{"id":65028,"date":"2001-08-23T00:00:00","date_gmt":"2001-08-23T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/08\/23\/enfin-le-debat-sur-la-question-de-lempire\/"},"modified":"2001-08-23T00:00:00","modified_gmt":"2001-08-23T00:00:00","slug":"enfin-le-debat-sur-la-question-de-lempire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/08\/23\/enfin-le-debat-sur-la-question-de-lempire\/","title":{"rendered":"<strong><em>Enfin le d\u00e9bat sur \u00a0\u00bbla question de l&rsquo;Empire\u00a0\u00bb ?<\/em><\/strong>"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article\">Enfin le d\u00e9bat sur \u00a0\u00bbla question de l&rsquo;Empire\u00a0\u00bb?<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tLe New York <em>Times<\/em> annonce que les experts am\u00e9ricains commencent \u00e0r\u00e9fl\u00e9chir sur ce que nous nommerions <a href=\" http:\/\/washingtonpost.com\/wp-dyn\/articles\/A37019-2001Aug20.html\" class=\"gen\">\u00a0\u00bbla question de l&rsquo;Empire\u00a0\u00bb<\/a>, qui regroupe toutes les questions qu&rsquo;on peut se poser aujourd&rsquo;hui sur le r\u00f4le qu&rsquo;entendent jouer \u00c9tats-Unis dans le monde aujourd&rsquo;hui : h\u00e9g\u00e9monie ou pas ? Empire ou non ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est \u00e9videmment la politique ext\u00e9rieure de l&rsquo;administration GW Bush qui force au d\u00e9bat. Mais ce n&rsquo;est que l&rsquo;aspect conjoncturel. De fa\u00e7on plus structurelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire de fa\u00e7on plus fondamentale, se pose aujourd&rsquo;hui la question des moyens, c&rsquo;est-\u00e0-dire la question comptable des forces militaires n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;exercice de l&rsquo;<em>imperium<\/em>. (On a vu par ailleurs cet aspect des choses dans notre <em>Analyse<\/em> du 15 juillet 2001 sur ce site : \u00ab <em>La crise du Pentagone et la question des 4% du PNB<\/em> \u00bb.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe Pentagone est embourb\u00e9 dans une crise budg\u00e9taire formidable. Le fait est que, pour maintenir les engagements actuels \u00e0hauteur et assurer parall\u00e8lement l&rsquo;\u00e9volution normale des forces (modernisation notamment), et cela sans parler des projets de r\u00e9forme), une augmentation de $60 \u00e0 $100 milliards par ans serait n\u00e9cessaire. Sans trancher sur l&rsquo;aspect raisonnable ou d\u00e9raisonnable d&rsquo;un tel projet, le fait est qu&rsquo;il ne peut \u00eatre conduit \u00e0 son terme dans la situation budg\u00e9taire actuelle, alors que la r\u00e9duction d&rsquo;imp\u00f4ts de $1350 milliards en 10 ans est la priorit\u00e9 de l&rsquo;administration, alors que d&rsquo;autres priorit\u00e9 comme la S\u00e9curit\u00e9 Sociale et les travaux d&rsquo;infrastructure, se font de plus en plus pressantes, alors qu&rsquo;aucune majorit\u00e9 solide ne s&rsquo;affirme sur un tel programme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;o\u00f9 la question de l&rsquo;Empire. Puisque les automatismes budg\u00e9taires ne peuvent plus jouer sans passer par des d\u00e9cisions fondamentales, comme c&rsquo;\u00e9tait le cas jusqu&rsquo;ici, il faut consid\u00e9rer ces d\u00e9cisions fondamentales, peser le pour et le contre. C&rsquo;est l&rsquo;enjeu du d\u00e9bat actuel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe d\u00e9bat sur la question de l&#8217;empire n&rsquo;est pas neuf. Il aurait d\u00fb \u00eatre ouvert il y a dix ans, lors de la chute de l&rsquo;URSS. A ce moment, la puissance am\u00e9ricaine changeait de substance : de sa