{"id":65521,"date":"2003-03-19T00:00:00","date_gmt":"2003-03-19T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/03\/19\/lamericanisme-et-nous-lecons-de-lhistoire-par-cyrille-arnavon\/"},"modified":"2003-03-19T00:00:00","modified_gmt":"2003-03-19T00:00:00","slug":"lamericanisme-et-nous-lecons-de-lhistoire-par-cyrille-arnavon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/03\/19\/lamericanisme-et-nous-lecons-de-lhistoire-par-cyrille-arnavon\/","title":{"rendered":"<strong><em>L&rsquo;am\u00e9ricanisme et nous, \u2014 Le\u00e7ons de l&rsquo;histoire, par Cyrille Arnavon<\/em><\/strong>"},"content":{"rendered":"<p><h3>L&rsquo;am\u00e9ricanisme et nous,  Le\u00e7ons de l&rsquo;histoire, par Cyrille Arnavon<\/h3>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>L&rsquo;extrait<\/strong>  Les pages 77 \u00e0 90 d&rsquo;un essai publi\u00e9 chez Del Duca (\u00c9ditions Mondiales) en 1958, <em>L&rsquo;Am\u00e9ricanisme et nous<\/em>, de Cyrille Arnavon. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>L&rsquo;auteur<\/strong>, Cyrille Arnavon, est un professeur qui dirigea les \u00e9tudes anglaises aux Facult\u00e9s de Lettres de Lyon et de Lille. Il fut \u00e9galement <em>visiting professor<\/em> \u00e0 Columbia et \u00e0 Harvard, au cours de ses nombreux s\u00e9jours aux USA. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>Les circonstances<\/strong>. Le livre de Cyrille Arnavon tente de reprendre la vision g\u00e9n\u00e9rale et critique de l&rsquo;auteur, un sp\u00e9cialiste des questions am\u00e9ricaines. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une appr\u00e9ciation globale du ph\u00e9nom\u00e8ne nomm\u00e9 am\u00e9ricanisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire la diffusion dans le monde des conceptions n\u00e9es et d\u00e9velopp\u00e9es en Am\u00e9rique, dans un but d&rsquo;am\u00e9ricanisation du monde : \u00ab <em>comment, sous les auspices de la diplomatie et de la strat\u00e9gie contemporaine, cette id\u00e9ologie se mue en propagande, priv\u00e9e aussi bien qu&rsquo;officielle.<\/em> \u00bb   <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>La situation<\/strong>. Le passage que nous citons ici est extrait du chapitre <em>Le\u00e7ons de l&rsquo;histoire<\/em> et embrasse une interpr\u00e9tation, au-del\u00e0 de la propagande et au coeur de l&rsquo;id\u00e9ologie, de deux situations importantes de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine  : d&rsquo;abord, le passage de l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 l&rsquo;ind\u00e9pendance, avec notamment la r\u00e9daction de la Constitution (1787-88) qui, loin d&rsquo;\u00eatre une sanctification du mouvement r\u00e9volutionnaire de la guerre d&rsquo;Ind\u00e9pendance, en fut la compl\u00e8te trahison, et sa r\u00e9cup\u00e9ration par les grands pouvoirs d&rsquo;argent repr\u00e9sent\u00e9s par Alexander Hamilton ; ensuite, la personnalit\u00e9 de Lincoln \u00e0 la lumi\u00e8re de la guerre de S\u00e9cession ; enfin, la situation des grands \u00e9crivains am\u00e9ricains, confront\u00e9s au conformisme de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, \u00e0 la chasse sans piti\u00e9 et sans cesse qui est faite \u00e0 tous les canaux qui tendraient \u00e0 diffuser quelque chose qui s&rsquo;\u00e9carte de la version officielle. (Arnavon est sans aucun doute un sp\u00e9cialiste de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine et sa bibliographie en rend effectivement compte, avec <em>Les Lettres am\u00e9ricaines devant la critique<\/em>, <em>Histoire litt\u00e9raire des \u00c9tats-Unis<\/em>, <em>Theodiore Dreiser, romancier am\u00e9ricain<\/em>, etc.)<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">L&rsquo;am\u00e9ricanisme et nous <\/h2>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\tUn deuxi\u00e8me moment de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine, qui est lui aussi r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 en fonction des besoins actuels, est fourni par la r\u00e9volution de 1775 et la p\u00e9riode constituante qui la suivit. En effet, les instruments immuables, sacro-saints, seront con\u00e7us pendant ces ann\u00e9es cruciales, l&rsquo;\u00e9laboration d&rsquo;un nouveau syst\u00e8me politique allant de pair avec la fondation d&rsquo;une nation nouvelle. Il est hors de doute que la version r\u00e9pandue et officielle de ces \u00e9v\u00e9nements, un peu comme celle que l&rsquo;on offre dans notre pays de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, projette une vive lumi\u00e8re sur l&rsquo;actualit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa tendance d&rsquo;aujourd&rsquo;hui consiste donc \u00e0 pr\u00e9senter la D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance (1776) dans la perspective prolong\u00e9e d&rsquo;un pass\u00e9 puritain r\u00e9habilit\u00e9 et en m\u00eame temps comme un acheminement vers la situation politique actuelle. L&rsquo;histoire exemplaire, comme l&rsquo;hagiographie, doit briller par une grande rectitude des perspectives g\u00e9n\u00e9rales, elle doit signifier constamment la m\u00eame chose, et travailler \u00e0 la glorification des mythes, \u00e0 la confirmation de l&rsquo;id\u00e9ologie ambiante. Par cons\u00e9quent, il faut autant que possible \u00e9liminer les ruptures et les contradictions voyantes dans les sch\u00e9mas offerts \u00e0 l&rsquo;admiration des foules.