{"id":65593,"date":"2003-04-29T00:00:00","date_gmt":"2003-04-29T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/04\/29\/proamericain-terminant-dans-lincertitude\/"},"modified":"2003-04-29T00:00:00","modified_gmt":"2003-04-29T00:00:00","slug":"proamericain-terminant-dans-lincertitude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/04\/29\/proamericain-terminant-dans-lincertitude\/","title":{"rendered":"Proam\u00e9ricain terminant dans l&rsquo;incertitude"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Proam\u00e9ricain terminant dans l&rsquo;incertitude<\/h2>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Sur Jules Romains, par Kornel Huvos<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>L&rsquo;extrait<\/strong> est en fait une communication du professeur Kornel Huvos, au cours d&rsquo;un s\u00e9minaire, \u00e0 l&rsquo;&Eacute;cole Normale Sup\u00e9rieure, \u00e0 Paris , les 13 et 14 novembre 1985. Extrait d&rsquo;un volume publi\u00e9 par \u00ab\u00a0Les Cahiers Jules Romains\u00a0\u00bb, chez Flammarion  : <em>Jules Romains face aux historiens contemporains<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>L&rsquo;auteur<\/strong>, le professeur Kornel Huvos, mort en 1998, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 85 ans. D&rsquo;origine hongroise, linguiste de r\u00e9putation mondiale, sp\u00e9cialiste notamment de la langue fran\u00e7aise et enseignant aux USA \u00e0 partir de 1956, apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 son pays. Sur la fin de sa vie, Huvos \u00e9tait professeur de linguistique romane \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Cincinnati. Sa connaissance du fran\u00e7ais \u00e9tait li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;origine aux activit\u00e9s de son p\u00e8re, un sculpteur qui avait travaill\u00e9 avec Auguste Rodin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>Les circonstances<\/strong> de ce texte : il s&rsquo;agit d&rsquo;une \u00e9tude extr\u00eamement d\u00e9taill\u00e9e, pr\u00e9cise, appuy\u00e9e sur de tr\u00e8s nombreuses citations et r\u00e9f\u00e9rences, de l&rsquo;\u00e9volution intellectuelle de l&rsquo;\u00e9crivain fran\u00e7ais Jules Romains par rapport aux &Eacute;tats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique. Jules Romains est certainement l&rsquo;un des \u00e9crivains fran\u00e7ais du XXe si\u00e8cle les plus favorables aux &Eacute;tats-Unis, avec Andr\u00e9 Maurois.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>La situation<\/strong> de cette communication permet de bien cerner les caract\u00e9ristiques de l&rsquo;\u00e9volution de Jules Romains, qui est tr\u00e8s sp\u00e9cifique. Jules Romains, lorsqu&rsquo;il commen\u00e7a \u00e0 visiter l&rsquo;Am\u00e9rique, avait un apriorisme plut\u00f4t mitig\u00e9, notamment sous l&rsquo;influence des grands \u00e9crivains am\u00e9ricains (on cite Sinclair Lewis et Waldo Frank), dont l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme est en g\u00e9n\u00e9ral une caract\u00e9ristique fondamentale. Romains d\u00e9couvre alors l&rsquo;Am\u00e9rique et tombe v\u00e9ritablement, passionn\u00e9ment amoureux de ce pays. Cette passion renverra longtemps \u00e0 la situation politique, notamment pendant la Guerre froide, o&ugrave; l&rsquo;alliance am\u00e9ricaine \u00e9tait, pour les anti-communistes, un point essentiel. Sur la fin, le pro-am\u00e9ricanisme de Jules Romains se nuance jusqu&rsquo;aux incertitudes, aux doutes les plus fondamentaux : Jules Romains reste pro-am\u00e9ricain par d\u00e9faut, parce qu&rsquo;on ne lui propose pas mieux, estime-t-il. Cette derni\u00e8re citation de la communication de Huvos nous \u00e9claire \u00e0 ce propos : &laquo; <em>En somme, j&rsquo;ai beaucoup r\u00eav\u00e9. Et comme mes r\u00eaves \u00e9taient port\u00e9s par une onde d&rsquo;optimisme, il en r\u00e9sultait quelque griserie&#8230; Je suis loin de pr\u00e9tendre que le monde qui serait la continuation, l&rsquo;\u00e9panouissement de celui dont nous avons ici <\/em>[aux Etats-Unis] <em>un premier \u00e9tat d\u00e9j\u00e0 fort travaill\u00e9, r\u00e9pondrait \u00e0 tous mes voeux.. Mais quand je pense \u00e0 d&rsquo;autres probabilit\u00e9s qui ne laisseraient \u00e0 un homme fait comme moi d&rsquo;autre issue que le suicide, je me sens une grande indulgence pour les d\u00e9fauts de la civilisation am\u00e9ricaine. Je me r\u00e9signe m\u00eame \u00e0 ses erreurs&#8230; Bref, qu&rsquo;on m&rsquo;apporte un contrat o&ugrave; l&rsquo;on me garantisse que, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de mon s\u00e9jour terrestre, je n&rsquo;aurai rien \u00e0 supporter de plus grave que le \u00ab\u00a0way of life\u00a0\u00bb pr\u00e9sent de l&rsquo;Am\u00e9rique, et je signe.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>_________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">De la rue d&rsquo;Amsterdam \u00e0 la 42e Rue <\/h2>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Par Kornel Huvos<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Un peuple est un miroir o&ugrave; chaque voyageur contemple sa propre image. En Am\u00e9rique comme partout&#8230;, on ne trouve que ce qu&rsquo;on apporte.<\/em> &raquo; Andr\u00e9 Maurois (<em>Conseils \u00e0 un jeune Fran\u00e7ais partant pour l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em>)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je me propose d&rsquo;examiner dans ma communication quelques traits essentiels de l&rsquo;image de l&rsquo;Am\u00e9rique telle qu&rsquo;elle se dessine dans l&rsquo;&oelig;uvre de Jules Romains, ce t\u00e9moin aux &laquo; yeux \u00e9tonn\u00e9s et honn\u00eates &raquo; (1) qui, avec ses contemporains Georges Duhamel, Andr\u00e9 Maurois, jean Giraudoux, Luc Durtain, Paul Morand, Jacques Maritain, jean Cocteau et d&rsquo;autres encore, a dot\u00e9 la France de son temps d&rsquo;une litt\u00e9rature am\u00e9ricaniste remarquablement abondante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le professeur Gilbert Chinard, pionnier et, pendant de longues ann\u00e9es, doyen de la discipline qu&rsquo;il est convenu de d\u00e9signer par &laquo; recherche am\u00e9ricaniste &raquo;, a pos\u00e9 en principe que tout portrait litt\u00e9raire de l&rsquo;Am\u00e9rique est n\u00e9cessairement subjectif, filtr\u00e9 \u00e0 travers les lentilles d\u00e9formantes des pr\u00e9conceptions, pr\u00e9dilections, aversions, obsessions et phobies de l&rsquo;observateur. (2) A cet \u00e9gard, Jules Romains ne diff\u00e8re gu\u00e8re de sa g\u00e9n\u00e9ration litt\u00e9raire  : comme elle, il entend interpr\u00e9ter les U.S.A. en fonction d&rsquo;une formule tr\u00e8s personnelle, cens\u00e9e fournir la cl\u00e9 aux complexit\u00e9s d&rsquo;une civilisation qui, apr\u00e8s cinq si\u00e8cles d&rsquo;exploration par les <em>literati<\/em> du vieux monde, demeure pour certains d&rsquo;entre eux \u00e9nigmatique <em>terra incognita<\/em>, inqui\u00e9tante sinon mena\u00e7ante, source principale des infortunes qui accablent notre plan\u00e8te, ou, pour d&rsquo;autres, une jeune r\u00e9publique de bons sauvages, porteuse d&rsquo;un message messianique de b\u00e9atitude pour tous.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L\u00e0 o&ugrave; Romains diff\u00e8re de ses contemporains, c&rsquo;est \u00e9videmment par le choix de la formule. Duhamel, strat\u00e8ge principal de la dispute qu&rsquo;il a nomm\u00e9e lui-m\u00eame &laquo; Querelle du machinisme &raquo; (3), avait ramen\u00e9 la formule \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que les tr\u00e9sors spirituels du monde occidental p\u00e9riraient victimes d&rsquo;une agression &laquo; machiniste &raquo; au service de laquelle l&rsquo;Am\u00e9rique, &laquo; cette civilisation sans mesure et sans harmonie&#8230; &raquo; &laquo; dont la laideur d\u00e9fie toute description &raquo; (4), s&rsquo;\u00e9tait prostitu\u00e9e au quantifiable, \u00e0 la m\u00e9canique, \u00e0 la vitesse, \u00e0 la r\u00e9clame, au conformisme. Vision quelque peu diff\u00e9rente chez son fr\u00e8re d&rsquo;armes et compagnon de voyage Luc Durtain qui, tout en refusant, lui aussi, le machinisme que propose une Am\u00e9rique &laquo; rigide, autoritaire, hypocrite &raquo;, retrouve cependant la gr\u00e2ce justifiante et la foi en l&rsquo;avenir dans la &laquo; v\u00e9ritable &raquo; Am\u00e9rique qui, elle, est &laquo; enthousiaste&#8230;, g\u00e9n\u00e9reuse&#8230;, cr\u00e9atrice &raquo;. (5) Cocteau, \u00e0 la recherche de la cl\u00e9 au &laquo; paradoxe am\u00e9ricain &raquo;  ; et, comme toujours, du trait d&rsquo;esprit qui &laquo; \u00e9tonnera Diaghilev &raquo;, avait trouv\u00e9 tous les deux : aux Etats-Unis, dit-il, \u00e0 la suite des exc\u00e8s du machinisme, &laquo; le robinet a tu\u00e9 le porteur d&rsquo;eau &raquo;  ; aussi appartiendra-t-il \u00e0 l&rsquo;Europe d&rsquo;humaniser la m\u00e9canique am\u00e9ricaine, tandis que l&rsquo;Am\u00e9rique