position soi-disant \u00a0\u00bbnaturelle\u00a0\u00bb de puissance de <em>containment<\/em> de l&#8217;empire sovi\u00e9tique (dans tous les cas, de l&rsquo;image de puissance qu&rsquo;on avait de l&#8217;empire sovi\u00e9tique), elle passait \u00e0la situation de puissance h\u00e9g\u00e9monique <em>de facto<\/em>. La puissance militaire am\u00e9ricaine du temps de la guerre froide \u00e9tait si consid\u00e9rable qu&rsquo;aucune mesure particuli\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait n\u00e9cessaire. On pouvait m\u00eame r\u00e9duire l\u00e9g\u00e8rement les budgets. Cela satisfaisait Clinton, qui n&rsquo;a jamais eu que le souci de l&rsquo;apparence : apparence du pr\u00e9sident raisonnablement progressiste en r\u00e9duisant un tout petit peu le volume des forces, apparence du pr\u00e9sident attentif \u00e0 la puissance US en maintenant les structures globales qui permettaient de passer du <em>containment<\/em> \u00e0 l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCertes, la comptabilit\u00e9 \u00e9tait serr\u00e9e, d&rsquo;autant qu&rsquo;on continuait \u00e0 gaspiller (le Pentagone n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 un foudre de guerre de la gestion mesur\u00e9e ni de la productivit\u00e9). Le d\u00e9part de Clinton a co\u00efncid\u00e9 avec un \u00e9tat des lieux qui a permis de mesurer la d\u00e9gradation des structures des forces. D&rsquo;o\u00f9 le constat : si l&rsquo;on veut simplement entretenir la position h\u00e9g\u00e9monique \u00e0 son niveau actuel, il faut l&rsquo;augmentation pharamineuse des $60-$100 milliards au minimum ; et si l&rsquo;on veut p\u00e9renniser cette h\u00e9g\u00e9monie, la verrouiller, il faut trouver encore plus d&rsquo;argent. Comme l&rsquo;argent n&rsquo;est pas l\u00e0 de fa\u00e7on automatique, par les augmentations techniques (difficile de faire de $60-$100 milliards une augmentation technique), il faut se d\u00e9cider sur la politique elle-m\u00eame ; c&rsquo;est-\u00e0-dire poser clairement la question de l&rsquo;Empire et, finalement, risquer tout simplement de la poser au public am\u00e9ricain : voulez-vous que l&rsquo;Am\u00e9rique soit un Empire, agisse en Empire, etc ? Si la r\u00e9ponse est affirmative, voici ce qu&rsquo;il faudra d\u00e9gager comme argent, c&rsquo;est-\u00e0-dire : voici les sacrifices qu&rsquo;il faudra faire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNon seulement la r\u00e9ponse positive est loin d&rsquo;\u00eatre acquise (notre conviction est que, si le d\u00e9bat \u00e9tait r\u00e9ellement engag\u00e9, la r\u00e9ponse sera n\u00e9gative). Mais il y a des tendances de fond qui, en Am\u00e9rique, s&rsquo;opposent \u00e0 cette orientation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, les commentaires vont en sens tr\u00e8s divers, et certains deviennent tr\u00e8s d\u00e9favorables comme cette analyse de <a href=\"http:\/\/www.vny.com\/cf\/News\/upidetail.cfm?QID=213789\" class=\"gen\">Martin Sieff, de UPI,<\/a> qui rappelle les th\u00e8ses de Paul Kennedy dans les ann\u00e9es 1980, avec la doctrine dite du \u00ab\u00a0d\u00e9clinisme\u00a0\u00bb selon laquelle les USA arrivaient au bout de leurs capacit\u00e9s d&rsquo;influence et de d\u00e9ploiement et allaient devoir refluer. Dans les ann\u00e9es 1990, le d\u00e9clinisme de Paul Kennedy avait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement discr\u00e9dit\u00e9 par les partisans de la politique internationaliste de Clinton. Aujourd&rsquo;hui, estime Martin Sieff, les th\u00e8ses de Paul Kennedy reviennent en vogue, tant elles correspondent bien \u00e0 la situation qui se d\u00e9veloppe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Ci-apr\u00e8s, nous reproduisons une analyse sur cette question am\u00e9ricaine de l&#8217;empire selon l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;Am\u00e9rique refuse et refusera la notion d&rsquo;Empire en raison de ses caract\u00e9ristiques historiques. L&rsquo;analyse a paru dans les \u00e9ditions de <em>de defensa<\/em> Volume 15, n\u00b020 du 10 juillet 2000, rubrique <em>Contexte<\/em>.