{"id":65235,"date":"2002-08-31T00:00:00","date_gmt":"2002-08-31T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/08\/31\/duff-cooper-au-dela-de-loubli-1\/"},"modified":"2002-08-31T00:00:00","modified_gmt":"2002-08-31T00:00:00","slug":"duff-cooper-au-dela-de-loubli-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/08\/31\/duff-cooper-au-dela-de-loubli-1\/","title":{"rendered":"Duff Cooper, <em>Au-del\u00e0 de l&rsquo;oubli<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:2em;\">Duff Cooper, <em>Au-del\u00e0 de l&rsquo;oubli<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><p><strong>M\u00e9moires d&rsquo;un gentleman pour mieux comprendre de Gaulle, le cas franco-anglais et le cas anglais tout court, y compris pour notre temps historique<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 un livre magnifique, chaleureux, intelligent, captivant, fort bien \u00e9crit. Il a la vertu si essentielle de nous donner un \u00e9clairage qu&rsquo;il est particuli\u00e8rement n\u00e9cessaire, voir m\u00eame imp\u00e9ratif, de rappeler \u00e0 notre heure, dans notre temps historique, &mdash; \u00e0 propos de la position anglaise et des conceptions anglaises, \u00e0 propos des relations franco-britanniques, \u00e0 propos de De Gaulle \u00e9galement. C&rsquo;est l&rsquo;arch\u00e9type de l&rsquo;oeuvre historique utile et d\u00e9montrant le caract\u00e8re unique de l&rsquo;histoire, la d\u00e9monstration que seule l&rsquo;histoire, c&rsquo;est-\u00e0-dire le pass\u00e9, nous permet de comprendre le pr\u00e9sent et d&rsquo;appr\u00e9hender de fa\u00e7on aussi juste et raisonnable que possible l&rsquo;avenir. Voici les m\u00e9moires de Duff Cooper, <em>gentleman<\/em>, homme politique conservateur, biographe passionn\u00e9 de Talleyrand (il admirait \u00e9perdument le diplomate fran\u00e7ais) et biographe de devoir du mar\u00e9chal Haig, ministre et ami de Winston (Churchill), ambassadeur aupr\u00e8s de la France et ainsi de suite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quelques mots sur Duff Cooper. Il d\u00e9buta comme jeune \u00e9tudiant britannique tr\u00e8s classique, \u00e0 Eton puis \u00e0 Oxford o&ugrave; il eut une amiti\u00e9 homosexuelle qui se termina tragiquement (son ami tu\u00e9 au front en 1914). Duff Cooper fut fonctionnaire du Foreign Office et s&rsquo;en lassa tr\u00e8s vite ; malgr\u00e9 l&rsquo;exemption de service que ce statut impliquait, il r\u00e9ussit (il y tenait) \u00e0 aller se battre en 1918, dans les derniers mois de la guerre. Il \u00e9pousa une ravissante jeune femme, dont Fran\u00e7ois Mauriac fit un portrait presque amoureux dans une de ses chroniques, lorsque Lady Diana Cooper \u00e9tait \u00e0 Paris, en 1945-47, madame l&rsquo;\u00e9pouse de l&rsquo;ambassadeur d&rsquo;Angleterre. Cooper \u00e9tait d&rsquo;une famille paternelle r\u00e9put\u00e9e et d&rsquo;une famille maternelle \u00e9cossaise encombr\u00e9e de r\u00e9f\u00e9rences claniques (les Macduff, d&rsquo;o&ugrave; le premier nom de notre homme). Il \u00e9tait d&rsquo;un milieu \u00e0 cheval sur l&rsquo;aristocratie et sur le monde politique, o&ugrave; les meilleurs amis de la famille \u00e9taient les Asquith et les Baldwin, aussi bien que les Salisbury, et &laquo; <em>ce vieux Winston<\/em> &raquo; bien s&ucirc;r. Les Cooper et les MacDuff fr\u00e9quentaient beaucoup et Duff Cooper se retrouva plus tard au coeur des milieux politiques de qualit\u00e9. Il embrassa la carri\u00e8re politique, fut d\u00e9put\u00e9 conservateur, puis ministre de la Guerre et de la Marine, puis d\u00e9missionnaire avec \u00e9clat en 1938, pour protester contre les accords de Munich. Il trace un portrait au vitriol de Neville Chamberlain et nous fait mesurer, avec une \u00e9l\u00e9gance qui n&rsquo;est pas exempte de parti-pris (puisqu&rsquo;on le sait, c&rsquo;est l&rsquo;essentiel) combien l&rsquo;Angleterre d&rsquo;avant 1940 porte de responsabilit\u00e9s dans le recul des d\u00e9mocraties devant Hitler. En 1940, avec l&rsquo;arriv\u00e9e au pouvoir de son ami Churchill, il revient au service public.