{"id":65508,"date":"2003-03-11T00:00:00","date_gmt":"2003-03-11T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/03\/11\/le-comportement-des-americains-vu-par-sartre\/"},"modified":"2003-03-11T00:00:00","modified_gmt":"2003-03-11T00:00:00","slug":"le-comportement-des-americains-vu-par-sartre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/03\/11\/le-comportement-des-americains-vu-par-sartre\/","title":{"rendered":"Le comportement des Am\u00e9ricains, vu par Sartre"},"content":{"rendered":"<p><h3>Le comportement des Am\u00e9ricains, vu par Sartre<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>L&rsquo;extrait<\/strong> est en fait un article paru dans <em>Le Figaro<\/em> en f\u00e9vrier 1945. Pour un acc\u00e8s plus r\u00e9cent, le texte a \u00e9t\u00e9 repris dans <em>Situations, III<\/em>, Gallimard, Paris 1976.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>L&rsquo;auteur<\/strong>, Jean-Paul Sartre, philosophe fran\u00e7ais, auteur dramatique, chroniqueur et activiste politique. Sartre s&rsquo;est beaucoup int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique et a \u00e9t\u00e9, notamment apr\u00e8s la guerre, l&rsquo;un des moteurs de l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme de gauche en France, avec Simone de Beauvoir, Claude Roy, etc.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>Les circonstances<\/strong> de ce texte, d&rsquo;abord paru sous forme d&rsquo;article, renvoient \u00e0 un voyage que Sartre vient d&rsquo;effectuer aux USA \u00e0 la fin de 1944. Il rapporte des impressions de voyageur, plut\u00f4t du pris-sur-le-vif avec les r\u00e9flexions que cela suscite, qu&rsquo;une r\u00e9flexion th\u00e9orique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>La situation<\/strong> de cet extrait permet d&rsquo;aborder le probl\u00e8me du comportement individuel aux USA, de la fa\u00e7on dont il est \u00e0 la fois conditionn\u00e9 et orient\u00e9. Sartre esquisse une observation remarquable : comment la soci\u00e9t\u00e9 US \u00e9tablit des bornes infranchissables pour le comportement de la plupart des individus (conformisme), et comment, ensuite, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;espace social d\u00e9limit\u00e9 par ces bornes, elle autorise la libert\u00e9 du comportement (individualisme).<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Individualisme et conformisme aux \u00c9tats-Unis<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tComment parler sur 135 millions d&rsquo;Am\u00e9ricains? Il faudrait avoir v\u00e9cu dix ans ici et nous y passerons six semaines. On nous d\u00e9pose dans une ville o\u00f9 nous piquons quelques d\u00e9tails, hier Baltimore, aujourd&rsquo;hui Knoxville, apr\u00e8s-demain la Nouvelle-Orl\u00e9ans, et puis nous nous envolons, apr\u00e8s avoir admir\u00e9 la plus grande usine ou le plus grand pont ou le plus grand barrage du monde, la t\u00eate pleine de chiffres et de statistiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous aurons vu plus d&rsquo;acier et d&rsquo;aluminium que d&rsquo;\u00eatres humains. Mais peut-on parler sur l&rsquo;acier? Quant aux \u00ab impressions \u00bb, elles viennent quand elles veulent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes uns nous disent : \u00ab Tenez-vous-en aux faits ! \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais quels faits? La longueur en pieds de ce chantier de constructions navales ou le bleu \u00e9lectrique du chalumeau oxhydrique dans l\u00e0 lumi\u00e8re p\u00e2le de ce hangar ? Si je choisis, je d\u00e9cide d\u00e9j\u00e0 de ce qu&rsquo;est l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt les autres, au contraire : \u00ab Prenez du recul ! \u00bb Mais je me m\u00e9fie de ces reculs qui sont d\u00e9j\u00e0 des g\u00e9n\u00e9ralisations. Je d\u00e9cide donc de livrer mes impressions et mes constructions personnelles, sous ma propre responsabilit\u00e9. Cette Am\u00e9rique peut-\u00eatre que je la r\u00eave. En tout cas, je serai honn\u00eate avec mon r\u00eave : je l&rsquo;exposerai