{"id":65583,"date":"2018-03-31T16:15:35","date_gmt":"2018-03-31T16:15:35","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/03\/31\/hitchcock-et-le-message-populistede-la-femme-traditionnelle\/"},"modified":"2018-03-31T16:15:35","modified_gmt":"2018-03-31T16:15:35","slug":"hitchcock-et-le-message-populistede-la-femme-traditionnelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2018\/03\/31\/hitchcock-et-le-message-populistede-la-femme-traditionnelle\/","title":{"rendered":"Hitchcock et le message populiste\u00a0de la femme traditionnelle"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Hitchcock et le message populiste de la femme traditionnelle<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Philippe Grasset a r\u00e9cemment \u00e9voqu\u00e9 le tournant populiste de l&rsquo;\u00e9lectorat europ\u00e9en. Je ne me fais aucune une illusion sur les d\u00e9bouch\u00e9s politiques ult\u00e9rieurs de ce tournant, mais je me suis complu \u00e0 \u00e9voquer, dans mon livre sur Hitchcock, un discret message populiste distill\u00e9 par petites pinc\u00e9es par le ma&icirc;tre, et en g\u00e9n\u00e9ral bien sournoisement ignor\u00e9 par les critiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Parlons de <em>fen\u00eatre sur cour<\/em>, et oublions la vision triviale de la femme vamp ou fatale. Ici la vraie femme est celle qui travaille et raisonne bien, pas celle qui se pomponne pour s\u00e9duire ; mais qui peut s&rsquo;amender. Car tout ce fascinant film en effet \u00e9voque le tournant de Grace Kelly qui passe du grade de mod\u00e8le \u00e0 celui de grande h\u00e9ro\u00efne hitchcockienne&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>Fen\u00eatre sur cour<\/em>est un des films les plus agr\u00e9ables du monde, un film sur la curiosit\u00e9 &ndash; et la curiosit\u00e9 facile, visuelle encore. Mais c&rsquo;est aussi un film sur la t\u00e9l\u00e9-vision (voir \u00e0 distance ce qui se passe dans le monde ici dans le d\u00e9cor d&rsquo;en face), sur le voyeurisme (Peeping Tom, on y reviendra), et sur le gossip, le bavardage routinier sur les voisins et les prochains. De ce fait c&rsquo;est un film sur la routine humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p> Le but du film est de contraindre un personnage \u00e0 \u00e9pouser sa belle trop n\u00e9glig\u00e9e, en amenant cette belle dans son fantasme &ndash; l&rsquo;aventure mortif\u00e8re (et donc enfin un peu passionnante) du palier d&rsquo;en face. On n&rsquo;est pas loin des trente-neuf marches, d&rsquo;une femme disparait, sauf qu&rsquo;<strong>ici l&rsquo;immeuble remplace le train.<\/strong><strong>Le meurtre ou la disparition deviennent le moyen de s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 un monde ennuyeux.<\/strong>C&rsquo;est l&rsquo;agence de l&rsquo;aventure et de l&rsquo;inattendu du cher Chesterton, dans le club des m\u00e9tiers bizarres (bizarrement d&rsquo;ailleurs Donald Spoto semble s&rsquo;int\u00e9resser plus \u00e0 Chesterton que le ma&icirc;tre). Le film consacre une star immense, de plus en plus belle (James Stewart) et deux femmes : le mannequin qu&rsquo;il \u00e9pousera \u00e0 reculons et sa masseuse qui le pousse \u00e0 l&rsquo;\u00e9pouser ! Pour le reste c&rsquo;est parfois un extraordinaire film muet. Mais on va parler du r\u00f4le de la petite masseuse, qui est un de nos personnages hitchcockiens pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Ajoutons que Thelma Ritter est une voleuse de sc\u00e8ne n\u00e9e et qu&rsquo;elle est aussi extraordinaire dans les misfits (les d\u00e9sax\u00e9s) de John Huston.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les petites gens ont un r\u00f4le \u00e0 jouer chez Hitchcock, surtout les femmes de m\u00e9nage, souvent plus observatrices que les &laquo; ma&icirc;tres &raquo;, qu&rsquo;elles ont vite fait de d\u00e9noncer sans le savoir, comme dans la corde, o&ugrave; Mrs Wilson titille James Stewart avant de lui remettre par erreur le chapeau de la victime du beau couple d&rsquo;assassins LGBT (voyez mon chapitre sur cette affaire r\u00e9elle). Elle n&rsquo;a cess\u00e9 avant de lui dire combien l&rsquo;attitude des deux jeunes gens avait \u00e9t\u00e9 suspecte toute la matin\u00e9e (ils avaient d\u00e9rang\u00e9 sa table et profan\u00e9 son ordre de femme de m\u00e9ninges). Et cette digne petite dame a plus de caract\u00e8re et de lucidit\u00e9 que tous les autres convives r\u00e9unis.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans <em>fen\u00eatre sur cour<\/em>la masseuse \u00e0 t\u00eate de femme de m\u00e9nage, la travailleuse manuelle, n&rsquo;est m\u00eame pas un adjuvant, c&rsquo;est un protagoniste \u00e0 part enti\u00e8re, plus que le policier ou l&rsquo;inqui\u00e9tant voisin-assassin ; et Thelma Ritter si\u00e8ge aux c\u00f4t\u00e9s de Grace Kelly au g\u00e9n\u00e9rique. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>Elle arrive la poche pleine de reproches, comme souvent ce genre de femmes. <em>James Stewart se soigne mal, il ne sait pas se tenir au lit et reste sur son fauteuil roulant<\/em>&hellip; Ensuite elle voit qu&rsquo;il passe son temps \u00e0 &laquo; espionner &raquo; les voisins et elle l&rsquo;accuse de devenir un Peeping Tom, un voyeur, et elle ajoute m\u00eame : <strong>nous devenons une population de voyeurs <\/strong>(en 1960, Michael Powell, ancien assistant de Hitchcock r\u00e9alisera son prodigieux<em>Peeping Tom<\/em>). <strong>Les gens ne veulent plus vivre, ils matent et regarden<\/strong>t. Car le film d&rsquo;Hitchcock traite de tr\u00e8s inhumaine condition : nous passons notre temps (neuf heures) devant la t\u00e9l\u00e9, devant l&rsquo;ordinateur, \u00e0 voir, \u00e0 regarder. Et comme tout le film \u00e9voque la difficult\u00e9 d&rsquo;intervenir dans le spectacle (voir la vaine d\u00e9fense \u00e0 coups de flash au lieu d&rsquo;utiliser un meuble, une chaise, on ne sait quoi), on va citer un peu de Guy Debord :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; L\u00e0 o&ugrave; le monde r\u00e9el se change en simples images, les simples images deviennent des \u00eatres r\u00e9els, et les motivations efficientes d&rsquo;un comportement hypnotique. <strong>Le spectacle, comme tendance \u00e0 faire voir par diff\u00e9rentes m\u00e9diations sp\u00e9cialis\u00e9es le monde qui n&rsquo;est plus directement saisissable, trouve normalement dans la vue le sens humain privil\u00e9gi\u00e9 qui fut \u00e0 d&rsquo;autres \u00e9poques le toucher ; le sens le plus abstrait, et le plus mystifiable, correspond \u00e0 l&rsquo;abstraction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 actuelle.<\/strong>Mais le spectacle n&rsquo;est pas identifiable au simple regard, m\u00eame combin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute. Il est ce qui \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 des hommes, \u00e0 la reconsid\u00e9ration et \u00e0 la correction de leur &oelig;uvre. Il est le contraire du dialogue. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ensuite Stella (la masseuse) va philosopher sur ses propres intuitions f\u00e9minines et regretter sa vocation : elle aurait d&ucirc; \u00eatre gitane (<em>gypsie<\/em>) et pr\u00e9voir le futur.  Elle \u00e9voque la crise de 29 et les dures douleurs de son client, grand patron alors de la General Motors, qui pr\u00e9voyait le d\u00e9sastre ! Et pendant toute leur conversation, James Stewart se montre moqueur ou indiff\u00e9rent, une rien m\u00e9prisant m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Stella dit ce qu&rsquo;elle a \u00e0 dire (<em>makes her point<\/em>) : elle <em>smell trouble<\/em>, elle sent les probl\u00e8mes, elle annonce les souffrances \u00e0 venir pour le pauvre James Stewart trop curieux, trop voyeur et surtout immobilis\u00e9, paralys\u00e9, rendu impuissant (et encore plus impuissant \u00e0 la fin du film avec deux jambes dans le pl\u00e2tre !). James Stewart recherche du <em>trouble<\/em>et il va en trouver&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Stella va loin car elle d\u00e9crit les supplices r\u00e9serv\u00e9s jadis aux Peeping Tom : on vous retirait les yeux avec une tenaille chauff\u00e9e \u00e0 blanc. Elle transmet son angoisse au spectateur plus qu&rsquo;au trop ennuy\u00e9 et sarcastique James Stewart qui recherche du &laquo; trouble &raquo;. Elle pr\u00e9voit aussi les probl\u00e8mes juridiques, le proc\u00e8s et une peine de prison de trois ans \u00e0 la prison de Dannamora ! C&rsquo;est la presque la sorci\u00e8re de Macbeth avec ses pr\u00e9dictions m\u00e9phitiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais Stella n&rsquo;est pas une sorci\u00e8re, Stella est une brave femme, une femme du peuple, qui d\u00e9fend le petit monde traditionnel en passe de dispara&icirc;tre sous les assauts de notre destructrice modernit\u00e9.