aura pour t\u00e2che de m\u00e9caniser l&rsquo;humanit\u00e9 europ\u00e9enne. (6) Chez Paul Morand, le lieu privil\u00e9gi\u00e9 du d\u00e9cryptage des U.S.A., c&rsquo;est New York, &laquo; ville de contrastes, puritaine et libertine&#8230;, expression supr\u00eame de la ru\u00e9e urbaine : le mal dont on y souffre, c&rsquo;est cette corruption des cit\u00e9s que Saint-Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise &mdash; \u00e9cologiste avant la lettre &mdash; nomme le mal babylonien &raquo;. (7) Quant \u00e0 la formule giralducienne, elle est fond\u00e9e sur une vision non du gigantisme urbain, non des &laquo; gratte-ciel qui &mdash; affirme Giraudoux&mdash; atteignent moins le ciel que la plus basse maison de Nouvelle-Angleterre &raquo;, mais de la profonde humanit\u00e9 de &laquo; ces all\u00e9es de monuments invisibles qui dans aucun pays [ne sont] aussi antiques et aussi r\u00e9els [qu&rsquo;en Am\u00e9rique], et qui sont l&rsquo;enthousiasme, la confiance, l&rsquo;\u00e9quilibre des hanches, l&rsquo;hospitalit\u00e9 &raquo;. (8) Andr\u00e9 Maurois, <em>rerum explicator prudens<\/em>, interpr\u00e8te l&rsquo;Am\u00e9rique en fonction de l&rsquo;attitude fonci\u00e8rement dynamique et confiante de ses pionniers du XIXe si\u00e8cle qui ont accompli la v\u00e9ritable conqu\u00eate du pays. Sans doute, estime-t-il, les Etats-Unis ne poss\u00e8dent plus de territoires \u00e0 conqu\u00e9rir, aussi l&rsquo;Am\u00e9ricain de l&rsquo;entre-deux-guerres n&rsquo;est-il plus un &laquo; pionnier dans l&rsquo;espace &raquo;, mais un &laquo; pionnier dans le temps &raquo;, enti\u00e8rement tourn\u00e9 vers l&rsquo;avenir. (9) Enfin, Maritain, parti en guerre dix ans avant son premier s\u00e9jour d&rsquo;Am\u00e9rique pour une <em>Civitas christiana<\/em> post-capitaliste non-marxiste, sans classes mais pluraliste, ayant pour objectif le bien-\u00eatre mat\u00e9riel et spirituel de l&rsquo;homme laborieux, \u00e9noncera apr\u00e8s vingt ans d&rsquo;enseignement universitaire aux Etats-Unis que &laquo; si une nouvelle civilisation chr\u00e9tienne&#8230; doit jamais voir le jour dans l&rsquo;histoire humaine, c&rsquo;est sur le sol am\u00e9ricain qu&rsquo;elle trouvera son point de d\u00e9part &raquo;. (10)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quant \u00e0 la formule romainsienne de l&rsquo;Am\u00e9rique, il est, me semble-t-il, l\u00e9gitime de dire qu&rsquo;elle proc\u00e8de essentiellement de l&rsquo;\u00e9pisode que la critique s&rsquo;accorde \u00e0 consid\u00e9rer comme la naissance de l&rsquo;unanimisme. En effet, tout comme la l\u00e9gendaire &laquo; illumination de la rue d&rsquo;Amsterdam &raquo;, l&rsquo;&laquo; illumination de la 42e rue &raquo; que Romains a d\u00e9crite dans <em>Salsette d\u00e9couvre l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> (11) rel\u00e8ve, elle aussi, de la vision b\u00e9atifique de la grande ville et du machinisme, des foules et des individus consid\u00e9r\u00e9s, eux, selon la phrase d&rsquo;Andr\u00e9 Cuisenier, &laquo; moins en eux-m\u00eames que dans leurs rapports&#8230; avec le milieu humain qui les entoure &raquo;. (12)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avec la bri\u00e8vet\u00e9 que m&rsquo;imposent les circonstances, je tenterai de montrer dans ce qui suit que l&rsquo;Am\u00e9rique de jules Romains, telle qu&rsquo;elle se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 travers son oeuvre, s&rsquo;inscrit, <em>mutatis mutandis<\/em>, dans le cadre de la vision unanimiste, moins dans celle du <em>Sturm und Drang<\/em> juv\u00e9nile qu&rsquo;il a d\u00e9crite lui-m\u00eame comme &laquo; \u00e2pre&#8230; militante&#8230; exalt\u00e9e&#8230; mystique&#8230; proph\u00e9tique&#8230; doctrinaire&#8230; intransigeante &raquo; (13) que plut\u00f4t celle de l&rsquo;\u00e2ge m&ucirc;r et de la vieillesse, assagie, d\u00e9mythifi\u00e9e, &laquo; tendue vers l&rsquo;esprit &raquo; (14) et \u00e9rig\u00e9e essentiellement en m\u00e9thode d&rsquo;exploration du monde. Cependant, avant d&rsquo;aborder ce sujet, quelques mots sur les s\u00e9jours de Jules Romains aux Etats-Unis, et les nombreux \u00e9crits que lui ont inspir\u00e9 sa familiarit\u00e9 avec la vie aux U.S.A.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">S\u00e9jour USA et &lsquo;s\u00e9rie ramainsienne&rsquo;<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est en 1924 qu&rsquo;eut lieu sa premi\u00e8re prise de contact avec le Nouveau Monde  : Romains s&rsquo;\u00e9tait rendu \u00e0 New York comme d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 fran\u00e7ais au IIe Congr\u00e8s International des P.E.N. Clubs. De ce bref s\u00e9jour dans l&rsquo;Am\u00e9rique des <em>roaring twenties<\/em>, la &laquo; rugissante d\u00e9cennie des ann\u00e9es vingt &raquo;, l&rsquo;auteur a laiss\u00e9, au volume 24 des <em>Hommes de bonne volont\u00e9<\/em>, un t\u00e9moignage quelque peu cavalier mais fort sympathique et m\u00eame admiratif qu&rsquo;il place dans la bouche de Dallez, et qui renferme, en germe, les traits essentiels de sa vision de l&rsquo;Am\u00e9rique :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; J&rsquo;admire beaucoup les gratte-ciel. Le monde moderne avait besoin de cet exc\u00e8s. Le squelette de la Tour Eiffel a trouv\u00e9 un corps et a fond\u00e9 une famille&#8230; La Cinqui\u00e8me Avenue est une voie triomphale&#8230; Le pont d\u00e9 Brooklyn est un des lieux saints du lyrisme. New York a tant de grandeur&#8230; qu&rsquo;on lui pardonne tout. Nombre de jolies Am\u00e9ricaines m&rsquo;ont paru des mannequins de cire [\u00e9chapp\u00e9s d&rsquo;une] vitrine : on peut les baiser sur la bouche, mais le modeleur a jug\u00e9 inutile de leur simuler un sexe&#8230; A un d\u00e9jeuner d&rsquo;hommes de lettres, j&rsquo;ai eu pour voisin de droite un gar\u00e7on dont la sp\u00e9cialit\u00e9 \u00e9tait d&rsquo;\u00e9crire des r\u00e9clames d&rsquo;une marque de savon ; pour voisin de gauche un dramaturge de grand talent. Ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne connaissaient le nom d&rsquo;Anatole France. Tous deux m&rsquo;ont demand\u00e9 combien je gagnais&#8230; Chicago m&rsquo;a fascin\u00e9 : tout l\u00e9 terrible de l&rsquo;\u00e2ge actuel y prend d&rsquo;immenses proportions, et pr\u00e9pare une explosion vers la beaut\u00e9. Washington est la superbe capitale encore inachev\u00e9e d&rsquo;un nouvel Etat cr\u00e9\u00e9 probablement par le Trait\u00e9 de Versailles&#8230; Boston est une des villes du monde o&ugrave; j&rsquo;aimerais vivre. Elle existait avant l&rsquo;Am\u00e9rique, comme Marseille existait avant la Gaule&#8230; Au total, un pays enivrant, o&ugrave; m\u00eame l&rsquo;ennui a un go&ucirc;t extraordinaires &raquo;. (15)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce premier voyage sera suivi, entre 1936 et 1962, de sept autres s\u00e9jours, dont le plus long sera, bien entendu, celui de l&rsquo;exil volontaire que les Romains s&rsquo;impos\u00e8rent apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle du printemps 1940. (15a) Ces huit voyages ont inspir\u00e9 \u00e0 Romains un nombre imposant d&rsquo;ouvrages qu&rsquo;il appelle, dans <em>Ai-je fait ce que j&rsquo;ai voulu ?<\/em>, &laquo; La s\u00e9rie am\u00e9ricaine de mes oeuvres. &raquo; (p.169) Ainsi, en 1929, il publia <em>Quand le navire&#8230;<\/em>, son premier roman \u00e0 th\u00e8me partiellement am\u00e9ricain. Puis, en 1936, parut son carnet de voyage <em>Visite aux Am\u00e9ricains<\/em>, et, en 1937, le po\u00e8me <em>L&rsquo;Homme blanc<\/em>, dont le quatri\u00e8me chant est consacr\u00e9 aux fils d&rsquo;Europ\u00e9ens, b\u00e2tisseurs du Nouveau Monde. C&rsquo;est en 1942, au cours des ann\u00e9es d&rsquo;exil qu&rsquo;il publiera <em>Salsette d\u00e9couvre l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> qui narre la d\u00e9couverte des Etats-Unis par un ami fran\u00e7ais imaginaire, universitaire rescap\u00e9 du d\u00e9sastre de 1940. Apr\u00e8s le Seconde guerre mondiale, Romains fit para&icirc;tre <em>Violation de fronti\u00e8res<\/em> (1951) dont la deuxi\u00e8me partie relate les aventures d&rsquo;un luthier hollandais r\u00e9fugi\u00e9 \u00e0 New York pendant la guerre, <em>Interviews avec Dieu<\/em> (1952), paru sous la signature d&rsquo;un journaliste am\u00e9ricain imaginaire, John W. Hicks, et o&ugrave; il a voulu montrer &laquo; quelle pouvait \u00eatre la vision du monde dans la t\u00eate d&rsquo;un Am\u00e9ricain aujourd&rsquo;hui &raquo; (16), et, enfin, en 1955, \u00e0 la suite d&rsquo;un voyage d&rsquo;enqu\u00eate aux Etats-Unis, le reportage <em>Passagers de cette plan\u00e8te, o&ugrave; allons-nous ?