<\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Le refus d&#8217;empire<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>Jamais une telle puissance universelle n&rsquo;a exist\u00e9 dans l&rsquo;histoire: d\u00e9finition d\u00e9sormais classique de l&rsquo;Am\u00e9rique. Elle introduit l&rsquo;id\u00e9e, \u00e9galement classique, que l&rsquo;Am\u00e9rique est le plus grand empire qu&rsquo;ait connu l&rsquo;histoire. Justement non. Le probl\u00e8me est que cette puissance sans \u00e9gale refuse absolument d&rsquo;\u00eatre un empire. Cette courte analyse s&rsquo;attache, \u00e0 partir d&rsquo;une hypoth\u00e8se (l&rsquo;imperium am\u00e9ricain), \u00e0 la question de la r\u00e9alit\u00e9 de la structure imp\u00e9riale am\u00e9ricaine de notre \u00e9poque.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est un lieu commun aujourd&rsquo;hui de d\u00e9crire la puissance am\u00e9ricaine comme sans \u00e9gale ni pr\u00e9c\u00e9dent. C&rsquo;est un autre lieu commun d&rsquo;en tirer aussit\u00f4t la conclusion que l&rsquo;Am\u00e9rique est le plus grand empire qu&rsquo;ait connu l&rsquo;histoire. Ainsi boucle-t-on ce raisonnement de l&rsquo;apparence qu&rsquo;induit la puissance am\u00e9ricaine. L&rsquo;on reste aussi bien sur sa faim. On n&rsquo;a en effet pas r\u00e9gl\u00e9 cette contradiction qui ne cesse de s&rsquo;affirmer et de se faire chaque jour plus pesante, plus dangereuse : comment se fait-il que le plus grand empire qu&rsquo;aient connu le monde et l&rsquo;histoire ne produit pas dans sa soi-disant administration du monde la stabilit\u00e9, mais au contraire l&rsquo;instabilit\u00e9 ? La r\u00e9ponse est courte : parce que l&rsquo;Am\u00e9rique ne veut pas \u00eatre un empire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est sans le moindre doute le plus grave probl\u00e8me auquel sont aujourd&rsquo;hui confront\u00e9es les relations internationales du point de vue de leurs structures, et par cons\u00e9quent de leur fonctionnement. Tout le reste en d\u00e9pend.<\/p>\n<h3>Comment un empire projette la stabilit\u00e9 des situations<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tQu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un empire ? C&rsquo;est une puissance qui s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e, en capacit\u00e9s et en potentialit\u00e9s, au-del\u00e0 de son territoire initial. Partie de son centre, elle a \u00e9tendu son influence directe sur d&rsquo;autres parties du monde qu&rsquo;elle-m\u00eame. Elle a conquis des territoires, soumis des nations, convaincu d&rsquo;autres puissances d&rsquo;accepter son influence et son administration. Cette puissance s&rsquo;est impos\u00e9e aux autres. Elle est devenue irr\u00e9sistible. Plus personne ne conteste, litt\u00e9ralement, son empire sur les autres qu&rsquo;elle a soumis.