tel que je le fais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt, aujourd&rsquo;hui, je voudrais vous donner mon impression \u00e0 propos de ces deux \u00ab slogans \u00bb contradictoires qui courent les rues de Paris : \u00ab L&rsquo;Am\u00e9ricain est conformiste \u00bb et \u00ab L&rsquo;Am\u00e9ricain est individualiste \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;avais entendu parler comme tout le monde du fameux \u00ab creuset \u00bb am\u00e9ricain qui, \u00e0 des temp\u00e9ratures de fusion diverses, transforme un Polonais, un Italien, un Finlandais en citoyens des \u00c9tats-Unis. Mais je ne savais pas tr\u00e8s exactement ce que cela voulait dire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr j&rsquo;ai rencontr\u00e9 un Europ\u00e9en en voie de fusion d\u00e8s le lendemain de mon arriv\u00e9e. On m&rsquo;a pr\u00e9sent\u00e9, dans le grand hall du Plaza, \u00e0 un homme brun, de taille assez modeste, qui, comme tout le monde ici, parlait en nasillant un peu et sans qu&rsquo;on vit bouger ses l\u00e8vres ni ses joues, qui riait de la bouche, mais non des yeux, par acc\u00e8s brusques, qui s&rsquo;exprimait en bon fran\u00e7ais, mais avec un fort accent, en truffant ses discours de barbarismes et d&rsquo;am\u00e9ricanismes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme je le f\u00e9licitais de sa connaissance de notre langue, il me r\u00e9pondit avec \u00e9tonnement : \u00ab Mais c&rsquo;est que je suis fran\u00e7ais. \u00bb Il est n\u00e9 \u00e0 Paris, n&rsquo;habite l&rsquo;Am\u00e9rique que depuis quinze ans et, avant la guerre, retournait en France tous les six mois.Pourtant, l&rsquo;Am\u00e9rique le poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 jusqu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9. Sa m\u00e8re n&rsquo;a jamais quitt\u00e9 Paris ; lorsqu&rsquo;il parle de \u00ab Paname \u00bb, avec un accent volontairement canaille, il ressemble beaucoup plus \u00e0 un Yankee qui veut montrer sa connaissance de l&rsquo;Europe qu&rsquo;\u00e0 un Fran\u00e7ais exil\u00e9 qui se rappelle son pays. Il se croit oblig\u00e9, par instant, de m&rsquo;envoyer des clins d&rsquo;il coquins en me disant : \u00ab Ah ! Ah ! La Nouvelle-Orl\u00e9ans, belles femmes ! \u00bb Mais il ob\u00e9it plut\u00f4t, ce faisant, \u00e0 la repr\u00e9sentation qu&rsquo;on se fait du Fran\u00e7ais en Am\u00e9rique qu&rsquo;au d\u00e9sir de se cr\u00e9er une complicit\u00e9 avec un compatriote. \u00ab Belles femmes \u00bb, et il rit, mais \u00e0 froid, le puritanisme n&rsquo;est pas loin, je me sens glac\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;avais l&rsquo;impression d&rsquo;assister \u00e0 une m\u00e9tamorphose d&rsquo;Ovide : le visage de cet homme est encore trop expressif, il a gard\u00e9 ce mim\u00e9tisme un peu aga\u00e7ant de l&rsquo;intelligence qui fait reconna\u00eetre partout une t\u00eate fran\u00e7aise. Mais bient\u00f4t il sera arbre ou rocher. Je me demandais avec curiosit\u00e9 quelles forces puissantes devaient entrer en jeu pour r\u00e9aliser si s\u00fbrement et si rapidement ces d\u00e9sint\u00e9grations et ces int\u00e9grations.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr ces forces sont douces et persuasives. Il suffit de se promener dans les rues, d&rsquo;entrer dans un magasin, de tourner un bouton de radio pour les rencontrer, pour en sentir l&rsquo;effet sur soi comme un souffle chaud.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn Am\u00e9rique  du moins celle que je connais  vous n&rsquo;\u00eates jamais seul dans la rue : les murs vous parlent. A droite, \u00e0. gauche, ce sont des affiches, des r\u00e9clames lumineuses, d&rsquo;immenses vitrines qui contiennent simplement un grand panneau avec un montage photographique ou des statistiques. Ici c&rsquo;est une femme au visage boulevers\u00e9 qui tend ses l\u00e8vres \u00e0 un soldat am\u00e9ricain; l\u00e0, c&rsquo;est un avion qui lance des bombes sur un village et, sous l&rsquo;image, ces mots : \u00ab Plus de bombes, des bibles. \u00bb