{"id":65040,"date":"2001-12-30T00:00:00","date_gmt":"2001-12-30T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/12\/30\/who-paid-the-piperde-frances-stonor-saunders\/"},"modified":"2001-12-30T00:00:00","modified_gmt":"2001-12-30T00:00:00","slug":"who-paid-the-piperde-frances-stonor-saunders","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2001\/12\/30\/who-paid-the-piperde-frances-stonor-saunders\/","title":{"rendered":"<em>Who Paid the Piper?<\/em>\u00a0de Frances Stonor Saunders"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\"><em>Who Paid the Piper?<\/em> <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Journaliste et historienne britannique, <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Frances_Stonor_Saunders\">Frances Stonor Saunders<\/a> a publi\u00e9 en 1999 le livre <em>Who Paid the Piper?<\/em>, sous-titr\u00e9 \u00ab\u00a0la CIA et la guerre culturelle\u00a0\u00bb, qui s&rsquo;int\u00e9resse essentiellement \u00e0 l&rsquo;action de la CIA dans les milieux intellectuels et artistiques des pays occidentaux (aux USA et en Europe). Le livre a eu aussit\u00f4t un tr\u00e8s grand succ\u00e8s et est devenu une r\u00e9f\u00e9rence exceptionnel pour un domaine de l&rsquo;action de la CIA jusqu&rsquo;alors assez mal connu et finalement peu explor\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Note au <strong>12 novembre 2007<\/strong> : nous ne r\u00e9sistons pas au plaisir de \u00ab\u00a0durcir\u00a0\u00bb cette tr\u00e8s courte introduction par une r\u00e9f\u00e9rence de notre cru, qui est celle d&rsquo;un article paru sur le site de la CIA le <a class=\"gen\" href=\"https:\/\/www.cia.gov\/library\/center-for-the-study-of-intelligence\/csi-publications\/csi-studies\/studies\/vol46no1\/article08.html\">14 avril 2007<\/a>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une recension du livre de Saunders par Thomas M. Triy, Jr., officier de l&rsquo;Agence.)<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.25em\">Comment l&rsquo;Ouest fut conquis<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 un travail magnifique, un travail de <em>scholar<\/em> anglo-saxonne (Saunders est Anglaise), pr\u00e9cis, r\u00e9f\u00e9renc\u00e9. Ce travail nous offre une image surprenante et m\u00eame stup\u00e9fiante, et exceptionnellement enrichissante pour notre r\u00e9flexion, de l&rsquo;action clandestine d&rsquo;influence des &Eacute;tats-Unis (principalement de la CIA) en Europe occidentale. Nous disons bien, car c&rsquo;est tout l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du livre : en Europe occidentale, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne f\u00e9d\u00e9rale, etc., et cela principalement dans les ann\u00e9es 1945-47 jusqu&rsquo;en 1960.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Saunders d\u00e9crit une vaste op\u00e9ration am\u00e9ricaine de subversion g\u00e9n\u00e9rale, mais avec des aspects g\u00e9n\u00e9raux tr\u00e8s contrast\u00e9s et extr\u00eamement sp\u00e9cifiques, qui ressortent plus de l&rsquo;influence pure, y compris et surtout l&rsquo;influence culturelle, que de la \u00ab\u00a0guerre de l&rsquo;ombre\u00a0\u00bb <em>stricto sensu<\/em>. (Certes, tout cela nous est pr\u00e9sent\u00e9 comme quelque chose qui a quasi-exclusivement \u00e0 voir avec la guerre de l&rsquo;ombre, la guerre anti-communiste, mieux, le combat anti-communiste et pour la Libert\u00e9. Nous voulons y voir autre chose, de prodigieusement plus int\u00e9ressant.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; D&rsquo;une part, sans doute, le sens du combat est clairement pr\u00e9sent\u00e9 : la lutte contre la subversion communiste. Le combat est celui de la Libert\u00e9 et, au-del\u00e0, de la civilisation occidentale. A cette \u00e9poque et compte tenu du climat, de ce qu&rsquo;on en savait et de ce qu&rsquo;on croyait (les d\u00e9buts de la Guerre froide, les premi\u00e8res terreurs d&rsquo;une guerre nucl\u00e9aire ajout\u00e9es \u00e0 la pesanteur extraordinaire du fait stalinien, m\u00eame finissant), ces affirmations ne peuvent \u00eatre \u00e9cart\u00e9es comme simples slogans. Il y avait, dans l&rsquo;esprit des gens impliqu\u00e9s, une pens\u00e9e de cette sorte, aussi forte, aussi pesante, aussi mobilisatrice, il y avait m\u00eame une foi et l&rsquo;on avait affaire \u00e0 des croisades.