{"id":64969,"date":"2002-02-24T00:00:00","date_gmt":"2002-02-24T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/02\/24\/relire-les-memoires-de-guerre-de-de-gaulle\/"},"modified":"2002-02-24T00:00:00","modified_gmt":"2002-02-24T00:00:00","slug":"relire-les-memoires-de-guerre-de-de-gaulle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/02\/24\/relire-les-memoires-de-guerre-de-de-gaulle\/","title":{"rendered":"Relire les <em>M\u00e9moires de guerre<\/em> de De Gaulle"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">Relire les <em>M\u00e9moires de guerre<\/em> de De Gaulle<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous compl\u00e9tons un texte r\u00e9cemment publi\u00e9, le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=159\">24 janvier 2002<\/a>, dans notre rubrique <em>Notes de lecture<\/em> par un texte de relecture et d&rsquo;interpr\u00e9tations des <em>M\u00e9moires<\/em> du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, essentiellement les <em>M\u00e9moires de guerre<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire un texte d&rsquo;analyse de la position politique et de l&rsquo;attitude psychologique du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle durant la guerre. On voit avec ce texte que nous accordons la place essentielle aux rapports entre de Gaulle et les Anglo-Saxons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est int\u00e9ressant de noter que, le plus souvent, la position et la politique de De Gaulle sont appr\u00e9ci\u00e9es en fonction de son r\u00f4le dans la guerre, vis-\u00e0-vis des Anglo-Saxons certes mais surtout vis-\u00e0-vis des Allemands et vis-\u00e0-vis de Vichy. Ce qui para&icirc;t ressortir de la simple logique est en fait extr\u00eamement contestable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On trouve un exemple r\u00e9cent du cas dans une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e sur de Gaulle r\u00e9alis\u00e9e par Jean Lacouture, auteur d&rsquo;une biographie du g\u00e9n\u00e9ral parue au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Dans l&rsquo;\u00e9pisode &laquo; <em>De Gaulle ou l&rsquo;\u00e9ternel d\u00e9fi,<\/em> &mdash; <em>Le Rebelle, 1940-45<\/em> &raquo;, rediffus\u00e9 depuis le d\u00e9but f\u00e9vrier avec le reste de la s\u00e9rie sur la cha&icirc;ne t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e <em>Odyss\u00e9e<\/em>, on nous pr\u00e9sente de Gaulle \u00e0 Londres dans une perspective id\u00e9ologique tr\u00e8s franco-fran\u00e7aise, c&rsquo;est-\u00e0-dire essentiellement en fonction de ses rapports avec Vichy (avec P\u00e9tain, aussi), et donc dans le seul cadre de la guerre contre l&rsquo;Allemagne. Certes, il s&rsquo;agit d&rsquo;une partie de la vie de De Gaulle, de sa carri\u00e8re et de sa bataille politiques, mais il nous semble fallacieux ou erron\u00e9 d&rsquo;identifier cet aspect avec un titre (&laquo; <em>Le rebelle, 1940-45<\/em> &raquo;) et une pr\u00e9sentation (images, t\u00e9moignages de la p\u00e9riode, etc) qui recouvrent toute la p\u00e9riode de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, comme si cette p\u00e9riode \u00e9tait effectivement caract\u00e9ristique de cette seule perspective id\u00e9ologique. Un autre \u00e9pisode de la s\u00e9rie (&laquo; <em>Orages sur l&rsquo;Atlantique<\/em> &raquo;) pr\u00e9sentant les relations entre de Gaulle et les Am\u00e9ricains ne corrige pas cette impression, ces relations \u00e9tant consid\u00e9r\u00e9es d&rsquo;une fa\u00e7on strictement ind\u00e9pendantes de la position de De Gaulle \u00e0 Londres et des batailles qu&rsquo;il a du mener dans ce cadre g\u00e9n\u00e9ral, de la force paradoxale qu&rsquo;il a su tirer de sa solitude, et au nom de quoi, tout cela nous paraissant le plus int\u00e9ressant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le paradoxe de l&rsquo;orientation suivie par cette \u00e9mission (<em>Le rebelle, 1940-45<\/em>), la fa\u00e7on dont elle nous para&icirc;t peu conforme, est qu&rsquo;elle est contredite d\u00e8s ses d\u00e9buts par une citation in\u00e9dite de De Gaulle, donn\u00e9e par Maurice Schuman. Cela se passe \u00e0 la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1940. Apr\u00e8s avoir annonc\u00e9 la r\u00e9sistance victorieuse des Anglais lors de la Bataille d&rsquo;Angleterre, puis l&rsquo;attaque allemande en Russie et l&rsquo;entr\u00e9e en guerre des USA, de Gaulle conclut : &laquo; <em>Cette guerre est une guerre mondiale. C&rsquo;est donc un probl\u00e8me r\u00e9solu <\/em>(c&rsquo;est-\u00e0-dire : la d\u00e9faite de l&rsquo;Allemagne est in\u00e9luctable). <em>Il faut donc faire passer du bon c\u00f4t\u00e9 la France et non les Fran\u00e7ais.