La nation marche avec vous, elle vous donne des conseils et des ordres. Mais elle le fait \u00e0 mi-voix et elle a souci d&rsquo;expliquer minutieusement son injonction : pas un commandement qui ne s&rsquo;accompagne d&rsquo;un bref commentaire ou d&rsquo;une image justificative, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;une .r\u00e9clame pour un produit de beaut\u00e9 (Aujourd&rsquo;hui plus que jamais vous devez \u00eatre belle. Soignez votre visage pour son retour; achetez la cr\u00e8me X) ou de la propagande en faveur des <em>War Bonds<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tHier, je d\u00e9jeunais au restaurant de Fontana, un village artificiel qui s&rsquo;est construit autour d&rsquo;un grand barrage du Tennessee.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe long de la route qui m\u00e8ne \u00e0 ce barrage et que parcourent sans rel\u00e2che des camions, des autos, des wagonnets, une grande affiche reproduit sous forme de dessins sans parole une parabole sur la solidarit\u00e9 dans le travail : deux \u00e2nes attach\u00e9s l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre s&rsquo;efforcent de s&rsquo;approcher de deux tas de foin assez \u00e9loign\u00e9s. Chacun tire sur le licol en sens inverse. Les voil\u00e0 qui s&rsquo;\u00e9tranglent \u00e0 demi. Mais ils ont compris : ils se rapprochent et se mettent \u00e0 brouter gentiment tous les deux ensemble le premier tas de foin ; lorsqu&rsquo;ils l&rsquo;ont mang\u00e9, nous les voyons entamer de concert le second.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVisiblement c&rsquo;est \u00e0 dessein qu&rsquo;on a banni tout commentaire, il faut que le passant tire de lui-m\u00eame la conclusion. On ne lui fait pas violence, bien au contraire, l&rsquo;image est un appel \u00e0 son intelligence. Il est oblig\u00e9 de l&rsquo;interpr\u00e9ter, de la comprendre, on ne la lui ass\u00e8ne pas comme faisait la propagande nazie avec ses affiches criardes. Elle reste en demi-teinte, elle r\u00e9clame son concours pour \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9e. Et quand il a compris, c&rsquo;est comme s&rsquo;il avait form\u00e9 la pens\u00e9e lui-m\u00eame, il est plus qu&rsquo;\u00e0 demi persuad\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans les usines, on a install\u00e9 des haut-parleurs partout. Ils ont mission de lutter contre l&rsquo;isolement de l&rsquo;ouvrier en face de la mati\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSi vous parcourez cet immense chantier naval, aux environs de Baltimore, vous retrouvez d&rsquo;abord cette dispersion humaine, cette grande solitude des travailleurs que nous connaissons bien en Europe : les hommes masqu\u00e9s pench\u00e9s sur des plaques d&rsquo;acier manoeuvrent tout le jour le chalumeau oxhydrique. Mais, d\u00e8s qu&rsquo;ils mettent leur casque, ils peuvent entendre la musique. Et la musique, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 un conseil qui s&rsquo;insinue sournoisement en eux, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 du r\u00eave dirig\u00e9. Et puis la musique cesse et on leur donne des informations sur la guerre ou sur leur travail.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLorsque nous avons quitt\u00e9 Fontana, l&rsquo;ing\u00e9nieur qui s&rsquo;\u00e9tait aimablement d\u00e9vou\u00e9 \u00e0 nous promener partout nous conduisit dans une petite pi\u00e8ce vitr\u00e9e o\u00f9 un disque de cire vierge tournait, d\u00e9j\u00e0 pr\u00eat \u00e0 enregistrer notre voix. Il nous expliqua que tous les \u00e9trangers qui avaient visit\u00e9 le barrage avaient, \u00e0 leur d\u00e9part, r\u00e9sum\u00e9 leur impression au micro. Nous n&rsquo;avons eu garde de refuser \u00e0 un h\u00f4te si bienveillant; ceux d&rsquo;entre nous qui savaient l&rsquo;anglais ont parl\u00e9 et on a enregistr\u00e9 leur discours. Demain, il sera retransmis au chantier, \u00e0 la cafeteria, dans toutes les maisons du village et les ouvriers seront incit\u00e9s \u00e0 poursuivre leur travail en apprenant avec joie l&rsquo;excellente impression qu&rsquo;ils ont faite sur des \u00e9trangers.