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Ce \u00ab\u00a0programme\u00a0\u00bb que nous d\u00e9taille Saunders \u00e9tait un programme de la CIA mais il s&rsquo;appuyait intens\u00e9ment sur la dimension culturelle, avec des hommes de culture engag\u00e9s de fa\u00e7on tr\u00e8s intensive dans cette bataille. On rencontre des noms connus, qui peuvent surprendre, &ndash; l&rsquo;Am\u00e9ricain Arthur Schlesinger, Jr., principal correspondant de l&rsquo;op\u00e9ration aux USA, en Europe le Suisse Bertrand de Jouvenel, le Fran\u00e7ais Raymond Aron, Arthur Koestler ce rescap\u00e9 du communisme dont on a presque oubli\u00e9 la nationalit\u00e9 entre toutes ses aventures de communiste et de proscrit du communisme. Les outils de bataille du programme se nomment <em>Congress for Culturel Freedom<\/em>, la revue <em>Encounter<\/em>, le Boston Philarmonic Orchestra lorsqu&rsquo;il fait sa tourn\u00e9e europ\u00e9enne de 1952, etc. On est loin des <em>dirty tricks<\/em> de la CIA. Au reste, \u00e0 cette \u00e9poque encore, la CIA portait l&rsquo;h\u00e9ritage des habitudes et des tendances des services de renseignement am\u00e9ricain de la guerre, le fameux OSS (Office of Strategic Services) du colonel Donovan, qui se targuait d&rsquo;intellectualisme, d&rsquo;une certaine libert\u00e9 de fonctionnement et m\u00eame d&rsquo;ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit. (En guise d&rsquo;exemple du m\u00eame style, Saunders rapporte que l&rsquo;OSS comptait comme collaborateurs occasionnels mais n\u00e9anmoins r\u00e9pertori\u00e9s, durant la guerre, des gens comme Ernest Hemingway et Antoine de Saint-Exup\u00e9ry.) Au coeur de l&rsquo;op\u00e9ration, on trouve \u00e9galement l&rsquo;\u00e9tonnant James Jesus Angleton, chef du service contre-espionnage de la CIA, \u00e0 la fois m\u00e9galomane des complots sovi\u00e9tiques et ami des po\u00e8tes, sinon po\u00e8te lui-m\u00eame (dans tous les cas, collectionneur \u00e9m\u00e9rite d&rsquo;orchid\u00e9es). Melvin Jonah Lasky, l&rsquo;une des t\u00eates pensantes de cette offensive de la CIA et d&rsquo;ailleurs original lui-m\u00eame, juif cosmopolite new-yorkais parfaitement \u00e0 son aise en Europe, agissant en ext\u00e9rieur \u00e0 la CIA, qualifiait cette bataille de &laquo; <em>Cultural Cold War<\/em> &raquo;. Aucun doute l\u00e0-dessus, c&rsquo;est parfaitement de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.25em\">Mise en place de l&rsquo;architecture du <em>National Security State<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Maintenant, passons \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la confrontation entre les ambitions, les interpr\u00e9tations, les appr\u00e9ciations intellectuelles d&rsquo;une part et, d&rsquo;autre part, les r\u00e9alit\u00e9s politiques de ces temps \u00e0 la fois glac\u00e9s et fi\u00e9vreux. Si l&rsquo;on consid\u00e8re le rapport des forces et les positions extr\u00eames des protagonistes, si l&rsquo;on prend en compte la puissance am\u00e9ricaine et le d\u00e9labrement extraordinaire de l&rsquo;Europe, cette guerre culturelle ne pouvait d\u00e9boucher sur autre chose qu&rsquo;une intense am\u00e9ricanisation de la bataille. Seule l&rsquo;Am\u00e9rique repr\u00e9sentait un p\u00f4le de stabilit\u00e9 et de puissance. Par ailleurs, on conna&icirc;t ses ambitions \u00e0 propos de la p\u00e9n\u00e9tration et de l&rsquo;influence mondiales, qui existent d\u00e8s l&rsquo;origine du pays, qui sont consubstantielles au pays et s&rsquo;ins\u00e8rent par cons\u00e9quent parfaitement dans l&rsquo;entreprise que nous d\u00e9crit Saunders. C&rsquo;est-\u00e0-dire que la guerre culturelle anti-communiste fut aussi bien une entreprise d&rsquo;am\u00e9ricanisation des \u00e9lites europ\u00e9ennes au nom de la d\u00e9fense contre le communisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nul ne s&rsquo;en cache. Il y a, \u00e0 cette \u00e9poque, un sentiment intense de solidarit\u00e9 occidentale. (Les anti-am\u00e9ricains, les adversaires de l&rsquo;Am\u00e9rique, s&rsquo;ils sont nombreux en Europe, sont \u00e0 part, la plupart \u00e9tant communistes ou proches du communisme ; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils rejettent aussi bien l&rsquo;Europe non-communiste