{"id":65404,"date":"2002-12-29T00:00:00","date_gmt":"2002-12-29T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/12\/29\/la-critique-de-la-raison-absente-par-stanko-cerovic\/"},"modified":"2002-12-29T00:00:00","modified_gmt":"2002-12-29T00:00:00","slug":"la-critique-de-la-raison-absente-par-stanko-cerovic","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2002\/12\/29\/la-critique-de-la-raison-absente-par-stanko-cerovic\/","title":{"rendered":"\u00ab<em>La critique de la raison absente<\/em>\u00bb \u2014 par Stanko Cerovic<D>"},"content":{"rendered":"<p><h3>La critique de la raison absente, par Stanko Cerovic<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLe 20 d\u00e9cembre, le site <a href=\"\/www.autodafe.org\" class=\"gen\">www.autodafe.org<\/a> publiait plusieurs textes d&rsquo;\u00e9crivains consacr\u00e9s \u00e0 ce qui est propos\u00e9 de plus en plus souvent comme l&rsquo;aspect le plus grave et le plus profond de la crise qui nous d\u00e9chire,  et c&rsquo;est effectivement notre analyse. Cet envoi \u00e9tait accompagn\u00e9 du commentaire suivant :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>A l&rsquo;occasion du dixi\u00e8me anniversaire du Parlement international des \u00e9crivains, www.autodafe.org commence la publication d&rsquo;une s\u00e9rie d&rsquo;articles charg\u00e9s de recenser les nouveaux dangers qui p\u00e8sent sur la pens\u00e9e et la litt\u00e9rature, les formes in\u00e9dites que prennent aujourd&rsquo;hui la censure et la propagande, mais aussi les moyens et les r\u00e9seaux nouveaux de la r\u00e9sistance intellectuelle, litt\u00e9raire, linguistique&#8230;<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe m\u00eame envoi proposait, comme autre citation pour mieux le caract\u00e9riser, cette phrase d&rsquo;Anna Arendt qui nous semble compl\u00e8tement pertinente, illustrant de fa\u00e7on fulgurante la crise terrible o\u00f9 nous nous enfon\u00e7ons : \u00ab <D>Le sujet id\u00e9al du r\u00e8gne totalitaire n&rsquo;est (pas) le nazi convaincu&#8230;mais l&rsquo;homme pour qui  la distinction entre fait et fiction (c&rsquo;est \u00e0 dire la r\u00e9alit\u00e9 de l&rsquo;exp\u00e9rience) et la distinction entre vrai et faux (c&rsquo;est \u00e0 dire les normes de la pens\u00e9e) n&rsquo;existe plus.<D> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tParmi les textes propos\u00e9s se trouve une chronique de Stanko Cerovic, n\u00e9 en 1951 \u00e0 Podjorica, au Montenegro,  \u00ab <em>La critique de la raison absente<\/em> \u00bb. C&rsquo;est ce texte que nous reprenons ci-dessous pour le pr\u00e9senter \u00e0 nos lecteurs (ceux-ci noteront <a href=\"http:\/\/www.autodafe.org\/fr\/correspondence\/chroniques\/stanko3.htm\" class=\"gen\">qu&rsquo;avec l&rsquo;acc\u00e8s au texte dans sa publication initiale,<\/a> ils peuvent trouver un lien vers une version en langue anglaise du m\u00eame texte). Cerovic est actuellement directeur de la r\u00e9daction serbo-croate de Radio France internationale. Il a publi\u00e9 un essai sur la guerre du Kosovo, <em>Dans les griffes des humanistes<\/em>, chez Climats, \u00e0 Paris, en 2001.<\/p>\n<h3>Quelques mots sur le livre de Cerovic, Dans les griffes des humanistes<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tNous dirons \u00e9galement un mot du livre de Cerovic, qui est une chronique d&rsquo;un observateur engag\u00e9, qui a suivi avec consternation et une immense douleur l&rsquo;imposture que fut la guerre du Kosovo. C&rsquo;est ce caract\u00e8re, surtout, qui retient notre attention, ce caract\u00e8re d&rsquo;imposture de la guerre,  caract\u00e8re d&rsquo;imposture dont on doit constater l&rsquo;existence, dans l&rsquo;analyse qu&rsquo;on fait du conflit, au-del\u00e0 m\u00eame des prises de position qu&rsquo;on a pu \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 prendre sur le sens de ce conflit : cette imposture est d\u00e9sormais un comportement structurel des bureaucraties occidentales. (Nous-m\u00eames, nous tentons par ailleurs sur ce site, <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=36\" class=\"gen\">en l&rsquo;une<\/a> ou <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=35\" class=\"gen\">l&rsquo;autre<\/a> occasion, d&rsquo;approcher ce ph\u00e9nom\u00e8ne.) Cerovic cerne, dans son livre, une situation qui n&rsquo;est pas \u00e9loign\u00e9e de ce que nous tentons de proposer comme d\u00e9finition pour le concept de virtualisme, que nous tentons d&rsquo;explorer et de d\u00e9velopper.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSon approche de ce ph\u00e9nom\u00e8ne encore mal appr\u00e9hend\u00e9, dont beaucoup d&rsquo;entre nous sentent l&rsquo;importance consid\u00e9rable,  aussi grande que la difficult\u00e9 \u00e0 le d\u00e9finir pr\u00e9cis\u00e9ment,  est int\u00e9ressante dans la mesure o\u00f9 elle se fait d&rsquo;une fa\u00e7on tr\u00e8s r\u00e9aliste. Ainsi Cerovic ne s&rsquo;attaque-t-il pas aux choses (pour ou contre le mensonge, si vous voulez) mais aux attitudes des hommes vis-\u00e0-vis de ces choses,  conscient que ces choses sont une partie inali\u00e9nable de la vie, cas du mensonge pour poursuivre l&rsquo;exemple.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien s\u00fbr, cet extrait, ci-apr\u00e8s, montre ce que nous cherchons \u00e0 dire, \u00e0 la fa\u00e7on dont nous cherchons \u00e0 le dire, d&rsquo;autant plus qu&rsquo;il concerne effectivement le mensonge. (Extrait de <em>Dans les griffes des humanistes<\/em>, p.96-97.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>La diff\u00e9rence entre les grands hommes d&rsquo;\u00c9tat et les politiciens qui ne sont pas \u00e0 la hauteur r\u00e9side dans le fait que les premiers se r\u00e9signent au mensonge comme \u00e0 un pis-aller, pour exprimer ou r\u00e9aliser leurs grandes visions, alors que les seconds pensent que la politique n&rsquo;a de sens que dans le mensonge et la flatterie, le mensonge permettant d&rsquo;occulter la v\u00e9rit\u00e9 dont ils ignorent tout et avec laquelle ils n&rsquo;ont pas envie de se coltiner. Comparez le rapport au mensonge de De Gaulle et de la g\u00e9n\u00e9ration clintonienne. La politique transforme les hommes, ceux qui sont bien en meilleurs, ceux qui ne valent rien en gredins. Cela n&rsquo;est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent dans l&rsquo;art.