<\/em> &raquo; A partir de l\u00e0, la politique de De Gaulle est trac\u00e9e : \u00ab\u00a0se battre\u00a0\u00bb contre les alli\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire les Anglo-Saxons, pour que la France occupe dans la coalition, au bon moment, une place qui lui garantisse une position minimale de puissance dans l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. C&rsquo;est ce qu&rsquo;il fera pendant toute la guerre, notamment lors de son s\u00e9jour \u00e0 Londres, et la guerre contre l&rsquo;Allemagne et les rapports avec Vichy et la R\u00e9sistance ne seront que secondaires, &ndash; des moyens pour d\u00e9velopper cette lutte pour la France de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre. Cette situation donne une perspective prodigieuse sur ce que peut \u00eatre l&rsquo;action d&rsquo;un esprit haut dans la confusion de la guerre, la fa\u00e7on que cet esprit a de distinguer l&rsquo;essentiel et de le s\u00e9parer de l&rsquo;accessoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>[Le texte que nous pr\u00e9sentons ci-dessous a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans <em>de defensa<\/em>, Volume 17 n&deg;09, rubrique <em>Analyse<\/em>. Comme on le lit \u00e9galement, ce texte fait partie du corps g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;un projet de livre d&rsquo;analyse historique et politique dont nos lecteurs ont d\u00e9j\u00e0 eu vent au moins \u00e0 une occasion sur notre site, avec la recension d&rsquo;un livre de <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=146\">Frances Stonor Saunders<\/a>. Nous avons r\u00e9alis\u00e9 cette analyse et ces r\u00e9flexions, comme nous l&rsquo;indiquons dans le texte, \u00e0 partir d&rsquo;une relecture des <em>M\u00e9moires de guerre<\/em> figurant dans les oeuvres de Charles de Gaulle, publi\u00e9es dans un volume de la biblioth\u00e8que de La Pl\u00e9iade, en avril 2001]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>_______________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\">L&rsquo;homme de Londres<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous allons d\u00e9velopper et approfondir notre r\u00e9flexion autour d&rsquo;un personnage, sans pr\u00e9tendre une seconde \u00e0 la rigueur historique dans ce que la rigueur historique peut en appeler \u00e0 l&rsquo;esprit scientifique, mais en c\u00e9dant plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;analyse de la psychologie ; un personnage entour\u00e9 de d\u00e9f\u00e9rences et de d\u00e9votions diverses comme l&rsquo;est une ic\u00f4ne, accompagn\u00e9 de haines diverses, certaines rentr\u00e9es, certaines recuites, certaines palpables ; un personnage \u00e0 la fois incontestable et objet de toutes les contestations, par cons\u00e9quent un personnage paradoxal, objet et inspiration \u00e0 la fois de pol\u00e9miques et d&rsquo;hagiographies, appr\u00e9ci\u00e9 comme un homme de tradition, un rebelle, un conservateur et un progressiste, et tout cela d&rsquo;un seul souffle ; en plus, ce personnage qui para&icirc;t si compl\u00e8tement entour\u00e9, adul\u00e9, objet de tous les jugements, et qui pourtant, par-dessus tout, semble \u00e0 la fois passionn\u00e9 et indiff\u00e9rent, et qui s&rsquo;av\u00e8re extraordinairement solitaire (&laquo; <em>Dans le tumulte des hommes et des \u00e9v\u00e9nements, la solitude \u00e9tait ma tentation. Maintenant, elle est mon amie.<\/em> &raquo;).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a chez Charles de Gaulle une sorte d&rsquo;ignorance par nature des ragots et des insinuations, m\u00eame des mieux intentionn\u00e9s et des plus inform\u00e9s, comme s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment du monde commun. Comme tous ceux de son esp\u00e8ce, effectivement, il se taille un monde \u00e0 sa mesure. Tout se passe comme si peu importait tout le reste parce que cela ne compte pas, et c&rsquo;est un peu le fait pour les gens de son type. Observant et \u00e9coutant Charles de Gaulle parler de tout cela qui fait l&rsquo;histoire o&ugrave; il eut \u00e0 faire, et de lui-m\u00eame selon ce qu&rsquo;il est, c&rsquo;est-\u00e0-dire selon le constat qu&rsquo;il est lui-m\u00eame la France et rien d&rsquo;autre, et pas moins que \u00e7a, on mesure qu&rsquo;il reste aux ragots et aux accusations \u00e0 \u00eatre ce qu&rsquo;il est in\u00e9vitable qu&rsquo;ils soient, &ndash; peccadilles et billeves\u00e9es au bout du compte, l&rsquo;\u00e9cume des jours et rien d&rsquo;autre. Le d\u00e9tachement de cet homme des accidents de la politique est stup\u00e9fiant. Il \u00e9crit comme si l&rsquo;\u00e9vidence guidait sa plume, et comme si la conviction la rythmait. On constate une certaine impossibilit\u00e9 \u00e0 le critiquer, \u00e0 examiner son cas, par cons\u00e9quent \u00e0 le juger, d&rsquo;autant mieux qu&rsquo;on sent chez lui \u00e0 la fois une insensibilit\u00e9 et une indiff\u00e9rence aux choses de la vanit\u00e9, qui sont pour lui du temps perdu. Cet homme n&rsquo;est ni orgueilleux ni sup\u00e9rieur, pas vraiment le temps pour cela. Il reste \u00e0 ceux qui y tiennent \u00e0 l&rsquo;invectiver, \u00e0 l&rsquo;accabler, \u00e0 le condamner, \u00e9ventuellement \u00e0 le condamner sans preuves, sous le pr\u00e9texte d&rsquo;une vanit\u00e9 monstrueuse. Cela s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 lu. On garde un go&ucirc;t de cendre au bout du compte et l&rsquo;on n&rsquo;a pas, \u00e0 agir ainsi, la sensation d&rsquo;avoir progress\u00e9 mais plut\u00f4t d&rsquo;avoir r\u00e9gl\u00e9 un compte. C&rsquo;est une affaire personnelle. Ici n&rsquo;est pas le propos.