{"id":65518,"date":"2003-03-17T00:00:00","date_gmt":"2003-03-17T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/03\/17\/lettre-a-ma-petite-fille-a-la-veille-dune-nouvelle-guerre-par-russell-banks\/"},"modified":"2003-03-17T00:00:00","modified_gmt":"2003-03-17T00:00:00","slug":"lettre-a-ma-petite-fille-a-la-veille-dune-nouvelle-guerre-par-russell-banks","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/03\/17\/lettre-a-ma-petite-fille-a-la-veille-dune-nouvelle-guerre-par-russell-banks\/","title":{"rendered":"<strong><em>\u201cLettre \u00e0 ma petite-fille, \u00e0 la veille d&rsquo;une nouvelle guerre,\u201d \u2014 par Russell Banks<\/em><\/strong>"},"content":{"rendered":"<p><h3>Lettre de l&rsquo;\u00e9crivain Russell Banks,  \u00e0 sa petite-fille, \u00e0 la veille d&rsquo;une nouvelle guerre<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9crivain am\u00e9ricain Russell Banks a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu en f\u00e9vrier 2001 pr\u00e9sident du Parlement international des \u00e9crivains. Banks est pr\u00e9sent\u00e9 et se pr\u00e9sente lui-m\u00eame comme \u00ab <em>l&rsquo;\u00e9crivain des laiss\u00e9s-pour-compte, des bidonvilles de Jama\u00efque aux villages perdus du New Hampshire<\/em> \u00bb. En Am\u00e9rique, c&rsquo;est une voix dissidente, dans la grande tradition de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, depuis Edgar Allan Poe, Herman Melville, Theodore Dreiser, Sinclair Lewis &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tRussell Banks est l&rsquo;auteur du <em>Livre de la Jama\u00efque<\/em> (Actes Sud, 1991), <em>Affliction<\/em> (1992), <em>Sous le r\u00e8gne de Bone<\/em> (1995), <em>La Relation de mon emprisonnement<\/em> (1995), <em>Survivants<\/em> (1999). Sa \u00ab <em>Lettre \u00e0 ma petite-fille \u00e0 la veille d&rsquo;une nouvelle guerre<\/em> \u00bb est publi\u00e9e sur <a href=\"http:\/\/www.autodafe.org\/fr\/autodafe\/autodafe_03\/art_0.htm\" class=\"gen\">le site autodafe.org<\/a>, \u00e9galement en version originale (anglais). La traduction en fran\u00e7ais est de Pierre Furlan.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Lettre \u00e0 ma petite-fille, \u00e0 la veille d&rsquo;une nouvelle guerre,  par Russell Banks<\/h2>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\tMa ch\u00e8re Sarah, <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVoil\u00e0 plusieurs mois que j&rsquo;ai l&rsquo;intention de t&rsquo;\u00e9crire cette lettre, mais je ne cesse de remettre \u00e0 plus tard, sans doute pour les m\u00eames raisons qui m&rsquo;ont pouss\u00e9, il y a bien des ann\u00e9es de cela, \u00e0 reporter et finalement \u00e0 ne jamais \u00e9crire une lettre semblable \u00e0 ta m\u00e8re et \u00e0 ses surs ; \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, c&rsquo;\u00e9taient elles aussi des jeunes filles qui entraient tout juste dans la fra\u00eecheur et la splendeur de l&rsquo;adolescence. J&rsquo;aurais d\u00fb le faire \u00e0 ce moment-l\u00e0, quand elles avaient quinze ans comme toi, qui dans quelques mois en auras seize, qui es belle, intelligente, et viens de tomber amoureuse de la v\u00e9rit\u00e9 car tu es s\u00fbre qu&rsquo;elle existe dans le vaste monde au-del\u00e0 de la famille. En ces lointaines ann\u00e9es, je les regardais comme je te regarde \u00e0 pr\u00e9sent, plein d&rsquo;enthousiasme et d&rsquo;appr\u00e9hension, faire leurs premiers pas h\u00e9sitants hors du cercle ferm\u00e9 du clan et s&rsquo;ins\u00e9rer dans des communaut\u00e9s plus \u00e9tendues et plus abstraites qui ne cesseraient de leur offrir bien des choses pour obtenir leur