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn insistera donc avant tout sur le caract\u00e8re patriotique de la guerre d&rsquo;Ind\u00e9pendance beaucoup plus que sur son aspect r\u00e9volutionnaire et social. De fait, \u00e0 embrasser d&rsquo;un coup d&rsquo;oeil les \u00e9v\u00e9nements de 1775-1776, on pourrait y voir essentiellement une violente r\u00e9action des marchands, comme on disait alors, contre les pr\u00e9tentions \u00e9conomiques et financi\u00e8res de la Couronne ; mais la classe qui va inspirer puis canaliser et tenir en bride les forces r\u00e9volutionnaires utilise au d\u00e9part surtout des artisans, des ouvriers, des agriculteurs qui seront parmi les premiers insurg\u00e9s ; elle fait appel aussi \u00e0 des pamphl\u00e9taires et \u00e0 des agitateurs (Samuel Adams et Thomas Paine) que l&rsquo;on liquidera ensuite plus ou moins. La complexit\u00e9 et la richesse ambigu\u00eb de cette histoire n&rsquo;\u00e9chapperont \u00e0 personne qui ait essay\u00e9, en puisant \u00e0 diverses sources, de se familiariser avec son d\u00e9roulement. De fait, il y a eu de profonds dissentiments doctrinaux dus, entre autres choses, aux diversit\u00e9s r\u00e9gionales et \u00e0 la difficult\u00e9 des communications. N\u00e9anmoins, m\u00eame \u00e0 s&rsquo;en tenir \u00e0 une vision tr\u00e8s sch\u00e9matique, il est impossible de ne pas reconna\u00eetre dans la R\u00e9volution am\u00e9ricaine un aboutissement de la critique rationaliste, anticl\u00e9ricale, philosophe au sens du XVIIIe si\u00e8cle, ma\u00e7onnique d&rsquo;inspiration et fraternellement \u00e9galitaire. La formule de la D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance que l&rsquo;on fait, aujourd&rsquo;hui encore, r\u00e9citer aux enfants des \u00e9coles : \u00ab la vie, la libert\u00e9, et la qu\u00eate (<em>pursuit<\/em>) du bonheur \u00bb est au fond, surtout pour ce troisi\u00e8me terme, humaniste et antichr\u00e9tienne de tendance. Du reste Franklin \u00e9tait d\u00e9iste ainsi que Jefferson, et Thomas Paine probablement ath\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa r\u00e9volution am\u00e9ricaine, qui aboutit l&rsquo;ann\u00e9e m\u00eame que parut cette bible du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique qu&rsquo;est la <em>Richesse des Nations<\/em> (1776), d&rsquo;Adam Smith, v\u00e9cut essentiellement en mati\u00e8re \u00e9conomique sur des notions physiocratiques. La terre constitue la vraie richesse, professait Dupont de Nemours, l&rsquo;ami de Jefferson et l&rsquo;anc\u00eatre du trust, et, sur le continent nouveau, les terres fertiles ne manquent pas. L&rsquo;homme d&rsquo;initiative ind\u00e9pendant, vigoureux, peut devenir agriculteur prosp\u00e8re \u00e0 son propre compte ; c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de Cr\u00e8vecoeur et celui de Jefferson. Un Thomas Paine comprendra plus nettement qu&rsquo;eux la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9forme agraire sans laquelle les r\u00e9formes politiques demeureront inop\u00e9rantes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais thermidor est intervenu d\u00e8s la paix en 1783 et plus encore en 1788 avec la Constitution. Celle-ci, comme Charles Beard l&rsquo;avait \u00e9tabli d\u00e8s 1913 par une analyse d\u00e9taill\u00e9e de son \u00e9laboration, poss\u00e8de un contenu, une port\u00e9e contre-r\u00e9volutionnaires. Les poss\u00e9dants ont triomph\u00e9 avec Hamilton, la banque d&rsquo;Etat, la consolidation de la dette f\u00e9d\u00e9rale, mesure qui enrichit infiniment les riches (qui ont sp\u00e9cul\u00e9 sur un papier d&rsquo;abord d\u00e9pr\u00e9ci\u00e9 puis revaloris\u00e9) et appauvrit les pauvres. La d\u00e9flation rigoureuse sera, en effet, d\u00e9sastreuse pour le petit exploitant agricole et l&rsquo;artisan qui devront vendre \u00e0 bas prix leurs produits et payer cher leur loyer ou les produits manufactur\u00e9s indispensables. Il y eut du reste des remous comme la r\u00e9volte men\u00e9e par un ancien combattant aigri et m\u00e9content, Shays, r\u00e9volte noy\u00e9e dans le sang.