que l&rsquo;Am\u00e9rique, ils rejettent un ensemble de valeurs ou ce qu&rsquo;ils jugent \u00eatre un ensemble de valeurs. Rien \u00e0 voir avec l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.) La question des rapports transatlantiques ne se manifeste pas vraiment comme on la conna&icirc;t aujourd&rsquo;hui, pos\u00e9e de fa\u00e7on lancinante. L&rsquo;Atlantique est simplement un pont entre les deux parties d&rsquo;un m\u00eame corps qui est celui de l&rsquo;Occident \u00e0 la fois chr\u00e9tien et lib\u00e9ral (inventeur de la libert\u00e9), h\u00e9ritier tout autant des traditions chr\u00e9tiennes et du si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. Tout cela est amalgam\u00e9 en un seul bloc qui subit l&rsquo;attaque du Barbare venu de l&rsquo;est, du chaos asiatique, de la subversion marxiste-l\u00e9niniste. Mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;un aspect de la situation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A c\u00f4t\u00e9, il y a aussi une formidable machine en marche, qui est celle de la bureaucratie la plus puissante du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire la plus riche, la mieux organis\u00e9e, la mieux servie par des relais industriels et universitaires, et c&rsquo;est de la bureaucratie am\u00e9ricaine dont on parle. Elle est n\u00e9e pendant la guerre dans sa forme moderne et elle s&rsquo;est format\u00e9e (comme on dirait aujourd&rsquo;hui) dans un moule \u00e0 la fois contraignant et plein de puissance, qui se nomme le National Security State. Saunders ne manque pas de nous d\u00e9tailler tous les aspects de cette machinerie, et il y en a un nombre surprenant, avec de nombreuses d\u00e9couvertes ; la CIA dans toutes ses activit\u00e9s inconnues dans leur dimension culturelle, bien s&ucirc;r, &laquo; acting as America&rsquo;s Ministry of Culturean unofficial minister for propaganda with almost unlimited powers &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 que se pose donc la question, &ndash; entre les deux, qui l&#8217;emporte ? Qui est le plus fort ? Entre la croisade occidentale contre le communisme et la formidable machine bureaucratique du National Security State ? Saunders nous r\u00e9pond en arr\u00eatant son travail au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9poque o&ugrave; la croisade s&rsquo;essouffle. Bient\u00f4t, Khrouchtchev et Kennedy, apr\u00e8s un affrontement \u00e0 Cuba, se trouveront c\u00f4te \u00e0 c\u00f4t\u00e9 devant ce qu&rsquo;ils d\u00e9signent comme l&rsquo;ennemi commun, qui est le danger de l&rsquo;holocauste nucl\u00e9aire. Tous deux prestement \u00e9limin\u00e9s, on sait comment, en 1963 et en 1964, leur nouvelle posture leur survivra. C&rsquo;est la \u00ab\u00a0d\u00e9tente\u00a0\u00bb, face souriante de l&rsquo;\u00e9quilibre de la terreur, qui sanctionne cette nouvelle \u00e9poque. Lorsque d\u00e9butera la \u00ab\u00a0seconde Guerre froide\u00a0\u00bb, en 1975-76, les temps auront chang\u00e9. Devant l&rsquo;URSS finissante, corrompue jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;os, qu&rsquo;on chargera des ambitions grotesques de la conqu\u00eate du monde, se dressera la bureaucratie militaro-industrielle am\u00e9ricaine qui l&#8217;emportera, qui a surv\u00e9cu \u00e0 tout depuis, pour venir jusqu&rsquo;\u00e0 nous, qu&rsquo;on voit \u00e0 l&rsquo;oeuvre aujourd&rsquo;hui. Fin de la bataille, et l&rsquo;on comprend que le National Security State l&rsquo;a emport\u00e9, la croisade anti-communiste de l&rsquo;Occident chr\u00e9tien et lib\u00e9ral n&rsquo;est plus qu&rsquo;un souvenir.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.25em\">Ce que fut vraiment la Guerre froide<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Saunders nous invite \u00e0 d\u00e9tailler cette p\u00e9riode qu&rsquo;elle d\u00e9crit \u00e0 partir de tant de documents in\u00e9dits, et alors nous conseillons au lecteur d&rsquo;avoir \u00e0 l&rsquo;esprit ce qui a suivi et de ne pas oublier ce qui se passe aujourd&rsquo;hui. A cette condition, la lecture de <em>Who Paid the Piper?<\/em> est, en plus d&rsquo;\u00eatre instructive, prodigieusement enrichissante. Dans ce cas, tout honn\u00eate homme de notre temps, s&rsquo;il en reste, se doit de l&rsquo;avoir dans sa besace.