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un temps ministre de l&rsquo;Information, Duff Cooper nous donne un aper\u00e7u presque ing\u00e9nu sur cette attitude si particuli\u00e8re des Anglo-Saxons, combien ceux-ci consid\u00e8rent comme naturelle et pratiquent de m\u00eame l&rsquo;activit\u00e9 de propagande. Il quitte ce minist\u00e8re, assure diverses fonctions int\u00e9ressantes, se tient en retrait, puis, enfin, &mdash; car c&rsquo;est l\u00e0 que nous voulons en venir, &mdash; assure la fonction d&rsquo;ambassadeur du gouvernement de Sa Majest\u00e9 aupr\u00e8s de la France du d\u00e9but 1944 \u00e0 la fin de 1946, dans une p\u00e9riode charni\u00e8re ; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il fut repr\u00e9sentant UK aupr\u00e8s du gouvernement provisoire d&rsquo;Alger (non encore reconnu par Londres en tant que tel), puis ambassadeur accr\u00e9dit\u00e9 \u00e0 partir de l&rsquo;automne 1944, \u00e0 Paris, lorsque les puissances reconnurent enfin le gouvernement de Gaulle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 ce qui nous int\u00e9resse : les rapports UK-France dans cette p\u00e9riode charni\u00e8re, la fr\u00e9quentation presque quotidienne de De Gaulle, le r\u00f4le ardu d&rsquo;interm\u00e9diaire entre ces deux \u00e9normes et insupportables personnalit\u00e9s historiques (Churchill et de Gaulle, certes). C&rsquo;est une p\u00e9riode prodigieuse, pleine d&rsquo;enseignement pour aujourd&rsquo;hui, &mdash; c&rsquo;est cela qui nous importe, <em>bis repetitat,<\/em> &mdash; sur les rapports franco-anglais, sur l&rsquo;attitude et m\u00eame les conceptions fondamentales de l&rsquo;Angleterre, sur la position de De Gaulle. Tout cela \u00e9claire notre temps historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">De Gaulle vu par Duff Cooper<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Duff Cooper a beaucoup travaill\u00e9 pour l&rsquo;\u00e9tablissement de bonnes relations anglo-fran\u00e7aises \u00e0 la fin de la guerre. Il y avait \u00e0 faire. Cooper parlait fran\u00e7ais couramment, il \u00e9tait un de ces Anglais touch\u00e9 par la gr\u00e2ce de la culture fran\u00e7aise, la culture de la litt\u00e9rature (il r\u00e9citait de m\u00e9moire Les Nuits, de Musset, qu&rsquo;il adorait, de m\u00eame que Verlaine) et par la gr\u00e2ce in\u00e9galable d&rsquo;harmonie des pays de France. Pas vraiment, ou pas uniquement francophile pourtant, puisqu&rsquo;il r\u00e9servait \u00e9galement une affection, qu&rsquo;on sait pourtant un peu de devoir, pour les cousins d&rsquo;Outre-Atlantique, et l&rsquo;on sait d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;un bon conservateur anglais est toujours partag\u00e9 entre ces deux attractions, &mdash; le grand large et le continent. Quoiqu&rsquo;il en soit, quand il \u00e9tait en rogne, Winston disait que &laquo; <em>Duff est plus fran\u00e7ais que les Fran\u00e7ais eux-m\u00eames<\/em> &raquo; ; il exag\u00e9rait, comme toujours, &mdash; ou bien est-ce lui qui \u00e9tait, par moment, un peu trop \u00ab\u00a0plus Am\u00e9ricain que les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Non, Duff Cooper ne recule pas devant l&rsquo;appr\u00e9ciation critique, et notamment, du &laquo; <em>plus grand de tous les Fran\u00e7ais<\/em> &raquo;. Il pouvait avoir la dent dure lorsqu&rsquo;il \u00e9tait exasp\u00e9r\u00e9 par de Gaulle, et cela arrivait plus qu&rsquo;\u00e0 son tour. Il semble m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas pr\u00e9cis\u00e9ment d&rsquo;estime personnelle pour le g\u00e9n\u00e9ral (alors qu&rsquo;il en avait sans aucun doute pour un Georges Bidault, voire pour un L\u00e9on Blum).