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTout ceci, qui n&rsquo;est certes pas nouveau, et que des historiens comme Beard et des vulgarisateurs comme Howard Fast ont montr\u00e9 avec une probante et path\u00e9tique clart\u00e9, est maquill\u00e9 et \u00e9dulcor\u00e9 dans les collections historiques de l&rsquo;heure. On hypostasie une notion abstraite comme la \u00ab libert\u00e9 \u00bb sans en analyser les manifestations r\u00e9elles et les possibilit\u00e9s d&rsquo;en jouir, r\u00e9serv\u00e9es \u00e0 certaines cat\u00e9gories sociales. On ne s&rsquo;attache gu\u00e8re aux divers processus par lesquels la R\u00e9volution a \u00e9t\u00e9 jugul\u00e9e et l&rsquo;influence jacobine \u00e9limin\u00e9e. Ainsi le principe du suffrage universel est restreint dans beaucoup de constitutions d&rsquo;Etats ; des proc\u00e9d\u00e9s \u00e9lectoraux d\u00e9magogiques, des m\u00e9thodes de cooptation d\u00e9guis\u00e9e, l&rsquo;\u00e9limination autoritaire des premiers mouvements ouvriers, vont diversement restreindre l&rsquo;application des grands principes tandis que le lib\u00e9ralisme \u00e9conomique favorisera l&rsquo;\u00e9cart toujours accru des conditions. Il y a eu, malgr\u00e9 tout, des mouvements progressistes ardents partis de l&rsquo;Ouest ou n\u00e9s dans les villes, mais ils ont \u00e9t\u00e9, tout au long du XIXe si\u00e8cle, dig\u00e9r\u00e9s par la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise. Un des grands proc\u00e9d\u00e9s constitutionnels qui ont permis d&rsquo;endiguer la pouss\u00e9e populaire a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;influence \u00e9norme des juges. Des hommes comme Marshall, Story, Kent, Taney ont \u00e9t\u00e9 des atouts consid\u00e9rables pour la contre-r\u00e9volution.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe qui est frappant chez les historiens r\u00e9cents et dans les manuels, c&rsquo;est le grand silence qui est fait sur les rapports de forces entre les classes, leurs structures propres, leur influence politique et ses manifestations. On laisse entendre, et c&rsquo;est peut-\u00eatre ici que la le\u00e7on autoritaire d&rsquo;histoire am\u00e9ricaine qu&rsquo;on nous propose para\u00eet le plus fallacieuse, qu&rsquo;on a tout \u00e0 coup d\u00e9couvert en 1776 de grands, d&rsquo;immortels principes qui n&rsquo;\u00e9taient pas en contradiction ou \u00e0 peine avec ceux des Puritains r\u00e9habilit\u00e9s. On professe qu&rsquo;ils se sont appliqu\u00e9s peu \u00e0 peu, malgr\u00e9 des entorses, des errements l\u00e9gers et surtout accidentels ; on laisse entendre que ce sont bien les textes de 1776 et de 1788 qui ont conduit l&rsquo;\u00e9volution am\u00e9ricaine, qu&rsquo;ils ont fait la grandeur du pays et qu&rsquo;ils sont applicables au monde unique, au \u00ab one world \u00bb, ou tout au moins au monde \u00ab libre \u00bb. C&rsquo;est justement la th\u00e8se exceptionnaliste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn troisi\u00e8me tournant de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine requiert l&rsquo;attention : la guerre de S\u00e9cession, car c&rsquo;est vraiment alors que se pr\u00e9figure ce capitalisme monopoliste qui va freiner la d\u00e9mocratie militante des ann\u00e9es 184o et stabiliser de nouvelles formules industrielles o\u00f9 le concept m\u00eame de d\u00e9mocratie se trouvera avoir chang\u00e9 de sens et perdu tout son contenu militant. L&rsquo;interpr\u00e9tation re\u00e7ue ou plut\u00f4t la l\u00e9gende h\u00e9ro\u00efque qui rend compte ordinairement du conflit tend \u00e0 obscurcir la r\u00e9alit\u00e9 historique et notamment toutes ses s\u00e9quelles durables. M\u00eame en France, des livres comme ceux de L\u00e9on Lemonnier (1942) et de Pierre Belperron (1947) ont contribu\u00e9 \u00e0 r\u00e9pandre un certain nombre d&rsquo;illusions et de contre-v\u00e9rit\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;abord, avec ou sans guerre, l&rsquo;industrialisation et la concentration capitaliste qui l&rsquo;accompagna se seraient produites dans le Nord pareillement ; toutefois, les conditions particuli\u00e8res du conflit h\u00e2t\u00e8rent cette \u00e9volution et d\u00e9sarm\u00e8rent les opposants ; quelques dispositions l\u00e9gislatives et quelques d\u00e9cisions pr\u00e9sidentielles fournirent m\u00eame des armes solides au d\u00e9veloppement et au r\u00e8gne ult\u00e9rieur des trusts.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa figure du pr\u00e9sident Abraham Lincoln est \u00e0 cet \u00e9gard ambigu\u00eb et imp\u00e9n\u00e9trable : il est le <em>self-made man<\/em> am\u00e9ricain, il incarne ce mythe si soigneusement cultiv\u00e9 ensuite, juste ment quand la fluidit\u00e9 sociale de l&rsquo;avant-guerre aura disparu. N&rsquo;est-il pas n\u00e9 de parents illettr\u00e9s dans une cabane de rondins, n&rsquo;a-t-il pas pratiqu\u00e9 tous les m\u00e9tiers y compris des m\u00e9tiers manuels ? Voil\u00e0, en tout cas, la l\u00e9gende qui sera d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e lors de la campagne pr\u00e9sidentielle de 186o \u00e0 l&rsquo;occasion de laquelle ses alli\u00e9s, ploutocrates d\u00e9magogues, repr\u00e9sentent Lincoln comme un fendeur d&rsquo;\u00e9chalas (<em>rail splitter<\/em>). L&rsquo;humilit\u00e9 pr\u00e9tendue de leurs origines, attest\u00e9e par la rusticit\u00e9 de leurs habitudes, avait d\u00e9j\u00e0 servi Harrison et Tyler, au contraire le