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tHistoriquement, le processus menant \u00e0 l&#8217;empire est celui-ci : au d\u00e9part la cr\u00e9ation par cette puissance, \u00e0 cause de son renforcement, d&rsquo;un d\u00e9s\u00e9quilibre dans les relations internationales. Ce d\u00e9sordre ne peut \u00eatre \u00e9videmment un but en soi. C&rsquo;est un passage oblig\u00e9 vers quelque chose d&rsquo;autre. Effectivement, la puissance d\u00e9stabilisatrice propose, une fois cette d\u00e9stabilisation achev\u00e9e, un nouvel ordre aux puissances ext\u00e9rieures soumises ou conquises. Cet ordre nouveau est \u00e9videmment une nouvelle stabilit\u00e9 qui est propos\u00e9e. Nouvel ordre, nouvelle stabilit\u00e9 : l&#8217;empire r\u00e8gne. Il assure une p\u00e9riode nouvelle, qui tend \u00e0 l&rsquo;apaisement, \u00e0 la mesure, en un mot \u00e0 la stabilit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&#8217;empire, une fois constitu\u00e9, est fondamentalement conservateur et civilisateur, et les plus brillants d&rsquo;entre eux assurent une prosp\u00e9rit\u00e9 et une promotion des valeurs fondamentales aux territoires conquis. L&#8217;empire assume une responsabilit\u00e9 historique qu&rsquo;il a lui-m\u00eame r\u00e9clam\u00e9e et dont il a parfaitement conscience. (A propos de l&#8217;empire romain, Jacques Bainville \u00e9crivait en 1925 : \u00ab <em>La politique romaine \u00e9tait si clairvoyante, l&rsquo;Empire romain se rendait si bien compte du r\u00f4le qu&rsquo;il jouait dans le monde que Tacite pr\u00eatait encore ces paroles au g\u00e9n\u00e9ral C\u00e9rialis : \u00ab\u00a0Supposez que les Romains soient chass\u00e9s de leurs conqu\u00eates ; qu&rsquo;en peut-il r\u00e9sulter, sinon une m\u00eal\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de tous les peuples de la terre ?<\/em> \u00bb)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&#8217;empire \u00e9tablit sa puissance. Il nomme des vice-rois, des gouverneurs, des administrateurs. La s\u00e9curit\u00e9 et l&rsquo;inviolabilit\u00e9 des fronti\u00e8res de ses conqu\u00eates deviennent sa propre s\u00e9curit\u00e9 et l&rsquo;inviolabilit\u00e9 de ses propres fronti\u00e8res. Sa puissance est au service de la d\u00e9fense de la p\u00e9rennit\u00e9 de l&#8217;empire et, s&rsquo;il le faut, il enverra ses l\u00e9gions pour d\u00e9fendre jusqu&rsquo;aux marches les plus ext\u00e9rieures de ses possessions. Ses conqu\u00eates deviennent des contrats entre le conqu\u00e9rant et le conquis. Les habitants des terres conquises seront des citoyens de l&#8217;empire (avec des graduations \u00e9ventuellement, sortes de \u00ab\u00a0citoyens de 1\u00e8re classe\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0citoyens de deuxi\u00e8me classe\u00a0\u00bb, etc). L&rsquo;ancien adversaire devient sujet et m\u00eame partisan de l&#8217;empire. Le conqu\u00e9rant est devenu empire. Il a chang\u00e9 l&rsquo;histoire. Il accepte \u00e9videmment les responsabilit\u00e9s de cet acte historique fondamental.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tConclusion : la puissance (la force) est n\u00e9cessaire pour assurer l&rsquo;<em>imperium<\/em>, mais certainement pas suffisante. Il faut aussi le sens des responsabilit\u00e9s, l&rsquo;acceptation des lois de l&rsquo;histoire, voire m\u00eame la capacit\u00e9 de savoir c\u00e9der un peu pour garder beaucoup (l&#8217;empire sait assurer \u00e0certaines de ses conqu\u00eates, pour les conserver sans trop de frais ni trop de casse, une certaine autonomie, une certaine co-responsabilit\u00e9). Tout cela d\u00e9finit bien des \u00e9pisodes de l&rsquo;histoire des hommes, mais absolument pas l&rsquo;histoire de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<h3>L&rsquo;Am\u00e9rique ennemie du ph\u00e9nom\u00e8ne imp\u00e9rial<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tPar