all\u00e9geance. Je voulais \u00eatre en mesure de leur prodiguer conseils et avertissements, sinon de les maintenir contre leur volont\u00e9 pr\u00e8s du foyer, dans la caverne familiale, car, apr\u00e8s tout, c&rsquo;\u00e9taient mes quatre filles ador\u00e9es, et j&rsquo;\u00e9prouvais le puissant besoin paternel de les prot\u00e9ger des pi\u00e8ges et des traquenards qui, je le savais, les guettaient dans le monde. En m\u00eame temps, je voulais les encourager \u00e0 embrasser ce monde de tout cur  comme je t&rsquo;y exhorte aujourd&rsquo;hui. Leur v\u00e9ritable vie, leur vie d&rsquo;adultes \u00e9tait l\u00e0 dehors, pas \u00e0 la maison o\u00f9 ne se trouvait que leur pass\u00e9, leur bien trop br\u00e8ve enfance. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais cela se passait il y a plus de vingt ans, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 j&rsquo;avais encore beaucoup de mal \u00e0 d\u00e9finir quelle fid\u00e9lit\u00e9 je devais \u00e0 ma famille et \u00e0 ma tribu, \u00e0 mes amis, aux cercles sociaux un peu plus vastes qui venaient ensuite, aux diverses institutions et communaut\u00e9s auxquelles je m&rsquo;identifiais, \u00e0 la nation et \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 tout enti\u00e8re. Le chemin qui, de simple adolescent appartenant \u00e0 la famille Banks, me menait \u00e0 me consid\u00e9rer comme un membre adulte de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, \u00e9tait pour moi  alors m\u00eame que j&rsquo;avais plus de quarante ans  plein de m\u00e9andres : c&rsquo;\u00e9tait un d\u00e9dale dont la carte \u00e9tait loin d&rsquo;\u00eatre dress\u00e9e, avec de nombreuses impasses et autres voies sans issue. Comme je n&rsquo;avais pas encore trouv\u00e9 le moyen d&rsquo;en sortir, je ne me sentais pas qualifi\u00e9 pour indiquer \u00e0 ta m\u00e8re et \u00e0 ses trois adorables surs, tes tantes, le meilleur chemin \u00e0 prendre. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre fa\u00e7on de r\u00e9partir nos all\u00e9geances  qui entrent si vite en conflit les unes avec les autres , notre fa\u00e7on de les trier, de les mettre les unes au-dessus des autres et de transformer cet empilement en une hi\u00e9rarchie de fid\u00e9lit\u00e9s, c&rsquo;est aussi notre fa\u00e7on de nous constituer. Qui nous aimons et \u00e0 qui nous sommes fid\u00e8les en premier, en second, en troisi\u00e8me lieu et ainsi de suite, c&rsquo;est en fin de compte qui nous sommes. Qui et quoi nous d\u00e9fendons, dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de qui et de quoi nous consentons \u00e0 nous sacrifier, voil\u00e0 ce qui r\u00e9v\u00e8le notre v\u00e9ritable nature, la d\u00e9voile autant \u00e0 nous-m\u00eame qu&rsquo;au monde. C&rsquo;est l\u00e0 le sens de cette vieille question : qu&rsquo;est-ce que vous sauveriez du feu, le Rembrandt, ou le chat ? C&rsquo;est ce que nous d\u00e9signons quand nous parlons du caract\u00e8re de quelqu&rsquo;un. Eh bien, au moment d&rsquo;\u00e9crire \u00e0 ta m\u00e8re et \u00e0 tes tantes, je n&rsquo;avais pas encore \u00e9tabli de mani\u00e8re coh\u00e9rente l&rsquo;ordre de priorit\u00e9 de mes all\u00e9geances  comme si, alors que j&rsquo;arrivais \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr, j&rsquo;\u00e9tais toujours incapable de r\u00e9pondre \u00e0 la question du choix entre le Rembrandt et le chat. J&rsquo;\u00e9tais donc trop prudent. Esp\u00e9rant que mon exemple saurait \u00e0 lui tout seul \u00eatre un guide suffisant pour elles, un conseiller fiable, j&rsquo;ai p\u00e9ch\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 du silence et de la non intervention, et, du coup, je ne leur ai peut-\u00eatre offert qu&rsquo;une fausse libert\u00e9. Comme tu le constates, je ne le fais plus avec toi. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a une raison pour cela, et m\u00eame si cette raison d\u00e9pend en partie de changements intervenus en moi au cours des ann\u00e9es qui ont pass\u00e9 depuis que ta m\u00e8re avait ton \u00e2ge, elle rel\u00e8ve encore plus de ce qui a chang\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Je me souviens de toi le jour de ta naissance, aussi belle \u00e0 mes yeux que l&rsquo;\u00e9tait ta m\u00e8re le jour de la sienne. \u00c0 bien des \u00e9gards, le monde dans lequel tu es n\u00e9e en 1987 ressemblait davantage au monde dans lequel elle est n\u00e9e en 1960, et au monde de sa m\u00e8re en 1941, voire au monde de sa grand-m\u00e8re et \u00e0 celui de son arri\u00e8re-grand-m\u00e8re en 1914, qu&rsquo;au monde que tu dois affronter aujourd&rsquo;hui et que tu dois t&rsquo;efforcer de comprendre pour y trouver ta place. C&rsquo;est de cela que je veux te parler ; je veux te donner le b\u00e9n\u00e9fice des souvenirs que j&rsquo;ai des \u00c9tats-Unis et du monde  souvenirs qui s&rsquo;\u00e9tendent sur plus de soixante ans , pour te permettre de conna\u00eetre plus facilement et plus s\u00fbrement la nature de tes all\u00e9geances et de tes fid\u00e9lit\u00e9s, pour te permettre de savoir qui et quoi d\u00e9fendre, de savoir ce qui vaut la peine de ton sacrifice. Vois-tu, ce qui me tracasse, ce n&rsquo;est pas tant que tu saches contre qui et quoi tu dois te d\u00e9fendre, \u00e0 quoi tu dois t&rsquo;opposer. J&rsquo;ai confiance dans ton cur et dans ton esprit, et je sais qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas besoin de mon approbation ou de mes encouragements. Ce qui me pr\u00e9occupe, ce sont les aspects les plus sombres d&rsquo;une position d\u00e9fensive et les cons\u00e9quences n\u00e9gatives du fait de s&rsquo;opposer. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe m\u00eame que tu es de sexe f\u00e9minin et blanche, de m\u00eame que je suis de sexe masculin et blanc, nous sommes tous les deux am\u00e9ricains. Nous ne pouvons ni y \u00e9chapper, ni le nier. C&rsquo;est un hasard de naissance, et nous aurions tout aussi bien pu na\u00eetre suisses, chinois ou nig\u00e9riens. Mais nous sommes n\u00e9s aux \u00c9tats-Unis, et par cons\u00e9quent l&rsquo;histoire de ce pays est la n\u00f4tre. Je devrais dire que c&rsquo;est l&rsquo;une de nos histoires, car chacun d&rsquo;entre nous a en lui de nombreux brins d&rsquo;histoires bien distincts, m\u00eame s&rsquo;ils sont tress\u00e9s de fa\u00e7on serr\u00e9e. Chaque brin porte un fardeau et une promesse, de nature personnelle ou familiale, tribale, r\u00e9gionale, raciale, religieuse ou linguistique. Mais je veux te parler ici de notre histoire en tant qu&rsquo;Am\u00e9ricains, ainsi que du fardeau et de la responsabilit\u00e9 dont elle nous charge, surtout en ce moment o\u00f9 les hommes et les femmes qui nous gouvernent ont rendu ce pays monstrueux et effroyable aux yeux de tant de gens, faisant de lui un objet de haine et de m\u00e9fiance g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9es. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTu es une jeune femme douce, aimante, sans peur, remplie presque jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exc\u00e8s d&rsquo;affection et de respect pour les autres \u00eatres humains. Tes parents t&rsquo;ont aid\u00e9e \u00e0 pr\u00e9server autant que possible cette libert\u00e9 avec laquelle tous les enfants naissent et qui s&rsquo;oppose aux pr\u00e9jug\u00e9s et autres id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues. Ceux qui gouvernent notre pays, cependant, se conduisent de plus en plus, vis \u00e0 vis des peuples du monde et de la plan\u00e8te elle-m\u00eame, comme si tes parents avaient eu tort, comme s&rsquo;ils \u00e9taient au mieux na\u00effs et faibles d&rsquo;esprit, comme si l&rsquo;affection et le respect que tu \u00e9prouves \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des autres, ta capacit\u00e9 naturelle \u00e0 aimer, \u00e0 te montrer bienveillante et sans peur, \u00e9taient pour le moins pitoyables. Chaque jour, de mille mani\u00e8res, on nous explique que ton caract\u00e8re et tes valeurs sont un obstacle \u00e0 l&rsquo;accomplissement du destin de notre nation. Qu&rsquo;au fond, ce sont l\u00e0 des traits anti-am\u00e9ricains. Que ton caract\u00e8re et tes valeurs mettent en grand p\u00e9ril notre nation et nos compatriotes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTu pourrais te poser la question : Grand-p\u00e8re, est-ce bien vrai ? Malheureusement, les hommes et les femmes qui nous apportent nos informations quotidiennes  ces gens tellement au courant de tout  sont de plus en plus nombreux \u00e0 l&rsquo;affirmer ; les hommes et les femmes qui, aux \u00c9tats-Unis, sont devenus riches et puissants le disent aussi, et il est vraisemblable qu&rsquo;un grand nombre de tes enseignants et d&rsquo;autres adultes respectables pr\u00e9sents dans ta vie le croient \u00e9galement. Il se peut que beaucoup de tes amis les plus intelligents et les plus r\u00e9fl\u00e9chis, et m\u00eame peut-\u00eatre beaucoup de tes camarades de classe, oui, m\u00eame eux, estiment que c&rsquo;est vrai. Car, apr\u00e8s tout, le pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis a d\u00e9clar\u00e9 que, soit nous sommes avec lui et ses auxiliaires, soit nous sommes avec les terroristes  du c\u00f4t\u00e9 du Bien ou du c\u00f4t\u00e9 du Mal. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu, la quasi totalit\u00e9 des Am\u00e9ricains sont par nature \u00e0 la fois contre le terrorisme et contre le mal, mais, depuis le 11 septembre 2001, nous avons de nouveau peur de ces deux choses  alors m\u00eame que le terrorisme et le mal existent dans le monde depuis des milliers d&rsquo;ann\u00e9es, bien avant m\u00eame que Ca\u00efn ait tu\u00e9 Abel. Depuis le 11 septembre 2001, en effet, les terroristes et les forces du mal semblent avoir concentr\u00e9 toute leur noirceur malfaisante contre nous  pas contre toi et moi personnellement, mais contre notre pays, notre peuple, contre notre \u00ab fa\u00e7on de vivre \u00bb pour reprendre le nom que notre pr\u00e9sident et ses auxiliaires donnent \u00e0 nos coutumes et \u00e0 nos valeurs ainsi qu&rsquo;\u00e0 la pr\u00e9somption selon laquelle nous aurions un droit garanti \u00e0 la vie, \u00e0 la libert\u00e9 et au bonheur, et nous exercerions ce droit chaque jour. Pour pr\u00e9server cette fa\u00e7on de vivre qui nous est si pr\u00e9cieuse, on nous affirme que nous devons \u00eatres unis et parler d&rsquo;une seule voix  celle de notre pr\u00e9sident et de ses auxiliaires. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;ensuit que ceux d&rsquo;entre nous qui tiennent quand m\u00eame \u00e0 parler d&rsquo;une autre voix  la leur , ont \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9s ou carr\u00e9ment r\u00e9duits au silence. Ceux-l\u00e0 ont vu leur patriotisme et leur amour pour leurs compatriotes mis en question ; on s&rsquo;est interrog\u00e9 sur leur intelligence et leurs qualit\u00e9s morales. On leur donne le sentiment d&rsquo;\u00eatre une minorit\u00e9 impuissante, plus ou moins insignifiante  sentiment qu&rsquo;\u00e9prouvent quotidiennement et \u00e0 longueur de vie les Afro-am\u00e9ricains et les autres membres de minorit\u00e9s m\u00e9pris\u00e9es. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMa ch\u00e8re petite-fille, je voudrais te dire qu&rsquo;il n&rsquo;en a pas toujours \u00e9t\u00e9 ainsi. Dans un pass\u00e9 qui n&rsquo;est pas si lointain que \u00e7a, on tenait pour honorable de s&rsquo;opposer et de ne pas \u00eatre de l&rsquo;avis de tous, on estimait que les manifestations de rue \u00e9taient n\u00e9cessaires pour pr\u00e9server cette \u00ab fa\u00e7on de vivre \u00bb si pr\u00e9cieuse, on ne trouvait pas anti-am\u00e9ricains les efforts d\u00e9ploy\u00e9s pour \u00e9tendre aux femmes, aux minorit\u00e9s, aux pauvres et aux peuples opprim\u00e9s du monde les libert\u00e9s garanties par nos \u00ab documents sacr\u00e9s \u00bb  nom que le grand romancier Ralph Ellison a donn\u00e9 \u00e0 notre Constitution et \u00e0 notre D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance. Il n&rsquo;y a pas si longtemps que \u00e7a, notre nation n&rsquo;\u00e9tait pas consid\u00e9r\u00e9e, hors de nos fronti\u00e8res, comme un empire voyou d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 imposer sa volont\u00e9 au reste du monde par n&rsquo;importe quel moyen, que ce soit par le chantage \u00e9conomique, la contrainte, la guerre pr\u00e9ventive, le \u00ab changement de r\u00e9gime \u00bb ou la menace de d\u00e9vastation nucl\u00e9aire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe sais bien que les \u00c9tats-Unis n&rsquo;ont jamais eu la r\u00e9putation d&rsquo;\u00eatre un pays bienveillant, voire d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 et altruiste  et c&rsquo;est normal , mais jusqu&rsquo;\u00e0 un pass\u00e9 r\u00e9cent, les peuples du monde croyaient en g\u00e9n\u00e9ral que nous formions une d\u00e9mocratie et que notre syst\u00e8me de gouvernement, gr\u00e2ce \u00e0 ces \u00ab documents sacr\u00e9s \u00bb, \u00e9tait structur\u00e9 par un \u00e9quilibre des pouvoirs qui emp\u00eacherait notre r\u00e9publique de devenir un empire fasciste. Ils croyaient aussi que le peuple am\u00e9ricain avait assez de prise sur son pr\u00e9sident, quel qu&rsquo;il soit, pour que celui-ci et ses auxiliaires ne puissent longtemps passer outre \u00e0 leurs d\u00e9sirs  au fil des ans, le pr\u00e9sident serait oblig\u00e9 de traduire dans sa politique la d\u00e9cence et la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 inh\u00e9rentes \u00e0 son peuple. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe fait, la plupart des Am\u00e9ricains sont comme toi, et la grande majorit\u00e9 des peuples du monde le sait. Au cours de mes voyages en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient et en Am\u00e9rique du Sud, les gens n&rsquo;ont pas arr\u00eat\u00e9 de me dire que s&rsquo;ils admirent le peuple des \u00c9tats-Unis et lui font confiance, ils n&rsquo;ont pas les m\u00eames sentiments pour son gouvernement. Ils savent que nous sommes presque tous comme eux, \u00e0 nous d\u00e9battre pour maintenir \u00e0 flot nos petites vies sans causer aux autres plus de tort que n\u00e9cessaire. Ils savent que nous ne sommes ni plus ni moins bons ou m\u00e9chants qu&rsquo;eux. Jusqu&rsquo;\u00e0 ces derniers temps, gr\u00e2ce \u00e0 cet \u00e9quilibre des pouvoirs et \u00e0 la force des urnes, ils pensaient que nous exercions un contr\u00f4le sur notre gouvernement et que, m\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait difficile, nous \u00e9tions