<\/em>. En plus des \u00e9crits mentionn\u00e9s, les th\u00e8mes am\u00e9ricains reviennent dans d&rsquo;autres ouvrages de fiction, pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre et essais romainsiens, et des passages consacr\u00e9s aux Etats-Unis se retrouvent dans au moins six volumes des <em>Hommes de bonne volont\u00e9<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, apr\u00e8s 1953, comme \u00e9ditorialiste et \u00e9pistolier de l&rsquo;<em>Aurore<\/em>, Romains s&rsquo;est pench\u00e9 plus d&rsquo;une fois sur les probl\u00e8mes am\u00e9ricains, en particulier sur ceux, parfois angoissants, que posaient les avatars des relations franco-am\u00e9ricaines. Souvent, le ton de ces articles \u00e9tait critique, parfois m\u00eame s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9probateur \u00e0 l&rsquo;endroit des U.S.A., mais ses observations \u00e9taient toujours celles d&rsquo;un ami qui, au nom de l&rsquo;amiti\u00e9, s&rsquo;estimait en droit de juger.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Th\u00e8mes privil\u00e9gi\u00e9s de l&rsquo;unanimisme<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;entre \u00e9videmment pas dans mon dessein d&rsquo;examiner, ne f&ucirc;t-ce que bri\u00e8vement, l&rsquo;unanimisme comme psychologie de l&rsquo;interp\u00e9n\u00e9tration des consciences, comme philosophie et mystique du &laquo; continu psychique &raquo;, et comme morale du devoir de cr\u00e9er des unanimes et \u00e0 en devenir la conscience. Cependant, au moment d&rsquo;aborder la discussion de l&rsquo;Am\u00e9rique telle qu&rsquo;elle se pr\u00e9sente sous la plume de Romains, il me para&icirc;t indispensable de dresser tr\u00e8s bri\u00e8vement l&rsquo;inventaire de ce que je d\u00e9signerai par &laquo; les th\u00e8mes privil\u00e9gi\u00e9s de l&rsquo;unanimisme &mdash; j&rsquo;allais dire &laquo; les b\u00e9atitudes unanimistes &raquo; &mdash; qui se retrouvent tout au long de l&rsquo;oeuvre romainsienne, exercent sur l&rsquo;auteur une attirance singuli\u00e8re, \u00e9veillent en lui des sentiments de profonde sympathie sinon d&rsquo;affection, et sont devenus la mati\u00e8re m\u00eame de l&rsquo;exploration unanimiste du monde. Ce sont 1&deg;) la grande ville moderne et ses compl\u00e9ments naturels, la machine, les moyens de locomotion, le rail, l&rsquo;automobile, l&rsquo;avion, l&rsquo;autoroute, les ponts, la production en grande s\u00e9rie, couvres caract\u00e9ristiques de l&rsquo;<em>homo faber<\/em> du xxe si\u00e8cle ; 2&deg;) le groupe, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ou durable, allant de sa plus simple expression, le couple d&rsquo;amoureux, d&rsquo;\u00e9poux ou d&rsquo;amis, \u00e0 sa manifestation supr\u00eame, le &laquo; continu psychique &raquo;, en passant par divers unanimes tels que l&rsquo;attroupement, la foule, les masses, les arm\u00e9es et &laquo; le million d&rsquo;hommes &raquo;, les couches et classes sociales, les collectivit\u00e9s, la nation, l&rsquo;Europe, l&rsquo;Am\u00e9rique ; 3&deg;) l&rsquo;individu, per\u00e7u non dans un isolement de monade, formant des &laquo; archipels de solitude &raquo; (17) mais dans ses rapports avec autrui, et exer\u00e7ant son don de p\u00e9n\u00e9trer les consciences individuelles et collectives.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Faut-il s&rsquo;\u00e9tonner si, en raison de ces attirances, Romains a contempl\u00e9 avec int\u00e9r\u00eat et sympathie l&rsquo;Am\u00e9rique hautement industrialis\u00e9e de son temps, pays de vastes espaces, grandes m\u00e9tropoles, \u00e9difices g\u00e9ants, foules immenses et innombrables machines et <em>gadgets<\/em>, et o&ugrave; souvent les th\u00e8mes privil\u00e9gi\u00e9s de l&rsquo;unanimisme se pr\u00e9sentaient \u00e0 lui \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat paroxystique ? Quoi de plus naturel qu&rsquo;il ait cru d\u00e9couvrir aux U.S.A. le lieu d&rsquo;\u00e9lection d&rsquo;une &laquo; croisade en direction du bonheur &raquo; (18), que l&rsquo;image qu&rsquo;il a trac\u00e9e du Nouveau Monde soit fort souvent m\u00e9liorative voire id\u00e9alis\u00e9e, et que la plupart de ses critiques \u00e0 l&rsquo;adresse des Am\u00e9ricains n&rsquo;aient eu pour cible que ceux qui demeuraient r\u00e9fractaires \u00e0 l&rsquo;appel des unanimes et refusaient ou \u00e9taient incapables de &laquo; communiquer &raquo; avec leurs prochains ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bien entendu, esquisser d&rsquo;une mani\u00e8re tant soit peu compl\u00e8te l&rsquo;&oelig;uvre am\u00e9ricaniste de Romains d\u00e9passerait de loin les cadres de ma communication. Aussi me contenterai-je de n&rsquo;en choisir que les aspects qui se pr\u00eatent le mieux \u00e0 illustrer la persistance de l&rsquo;optique unanimiste dans les trois domaines th\u00e9matiques que je viens de signaler : la ville et la machine, les foules, l&rsquo;individu. La ville et la machine d&rsquo;abord.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">La grande ville et le machinisme<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Comme tant d&rsquo;autres Europ\u00e9ens de son temps et du n\u00f4tre, Romains commen\u00e7a son exploration de l&rsquo;Am\u00e9rique par New York. Or, pour le po\u00e8te de l&rsquo;&laquo; unanime-ville &raquo;, ce premier abord fut stup\u00e9fiant. L&rsquo;on se rappelle que sa premi\u00e8re travers\u00e9e avait eu lieu en 1924. C&rsquo;est cinq ans plus tard, dans <em>Quand le navire<\/em>&#8230;, qu&rsquo;il d\u00e9crivit pour la premi\u00e8re fois l&rsquo;exaltation de la d\u00e9couverte de Manhattan :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;  Le bateau contourne la presqu&rsquo;&icirc;le surcharg\u00e9e. Les buildings pivotent lentement, glissant l&rsquo;un derri\u00e8re l&rsquo;autre&#8230; Un \u00e9norme commencement d&rsquo;admiration s&#8217;empare de vous. On croit qu&rsquo;on va se mettre \u00e0 parler tout seul, \u00e0 crier en claquant des mains, \u00e0 jubiler. L&rsquo;enthousiasme a mont\u00e9 d&rsquo;un coup&#8230; On sent une immense \u00e9nergie, mais qui foisonne, qui mousse, qui fait du volume. Il se multiplie avec fureur quelque chose de rudimentaire&#8230;, un morceau exemplaire d&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine. &raquo; (19)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans <em>Visite aux Am\u00e9ricains<\/em>, il revint encore une fois sur le m\u00eame \u00e9pisode, et, une fois de plus, narra avec passion<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; l&rsquo;esp\u00e8ce de recueillement pr\u00e9paratoire, un peu fr\u00e9missant, dont malgr\u00e9 soi on est&#8230; saisi [face \u00e0] la naissance de Manhattan au fond de la perspective, ou plut\u00f4t la suite de pulsations par laquelle il semble se d\u00e9gager de la brume l\u00e9g\u00e8re, grossir, grandir ; en quelque sorte son explosion au ralenti ; l&rsquo;exaltation \u00e9trange avec des dessous de stupeur, o&ugrave; m&rsquo;avaient jet\u00e9 ces buildings blancs serr\u00e9s l&rsquo;un contre l&rsquo;autre. &raquo; (p. 15)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et voici dans <em>Salsette<\/em> une autre arriv\u00e9e \u00e0 New York, cette fois-ci non en bateau, mais par la route, au d\u00e9clin du jour, apr\u00e8s une randonn\u00e9e en auto dans la Nouvelle-Angleterre :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; A cette heure-ci &mdash; \u00e9crit Romains &mdash; avec le soleil couchant qui donne dessus, c&rsquo;est \u00e9videmment un des plus grands spectacles que le monde, y compris celui d&rsquo;autrefois, ait jamais pu offrir&#8230; Si la Grand-Place de Bruxelles est la fleur de l&rsquo;\u00e9poque des corporations, si Versailles est la fleur de la monarchie de droit divin, ceci est la fleur de l&rsquo;\u00e9poque des grandes affaires concurrentes, livr\u00e9es \u00e0 leurs libres pouss\u00e9es&#8230; On y sent la profusion et l&rsquo;\u00e9mulation, deux sources de beaut\u00e9. &raquo; (p. 229)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pas m\u00eame le passage du temps ne sut \u00e9mousser l&rsquo;admiration de Romains pour ce qu&rsquo;il a appel\u00e9 &laquo; la r\u00e9ussite de New York &raquo; :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; D\u00e9cid\u00e9ment, cette ville me pla&icirc;t, me ravit, entretient chez moi un go&ucirc;t d&rsquo;existence que d&rsquo;autres manifestations du pr\u00e9sent auraient tendance \u00e0 oblit\u00e9rer, &mdash; dit-il encore dans <em>Salsette<\/em> &mdash; Si nous avions le courage, nous avouerions que jusqu&rsquo;\u00e0 nouvel ordre, New York est la seule cr\u00e9ation du monde moderne qui vaille la peine, et ne nous fasse pas rougir de tout ce que nous avons d\u00e9truit, d\u00e9figur\u00e9, ou laiss\u00e9 p\u00e9rir de l&rsquo;ancien. &raquo; (p. 275)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, neuf ans plus tard, en 1951, dans <em>Violation de fronti\u00e8res<\/em>, Romains exprimera ainsi son ravissement, doubl\u00e9, cette fois-ci, des \u00e9motions personnelles de l&rsquo;exil\u00e9 retrouvant New York apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements tragiques du printemps 1940 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Les