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAjoutez \u00e0 cela les conseils de la radio, des correspondances dans les journaux et surtout l&rsquo;action des innombrables associations dont le but est presque toujours \u00e9ducatif.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVous voyez que le citoyen am\u00e9ricain est bien encadr\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais ce serait une erreur de voir l\u00e0 une manoeuvre oppressive du gouvernement ou des grands capitalistes am\u00e9ricains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSans doute le gouvernement actuel fait la guerre, il est oblig\u00e9 d&rsquo;user, pour la propagande de guerre, de semblables m\u00e9thodes. Sans doute aussi un de ses soucis principaux est-il \u00e9ducatif.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPar exemple, dans le Tennessee, o\u00f9 les fermiers ruinaient la terre en semant chaque ann\u00e9e du ma\u00efs, il s&rsquo;efforce de leur apprendre peu \u00e0 peu \u00e0 laisser reposer le sol en variant d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e les cultures ; et pour atteindre son but il a entrem\u00eal\u00e9 les dons (\u00e9lectricit\u00e9 \u00e0 bas prix, irrigation gratuite) et les raisonnements. Mais il s&rsquo;agit ici d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne beaucoup plus spontan\u00e9 et beaucoup plus diffus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est vraiment du cur de la collectivit\u00e9 que jaillit cette tendance \u00e9ducative : chaque Am\u00e9ricain se fait \u00e9duquer par d&rsquo;autres Am\u00e9ricains et il en \u00e9duque d&rsquo;autres \u00e0 son tour. Partout \u00e0 New-York, dans les coll\u00e8ges et hors des coll\u00e8ges, il y a des cours d&rsquo;am\u00e9ricanisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn y enseigne tout : \u00e0 coudre, \u00e0 faire la cuisine, \u00e0 flirter m\u00eame. Il y a un cours, dans un coll\u00e8ge new-yorkais, sur la fa\u00e7on dont une jeune fille doit s&rsquo;y prendre pour se faire \u00e9pouser par son flirt. Dans tout cela, il s&rsquo;agit moins de former un homme qu&rsquo;un Am\u00e9ricain pur. Seulement l&rsquo;Am\u00e9ricain ne distingue pas entre la raison am\u00e9ricaine et la raison tout court. Tous les conseils qui \u00e9maillent sa route sont si parfaitement motiv\u00e9s, si p\u00e9n\u00e9trants qu&rsquo;ils se sent berc\u00e9 par une immense sollicitude qui ne le laisse jamais seul et sans recours.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;ai connu de ces m\u00e8res de famille \u00ab modernes \u00bb qui ne commandaient rien \u00e0 leurs enfants sans d&rsquo;abord les persuader d&rsquo;ob\u00e9ir. Elles s&rsquo;assuraient sur eux un prestige plus total et peut-\u00eatre plus redoutable que si elles avaient us\u00e9 de menaces et de coups. De la m\u00eame fa\u00e7on l&rsquo;Am\u00e9ricain, dont on sollicite, \u00e0 toute heure du jour, la raison et la libert\u00e9, met son point d&rsquo;honneur \u00e0 faire ce qu&rsquo;on lui demande : c&rsquo;est en agissant comme tout le monde qu&rsquo;il se sent \u00e0 la fois 1e pas raisonnable et le plus national, c&rsquo;est en se montrant le plus conformiste qu&rsquo;il se sent le plus libre. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCar, autant que je puis juger, les traits qui caract\u00e9risent la nation am\u00e9ricaine sont \u00e0 l&rsquo;inverse de ceux qu&rsquo;Hitler a donn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Allemagne, que Maurras a voulu donner \u00e0 la France.