ailleurs, on jugera assez logique que l&rsquo;Am\u00e9rique ne puisse envisager cette destin\u00e9e. L&rsquo;Am\u00e9rique fut b\u00e2tie sur des mythes, certains justifi\u00e9s et d&rsquo;autres pas ; elle n&rsquo;a pas de tradition qui lui permettrait de fondre ces mythes en de nouvelles orientations et de nouvelles obligations parce qu&rsquo;elle refuse la tradition au nom de sa structure m\u00eame (1). L&rsquo;un des plus puissants de ces mythes fondateurs est que l&rsquo;Am\u00e9rique est une terre colonis\u00e9e qui s&rsquo;est r\u00e9volt\u00e9e contre son tuteur imp\u00e9rial (le Royaume-Uni) au nom de la libert\u00e9 : l&rsquo;Am\u00e9rique comme terre colonis\u00e9e \u00e9tablissant la Libert\u00e9 en se lib\u00e9rant des cha\u00eenes de la colonisation, voil\u00e0 une image qui constitue n\u00e9cessairement un point essentiel de la politique am\u00e9ricaine. Impossible de la d\u00e9mentir par un comportement imp\u00e9rial sous peine d&rsquo;\u00e9branler un des fondements de la R\u00e9publique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu contraire, l&rsquo;Am\u00e9rique a suivi d\u00e8s l&rsquo;origine une politique anti-imp\u00e9riale qui n&rsquo;est en aucune fa\u00e7on un habillage ou une fa\u00e7ade. L&rsquo;accession de l&rsquo;Am\u00e9rique au statut de puissance globale n&rsquo;a pas chang\u00e9 cette orientation. L&rsquo;un des axes principaux de la politique am\u00e9ricaine pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale a \u00e9t\u00e9 la destruction des empires coloniaux. (Churchill imaginait que son alliance privil\u00e9gi\u00e9e avec Roosevelt \u00e9viterait au Royaume-Uni la perte de son empire en influant sur la politique am\u00e9ricaine. Ce fut l&rsquo;une de ses plus graves erreurs : l&rsquo;hostilit\u00e9 am\u00e9ricaine envers le principe de l&#8217;empire britannique ne se d\u00e9mentit pas.) Apr\u00e8s la guerre, l&rsquo;Am\u00e9rique joua un r\u00f4le majeur dans le d\u00e9membrement des empires de ses alli\u00e9s fran\u00e7ais et britannique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDurant la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie, l&rsquo;Am\u00e9rique confirma ce r\u00f4le malgr\u00e9 les enjeux du conflit du point de vue de l&rsquo;affrontement est-ouest (un des \u00e9pisodes spectaculaires de cette politique fut le discours du jeune s\u00e9nateur John Kennedy, en 1957, contre la pr\u00e9sence fran\u00e7aise en Alg\u00e9rie). Que cette politique ait eu notamment pour but de remplacer les puissances occidentales coloniales sur les march\u00e9s de leurs colonies (de leurs anciennes colonies) ne fait aucun doute; pour autant, il appara\u00eet \u00e9vident que l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;entendait en aucun cas se substituer \u00e0 la France et\/ou au Royaume-Uni dans leurs colonies, et elle ne le fit pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCela ne veut pas dire que l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est ni imp\u00e9rialiste, ni h\u00e9g\u00e9monique. Elle est l&rsquo;un et l&rsquo;autre selon les p\u00e9riodes et conform\u00e9ment \u00e0 sa puissance, et sa politique et son influence refl\u00e8tent \u00e9videmment ces caract\u00e8res. Mais l&rsquo;imp\u00e9rialisme et l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie sont des situations politiques dynamiques, d&rsquo;ailleurs sujettes \u00e0 des modifications, \u00e9ventuellement m\u00eame \u00e0 des remises en cause ; ni l&rsquo;imp\u00e9rialisme, ni l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie n&rsquo;apportent