tout premiers temps de mon s\u00e9jour \u00e0 New York&#8230; s&rsquo;accompagnaient d&rsquo;un sentiment de joie, de d\u00e9livrance&#8230; Il me semblait que j&rsquo;avais quitt\u00e9 une plan\u00e8te pour une autre : une plan\u00e8te folle et maudite pour un monde de la m\u00eame famille qui aurait incomparablement mieux tourn\u00e9&#8230; New York, rien qu&rsquo;\u00e0 le voir, vous emp\u00eachait de d\u00e9sesp\u00e9rer tout \u00e0 fait de l&rsquo;avenir du genre humain. &raquo; (p. 179)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Alors qu&rsquo;en 1930, dans un m\u00e9morable passage des <em>Sc\u00e8nes de la vie future<\/em>, Duhamel, avec amertume et indignation, frappait d&rsquo;anath\u00e8me les buildings de Chicago abritant une population grouillante qui &laquo; parle, mange, travaille, gagne de l&rsquo;argent, joue \u00e0 la Bourse, fume, boit de l&rsquo;alcool&#8230;, fait des r\u00eaves, fait l&rsquo;amour&#8230; &raquo; et o&ugrave; tout &laquo; sent la mode et la mort &raquo;, (p. 112) Romains, dans <em>Visite aux Am\u00e9ricains<\/em>, con\u00e7oit comme l&rsquo;une des merveilles du xxe si\u00e8cle<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; ces buildings blancs serr\u00e9s l&rsquo;un contre l&rsquo;autre, ces milliers de vitres scintillantes comme des cristaux engag\u00e9s dans des f&ucirc;ts g\u00e9ologiques, cette gerbe de geysers de pierre, cette phalange de hauts guerriers, et la montagne d&rsquo;origine humaine qu&rsquo;ils forment ensemble, roide, anguleuse, orgueilleuse : le plus enivrant t\u00e9moignage qu&rsquo;on ait encore donn\u00e9 de la puissance mat\u00e9rielle de notre esp\u00e8ce. &raquo; (p. 15)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Faut-il souligner combien, par le choix de la m\u00e9taphore et ses harmoniques intertextuelles dans l&rsquo;oeuvre romainsienne, cette vision de Manhattan s&rsquo;apparente \u00e0 un autre lieu fabuleux cher \u00e0 Romains, ce Cromedeyre-le-Vieil qui &laquo; coiffe le roc brillant &raquo; des C\u00e9vennes, et qu&rsquo;elle pr\u00e9figure aussi une autre vue de &laquo; New York, bouquet de bourgeons\/ Et furie de floraison\/ Notre cime, notre ombelle &raquo; qu&rsquo;il \u00e9voquera un an plus tard dans l&rsquo;<em>Homme blanc<\/em> (20) ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans son analyse p\u00e9n\u00e9trante de l&rsquo;&oelig;uvre romainsienne, Andr\u00e9 Cuisenier a relev\u00e9 la large part qu&rsquo;elle r\u00e9serve \u00e0 la machine et aux variations sur ce th\u00e8me. &laquo; D\u00e8s les premi\u00e8res oeuvres de Romains &mdash; remarque-t-il &mdash; le machinisme, inh\u00e9rent \u00e0 la ville moderne, appara&icirc;tra comme une th\u00e8me essentiel, ins\u00e9parable de la vision unanimiste du monde &raquo;. (21) L&rsquo;on conna&icirc;t aussi l&rsquo;exaltation lyrique avec laquelle, dans ses premiers ouvrages po\u00e9tiques, Romains a chant\u00e9 la machine. Bien qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge m&ucirc;r il soit revenu de cette euphorie, au point de sonner l&rsquo;alarme, dans <em>Le Probl\u00e8me num\u00e9ro un<\/em>, contre les dangers de la &laquo; machine aristocrate &raquo; (22), il n&rsquo;en est pas moins demeur\u00e9 convaincu jusqu&rsquo;au bout que l&rsquo;aventure machiniste est &mdash; comme l&rsquo;a not\u00e9 Cuisenier &mdash; une &laquo; manifestation de \u00ab\u00a0l&rsquo;esprit prom\u00e9th\u00e9en\u00a0\u00bb, cet esprit poss\u00e9d\u00e9 par le besoin de conna&icirc;tre et de fa\u00e7onner le monde &raquo;. (23)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment cet &laquo; esprit prom\u00e9th\u00e9en &raquo; que Romains crut d\u00e9couvrir un jour avec Salsette lors d&rsquo;une promenade dans un quartier populeux de New York. Arr\u00eat\u00e9s \u00e0 un carrefour, sous la charpente m\u00e9tallique du m\u00e9tro a\u00e9rien, ils contemplent<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; l&rsquo;esp\u00e8ce de plafond bas et grondant qui couvrait toute la place : un plafond constitu\u00e9 par un assemblage de viaducs, de plates-formes, sous lesquelles couraient des passerelles, et d&rsquo;o&ugrave;, \u00e7\u00e0 et l\u00e0, pendait lourdement vers le sol de la rue un escalier&#8230; Ce terrible plafond ne cessait de gronder sur nous, de nous \u00e9craser sous un bruit pareil \u00e0 celui d&rsquo;un bombardement&#8230; Tout cela \u00e9tait de fer&#8230; du vieux fer prodigu\u00e9 avec une surabondance d\u00e9risoire, comme si les gens qui l&rsquo;avaient pos\u00e9 et assembl\u00e9 au temps o&ugrave; il \u00e9tait du jeune fer avaient eu peur qu&rsquo;il n&rsquo;y en e&ucirc;t jamais assez pour le tenir, pour supporter un \u00e9trange et nouveau travail&#8230; Tout semblait maladroit&#8230;, trop long, ou trop saillant. Tout faisait de grands gestes inutiles. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour l&rsquo;Europ\u00e9en, remarquent nos promeneurs, tout &laquo; ce monde de demi-t\u00e9n\u00e8bres et de vieux fer tonitruant &raquo; est d&rsquo;une laideur abominable : c&rsquo;est un enfer. Or, il fut un temps, il y a un si\u00e8cle, lors de l&rsquo;industrialisation massive des Etats-Unis, o&ugrave; cette ferraille inextricable \u00e9tait &laquo; neuve et pimpante &raquo;, et repr\u00e9sentait une &laquo; innovation l\u00e9gitime, et m\u00eame excellente. &raquo; Les Am\u00e9ricains, gris\u00e9s des succ\u00e8s de la machine, acceptaient &laquo; ces hideurs hurlantes, fumantes et gesticulantes &raquo; car elles marquaient le progr\u00e8s. A l&rsquo;avis de Romains unanimiste et m\u00e9canophile, ces premi\u00e8res r\u00e9alisations fort laides du machinisme am\u00e9ricain ne repr\u00e9sentaient pas ce que certains Europ\u00e9ens ont d\u00e9sign\u00e9 par &laquo; am\u00e9ricanisme diabolique &raquo;, la victoire de la machine sur l&rsquo;homme ; bien au contraire, tout comme la <em>Symphonie du Nouveau Monde<\/em> de Dvor&aacute;k, elles exprimaient un &laquo; moyen-\u00e2ge am\u00e9ricain &raquo;, une &laquo; puissance de romantisme, &raquo; une ivresse jeune et forte, l&rsquo;orgueil des pionniers de la technologie moderne qui &laquo; devinent par une intuition g\u00e9niale &raquo; qu&rsquo;il faut traverser un \u00e2ge ingrat de laideur et d&rsquo;extravagance pour parvenir \u00e0 ce que, dans <em>Comparutions<\/em>, Jallez a appel\u00e9 avec tant d&rsquo;\u00e0-propos &laquo; une explosion vers la beaut\u00e9 &raquo;. (24)<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Le groupe<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Dans cette Am\u00e9rique urbaine d&rsquo;architectures vertigineuses et du machinisme triomphant, quelle sera la place du groupe, autre th\u00e8me privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;unanimisme ? Romains saura-t-il reporter sur les masses am\u00e9ricaines &laquo; la confiance dans la multitude &raquo; et &laquo; l&rsquo;amour de la foule libre et heureuse &raquo; que lui avait appris le Paris de sa jeunesse, et dont il a parl\u00e9 en termes si \u00e9mouvants dans son discours de r\u00e9ception \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise ? (25) Chose curieuse, lors du premier s\u00e9jour de Romains, en 1924, ce ne fut pas le cas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;  Ayant p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans cette ville prodigieuse &mdash; note-t-il dans <em>Visite<\/em> &mdash; j&rsquo;y avais cherch\u00e9 d&rsquo;instinct la place de l&rsquo;homme, les menus charmes et douceurs dont il a besoin et qu&rsquo;aucune grandeur ne remplace. Il me semblait qu&rsquo;ils lui \u00e9taient refus\u00e9s, ou qu&rsquo;ils \u00e9chappaient, qu&rsquo;ils devenaient imperceptibles entre les structures d\u00e9mesur\u00e9es&#8230; Les passants donnaient l&rsquo;impression que &laquo; passer &raquo; \u00e9tait pour eux un travail morne et triste, soumis \u00e0 de s\u00e9v\u00e8res sanctions. Nulle part, la foule n&rsquo;avait l&rsquo;air d&rsquo;\u00eatre chez elle. Ou plut\u00f4t, elle n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment foule. On songeait constamment \u00e0 des files d&rsquo;ouvriers, d&#8217;employ\u00e9s circulant dans les couloirs num\u00e9rot\u00e9s d&rsquo;une usine. Une tristesse, une agitation somnambulesque de fourmili\u00e8re. Ici, la grande ville cessait d&rsquo;\u00eatre ce que j&rsquo;avais reconnu qu&rsquo;elle \u00e9tait partout ailleurs : ce qu&rsquo;il y a au fond sur terre de plus d\u00e9licieux, de plus accueillant, de plus excitant, de plus amical, bref de meilleur pour l&rsquo;homme d&rsquo;aujourd&rsquo;hui &raquo;. (26)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pourquoi cette premi\u00e8re impression de froideur, ce choix d&rsquo;images et de langage d\u00e9primants qui semblent \u00eatre tir\u00e9s du vocabulaire duham\u00e9lien ou de celui des autres mison\u00e9istes am\u00e9ricanophobes des ann\u00e9es trente, d&rsquo;autant