go\u00fbt du luxe, de l&rsquo;opulence avait \u00e9t\u00e9 imput\u00e9 \u00e0 crime par ses ennemis \u00e0 Martin Van Buren. Quoi qu&rsquo;il en soit, Lincoln, les militaires peut-\u00eatre except\u00e9s, mais eux par d\u00e9finition donnent toutes les garanties voulues aux hi\u00e9rarchies conservatrices, Lincoln fut le dernier pr\u00e9sident homme du peuple, modeste, pauvre jusqu&rsquo;\u00e0 et y compris son accession \u00e0 la Pr\u00e9sidence. Il offrait un exemple \u00e9clatant des qualit\u00e9s puritaines fondamentales : aust\u00e9rit\u00e9 de murs, \u00e9conomie, frugalit\u00e9, enfin cet utilitarisme pratique qui lui tenait lieu de sagesse, toutes vertus qui \u00e9taient parachev\u00e9es par la grande \u00e9vasion, la grande \u00e9chappatoire puritaine de l&rsquo;humour.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPourtant cet humble, ce juste n&rsquo;\u00e9tait rien moins qu&rsquo;humanitaire. Lincoln subordonna jusqu&rsquo;en 1863 la proclamation d&rsquo;\u00e9mancipation \u00e0 l&rsquo;opportunit\u00e9 manoeuvri\u00e8re. Il d\u00e9fendait le droit, en l&rsquo;occurrence la Constitution, \u00e0 laquelle il avait pr\u00eat\u00e9 le serment rituel, non pas la justice. Sous le couvert de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;alerte (<em>emergency<\/em>) et en face d&rsquo;une s\u00e9rieuse opposition int\u00e9rieure \u00e0 la guerre, il suspend l&rsquo;<em>habeas corpus<\/em>, fait restreindre la libert\u00e9 de la presse et proc\u00e9der \u00e0 des arrestations, \u00e0 des fouilles arbitraires. Wilson avec sa fr\u00e9n\u00e9sie anti-allemande puis anti-rouge, Franklin Roosevelt qui jeta dans les camps d&rsquo;internement 70 000 citoyens d&rsquo;origine japonaise, et Eisenhower aussi, au moment de la chasse aux sorci\u00e8res, ont pu imiter l&rsquo;autoritarisme arbitraire de ces vastes pouvoirs pr\u00e9sidentiels. Au moins dans le cas de Lincoln \u00e9taient-ils en partie justifi\u00e9s par une guerre sur le territoire national  la derni\u00e8re  et par l&rsquo;importance de l&rsquo;opposition int\u00e9rieure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais ce qui est plus significatif et presque toujours camoufl\u00e9 dans l&rsquo;hagiographie am\u00e9ricaine de Lincoln, c&rsquo;est son attachement de juriste \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, \u00e0 la libre entre prise, et le pr\u00e9jug\u00e9 extr\u00eamement favorable qu&rsquo;il voua au grand capitalisme naissant. On ne saurait gu\u00e8re imputer \u00e0 de la na\u00efvet\u00e9, chez ce praticien du droit connu \u00e0 la ronde pour son astuce, les mesures qui favoris\u00e8rent l&rsquo;\u00e9norme essor capitaliste des ann\u00e9es suivantes, \u00e0 savoir essentiellement l&rsquo;organisation d&rsquo;un syst\u00e8me national de banques \u00e0 succursales multiples et le <em>Pacific Railroad Act<\/em> qui accordait des profits exorbitants aux entrepreneurs et surtout aux sp\u00e9culateurs : Lincoln, \u00e0 le d\u00e9pouiller un peu de sa l\u00e9gende, est un politicien qui, sous le couvert de l&rsquo;union sacr\u00e9e et pour faire \u00e9chec, certes, \u00e0 une formule de civilisation r\u00e9trograde et ind\u00e9fendable, celle de l&rsquo;esclavagisme sudiste, a n\u00e9anmoins contribu\u00e9 \u00e0 accr\u00e9diter et \u00e0 consolider ce capitalisme am\u00e9ricain \u00e0 l&#8217;emprise si lourde, dont son parti sera apr\u00e8s lui l&rsquo;infatigable d\u00e9fenseur. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a autre chose : le culte ult\u00e9rieur de Lincoln a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 en lui la victime expiatoire, l&rsquo;holocauste, beaucoup plus du reste que pour aucun autre homme d&rsquo;Etat assassin\u00e9, la glorification posthume allant m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 un singulier parall\u00e8le avec le Christ qui prit corps d\u00e8s le Vendredi Saint o\u00f9 il tomba sous la balle de Booth. On y verrait une forme bien am\u00e9ricaine de cette justification surnaturelle par la religion, d\u00e9j\u00e0 esquiss\u00e9e sur un autre plan par les Calvinistes, de la richesse industrielle et du capitalisme concurrentiel. En fait, Lincoln qui fut, au d\u00e9but de sa vie, un agnostique protestant des plus ti\u00e8des, assez m\u00e9fiant m\u00eame vis-\u00e0-vis des Eglises et surtout des pasteurs, se rapprocha ensuite de la foi. L&rsquo;\u00e9poque, o\u00f9 abond\u00e8rent les r\u00e9veils religieux, partout et surtout dans les deux arm\u00e9es oppos\u00e9es, connut un regain de ferveur et de pi\u00e9t\u00e9 comme du reste toutes les p\u00e9riodes de crise. De plus, loin d&rsquo;\u00eatre un calme rationaliste comme un Franklin ou un Jefferson, il n&rsquo;\u00e9tait pas indiff\u00e9rent au surnaturel, aux r\u00eaves pr\u00e9monitoires, m\u00eame aux superstitions ; la disparition de son fils, les \u00e9preuves de la guerre, les insucc\u00e8s des armes f\u00e9d\u00e9rales, les morts sur le champ de bataille qui le touchaient de pr\u00e8s, tout cela explique, certes, cette \u00e9volution ; mais celle-ci, \u00e0 son tour, rend compte de ce camouflage auquel se livrent les biographes pourtant si prolixes de Lincoln quand il s&rsquo;agit de mettre en relief les id\u00e9es \u00e9conomiques, archi-conservatrices, de leur h\u00e9ros.