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour Hitler (ou pour Maurras), un raisonnement est bon pour l&rsquo;Allemagne si d&rsquo;abord il est Allemand. Toujours suspect s&rsquo;il a une petite odeur d&rsquo;universalit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu contraire, la sp\u00e9cialit\u00e9 de l&rsquo;Am\u00e9ricain c&rsquo;est de tenir sa pens\u00e9e pour universelle. On reconna\u00eet l\u00e0 une influence du puritanisme que je n&rsquo;ai pas \u00e0 d\u00e9m\u00ealer ici. Mais surtout il y a cette pr\u00e9sence concr\u00e8te, quotidienne, d&rsquo;une Raison de chair et d&rsquo;os, d&rsquo;une Raison qu&rsquo;on voit. Aussi ai-je trouv\u00e9 chez la plupart de mes interlocuteurs une foi na\u00efve et passionn\u00e9e dans les vertus de la Raison. Un Am\u00e9ricain me disait un soir : \u00ab Enfin, si la politique internationale \u00e9tait l&rsquo;affaire d&rsquo;hommes raisonnables et sains, est-ce que la guerre ne serait pas supprim\u00e9e pour toujours ? \u00bb Des Fran\u00e7ais qui \u00e9taient pr\u00e9sents lui dirent que la chose n&rsquo;allait pas de soi et il se f\u00e2cha. \u00ab Allez, leur dit-il, avec un m\u00e9pris indign\u00e9, allez construire des cimeti\u00e8res ! \u00bb Pour moi, je ne dis rien, la discussion entre nous n&rsquo;\u00e9tait pas possible : je crois au mal et il n&rsquo;y croit pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est cet optimisme \u00e0 la Rousseau qui l&rsquo;\u00e9carte de notre point de vue lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;Allemagne nazie. Pour admettre les atrocit\u00e9s, il lui faudrait admettre que l&rsquo;homme peut \u00eatre tout entier mauvais. \u00ab Croyez-vous qu&rsquo;il y ait deux Allemagnes ? \u00bb, me demanda un m\u00e9decin am\u00e9ricain. Je lui r\u00e9pondis que je ne le croyais pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Je comprends, me dit-il. Vous ne pouvez pas penser autrement, parce que la France a beaucoup souffert. Mais c&rsquo;est dommage.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIci intervient la machine : elle aussi est un facteur d&rsquo;universalisation. De l&rsquo;objet m\u00e9canique, en effet, il n&rsquo;est g\u00e9n\u00e9ralement qu&rsquo;une fa\u00e7on de se servir ; celle qui est indiqu\u00e9e sur le prospectus qui l&rsquo;accompagne. Du tire-bouchon m\u00e9canique, du frigidaire ou de son automobile, l&rsquo;Am\u00e9ricain se sert en m\u00eame temps que tous les autres Am\u00e9ricains et de la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;eux. D&rsquo;ailleurs, cet objet n&rsquo;est pas fait sur mesure ; il s&rsquo;adresse \u00e0 n&rsquo;importe qui, il ob\u00e9ira \u00e0 n&rsquo;importe qui pourvu qu&rsquo;on sache l&rsquo;utiliser comme il faut.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi l&rsquo;Am\u00e9ricain, dans le tramway, quand il enfonce son nickel dans la fente, dans le m\u00e9tro, au bar automatique, se sent n&rsquo;importe qui. Non pas une unit\u00e9 anonyme, mais un homme qui a d\u00e9pouill\u00e9 son individualit\u00e9 et qui s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;impersonnalit\u00e9 de l&rsquo;Universel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est cette libert\u00e9 totale dans le conformisme qui m&rsquo;a frapp\u00e9 d&rsquo;abord : aucune ville n&rsquo;est plus libre que New-York ; vous pouvez y faire ce que vous voulez. C&rsquo;est l&rsquo;opinion publique qui fait la police elle-m\u00eame. Conformistes par libert\u00e9, d\u00e9personnalis\u00e9s par rationalisme, identifiant dans un m\u00eame culte la Raison universelle et leur Nation particuli\u00e8re, tels me sont d&rsquo;abord apparus les quelques Am\u00e9ricains que j&rsquo;ai rencontr\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais presque aussit\u00f4t j&rsquo;ai d\u00e9couvert leur profond individualisme. Cette liaison du conformisme social et de l&rsquo;individualisme est peut-\u00eatre ce qu&rsquo;un Fran\u00e7ais aura, de France, la plus grande peine \u00e0 comprendre. Pour nous, l&rsquo;individualisme a gard\u00e9 la vieille forme classique de \u00ab la lutte de l&rsquo;individu contre la soci\u00e9t\u00e9 et singuli\u00e8rement contre l&rsquo;\u00c9tat \u00bb. Il n&rsquo;est pas question de cela en Am\u00e9rique. D&rsquo;abord, l&rsquo;\u00c9tat n&rsquo;a longtemps \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une administration. Depuis quelques ann\u00e9es, il tend \u00e0 