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Duff Cooper reproche souvent \u00e0 de Gaulle ses humeurs, son intransigeance, ses emportements, cette esp\u00e8ce de duret\u00e9 de caract\u00e8re et de comportement qu&rsquo;il distingue chez le g\u00e9n\u00e9ral. Peut-\u00eatre le plus grand reproche personnel qu&rsquo;il lui fasse, consid\u00e9r\u00e9 objectivement, est de fa\u00e7on assez curieuse son incapacit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre heureux. Ainsi le dit-il, en d\u00e9crivant une situation <em>a contrario<\/em> le 18 novembre 1944, qui lui permet de juger la psychologie du g\u00e9n\u00e9ral (ce texte est \u00e9crit entre 1946 et 1958, apr\u00e8s le d\u00e9part de De Gaulle du pouvoir et avant son retour de 1958) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>\u00ab\u00a0La c\u00e9r\u00e9monie de ce matin <\/em>[avec de Gaulle] <em>a \u00e9t\u00e9 courte et strictement officielle ; mais de Gaulle a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s affable et souriant. Son entourage pr\u00e9tend ne l&rsquo;avoir jamais vu ainsi, presque heureux\u00a0\u00bb. Cette curieuse inaptitude \u00e0 \u00eatre heureux est un f\u00e2cheux trait de caract\u00e8re, chez un homme remarquable, et a contribu\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec de sa carri\u00e8re.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pourtant, l&rsquo;impression qu&rsquo;on emporte du jugement de Duff Cooper sur de Gaulle est beaucoup plus nuanc\u00e9 que ce qui pr\u00e9c\u00e8de ne laisse penser. Malgr\u00e9 toutes les critiques, tous les agacements, qui sont finalement la transcription \u00e9crite d&rsquo;une existence quotidienne qui devait \u00eatre harassante, &mdash; toujours avec cette id\u00e9e de rapprocher deux personnalit\u00e9s aussi fortes et irascibles que celles de Churchill et de Gaulle pour am\u00e9liorer les relations entre la France et le Royaume Uni, &mdash; malgr\u00e9 les heurts qu&rsquo;une fr\u00e9quentation presque constante ne cesse d&rsquo;accumuler, malgr\u00e9 les obstacles de d\u00e9tails, les r\u00e9actions \u00e0 fleur de peau, les humeurs d\u00e9plaisantes, Duff Cooper en arrive \u00e0 l&rsquo;essentiel au d\u00e9tour d&rsquo;une phrase. Il d\u00e9crit une longue querelle dans les jours difficiles d&rsquo;avant la lib\u00e9ration de Paris, o&ugrave; de Gaulle bataillait ferme pour restaurer la souverainet\u00e9 fran\u00e7aise, contre un Roosevelt acharn\u00e9 \u00e0 sa perte, contre un Churchill qui c\u00e9dait trop souvent sous le poids de l&rsquo;encombrant ami am\u00e9ricain. De Gaulle s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 particuli\u00e8rement intransigeant et exasp\u00e9rant jusqu&rsquo;aux points de d\u00e9tail les plus d\u00e9risoires, refusant de c\u00e9der, ne reculant pas d&rsquo;un pouce, arc bout\u00e9 dans sa position de r\u00e9sistance. On dirait alors qu&rsquo;il y a une \u00e9tonnante lib\u00e9ration de la pens\u00e9e, qui conduit \u00e0 un jugement exactement inverse \u00e0 celui qu&rsquo;on attend. Cooper finit par conclure, et ce retournement du jugement en dit long sur sa propre noblesse de pens\u00e9e et sur la puissance de caract\u00e8re du personnage qu&rsquo;\u00e9tait de Gaulle :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Mais de Gaulle insista. Sa superbe intransigeance avait une noblesse que je finissais, malgr\u00e9 moi, par admirer.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">L&rsquo;architecte du Trait\u00e9 de Dunkerque<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>La p\u00e9riode la plus passionnante que nous fait visiter Duff Cooper est celle d&rsquo;une France r\u00e9tablie dans sa souverainet\u00e9 (notamment apr\u00e8s novembre 1944 et la reconnaissance en cascade du nouveau gouvernement fran\u00e7ais du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle par les puissances). Il appara&icirc;t tr\u00e8s vite que Duff Cooper a un programme. Il veut favoriser un rapprochement entre la France et le Royaume-Uni, de fa\u00e7on \u00e0 verrouiller la s\u00e9curit\u00e9 de l&rsquo;Europe autour de l&rsquo;axe Paris-Londres. Vieille id\u00e9e, qui resurgit r\u00e9guli\u00e8rement, mais qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9e de fa\u00e7on plus claire et r\u00e9solue du c\u00f4t\u00e9 britannique qu&rsquo;\u00e0 ce moment, et par Duff Cooper.