-sacre-du-printemps-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/05\/31\/modris-eksteins-le-sacre-du-printemps-1\/","title":{"rendered":"Modris Eksteins \u2013\u00a0<em>Le Sacre du printemps<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Une vision supra-historique de l&rsquo;Histoire<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ce livre, publi\u00e9 aux &Eacute;tats-Unis en 1989 et en France en 1991, est malheureusement \u00e9puis\u00e9 en France mais disponible dans sa version originale am\u00e9ricaine; pr\u00e9cision indispensable parce que, pour tout lecteur cultiv\u00e9 et qui veut disposer des \u00e9l\u00e9ments principaux et originaux pour comprendre l&rsquo;histoire de notre temps, le livre de Eksteins est quelque chose de compl\u00e8tement n\u00e9cessaire. (Mais une recherche de la version fran\u00e7aise chez les bouquinistes, par les canaux d&rsquo;Internet, vaut d&rsquo;\u00eatre faite.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Le sacre du printemps<\/em> se r\u00e9f\u00e8re, \u00e0 la fois historiquement et symboliquement, au ballet de Stravinski du m\u00eame nom; et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 sa premi\u00e8re parisienne de mai 1913, donn\u00e9e par les Ballets Russes de Diaghilev, avec comme danseur-\u00e9toile l&rsquo;\u00e9blouissant Nijinski. &laquo; <em>A Paris, l&rsquo;incertitude r\u00e8gne<\/em> &raquo;, \u00e9crit en 1913 Jacques-Emile Blanche, cit\u00e9 par Eksteins. Effectivement, la capitale, comme la France elle-m\u00eame, doute, s&rsquo;interroge sur son d\u00e9clin, r\u00e9fl\u00e9chit sur sa d\u00e9cadence, comme les Fran\u00e7ais semblent vou\u00e9s \u00e0 le faire quasi-\u00e9ternellement, &mdash; sans, pour cela, que s&rsquo;\u00e9teigne effectivement leur influence, au contraire comme si cette influence en \u00e9tait revigor\u00e9e. (La puissance fran\u00e7aise, par une sorte d&rsquo;influence \u00ab\u00a0en n\u00e9gatif\u00a0\u00bb, comme le n\u00e9gatif d&rsquo;une photo, n&rsquo;a-t-elle jamais un plus grand rayonnement qu&rsquo;\u00e0 la lumi\u00e8re diffuse d&rsquo;une soi-disant d\u00e9cadence ? Hypoth\u00e8se qui serait un paradoxe bien fran\u00e7ais, qui m\u00e9riterait quelque r\u00e9flexion.) Pendant ce temps, l&rsquo;Allemagne explose en une sorte d&rsquo;orgie int\u00e9rieure de modernisme, paradoxalement l\u00e0 aussi, au coeur d&rsquo;un empire qu&rsquo;on jugerait un peu vite et superficiellement comme r\u00e9actionnaire et archi-conservateur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Finalement, le Sacre de Stravinsky, avec le couple (au propre et au figur\u00e9) Diaghilev-Nijinski, est plus, dans sa signification artistique, le symbole de cette Allemagne exalt\u00e9e que de la France o&ugrave; il est cr\u00e9\u00e9. (Pourtant, c&rsquo;est la France qui gardera le souvenir du Sacre et Paris en reste l&rsquo;\u00e9crin. D&rsquo;ailleurs, c&rsquo;est bien cette r\u00e9f\u00e9rence que les traducteurs d&rsquo;Eksteins ont choisi pour son livre, le titre de l&rsquo;oeuvre de Stravinsky n&rsquo;appara&icirc;t pas dans le titre original.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces quelques remarques permettent de montrer \u00e9galement combien l&rsquo;oeuvre d&rsquo;analyse et d&rsquo;appr\u00e9ciation sensible de Eksteins est aussi, fondamentalement, envisag\u00e9e en fonction de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment capital de la culture, qui est per\u00e7u comme un r\u00e9v\u00e9lateur politique de premi\u00e8re importance des grands mouvements humains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La th\u00e8se de Eksteins est, principalement, que ce formidable, ce tragique et terrible \u00e9v\u00e9nement de la Grande Guerre ne fut pas du tout ce qu&rsquo;on en a fait. La Grande Guerre fut, pour l&rsquo;Allemagne, une sorte d&rsquo;accomplissement apocalyptique d&rsquo;une volont\u00e9 \u00e0 la fois culturelle et politique de rupture fondamentale et g\u00e9n\u00e9rale, d&rsquo;o&ugrave; aurait d&ucirc; sortir une civilisation nouvelle, une rupture qui m\u00e9langeait en une terrible explosion de fer et de feu le legs du pangermanisme et du <em>Kulturkampf<\/em> de Bismarck. Cette volont\u00e9 de rupture allemande s&rsquo;exprime dans une attention passionn\u00e9e apport\u00e9e \u00e0 tout ce qui est modernisme et r\u00e9volutionnaire dans les arts et les moeurs de ce d\u00e9but du XX\u00e8 si\u00e8cle (les