{"id":65651,"date":"2003-06-21T00:00:00","date_gmt":"2003-06-21T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/06\/21\/lantiamericanisme-de-aron-et-dandieu\/"},"modified":"2003-06-21T00:00:00","modified_gmt":"2003-06-21T00:00:00","slug":"lantiamericanisme-de-aron-et-dandieu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/06\/21\/lantiamericanisme-de-aron-et-dandieu\/","title":{"rendered":"L&rsquo;antiam\u00e9ricanisme de Aron et Dandieu"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:2em;\">L&rsquo;antiam\u00e9ricanisme de Aron et Dandieu<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>L&rsquo;extrait<\/strong> reprend un chapitre du livre <em>D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise<\/em> de Robert Aron et Arnaud Dandieu, &Eacute;ditions Rieder, Paris, 1931.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>Les auteurs<\/strong>, Robert Aron et Arnaud Dandieu, firent partie de ceux que Jean-Louis Loubet del Bayle nomma \u00ab\u00a0les non-conformistes des ann\u00e9es trente\u00a0\u00bb (voir <em>Les non-conformistes des ann\u00e9es 30<\/em>, au Seuil). Les deux auteurs travaill\u00e8rent ensemble \u00e0 partir de 1924-25 et jusqu&rsquo;en 1933, ann\u00e9e o&ugrave; mourut pr\u00e9matur\u00e9ment, de maladie, Arnaud Dandieu. Aron-Dandieu furent c\u00e9l\u00e8bres pour rechercher de la fa\u00e7on la plus vigoureuse et la plus enrichissante, une voie politique nouvelle qui ne fut pas asservie aux grands courants id\u00e9ologiques \u00e9tablis (capitalisme, socialisme, etc). La critique antiam\u00e9ricaine de Aron-Dandieu est l&rsquo;une des plus novatrices d&rsquo;une \u00e9poque (la p\u00e9riode 1919-34) reconnue comme la plus f\u00e9conde en mati\u00e8re de critique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme ; on la trouve r\u00e9sum\u00e9e dans ce chapitre et d\u00e9velopp\u00e9e dans <em>Le Cancer am\u00e9ricain<\/em> qui suivit de pr\u00e8s (Rieder, 1931).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>Les circonstances<\/strong> de ce texte, c&rsquo;est-\u00e0-dire du livre dont il est extrait, c&rsquo;est une d\u00e9marche de critique r\u00e9volutionnaire de Aron-Dandieu. A l&rsquo;\u00e9poque de la parution, en 1931, le mouvement lanc\u00e9 par Aron-Dandieu a pris le nom d&rsquo;Ordre Nouveau. Il critique aussi bien le rationalisme d\u00e9tourn\u00e9 qui aboutit dans le machinisme am\u00e9ricaniste, que le nationalisme qui est un d\u00e9voiement id\u00e9ologique et abstrait du patriotisme charnel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; <strong>La situation<\/strong> de cet extrait permet de fixer l&rsquo;extraordinaire intensit\u00e9 de la critique anti-am\u00e9ricaniste de cette \u00e9poque. Il s&rsquo;agit sans aucun doute de l&rsquo;\u00e9poque de la plus forte critique des USA, de la plus diverse et de la plus ambitieuse. Cette critique va compl\u00e8tement s&rsquo;effacer et s&rsquo;\u00e9tioler \u00e0 partir de 1934-36, quand les pressions fascistes vont orienter le d\u00e9bat politique vers la question de la position \u00e0 prendre en fonction de ce ph\u00e9nom\u00e8ne, tout cela jusqu&rsquo;\u00e0 la guerre, puis l&rsquo;alliance des d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes avec les USA qui ach\u00e8vera de r\u00e9duire ce courant critique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. A partir de l\u00e0, l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme deviendra id\u00e9ologique pour l&rsquo;essentiel (on est anti-am\u00e9ricain parce qu&rsquo;on est pro-sovi\u00e9tique, ou marxiste). Ce n&rsquo;est qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;on commence \u00e0 retrouver des courants de critique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme qui rejoignent en ampleur et en ambition ceux de la p\u00e9riode Aron-Dandieu.