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quant au reste &#8230; Le probl\u00e8me est de savoir jusqu&rsquo;o&ugrave; tout cela peut conduire, cette croisade des ann\u00e9es 1947-48 jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1960 ; jusqu&rsquo;o&ugrave; peut-on aller trop loin avant de se perdre dans des chemins de traverse les plus douteux. Voil\u00e0 le cas d&rsquo;un Raymond Aron ; encens\u00e9 par l&rsquo;<em>intelligentsia<\/em> parisienne courante (l&rsquo;actuelle, celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui qui a largu\u00e9 le marxisme-l\u00e9ninisme) comme le prototype de l&rsquo;intellectuel mod\u00e9r\u00e9, un homme de sagesse souvent oppos\u00e9 \u00e0 un Sartre qui a failli en soutenant aveugl\u00e9ment le communisme et ses turpitudes staliniennes. Aron avait des agissements qu&rsquo;on peut comprendre dans les ann\u00e9es 1940 et 1950, d\u00e8s cette \u00e9poque directement subventionn\u00e9 par la CIA, comme le signale Saunders. Mais que dire de cette m\u00e9saventure que rapporte le g\u00e9n\u00e9ral Gallois dans ses m\u00e9moires, <em>Le sablier du si\u00e8cle<\/em> ? (L&rsquo;Age d&rsquo;Homme, Lausanne, 1999.) Gallois d\u00e9taille les variations de Aron, dans les ann\u00e9es 1958-64, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la force nucl\u00e9aire fran\u00e7aise en d\u00e9veloppement, tant\u00f4t approbateur, tant\u00f4t critique ; puis Gallois observe que ces variations correspondent bien souvent, et m\u00eame syst\u00e9matiquement, \u00e0 des variations de la politique de Washington vis-\u00e0-vis de cette force nucl\u00e9aire. Quelle explication ? Gallois, encore, nous rapporte cet entretien d&rsquo;un jour de 1963, avec un ami am\u00e9ricain du temps de l&rsquo;OTAN, le colonel Kintner ; Kintner l&rsquo;invite dans sa chambre de l&rsquo;h\u00f4tel Castiglione pour lui parler d&rsquo;un projet de centre d&rsquo;analyse transatlantique franco-US pour expliquer la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine, projet auquel il voudrait int\u00e9resser Gallois ; Kintner qui se heurte aux r\u00e9ticences de ce dernier, Gallois jugeant la proposition bien maladroite par sa propagande, si maladroite que, dit-il, &laquo; <em>Raymond Aron et ses amis, qui s&rsquo;efforcent d&rsquo;expliquer la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine \u00e0 l&rsquo;opinion<\/em> &raquo;, la jugeraient \u00e9galement de cette fa\u00e7on ; et Kindner, d\u00e9pit\u00e9, qui grogne : &laquo; <em>Raymond Aron sera bien oblig\u00e9 d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;accord. C&rsquo;est moi qui lui apporte, pour ses publications, l&rsquo;argent de la CIA.<\/em> &raquo; La remarque est malheureusement lumineuse et nous rend un peu moins sympathique le parcours d&rsquo;apr\u00e8s-guerre de cette sorte d&rsquo;intellectuels. C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on mesure ici, avec une cha&icirc;ne d&rsquo;arpenteur et au son aigrelet du joueur de fl&ucirc;te de la fable, ce que signifie exactement ces engagements d&rsquo;intellectuel. En d&rsquo;autres termes, s&rsquo;il y a longtemps que Sartre a \u00e9t\u00e9 bascul\u00e9 de son pi\u00e9destal, constatons qu&rsquo;un tel livre et la documentation \u00e9parse qui nous est disponible aujourd&rsquo;hui ne donnent d\u00e9sormais pas plus le droit \u00e0 Raymond Aron de demeurer sur le sien.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Saunders nous invite, \u00e0 partir du mat\u00e9riel qu&rsquo;elle nous fournit, \u00e0 r\u00e9appr\u00e9cier ce que fut la Guerre froide du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain et occidental. Elle nous donne une clef de plus pour explorer le ph\u00e9nom\u00e8ne am\u00e9ricain pendant la p\u00e9riode, et, ainsi arm\u00e9 d&rsquo;une vision nouvelle, mieux consid\u00e9rer ce qu&rsquo;est l&rsquo;Am\u00e9rique aujourd&rsquo;hui et ce que valent les rapports entre l&rsquo;Europe et l&rsquo;Am\u00e9rique. A celui qui sait y voir, Saunders donne un sacr\u00e9 coup de main.