plus frappants qu&rsquo;ils sont suivis, dans la m\u00eame phrase, du plus bel \u00e9loge unanimiste qui soit de la grande ville moderne ? Romains ne s&rsquo;en est jamais expliqu\u00e9, si ce n&rsquo;est dans une br\u00e8ve allusion de <em>Visite<\/em>, o&ugrave; il not\u00e9 en passant qu&rsquo;avant son premier voyage d&rsquo;Am\u00e9rique, ses lectures &mdash; fran\u00e7aises ou am\u00e9ricaines, je l&rsquo;ignore &mdash; lui avaient &laquo; construit&#8230; un New York dur, implacable, m\u00e9canique, accablant, bref assez \u00ab\u00a0n\u00e9o-infernal\u00a0\u00bb &raquo;. (p. 22) On trouve d&rsquo;ailleurs \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque une observation semblable chez Andr\u00e9 Maurois qui, lui aussi, avait bl\u00e2m\u00e9 ses lectures, &mdash; surtout d&rsquo;auteurs am\u00e9ricains tels que Sinclair Lewis et Waldo Frank &mdash; de lui avoir inculqu\u00e9 <em>a priori<\/em> la certitude de ne jamais pouvoir aimer l&rsquo;Am\u00e9rique. (27)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;int\u00e9gration de la foule am\u00e9ricaine au monde des &laquo; grandes b\u00eates divines &raquo; de l&rsquo;unanimisme aura lieu lors du deuxi\u00e8me s\u00e9jour, en 1936. Quant aux lieux o&ugrave; s&rsquo;accomplira cette transfiguration, ce sera d&rsquo;abord, comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 not\u00e9, la 42e rue, puis, bien entendu, Times Square : Romains en a fait le r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9 dans deux textes m\u00e9morables, le chapitre de <em>Salsette intitul\u00e9<\/em> &laquo; Brusque plong\u00e9e de Salsette dans la 42e &raquo;, et &laquo; Pr\u00e9ambule et New York retrouv\u00e9 &raquo;, dans <em>Visite<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En contraste frappant avec le portrait maussade de 1924, et aussi avec le Manhattan accablant peint \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque par Duhamel, Durtain, Morand et Cocteau, Romains trace cette fois-ci une image quasi-carnavalesque d&rsquo;une foule dont la caract\u00e9ristique principale est un joyeux d\u00e9mocratisme qui anime, selon l&rsquo;auteur,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; la brave ville tumultueuse, exub\u00e9rante, emphatique, pas trop disciplin\u00e9e, pas mal d\u00e9sordonn\u00e9e, o&ugrave; l&rsquo;on croise en cinq minutes des gens de toues les races, mais point de policemen ; la ville rieuse, d\u00e9mocratique, gorg\u00e9e de lumi\u00e8res, noctambule et point somnambule, bref la plus grande ville m\u00e9ridionale du monde, l&rsquo;esp\u00e8ce de Barcelone &mdash; un l\u00e9ger scrupule m&#8217;emp\u00eache d&rsquo;\u00e9crire  : de Marseille &mdash; multipli\u00e9 par dix dans tous les sens qui l&rsquo;attend de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Atlantique en cette ann\u00e9e 1936. (28)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce m\u00eame th\u00e8me de la d\u00e9mocratie revient encore sous sa plume quand il d\u00e9crit Times Square qui, soit dit en passant, aujourd&rsquo;hui, est moins le &laquo; centre d&rsquo;animation &raquo; salubre et tonifiant dont parlait Romains, que plut\u00f4t une Cour des Miracles de pickpockets, pousseurs de drogues, vendeurs de magazines \u00e9rotiques, sex-shops, peep-shows, cin\u00e9mas pornographiques, prox\u00e9n\u00e8tes et prostitu\u00e9s des deux sexes, et o&ugrave;, forc\u00e9ment, abondent les policemen. Cependant, dans les ann\u00e9es trente, le c\u00e9l\u00e8bre carrefour \u00e9tait encore un foyer d&rsquo;\u00e9nergie sans \u00e9gal : &laquo; &#8230; pour obtenir l&rsquo;\u00e9quivalent de vitalit\u00e9 qu&rsquo;il d\u00e9gage &mdash; nota Romains &mdash; il faudrait brasser ensemble, outre la place Clichy et la place Blanche, le carrefour Drouot et la place de l&rsquo;Op\u00e9ra&#8230; &raquo; Ce qui, aux yeux de Romains, faisait \u00e0 ce moment-l\u00e0 de Times Square &laquo; un lieu unique au monde &raquo;, c&rsquo;\u00e9tait la r\u00e9sistance qu&rsquo;il offrait au d\u00e9clin nocturne : \u00e0 toutes les heures de la nuit, comme pendant la journ\u00e9e, il demeurait &laquo; entier, gaillard, joyeux, lumineux, bruyant et grouillant &raquo;, tandis que, par comparaison, les capitales d&rsquo;Europe faisaient &laquo; un peu l&rsquo;effet de vieilles personnes \u00e9conomes et couche-t\u00f4t &raquo;. Or, ce qu&rsquo;il faut pour le peuple, c&rsquo;est de disposer jour et nuit de tous les agr\u00e9ments de la vie moderne, car, insiste Romains, &laquo; toute cette foule de Times Square est populaire, toute cette liesse profond\u00e9ment d\u00e9mocratique. Tout ce travail que les uns consentent est offert \u00e0 d&rsquo;autres qui sont eux aussi des travailleurs &raquo;. (29)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous retrouvons une derni\u00e8re fois ce d\u00e9mocratisme lorsque l&rsquo;auteur \u00e9voque Coney Island, banlieue new-yorkaise vou\u00e9e tout enti\u00e8re aux amusements populaires, en un passage qui reste un mod\u00e8le de ce que Cuisenier nomme &laquo; l&rsquo;assimilation entre un groupe humain et un \u00eatre vivant &raquo;. (30) et o&ugrave; Romains s&rsquo;incline devant Walt Whitman que L\u00e9on Bazalgette lui avait d\u00e9sign\u00e9 comme &laquo; le grand a&icirc;n\u00e9 de sa famille &raquo; (31) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Cette foule &mdash; note Romains &mdash; respirait, remuait, se dilatait, sainement, lourdement, sans m\u00e9chancet\u00e9, comme, verset par verset, un po\u00e8me de Whitman. Dans sa vulgarit\u00e9, il n&rsquo;y avait aucune mesquinerie. Il y avait m\u00eame une certaine g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, une certaine grandeur. J&rsquo;ai beaucoup pens\u00e9 au mot que Whitman aimait tant, et que le spectacle de Times Square m&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 fait monter aux l\u00e8vres : D\u00e9mocratie. &raquo; (32)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cependant, Romains ne se contentera pas de souligner avec tant d&rsquo;insistance le d\u00e9mocratisme des Am\u00e9ricains : dans <em>Passagers de cette plan\u00e8te, o&ugrave; allons nous ?<\/em>, paru en 1955, apr\u00e8s son septi\u00e8me s\u00e9jour aux Etats-Unis, il croira m\u00eame d\u00e9couvrir un \u00e9l\u00e9ment socialiste <em>sui generis<\/em> dans l&rsquo;\u00e9difice social que se sont \u00e9rig\u00e9 les masses populaires d&rsquo;un pays o&ugrave; la production en grande s\u00e9rie joue un r\u00f4le si consid\u00e9rable. En effet, pense-t-il,<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; si 1&rsquo;on entend par socialisme non pas une famille de doctrines strictement d\u00e9limit\u00e9e, mais tout effort pour prendre de la soci\u00e9t\u00e9 une notion rationnelle et positive, et pour apporter \u00e0 son fonctionnement spontan\u00e9&#8230; un syst\u00e8me de r\u00e9gulation r\u00e9fl\u00e9chi, il y a dans toute cette th\u00e9orie de la <em>mass production<\/em> [am\u00e9ricaine] et du contr\u00f4le \u00e0 exercer sur elle une esp\u00e8ce de socialisme&#8230; Je vous laisse le soin de choisir pour ce socialisme \u00e0 la fois r\u00e9aliste, organique, &laquo; physiologique &raquo;, le nom qui convient le mieux. &raquo; (pp. 166-7)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette d\u00e9mocratie, ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, ce &laquo; socialisme qui cherche son nom &raquo;, Romains le consid\u00e8re au lendemain de la Lib\u00e9ration comme &laquo; la pointe du monde libre, l&rsquo;\u00e9peron de notre navire &raquo;. (33) Aussi, dans un \u00e2ge hant\u00e9 par le spectre d&rsquo;un holocauste nucl\u00e9aire, est-ce vers elle que doivent se porter nos regards, car c&rsquo;est l\u00e0 que les probl\u00e8mes qui pr\u00e9occupent le monde occidental se posent \u00e0 une \u00e9chelle gigantesque, et c&rsquo;est aussi l\u00e0 que s&rsquo;\u00e9laborent les solutions  :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Au total &mdash; \u00e9crit-il &mdash; les Etats-Unis se trouvent actuellement indiquer la direction, la cadence et fournir les r\u00e9sultats les plus saisissants du progr\u00e8s&#8230; Ces r\u00e9sultats, et ceux qu&rsquo;il pr\u00e9parent ou annoncent, ont d\u00e8s maintenant et auront de plus en plus une influence d\u00e9cisive sur notre vie, sur les formes de notre civilisation. Les questions, souvent angoissantes [de notre temps] ont l&rsquo;occasion de se poser devant leur conscience plus nettement, plus \u00e9loquemment qu&rsquo;en aucun autre lieu du monde. C&rsquo;est chez eux que la vie, qui sera la n\u00f4tre demain, se laisse le mieux entrevoir. &raquo; (pp. 21-2)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De m\u00eame, Romains tient \u00e0 rassurer ceux qui redoutent l&rsquo;Am\u00e9rique prosp\u00e8re et puissante des ann\u00e9es cinquante, et craignent qu&rsquo;elle n&rsquo;abuse de sa force et pratique une politique d&rsquo;agression :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; je crois [les Am\u00e9ricains] capables d&rsquo;erreurs, de fautes de calcul, comme nous autres &mdash; note-t-il. Mais les formes morbides, d\u00e9lirantes de l&rsquo;orgueil leur sont \u00e9trang\u00e8res. Aucun proph\u00e8te ne les persuadera de se lancer \u00e0 la conqu\u00eate du monde&#8230; D&rsquo;autant que la pens\u00e9e am\u00e9ricaine s&rsquo;ouvre, plus qu&rsquo;elle ne l&rsquo;a jamais fait, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que les sciences et les techniques de la mati\u00e8re sont incomp\u00e9tentes en ce qui regarde les choix supr\u00eames de la vie&#8230; jamais les conseils de la Sagesse&#8230; n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 attendus l\u00e0-bas avec autant de respect. &raquo; (34)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En d\u00e9pit de cette profession de foi si optimiste, et qui, faut-il le souligner, est en m\u00eame temps un d\u00e9saveu indirect de l&rsquo;euphorie machiniste de l&rsquo;unanimisme original, Romains se r\u00e9serve le droit de censurer s\u00e9v\u00e8rement les U.S.A. Ainsi, dans sa &laquo; Lettre aux Am\u00e9ricains &raquo;, publi\u00e9e dans l&rsquo;<em>Aurore<\/em> du 3 novembre 1956, lors de la crise de Suez, il reprochera am\u00e8rement aux Etats-Unis d&rsquo;avoir pris position contre la France et le Royaume-Uni. Toutefois, bient\u00f4t, ses sentiments d&rsquo;amiti\u00e9 reprendront le dessus :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Celui qui vous \u00e9crit est un vieil ami &mdash;  dira-t-il. Il a d\u00e9fendu votre cause en des circonstances o&ugrave; beaucoup de gens l&rsquo;estimaient vuln\u00e9rable. II a t\u00e2ch\u00e9 de faire comprendre vos attitudes quand elles heurtaient nos sentiments. II n&rsquo;y avait d&rsquo;ailleurs que peu de m\u00e9rite. A ses yeux la reconnaissance que nous vous devons efface bien des erreurs. Il est persuad\u00e9 que si notre civilisation d&rsquo;Occident a pu se maintenir jusqu&rsquo;ici contre les entreprises d&rsquo;un fanatisme d\u00e9lirant, c&rsquo;est principalement \u00e0 l&rsquo;abri de votre force. &raquo; (p. 1)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A partir de 1959, Romains critiquera avec non moins de rigueur la politique \u00e9trang\u00e8re de la Ve R\u00e9publique pour avoir cr\u00e9\u00e9 une crise de confiance entre les U.S.A. et la France : &laquo; Le diff\u00e9rend qui nous s\u00e9pare de l&rsquo;Am\u00e9rique&#8230; &mdash; \u00e9crit-il dans \u00ab\u00a0Une situation pr\u00e9occupante\u00a0\u00bb, paru dans l&rsquo;<em>Aurore<\/em> du 18 d\u00e9cembre 1959 &mdash; risque de s&rsquo;envenimer si un peu de sagesse et de gentillesse, non pas verbale, mais r\u00e9elle, n&rsquo;intervient, et d&rsquo;abord de notre part. &raquo; (p. 1)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le refroidissement des rapports franco-am\u00e9ricains le pr\u00e9occupa \u00e0 tel point qu&rsquo;en 1963 il revint encore \u00e0 la charge : dans une &laquo; Lettre \u00e0 un ami &raquo; parue dans l&rsquo;<em>Aurore<\/em> du 14 octobre 1963, il rappela \u00e0 ses lecteurs leur dette de gratitude envers un pays qui, &laquo; deux fois \u00e0 25 ans d&rsquo;intervalle [\u00e9tait intervenu] en notre faveur&#8230; sans marchander les sacrifices de sang et d&rsquo;argent&#8230; &raquo; Et Romains de conclure :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Qu&rsquo;ils aient commis tant\u00f4t des abus, tant\u00f4t des erreurs dans l&rsquo;exploitation de la victoire, c&rsquo;est certain. Mais qui, \u00e0 leur place, e&ucirc;t \u00e9t\u00e9 plus clairvoyant et plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 ? La France de Napol\u00e9on, victorieuse, avait su se rendre autrement insupportable. &raquo; (p. 1)<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">L&rsquo;individu<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi que nous venons de le voir, l&rsquo;image romainsienne de la ville, de la machine et du peuple am\u00e9ricains, interpr\u00e9t\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re du credo unanimiste, est presque uniform\u00e9ment positive et, au besoin, indulgente. Cependant, lorsque Romains am\u00e9ricaniste se tourne vers un autre th\u00e8me privil\u00e9gi\u00e9 de l&rsquo;unanimisme, l&rsquo;individu, il se produit chez lui un singulier changement d&rsquo;optique. Comme si, abandonn\u00e9 \u00e0 ses propres ressources spirituelles et \u00e9motives, il \u00e9tait priv\u00e9 des forces vives puis\u00e9es \u00e0 la source de son int\u00e9gration au groupe, l&rsquo;homme du Nouveau Monde, tel que le peint Romains, semble vivre &laquo; \u00e9pars et mal joint &raquo;, comme les paysans de la Laussonne dont parle Emmanuel dans <em>Cromedeyre-le-Vieil<\/em>. (35) Au lieu des foules joyeuses, anim\u00e9es, bruyantes, d&rsquo;une &laquo; g\u00e9n\u00e9reuse vulgarit\u00e9 &raquo;, Romains peint cette fois-ci des \u00eatres r\u00e9fractaires \u00e0 la fusion unanimiste des consciences, rong\u00e9s par l&rsquo;ennui et tortur\u00e9s par l&rsquo;angoisse qu&rsquo;engendre la &laquo; maladie de l&rsquo;espace &raquo;, incapables de s&rsquo;ouvrir \u00e0 leur prochain, de former des amiti\u00e9s durables, esclaves des vestiges du puritanisme, et victimes d&rsquo;une tendance \u00e0 l&rsquo;autocritique \u00e0 la fois cong\u00e9nitale et incurable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Romains explique le <em>morbus spatii<\/em> par l&rsquo;immensit\u00e9 et la monotonie des espaces am\u00e9ricains. Il en r\u00e9sulte, selon lui, une &laquo; tristesse &raquo;, un &laquo; accablement &raquo;, une &laquo; inqui\u00e9tude &raquo;, voire une &laquo; d\u00e9tresse &raquo; qui se refl\u00e8tent dans les yeux de l&rsquo;Am\u00e9ricain. Les \u00e9tendues hypertrophi\u00e9es du jeune continent donnent \u00e0 ses habitants un sentiment d&rsquo;instabilit\u00e9 et pr\u00eatent \u00e0 la vie am\u00e9ricaine un caract\u00e8re &laquo; nomadique &raquo;. De l\u00e0 &laquo; ces minutes de myst\u00e9rieux accablement qu&rsquo;on serait bien emp\u00each\u00e9 de d\u00e9finir, mais que le voyageur \u00e9prouve et que l&rsquo;habitant [des U.S.A.] \u00e9prouve s&ucirc;rement comme lui : son regard en t\u00e9moigne &raquo;. (36)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;int\u00e9r\u00eat que Romains portait au ph\u00e9nom\u00e8ne de la comp\u00e9n\u00e9tration de deux consciences individuelles pour former les combinaisons unanimistes que Cuisenier nomme &laquo; les formes inf\u00e9rieures de la vie unanime &raquo; (37), explique la curiosit\u00e9 avec laquelle il a examin\u00e9 les liens d&rsquo;amiti\u00e9 entre Am\u00e9ricains ou entre Am\u00e9ricains et \u00e9trangers, et, d&rsquo;une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, la possibilit\u00e9 m\u00eame de &laquo; communiquer &raquo; avec l&rsquo;<em>homo americanus<\/em>. Exploration plut\u00f4t d\u00e9cevante : \u00e0 son avis, aux Etats-Unis, l&rsquo;amiti\u00e9 au sens europ\u00e9en du terme, est lente \u00e0 venir, sinon rare : &laquo; Il est plus facile d&rsquo;aimer ce pays que de s&rsquo;y faire beaucoup d&rsquo;amis &raquo; &mdash; note-t-il dans <em>Salsette<\/em>. &laquo;  Certaines demandes du c&oelig;ur y restent longtemps sans r\u00e9ponse. Il vaut mieux en tenir compte d&rsquo;avance pour ne pas \u00eatre trop d\u00e9\u00e7u. &raquo; (p. 81) En effet, estime-t-il, l&rsquo;Am\u00e9ricain \u00e9prouve une certaine difficult\u00e9 \u00e0 livrer son moi intime \u00e0 un interlocuteur ; en cons\u00e9quence, il est le contraire d&rsquo;un brillant causeur (id\u00e9e qui est d&rsquo;ailleurs traditionnelle depuis le XVIIIe si\u00e8cle dans la litt\u00e9rature fran\u00e7aise am\u00e9ricaniste)  :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Souvent &mdash; remarque Romains dans <em>Visite<\/em> &mdash; les contacts individuels avec les gens m&rsquo;avaient \u00e9tonn\u00e9&#8230; Je n&rsquo;avais rien de formel \u00e0 leur reprocher&#8230; plut\u00f4t une absence de r\u00e9alit\u00e9 humaine. Leur pr\u00e9sence ne m&rsquo;\u00e9tait pas hostile, mais elle me donnait froid&#8230; J&rsquo;avais l&rsquo;impression que sous une enveloppe \u00e0 peu pr\u00e8s pareille \u00e0 la n\u00f4tre, beaucoup d&rsquo;entre eux recelaient une sorte de cavit\u00e9 glac\u00e9e ; donc il n&rsquo;y avait m\u00eame rien \u00e0 d\u00e9couvrir&#8230; Il me semblait plus difficile qu&rsquo;en tout autre pays de nouer une conversation, amorcer un \u00e9change. Je savais que tel homme que j&rsquo;avais devant moi \u00e9tait fort instruit, avait une valeur professionnelle \u00e9minente. Mais je sentais qu&rsquo;il n&rsquo;avait rien \u00e0 me dire, rien \u00e0 me demander, rien \u00e0 me &laquo; communiquer &raquo;. &raquo; (p. 17)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous poss\u00e9dons de Romains un autre texte o&ugrave;, quatorze ans plus tard, en 1950, dans