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa p\u00e9riode de la guerre et de l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre avec la formidable industrialisation, l&rsquo;apparition d&rsquo;une classe ouvri\u00e8re distincte qui en r\u00e9sulta, avec l&rsquo;essor d\u00e9cisif de la ploutocratie, tout cela amorce le changement de direction effectu\u00e9 par la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine vers le milieu du si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9loge d\u00e9mesur\u00e9 de Lincoln, homme du peuple mais anti-ouvrier, juriste plut\u00f4t qu&rsquo;humanitaire, religieux plut\u00f4t que rationaliste et \u00e0 bien des \u00e9gards conservateur parce que favorable au capitalisme, encore que son opposition aux n\u00e9griers sudistes ait pu donner le change, fournit une des assises de l&rsquo;am\u00e9ricanisme actuel, d\u00e9duit \u00e0 la fois d&rsquo;une vision du pr\u00e9sent et d&rsquo;une version de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette pr\u00e9tendue unanimit\u00e9 des hommes d&rsquo;aujourd&rsquo;hui commande en effet celle que l&rsquo;on pr\u00eate aux grands morts. La remise en place rectiligne du pass\u00e9 aura exig\u00e9 quelque effort acrobatique de leurs biographes r\u00e9cents. A cet \u00e9gard, la tentative de standardisation, de normalisation, de r\u00e9duction au gabarit commun \u00e0 laquelle on soumet les g\u00e9nies les plus r\u00e9fractaires ou les plus insurg\u00e9s est extr\u00eamement r\u00e9v\u00e9latrice. Les professeurs de litt\u00e9rature am\u00e9ricains ont mis au point une foule de biographies archi-document\u00e9es, bourr\u00e9es de d\u00e9tails, r\u00e9cits chronologiques au jour le jour qui, faute d&rsquo;imagination et d&rsquo;intuition, ram\u00e8nent l&rsquo;individualit\u00e9 d&rsquo;exception \u00e0 la m\u00e9diocrit\u00e9 conformiste et bourgeoise du biographe. De ceci, donnons quelques exemples circonstanci\u00e9s. Voici Edgar Poe, l&rsquo;esth\u00e8te perp\u00e9tuellement en conflit avec la soci\u00e9t\u00e9 commerciale de son temps, le po\u00e8te maudit qui mourra litt\u00e9ralement dans le ruisseau \u00e0 quarante ans apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 constamment et volontairement victime d&rsquo;un ordre social auquel il multipliait les d\u00e9fis. Artiste prestigieux au demeurant, qui transformera les impulsions atroces de sa propre sado-n\u00e9crophilie en r\u00e9cits, en po\u00e8mes myst\u00e9rieux, hallucinants, qui ont communiqu\u00e9 aux hommes de tous les pays quelque chose du fr\u00e9missement, de l&rsquo;angoisse qui les ont dict\u00e9s. La princesse Marie Bonaparte a du reste admirablement trac\u00e9, \u00e0 la lumi\u00e8re de la psychanalyse, les cheminements douloureux de cette \u00e2me malade, et que l&rsquo;art du po\u00e8te a par\u00e9s de sa magie propre, de sa somptuosit\u00e9. Mais, sans la citer, le professeur A.H. Quinn, dans un livre qui, comme on dit volontiers l\u00e0-bas, fait autorit\u00e9, s&rsquo;est ing\u00e9ni\u00e9, avec une \u00e9rudition digne d&rsquo;un objet plus v\u00e9ridique, \u00e0 ramener Poe \u00e0 la norme. D\u00e9sormais Poe n&rsquo;est plus impuissant, nullement opiomane, \u00e0 peine alcoolique, \u00e0 peine n\u00e9vropathe et instable, c&rsquo;est un \u00ab gentleman \u00bb am\u00e9ricain ; comme \u00e9crivain il se situe \u00ab dans le courant central de la pens\u00e9e am\u00e9ricaine \u00bb. Mais alors on ne voit gu\u00e8re comment de poignants r\u00e9cits comme <em>Ligeia<\/em>, comme <em>Morella<\/em>, comme <em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em>, des po\u00e8mes qui vous hantent comme <em>Ulalume<\/em> ne deviennent pas des jeux d\u00e9risoires, gratuits, purement fantaisistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPartout chez les historiens litt\u00e9raires cette soi-disant revanche du bon sens, d&rsquo;un litt\u00e9ralisme, qui du reste falsifie quand il le faut les donn\u00e9es g\u00eanantes, se poursuit dans ce style plat et terne qui ne parvient pas pourtant \u00e0 d\u00e9guiser toutes les incartades d&rsquo;esprits, de talents, non-conformistes et originaux. On se souvient de Nathaniel Hawthorne, l&rsquo;auteur de la <em>Lettre Ecarlate<\/em> (1850), peintre souvent terrifiant des arcanes de l&rsquo;\u00e2me puritaine et des usages r\u00e9voltants de cette soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait un isol\u00e9 volontaire, un r\u00eaveur nuageux, perdu dans sa songerie, proche sans doute de la schizophr\u00e9nie. Un fait : au sortir de l&rsquo;Universit\u00e9, quoique sans ressources, il vient s&rsquo;enfermer chez sa m\u00e8re \u00e0 Salem, il \u00e9crit pendant douze ans, sans publier de livres, ne sortant qu&rsquo;\u00e0 la nuit ou pour de longues randonn\u00e9es solitaires, ne rencontrant m\u00eame pas pour les repas les membres du cercle de famille. Au demeurant vou\u00e9 \u00e0 une m\u00e9ditation raffin\u00e9e et parfois un peu trouble sur le probl\u00e8me du mal, th\u00e9ologien sans foi, et mystique sans croyance : \u00eatre tourment\u00e9, hant\u00e9 en tout cas, ne pouvant gu\u00e8re communiquer avec autrui, qui laisse une oeuvre inachev\u00e9e, parfois presque lancinante par son ambigu\u00eft\u00e9, pleine de romantisme morbide et de refoulement puritain. Ainsi est-il apparu \u00e0 un grand nombre d&rsquo;interpr\u00e8tes raisonnables. Mais aujourd&rsquo;hui son biographe le plus autoris\u00e9 en Am\u00e9rique, Randall Stewart, ram\u00e8ne Hawthorne \u00e0 la norme am\u00e9ricaine ; sous pr\u00e9texte de le peindre en son temps, il efface les originalit\u00e9s manifestes, les aspects anti-sociaux, bref tout ce qui est singulier chez lui ; on en fait un bon jeune homme moyen, un \u00e9poux mod\u00e8le, un excellent p\u00e8re de famille, toutes choses plausibles, mais qui paraissent ext\u00e9rieures \u00e0 la vraie \u00e9nigme psychologique que posent les rapports de l&rsquo;homme et de l&rsquo;oeuvre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tM\u00eame chose pour Herman Melville ; avec lui on est aux prises avec un destin prom\u00e9th\u00e9en. Voici un \u00e9crivain qui, apr\u00e8s ses errances polyn\u00e9siennes, \u00e9crit <em>Moby Dick<\/em> (1851), cette g\u00e9niale et folle \u00e9pop\u00e9e du symbolique cachalot albinos, pour sombrer ensuite \u00e0 trente-cinq ans dans le silence. Melville qui a d\u00e9fendu les civilisations archa\u00efques contre les missionnaires, Melville qui \u00e9tait homosexuel au moins de tendance, qui fut malheureux en m\u00e9nage et en famille, qui frisa la folie, Melville qui est un r\u00e9volt\u00e9, un visionnaire violent et insurg\u00e9, l&rsquo;injure \u00e0 la bouche (il suffit de lire <em>Pierre<\/em> pour s&rsquo;en apercevoir) est affadi au point qu&rsquo;il devient un citoyen am\u00e9ricain comme les autres.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt il s&rsquo;agit ici d&rsquo;artistes prestigieux, de cr\u00e9ateurs violents et passionn\u00e9s dont la v\u00e9rit\u00e9 psychologique essentielle est d&rsquo;avoir diff\u00e9r\u00e9 des autres hommes. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cette \u00e9norme et souvent path\u00e9tique affirmation de libert\u00e9 cr\u00e9atrice qui est inacceptable \u00e0 la mentalit\u00e9 uniforme, docile, et standardis\u00e9e des coll\u00e8ges am\u00e9ricains. II a fallu que Poe, que Melville, que Hawthorne deviennent des personnages \u00ab inoubliables \u00bb pour la rubrique d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9e du <em>Reader&rsquo;s Digest<\/em>. Leurs tragiques r\u00e9voltes qui ont, en un sens, abouti, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;enfantement douloureux de leurs chefs-d&rsquo;oeuvre, \u00e0 une destruction de leur personne et pr\u00e9alablement \u00e0 un renoncement total au bonheur et aux satisfactions bourgeoises, ne peuvent \u00eatre un instant imagin\u00e9es par des biographes f\u00e9rus de conformisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt encore, dans ces oeuvres au plus haut sens du terme po\u00e9tiques, qui s&rsquo;expriment par symboles et dans le langage de l&rsquo;imagination, n&rsquo;y a-t-il pas, malgr\u00e9 de brusques bouff\u00e9es d&rsquo;ennui ou de scepticisme, de critique appuy\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9ologie, de d\u00e9nonciation raisonn\u00e9e du syst\u00e8me social am\u00e9ricain qui puissent \u00eatre mont\u00e9es en \u00e9pingle par les adversaires de ce syst\u00e8me ? Ce dernier cas, malgr\u00e9 tout assez fr\u00e9quent, met les biographes officiels et conformistes \u00e0 plus rude \u00e9preuve encore. Ici il leur faut, par tous les moyens, ruiner le cr\u00e9dit de ces grands hommes qui ont ouvertement reni\u00e9 l&rsquo;histoire exceptionnaliste. Citons succinctement trois \u00e9chantillons de cette op\u00e9ration de salubrit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tWalt Whitman, le po\u00e8te de <em>Feuilles d&rsquo;Herbe<\/em> (1855), avait particip\u00e9 \u00e0 toute la ferveur d\u00e9mocratique, libertaire, socialisante des ann\u00e9es 1840. Son po\u00e8me est con\u00e7u sous l&rsquo;\u00e9gide d&rsquo;une fraternit\u00e9, mystique en un sens mais aussi, sur un autre plan, concr\u00e8te et pratique, \u00e0 la r\u00e9alisation de laquelle il aspirait et travaillait de tout son coeur. Les Etats-Unis lui paraissaient, comme \u00e0 beaucoup d&rsquo;hommes de sa g\u00e9n\u00e9ration, \u00e0 l&rsquo;avant-garde du progr\u00e8s et porteurs des plus riches promesses. Chez Whitman, du reste, la religion des camarades comporte aussi un programme de lib\u00e9ration sexuelle, tout \u00e0 fait antichr\u00e9tien et anti-bourgeois, tributaire entre autres choses de ses propres tendances homosexuelles. Ceci, malgr\u00e9 des pr\u00e9somptions tr\u00e8s fortes et bient\u00f4t des preuves, a \u00e9t\u00e9 absolument ni\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 hier par les biographes s\u00e9rieux et, \u00e0 pr\u00e9sent qu&rsquo;ils sont forc\u00e9s de l&rsquo;admettre, ils invoquent un bizarre combat de style puritain du noble po\u00e8te contre de pr\u00e9tendus instincts inf\u00e9rieurs.