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Son d\u00e9sint\u00e9r\u00eat pour le sort de la guerre&#8230;<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Venons-en \u00e0 notre affaire historique, qui concerne essentiellement, voire exclusivement le de Gaulle des <em>M\u00e9moires de guerre<\/em>, pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, \u00e0 Londres et \u00e0 Alger. Le personnage a sa place dans son \u00e9poque et il y laisse une marque puissante, tout le monde s&rsquo;accorde l\u00e0-dessus ; certains pour chanter l&rsquo;importance de la marque qu&rsquo;il laisse dans l&rsquo;\u00e9poque, d&rsquo;autres pour s&rsquo;en gausser. Il laisse effectivement une marque dans l&rsquo;\u00e9poque et c&rsquo;est pour mieux en prendre le contre-pied.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De Gaulle, \u00e0 Londres puis, ensuite, \u00e0 Alger, semble compl\u00e8tement d\u00e9tach\u00e9 de la guerre mondiale. Le sort des armes lui para&icirc;t indiff\u00e9rent d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale. (Cela explique notamment son peu d&rsquo;influence sur les \u00e9v\u00e9nements strat\u00e9giques en g\u00e9n\u00e9ral, ce qui sera identifi\u00e9 par ses d\u00e9tracteurs, dont notamment Jacques Laurent dans son <em>Mauriac sous de Gaulle<\/em>, comme le signe \u00e9vident de son insignifiance dans la politique de la guerre. Mais c&rsquo;est juger de De Gaulle avec le prisme anglo-saxon, essentiellement am\u00e9ricain. Tout est l\u00e0, ou plut\u00f4t, rien ne s&rsquo;y trouve.) On dirait que de Gaulle a compris, comme d&rsquo;instinct et par une intuition imp\u00e9rative, que la pi\u00e8ce est jou\u00e9e, d\u00e8s cette ann\u00e9e 1941 o&ugrave; l&rsquo;Am\u00e9rique entre en guerre, et que son r\u00f4le \u00e0 lui va \u00eatre de tirer l&rsquo;\u00e9pingle de la France du jeu, dans cet instant-charni\u00e8re de l&rsquo;histoire o&ugrave; les deux pan-expansionnismes se succ\u00e8dent, le pan-am\u00e9ricanisme apr\u00e8s le pangermanisme. Aussi, lui importe d&rsquo;abord la place qu&rsquo;il va tenir, non pas face \u00e0 l&rsquo;ennemi commun qui s&rsquo;effondre dans l&rsquo;apocalypse du Reich hitl\u00e9rien, mais face \u00e0 la nouvelle puissance qui s&rsquo;installe. Son indiff\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du sort g\u00e9n\u00e9ral des armes n&rsquo;a d&rsquo;\u00e9gal que son int\u00e9r\u00eat manoeuvrier, pressant, souvent cynique, pour le sort des armes fran\u00e7aises dans le contexte. Ses pages des <em>m\u00e9moires de guerre<\/em> sont pleines du bruit de la bataille qu&rsquo;il conduit au nom de la France, pour affirmer la France contre le pan-expansionnisme am\u00e9ricain qui s&rsquo;installe bruyamment et prend ses aises, &ndash; celui-l\u00e0, on le conna&icirc;t. Dans cette bataille, si l&rsquo;on va au d\u00e9tail on trouve de tout, l&rsquo;intrigue politique, la manoeuvre, la d\u00e9cision impitoyable, l&rsquo;attitude injuste, voire la fourberie, toutes ces choses qui sont sorties pour nourrir l&rsquo;acte d&rsquo;accusation contre de Gaulle. A nouveau, ce n&rsquo;est pas notre propos. Il nous importe de reconna&icirc;tre dans la d\u00e9marche de De Gaulle cette capacit\u00e9 fran\u00e7aise \u00e0 rassembler les facteurs, humains et autres, pour les mettre dans les structures naturelles, et renforcer celles-ci qui sont seules capable de r\u00e9sister aux pressions d\u00e9structurantes qui s&rsquo;exercent de fa\u00e7on d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e et \u00e0 puissance d\u00e9couverte depuis l&rsquo;arriv\u00e9e aux affaires du pan-expansionnisme am\u00e9ricaniste. C&rsquo;est une capacit\u00e9 int\u00e9grationniste qui a la beaut\u00e9 des choses harmonieuses et cr\u00e9e les \u00e9quilibres historiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les Am\u00e9ricains, les vrais de vrai am\u00e9ricanistes, les pan-expansionnistes, ceux-l\u00e0 ont compris \u00e0 qui ils ont affaire. Roosevelt ne passe rien \u00e0 de Gaulle. Il favorise syst\u00e9matiquement les autres, P\u00e9tain, Giraud, jusqu&rsquo;\u00e0 un Le Troquer ressorti de la naphtaline, parce qu&rsquo;il devine qu&rsquo;il a en de Gaulle l&rsquo;adversaire le plus coriace, qu&rsquo;il n&rsquo;arrivera pas \u00e0 l&rsquo;amener \u00e0 composition, notamment qu&rsquo;il n&rsquo;arrivera ni \u00e0 l&rsquo;acheter ni \u00e0 le mettre \u00ab\u00a0sous influence\u00a0\u00bb (en m\u00eame temps), \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine, que c&rsquo;est une question de personne. M\u00eame lorsque Giraud s&rsquo;efface, sympathique culotte de peau \u00e9gar\u00e9e dans les politiques, Roosevelt continue \u00e0 jouer contre de Gaulle. Les id\u00e9es les plus radicales, voire les plus grotesques, sont jet\u00e9es dans la m\u00eal\u00e9e. Que ce soit la reconstitution de la IIIe R\u00e9publique morte en juin 1940 avec la tentative apr\u00e8s le 6 juin 1944 de reconstituer l&rsquo;Assembl\u00e9e Nationale de 1940 qui avait investi le Mar\u00e9chal, que ce soit le projet g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;imposer