jouer un autre r\u00f4le, mais cela n&rsquo;a pas modifi\u00e9 les sentiments des Am\u00e9ricains \u00e0 son \u00e9gard. C&rsquo;est \u00ab \u00bbleur \u00c9tat, c&rsquo;est l&rsquo;expression de \u00ab leur \u00bb Nation : ils ont pour lui un profond respect et un amour de propri\u00e9taire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour peu que l&rsquo;on se soit promen\u00e9 quelques jours \u00e0 New-York; on ne peut manquer de percevoir la liaison profonde du conformisme am\u00e9ricain et de l&rsquo;individualit\u00e9. Prise dans sa longueur et dans sa largeur  \u00e0 plat , New-York est la ville la plus conformiste du monde. A partir de Washington Squard et si l&rsquo;on excepte l&rsquo;antique Broadway, pas une rue oblique ou tournante : une dizaine de longs sillons parall\u00e8les remontent tout droit de la pointe de Manhattan vers la rivi\u00e8re Harlem ; ce sont les avenues, elles sont travers\u00e9es par des centaines de sillons plus petits que leur sont rigoureusement perpendiculaires.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe quadrillage, c&rsquo;est New-York : les rues se ressemblent tant qu&rsquo;on ne leur a pas donn\u00e9 de nom, on s&rsquo;est born\u00e9 \u00e0 leur assigner, comme aux soldats, un num\u00e9ro matricule.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais si vous levez le nez tout change : en hauteur, New-York est le triomphe de l&rsquo;individualisme. Les buildings \u00e9chappent par le haut \u00e0 toute r\u00e9glementation urbaniste, ils ont vingt-sept, cinquante-cinq, cent \u00e9tages, ils sont.gris, bruns, blancs, mauresques, m\u00e9di\u00e9vaux, Renaissance ou modernes. Dans le bas Broadway ils se pressent les uns contre les autres, \u00e9crasant de minuscules \u00e9glises noires et puis ils s&rsquo;\u00e9cartent, tout \u00e0 coup, et laissent entre eux un trou b\u00e9ant de lumi\u00e8re. Vus de Brooklyn ils m&rsquo;ont sembl\u00e9 avoir la solitude et la noblesse des bouquets de palmiers pr\u00e9s des rivi\u00e8res dans le Souss marocain : des bouquets de gratte-ciel que l&rsquo;oeil cherche toujours \u00e0 r\u00e9unir et qui se d\u00e9font toujours.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi l&rsquo;individualisme am\u00e9ricain m&rsquo;est apparu d&rsquo;abord comme une troisi\u00e8me dimension.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl ne s&rsquo;oppose point au conformisme, il le suppose au contraire; mais il est, au sein du conformisme, une direction nouvelle, en hauteur ou en profondeur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;abord il y a la lutte pour la vie   et elle est tr\u00e8s \u00e2pre. Chaque individu veut r\u00e9ussir  c&rsquo;est-\u00e0-dire gagner de l&rsquo;argent. Mais il ne faudrait pas y voir l&rsquo;avidit\u00e9 ou seulement le go\u00fbt du luxe. L&rsquo;argent n&rsquo;est aux \u00c9tats-Unis, me semble-t-il, que le signe n\u00e9cessaire mais symbolique de la r\u00e9ussite. On doit r\u00e9ussir parce que la r\u00e9ussite prouve les vertus morales et l&rsquo;intelligence et aussi parce qu&rsquo;elle indique qu&rsquo;on b\u00e9n\u00e9ficie de la protection divine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt puis on doit r\u00e9ussir parce que, seulement alors, on pourra se poser, en face de la foule, comme une personne. Voyez les journaux am\u00e9ricains : tant que vous n&rsquo;avez pas r\u00e9ussi, il est vain d&rsquo;esp\u00e9rer que vos articles para\u00eetront comme vous les avez remis. On coupera, on taillera. Mais si vous avez un nom qui fait de l&rsquo;argent, alors tout est chang\u00e9 : on passera sans coupures ce que vous \u00e9crivez, vous avez acquis le droit d&rsquo;\u00eatre vous-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe m\u00eame au th\u00e9\u00e2tre : une dame tr\u00e8s vers\u00e9e dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et connue dans les milieux d&rsquo;\u00e9dition, me demandait si, \u00e9ventuellement, j&rsquo;aurais plaisir \u00e0 ce qu&rsquo;une pi\u00e8ce de moi f\u00fbt jou\u00e9e aux \u00c9tats-Unis. Je