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais il y a plus g\u00eanant que cela pour les thurif\u00e9raires des v\u00e9rit\u00e9s officielles. Whitman donc, le chantre magnifique du progr\u00e8s d\u00e9mocratique et de la r\u00e9publique sociale de 1840, a v\u00e9cu jusqu&rsquo;en 1892. Il a eu sous les yeux le spectacle du grand capitalisme triomphant, de ses d\u00e9sordres, de ses stupres, de ses infamies. Sans faire une analyse d\u00e9taill\u00e9e des bases \u00e9conomiques du r\u00e9gime, il a vu dans la concurrence d\u00e9cha\u00een\u00e9e, dans la course au profit, dans la satisfaction par des individus de proie de leurs app\u00e9tits d\u00e9mesur\u00e9s, dans ce qu&rsquo;il appelait le \u00ab mat\u00e9rialisme \u00bb, les raisons profondes de l&rsquo;\u00e9chec auquel aboutit son message et son \u00e9vangile. Les textes sont l\u00e0, mais peu de gens, depuis le grand progressiste Vernon Louis Parrington (181-i929), les font lire. Les biographes usent de d\u00e9tours, parlent de l&rsquo;aigreur de Whitman vieillissant ; toujours la pseudo-explication caract\u00e9rologique prend la place de l&rsquo;examen des id\u00e9es quand celles-ci g\u00eanent. Whitman est trahi encore une fois par ceux qui se refusent \u00e0 voir la virulence et la fermet\u00e9 de sa critique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt Mark Twain ? Voil\u00e0 aussi un homme de g\u00e9nie qui a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans la partie rayonnante et limpide de son oeuvre, dans ses merveilleuses \u00ab enfantines \u00bb, comme <em>Tom Sawyer<\/em> (1876) la libre et d\u00e9mocratique Am\u00e9rique de sa jeunesse. II a pouss\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exub\u00e9rance, jusqu&rsquo;\u00e0 la boutade \u00e9norme, l&rsquo;\u00e9loge de ce pays qu&rsquo;il aimait pour \u00eatre la patrie de l&rsquo;\u00e9galit\u00e9, de la justice sociale, du bonheur pour tous, de la simplicit\u00e9 des murs. En pensant aux promesses lumineuses et aux r\u00e9alisations d\u00e9j\u00e0 acquises de son pays, il persifle ou flagelle une Europe r\u00e9trograde domin\u00e9e par des rois, des pr\u00eatres, des nobles, o\u00f9 les structures sociales admettent des in\u00e9galit\u00e9s criantes, des hi\u00e9rarchies rigides qui offensent le fervent instinct d\u00e9mocratique de notre Am\u00e9ricain d\u00e9cha\u00een\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDu reste, sous l&rsquo;outrance comique ou le paradoxe bouffon, il y avait chez Mark Twain une magnifique foi sociale, un grand et ferme espoir en l&rsquo;homme, un souci r\u00e9el de justice. Il fut pour les noirs contre les racistes, il fut contre l&rsquo;annexion des Philippines en 1898, il fut pour les pr\u00e9tendus anarchistes de Haymarket injustement condamn\u00e9s \u00e0 mort ; en quelques occasions m\u00e9morables il sut, \u00e0 ses risques et p\u00e9rils, montrer que, dans un monde de chaos \u00e9conomique et social, sa conviction d\u00e9mocratique profonde \u00e9tait toujours in\u00e9branlable. Il a \u00e2prement critiqu\u00e9, et alors avec un comique amer et \u00e9cur\u00e9, le spectacle de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre fait d&rsquo;agiotage, de corruption, de pr\u00e9varication, de concussion, toute cette p\u00e9riode qu&rsquo;il a appel\u00e9e l&rsquo; \u00ab \u00e2ge dor\u00e9 \u00bb, l&rsquo;\u00e9poque du toc. Il a eu des doutes profonds et lancinants, exprim\u00e9s dans des textes si audacieux qu&rsquo;il ne peut les publier de son vivant de peur de froisser son entourage. Il en \u00e9tait venu \u00e0 mettre particuli\u00e8rement en accusation l&rsquo;id\u00e9ologie religieuse dans laquelle il voyait un masque des \u00e9go\u00efsmes, des cynismes, des scepticismes que tra\u00eene apr\u00e8s soi le culte exclusif du profit. Tout ceci est bien connu, mais actuellement les derni\u00e8res repr\u00e9sentations de Mark Twain, comme celle de Gladys Bellamy (1950), estompent la duret\u00e9 tranchante de sa protestation. L&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 des professeurs de litt\u00e9rature a \u00e9t\u00e9 mise \u00e0 contribution pour prouver que ses deuils priv\u00e9s ou ses tristesses personnelles expliquent l&rsquo;immense d\u00e9saffection de Mark Twain pour l&rsquo;Am\u00e9rique et ses doutes envahissants pour son avenir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAutre insurg\u00e9, de la g\u00e9n\u00e9ration suivante, et bien embarrassant pour