<\/em> \u00bb<\/p>\n<h2 class=\"common-article\">La critique de la raison absente<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tJe n&rsquo;ai jamais dans\u00e9 avec un cobra royal sauvage comme le font des villageoises tha\u00eflandaises. Au sommet de leur art, elles embrassent le plus redoutable \u00eatre de cette terre et de notre inconscient, puis elles mettent sa t\u00eate dans leurs bouches. Il semble qu&rsquo;on ignore l&rsquo;origine de ce rituel qui est aujourd&rsquo;hui ex\u00e9cut\u00e9 pour les touristes pour 25 centimes. C&rsquo;est un bel exemple de la loi de m\u00e9tamorphose des formes spirituelles : des mythes profonds qui cherchaient \u00e0 apprivoiser les forces de la vie et de la mort en confondant le sang et le poison, en renversant le r\u00f4le de la bouche d&rsquo;une femme et d&rsquo;un serpent, deviennent un rituel qu&rsquo;on r\u00e9p\u00e8te parce que la tradition l&rsquo;a fig\u00e9, puis une danse fascinante dont la raison d&rsquo;\u00eatre est oubli\u00e9e, puis un divertissement gratuitement dangereux, puis un m\u00e9tier comme un autre avec lequel des femmes pauvres essaient de nourrir leurs enfants Comme si des profondeurs de l&rsquo;esprit des formes remontaient en se d\u00e9chargeant, en devenant de plus en plus l\u00e9g\u00e8res, p\u00e2les, pour expirer \u00e0 la surface de l&rsquo;histoire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe n&rsquo;ai jamais dans\u00e9 avec un Cobra, mais cette m\u00e9taphore m&rsquo;est venue \u00e0 l&rsquo;esprit \u00e0 propos du sujet de ce texte. Il s&rsquo;agit du sujet \u00e0 la fois le plus banal et le plus myst\u00e9rieux qui soit : la propagande officielle, ou le r\u00f4le de l&rsquo;intelligentsia officielle dans les soci\u00e9t\u00e9s dans lesquelles j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 vivre, le communisme et le capitalisme de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle. On a trouv\u00e9 une expression tr\u00e8s juste pour d\u00e9signer cette pratique, le lavage de cerveaux, ou encore le bourrage de cr\u00e2nes. L&rsquo;image et l&rsquo;intuition sont justes : il s&rsquo;agit bien de la d\u00e9-spiritualisation de l&rsquo;homme, de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;histoire, dont t\u00e9moignent d&rsquo;une mani\u00e8re presque trop monotone les guerres, les arts et l&rsquo;exp\u00e9rience intime de l&rsquo;homme moderne. On a \u00e9crit d&rsquo;innombrables volumes sur ce th\u00e8me, sur la logique du mensonge, sur la corruption des id\u00e9es et du langage, on peut probablement affirmer que c&rsquo;est la notion la plus banale de la soci\u00e9t\u00e9, dans le sens o\u00f9 litt\u00e9ralement tout le monde est au courant de ce processus de lavage qui a pris des dimensions plan\u00e9taires, qui ne s&rsquo;arr\u00eate ni le jour ni la nuit, qui cherche \u00e0 inclure des tribus cach\u00e9es au fond de la jungle et les individus les plus r\u00e9sistants Parce que, dans sa mani\u00e8re de mourir au moins, l&rsquo;esprit ressemble au monde : le lavage des coins les plus \u00e9loign\u00e9s de la conscience correspond \u00e0 la destruction et \u00e0 la conqu\u00eate des tribus le mieux et le plus longtemps cach\u00e9es des centres du pouvoir mondial. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe sujet le plus banal et aussi le plus myst\u00e9rieux : aucun savoir, aucune exp\u00e9rience, aucune r\u00e9sistance ne peuvent modifier en quoi que ce soit ce processus de lavage. Le mensonge officiel qui commande au lavage des cerveaux est comme un serpent mythique dont personne ne voit ni le d\u00e9but ni la fin alors que chacun est conscient de sa pr\u00e9sence. Il n&rsquo;a pas la beaut\u00e9 majestueuse du cobra royal mais il en a tout le poison, tandis que les hommes qui en sont les victimes n&rsquo;ont ni le courage ni l&rsquo;habilet\u00e9 d&rsquo;une danseuse Tha\u00ef mais toute sa mortelle fragilit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t*  *  *<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tHegel, si je me souviens bien, pensait que la bataille de Salamine \u00e9tait la plus extraordinaire de toute l&rsquo;histoire, parce que dans le triomphe d&rsquo;une poign\u00e9e d&rsquo;Ath\u00e9niens sur l&rsquo;immense arm\u00e9e perse il voyait la plus belle illustration de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l&rsquo;esprit sur la force brute. L&rsquo;histoire semblait lui donner raison : dans cette bataille fut sauv\u00e9e la civilisation grecque, avec des cons\u00e9quences incalculables pour l&rsquo;humanit\u00e9. Deux mill\u00e9naires et demi plus tard les penseurs officiels de l&rsquo;Empire r\u00e9gnant, aux Etats-Unis et en Europe, avec l&rsquo;euphorie de ceux qui sentent le grand souffle de l&rsquo;Histoire dans leurs oreilles, qui se savent les agents de changements inoubliables, pariaient sur une autre guerre qui se d\u00e9roulait sous leurs yeux. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa propagande officielle avait pr\u00e9sent\u00e9 la guerre de l&rsquo;OTAN contre la Yougoslavie comme la plus importante de toute l&rsquo;histoire, un tournant dans l&rsquo;histoire humaine, parce que c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re guerre morale, pure de tout calcul \u00e9go\u00efste, la preuve qu&rsquo;un nouveau monde \u00e9tait en train de na\u00eetre, un monde dans lequel les droits de l&rsquo;homme et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 allaient remplacer le macabre diktat des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques et politiques. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ses motivations et dans la mani\u00e8re dont elle fut men\u00e9e, elle a \u00e9t\u00e9, \u00e9videmment, la plus sale de toutes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt pourtant, la propagande officielle avait raison : cette guerre fut d&rsquo;une importance historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe 3 juin 1999, le monde a appris que la propagande officielle peut sans aucune difficult\u00e9 convaincre des peuples entiers, les plus \u00e9clair\u00e9s et les moins militaristes, qu&rsquo;une guerre imp\u00e9riale est une guerre humanitaire, que les crimes les plus ignobles sont des exploits moraux, que la l\u00e2chet\u00e9 est courage, que le Mal est le Bien, que chaque homme honn\u00eate doit soutenir ces guerres humanitaires, enfin que la pr\u00e9cipitation du monde dans l&rsquo;ab\u00eeme de la violence arbitraire n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que l&rsquo;aube de l&rsquo;harmonie, de la lumi\u00e8re et de la libert\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAutant que je sache  et le comportement de ces \u00e9lites avant et apr\u00e8s la guerre le confirme  personne au sommet du pouvoir dans les pays membres de l&rsquo;OTAN n&rsquo;envisageait un triomphe du mensonge aussi facile contre une r\u00e9alit\u00e9 qui le d\u00e9mentait jusqu&rsquo;au moindre d\u00e9tail. Dans les chancelleries occidentales r\u00e9gna une atmosph\u00e8re de panique pendant toute la dur\u00e9e de la guerre de l&rsquo;OTAN. On craignait le r\u00e9veil de la population \u00e0 chaque instant, les mensonges \u00e9taient de plus en plus invraisemblables, des milliers de journalistes suivaient la guerre, des milliers d&rsquo;intellectuels la commentaient, la jugeaient moralement et politiquement <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt ce fut un triomphe, militaire et id\u00e9ologique. Mais oui, chers amis, on pouvait bombarder \u00e0 l&rsquo;infini, on pouvait d\u00e9truire des pays entiers sans aucun risque, on pouvait manipuler nos opinions publiques sans limites ! Un avenir fantastique s&rsquo;ouvre devant nous. Ce n&rsquo;est plus la guerre, c&rsquo;est la pure volupt\u00e9 ! <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t*  *  *<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQui sont ces hommes qui se sentent oblig\u00e9s, comme si c&rsquo;\u00e9tait leur raison d&rsquo;\u00eatre, de propager des mensonges aussi ridicules que n\u00e9fastes pour le monde et sans aucun doute pour leurs proches et pour eux-m\u00eames ? <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa guerre plan\u00e9taire contre le terrorisme d\u00e9j\u00e0 lanc\u00e9e avec le soutien inconditionnel, comme les m\u00e9dias le r\u00e9p\u00e8tent tous les jours, d&rsquo;une immense majorit\u00e9 d&rsquo;Am\u00e9ricains, le reste du monde a re\u00e7u une \u00ab <em>Lettre d&rsquo;Am\u00e9rique, les raisons d&rsquo;un combat<\/em> \u00bb , un long texte sign\u00e9 par des dizaines de ce qu&rsquo;on appelle dans la presse les grands intellectuels, les penseurs, les historiens, les professeurs des grandes Universit\u00e9s. L&rsquo;\u00e9lite intellectuelle des Etats-Unis y explique pourquoi la guerre d\u00e9clar\u00e9e par le gouvernement de George Bush est bonne et juste. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;innombrables textes cens\u00e9s justifier ces guerres sont publi\u00e9s, tous reprennent les m\u00eames arguments, mais cette \u00ab <em>Lettre<\/em> \u00bb est peut-\u00eatre plus importante que les autres. D&rsquo;abord, c&rsquo;est la parole qui descend du sommet de la pyramide du pouvoir. Elle vient des grandes Universit\u00e9s  en premi\u00e8re place Harvard  et d&rsquo;innombrables Instituts, priv\u00e9s et ind\u00e9pendants. Si l&rsquo;on pouvait savoir qui l&rsquo;a command\u00e9e et comment cette lettre a \u00e9t\u00e9 faite, on en apprendrait beaucoup sur le m\u00e9canisme cach\u00e9 du pouvoir r\u00e9el aux Etats-Unis et dans le monde. C&rsquo;est le genre de texte qu&rsquo;on appelle programmatique. On les publie rarement, d&rsquo;habitude au moment des grands tournants politiques, lorsqu&rsquo;il faut montrer au peuple les grandes lignes de la nouvelle orientation. Seulement pour ces tournants on sort l&rsquo;artillerie lourde de la propagande, on r\u00e9unit les grands noms de la vie publique, ceux qui sont cens\u00e9s convaincre une immense majorit\u00e9 de la population. Dans le communisme l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle \u00e9tait ainsi mobilis\u00e9e seulement lors des congr\u00e8s du parti. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ces textes, toujours et partout, on revient d&rsquo;abord sur les racines de notre foi commune, les racines du peuple, de la civilisation, de l&rsquo;id\u00e9ologie, de la religion, de la nature humaine ; puis on fait appel aux plus grandes valeurs morales qui obligent tout le monde ; puis on d\u00e9montre ce que nous devons faire pour \u00eatre fid\u00e8les \u00e0 ces valeurs et \u00e0 nos anc\u00eatres ; puis c&rsquo;est le tour de nos adversaires qu&rsquo;on d\u00e9signe comme le danger mortel pour nos valeurs (ici, il y a une r\u00e8gle absolue : jamais, au grand jamais, vous ne devez admettre que c&rsquo;est vous, ou votre gouvernement, ou vos int\u00e9r\u00eats qui sont menac\u00e9s mais soulign\u00e9 que c&rsquo;est le peuple qui est menac\u00e9, les petits gens, les ouvriers et surtout  c&rsquo;est la derni\u00e8re invention de la propagande  les femmes) ; puis on cite les noms de nos grands anc\u00eatres, aux Etats-Unis ce sont Washington, Lincoln et derni\u00e8rement Martin Luther King pour couvrir le gouvernement du c\u00f4t\u00e9 raciste et imp\u00e9rial. Alors on arrive au noyau de la propagande, le point le plus d\u00e9licat o\u00f9 il faut montrer qu&rsquo;une conclusion s&rsquo;impose d&rsquo;elle-m\u00eame, presque malgr\u00e9 nous, parce que nous sommes mus par nos valeurs et nous tenons \u00e0 notre ind\u00e9pendance : on souligne que nous sommes tr\u00e8s critiques par rapport au pouvoir, que le pouvoir commet des erreurs regrettables  et nous sommes les premiers \u00e0 le dire ! , mais tout compte fait, tout bien analys\u00e9 et pes\u00e9, en toute libert\u00e9 et d&rsquo;une mani\u00e8re absolument d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, notre gouvernement n&rsquo;est pas responsable de ce qui se passe, il a choisi la meilleure, la plus courageuse et finalement la seule politique possible, que nous devons, en tant qu&rsquo;hommes moraux et responsables, soutenir. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl n&rsquo;y a plus qu&rsquo;\u00e0 dire l&rsquo;inverse sur vos adversaires ; ils ne suivent pas de valeurs universelles et n&rsquo;ont pas de morale, ils ont une culture de la mort, ils se sont \u00e9gar\u00e9s par rapport m\u00eame \u00e0 leurs propres traditions, \u00e0 leur religion, ils sont tromp\u00e9s par des groupes corrompus, \u00e9go\u00efstes et m\u00e9chants, ils devraient se r\u00e9volter eux-m\u00eames contre ceux qui pr\u00e9tendent les d\u00e9fendre et se joindre \u00e0 nous pour le bien commun ; on lance obligatoirement quelques d\u00e9clarations d&rsquo;amour pour les peuples que notre arm\u00e9e bombarde ou se pr\u00e9pare \u00e0 bombarder, surtout pour les pauvres et les femmes. Ainsi la boucle est boucl\u00e9e : les grandes lois de la vie et de l&rsquo;histoire, les dieux de toutes les religions, les valeurs de toutes les civilisations et de tous les hommes honn\u00eates, comme des analyses raisonnables et responsables, sont r\u00e9unis pour prouver que notre politique est la meilleure, que nous sommes bons et justes, que la guerre que notre pays m\u00e8ne  tout en \u00e9tant une chose terrible en soi \u00e0 laquelle nous sommes tr\u00e8s d\u00e9sol\u00e9s d&rsquo;\u00eatre oblig\u00e9s de recourir  est un choix indispensable pour tous les hommes de bonne volont\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t*  *  *<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes grands intellectuels, du sommet d&rsquo;une civilisation, au moment o\u00f9 leur pays m\u00e8ne une campagne de colonisation de la plan\u00e8te selon les r\u00e8gles \u00e9ternelles de la conqu\u00eate, sous la direction d&rsquo;un lobby militaire brutal, d&rsquo;un gouvernement incapable et d&rsquo;une \u00e9lite financi\u00e8re aveugl\u00e9e par l&rsquo;avidit\u00e9, les grands intellectuels s&rsquo;efforcent d&rsquo;envelopper ce crime, qui poussera bient\u00f4t le monde au bord du gouffre, dans une propagande \u00e0 la fois mena\u00e7ante et douce, doucement mena\u00e7ante. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCela sonne ainsi : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Nous reconnaissons que notre nation a parfois fait preuve d&rsquo;arrogance et d&rsquo;ignorance envers d&rsquo;autres soci\u00e9t\u00e9s <\/em>[] <em>Nous sommes unanimement convaincus <\/em>[] <em>que l&rsquo;invocation de telle ou telle faute sp\u00e9cifique en mati\u00e8re de politique \u00e9trang\u00e8re ne peut en aucun cas justifier, ni m\u00eame servir d&rsquo;argument pr\u00e9alable pour le massacre massif d&rsquo;innocents <\/em>[] <em>Bien que nous ne pr\u00e9tendions pas conna\u00eetre en profondeur les motivations de nos agresseurs et de leurs sympathisants, ce que nous en savons donne \u00e0 penser que leurs griefs s&rsquo;\u00e9tendent bien au-del\u00e0 des seules consid\u00e9rations politiques <\/em>[], <em>en ce sens on peut dire qu&rsquo;ils ont tu\u00e9 pour tuer<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAyant ainsi \u00e9tabli que notre gouvernement n&rsquo;est responsable de rien, que notre \u00eatre est vis\u00e9, que nos ennemis sont des monstres qui tuent pour tuer  et se suicident pour s&rsquo;amuser , on revient sur notre grandeur morale : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Aucune autre nation dans l&rsquo;Histoire n&rsquo;a aussi explicitement forg\u00e9 son identit\u00e9  sa Constitution, ses textes fondateurs et m\u00eame sa propre perception de soi  sur la base des valeurs universelles. Avec optimisme, mais rigueur, nous faisons n\u00f4tres les propos du Dr Martin Luther King lorsqu&rsquo;il dit que, si l&rsquo;arc de l&rsquo;univers moral est vaste, il s&rsquo;incurve vers la justice, non seulement pour quelques privil\u00e9gi\u00e9s mais pour tous.<\/em> \u00bb (Que conclure ? Que les autres peuples et civilisations, du pass\u00e9, du pr\u00e9sent et de l&rsquo;avenir, n&rsquo;ont qu&rsquo;\u00e0 sortir de l&rsquo;histoire et de la vie devant ceux qui ont atteint l&rsquo;absolu ? Que le monde qui crie contre l&rsquo;arbitraire de la politique am\u00e9ricaine est incapable de comprendre que la justice veut que les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains soient sacr\u00e9s ?) <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn entrevoit la grandeur des guerres futures : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Nous reconnaissons que toute guerre est terrible Nous savons aussi que la fronti\u00e8re entre le bien et le mal n&rsquo;est pas une fronti\u00e8re entre deux nations <\/em>[] <em>En fin de compte, ceux d&rsquo;entre nous  juifs, chr\u00e9tiens, musulmans et autres  qui sont des gens de foi savent tr\u00e8s bien que leur devoir, inscrit dans leurs Saintes Ecritures respectives, leur commande d&rsquo;\u00eatre mis\u00e9ricordieux <\/em>[] <em>Cependant, la raison et une r\u00e9flexion morale attentive nous enseignent que, face au mal, la meilleure riposte consiste \u00e0 y mettre fin. Il arrive que la guerre soit non seulement moralement permise mais moralement n\u00e9cessaire <\/em>[] <em>C&rsquo;est le cas aujourd&rsquo;hui.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tApr\u00e8s la r\u00e9flexion morale attentive, les Saintes Ecritures sont amend\u00e9es par l&rsquo;\u00e9lite de la nation qui a, mieux que qui que se soit dans l&rsquo;histoire, forg\u00e9 son identit\u00e9 sur des valeurs<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Certains estiment que l&rsquo;argument du dernier ressort dans la th\u00e9orie de la guerre juste <\/em>[] <em>suppose que le recours aux armes doit \u00eatre approuv\u00e9 par une instance internationale reconnue, telle que l&rsquo;ONU. Cette proposition est probl\u00e9matique <\/em>[] <em>historiquement, l&rsquo;approbation internationale n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e par les th\u00e9oriciens de la guerre juste comme une juste exigence <\/em>[] <em>par exemple le soul\u00e8vement du ghetto de Varsovie en 1943 contre l&rsquo;occupation nazie  l&rsquo;exigence de l&rsquo;autorit\u00e9 l\u00e9gitime dans la th\u00e9orie de la guerre juste n&rsquo;invalide pas moralement le recours aux armes par ceux qui r\u00e9sistent \u00e0 l&rsquo;oppression<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn approche de la fin de l&rsquo;exercice : les guerres imp\u00e9riales de la plus grande puissance militaire de toute l&rsquo;histoire, men\u00e9es avec la tactique z\u00e9ro mort contre des peuples sans aucune possibilit\u00e9 de d\u00e9fense, sont moralement justifi\u00e9es par le soul\u00e8vement du ghetto de Varsovie contre les nazis. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour la fin on \u00e9voque les \u00e9motions hollywoodiennes ; nous sommes \u00e0 la fois justes et invincibles, fermes et g\u00e9n\u00e9reux, nous for\u00e7ons votre admiration : \u00ab <em> Nous combattons pour nous d\u00e9fendre, mais nous croyons aussi nous battre pour d\u00e9fendre les principes des droits de l&rsquo;homme et de la dignit\u00e9 humaine qui sont le plus bel espoir de l&rsquo;humanit\u00e9 <\/em>[] <em>Nous avons tant \u00e0 faire ensemble. Votre dignit\u00e9 humaine voil\u00e0 ce pour quoi nous croyons combattre. <\/em>[] <em>Nous esp\u00e9rons pouvoir uvrer avec vous et tous les hommes de bonne volont\u00e9 \u00e0 la construction d&rsquo;une paix juste et durable.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe regarde dans le journal <em>Le Monde<\/em> les photos des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s qui l&rsquo;ont sign\u00e9e. Les sourires bienveillants, les regards intelligents. Qui sont ces gens ? Comment fonctionnent-ils ? O\u00f9 est leur plaisir ? Je sais ce que tout le monde sait, l&rsquo;importance de l&rsquo;argent, de la carri\u00e8re, la puissance de la b\u00eatise et la perversit\u00e9 de l&rsquo;intelligence, le d\u00e9sir d&rsquo;appartenir et de participer, la peur d&rsquo;\u00eatre isol\u00e9 et rejet\u00e9, la fascination de la force brute et du pouvoir, mais j&rsquo;ai suffisamment fr\u00e9quent\u00e9 l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle pour savoir que tous ces mobiles, si puissants soient-ils, n&rsquo;expliquent rien, ou presque rien.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn autre groupe d&rsquo;artistes et intellectuels am\u00e9ricains, de toute \u00e9vidence constern\u00e9 par la premi\u00e8re \u00ab <em>Lettre<\/em> \u00bb et port\u00e9 par le d\u00e9sir de sauver son honneur et l&rsquo;honneur de l&rsquo;Am\u00e9rique, a rapidement envoy\u00e9 une r\u00e9ponse sous le titre \u00ab <em>Lettre de citoyens am\u00e9ricains \u00e0 leurs amis en Europe<\/em> \u00bb . Au moment o\u00f9 le pouvoir r\u00e9el de la plus grande puissance du monde engage toutes ses forces, au moment o\u00f9 une immense majorit\u00e9 du peuple suit aveugl\u00e9ment ce pouvoir et o\u00f9 chaque critique est d\u00e9nonc\u00e9e comme trahison nationale, un groupe d&rsquo;hommes cherche des amis de par le monde. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00c7a vaut la peine d&rsquo;\u00e9couter presque simultan\u00e9ment cette autre voix, si humaine dans son vain espoir de r\u00e9sister au Mal. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCela sonne ainsi : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Cette guerre n&rsquo;a aucune limite visible, ni dans l&rsquo;espace, ni dans le temps, ni dans l&rsquo;ampleur d\u00e9vastatrice qu&rsquo;elle peut entra\u00eener. Nul ne peut dire quel pays pourra \u00eatre soup\u00e7onn\u00e9 d&rsquo;avoir abrit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments terroristes ou accus\u00e9 de faire partie d&rsquo;un axe du Mal<\/em> [] <em>Nous, citoyens des Etats-Unis, avons une responsabilit\u00e9 toute particuli\u00e8re de nous opposer \u00e0 cette folle course \u00e0 la guerre. Vous autres, Europ\u00e9ens, avez aussi une responsabilit\u00e9 particuli\u00e8re <\/em>[] <em>Beaucoup de gens bien inform\u00e9s sont conscients des p\u00e9rils que la ligne Bush vous fait courir. Mais trop peu osent le dire ouvertement. On craint d&rsquo;\u00eatre \u00e9tiquet\u00e9 anti-am\u00e9ricain <\/em>[] <em>En tant que puissance dominante \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle mondiale, les Etats-Unis n&rsquo;ont aucun mal \u00e0 attirer les louanges des d\u00e9vots qui incitent leurs dirigeants \u00e0 employer toujours plus vigoureusement leur force militaire pour inculquer la vertu aux r\u00e9calcitrants Le sophisme fondamental de ceux qui font l&rsquo;apologie de la guerre est de confondre les valeurs am\u00e9ricaines, telles qu&rsquo;elles sont comprises \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du pays, et les effets de l&rsquo;exercice du pouvoir \u00e9conomique et surtout militaire des Etats-Unis \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger La plupart des citoyens am\u00e9ricains ne savent pas que les effets du pouvoir am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;\u00e9tranger n&rsquo;ont rien \u00e0 voir avec les valeurs c\u00e9l\u00e9br\u00e9es dans leur pays.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Depuis le 11 septembre, les Etats-Unis se sentent attaqu\u00e9s. En cons\u00e9quence, leur gouvernement pr\u00e9tend avoir un droit \u00e0 l&rsquo;autod\u00e9fense qui l&rsquo;autorise \u00e0 mener la guerre comme il souhaite, contre tous pays qu&rsquo;il d\u00e9signe comme ennemi, sans preuve de culpabilit\u00e9 et sans base l\u00e9gale.<\/em> <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>C&rsquo;est seulement en \u00e9tant solidaires des victimes de la domination am\u00e9ricaine que nous, dans les pays riches, manifesterons les valeurs universelles que nous pr\u00e9tendons d\u00e9fendre.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est la voix de la morale contre la voix du mensonge officiel, la voix de l&rsquo;homme contre la marche de l&rsquo;Histoire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa premi\u00e8re voix est imp\u00e9riale dans tous les sens du mot : le message est clair, le ton est rh\u00e9torique ; la pens\u00e9e est absente, mais la logique est de fer. Chaque phrase est fausse dans ce texte. Pourtant, cette fausset\u00e9 fait l&rsquo;Histoire ; l&rsquo;Histoire, pour ainsi dire, exige de l&rsquo;homme et re\u00e7oit en soi, comme un d\u00fb, seulement sa raison absente. Les autres formes de l&rsquo;esprit, celles qui sont r\u00e9elles en l&rsquo;homme lui-m\u00eame, l&rsquo;histoire n&rsquo;en veut pas. C&rsquo;est pourquoi la voix de la raison, de la valeur et de la sinc\u00e9rit\u00e9, qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve pour protester contre le pouvoir de la raison absente, reste suspendue dans l&rsquo;air, en dehors de l&rsquo;Histoire, plut\u00f4t comme cri que comme langage de l&rsquo;esprit. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTout est beau dans cette voix. C&rsquo;est beau, dans la vie et dans la litt\u00e9rature, quand le bon sens r\u00e9agit contre le mensonge pr\u00e9tentieux ; c&rsquo;est beau, parfois jusqu&rsquo;aux larmes, lorsque les voix des citoyens s&rsquo;accordent pour d\u00e9noncer la violence et l&rsquo;injustice du pouvoir supr\u00eame de l&rsquo;Etat. Seule la r\u00e9alit\u00e9 est belle, ou encore les illusions n\u00e9es directement des peurs et des souffrances, avant que les ambitions et les d\u00e9sirs ne les infiltrent. Mais alors, si la premi\u00e8re voix repr\u00e9sente l&rsquo;histoire, et la deuxi\u00e8me voix la vie r\u00e9elle de l&rsquo;homme, cela veut-il dire que l&rsquo;histoire n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9 ? Qu&rsquo;elle est une sorte de fausse projection de l&rsquo;homme ? Que l&rsquo;homme vit dans une dimension et fait l&rsquo;histoire dans une autre ? Peut-\u00eatre que ces dimensions se croisent de temps en temps avec le fracas, la haine et la violence in\u00e9vitables lors de la rencontre du n\u00e9ant et de la vie, notamment dans les d\u00e9sastres et les guerres, lorsque l&rsquo;Histoire vient chercher l&rsquo;homme qui sous-estime toujours sa propre raison absente, ou lorsque l&rsquo;Homme lui-m\u00eame se rue \u00e0 l&rsquo;Histoire, pour s&rsquo;en d\u00e9barrasser, ayant compris qu&rsquo;elle est en train d&rsquo;\u00e9touffer la vie, de devenir la vraie r\u00e9alit\u00e9 ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t*  *  *<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans le prestigieux <em>New York Review of Books<\/em>, au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e 2002, est paru un article, sign\u00e9 par deux \u00e9crivains, sous le titre \u00ab <em>Occidentalism<\/em> \u00bb. Cet article a apport\u00e9 \u00e0 la propagande officielle une profondeur historique et morale. Ces id\u00e9es  par les chemins secrets du pouvoir, ou par la force contagieuse de l&rsquo;auto-illusion,  se sont transform\u00e9es tout de suite en dogmes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ce texte les attaques du 11 septembre sont mises dans le contexte d&rsquo;une guerre \u00e9ternelle que le Mal m\u00e8ne contre l&rsquo;Occident qui r\u00e9siste vaillamment tout en d\u00e9testant la guerre et en offrant tout le temps \u00e0 tout le monde sa main amicale. Le Japon, la Chine, la Russie, les pays du tiers monde, tous d\u00e9testent l&rsquo;Occident parce qu&rsquo;ils lui envient ses valeurs. \u00ab <em>Certains ha\u00efssent les USA parce qu&rsquo;ils les ont aid\u00e9s et certains parce qu&rsquo;ils ne les ont pas aid\u00e9s<\/em> \u00bb (la possibilit\u00e9 que certains ha\u00efssent les USA parce qu&rsquo;ils leur ont fait du mal ne peut m\u00eame pas \u00eatre \u00e9voqu\u00e9e). Les valeurs qui provoquent cette haine aveugle et \u00e9ternelle sont repr\u00e9sent\u00e9es par quatre termes : la Cit\u00e9, le Bourgeois, la Raison et le F\u00e9minisme. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Les ennemis de l&rsquo;Occident aspirent \u00e0 \u00eatre des h\u00e9ros Islamisme, nazisme, fascisme et communisme sont des id\u00e9ologies de h\u00e9ros Leur ennemi est le bourgeois paisible, l&rsquo;habitant de la ville, qui s&rsquo;occupe seulement de ses affaires, bref, le genre d&rsquo;homme qui aurait pu travailler au World Trade Center Le h\u00e9ros cherche la mort Lorsque le m\u00e9pris du bourgeois devient m\u00e9pris de la vie, sachez que c&rsquo;est l&rsquo;Occident qu&rsquo;on attaque Depuis les temps anciens les femmes sont les donneuses et les gardiennes de la vie A vrai dire, la sexualit\u00e9 f\u00e9minine ouvertement expos\u00e9e est une provocation, pas seulement pour les saints, mais pour tous les peuples oppress\u00e9s dont la seule mani\u00e8re de s&rsquo;exalter est de mourir pour une cause sup\u00e9rieure<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi donc le reste du monde a peur de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine et c&rsquo;est pourquoi il s&rsquo;attaque \u00e0 l&rsquo;Occident <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVoil\u00e0 une des raisons pour lesquelles il est impossible d&rsquo;\u00e9crire sur la propagande officielle : elle est trop \u00e9loign\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9, de la raison, de la langue humaine, c&rsquo;est en dehors du champ des \u00e9motions possibles. Pour le faire, l&rsquo;homme doit lui-m\u00eame quitter la r\u00e9alit\u00e9, accepter de manier le non-sens, et se r\u00e9signer finalement \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec \u00e9motionnel devant le terrible spectacle d&rsquo;hommes ravag\u00e9s par le mensonge : rien de plus d\u00e9vastateur pour la conscience que de se sentir incapable de communiquer \u00e0 l&rsquo;autre conscience les \u00e9vidences de base sur le monde commun.