{"id":65114,"date":"2002-06-02T00:00:00","date_gmt":"2002-06-02T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/06\/02\/pour-saluer-michel-jobert\/"},"modified":"2002-06-02T00:00:00","modified_gmt":"2002-06-02T00:00:00","slug":"pour-saluer-michel-jobert","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/06\/02\/pour-saluer-michel-jobert\/","title":{"rendered":"Pour saluer Michel Jobert"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Pour saluer Michel Jobert<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Le 2 juin 2002 &ndash; Michel Jobert est mort, il y a de cela une grosse semaine. Nous avions eu, lui et moi, des relations discr\u00e8tes et comme en marge du temps et de ses tumultes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il avait \u00e9t\u00e9 un ministre des Affaires &Eacute;trang\u00e8res qui avait \u00e0 peine eu le temps de montrer qu&rsquo;il fut un grand ministre. Comme je l&rsquo;ai connu, il \u00e9tait courtois, discr\u00e8tement et profond\u00e9ment ironique, lettr\u00e9 aussi, et puis avec une sorte de fragilit\u00e9 int\u00e9rieure et peut-\u00eatre une tristesse cach\u00e9e de n&rsquo;avoir pas eu toute la force qu&rsquo;il faut dans les batailles qu&rsquo;on m\u00e8ne. Il \u00e9tait un des vieux lecteurs de <em>de defensa<\/em>, ou bien, dit diff\u00e9remment, un des plus jeunes parmi nos lecteurs. Aux quelques premiers num\u00e9ros qu&rsquo;il avait lus, il y a de cela plus de dix ans, il m&rsquo;avait \u00e9crit pour me dire ce qu&rsquo;il pensait de cette publication et, affaire vite faite, nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9s. Ainsi, au soir de sa vie, alors que l&rsquo;ombre envahissait d\u00e9j\u00e0 son \u00e2me, nous sommes-nous rencontr\u00e9s \u00e0 plusieurs reprises, avec une irr\u00e9gularit\u00e9 presque concert\u00e9e, souvent pour un d\u00e9jeuner vol\u00e9 \u00e0 nos vies diff\u00e9rentes et lointaines, dans son restaurant favori o&ugrave; il avait une place r\u00e9serv\u00e9e, \u00ab\u00a0<em>Chez Antoine<\/em>\u00ab\u00a0, \u00e0 un jet de pierre de son bureau du quai Bl\u00e9riot.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Jobert, ma foi, c&rsquo;\u00e9tait une autre g\u00e9n\u00e9ration, avec de la chaleur au coeur et le sens simple du devoir et de l&rsquo;honneur, vraiment le devoir et l&rsquo;honneur comme une \u00e9vidence de la vie. Il parlait simplement et doucement, nul besoin d&rsquo;\u00e9lever la voix pour se sentir confort\u00e9 dans les choix de sa vie. C&rsquo;\u00e9tait un homme d&rsquo;une autre g\u00e9n\u00e9ration qui vous fait regretter de n&rsquo;en avoir pas \u00e9t\u00e9. Il avait fait la guerre. Il \u00e9tait pied-noir et cela nous rapprochait (mais nous n&rsquo;en avons jamais express\u00e9ment parl\u00e9, cette proximit\u00e9 peut-\u00eatre \u00e9tais-je le seul \u00e0 la go&ucirc;ter parce que le seul des deux \u00e0 la r\u00e9aliser pleinement). Il \u00e9tait de ceux qui, comme dit la chanson de marche des pieds-noirs, \u00e9taient revenus de loin (chanson de marche un peu pompeuse, je vous l&rsquo;accorde, mais quoi, jugez-en vous-m\u00eame : &laquo;<em>C&rsquo;est nous les Africains qui revenons de loin, nous venons des colonies pour sauver le pays<\/em>&raquo;). On les a oubli\u00e9s ceux-l\u00e0, vous pensez bien que le devoir de m\u00e9moire ne va pas se charger de ces trublions qui brouillent les sch\u00e9mas arrangeants. Jobert \u00e9tait un de ces pieds-noirs envo&ucirc;t\u00e9s par sa terre d&rsquo;origine et pourtant devenus gaullistes d&rsquo;esprit et de coeur, &ndash; et il en faut, apr\u00e8s tout, de l&rsquo;ardeur au coeur et de la rigueur \u00e0 l&rsquo;esprit, pour concilier puis r\u00e9concilier ces deux fid\u00e9lit\u00e9s qui s&rsquo;affront\u00e8rent si violemment, j&rsquo;en sais quelque chose. Jobert portait haut ces deux fid\u00e9lit\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On a daub\u00e9 sur son \u00ab\u00a0ailleurs\u00a0\u00bb. On daube sur ce que les hommes d&rsquo;honneur veulent bien vous laisser. Il a eu des moments de solitude politique qui durent \u00eatre lourds. Je me rappelle un jour, ou plut\u00f4t un soir de quelque part entre 1975 et 1978, alors que je ne le connaissais pas encore personnellement, o&ugrave; il \u00e9tait venu parler devant une salle o&ugrave; se bousculaient trois pel\u00e9s et deux tondus, \u00e0 Li\u00e8ge, en Belgique. La soir\u00e9e \u00e9tait sinistre et solitaire, comme celle que d\u00e9crit Vigny lorsqu&rsquo;il va voir du Moli\u00e8re dans une \u00e9poque o&ugrave; le romantisme mit les classiques \u00e0 l&rsquo;index (\u00ab\u00a0pass\u00e9 de mode\u00a0\u00bb, sentence comme un couperet). Cela ne lui enlevait rien, \u00e0 Jobert, mais rien de son ironie. Il me disait en pouffant qu&rsquo;il fallait toujours qu&rsquo;il songe, \u00e0 ses conf\u00e9rences, \u00e0 demander un ou deux coussins pour se grandir sur son si\u00e8ge.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il avait des affections secr\u00e8tes. Il avait \u00ab\u00a0pistonn\u00e9\u00a0\u00bb le jeune Philippe S\u00e9guin pour lui faire avoir un poste de d\u00e9butant dans un cabinet, du temps de Pompidou. Il avait fait cela comme on s&rsquo;acquitte d&rsquo;une dette d&rsquo;honneur, comme d&rsquo;autres honorent leurs dettes de jeu, parce que le p\u00e8re de S\u00e9guin, un homme de peine et un homme de bien venu du soleil tunisien, \u00e9tait mort dans la m\u00eame campagne de la France Libre que lui-m\u00eame, Jobert avait fait cette campagne o&ugrave; il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 si douloureusement ; l&rsquo;Italie et puis la France par le Sud, la France lib\u00e9r\u00e9e par le soleil de la M\u00e9diterran\u00e9e. Je crois avoir compris que Philippe S\u00e9guin n&rsquo;a jamais rien su de cette intervention secr\u00e8te en sa faveur. Balladur, compagnon de cabinet de Jobert sous Pompidou, disait \u00e0 Jobert quand il voulait lui parler de S\u00e9guin : &laquo;<em>Votre fou.<\/em>&raquo; Diff\u00e9rence de temp\u00e9raments, sans doute.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Jobert \u00e9tait un anachronisme dans notre temps ; sa discr\u00e9tion, sa r\u00e9serve, son ironie rentr\u00e9e, tout cela, comme on dit, n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0tendance\u00a0\u00bb. C&rsquo;est, aujourd&rsquo;hui, un honneur de ne pas \u00eatre de son temps. Jobert s&rsquo;en est all\u00e9 avec les honneurs. &laquo;<em>Bon vent<\/em>&raquo;, comme il aimait \u00e0 dire avec affection.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour saluer Michel Jobert Le 2 juin 2002 &ndash; Michel Jobert est mort, il y a de cela une grosse semaine. Nous avions eu, lui et moi, des relations discr\u00e8tes et comme en marge du temps et de ses tumultes. 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