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>La conclusion d&rsquo;un trait\u00e9 d&rsquo;alliance avec la France \u00e9tait le premier pas vers la r\u00e9alisation de ma politique. Les deux grandes puissances du Nord-Ouest de l&rsquo;Europe devaient \u00eatre les pierres d&rsquo;angle du vaste \u00e9difice. Des copies imprim\u00e9es de mon expos\u00e9 parvenaient peu \u00e0 peu aux autres ambassades et les commentaires de plusieurs de mes coll\u00e8gues m&rsquo;encourageaient. De Washington, Lord Halifax faisait savoir qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de raison pour que le Gouvernement am\u00e9ricain d\u00e9sapprouv\u00e2t mes propositions. Archie Kerr m&rsquo;\u00e9crivait qu&rsquo;\u00e0 son avis, elles n&rsquo;envenimeraient pas nos relations avec l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique et qu&rsquo;elles pourraient m\u00eame avoir sur celles-ci un heureux effet. De Bruxelles, Knatchbull-Hugessen me soutenait fermement en, me disant que les Belges, inquiets de l&rsquo;\u00e9volution politique en France, seraient heureux de la savoir solidement li\u00e9e \u00e0 la Grande-Bretagne. Je re\u00e7us aussi des lettres de f\u00e9licitation et d&rsquo;encouragement de plusieurs membres du Gouvernement \u00e0 qui mon expos\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 communiqu\u00e9.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Duff Cooper fut l&rsquo;artisan du Trait\u00e9 de Dunkerque, entre Paris et Londres, qui s&rsquo;\u00e9largiraient au Trait\u00e9 de Bruxelles (d&rsquo;o&ugrave; est n\u00e9 l&rsquo;UEO) et finiraient par conduire \u00e0 la logique du Trait\u00e9 de l&rsquo;Atlantique Nord (OTAN), \u00e9galement suscit\u00e9 \u00e0 son origine par un Britannique (Bevin). Entre temps, la d\u00e9marche avait compl\u00e8tement chang\u00e9 d&rsquo;esprit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Duff Cooper eut du mal, au d\u00e9but de son entreprise, \u00e0 vaincre les r\u00e9ticences de De Gaulle, lesquelles s&rsquo;appuyaient notamment sur la politique britannique au Levant, jug\u00e9e par ce m\u00eame de Gaulle comme franchement hostile \u00e0 la France. (Non sans argument. Duff Cooper observe, en relevant l&rsquo;argument de De Gaulle, qu&rsquo;il a bien du mal, lui, \u00e0 comprendre la politique de son propre gouvernement, qu&rsquo;il attribue plut\u00f4t \u00e0 des tendances extr\u00e9mistes bureaucratiques au sein du Foreign Office.) Finalement, de Gaulle suivit l&rsquo;id\u00e9e de Duff Cooper, qui devait, de son c\u00f4t\u00e9, convaincre son nouveau gouvernement (Attlee-Bevin \u00e0 partir de juillet 1945) apr\u00e8s avoir eu beaucoup de mal \u00e0 tenir Churchill int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 cette id\u00e9e. Mais il y avait une logique irr\u00e9sistible, parce qu&rsquo;historique, dans l&rsquo;enthousiasme de Duff Cooper pour l&rsquo;alliance franco-anglaise, celle de la s\u00e9curit\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9quilibre du continent. Cette logique l&#8217;emporta et cela ne conduisit pas tr\u00e8s loin. C&rsquo;est le paradoxe de l&rsquo;enseignement que nous donne le livre de Duff Cooper, contenu dans ces deux observations, qui se succ\u00e8dent dans son livre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Au printemps 1946, apr\u00e8s une rencontre sur ce sujet avec son ministre Bevin, Duff Cooper note : &laquo; <em>Il est maintenant tout \u00e0 fait partisan de la formation d&rsquo;un bloc occidental, d&rsquo;une union douani\u00e8re avec la France, de l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une monnaie commune, etc, bref de tout ce que je pr\u00e9conisais dans mon rapport d&rsquo;Alger, en mai 1944. Cela a pris du temps!