capables de l&rsquo;obliger \u00e0 exprimer les valeurs et le caract\u00e8re du peuple am\u00e9ricain et non les valeurs et le caract\u00e8re d&rsquo;un petit groupe d&rsquo;hommes et de femmes r\u00e9solus \u00e0 s&rsquo;enrichir et \u00e0 enrichir leurs amis aux d\u00e9pens des pauvres du monde entier. Mais, depuis la derni\u00e8re \u00e9lection pr\u00e9sidentielle, depuis que ce syst\u00e8me d&rsquo;\u00e9quilibre des pouvoirs s&rsquo;est effondr\u00e9 et que la Cour Supr\u00eame a invalid\u00e9 la volont\u00e9 du peuple, rejet\u00e9 les urnes et fait de George W. Bush notre pr\u00e9sident, tout cela a chang\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe combat qui t&rsquo;attend d\u00e9sormais, qui m&rsquo;attend aussi avec tous ceux d&rsquo;entre nous qui ne peuvent s&#8217;emp\u00eacher de se penser Am\u00e9ricains et portent donc le fardeau et la promesse de l&rsquo;histoire de notre nation, est double. Il existe une tentation tr\u00e8s forte  mais ceux qui sont de notre c\u00f4t\u00e9 le remarquent assez peu  de laisser d\u00e9river notre opposition \u00e0 ce gouvernement et aux corporations qui la soutiennent de telle fa\u00e7on quelle se mue en une sorte de prise de distance cynique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de nos compatriotes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUne telle prise de distance pourrait facilement passer pour de l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme. Car, \u00e9tant sur la d\u00e9fensive, nous \u00e9prouvons de la lassitude, voire une certaine ins\u00e9curit\u00e9, et, rien que pour pr\u00e9server les valeurs et le caract\u00e8re que nous continuons d&rsquo;honorer en priv\u00e9, il nous arrive de nous retirer compl\u00e8tement de la m\u00eal\u00e9e et de d\u00e9noncer globalement tout ce qui est am\u00e9ricain, y compris nos concitoyens. Nous nous r\u00e9fugions dans ce que le po\u00e8te Robert Creeley a appel\u00e9 la \u00ab petite colonie des \u00e9lus \u00bb. Je voudrais te mettre en garde contre cette tentation. Nous ne devons pas abandonner nos concitoyens qui luttent comme toi et moi pour faire ce qui est bien mais qui, pour de nombreuses raisons tout \u00e0 fait valables et faciles \u00e0 comprendre, n&rsquo;ont pas la clart\u00e9 d&rsquo;esprit et la force de s&rsquo;opposer au pouvoir du pr\u00e9sident et de ses auxiliaires, de r\u00e9sister \u00e0 ces m\u00e9dias qui les prennent par la sensibilit\u00e9, de condamner une \u00e9conomie men\u00e9e par la consommation et de d\u00e9passer la peur qu&rsquo;ils ressentent vis-\u00e0-vis de gens qui ne leur ressemblent pas physiquement ou ne pensent pas comme eux. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDepuis l&rsquo;\u00e9poque de la guerre du Vietnam jusqu&rsquo;\u00e0 la premi\u00e8re guerre du Golfe en passant par les invasions insens\u00e9es de la Grenade et du Panama, face aux men\u00e9es constantes de nos gouvernements pour \u00e9tablir un contr\u00f4le total sur les pens\u00e9es et les comportements des citoyens, face, aussi, \u00e0 l&rsquo;internationalisation de notre \u00e9conomie de consommation, ta m\u00e8re, tes tantes et moi avons souvent \u00e9prouv\u00e9 une grande envie, celle de nous d\u00e9barrasser totalement des liens de fid\u00e9lit\u00e9 que nous \u00e9prouvions envers cette nation et son peuple. Dans l&rsquo;ensemble, nous avons r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 cette tentation et, en d\u00e9pit de tout, nous n&rsquo;avons pas arr\u00eat\u00e9 de croire en la d\u00e9cence et en la sagesse essentielles du peuple am\u00e9ricain. C&rsquo;est tout ce que je te demande. Que tu refuses d&rsquo;abandonner tes voisins. Que tu refuses de te retirer dans ce havre qui consiste \u00e0 prendre cyniquement ses distances \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ceux qui partagent ton histoire d&rsquo;Am\u00e9ricaine, m\u00eame s&rsquo;ils ont une position oppos\u00e9e \u00e0 la tienne et soutiennent le pr\u00e9sident et ses auxiliaires ; m\u00eame si, alors que tu viens de leur montrer qu&rsquo;on les a tromp\u00e9s, ils s&rsquo;estiment satisfaits de l&rsquo;\u00e9tat actuel des choses. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNon, ce n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait vrai ; ce n&rsquo;est pas tout ce que je te demande. Je voudrais aussi que tu continues \u00e0 honorer ces \u00ab documents sacr\u00e9s \u00bb dont j&rsquo;ai parl\u00e9 un peu pus t\u00f4t, la D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance et la Constitution. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme nous sommes am\u00e9ricains, ces documents sont notre patrimoine. En parlant du traitement que les \u00c9tats-Unis ont fait subir \u00e0 son peuple, le grand \u00e9crivain afro-am\u00e9ricain James Baldwin (auteur dont les uvres ont fait mon \u00e9ducation quand j&rsquo;avais \u00e0 peine quelques ann\u00e9es de plus que toi) a d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab Mon h\u00e9ritage a \u00e9t\u00e9 particulier, il a \u00e9t\u00e9 limit\u00e9 et limitant. \u00bb La premi\u00e8re fois que j&rsquo;ai lu ces mots, je croyais qu&rsquo;ils s&rsquo;appliquaient uniquement aux Am\u00e9ricains noirs. Mais, ces derni\u00e8res ann\u00e9es, j&rsquo;ai appris qu&rsquo;ils s&rsquo;appliquent \u00e0 tous les Am\u00e9ricains, qu&rsquo;ils soient blancs, noirs ou bruns, et cela de plus en plus. Plus loin, \u00e0 propos de la promesse inh\u00e9rente aux \u00c9tats-Unis, Baldwin ajoutait : \u00ab Mon patrimoine a \u00e9t\u00e9 vaste, et il m&rsquo;a reli\u00e9 \u00e0 tout ce qui vit, \u00e0 tous les \u00eatres humains, pour toujours. \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe sont ces documents sacr\u00e9s qui ont \u00e9tabli notre patrimoine, Sarah, et qui le pr\u00e9servent encore ; il ne faut pas l&rsquo;oublier, il ne faut pas renoncer \u00e0 le revendiquer. Tout au long de ces ann\u00e9es difficiles et dangereuses, nous devons nous souvenir de la conclusion \u00e0 laquelle arrive James Baldwin : \u00ab Nous ne pouvons pas revendiquer le patrimoine sans accepter l&rsquo;h\u00e9ritage. \u00bb C&rsquo;est tout ce que je demande de toi, et de moi, en ce moment o\u00f9 tous les deux nous faisons quelques pas dans le monde et o\u00f9 notre pr\u00e9sident et ses auxiliaires entra\u00eenent notre nation dans une guerre, peut-\u00eatre la plus cynique et la moins n\u00e9cessaire de toutes les guerres dont nous, en tant que peuple, avons \u00e9t\u00e9 responsables. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe t&#8217;embrasse, <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tGrand-P\u00e8re <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lettre de l&rsquo;\u00e9crivain Russell Banks, \u00e0 sa petite-fille, \u00e0 la veille d&rsquo;une nouvelle guerre L&rsquo;\u00e9crivain am\u00e9ricain Russell Banks a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu en f\u00e9vrier 2001 pr\u00e9sident du Parlement international des \u00e9crivains. Banks est pr\u00e9sent\u00e9 et se pr\u00e9sente lui-m\u00eame comme \u00ab l&rsquo;\u00e9crivain des laiss\u00e9s-pour-compte, des bidonvilles de Jama\u00efque aux villages perdus du New Hampshire \u00bb. 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