une situation de stabilit\u00e9. L&rsquo;<em>imperium<\/em>, par contre, est une situation \u00e9tablie impliquant responsabilit\u00e9 et engagement de la part de l&#8217;empire. L&rsquo;Am\u00e9rique refuse cette situation et, avec elle, elle refuse les diverses obligations et responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<h3>Une diff\u00e9rence entre r\u00e9alit\u00e9 et perception de la r\u00e9alit\u00e9<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tCes circonstances n&rsquo;ont en soi rien d&rsquo;extraordinaire, ni rien d&rsquo;insupportable pour les relations internationales. Le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus remarquable se trouve plut\u00f4t dans le fait que la perception \u00e9carte cette r\u00e9alit\u00e9. La perception quasi-unanime est \u00e9videmment que l&rsquo;Am\u00e9rique est un empire, et le plus grand que l&rsquo;histoire ait connu. L&rsquo;information, le commentaire, l&rsquo;analyse, d&rsquo;ailleurs favorables et d\u00e9favorables, tendent \u00e0 accr\u00e9diter et m\u00eame \u00e0 renforcer cette perception d&rsquo;une Am\u00e9rique imp\u00e9riale, jusqu&rsquo;aux clich\u00e9s bien connus (\u00ab <em>L&rsquo;Am\u00e9rique imp\u00e9riale<\/em> \u00bb, \u00ab <em>La pr\u00e9sidence imp\u00e9riale<\/em> \u00bb, etc). L&rsquo;\u00e9volution de la Guerre froide a fortement contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tablissement de cette perception, dans la mesure o\u00f9 l&rsquo;Am\u00e9rique parut effectivement avoir un comportement imp\u00e9rial alors qu&rsquo;elle avait essentiellement un comportement anticommuniste qu&rsquo;elle accordait \u00e0 ce qu&rsquo;elle-m\u00eame percevait comme la l\u00e9gitimit\u00e9 de son h\u00e9g\u00e9monie due aux conditions de la p\u00e9riode. (2) <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tContrairement \u00e0 ce que l&rsquo;on put et peut encore aujourd&rsquo;hui en appr\u00e9cier, la pr\u00e9sence am\u00e9ricaine au Sud Viet-n\u00e2m, l&rsquo;influence am\u00e9ricaine dans ce pays et les interf\u00e9rences grossi\u00e8res et constantes dans ses affaires quotidiennes, jusqu&rsquo;\u00e0 faire de la souverainet\u00e9 sud-vietnamienne une fiction sans la moindre substance, ont constitu\u00e9 la marque de l&rsquo;engagement anticommuniste des Am\u00e9ricains bien plus que celle d&rsquo;une situation imp\u00e9riale. L\u00e0 encore, cela n&#8217;emp\u00eachait pas l&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;\u00eatre imp\u00e9rialiste et\/ou h\u00e9g\u00e9monique, mais cette politique se traduisait plut\u00f4t par des pressions et la recherche d&rsquo;influences qui n&rsquo;engageaient pas de responsabilit\u00e9 directe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe paradoxe des reliquats de la p\u00e9riode de la Guerre froide est que les situations qui pourraient faire croire \u00e0 un \u00e9tat de stabilit\u00e9 imp\u00e9riale, et qui nourrissent la fiction de l&rsquo;<em>imperium<\/em> am\u00e9ricain, sont en fait celles qui sont potentiellement la cause de profondes instabilit\u00e9s de la politique am\u00e9ricaine. L&rsquo;engagement am\u00e9ricain en Europe comme l&rsquo;engagement am\u00e9ricain en Cor\u00e9e (les deux situations de ce type les plus caract\u00e9ristiques), s&rsquo;ils b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;un accord de fa\u00e7ade, constituent en fait des causes constante de tension, tant du point de vue des rapports transatlantiques que du point de vue des rapports de l&rsquo;Am\u00e9rique avec l&rsquo;Asie. On peut le constater aujourd&rsquo;hui avec les pol\u00e9miques autour de la PESD (d\u00e9fense europ\u00e9enne), autour de la NMD, comme avec la pouss\u00e9e d&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme en Cor\u00e9e du Sud.