lui r\u00e9pondis que j&rsquo;en serais heureux, si \u00e0 ce qu&rsquo;on m&rsquo;avait dit, les metteurs-en-sc\u00e8ne n&rsquo;avaient pas l&rsquo;habitude de remanier d&rsquo;eux-m\u00eames le texte qui leur \u00e9tait soumis. Elle parut fort \u00e9tonn\u00e9e et \u00ab s&rsquo;ils ne le font pas, dit-elle, qui le fera ? Ce que vous avez \u00e9crit est fait pour \u00eatre lu. Mais ils doivent travailler dessus pour qu&rsquo;on puisse l&rsquo;entendre. \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi l&rsquo;individualisme en Am\u00e9rique, dans la lutte pour la vie, est surtout l&rsquo;aspiration passionn\u00e9e de chacun vers l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;individu. Il y a des individus comme il y a des gratte-ciel en Am\u00e9rique, il y a Ford, il y a Rockefeller, il y a Hemingway, il y a Roosevelt. Ils sont des mod\u00e8les et des exemples.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn ce sens les buildings sont des ex-votos \u00e0 la r\u00e9ussite, ils sont, derri\u00e8re la statue de la Libert\u00e9, comme les statues d&rsquo;un homme ou d&rsquo;une entreprise qui se sont \u00e9lev\u00e9s au-dessus des autres. Ce sont d&rsquo;immenses entreprises publicitaires construites par des particuliers ou par des collectivit\u00e9s, en grande partie pour manifester leur triomphe financier. Leurs propri\u00e9taires n&rsquo;occupent qu&rsquo;une faible partie des locaux et louent le reste. Aussi n&rsquo;est-ce pas \u00e0 tort qu&rsquo;ils m&rsquo;ont paru symboliser l&rsquo;individualisme new-yorkais. Ils marquent tout simplement que l&rsquo;individualit\u00e9, aux \u00c9tats-Unis, se conquiert. C&rsquo;est pour cela, sans doute, que les New-Yorkais m&rsquo;ont paru si passionn\u00e9ment attach\u00e9s \u00e0 une \u00e9conomie lib\u00e9rale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPourtant chacun conna\u00eet la puissance des trusts aux \u00c9tats-Unis  ce qui repr\u00e9sente en somme une autre forme d&rsquo;\u00e9conomie dirig\u00e9e. Mais le New-Yorkais n&rsquo;a pas perdu le souvenir de cette \u00e9poque o\u00f9 un homme pouvait gagner une fortune par ses propres moyens. Ce qui lui r\u00e9pugne dans l&rsquo;\u00e9conomie dirig\u00e9e c&rsquo;est l\u00e9 fonctionnarisme. Ainsi, assez paradoxalement, cet homme qui se laisse si docilement conduire dans sa vie publique et priv\u00e9e est intransigeant lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de son \u00ab job \u00bb. C&rsquo;est qu&rsquo;il place l\u00e0 son ind\u00e9pendance, son initiative et sa dignit\u00e9 de personne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour le reste, il y a les \u00ab associations \u00bb. On comptait en 1930 que Washington contenait plus de cent cinquante agences centrales d&rsquo;associations et de groupements. Je n&rsquo;en citerai qu&rsquo;une : la Foreign Policy Association.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA quelque 17e \u00e9tage, nous avons rencontr\u00e9 \u00ab autour d&rsquo;une tasse de th\u00e9 \u00bb quelques-unes de ces grandes femmes \u00e0 cheveux gris, aimables, un peu froides, intelligentes comme des hommes, qui, depuis la guerre, repr\u00e9sentent la majorit\u00e9 dans ces associations. Elles nous ont racont\u00e9 comment, en 1917, un certain nombre de personnes, intimement persuad\u00e9es que les \u00c9tats-Unis entraient dans la guerre sans .sien conna\u00eetre de la politique ext\u00e9rieure, avaient d\u00e9cid\u00e9 de consacrer leur temps libre \u00e0 donner au pays la culture qui lui manquait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa Ligue a 26.000 adh\u00e9rents aujourd&rsquo;hui, 300 sections dans les diff\u00e9rents \u00c9tats. Plus de 600 journaux re\u00e7oivent sa documentation. Les hommes politiques consultent ses publications. Elle a d&rsquo;ailleurs renonc\u00e9 \u00e0 informer le grand public : elle informe les informateurs (savants, professeurs, pr\u00eatres, journalistes). Toutes les semaines, elle publie un bulletin comportant l&rsquo;\u00e9tude d&rsquo;une question