<\/p>\n<p>Pour elle on doit s&rsquo;aimer sans compliquer et sans intelligence&hellip; Notre philosophe r\u00e9actionnaire ajoute que rien n&rsquo;a cr\u00e9\u00e9 \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 autant de probl\u00e8mes que l&rsquo;intelligence ! C&rsquo;est presque l&rsquo;Eccl\u00e9siaste : &laquo; celui qui augmente son savoir augmente sa douleur &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Stella se moque ensuite du<strong>progr\u00e8s \u00e9motionnel<\/strong>dont se targue le paresseux James Stewart et elle se moque d&rsquo;un mariage moderne qui repose sur les livres, les mots \u00e0 quatre syllabes et la psychanalyse mutuelle (Hitchcock se moque-t-il de ses excitants films psychanalytiques des ann\u00e9es quarante, les remet-il en cause intellectuellement ?). Dans le script du ma&icirc;tre, elle ajoute m\u00eame qu<strong>&lsquo;un de ses voisins cr\u00e9tins a renonc\u00e9 \u00e0 son adorable fianc\u00e9e car elle n&rsquo;avait pas bien r\u00e9pondu aux questions d&rsquo;un quiz matrimonial.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le monde moderne (remarquez que Lao Ts\u00e9 ou Salomon pensaient d\u00e9j\u00e0 de m\u00eame)  repose sur des normes, des examens, des contr\u00f4les, des expertises et il nous g\u00e2che la vie et les sentiments. C&rsquo;est l\u00e0 le message de la masseuse Stella pour qui seule compte l&rsquo;intensit\u00e9 du sentiment amoureux, pas les diff\u00e9rences socio-culturelles comme on dit. Un peu de Tocqueville ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;le souverain \u00e9tend ses bras sur la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re ; il en couvre la surface d&rsquo;un r\u00e9seau de petites r\u00e8gles compliqu\u00e9es, minutieuses et uniformes, \u00e0 travers lesquelles les esprits les plus originaux et les \u00e2mes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour d\u00e9passer la foule ; il ne brise pas les volont\u00e9s, mais il les amollit, les plie et les dirige&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ortega Y Gasset remarquera que l&rsquo;omnipr\u00e9sente intervention de l&rsquo;Etat (relisez mon texte sur Ortega ici) fait baisser la natalit\u00e9 en occident.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le passage pour nous est extraordinaire. Stella offre son message populiste, enracin\u00e9 et r\u00e9actionnaire. D&rsquo;autre part, elle pousse au mariage, un mariage sans r\u00e9flexion, pour paraphraser Billy Wilder. Enfin c&rsquo;est une sibylle et elle annonce les probl\u00e8mes \u00e0 venir de James Stewart. Voil\u00e0 pourquoi elle est certainement le personnage le plus saillant du film, le porte-parole sans doute d&rsquo;Hitchcock qui ne la caricature m\u00eame pas ; enfin, au dernier moment, elle participe \u00e0 l&rsquo;effort de guerre du personnage. Elle entre dans la danse mais d&rsquo;une fa\u00e7on vertueuse, pas parce qu&rsquo;elle devient une voyeuse, mais parce qu&rsquo;elle cherche aussi \u00e0 d\u00e9noncer un crime et poursuivre un meurtrier.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quant \u00e0 Grace Kelly, elle cherche \u00e0 la fin du film \u00e0 s&rsquo;adapter, via un livre, au prochain et comique voyage himalayen  de son promis, avant de replonger le nez dans son magazine de mode. Le film se termine aussi par un regard r\u00e9confort\u00e9 de la belle sur les pl\u00e2tres de James Stewart, qui promettent une longue immobilisation et une possible modification de sa vocation de photographe voyageur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Finissons par un rappel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le m\u00eame type de personnage f\u00e9minin \u00e0 ne sous-estimer sous aucun pr\u00e9texte, se retrouve dans le film apocalyptique, proche d&rsquo;orange m\u00e9canique en fait, Frenzy, qui consacre la disparition de l&rsquo;Angleterre que nous aimions, celle de Tolkien, Chesterton et Vaughan Williams. C&rsquo;est la femme du policier, qui lui sert des plats &laquo; \u00e0 d\u00e9gouter les hippopotames &raquo; (L\u00e9on Bloy), et en fran\u00e7ais s&rsquo;il vous plait, mais qui est en m\u00eame temps capable de lui d\u00e9monter tout son argumentaire et son raisonnement en l&rsquo;aiguillant loin du faux coupable. Aux antipodes de la riche veuve, de la pin-up branch\u00e9e ou de la femme fatale, la femme saine et traditionnelle vit encore.<strong>La cuisine, m\u00eame mauvaise, qu&rsquo;elle pratique lui vide moins le cerveau que l&rsquo;actu en bandeau et les magazines&hellip;<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:1.25em\">Sources<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Nicolas Bonnal &ndash; Hitchcock et la condition f\u00e9minine (Amazon.fr), la damnation des stars<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Guy Debord &ndash; La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle (Gallimard)<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hitchcock et le message populiste de la femme traditionnelle Philippe Grasset a r\u00e9cemment \u00e9voqu\u00e9 le tournant populiste de l&rsquo;\u00e9lectorat europ\u00e9en. 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