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>Who Paid the Piper? &ndash;<\/em> 509 pages, Granta Books, Londres, 1999<\/h4>\n<\/p>\n<p><p><strong><u>Ci-dessous<\/u><\/strong>, voici un texte de r\u00e9flexion sur cette question de la \u00ab\u00a0conqu\u00eate\u00a0\u00bb des \u00e2mes en Europe occidentale, par les &Eacute;tats-Unis, telle qu&rsquo;elle est d\u00e9crite par Saunders. Ce texte doit, \u00e0 notre sens, compl\u00e9ter utilement la lecture du livre de Saunders. Ce texte est extrait d&rsquo;un projet d&rsquo;ouvrage d&rsquo;analyse historique sur le pan-expansionnisme am\u00e9ricaniste et le virtualisme en pr\u00e9paration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>____________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">La subversion vertueuse des \u00e2mes <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous devons explorer la politique \u00e9trang\u00e8re des &Eacute;tats-Unis durant la Guerre froide avec ce regard diff\u00e9rent qu&rsquo;implique notre d\u00e9marche g\u00e9n\u00e9rale, et avec les facilit\u00e9s que nous procurent les circonstances. Des \u00e9l\u00e9ments jusqu&rsquo;alors tenus secrets, apparus depuis 1989, mais surtout un ton nouveau, qui serait comme une fa\u00e7on de se d\u00e9lier d&rsquo;une parole implicite, d&rsquo;un serment solennel, permettent de faire un peu mieux que ce qu&rsquo;on a fait jusqu&rsquo;ici. Il est possible de penser sur un refrain diff\u00e9rent, sans souci des normes, sans craindre l&rsquo;accusation d&rsquo;\u00eatre partisan, qui appara&icirc;t, lorsqu&rsquo;elle est dite, assez d\u00e9risoire pour nous donner du coeur au ventre plut\u00f4t que de nous d\u00e9courager. Une attitude psychologique nouvelle a dissip\u00e9 l&rsquo;admiration d\u00e9vote qui accompagnait l&rsquo;\u00e9tude respectueuse de l&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e0 peine d\u00e9rang\u00e9e par des diatribes anti-imp\u00e9rialistes trop id\u00e9ologiques pour toucher \u00e0 l&rsquo;essentiel, qui fut le plat de r\u00e9sistance de l&rsquo;appr\u00e9ciation historique de l&rsquo;Am\u00e9rique par les Europ\u00e9ens durant la Guerre froide. Nous avons, moins que durant le demi-si\u00e8cle pass\u00e9 (le si\u00e8cle, m\u00eame), le regard obscurci par les larmes d&rsquo;\u00e9motion d\u00e9vote qui nous envahissaient au seul mot d&rsquo;Am\u00e9rique, comme les d\u00e9votes bourgeoises au seul mot de vertu. Nous avons l&rsquo;esprit un peu plus audacieux. Il en r\u00e9sulte que les circonstances diverses depuis 1989 qui concernent ce domaine, et, par-dessus tout, qui concourent \u00e0 l&rsquo;essentiel qui est l&rsquo;\u00e9volution de la psychologie, permettent d&rsquo;envisager une situation o&ugrave; l&rsquo;analyse de la p\u00e9riode ne serait plus n\u00e9cessairement ligot\u00e9e au postulat que tout ce que fait l&rsquo;Am\u00e9rique, elle le fait au nom du \u00ab\u00a0Monde libre\u00a0\u00bb, qu&rsquo;elle est cens\u00e9e repr\u00e9senter de bout en bout par d\u00e9cret divin ou tout comme. Cette \u00e9volution de la psychologie et, dedans elle, du sentiment, est une r\u00e9volution qui a sa place dans la nouveaut\u00e9 de la d\u00e9marche suivie ici, et pr\u00e9cis\u00e9ment ce que nous-m\u00eame percevons express\u00e9ment comme une nouveaut\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a quelque chose comme une lib\u00e9ration, \u00e0 nouveau ce ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;esprit d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9. Il s&rsquo;agit encore, dans ce cas de l&rsquo;\u00e9valuation de la politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine durant la p\u00e9riode de la Guerre froide, d&rsquo;un d\u00e9cha&icirc;nement de l&rsquo;esprit. Le jugement \u00e9volue d\u00e9sormais dans un domaine o&ugrave; il n&rsquo;est plus tenu. Notre hypoth\u00e8se devient plus audacieuse, sur laquelle nous allons d\u00e9velopper une r\u00e9flexion sur la politique \u00e9trang\u00e8re des &Eacute;tats-Unis pendant la guerre froide. Cette hypoth\u00e8se est que cette politique \u00e9trang\u00e8re fut d&rsquo;abord constitu\u00e9e de toutes les sortes possibles d&rsquo;actions ill\u00e9gales et clandestines, d&rsquo;action directe et d&rsquo;influence, etc, bien plus que de diplomatie et de strat\u00e9gie, et que la diplomatie et la strat\u00e9gie vinrent en compl\u00e9ment, pour sanctifier ou habiller le r\u00e9sultat des activit\u00e9s clandestines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Disons aussit\u00f4t, pour \u00e9viter toute sorte de proc\u00e8s inutiles et \u00e9puisants