l&rsquo;\u00e9dition parisienne de <em>Salsette<\/em>, il est revenu sur les m\u00eames sentiments, sans avoir essentiellement modifi\u00e9s ses premi\u00e8res impressions :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Il n&rsquo;est pas du tout absurde de penser &mdash; \u00e9crit-il &mdash; que dans ce que les Am\u00e9ricains ont apport\u00e9 du vieux monde&#8230; il se soit trouv\u00e9 un \u00e9l\u00e9ment fade et d\u00e9color\u00e9, un chromosome de vieille fille&#8230;, de b\u00e2illement et d&rsquo;ennui&#8230; Apr\u00e8s une soir\u00e9e &laquo; anim\u00e9e &raquo; d&rsquo;ici, je garde l&rsquo;impression que les gens ont jou\u00e9 l&rsquo;animation parce que cela faisait partie des obligations sociales li\u00e9es \u00e0 la circonstance, mais qu&rsquo;au fond d&rsquo;eux-m\u00eames ils restaient froids, peu int\u00e9ress\u00e9s les uns par les autres, sans rien d&rsquo;essentiel \u00e0 se communiquer, sans vrai besoin de s&rsquo;\u00e9pancher, ni aptitude \u00e0 le faire&#8230; &raquo; (pp. 270-71)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Autre imperfection am\u00e9ricaine relev\u00e9e par Romains : le puritanisme. Sans doute, aux yeux de certains am\u00e9ricanistes fran\u00e7ais, en particulier ceux \u00e9lev\u00e9s dans la foi protestante, le puritanisme am\u00e9ricain, pris au sens g\u00e9n\u00e9ral de rigorisme moral et d&rsquo;adh\u00e9sion stricte aux principes de la <em>Protestant work ethic<\/em>, est-il une vertu cardinale. Ainsi, Andr\u00e9 Siegfried estime qu&rsquo;&laquo; on ne saurait comprendre l&rsquo;Am\u00e9rique, m\u00eame celle du xxe si\u00e8cle, sans se r\u00e9f\u00e9rer&#8230; [au] puritanisme, source v\u00e9ritable de l&rsquo;&oelig;uvre magnifique accomplie par l&rsquo;\u00e9lite de ses pionniers &raquo;. (38) Julien Green, lui aussi, reprend la m\u00eame id\u00e9e en ces termes : &laquo; On ne comprend rien \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9ricain si l&rsquo;on ne se souvient pas que&#8230; c&rsquo;est le levain du puritanisme qui fait encore, quelquefois, lever la p\u00e2te &raquo;. (39) Jules Romains, au contraire, partageant en cela les vues d&rsquo;Andr\u00e9 Maurois (40) consid\u00e8re les survivances du puritanisme &mdash; dont la prohibition fut &laquo; le dernier sursaut exasp\u00e9r\u00e9 &raquo; &mdash; comme l&rsquo;un des points vuln\u00e9rables de l&rsquo;\u00e2me am\u00e9ricaine. En effet, explique-t-il, les pionniers du centre et de l&rsquo;ouest des Etats-Unis n&rsquo;avaient gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 &laquo; des hommes de tout repos &raquo;  : aventuriers, souvent m\u00eame voleurs et meurtriers, c&rsquo;\u00e9taient &raquo; des gens en rupture de ban &raquo; qui avaient fui l&rsquo;Europe et l&rsquo;est am\u00e9ricain \u00e0 cause de leurs &laquo; ant\u00e9c\u00e9dents peu pr\u00e9sentables &raquo;. Or, une fois \u00e9tablis sur leurs nouvelles terres, dans leur commerce et leur industrie, ces anciens hors-la-loi comprirent que le temps \u00e9tait venu de mettre fin \u00e0 l&rsquo;&laquo; \u00e2ge h\u00e9ro\u00efque &raquo; et d&rsquo;imposer \u00e0 leur communaut\u00e9 des lois sans indulgence et une &laquo; morale athl\u00e9tique&#8230; qui se propose des records et qui met son point d&rsquo;honneur \u00e0 les battre &raquo;. Seulement, c&rsquo;\u00e9tait trop pr\u00e9sumer de la nature humaine, et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 v\u00e9tilleuse des n\u00e9ophytes de la moralit\u00e9 devint, chez l&rsquo;Am\u00e9ricain moyen, la source de conflits int\u00e9rieurs qui, \u00e0 leur tour, engendrent un dangereux malaise et une &laquo; hypocrisie subtile et polymorphe &raquo;, cette &laquo; hypocrisie am\u00e9ricaine dont il serait vain de nier qu&rsquo;il y r\u00e9pond dans la r\u00e9alit\u00e9 quelque chose &raquo;. (41)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En plus des travers am\u00e9ricains que je viens de signaler, et que Romains a relev\u00e9s avec autant de compr\u00e9hension que d&rsquo;indulgence, il en est un auquel il s&rsquo;est attaqu\u00e9 avec une certaine aigreur et pas mal d&rsquo;ironie : le penchant &mdash; \u00e0 l&rsquo;en croire pathologique &mdash; \u00e0 l&rsquo;autocritique &laquo; masochiste &raquo;. S&rsquo;il a c\u00e9d\u00e9 cette fois-ci \u00e0 la mauvaise humeur, ce n&rsquo;est pas tant pour des raisons doctrinales que plut\u00f4t par amour-propre bless\u00e9, en ami dont l&rsquo;affection, offerte de bonne foi et avec g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, a \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9e avec ind\u00e9licatesse. L&rsquo;on se rappelle en effet que la premi\u00e8re \u00e9dition de <em>Salsette<\/em> qui, parue \u00e0 New York en 1942, exprimait selon Romains &laquo; une amiti\u00e9 profonde&#8230; et une camaraderie&#8230; pour l&rsquo;Am\u00e9rique &raquo; (42), avait \u00e9t\u00e9 re\u00e7ue avec peu de charit\u00e9 et beaucoup de sarcasme par plusieurs revues am\u00e9ricaines : ses critiques reprochaient \u00e0 l&rsquo;ouvrage sa pr\u00e9tendue superficialit\u00e9 et une tendance \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisation. Irrit\u00e9 par une telle m\u00e9prise sur les sentiments qui l&rsquo;animaient, Romains riposta dans les &laquo; Lettres de Salsette &raquo;, publi\u00e9es en 1950 dans l&rsquo;\u00e9dition parisienne  :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; Chez l&rsquo;Am\u00e9ricain d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, et surtout dans l&rsquo;intelligentsia, il y a du masochisme &mdash; d\u00e9clare Romains. Tout Am\u00e9ricain qui se targue d&rsquo;une culture, qui se pique de distinction&#8230; \u00e9prouve le besoin de s&rsquo;entendre dire que l&rsquo;Am\u00e9ricain moyen oscille entre l&rsquo;imb\u00e9cile infatu\u00e9 et la canaille puante, que la vie am\u00e9ricaine est un compos\u00e9 de banditisme, d&rsquo;alcoolisme, de fraude, de stupre et d&rsquo;hypocrisie. Fouett\u00e9 par ces verges, ravigot\u00e9 par ces crachats, il respire mieux. Mais si vous avez l&rsquo;imprudence de lui d\u00e9clarer qu&rsquo;il est en somme un brave gar\u00e7on, et qu&rsquo;on le voit rien qu&rsquo;\u00e0 sa t\u00eate, il sourit jaune et prend cela pour une injure mortelle. &raquo; (pp. 220-51)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tandis que d&rsquo;autres am\u00e9ricanistes fran\u00e7ais tels que Maurois et Maritain avaient cherch\u00e9 la cause du ph\u00e9nom\u00e8ne dans l&rsquo;h\u00e9ritage puritain, (43) Romains, sans placer le probl\u00e8me dans une perspective historique, se contente de l&rsquo;envisager sous l&rsquo;angle psychologique. A son avis, le d\u00e9sir &laquo; masochiste &raquo; des Am\u00e9ricains de se sentir fustig\u00e9s par l&rsquo;\u00e9tranger s&rsquo;explique essentiellement par leur complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;Europ\u00e9en (trait qui, d&rsquo;ailleurs, a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 relev\u00e9 par Jean Paul Sartre) (44) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; J &lsquo;ai &mdash; dit Romains &mdash; le sentiment qu&rsquo;une des grandes craintes de l&rsquo;Am\u00e9ricain est que tous ces pourris du vieux monde ne le prennent pas au s\u00e9rieux, le regardent comme un enfant, comme un &laquo; pas encore dessal\u00e9 &raquo;. Lui dire que sa vie d&rsquo;Am\u00e9ricain vous a fait une premi\u00e8re impression qui \u00e9tait plut\u00f4t gaie, parfois m\u00eame gentille, ce n&rsquo;est pas le prendre au s\u00e9rieux. L&rsquo;appeler ignoble fripouille ou ordure camoufl\u00e9e, c&rsquo;est le prendre au s\u00e9rieux &raquo; (pp. 250-55)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi donc, face \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique de son temps, Romains aura connu non seulement l&rsquo;exaltation, mais aussi parfois l&rsquo;agacement et le d\u00e9senchantement. Cependant, en d\u00e9pit de ces oscillations affectives, son image des U.S.A. demeura, comme je me suis efforc\u00e9 de le montrer, essentiellement positive, pleine de confiance en l&rsquo;avenir des Etats-Unis qui pourtant, au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es de la vie de Romains, traversaient une p\u00e9riode de profonds bouleversements socio-politiques, ponctu\u00e9e d&rsquo;\u00e9pisodes traumatiques tels que la lutte, parfois sanglante, pour l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 raciale et les droits civiques, les guerres de Cor\u00e9e et du Vi\u00eat-nam, le meurtre du pr\u00e9sident John Kennedy, de son fr\u00e8re, Robert Kennedy et du pasteur Martin Luther King. Il ne pouvait en \u00eatre autrement puisque, malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e9volution de sa pens\u00e9e, Romains ne s&rsquo;\u00e9tait jamais d\u00e9parti des articles de foi essentiels de l&rsquo;unanimisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Aussi Romains accepta-t-il l&rsquo;Am\u00e9rique