une administration militaire alli\u00e9e (l&rsquo;AMGOT) qui aurait fait de la France un pays occup\u00e9 militairement, &ndash; tout mais pas de Gaulle et tout contre de Gaulle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un autre point de vue est effectivement de voir dans de Gaulle cet homme acharn\u00e9 \u00e0 contrecarrer les alliances sur lesquelles la France ayant enfin compris qu&rsquo;elle est rentr\u00e9e dans le rang devrait naturellement s&rsquo;appuyer, et sur la meilleure, la plus grande d&rsquo;entre elles, sur l&rsquo;alliance am\u00e9ricaine. De ce point de vue, de Gaulle est consid\u00e9r\u00e9 comme un intrigant, comme un utopiste tordu, un d\u00e9mocrate douteux et un dictateur \u00e0 peine dissimul\u00e9, un aventurier, un ambitieux, un g\u00e9n\u00e9ral factieux, un nouveau Boulanger sans le charme de l&rsquo;intrigue romanesque, charg\u00e9 en plus de cette stup\u00e9fiante pr\u00e9tention \u00e0 incarner la France. Les \u00e9pith\u00e8tes, les sarcasmes fusent. Comme leurs alli\u00e9s fran\u00e7ais anti-gaullistes, Churchill et FDR ricanent en invoquant Jeanne d&rsquo;Arc. Soit. Ici, l&rsquo;argument et la tentative de d\u00e9monstration le c\u00e8dent au choix explicit\u00e9 par la caricature. Il s&rsquo;agit alors, pour en juger, de consid\u00e9rer le choix de ce camp (l&rsquo;anglo-saxon) et d&rsquo;appr\u00e9cier tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment o&ugrave; nous ont conduit Churchill et FDR, et cela, certes, pour ce qui vaut pour la France, mais aussi pour le Royaume-Uni, pour le monde en g\u00e9n\u00e9ral, la fa\u00e7on dont le monde fonctionne dans cette fin de si\u00e8cle\/d\u00e9but de si\u00e8cle enti\u00e8rement color\u00e9e aux couleurs du pan-expansionnisme am\u00e9ricaniste, la fa\u00e7on dont le d\u00e9sordre y a \u00e9t\u00e9 install\u00e9 au nom des int\u00e9r\u00eats \u00e0 courte vue et sous le vernis d&rsquo;une rh\u00e9torique pompeuse, pr\u00e9tentieuse et d&rsquo;un ennui sans fin. Enfin, c&rsquo;est Anthony Eden qui, en 1945, pense juste \u00e0 ce propos, et pense en vrai Anglais, et cela de cette fa\u00e7on que rapporte l&rsquo;historien John Charmley, en 1994 (dans son livre <em>Churchill&rsquo;s Grand Alliance<\/em>) : &laquo; <em>When tasked by Churchill in November 1942 with being stubborn and ungrateful to allies to whom he owed everything, the great Frenchman replied that it was precisely because he had nothing save his independence and integrity left that he exercised them both so often. Eden was correct to wonder whether the British could not have learned something from de Gaulle.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">L&rsquo;indulgence pour les hommes, contre les syst\u00e8mes<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Quel est le myst\u00e8re (le Myst\u00e8re) de cet homme? Revenons l\u00e0-dessus et affirmons-le avec la plus grande force : la d\u00e9faite de l&rsquo;ennemi n&rsquo;importe pas essentiellement jusqu&rsquo;\u00e0 faire l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;elle importe peu \u00e0 de Gaulle ; par contre, la place des armes de la France dans la victoire alli\u00e9e, voil\u00e0 l&rsquo;essentiel. On lit \u00e0 plusieurs reprises, dans les <em>M\u00e9moires de guerre<\/em> sur la p\u00e9riode d&rsquo;apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, le souhait \u00e0 peine dissimul\u00e9, et d&rsquo;un cynisme presque candide, lui aussi \u00e0 peine dissimul\u00e9, que la bataille ultime s&rsquo;allonge le plus possible pour que les arm\u00e9es fran\u00e7aises, en pleine reconstitution, aient une place de plus en plus substantielle dans le dispositif alli\u00e9, et, par cons\u00e9quent, la France dans le dispositif politique qui va d\u00e9cider du sort de l&rsquo;Europe. (Voir les <em>M\u00e9moires de guerre<\/em>, \u00e9ditions de La Pl\u00e9iade, page 614 : &laquo; <em>Que la guerre d&ucirc;t se poursuivre, c&rsquo;\u00e9tait assur\u00e9ment douloureux sous le rapport des pertes, des dommages, des d\u00e9penses que nous, Fran\u00e7ais, aurions encore \u00e0 supporter. Mais, \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur de la France, &mdash; lequel est tout autre chose que l&rsquo;avantage imm\u00e9diat des Fran\u00e7ais, &mdash; je ne le regrettais pas. Car, les combats se prolongeant, notre concours serait n\u00e9cessaire dans la bataille du Rhin et du Danube, comme \u00e7&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 le cas en Afrique et en Italie. Notre rang dans le monde, et, plus encore, l&rsquo;opinion que notre peuple aurait de lui-m\u00eame pour de longues g\u00e9n\u00e9rations en d\u00e9pendaient essentiellement<\/em> &raquo; ; ou encore, page 725 : &laquo; <em>C&rsquo;est \u00e0 mon retour de Russie, au milieu du mois de d\u00e9cembre <\/em>[1944], <em>que m&rsquo;appara&icirc;t l&rsquo;\u00e9preuve morale travers\u00e9e par notre arm\u00e9e d&rsquo;Alsace. J&rsquo;en suis soucieux mais non surpris. Sachant de quelle \u00e9nergie guerri\u00e8re sont capables les Allemands, je n&rsquo;ai jamais dout\u00e9 qu&rsquo;ils sauraient, pendant des mois encore, tenir en \u00e9chec les Occidentaux. Il me faut m\u00eame ajouter qu&rsquo;au point de vue national, je ne d\u00e9plore gu\u00e8re ces d\u00e9lais, o&ugrave; s&rsquo;accroissent dans la coalition l&rsquo;importance et le poids de la France.