que, l\u00e0 encore comme dans les autres occasions, cela ne fait pas des Sovi\u00e9tiques, soudainement, d&rsquo;inattendus prix de vertu. L&rsquo;explication l\u00e0-dessus est \u00e9vidente, pour faire bien comprendre la r\u00e9alit\u00e9 des choses et la r\u00e9partition des culpabilit\u00e9s. Dans ce cas \u00e9galement, suivons le conseil judicieux de laisser de c\u00f4t\u00e9 la pens\u00e9e binaire. Nous savons qu&rsquo;en mati\u00e8re d&rsquo;activit\u00e9s ill\u00e9gales et clandestines, les Sovi\u00e9tiques ne laissent leur place \u00e0 personne. Ce qui nous importe, avec la d\u00e9couverte des activit\u00e9s am\u00e9ricaines, est de d\u00e9couvrir combien celles-ci sont diff\u00e9rentes des activit\u00e9s sovi\u00e9tiques, dans l&rsquo;ambition et dans l&rsquo;efficacit\u00e9, et combien elles perdurent au-del\u00e0 de la Guerre froide.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Encore, pour progresser plus avant dans notre hypoth\u00e8se et retrouver la continuit\u00e9 d&rsquo;un argument d\u00e9velopp\u00e9 lorsqu&rsquo;on s&rsquo;int\u00e9resse par exemple \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution d\u00e9cisive d&rsquo;un Franklin Delano Roosevelt vers les questions de politique ext\u00e9rieure [voir sur ce site, <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=561\">la recension du livre The New Dealer&rsquo;s War<\/a>], voici une remarque essentielle : tout se passe, \u00e0 des degr\u00e9s divers d&rsquo;intensit\u00e9, comme si la soi-disant politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaine \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une extension au monde de la politique int\u00e9rieure am\u00e9ricaine, plus brutale ici o&ugrave; les populations sont moins \u00e9volu\u00e9es, plus subtile voire complice l\u00e0 o&ugrave; les populations ont un air de famille. Nous en d\u00e9duisons aussit\u00f4t que la \u00ab\u00a0politique ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine dont nous parlons pour la p\u00e9riode n&rsquo;est pas principalement, loin s&rsquo;en faut, la politique sovi\u00e9tique des &Eacute;tats-Unis, ni m\u00eame la \u00ab\u00a0politique communiste\u00a0\u00bb (politique ext\u00e9rieure vis-\u00e0-vis du monde communiste) des &Eacute;tats-Unis. Celle-l\u00e0, au fond, LeMay [le g\u00e9n\u00e9ral Curtiss LeMay, commandant en chef du Strategic Air Commande de 1948 \u00e0 1956] s&rsquo;en chargeait avec une strat\u00e9gie de provocation bien au point (voir sur ce site <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-paul_lashmar_spy_flights_in_the_cold_war_15_05_2001.html?admin=1\">la recension<\/a> du livre <em>Spy Flights in the Cold War<\/em>). Cette \u00ab\u00a0politique ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb des USA durant la Guerre froide, il s&rsquo;agit d&rsquo;abord, et m\u00eame principalement pour le cas qui nous occupe, de la politique am\u00e9ricaine vis-\u00e0-vis du \u00ab\u00a0Monde libre\u00a0\u00bb, lequel serait \u00e9tendu \u00e0 ce qu&rsquo;on nommera plus tard le Tiers-Monde, qui repr\u00e9sente selon ce point de vue rien de moins que les colonies \u00e9mancip\u00e9es de l&rsquo;Europe occidentale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Plus tard encore, apr\u00e8s la chute du Mur, dans les ann\u00e9es 1990, cette fausse \u00ab\u00a0politique ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine serait \u00e9tendue \u00e0 l&rsquo;Ennemi lui-m\u00eame avec la tentative d&rsquo;une puissance colossale d&rsquo;am\u00e9ricanisation de la Russie, qui manqua pulv\u00e9riser ce pays.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La g\u00e9ographie, ou m\u00eame la g\u00e9opolitique de cette politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine est ais\u00e9ment explicable. Puisque cette politique \u00e9trang\u00e8re n&rsquo;est qu&rsquo;une extension de la politique int\u00e9rieure am\u00e9ricaine, il est logique qu&rsquo;elle s&rsquo;arr\u00eate d&rsquo;abord et se fixe principalement au plus proche, par la g\u00e9ographie autant que par la psychologie. Le projet est bien de faire de ces alli\u00e9s du monde libre une extension de l&rsquo;Am\u00e9rique au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de l&rsquo;Am\u00e9rique, car cette am\u00e9ricanisation de