homosexuels avaient leur association et leur place dans l&rsquo;Allemagne du <em>Reich<\/em> de Guillaume) ; parall\u00e8lement, les th\u00e8ses pr\u00e9datrices et \u00ab\u00a0supr\u00e9matistes\u00a0\u00bb du pangermanisme, plus fond\u00e9es sur la sup\u00e9riorit\u00e9 de la race allemande que sur la discrimination raciale, fournissent un terrifiant moteur de guerre et de destruction. Contre cette mar\u00e9e qui accueille avec une joie extraordinaire la nouvelle de la d\u00e9claration de guerre, \u00e0 l&rsquo;image du peuple allemand (jusqu&rsquo;aux socialistes inclus) qui ne laisse de choix \u00e0 l&rsquo;Empereur que de s&rsquo;y jeter, Eksteins place en priorit\u00e9 l&rsquo;Angleterre, d\u00e9fenderesse des valeurs bourgeoises. (Eksteins n&rsquo;accorde \u00e0 la France, dans la Grande Guerre, qu&rsquo;une place conceptuelle annexe, et ce pourrait \u00eatre, selon certains points de vue, la seule faiblesse de sa th\u00e8se. Comme si la France n&rsquo;avait pas fait cette guerre, elle qui y sacrifia plusieurs g\u00e9n\u00e9rations et y obscurcit son destin pour au moins un demi-si\u00e8cle ; ou bien, alors, la France fait-elle une autre guerre, en faisant la Grande Guerre ? Et, dans ce cas, la th\u00e8se de Eksteins qui fait peu de place \u00e0 la France est moins injustifi\u00e9e qu&rsquo;elle peut appara&icirc;tre \u00e0 certains.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De m\u00eame, la d\u00e9faite de 1918, avec ses ambigu\u00eft\u00e9s si bien relev\u00e9es d\u00e8s 1919 par Keynes (<em>Les Cons\u00e9quences \u00e9conomiques de la paix<\/em>) et 1920 par Bainville (<em>Les cons\u00e9quences politiques de la paix<\/em>), &mdash; cette d\u00e9faite ne fut-elle pas pour l&rsquo;Allemagne un motif suppl\u00e9mentaire d&rsquo;exaltation, d&rsquo;affirmation passionn\u00e9e de la diff\u00e9rence allemande, de sa puissance nullement r\u00e9duite ? Dans les attitudes, les jugements, les \u00e9crits passionn\u00e9ment nationalistes de ses intellectuels de cette p\u00e9riode (dont Thomas Mann, qui changea bien ensuite), on sent bien que l&rsquo;Allemand juge que le combat n&rsquo;est pas fini. (Hitler \u00e9crit <em>Mein Kampf<\/em> en 1923, cela ne doit vraiment rien au hasard.) Cette atmosph\u00e8re de 1918 \u00e0 1923-24 a \u00e9t\u00e9 analys\u00e9e avec attention par Henri Massis, dans son <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=163\"><em>D\u00e9fense de l&rsquo;Occident<\/em> (1926)<\/a>, o&ugrave; il constate l&rsquo;esprit enfi\u00e8vr\u00e9 et l&rsquo;ivresse des sentiments de l&rsquo;Allemagne vaincue, son refus d&rsquo;\u00eatre plus longtemps partie de l&rsquo;Europe, sa volont\u00e9 de se tourner vers l&rsquo;irrationalit\u00e9 orientale, sa volont\u00e9 de rupture plus forte que jamais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bri\u00e8vement, enfin, parce qu&rsquo;on ne peut trop s&rsquo;attarder \u00e0 ce livre qui m\u00e9riterait des pages et des pages de r\u00e9flexion, &mdash; quels sont les grands apports d&rsquo;Eksteins ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Il a su, encore mieux que les historiens classiques qui avaient d\u00e9j\u00e0 distingu\u00e9 comme facteur essentiel la filiation entre les deux Guerres mondiales, \u00e9tablir d&rsquo;un point de vue culturel et psychologique fondamental ce fait : la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale est enfant\u00e9e directement par la Grande Guerre, elle en est sa prog\u00e9niture par la culture et la vision du monde ; et alors, la Grande Guerre est l&rsquo;expression tragique et sublim\u00e9e d&rsquo;une nouvelle vision du monde, r\u00e9volutionnaire, chaotique, elle-m\u00eame tragique, et cette vision du monde accomplie dans le radicalisme confinant \u00e0 l&rsquo;extase ou \u00e0 la folie d&rsquo;une Allemagne surgie d&rsquo;un XIXe si\u00e8cle o&ugrave; tout se met en place pour ce destin terrible. Pour Eksteins, Hitler n&rsquo;est pas un accident ou le simple produit des crises allemandes des ann\u00e9es 1920 et 1930 mais l&rsquo;aboutissement d&rsquo;un processus n\u00e9 dans la deuxi\u00e8me partie du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Pour revenir \u00e0 la remarque d\u00e9j\u00e0 faite, Eksteins a, peut-\u00eatre plus indirectement et inconsciemment que de fa\u00e7on argument\u00e9e et logique, mis \u00e0 sa place r\u00e9elle la France, dans le concert europ\u00e9en de ces d\u00e9cennies, o&ugrave; la