<\/em> &raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;homme, le g\u00e9n\u00e9ral, ne s&rsquo;int\u00e9resse pas au sort de la guerre elle-m\u00eame, dont il sait bien qu&rsquo;il est r\u00e9gl\u00e9. Seul l&rsquo;int\u00e9resse le sort de la France dans le cours de la guerre. Il a, pour soutenir sa qu\u00eate, pour lui donner toute la force possible, un outil dont il use \u00e0 merveille, qui est la souverainet\u00e9, que seul de Gaulle semble capable d&rsquo;utiliser avec une telle efficacit\u00e9. A l&rsquo;aide de la souverainet\u00e9, se dit-on, de Gaulle restaure le rang de la France. Est-ce bien cela ? C&rsquo;est bien plus que cela. La souverainet\u00e9 est bien plus qu&rsquo;un outil, c&rsquo;est un principe, une conviction fondamentale, qui conduit et enl\u00e8ve, et \u00e9l\u00e8ve la pens\u00e9e et l&rsquo;action de De Gaulle en lui donnant sa l\u00e9gitimit\u00e9. De Gaulle &laquo; <em>n&rsquo;a que cela<\/em> &raquo;, comme nous dit Eden, et cela c&rsquo;est la souverainet\u00e9 (ou l&rsquo;ind\u00e9pendance, peu importe). Eh bien, il nous faut aller au-del\u00e0, plac\u00e9 devant ce qui devrait nous para&icirc;tre un myst\u00e8re et qui ne l&rsquo;est plus aussit\u00f4t, et dont nous avons l&rsquo;\u00e9cho jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui. De Gaulle devient un symbole, et ce n&rsquo;est pas seulement le symbole de la France. Il devient \u00e0 juste titre un symbole universel, arm\u00e9 d&rsquo;une foi exceptionnelle dans le principe dont il s&rsquo;est arm\u00e9. Qu&rsquo;est-ce qui fait qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui m\u00eame, un tiers de si\u00e8cle apr\u00e8s sa mort, des hommes aussi diff\u00e9rents que le g\u00e9n\u00e9ral russe Lebed, le nouveau pr\u00e9sident yougoslave Kustonica, le commandant Massoud, l&rsquo;Afghan assassin\u00e9 depuis, interrog\u00e9s \u00e0 des ann\u00e9es-lumi\u00e8re de diff\u00e9rence, dans des circonstances qui n&rsquo;ont rien de commun, qu&rsquo;est-ce qui fait qu&rsquo;interrog\u00e9s sur l&rsquo;homme qu&rsquo;ils veulent comme mod\u00e8le ils r\u00e9pondent tous, sans h\u00e9sitation, de Gaulle ? Le de Gaulle de ces ann\u00e9es-l\u00e0, et le de Gaulle que de Gaulle ensuite ne trahit jamais, c&rsquo;est l&rsquo;homme qui s&rsquo;affirme d&rsquo;instinct, presque inconsciemment et avec une force de conviction simplement prodigieuse, pour la souverainet\u00e9 et contre les syst\u00e8mes, pour ce que la souverainet\u00e9 pr\u00e9sente de l\u00e9gitimit\u00e9 dans la mesure o&ugrave; elle t\u00e9moigne d&rsquo;une situation collective naturelle et historique, contre l&rsquo;ill\u00e9gitimit\u00e9 fonci\u00e8re des syst\u00e8mes organis\u00e9s par la pression de la force et l&rsquo;artifice de la construction de l&rsquo;esprit. (Syst\u00e8me : &laquo; <em>Ensemble organis\u00e9 d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments intellectuels<\/em> &raquo;, ou encore &laquo; <em>Ensemble de pratiques, de m\u00e9thodes et d&rsquo;institutions<\/em> &raquo;.) De Gaulle repr\u00e9sente une l\u00e9gitimit\u00e9 historique contre laquelle la rouerie politicienne et la force m\u00e9prisante de Roosevelt, les manoeuvres tonitruantes et cousues de fil blanc de Churchill ne font pas le poids. C&rsquo;est une singuli\u00e8re revanche du discernement de l&rsquo;esprit sur l&rsquo;esprit de la force.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;instinct et dans toutes les circonstances, de Gaulle d\u00e9signe le syst\u00e8me comme premier coupable, et coupable d&rsquo;une autre substance que le reste. Les hommes entra&icirc;n\u00e9s par le syst\u00e8me ont droit \u00e0 toute son indulgence. Ses <em>m\u00e9moires de guerre<\/em> sont farcies de remarques et de descriptions des plus grands collaborateurs fran\u00e7ais, toutes, absolument toutes soulign\u00e9es d&rsquo;un trait d&rsquo;indulgence qui colore d\u00e9finitivement le jugement. Pucheu (&laquo; <em>Il meurt courageusement, commandant lui-m\u00eame : \u00ab\u00a0Feu !\u00a0\u00bb au peloton d&rsquo;ex\u00e9cution.<\/em> &raquo;), Laval (&laquo; <em>Laval avait jou\u00e9. Il avait perdu. Il eut le courage d&rsquo;admettre qu&rsquo;il r\u00e9pondait des cons\u00e9quences. Sans doute, dans son gouvernement, d\u00e9ployant les ressorts de la ruse, tous les ressorts de l&rsquo;obstination chercha-t-il \u00e0 servir son pays. Que cela lui soit laiss\u00e9 ! &raquo;), le Mar\u00e9chal dont il loue &laquo; la sagesse<\/em> &raquo; d&rsquo;avoir d\u00e9cid\u00e9 de se taire \u00e0 son proc\u00e8s et \u00e0 qui il est r\u00e9solu &laquo; <em>d&rsquo;\u00e9viter les insultes<\/em> &raquo;, Darnand enfin &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sur le chef de la Milice, de Gaulle ne tarit pas d&rsquo;\u00e9loges individuels \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la condamnation des actes : &laquo; <em>Ce que le national-socialisme comportait de doctrinal avait assur\u00e9ment s\u00e9duit l&rsquo;id\u00e9ologie de Darnand, exc\u00e9d\u00e9 de la bassesse et de la mollesse ambiantes. Mais surtout, \u00e0 cet homme de main et de risque, la collaboration \u00e9tait apparue comme une passionnante aventure qui, par l\u00e0 m\u00eame, justifiait toutes les audaces et les moyens. Il en e&ucirc;t, \u00e0 l&rsquo;occasion, courut d&rsquo;autres en sens oppos\u00e9s. A preuve, les exploits accomplis par lui, au commencement de la guerre, \u00e0 la t\u00eate des groupes francs. A preuve, aussi, le fait que, portant d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;uniforme allemand et couvert du sang des combattants de la R\u00e9sistance, il m&rsquo;avait fait transmettre sa demande de rejoindre la France Libre.