l&rsquo;ext\u00e9rieur constitue effectivement le seul but \u00e9vident de la \u00ab\u00a0politique ext\u00e9rieure\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine. L&rsquo;am\u00e9ricanisation n&rsquo;est pas une proposition culturelle, pressante certes mais qui semble m\u00e9nager un choix, qui permettrait la r\u00e9sistance ; c&rsquo;est la fatalit\u00e9 d&rsquo;une transmutation ontologique in\u00e9vitable. (Et si la mati\u00e8re ne c\u00e8de pas, la crise s&rsquo;installe.) Voil\u00e0 le principal aspect de la politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaine en g\u00e9n\u00e9ral, et durant la Guerre froide plus particuli\u00e8rement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Parmi les travaux qui ont mis \u00e0 jour cet \u00e9norme travail de l&rsquo;Am\u00e9rique, il y a le livre r\u00e9cent <em>Who Paid the Piper?<\/em>, de Francis Stone Saunders. On y retrouve les habituelles qualit\u00e9s du travail de recherche historique des Anglo-Saxons, avec la masse de r\u00e9f\u00e9rence, les recherches personnelles, les rencontres de t\u00e9moins, etc ; mais le livre est pr\u00e9cieux parce qu&rsquo;il y ajoute, &ndash; et il n&rsquo;est pas s&ucirc;r que l&rsquo;auteur l&rsquo;ait voulu, ni m\u00eame ne l&rsquo;ait r\u00e9alis\u00e9, &ndash; une atmosph\u00e8re si particuli\u00e8re, une fi\u00e8vre, une pression, avec quelque chose d&rsquo;une dimension un peu mystique. Il s&rsquo;agit effectivement, au sein de ces phalanges de la CIA qui se lancent dans la bataille culturelle pour retenir leurs compagnons d&rsquo;Europe sur le point de se laisser fasciner par l&rsquo;hydre communiste, d&rsquo;une bataille de l&rsquo;esprit et, m\u00eame, au-del\u00e0, d&rsquo;une sorte de conflit de l&rsquo;\u00e2me. Ces hommes-l\u00e0 de la CIA ne sont pas des salopards aux mains sanglantes, ni ces analystes \u00e0 la t\u00eate froide et au coeur sec qu&rsquo;on rencontrera plus tard, qui commettent avec une tranquille assurance et une arrogance ing\u00e9nue les pires erreurs qu&rsquo;on puisse imaginer, et, en passant, des crimes qui valent bien ceux que d\u00e9nonce notre cat\u00e9chisme hyst\u00e9rique et bien-pensant. On trouve parmi eux des hommes cultiv\u00e9s, des esth\u00e8tes, \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;incroyable James Jesus Angleton, ami de Ezra Pound et de T.S. Eliot dans sa jeunesse, devenu chef des contre-espions \u00e0l&rsquo;int\u00e9rieur de la CIA, qui \u00e9chafaude d&rsquo;incroyables complots sovi\u00e9tiques et qui, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, vient en aide \u00e0 des po\u00e8tes et \u00e0 des \u00e9crivains, sur fonds secrets. &laquo; <em>Il \u00e9tait l&rsquo;image parfaite de l&rsquo;espion-po\u00e8te, l&rsquo;inspirateur de tant de mythes romantiques \u00e0 propos de la CIA per\u00e7ue comme une extension de la tradition litt\u00e9raire lib\u00e9rale am\u00e9ricaine.<\/em> &raquo; (Saunders.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a quelque chose de profond\u00e9ment \u00e9lev\u00e9 et, par cons\u00e9quent, de profond\u00e9ment sinc\u00e8re dans ce travail de subversion des esprits de la CIA, qui conduit \u00e0 la croyance si exaltante que ce n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait de la subversion et que ce serait plut\u00f4t un rassemblement des esprits face au complot ultime contre la libert\u00e9. Et pourquoi pas? Devant l&rsquo;\u00e9croulement de l&rsquo;Europe, \u00e9croulement intellectuel de l&rsquo;entre-deux-guerres n\u00e9 de la boucherie de 14-18 et \u00e9croulement de la guerre, l&rsquo;Am\u00e9rique intellectuelle se percevait elle-m\u00eame comme l&rsquo;ultime rempart de la civilisation face \u00e0 ce qu&rsquo;on percevait en g\u00e9n\u00e9ral de la barbarie stalinienne. Nombre d&rsquo;intellectuels am\u00e9ricains d\u00e9couvraient qu&rsquo;ils se trouvaient apr\u00e8s tout en accord avec l&rsquo;action de leur gouvernement, pour cette m\u00eame cause de sauvegarde de la civilisation. Le but de l&rsquo;action culturelle de la CIA devenait naturellement l&rsquo;am\u00e9ricanisation des \u00e2mes, \u00e0commencer par celles des intellectuels europ\u00e9ens. Cette am\u00e9ricanisation des \u00e2mes \u00e9tait per\u00e7ue comme une entreprise pressante de sauvegarde de la civilisation. Ce