tout enti\u00e8re, avec ses vertus cardinales et ses p\u00e9ch\u00e9s mortels, les phalanges de hauts guerriers et les hideurs hurlantes du vieux fer tonitruant, l&rsquo;agitation somnambulesque de la fourmili\u00e8re et la joyeuse bousculade des foules de Coney Island, aussi bien que le puritanisme, le masochisme, l&rsquo;hypocrisie, l&rsquo;accablement et la d\u00e9tresse de l&rsquo;individu. Car c&rsquo;est bien Romains qui parle quand, dans sa dixi\u00e8me et derni\u00e8re lettre, faisant le point de son aventure am\u00e9ricaine, un Salsette songeur conclut :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; En somme, j&rsquo;ai beaucoup r\u00eav\u00e9. Et comme mes r\u00eaves \u00e9taient port\u00e9s par une onde d&rsquo;optimisme, il en r\u00e9sultait quelque griserie&#8230; Je suis loin de pr\u00e9tendre que le monde qui serait la continuation, l&rsquo;\u00e9panouissement de celui dont nous avons ici [aux Etats-Unis] un premier \u00e9tat d\u00e9j\u00e0 fort travaill\u00e9, r\u00e9pondrait \u00e0 tous mes voeux.. Mais quand je pense \u00e0 d&rsquo;autres probabilit\u00e9s qui ne laisseraient \u00e0 un homme fait comme moi d&rsquo;autre issue que le suicide, je me sens une grande indulgence pour les d\u00e9fauts de la civilisation am\u00e9ricaine. Je me r\u00e9signe&rsquo; m\u00eame \u00e0 ses erreurs&#8230; Bref, qu&rsquo;on m&rsquo;apporte un contrat o&ugrave; l&rsquo;on me garantisse que, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de mon s\u00e9jour terrestre, je n&rsquo;aurai rien \u00e0 supporter de plus grave que le <em>way of life<\/em> pr\u00e9sent de l&rsquo;Am\u00e9rique, et je signe. &raquo; (pp. 336-37)<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">NOTES<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>1.) In Jules Romains, <em>Salsette d\u00e9couvre l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em>, <em>suivi de Lettres de Salsette<\/em> (Paris : Flammarion, 1950), p. 13.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>2.) In <em>Les r\u00e9fugi\u00e9s huguenots en Am\u00e9rique<\/em> (Paris : Soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;Edition &laquo; Les Belles-Lettres &raquo;, 1925), pp.viii-ix.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>3.) Dans son article du m\u00eame titre in <em>Revue de Paris<\/em>, vol. XL (15 avril 1933), pp. 721-52.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>4.) In <em>Sc\u00e8nes de la vie future<\/em> (Paris : Mercure de France, 1930), pp. 116, 216.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>5.) In <em>Les deux faces de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> (Monaco : Imprimerie de Monaco, 1930), p. 35.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>6.) In <em>Lettre aux Am\u00e9ricains<\/em> (Paris : Grasset, 1949), pp. 21, 29,74-5.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>7.) In <em>New York<\/em> (Paris : Flammarion, 1930), pp. 274, 267.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>8.) In <em>Amica America<\/em> (Paris : Grasset, 1938), p. II.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>9.) In <em>En Am\u00e9rique<\/em> (Paris : Flammarion, 1933), pp. 75-6.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>10.) In <em>R\u00e9flexions sur l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> (Paris : Fayard, 1958), pp. 199-200. 11 pp. 33-39.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>12.) <em>Jules Romains et les hommes de bonne volont\u00e9 (Jules Romains et l&rsquo;unanimisme<\/em>, III), (Paris, Flammarion, 1954), p. 160.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>13.) <em>Ai-je fait ce que j&rsquo;ai voulu ?<\/em> (Paris, Wesmael-Charlier, 1964), pp. 38-40, 47,49.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>14 .) <em>Pour l&rsquo;esprit et la libert\u00e9<\/em> (Paris : Gallimard ; 1937), p. 22.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>15.) <em>Comparutions<\/em> (New York, Editions de la Maison Fran\u00e7aise, 1944), pp. 131-3.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>15a.) Pour plus de d\u00e9tails sur les s\u00e9jours de Romains aux &Eacute;tats-Unis, v. Kornel Huvos, <em>Cinq mirages am\u00e9ricains : Les &Eacute;tats-Unis dans l&rsquo;&oelig;uvre de Georges Duhamel, Jules Romains, Andr\u00e9 Maurois, Jacques Maritain et Simone de Beauvoir<\/em>. Paris : M. Didier, 1972 (&Eacute;tudes de litt\u00e9rature \u00e9trang\u00e8re et compar\u00e9e, No. 68), pp. 103-110.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>16.) <em>Ai-je fait<\/em>, p. 41.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>17.) Jules Romains, <em>Probl\u00e8mes europ\u00e9ens<\/em> (Paris : Flammarion, 1933), p. 231.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>18.) <em>Ai-je fait<\/em>, p. 41.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>19.) <em>Quand le navire&#8230;<\/em> (Psych\u00e9, III) (Paris : Gallimard, 1929), pp. 59-60<\/p>\n<\/p>\n<p><p>20.) <em>L&rsquo;Homme blanc<\/em> (Paris : Flammarion, 1937), p. 97.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>21.) op. cit., p. 103.<\/p>\n<\/p>\n<p><p> 22.) <em>Le probl\u00e8me num\u00e9ro un<\/em> (Paris : Plon, 1947), pp. 138-150.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>23.) op. cit., p. 115.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>24.) <em>Salsette<\/em>, pp. 161-176.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>25.) Recueilli in <em>Le Colloque de novembre<\/em> (Paris : Flammarion, 1946). pp. 18-19.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>26.) <em>Visite aux Am\u00e9ricains<\/em> (Paris : Flammarion, 1936), pp. 16-17.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>27.) op. cit., p. 55.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>28.) <em>Visite<\/em>, p. 22.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>29.) ibid., pp. 38, 42, 44-45.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>30.) Andr\u00e9 Cuisenier, <em>Jules Romains et l&rsquo;unanimisme<\/em> (Paris : Flammarion, 1935), p. 18.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>31.) <em>Ai-je fait<\/em>, p. 38.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>32.) Visite, p. 61.<\/p>\n<\/p>\n<p><p> 33.) <em>Passagers de cette plan\u00e8te, o&ugrave; allons-nous ?<\/em> ( Paris : Grasset, 1955), p. 21.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>34.) ibid., p. 209.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>35.) Acte III, sc\u00e8ne unique<\/p>\n<\/p>\n<p><p>36.) <em>Visite<\/em>, pp. 88, 91-4.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>37.) ibid., p. 27.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>38.) Andr\u00e9 Siegfried, <em>Tableau des &Eacute;tats-Unis<\/em> (Paris : A. Colin, 1958), p 24.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>39.) Julien Green, <em>Journal<\/em>, 1943-1945 (Paris : Plon, 1949), p. 149.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>40.) op. cit. p. 72-4.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>41.) <em>Visite<\/em>, pp. 29-31, 169-70.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>42.) <em>Ai-je fait<\/em>, p. 169.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>43.) Maurois, op. cit., pp. 58-59, 112 ; Maritain, op. cit., pp. 38-39, 44. Pour plus de d\u00e9tails sur les probl\u00e8mes de l&rsquo;autocritique aux EtatsUnis, v. Kornel Huvos, &laquo; Regards fran\u00e7ais sur le \u00ab\u00a0masochisme\u00a0\u00bb autocritique de l&rsquo;intellectuel am\u00e9ricain, <em>The French-American Review<\/em>, Vol. 1, No. 1 (Hiver 1976), pp. 4-12.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>44.) In &laquo; Individualisme et conformisme au &Eacute;tats-Unis &raquo;, Situations III (Paris : Gallimard, 1949), p. 128.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Proam\u00e9ricain terminant dans l&rsquo;incertitude Sur Jules Romains, par Kornel Huvos &bull; L&rsquo;extrait est en fait une communication du professeur Kornel Huvos, au cours d&rsquo;un s\u00e9minaire, \u00e0 l&rsquo;&Eacute;cole Normale Sup\u00e9rieure, \u00e0 Paris , les 13 et 14 novembre 1985. Extrait d&rsquo;un volume publi\u00e9 par \u00ab\u00a0Les Cahiers Jules Romains\u00a0\u00bb, chez Flammarion : Jules Romains face aux historiens&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[11],"tags":[3120,3982,3256,3257],"class_list":["post-65593","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-extraits","tag-antiamericanisme","tag-maurois","tag-new","tag-york"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65593","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=65593"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65593\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=65593"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=65593"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=65593"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}