<\/em> &raquo; Puis de Gaulle encha&icirc;ne sur cette phrase, et c&rsquo;est l\u00e0 que nous voulons nous arr\u00eater plus pr\u00e9cis\u00e9ment : &laquo; <em>Rien, mieux que la conduite de ce grand d\u00e9voy\u00e9 de l&rsquo;action, ne d\u00e9montrait la forfaiture d&rsquo;un r\u00e9gime qui avait d\u00e9tourn\u00e9 de la patrie des hommes faits pour la servir.<\/em> &raquo; Voil\u00e0 montr\u00e9e et d\u00e9montr\u00e9e la tendance de De Gaulle de s\u00e9parer les hommes des syst\u00e8mes qui les corrompent, qui les d\u00e9voient, qui d\u00e9tournent les meilleurs de leurs tendances naturelles de servir les causes les plus nobles. Au travers des jugements divers qu&rsquo;on a \u00e9voqu\u00e9s, le chef de la France Libre montre sa compr\u00e9hension et sa mesure de la force d&rsquo;une structure artificielle, de la pression forcen\u00e9e qu&rsquo;elle exerce, le montage implicite qu&rsquo;elle fait d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 fabriqu\u00e9e, et comment tout cela parvient \u00e0 tromper les meilleurs puis \u00e0 les encha&icirc;ner. M\u00eame le Mar\u00e9chal, m\u00eame Laval, pourtant les ordonnateurs du syst\u00e8me, sont \u00e9pargn\u00e9s pour le fondamental, et m\u00eame \u00e0 eux il est accord\u00e9 la gr\u00e2ce de la faillibilit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre humain, de l&rsquo;explication de la circonstance, de la marge imperceptible entre le crime et le sacrifice dans les moments supr\u00eames.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est inutile de faire un mauvais proc\u00e8s \u00e0 de Gaulle et de repartir sur les voies du d\u00e9bat autour de Vichy, de la R\u00e9sistance, etc. La tendance que nous identifions vaut pour d&rsquo;autres, sans liens avec les querelles sans fin faites aux Fran\u00e7ais par les Fran\u00e7ais. Lorsqu&rsquo;il trace ce tableau d&rsquo;Eisenhower, en r\u00e9alit\u00e9 il le d\u00e9tache irr\u00e9sistiblement des pesanteurs du syst\u00e8me (pan-am\u00e9ricaniste, rooseveltien) dont Eisenhower d\u00e9pend pour mieux le distinguer au travers de ses qualit\u00e9s humaines, comme ami de la France, comme seuls des Am\u00e9ricains savent \u00eatre amis de la France, comme on est ami d&rsquo;une collectivit\u00e9 qui marque l&rsquo;Histoire par sa volont\u00e9 d&rsquo;affirmer la souverainet\u00e9 et la l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;un groupe humain enracin\u00e9 dans l&rsquo;Histoire : &laquo; <em>Pourtant, s&rsquo;il <\/em>[Eisenhower] <em>se laissa aller \u00e0 soutenir quelquefois les pr\u00e9textes qui tendaient \u00e0 nous <\/em>[Fran\u00e7ais] <em>effacer, je puis affirmer qu&rsquo;il le fit sans conviction. Je le vis m\u00eame s&rsquo;incliner devant mes propres interventions \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de sa strat\u00e9gie chaque fois que j&rsquo;y fus conduit par l&rsquo;int\u00e9r\u00eat national. Au fond, ce grand soldat ressentait, \u00e0 son tour, la sympathie myst\u00e9rieuse qui, depuis tant\u00f4t deux si\u00e8cles, rapprochait son pays du mien dans les grands drames du monde.<\/em> &raquo; La chaleur de De Gaulle \u00e0 l&rsquo;endroit d&rsquo;Eisenhower ne se d\u00e9mentit jamais. En d\u00e9crivant l&rsquo;action de De Gaulle \u00e0 la conf\u00e9rence de Paris de mai 1960, r\u00e9union qui se termina par la violente pol\u00e9mique de l&rsquo;U-2, le g\u00e9n\u00e9ral Vernon Walters, interpr\u00e8te d&rsquo;Eisenhower, notait : &laquo; <em>J&rsquo;ai accompagn\u00e9 de nombreux dignitaires am\u00e9ricains dans des rencontres avec de Gaulle ; les deux seuls avec lesquels de Gaulle consentait \u00e0 parler s\u00e9rieusement \u00e9taient le G\u00e9n\u00e9ral Eisenhower et le gouverneur Harriman. Mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 Eisenhower qu&rsquo;il montra une r\u00e9elle affection.<\/em> &raquo; Walters d\u00e9crit les diverses interventions imp\u00e9ratives de De Gaulle pendant la conf\u00e9rence, tendant \u00e0 contrecarrer le pi\u00e8ge o&ugrave; Khrouchtchev avait voulu enfermer Eisenhower. Lorsque Eisenhower quitta l&rsquo;Elys\u00e9e le dernier jour de la conf\u00e9rence, il s&rsquo;installa au c\u00f4t\u00e9 de Walters dans sa voiture officielle et lui dit, encore \u00e9mu, parlant de De Gaulle : &laquo; <em>He&rsquo;s quite a guy.