<\/p>\n<h3>Question : combien de temps durera le provisoire ?<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre \u00e9poque est \u00e9tonnante \u00e0 cause de la diff\u00e9rence entre la r\u00e9alit\u00e9 et la repr\u00e9sentation de cette r\u00e9alit\u00e9. Dans le domaine qu&rsquo;on envisage ici, il ne s&rsquo;agit de rien moins que d&rsquo;une \u00e9poque imp\u00e9riale sans empire (parce qu&rsquo;une puissance domine le reste comme le ferait un empire et refuse d&rsquo;\u00eatre un empire). Par cons\u00e9quent, il s&rsquo;agit d&rsquo;une situation qui est par d\u00e9finition, par substance, l&rsquo;instabilit\u00e9 m\u00eame. La puissance dominante, par son poids naturel, tend \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 toute proposition, \u00e0 tout projet qui ne lui accorderait pas une place pr\u00e9pond\u00e9rante, voire une place exclusive de domination (comme ce serait effectivement le cas pour un empire). En contre-partie, cette puissance dominante n&rsquo;offre rien qui puisse faire esp\u00e9rer qu&rsquo;on aille vers la stabilit\u00e9. Au contraire, elle s\u00e9cr\u00e8te comme naturellement, \u00e0 cause de ce qu&rsquo;on identifie comme l&rsquo;unilat\u00e9ralisme et\/ou la psychologie <em>inward-looking<\/em>, des initiatives qui d\u00e9stabilisent les situations acquises (la NMD, dont l&rsquo;effet est de mettre en question l&rsquo;architecture du contr\u00f4le des armements).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre p\u00e9riode est n\u00e9cessairement une p\u00e9riode transitoire, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, qui est appel\u00e9e \u00e0 \u00e9voluer d\u00e9cisivement, soit vers une recomposition des puissances, soit vers une r\u00e9partition plus \u00e9quitable des influences (multipolarit\u00e9 demand\u00e9e par la France, la Chine, la Russie, l&rsquo;Inde, etc). L&rsquo;ironie ou la trag\u00e9die est que ce provisoire pourrait durer bien longtemps, \u00e0 l&rsquo;image de la puissance am\u00e9ricaine et de l&rsquo;usage qu&rsquo;en font les dirigeants de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t@NOTES = (1) Sur la structure fondatrice de l&rsquo;Am\u00e9rique, voir \u00ab\u00a0L&rsquo;Empire de l&rsquo;information\u00a0\u00bb, Vol15, n<198>06 du 25 novembre 1999, rubrique Analyse, et dans la rubrique <a href=\" http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=41\" class=\"gen\">de defensa de ce site<\/a>. L&rsquo;Am\u00e9rique y est d\u00e9crite, notamment \u00e0 partir des premi\u00e8res observations de Tocqueville, comme une structure fonctionnant sur l&rsquo;information et la circulation de l&rsquo;information, et non sur la tradition comme les pays europ\u00e9ens.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t@NOTES = (2) Voir dd&#038;e, Vol15, n<198>19, rubriques de defensa et Analyse.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Enfin le d\u00e9bat sur \u00a0\u00bbla question de l&rsquo;Empire\u00a0\u00bb? Le New York Times annonce que les experts am\u00e9ricains commencent \u00e0r\u00e9fl\u00e9chir sur ce que nous nommerions \u00a0\u00bbla question de l&rsquo;Empire\u00a0\u00bb, qui regroupe toutes les questions qu&rsquo;on peut se poser aujourd&rsquo;hui sur le r\u00f4le qu&rsquo;entendent jouer \u00c9tats-Unis dans le monde aujourd&rsquo;hui : h\u00e9g\u00e9monie ou pas ? 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