symphonie devient la cacophonie des nouvelles mesures du modernisme. L&rsquo;apparent d\u00e9clin\/d\u00e9cadence fran\u00e7aise face \u00e0 l&rsquo;Allemagne emport\u00e9e dans ses folles exaltations et \u00e0 l&rsquo;Angleterre repr\u00e9sentant la r\u00e9sistance du monde bourgeois, n&rsquo;est-il pas l&rsquo;in\u00e9vitable abstention de la mesure et de l&rsquo;\u00e9quilibre dans cette p\u00e9riode de d\u00e9mesure et de d\u00e9s\u00e9quilibre ? Cinquante ans plus tard, avec la France gaullienne ind\u00e9pendante et souveraine, face au Royaume-Uni et \u00e0 l&rsquo;Allemagne soumis au syst\u00e8me am\u00e9ricaniste, l&rsquo;id\u00e9e vaut d&rsquo;\u00eatre retenue. Ainsi, malgr\u00e9 l&rsquo;horrible d\u00e9faite de 1940 et Vichy, la France aurait \u00e9t\u00e9 le pays qui, au long d&rsquo;un si\u00e8cle de folie, et parce qu&rsquo;elle envisagea la Grande Guerre comme une bataille de d\u00e9fense de sa culture et de ses traditions plus que comme une bataille id\u00e9ologique, aurait le mieux tir\u00e9 son \u00e9pingle du jeu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; L&rsquo;historien Eksteins d\u00e9gage d&rsquo;une fa\u00e7on magistrale le poids de la culture, et de l&rsquo;art lui-m\u00eame, dans ces p\u00e9riodes de rupture, dans la politique et la conception nationale, dans l&rsquo;organisation et l&rsquo;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9, dans l&rsquo;\u00e9volution des psychologies. A la lumi\u00e8re de son travail, le XX\u00e8 si\u00e8cle, dans tous les cas sa partie jusqu&rsquo;en 1945, a une allure bien diff\u00e9rente que la vision conformiste qui nous en est g\u00e9n\u00e9ralement offerte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Eksteins donne une vision saisissante de la Grande Guerre, o&ugrave; l&rsquo;absurdit\u00e9 et la monstruosit\u00e9 de la boucherie des tranch\u00e9es prennent des couleurs nouvelles, transcend\u00e9es par l&rsquo;ivresse et l&#8217;emportement initiaux, puis transform\u00e9es par l&rsquo;\u00e9volution incroyable des mentalit\u00e9s et des psychologies. Ce n&rsquo;est pas un monde ou une civilisation qui disparaissent ; ce monde et cette civilisation sont litt\u00e9ralement hach\u00e9s, broy\u00e9s, pulv\u00e9ris\u00e9s, ils disparaissent et se volatilisent corps et bien sans qu&rsquo;on sache s&rsquo;ils ont m\u00e9rit\u00e9 ce destin. Ainsi la Grande Guerre est-elle le conflit d&rsquo;une rupture absolument sans exemple, qui va introduire le d\u00e9sordre et l&rsquo;instabilit\u00e9, et dont, finalement, nous sommes encore comptables. Ainsi l&rsquo;historien assigne-t-il <em>de facto<\/em> sa place \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement : la Grande Guerre est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement fondamental de la rupture de l&rsquo;\u00e8re moderne, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement fondamental du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Le Sacre du printemps, 494 pages, Plon, Paris 1991. En version am\u00e9ricaine originale: The Great War and the Birth of the modern Age, Highton Mifflin Co, Boston, USA, 1989.<\/em><\/strong><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une vision supra-historique de l&rsquo;Histoire Ce livre, publi\u00e9 aux &Eacute;tats-Unis en 1989 et en France en 1991, est malheureusement \u00e9puis\u00e9 en France mais disponible dans sa version originale am\u00e9ricaine; pr\u00e9cision indispensable parce que, pour tout lecteur cultiv\u00e9 et qui veut disposer des \u00e9l\u00e9ments principaux et originaux pour comprendre l&rsquo;histoire de notre temps, le livre de&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[2748,3065,2651,3181,2891,2645,2633,3183,3180,3178,3182,3177,3179],"class_list":["post-64953","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notre-bibliotheque","tag-allemagne","tag-bismarck","tag-du","tag-eksteins","tag-grande","tag-guerre","tag-guillaume","tag-ii","tag-modris","tag-printemps","tag-reich","tag-sacre","tag-stravinsky"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64953","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64953"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64953\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64953"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64953"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64953"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}