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">De Gaulle, \u00ab\u00a0rebelle\u00a0\u00bb traditionaliste<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Abordons enfin, pour conclure sur ce point pr\u00e9cis\u00e9ment, le sujet d&rsquo;une autre fa\u00e7on, pour donner une forme plus pr\u00e9cise \u00e0 notre pens\u00e9e &#8230; Voici le cas d&rsquo;un homme qui \u00e9crit ceci : &laquo; <em>Avec de Gaulle s&rsquo;\u00e9loignaient ce souffle venu des sommets, cet espoir de r\u00e9ussite, cette ambition de la France qui soutenait l&rsquo;\u00e2me nationale. Chacun, quelle que f&ucirc;t sa tendance, avait, au fond, le sentiment que le G\u00e9n\u00e9ral emportait avec lui quelque chose de primordial, de permanent, de n\u00e9cessaire, qu&rsquo;il incarnait de par l&rsquo;Histoire et que le r\u00e9gime des partis ne pouvait pas repr\u00e9senter. Dans le chef tenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart, on continuait de voir le d\u00e9tenteur de la souverainet\u00e9, un recours choisi d&rsquo;avance. On concevait que cette l\u00e9gitimit\u00e9 rest\u00e2t latente au cours d&rsquo;une p\u00e9riode sans angoisse. Mais on savait qu&rsquo;elle s&rsquo;imposerait, par consentement g\u00e9n\u00e9ral, d\u00e8s que le pays courrait le risque d&rsquo;\u00eatre encore une fois, d\u00e9chir\u00e9 et menac\u00e9.<\/em> &raquo; Comme dit Eisenhower : &laquo; <em>Quite a guy.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lorsqu&rsquo;un homme \u00e9crit ces quelques lignes qui semblent \u00eatre une apologie extraordinaire et ahurissante, dans le cours de ses m\u00e9moires comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait, qu&rsquo;il s&rsquo;appelle de Gaulle et donc que cette soi-disant apologie est de soi-m\u00eame, et qu&rsquo;il ne sombre pas dans le ridicule pour les avoir \u00e9crites ; lorsque ces phrases, \u00e0 la lecture, semblent venir naturellement et compl\u00e9ter l&rsquo;ensemble du r\u00e9cit pour lui donner un \u00e9clairage diff\u00e9rent qui n&rsquo;est pas inutile pour confirmer l&rsquo;ensemble ; lorsque ces phrases qui semblent \u00e0 premi\u00e8re lecture, ou \u00e0 lecture superficielle c&rsquo;est selon, sortir d&rsquo;une d\u00e9lirante hagiographie, finalement semblent avoir une certaine objectivit\u00e9, comme l&rsquo;on voit lorsqu&rsquo;on ne fait que rapporter une \u00e9vidence, et qu&rsquo;en aucune fa\u00e7on elles ne paraissent refl\u00e9ter l&rsquo;insupportable vanit\u00e9 qui aveugle &#8230; Eh bien, il faut chercher une explication diff\u00e9rente du seul trait psychologique de l&rsquo;auteur, et chercher au contraire dans ce que cela nous dit de sa psychologie dans la perspective d&rsquo;un enseignement g\u00e9n\u00e9ral sur sa politique au niveau le plus haut.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On lit rarement des phrases aussi audacieuses dans l&rsquo;affirmation de soi, ou qui le paraissent, sinon, par exemple, dans le <em>Ecce Homo<\/em> de Nietzsche. Pourtant, on l&rsquo;a vu, elles ne g\u00eanent pas (de m\u00eame, Nietzsche). Personne ne s&rsquo;en est offusqu\u00e9 sauf ceux qui s&rsquo;opposent \u00e0 de Gaulle, qui s&rsquo;opposent pour d&rsquo;autres raisons que ces quelques phrases, qui, d&rsquo;ailleurs, pour la plupart de ces critiques, en font rarement mention, occup\u00e9s \u00e0 une t\u00e2che critique un peu plus cons\u00e9quente. Puisque ces phrases sont l\u00e0, qu&rsquo;elles y sont plut\u00f4t comme naturellement et qu&rsquo;elles sont l\u00e0 pourtant, comme on les a lues, et, somme toute, d&rsquo;une fa\u00e7on compl\u00e8tement extraordinaire, &ndash; eh bien, il nous faut chercher une explication \u00e0 la mesure. Il faut passer par l&rsquo;hypoth\u00e8se que ces phrases mettent en \u00e9vidence un axe essentiel qui assure la conviction de De Gaulle et lui donne cette prodigieuse puissance. Il faut les lire comme si elles nous donnaient une indication d\u00e9cisive pour identifier et mesurer la colonne vert\u00e9brale de sa pens\u00e9e, cette tige d&rsquo;acier, aussi inflexible que le m\u00e9tal le plus pur et le plus dur. Sa colonne vert\u00e9brale, effectivement, c&rsquo;est-\u00e0-dire ce qui lui donne le droit de s&rsquo;affirmer d\u00e9tenteur de la souverainet\u00e9 et habill\u00e9 de la l\u00e9gitimit\u00e9, et charg\u00e9 de la mission que conf\u00e8re cette charge ; et, d&rsquo;ailleurs, \u00e0 poursuivre la lecture o&ugrave; l&rsquo;on rencontre aussit\u00f4t le mot important que l&rsquo;on a \u00e9crit (mission), on voit l&rsquo;explication se renforcer et prendre une orientation d\u00e9cisive, &mdash; puisque de Gaulle lui-m\u00eame compl\u00e8te la description de cette charge majestueuse faite \u00e0 la troisi\u00e8me personne, par une reprise \u00e0 la premi\u00e8re personne : &laquo; <em>Ma mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre, au long des ann\u00e9es, se trouverait command\u00e9e par cette mission que la France continuait \u00e0 m&rsquo;assigner &#8230; &raquo;<\/em> Homme charg\u00e9 de la souverainet\u00e9 fran\u00e7aise, d\u00e9tenteur de la l\u00e9gitimit\u00e9, qui devrait en faire sa gloire personnelle mais ne s&rsquo;y attarde pas du tout et qui est, en m\u00eame temps et par voie de cons\u00e9quence, un