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe culte de la mort devrait expliquer les attaques suicides des islamistes. Ils aiment mourir en se jetant sur nous parce que nous aimons la vie. \u00c7a n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la politique que notre gouvernement m\u00e8ne dans leurs pays. Ni le p\u00e9trole ni les int\u00e9r\u00eats de l&#8217;empire plan\u00e9taire. Ils aiment la mort, c&rsquo;est tout. Pourquoi ne pas faire une exp\u00e9rience ? Et si on leur donnait les B-52, les missiles et les autres armes qui nous permettent d&rsquo;exterminer les autres avec l&rsquo;amour de la vie, pour voir si vraiment ils sont diff\u00e9rents de nous ? Qu&rsquo;en dites-vous, continueront-ils \u00e0 se suicider ou nous bombarderont-ils sans risque ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t*  *  *<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn essayant de citer quelques exemples pour illustrer le mensonge officiel, je d\u00e9couvre un autre trait fascinant de ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Son omnipr\u00e9sence, sa visibilit\u00e9 partout o\u00f9 le regard se tourne, servent comme bouclier contre chaque homme ou chaque pens\u00e9e qui voudrait l&rsquo;attaquer. Non pas en utilisant la force, mais, de la mani\u00e8re la plus paradoxale, en se servant de son omnipr\u00e9sence comme preuve de son inexistence. C&rsquo;est la nature de ce qu&rsquo;on appelle les lieux communs et le lieu commun est l&rsquo;id\u00e9al vis\u00e9 par la propagande : se transformer et dispara\u00eetre dans le lieu commun. Ceux qui s&rsquo;y attaquent, invariablement tombent dans le vide. C&rsquo;est sans doute la force de la banalit\u00e9 dont la grandeur proprement diabolique a \u00e9t\u00e9 per\u00e7ue depuis longtemps, probablement par Adam et Eve. Flaubert y voyait le noyau secret de la trag\u00e9die humaine. Mon ami Danilo Kis avait compris que la banalit\u00e9 est la seule id\u00e9ologie totalitaire. Il faudrait ajouter, \u00e0 la lumi\u00e8re de notre exp\u00e9rience actuelle, qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9panouit avec beaucoup plus de force dans les soci\u00e9t\u00e9s dites d\u00e9mocratiques que ce n&rsquo;\u00e9tait le cas avec le communisme ou le fascisme, ce qui lui permet d&rsquo;\u00eatre plus efficace avec des moyens moins ouvertement violents. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe mensonge fait le lien entre les puissants et les impuissants, entre les pauvres et les riches, entre les malhonn\u00eates et les honn\u00eates. Avec la crise de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;homme, le mensonge devient le seul moyen de garder l&rsquo;apparence d&rsquo;une vie sociale et la publicit\u00e9 le m\u00e9tier le plus important, tandis que tous les hommes se sentent une sorte d&rsquo;obligation de le respecter comme le seul tabou vraiment sacr\u00e9, excluant ceux qui s&rsquo;y refusent comme de dangereux extr\u00e9mistes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl existe en France depuis une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es un ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;on appelle les nouveaux philosophes. Il semble qu&rsquo;au d\u00e9part ce fut simplement un label publicitaire, mais, comme cela arrive, dans une \u00e9poque o\u00f9 la publicit\u00e9 a remplac\u00e9 les autres formes de vie de l&rsquo;esprit, un label, appliqu\u00e9 \u00e0 la plus sublime activit\u00e9 de la pens\u00e9e, se transforma en une m\u00e9taphore profonde. L&rsquo;\u00e9poque, la premi\u00e8re de toute l&rsquo;histoire, en effet avait donn\u00e9 naissance aux nouveaux philosophes. Comme il n&rsquo;y en avait jamais eu. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIls \u00e9taient les premiers, je crois, \u00e0 trouver une formule miraculeuse pour l&rsquo;efficacit\u00e9 de la propagande postcommunisme : \u00eatre toujours au pouvoir mais toujours avec l&rsquo;air rebelle. Je crois que cette trouvaille fut un hasard, mais rapidement elle a donn\u00e9 naissance \u00e0 la nouvelle science de manipuler les peuples : toujours d\u00e9velopper ensemble, mais dans des sens contraires, ce qu&rsquo;on veut et ce qu&rsquo;on para\u00eet. Plus on est avide de pouvoir en r\u00e9alit\u00e9, plus on doit fabriquer l&rsquo;image du rebelle en apparence. Ce n&rsquo;est pas de la ruse, ni l&rsquo;art de r\u00e9ussir socialement. C&rsquo;est une n\u00e9cessit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;\u00e9poque : les pays occidentaux seront gouvern\u00e9s dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix par des agents de publicit\u00e9. Ce sont eux qui m\u00e8neront les guerres. M\u00eame philosophiquement, cela a cr\u00e9\u00e9 une exp\u00e9rience nouvelle : un rapport entre l&rsquo;essence et l&rsquo;apparence qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 analys\u00e9, que je sache, dans l&rsquo;histoire \u00e9crite. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCes opportunistes sont devenus les hommes \u00e0 tout faire des nouveaux pouvoirs. Ils sont toujours l\u00e0 pour intervenir du c\u00f4t\u00e9 des puissants, les critiquer parce qu&rsquo;ils ne vont pas assez loin, parce qu&rsquo;ils sont trop mous, trop honn\u00eates, trop d\u00e9mocrates. Les m\u00e9dias, l&rsquo;immense machine publicitaire du pouvoir, les ont transform\u00e9s en conscience du monde, en grands penseurs et encore plus grands \u00e9crivains, dangereusement ind\u00e9pendants, que seulement leur immense sens de la responsabilit\u00e9 pousse \u00e0 se trouver toujours du c\u00f4t\u00e9 du pouvoir. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tGr\u00e2ce \u00e0 son esprit ind\u00e9pendant, le gouvernement fran\u00e7ais envoya un nouveau philosophe en Afghanistan comme messager de la grande culture fran\u00e7aise, m\u00eame si les B-52 continuaient \u00e0 pilonner le pays avec audace. Le nouveau philosophe y a soutenu le nouveau pr\u00e9sident afghan, Karza\u00ef, un petit agent am\u00e9ricain dont la presse avait d\u00e9couvert, comme preuve de son progressisme, le go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 pour les v\u00eatements des grands couturiers et que le tout New York avait transform\u00e9 en son chouchou pendant le bombardement de l&rsquo;Afghanistan. La premi\u00e8re action de ce souverain \u00e9clair\u00e9, lorsqu&rsquo;il forma son gouvernement, fut de signer un accord avec les pays occidentaux dans lequel il est garanti qu&rsquo;il ne peut y avoir de poursuites pour crimes de guerre contre leurs soldats. Cela donne une id\u00e9e sur les lumi\u00e8res qu&rsquo;ils ont apport\u00e9es en Afghanistan. Le nouveau philosophe proclama Karza\u00ef \u00ab <em>porteur des lumi\u00e8res<\/em> \u00bb pour le monde musulman. Il fit un discours, dans lequel il salua le courage du peuple de Kaboul qui avait r\u00e9sist\u00e9 h\u00e9ro\u00efquement \u00e0 la dictature sovi\u00e9tique, \u00e0 leur pluie de bombes et aux taliban avant de m\u00e9riter la libert\u00e9 apport\u00e9e par les B-52. Il salua \u00ab <em>en particulier les femmes<\/em> \u00bb et rappela que le monde avait trop longtemps h\u00e9sit\u00e9 avant de les lib\u00e9rer : \u00ab <em>Nous vous devons beaucoup, car vous avez repr\u00e9sent\u00e9 un exemple pour le monde, bien avant que le monde ne songe \u00e0 vous apporter ses lumi\u00e8res.<\/em> \u00bb Porter la lumi\u00e8re, dans le langage soutenu des services secrets, veut dire travailler pour la CIA. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn autre nouveau philosophe, tout aussi r\u00e9volt\u00e9, fut compar\u00e9 \u00e0 Dosto\u00efevski gr\u00e2ce \u00e0 un livre qui m\u00e9rite de rester dans l&rsquo;histoire comme une parodie \u00e0 la fois du cynisme et de la stupidit\u00e9 abyssale de la propagande officielle. Il d\u00e9veloppait la th\u00e8se selon laquelle le tiers monde, les tribus, les pauvres de la plan\u00e8te attaquent les pays riches en tant que nihilistes qui ha\u00efssent les peuples qui respectent les valeurs morales, citant en exemple les nihilistes palestiniens qui attaquent la d\u00e9mocratie isra\u00e9lienne. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl terminait son livre en appelant lui aussi les grandes d\u00e9mocraties \u00e0 utiliser ou \u00e0 soutenir les B-52 au nom des sourires des femmes afghanes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe sais, d\u00e8s qu&rsquo;on sort un morceau de la propagande du contexte de l&rsquo;immense campagne publicitaire qui le porte, on a l&rsquo;impression d&rsquo;une caricature. La propagande elle-m\u00eame barre la route \u00e0 toute critique par une astuce. Elle jongle avec les extr\u00eames : pendant qu&rsquo;elle est agressive elle se pr\u00e9sente comme d&rsquo;une importance vitale pour chaque \u00eatre vivant, mais d\u00e8s que les affaires sont r\u00e9gl\u00e9es on s&rsquo;efforce de l&rsquo;oublier totalement, en quelques heures il devient trop tard pour en parler, c&rsquo;est inint\u00e9ressant, c&rsquo;est de mauvais go\u00fbt, quoi qu&rsquo;on puisse dire sur ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 et qui est d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9, doit \u00eatre exag\u00e9r\u00e9. De cette fa\u00e7on sont commis les plus grands crimes de l&rsquo;histoire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes vainqueurs gardent le droit de faire oublier leurs propres crimes et obligent tout le monde \u00e0 se souvenir des crimes, m\u00eame invent\u00e9s, de leurs ennemis. On purifie sans arr\u00eat l&rsquo;histoire par la propagande, comme on purifie sans arr\u00eat la m\u00e9moire et la conscience individuelles. Ce jeu rend ridicule ce qui reste des plus grandes trag\u00e9dies humaines, l&rsquo;esclavage, le colonialisme, le fascisme, le communisme, l&rsquo;holocauste, les camps de concentration  aucun mot ne dit ce qu&rsquo;il devrait dire, aucune larme n&rsquo;est vers\u00e9e pour qui elle devrait l&rsquo;\u00eatre, aucune rage n&rsquo;atteint celui qu&rsquo;elle cherche, la r\u00e9alit\u00e9 est barr\u00e9e par d&rsquo;innombrables fausses pistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t*  *  *<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe n&rsquo;ai pas cit\u00e9 les noms des \u00eatres qui d\u00e9veloppent la propagande officielle. Non pas par d\u00e9licatesse, mais parce que les noms trompent, ce sont des noms de code. L&rsquo;id\u00e9e de combattre le mensonge officiel est loin de moi en ce moment, je cherche plut\u00f4t \u00e0 rendre hommage \u00e0 un ennemi fascinant, qui probablement ne peut \u00eatre vaincu, si ce n&rsquo;est par lui-m\u00eame. La nature de cet ennemi est monstrueuse au sens strict de ce terme : il est compos\u00e9 de contradictions. La premi\u00e8re \u00e9tant qu&rsquo;il est omnipr\u00e9sent et inexistant. Cette nature, parce qu&rsquo;elle d\u00e9passe l&rsquo;entendement humain, cache une immense question m\u00e9taphysique. Peut-\u00eatre est-ce pourquoi elle fascinait \u00e0 ce point un esprit aussi sup\u00e9rieur que celui de Flaubert. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn monstre compos\u00e9 de contradictions, mais de contradictions qui se suivent dans une logique de fer, cr\u00e9ant tout un univers parall\u00e8le \u00e0 la vie, comme anim\u00e9  m\u00eame si d\u00e9pourvu de vie   par une ambition : remplacer la vie. Remplacer la vie par sa parodie. Cr\u00e9er des structures parall\u00e8les, cloner des \u00eatres apr\u00e8s avoir clon\u00e9 des pens\u00e9es et des \u00e9motions, un univers faux, mais tellement ressemblant au vrai, qu&rsquo;il soit impossible de les s\u00e9parer. Dans le cerveau et dans le cur de ces \u00eatres tout peut se passer comme dans la vie, les pens\u00e9es, les images, les \u00e9motions, les souvenirs, tout y est, m\u00eame la contradiction du monstre : rien, absolument rien ne se passe ni dans ces cerveaux ni dans ces curs. Une fantastique agitation de la mort, d&rsquo;ailleurs toujours un peu plus grande que dans la vie&#8230; Des \u00eatres \u00e9tranges dans cet univers fascinant : us\u00e9s et intacts, les plus grands criminels d&rsquo;une innocence ang\u00e9lique, les destructeurs de la vie qui n&rsquo;ont pas touch\u00e9 \u00e0 la vie. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAucun homme ne pense ce qui est dit dans cette propagande. Ni l&rsquo;intelligence ni la stupidit\u00e9 ne sont derri\u00e8re ces phrases. Personne ne pense ce qui est pourtant le discours de tout le monde. D&rsquo;o\u00f9 sa force diabolique : il peut \u00eatre utilis\u00e9 pour justifier des guerres terribles, pour la destruction du monde, et il est la cause directe de la destruction de l&rsquo;homme moderne, mais chaque fois qu&rsquo;on cherche \u00e0 le combattre, la m\u00eame cha\u00eene humaine qui l&rsquo;a construit d\u00e9montrera qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un petit jeu social dont personne n&rsquo;est responsable. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl n&rsquo;y a pas d&rsquo;\u00eatre vivant responsable de cette propagande, mais il y a un monstre capable de porter ces crimes. Ses contours se dessinent devant nous si l&rsquo;on essaie de composer un \u00eatre, un seul, des d\u00e9bris humains qu&rsquo;on a rencontr\u00e9s tout au long de la cha\u00eene du pouvoir : les militaires et les financiers, les hommes politiques, les intellectuels, les journalistes, les activistes humanitaires. Ce monstre fait de morceaux humains, de pi\u00e8ces d&rsquo;armes, de regards s\u00e9v\u00e8res, de sourires gentils, de dents de crocodile, de la corne du rhinoc\u00e9ros, habill\u00e9 par de grands couturiers et peint en or, ce monstre d&rsquo;une ob\u00e9sit\u00e9 formidable mais toujours affam\u00e9, c&rsquo;est lui qui r\u00e9unit tous ces gens qui ne se connaissent pas m\u00eame s&rsquo;ils se doutent qu&rsquo;ils travaillent pour le m\u00eame ma\u00eetre, c&rsquo;est lui qui \u00e9crit dans les journaux, qui parle \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, qui promet et qui menace, qui caresse et qui tue, que chaque homme finit par imiter au moins en partie, dont l&rsquo;illusion se nourrit de la vie. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl se peut aussi qu&rsquo;une des sources de la force de la propagande soit dans la curiosit\u00e9 presque irr\u00e9sistible qu&rsquo;elle suscite. Elle est toujours tr\u00e8s simple, toujours ridicule, toujours ennuyeuse, toujours r\u00e9p\u00e9titive, mais elle a une capacit\u00e9 \u00e0 accrocher l&rsquo;esprit toujours comme la premi\u00e8re fois, de l&rsquo;enflammer par la m\u00eame \u00e9nigme insoluble : d&rsquo;o\u00f9 vient cette voix, qui sont ces hommes ? <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe front d&rsquo;une guerre d&rsquo;horreur absolue passe par l&rsquo;homme. Parfois au milieu de l&rsquo;homme, parfois vers les derni\u00e8res lignes de d\u00e9fense de son \u00e2me, parfois men\u00e9e de loin, parfois dans les tranch\u00e9es des dents \u00e0 la gorge. Les images de cette guerre apparaissent sur nos visages, ses prouesses dans nos regards, ses causes aussi obscures et lointaines que les Commencements et les Fins donnent \u00e0 notre comportement cette apparence irrationnelle. Aux moments o\u00f9 cette guerre devient particuli\u00e8rement dramatique, l&rsquo;homme donne l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre sous une charge \u00e9lectrique, comme si sa force vitale \u00e9tait test\u00e9e. De tels moments, je suppose, donnent naissance \u00e0 des hallucinations qu&rsquo;on appelle, selon les \u00e9poques, la guerre entre les t\u00e9n\u00e8bres et la lumi\u00e8re, entre le Diable et le Dieu, entre le Virtuel et le R\u00e9el Nous vivons peut-\u00eatre la plus dramatique de ces guerres, parce que la ruse du monde virtuel, comme celle de son illustre Anc\u00eatre, est de nous maintenir dans la conviction qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas, que rien d&rsquo;important ne se passe. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais que la guerre se passe en l&rsquo;homme lui-m\u00eame, que l&rsquo;enjeu en est la vie, \u00e7a, ce n&rsquo;est pas une hallucination. Je suppose aussi que dans ces moments les plus dramatiques na\u00eet l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;apocalypse : en lui-m\u00eame l&rsquo;homme voit le bord de la vie, il sent une force qui le pousse vers le n\u00e9ant sans qu&rsquo;il soit ni mort, ni malade, ni vieux. Il est retenu sur ce bord par le sentiment de culpabilit\u00e9 qui, \u00e9trangement, est devenu une sorte de tabou, de honte, de mal\u00e9diction dans la soci\u00e9t\u00e9 virtuelle. C&rsquo;est ce sentiment qui ram\u00e8ne l&rsquo;homme \u00e0 la vie par une th\u00e9rapie faite de torture et de peur. Dans la g\u00e9ographie de l&rsquo;\u00e2me, ce sentiment monte la garde \u00e0 un carrefour crucial, inoubliable, marqu\u00e9 \u00e0 jamais dans toutes les grandes exp\u00e9riences spirituelles. Le sentiment le plus respect\u00e9 et le plus d\u00e9cri\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi, autour du remord est men\u00e9e la derni\u00e8re bataille, la plus acharn\u00e9e : tout l&rsquo;horizon virtuel, la propagande officielle, toujours pleine d&rsquo;amour et d&rsquo;amiti\u00e9, pousse l&rsquo;homme \u00e0 faire un dernier pas et tout sera fini, lui r\u00e9p\u00e8te qu&rsquo;il est innocent, qu&rsquo;il peut continuer \u00e0 danser parce que quelqu&rsquo;un pense pour lui et s&rsquo;occupe de tous les probl\u00e8mes, pendant qu&rsquo;un Perdant, d\u00e9form\u00e9, sale, sourd-muet, magnifique et irr\u00e9sistible, par son silence et son indiff\u00e9rence le rappelle \u00e0 ses promesses trahies. Ce sont des images us\u00e9es, mais elles parlent d&rsquo;un drame terrible qui se d\u00e9roule de temps en temps dans l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;Homme, lorsqu&rsquo;il se trouve au bord de soi-m\u00eame et au bord de la vie. La dimension morale du sentiment de culpabilit\u00e9, si difficile et d\u00e9sagr\u00e9able, n&rsquo;est que le souvenir d&rsquo;un mouvement surnaturel de l&rsquo;esprit, qui sans aucun doute ne s&rsquo;effectue nulle part ailleurs en dehors de l&rsquo;\u00e2me humaine. C&rsquo;est le moment o\u00f9 l&rsquo;esprit revient dans le temps pour corriger les causes du mal. C&rsquo;est le moment o\u00f9 l&rsquo;Esprit se retourne sur lui-m\u00eame, marche en sens inverse comme un guerrier fou mais invincible, fait face \u00e0 la meute des illusions, provoque un vrai carnage partout sur sa route. C&rsquo;est le point fondateur dans la vie de la psych\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;interpr\u00e9tation morale appelle ce moment le remords, l&rsquo;intuition po\u00e9tique parle de l&rsquo;Amour comme du fondement de la vie parce que ce qui se passe dans ce moment ressemble \u00e0 un souvenir amoureux, \u00e0 un sacrifice de soi-m\u00eame au nom d&rsquo;une fid\u00e9lit\u00e9 insens\u00e9e. La propagande en revanche d\u00e9crit le remords comme un sentiment qui g\u00e2che la vie, le retour de l&rsquo;esprit comme de l&rsquo;obscurantisme, tandis que l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;amour est r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e comme un jeu de mensonge et de plaisir, us\u00e9 dans la propagande jusqu&rsquo;au d\u00e9go\u00fbt, pour qu&rsquo;il finisse dans la corbeille du kitsch et du d\u00e9sespoir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a un bon c\u00f4t\u00e9 dans le fait qu&rsquo;une guerre aussi terrible que celle entre l&rsquo;illusion et la vie soit men\u00e9e en nous-m\u00eames comme si elles n&rsquo;avaient pas assez d&rsquo;espace pour jouer ailleurs. Le bon c\u00f4t\u00e9 est que celui qui gagne la guerre en lui-m\u00eame aura sauv\u00e9 le monde. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<strong>[Tous les textes disponibles sur www.autodafe.org peuvent \u00eatre librement reproduits et diffus\u00e9s, \u00e0 l&rsquo;exclusion de toute publication sous forme de livre, revue ou journal et en dehors de tout usage commercial.  \u00a9 Parlement international des \u00e9crivains.]<\/strong><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La critique de la raison absente, par Stanko Cerovic Le 20 d\u00e9cembre, le site www.autodafe.org publiait plusieurs textes d&rsquo;\u00e9crivains consacr\u00e9s \u00e0 ce qui est propos\u00e9 de plus en plus souvent comme l&rsquo;aspect le plus grave et le plus profond de la crise qui nous d\u00e9chire, et c&rsquo;est effectivement notre analyse. 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