<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Au 10 ao&ucirc;t, il note : &laquo; <em>L&rsquo;\u00e9ventualit\u00e9 d&rsquo;une union douani\u00e8re n&rsquo;est pas sans soulever des difficult\u00e9s. Les Am\u00e9ricains l&rsquo;accueillent favorablement, les Fran\u00e7ais sont pour et nos ministres y consentent mais les fonctionnaires du Tr\u00e9sor et du Commerce, t\u00eates de mule comme toujours, ne veulent pas en entendre parler. Ce qu&rsquo;il faut, c&rsquo;est en accepter le principe. La chose mettra des ann\u00e9es \u00e0 se r\u00e9aliser.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le reste de la lecture de cette partie, de cet enjeu devrait-on \u00e9crire est \u00e0 cette image : une quasi-unanimit\u00e9 pour cette entente, o&ugrave; les Britanniques montrent encore plus d&rsquo;enthousiasme que les Fran\u00e7ais, et des obstacles structurels, m\u00e9caniques, bureaucratiques. Apr\u00e8s le d\u00e9part de Duff (il quitte l&rsquo;ambassade fin 1946\/d\u00e9but 1947, \u00e0 58 ans, et se retire de la vie publique), l&rsquo;affaire va prendre une autre orientation, au long des trait\u00e9s de Bruxelles et de Washington : de plus en plus influenc\u00e9 par la Guerre froide qui s&rsquo;installe, par la bipolarit\u00e9, par l&rsquo;Am\u00e9rique pour ce qui est de sa politique europ\u00e9enne, le Royaume-Uni choisit \u00e0 nouveau l&rsquo;option du \u00ab\u00a0grand large\u00a0\u00bb, surtout apr\u00e8s le retour de Winston Churchill.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">La politique \u00ab\u00a0de contrainte\u00a0\u00bb que s&rsquo;est impos\u00e9 le Royaume-Uni<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>La conclusion qu&rsquo;on tire de la lecture (la relecture) du livre de Duff, c&rsquo;est, une fois de plus, le constat de la fausset\u00e9 des images par rapport aux r\u00e9alit\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les images, c&rsquo;est une Angleterre irr\u00e9sistiblement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, toujours tourn\u00e9e vers le \u00ab\u00a0grand large\u00a0\u00bb et fascin\u00e9e par lui ; une Angleterre indiff\u00e9rente au continent, visc\u00e9ralement d\u00e9sengag\u00e9e de lui, confi\u00e9e \u00e0 la solitude des hautes mers \u00e0 condition que cette solitude m\u00e8ne aux rivages du continent nord-am\u00e9ricain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les r\u00e9alit\u00e9s que rapporte Duff Cooper, pourtant peu suspect d&rsquo;hostilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre des Am\u00e9ricains ne nous disent pas cela. Lorsqu&rsquo;il explique l&rsquo;hostilit\u00e9 qu&rsquo;\u00e9prouvaient Roosevelt et parfois Churchill \u00e0 l&rsquo;encontre de De Gaulle parce que celui-ci r\u00e9affirmait sans arr\u00eat la souverainet\u00e9 fran\u00e7aise, il ne cesse de pr\u00e9ciser que ces opinions \u00e9taient peu courantes dans les cercles dirigeants britanniques, qu&rsquo;au contraire l&rsquo;opinion g\u00e9n\u00e9rale \u00e9tait favorable \u00e0 de Gaulle dans la mesure o&ugrave; il entendait restaurer la dignit\u00e9 et la puissance fran\u00e7aise, parce que ce statut restaur\u00e9 de la France \u00e9tait une n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;Europe d&rsquo;apr\u00e8s-guerre, o&ugrave; les deux pays devraient jouer un r\u00f4le majeur. (Par exemple, \u00e0 propos d&rsquo;un incident, peu avant le d\u00e9barquement, o&ugrave; Churchill cherchait \u00e0 \u00e9liminer, ou dans tous les cas soumettre de Gaulle selon les conceptions de Roosevelt, Duff Cooper pr\u00e9cise : &laquo; A six heures, je suis all\u00e9 voir Brendan, qui consid\u00e9rait la situation avec bon sens et revendiquait le m\u00e9rite d&rsquo;avoir convaincu le Premier ministre de ne pas envoyer sa lettre \u00e0 de Gaulle &#8230; A 6H45, j&rsquo;ai retrouv\u00e9 Betty Cranborne et Bobbety, qui ne sont pas moins sages dans leur jugement \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la France. Tout le monde, en fait, partage cette sagesse, sauf le Premier ministre et le pr\u00e9sident. &raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette &laquo; <em>sagesse<\/em> &raquo; disparut avec l&rsquo;av\u00e8nement de la Guerre froide. On trouvait les adversaires de l&rsquo;option europ\u00e9enne (fran\u00e7aise) dans les branches \u00ab\u00a0techniques\u00a0\u00bb du gouvernement (une partie de la bureaucratie militaire, les services de renseignement, les bureaucraties des minist\u00e8res du tr\u00e9sor et du commerce) et dans les cercles d&rsquo;influence pro-am\u00e9ricains autour de Churchill. Ce sont eux qui triomph\u00e8rent \u00e0 partir de 1948-49, en s&rsquo;appuyant sur le sentiment de panique n\u00e9 avec les \u00e9v\u00e9nements de la fin de cette d\u00e9cennie (\u00e9v\u00e9nements en Europe de l&rsquo;est, pont a\u00e9rien de Berlin, bomba atomique sovi\u00e9tique, guerre de Cor\u00e9e). La crise de Suez acheva de \u00ab\u00a0reclasser\u00a0\u00bb l&rsquo;Angleterre dans une compl\u00e8te all\u00e9geance aux USA. (La crise donna l&rsquo;impulsion inverse \u00e0 la France, l&rsquo;autre partenaire de la crise : alors que les Britanniques conclurent de l&rsquo;intervention am\u00e9ricaine qu&rsquo;il fallait d\u00e9sormais \u00ab\u00a0coller\u00a0\u00bb aux Am\u00e9ricains, les Fran\u00e7ais conclurent qu&rsquo;il fallait assurer leur ind\u00e9pendance par tous les moyens, ce qui acc\u00e9l\u00e9ra le d\u00e9veloppement de la force nucl\u00e9aire fran\u00e7aise et pr\u00e9para l&rsquo;arriv\u00e9e de De Gaulle.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En lisant Duff Cooper, on est sensible \u00e0 la perception que cet homme repr\u00e9senta bien ce qu&rsquo;il restait de puissance et de souverainet\u00e9 au Royaume-Uni, au sortir de la guerre, et combien la sauvegarde de cette puissance et de cette souverainet\u00e9 passait par une alliance europ\u00e9enne, &mdash; laquelle ne pouvait \u00eatre et ne peut \u00eatre, hier et aujourd&rsquo;hui pour des raisons diff\u00e9rentes, qu&rsquo;avec la France. C&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on est sensible \u00e0 ce que les Britanniques ont perdu avec la Guerre froide et leur alliance avec Washington.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On ne r\u00e9siste pas, l&rsquo;occasion est bonne, de conclure et d&rsquo;illustrer ce propos par une citation de John Le Carr\u00e9, extraite de <em>The Secret Pilgrim<\/em>, et faite dans l&rsquo;excellent livre <em>Fifty-Year Wound<\/em> de Derek Leebaert, qui analyse ce qu&rsquo;a co&ucirc;t\u00e9 la Guerre froide \u00e0 ses soi-disant vainqueurs. Cette citation nous para&icirc;t sugg\u00e9rer \u00e0 propos la clef de ce que fut, dans l&rsquo;esprit britannique, le montage et la mascarade r\u00e9alis\u00e9s pour d\u00e9guiser une all\u00e9geance honteuse en un comportement glorieux. Ce montage et cette mascarade subsistent, bien qu&rsquo;avec des difficult\u00e9s grandissantes, &mdash; Tony Blair s&rsquo;en aper\u00e7oit chaque jour.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>The sad answer is, I&rsquo;m afraid, that the Cold War produced in us a kind of vicarious colonialism. On the one hand, we abandoned practically every article of our national identity to American foreign policy. On the other, we bought ourselves a stay of execution for our vision to our colonial selves. Worse still, we encouraged the Americans to behave in the same way. Not that they needed our encouragement, but they were pleased to have it, naturally.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong><em>Au-del\u00e0 de l&rsquo;oubli<\/em><\/strong><strong>, Duff Cooper &mdash; NRF, Gallimard, Paris 1960<\/strong><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Duff Cooper, Au-del\u00e0 de l&rsquo;oubli M\u00e9moires d&rsquo;un gentleman pour mieux comprendre de Gaulle, le cas franco-anglais et le cas anglais tout court, y compris pour notre temps historique Voil\u00e0 un livre magnifique, chaleureux, intelligent, captivant, fort bien \u00e9crit. 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