simple missionnaire de la France qui se fond dans la France elle-m\u00eame. L&rsquo;homme exceptionnel l&rsquo;est pleinement si, au plus extr\u00eame de son parcours, il s&rsquo;efface compl\u00e8tement dans le cadre communautaire naturel o&ugrave; il s&rsquo;est affirm\u00e9. C&rsquo;est le signe \u00e9vident de son exceptionnalit\u00e9, sans cela il n&rsquo;est d&rsquo;aucun int\u00e9r\u00eat pour nous, &mdash; sans cela, il est c\u00e9l\u00e8bre en vain, comme on l&rsquo;est aujourd&rsquo;hui, comme on est aujourd&rsquo;hui disons une <em>star<\/em>, \u00e0 l&rsquo;aune de la pauvre c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 que dispense le monde aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre homme n&rsquo;est pas de cette trempe. Sa conviction extraordinaire qui ne l&rsquo;entra&icirc;ne pas dans le ridicule mais t\u00e9moigne au contraire d&rsquo;une stature hors du commun, t\u00e9moigne, au bout du compte, de sa capacit\u00e9 de comprendre et d&rsquo;int\u00e9grer l&rsquo;ordre communautaire, et \u00e0 s&rsquo;y fondre. Dans les exemples cit\u00e9es plus haut, de Gaulle d\u00e9gage les hommes des syst\u00e8mes qui les emprisonnent pour les restituer aux cadres communautaires naturels. L&rsquo;image de l&rsquo;homme c\u00e9l\u00e8bre se clarifie et, au-del\u00e0, appara&icirc;t cette troublante r\u00e9alit\u00e9 historique qui fait d&rsquo;un homme quasi unanimement v\u00e9n\u00e9r\u00e9 et c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par les fastes officiels, et, par cons\u00e9quent, par les forces les plus r\u00e9trogrades qui soient, qui sont celles du conformisme des puissances en place et de leurs syst\u00e8mes, qui fait de cet homme pourtant un incontestable rebelle. De Gaulle est effectivement un \u00ab\u00a0rebelle\u00a0\u00bb (mot employ\u00e9 par son biographe Lacouture). Pour bien comprendre le mot en fonction de ce que nous avons dit, on pr\u00e9cisera aussit\u00f4t qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un rebelle traditionaliste. C&rsquo;est un rebelle au d\u00e9sordre g\u00e9n\u00e9ral, au d\u00e9sordre organis\u00e9 si l&rsquo;on veut, organis\u00e9 \u00e0 la fa\u00e7on de l&rsquo;entropie, qui est finalement la forme ultime du d\u00e9sordre dont on sait qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de plus organis\u00e9 en une masse totale et d&rsquo;une mati\u00e8re quasiment homog\u00e8ne. De Gaulle s&rsquo;affirme d&rsquo;instinct, rebelle solitaire de Londres, contre le d\u00e9sordre que veut imposer le pan-expansionnisme am\u00e9ricaniste (apr\u00e8s le d\u00e9sordre du pangermanisme), qui est d\u00e9structurant par nature, et qui est naturellement pr\u00e9dateur de toute souverainet\u00e9. Ce rebelle a la passion de l&rsquo;ordre des choses et de l&rsquo;ordre du genre humain. Il a la passion de la tradition dont se d\u00e9fie absolument le pan-expansionnisme qui entend tout d\u00e9structurer pour installer sur les espaces conquis l&rsquo;image de lui-m\u00eame qu&rsquo;il entend pr\u00e9senter comme la nouvelle r\u00e9alit\u00e9, qui n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;\u00e9manation artificielle du syst\u00e8me sur lequel il est fond\u00e9. Cette passion de l&rsquo;ordre, qui implique l&rsquo;\u00e9quilibre des relations internationales, est simplement la marque de l&rsquo;action de la France, de ce qu&rsquo;on n&rsquo;ose nommer l&rsquo;action fran\u00e7aise, et qui est dans tous les cas la nature fran\u00e7aise. Bien peu de Fran\u00e7ais r\u00e9alisent cela, et, au demeurant, il arriva, et l&rsquo;on comprend pourquoi, que de Gaulle montr\u00e2t le peu d&rsquo;estime qu&rsquo;il en avait. On comprend combien, \u00e0 cette lumi\u00e8re, l&rsquo;enseignement de De Gaulle conserve une actualit\u00e9 extraordinaire, aujourd&rsquo;hui o&ugrave; s&rsquo;affrontent \u00e0 visage d\u00e9couvert les forces d\u00e9structurantes contre tout ce qui fait les cadres naturels de la civilisation.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Relire les M\u00e9moires de guerre de De Gaulle Nous compl\u00e9tons un texte r\u00e9cemment publi\u00e9, le 24 janvier 2002, dans notre rubrique Notes de lecture par un texte de relecture et d&rsquo;interpr\u00e9tations des M\u00e9moires du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, essentiellement les M\u00e9moires de guerre, c&rsquo;est-\u00e0-dire un texte d&rsquo;analyse de la position politique et de l&rsquo;attitude psychologique du&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[707,2631,2736,2685,2680,3080],"class_list":["post-64969","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notre-bibliotheque","tag-churchill","tag-de","tag-eden","tag-gaulle","tag-londres","tag-roosevelt"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64969","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=64969"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/64969\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=64969"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=64969"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=64969"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}