internationale et un commentaire des \u00e9v\u00e9nements de Washington; une fois par quinzaine elle envoie aux journaux une documentation qu&rsquo;ils reproduisent ou utilisent partiellement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tImagine-t-on dans la France de 1939, une association de cette esp\u00e8ce documentant Bonnet o\u00f9 Daladier et envoyant ses p\u00e9riodiques \u00e0 Maurras pour l&rsquo;<em>Action Fran\u00e7aise<\/em> et \u00e0 Cachin pour <em>L&rsquo;Humanit\u00e9<\/em> ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais ce qui m&rsquo;a frapp\u00e9 surtout, ce sont les derniers mots de notre h\u00f4tesse : \u00ab Ce qu&rsquo;il y a, m&rsquo;a-t-elle dit, c&rsquo;est que nous prot\u00e9geons l&rsquo;individu. Hors des ligues, un homme est seul ; dans les ligues, il est une personne; et il se prot\u00e8ge contre chacune en appartenant \u00e0 plusieurs. \u00bb On voit le sens de cet individualisme : il faut d&rsquo;abord que le citoyen s&rsquo;encadre et se prot\u00e8ge, il faut qu&rsquo;il passe un contrat social avec d&rsquo;autres citoyens de son esp\u00e8ce. Et c&rsquo;est cette collectivit\u00e9 r\u00e9duite qui lui conf\u00e9rera sa fonction individuelle et sa valeur de personne. A l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;association il prendra des initiatives, il pourra mener une politique personnelle et influencer, s&rsquo;il en est capable, l&rsquo;orientation collective.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAutant le solitaire \u00e9veille de m\u00e9fiance aux \u00c9tats-Unis, autant on y favorise cet individualisme dirig\u00e9, encadr\u00e9. C&rsquo;est ce que montrent, sur un tout autre plan, les tentatives que font les chefs d&rsquo;industrie pour encourager l&rsquo;auto-critique chez leur personnel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLorsque l&rsquo;ouvrier est syndiqu\u00e9, lorsque la propagande gouvernementale et celle du patronat l&rsquo;ont suffisamment int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la communaut\u00e9, alors on lui demande de se distinguer des autres et de faire preuve d&rsquo;initiative. Nous avons rencontr\u00e9 plus d&rsquo;une fois, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e des usines, des kiosques aux couleurs vives o\u00f9 sont expos\u00e9s, derri\u00e8re une vitre, les perfectionnements propos\u00e9s par des membres du personnel et les photos de leur inventeur, qu&rsquo;on prime fr\u00e9quemment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;en ai dit assez, j&rsquo;esp\u00e8re, pour faire comprendre comment le citoyen am\u00e9ricain est soumis, de sa naissance \u00e0 sa mort, \u00e0 une force d&rsquo;organisation et d&rsquo;am\u00e9ricanisation intense, comment il est d&rsquo;abord d\u00e9personnalis\u00e9 par un appel constant \u00e0 sa raison, \u00e0 son civisme, \u00e0 sa libert\u00e9 et comment, lorsqu&rsquo;il est d\u00fbment encadr\u00e9 dans la nation, par des organisations professionnelles et par les ligues d&rsquo;\u00e9dification morale et d&rsquo;\u00e9ducation, il r\u00e9cup\u00e8re soudain sa conscience de lui-m\u00eame et son autonomie de personne ; libre \u00e0 lui de s&rsquo;\u00e9chapper alors vers un individualisme presque nietzsch\u00e9en que symbolisent les gratte-ciel dans le ciel clair de New-York. De toute fa\u00e7on, ce n&rsquo;est pas, comme chez nous, l&rsquo;individualisme, mais le conformisme qui est \u00e0 la base : la personnalit\u00e9 doit se conqu\u00e9rir, elle est une fonction sociale ou l&rsquo;affirmation de la r\u00e9ussite.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le comportement des Am\u00e9ricains, vu par Sartre &bull; L&rsquo;extrait est en fait un article paru dans Le Figaro en f\u00e9vrier 1945. Pour un acc\u00e8s plus r\u00e9cent, le texte a \u00e9t\u00e9 repris dans Situations, III, Gallimard, Paris 1976. &bull; L&rsquo;auteur, Jean-Paul Sartre, philosophe fran\u00e7ais, auteur dramatique, chroniqueur et activiste politique. 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