fut, pour certains, une p\u00e9riode heureuse o&ugrave; l&rsquo;on put croire que le pan-am\u00e9ricanisme \u00e9tait la formule de la culture universelle, avec cet incroyable m\u00e9lange des genres, des intellectuels au chef des contre-espions James Jesus Angleton. Nous pourrions voir dans ces circonstances, dans l&rsquo;atmosph\u00e8re cr\u00e9pusculaire et tragiques de la fin des ann\u00e9es 1940 en Europe, comme la confirmation, pour ceux qui y croyaient, de ce mouvement pan-am\u00e9ricaniste au niveau qui importe vraiment, qui est celui de la haute culture. La puissance de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, sa hauteur, en font \u00e0 notre sens le p\u00e8re spirituel sans h\u00e9siter de ce qu&rsquo;il y a de plus fondamental et de plus noble dans ce qu&rsquo;il est coutume de d\u00e9signer comme la politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaine, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sous-sol o&ugrave; l&rsquo;on trouve les manigances provocatrices d&rsquo;un LeMay et les <em>dirty tricks<\/em> de l'\u00a0\u00bbautre\u00a0\u00bb CIA. Mais en faisant la description de ce ph\u00e9nom\u00e8ne sans aucun doute exceptionnel, qui toucha toutes les \u00e9lites intellectuelles occidentales, qui rendit sans aucun doute la p\u00e9n\u00e9tration de l&rsquo;am\u00e9ricanisme bien plus profonde et durable que l&rsquo;investissement adverse par le marxisme-l\u00e9ninisme, on en trace les limites. Le but suppose r\u00e9solues quelques conditions d&rsquo;une importance consid\u00e9rable. Il suppose acquis le fait que les autres cultures n&rsquo;existent plus vraiment, quoiqu&rsquo;en pensent les intellectuels embarqu\u00e9s dans cette gal\u00e8re. Si l&rsquo;id\u00e9e peut avoir quelque fondement dans les ann\u00e9es 1940, elle n&rsquo;est qu&rsquo;un semblant lorsqu&rsquo;on la transcrit dans la r\u00e9alit\u00e9 ; elle ne cesse de s&rsquo;affaiblir dans les d\u00e9cennies suivantes, quand les cultures europ\u00e9ennes renaissent ; enfin, elle se subvertit d&rsquo;elle-m\u00eame puisque, pour se poursuivre, elle doit dissimuler toujours plus le fait de cette renaissance pour continuer \u00e0 affirmer la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;am\u00e9ricanisation du monde libre. Cette id\u00e9e \u00e9lev\u00e9e s&rsquo;av\u00e8re une illusion et son c\u00f4t\u00e9 sombre, d\u00e9finitivement condamnable, fatalement auto destructeur, est qu&rsquo;elle sert de masque \u00e0 une dynamique expansionniste et pr\u00e9datrice.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;ambition n&rsquo;\u00e9tait pas basse pendant son \u00e2ge d&rsquo;or mais elle \u00e9tait grosse de sa contradiction mortelle. L&rsquo;issue de l&rsquo;aventure ne pouvait \u00eatre qu&rsquo;une crise. A c\u00f4t\u00e9 des diverses d\u00e9finitions qu&rsquo;on en a donn\u00e9es, nous proposons celle de la crise de la tentative d&rsquo;am\u00e9ricanisation du monde (du Monde libre d&rsquo;abord) que portait \u00e9videmment la dynamique du pan-am\u00e9ricanisme, et dont la politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaine \u00e9tait le v\u00e9hicule. Cette crise \u00e9clata dans les ann\u00e9es 1960 et, en r\u00e9alit\u00e9, malgr\u00e9 les remarques assidues des avocats d&rsquo;origine europ\u00e9enne qui font mission de relations publiques du \u00ab\u00a0transatlantisme\u00a0\u00bb pr\u00e9sent\u00e9 comme la seule formule acceptable de la vertu moderniste, la crise n&rsquo;a jamais cess\u00e9 et elle n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9solue. Aujourd&rsquo;hui, malgr\u00e9 les j\u00e9r\u00e9miades communes (et m\u00eame communautaires) autour du terrorisme et des menaces contre la civilisation, elle est pr\u00eate \u00e0 gronder comme elle ne l&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 auparavant.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Who Paid the Piper? Journaliste et historienne britannique, Frances Stonor Saunders a publi\u00e9 en 1999 le livre Who Paid the Piper?, sous-titr\u00e9 \u00ab\u00a0la CIA et la guerre culturelle\u00a0\u00bb, qui s&rsquo;int\u00e9resse essentiellement \u00e0 l&rsquo;action de la CIA dans les milieux intellectuels et artistiques des pays occidentaux (aux USA et en Europe). 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