la version officielle et exceptionnaliste de l&rsquo;histoire : Th\u00e9odore Dreiser. D\u00e9part dans la vie difficile, mis\u00e9rable m\u00eame, dans l&rsquo;Ouest des ann\u00e9es 1870-1880, \u00e0 Chicago notamment. Assez indiff\u00e9rent politiquement au d\u00e9but, quoique p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 d&rsquo;un certain esprit d\u00e9mocratique et optimiste de l&rsquo;Ouest am\u00e9ricain, Dreiser est journaliste, reporter, ce qui lui permet de toucher du doigt les contradictions de l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaine. Mat\u00e9riellement, il conna\u00eet des hauts et des bas. Sa jeunesse et sa maturit\u00e9 sont vou\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9dification d&rsquo;une uvre romanesque immense, balzacienne de proportions et de rythme, inventaire avant tout honn\u00eate de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine vue de bas en haut : de l&rsquo;ouvrier ch\u00f4meur au millionnaire, en passant par tous les \u00e9tagements de la richesse, Dreiser a peint la jungle am\u00e9ricaine avec sa laideur comme avec sa luxuriance, il a exalt\u00e9 les volont\u00e9s qui s&rsquo;y d\u00e9ploient mais avec une in\u00e9puisable sympathie, une inlassable piti\u00e9 pour tous les hommes, sans raideur doctrinaire et sans intention partisane ou militante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tToutefois une conspiration du silence s&rsquo;est cr\u00e9\u00e9e autour de Dreiser. Des \u00e9tudes pr\u00e9cautionneuses abaissent son talent, le d\u00e9cr\u00e8tent p\u00e9rim\u00e9, contestent \u00e0 son oeuvre toute port\u00e9e actuelle. On lui applique le massif et constant proc\u00e9d\u00e9 du conservatisme d&rsquo;aujourd&rsquo;hui de le d\u00e9clarer d\u00e9pass\u00e9, d\u00e9mod\u00e9, d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat purement r\u00e9trospectif et, m\u00eame sur ce plan historique, comme pour tous les r\u00e9formistes de sa g\u00e9n\u00e9ration, pour jack London entre autres, on affaiblit la valeur de ses opinions, on leur d\u00e9nie toute application possible \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 actuelle, on les taxe de fantaisie et de chim\u00e8re. De son vigoureux r\u00e9quisitoire contre l&rsquo;ordre de son pays intitul\u00e9 <em>Une trag\u00e9die am\u00e9ricaine<\/em>, Hollywood tira r\u00e9cemment un film, d&rsquo;une certaine qualit\u00e9 technique, mais inop\u00e9rant, creux, r\u00e9duit au contenu d&rsquo;un simple fait divers.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTout ceci, qui pourrait \u00eatre corrobor\u00e9 par un tr\u00e8s grand nombre d&rsquo;exemples pris dans le pass\u00e9 lointain ou r\u00e9cent, fait ressortir que l&rsquo;histoire nationale \u00e9tant le fondement de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, il a fallu refondre et r\u00e9crire celle-ci, l&rsquo;am\u00e9ricanisme lui-m\u00eame ayant chang\u00e9 de sens. Il a fallu unifier, ramasser et concentrer une histoire diverse et contradictoire pour en tirer quelques le\u00e7ons simples, convaincantes \u00e0 l&rsquo;usage non seulement d&rsquo;une \u00e9ventuelle union sacr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur mais aussi assimilable par un monde o\u00f9 l&rsquo;on souhaite faire triompher le <em>leadership<\/em> am\u00e9ricain. Il importait donc de d\u00e9sarmer les critiques d&rsquo;hier, d&rsquo;aujourd&rsquo;hui et de demain ; d&rsquo;appuyer et de codifier tout ce qui pouvait renforcer et accr\u00e9diter le syst\u00e8me am\u00e9ricain ; de disqualifier les r\u00e9formateurs intemp\u00e9rants dont les d\u00e9nonciations pouvaient para\u00eetre mettre en cause cette civilisation particuli\u00e8re ; de jeter un voile pudique sur les insurg\u00e9s d&rsquo;hier et d&rsquo;avant-hier ; de taxer d&rsquo;ignorance ou mieux de mauvaise foi les adversaires \u00e9trangers. II a fallu, enfin, que tous les porte-parole habilit\u00e9s par les services de propagande officiels, par les universit\u00e9s, par les grandes fondations qui toutes \u00e9manent du m\u00eame petit groupe de privil\u00e9gi\u00e9s, s&rsquo;en tiennent \u00e0 une certaine repr\u00e9sentation du pass\u00e9, harmonis\u00e9e, dot\u00e9e d&rsquo;une signification claire et patente qui, sans repentirs, sans bavures autres que n\u00e9gligeables, pr\u00e9pare et pr\u00e9figure, sous le couvert de morts glorieux et unanimes, la volont\u00e9 concert\u00e9e et manifeste des dirigeants actuels.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;am\u00e9ricanisme et nous, Le\u00e7ons de l&rsquo;histoire, par Cyrille Arnavon &bull; L&rsquo;extrait Les pages 77 \u00e0 90 d&rsquo;un essai publi\u00e9 chez Del Duca (\u00c9ditions Mondiales) en 1958, L&rsquo;Am\u00e9ricanisme et nous, de Cyrille Arnavon. &bull; L&rsquo;auteur, Cyrille Arnavon, est un professeur qui dirigea les \u00e9tudes anglaises aux Facult\u00e9s de Lettres de Lyon et de Lille. 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