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\"><em>D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise<\/em>, &mdash; L&rsquo;Am\u00e9rique et la France<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Pour beaucoup c&rsquo;est la m\u00eame chose, quoique sur une \u00e9chelle de grandeur diff\u00e9rente. Les Etats-Unis et la France &mdash; deux nations \u00e9galement civilis\u00e9es ; la premi\u00e8re peut-\u00eatre mieux adapt\u00e9e que l&rsquo;autre \u00e0 la civilisation &laquo; moderne &raquo;, mais toutes deux poursuivant m\u00eames buts, ayant m\u00eame id\u00e9al de libert\u00e9 parlementaire et de rendement \u00e9conomique &mdash; \u00e9changeant, selon les circonstances, des aviateurs, des professeurs, de l&rsquo;acier, du champagne, du coton, des soldats, des \u00e9tudiants, des diplomates. Deux &laquo; grandes d\u00e9mocraties &raquo; faites pour s&rsquo;entendre, faites pour collaborer d&rsquo;un m\u00eame effort \u00e0 la paix du monde et \u00e0 l&rsquo;avenir de la civilisation. Aussi, pour tous les partisans du Redressement Fran\u00e7ais et de la politique de prosp\u00e9rit\u00e9, n&rsquo;y a-t-il entre France et Am\u00e9rique qu&rsquo;une diff\u00e9rence de quantit\u00e9, l&rsquo;esprit restant le m\u00eame, restant soumis d&rsquo;ailleurs, comme on dit, aux m\u00eames exigences mat\u00e9rielles et ext\u00e9rieures.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais pour ceux au contraire qui, voyant plus loin et plus profond que les formes anecdotiques d&rsquo;un \u00e9tat social scientifique et industriel, moins n\u00e9cessaire et moins durable sans doute qu&rsquo;on ne croit, cherchent \u00e0 d\u00e9finir quelle est historiquement et psychologiquement l&rsquo;essence des deux pays, les Etats-Unis et la France apparaissent comme les deux termes d&rsquo;un dilemme, entre lesquels il faut choisir parce qu&rsquo;ils sont inconciliables et fonci\u00e8rement hostiles l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sans doute l&rsquo;antinomie est-elle difficile \u00e0 r\u00e9aliser et parfois \u00e0 d\u00e9celer : d&rsquo;un bord de l&rsquo;Atlantique \u00e0 l&rsquo;autre, des \u00e9changes intellectuels et sentimentaux n&rsquo;ont cess\u00e9 de se produire depuis un si\u00e8cle et demi. Le ridicule officiel des &laquo; Lafayette, nous voil\u00e0, nous revoil\u00e0, c&rsquo;est encore nous &raquo;, ne doit pas nous faire oublier que des xvIIe et xVIIIe si\u00e8cles fran\u00e7ais au xxe si\u00e8cle am\u00e9ricain, il y a une filiation certaine, si ab\u00e2tardie qu&rsquo;elle puisse \u00eatre. Entre Descartes et Ford, entre la m\u00e9thode h\u00e9ro\u00efque du philosophe fran\u00e7ais et la m\u00e9thode standard de Detroit, il y a une parent\u00e9 plus importante et plus grave que des \u00e9changes de statues, de discours, et de corps exp\u00e9ditionnaires. De Descartes \u00e0 Ford &mdash; la formule peut sembler brutale ou simpliste. Pourtant, si l&rsquo;on veut en \u00e9tudier le d\u00e9tail, et en vider le contenu, on verra qu&rsquo;elle rend compte avec la complexit\u00e9 et la nettet\u00e9 n\u00e9cessaires des rapports profonds entre l&rsquo;Am\u00e9rique et la France, sinon telles qu&rsquo;elles apparaissent du moins telles qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 elles sont.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De Descartes \u00e0 Ford, cela veut dire : de l&rsquo;individu isol\u00e9 forgeant avec passion l&rsquo;outil rationnel de compr\u00e9hension et de conqu\u00eate, aux individus encasern\u00e9s, r\u00e9p\u00e9tant dans des usines rationalis\u00e9es les m\u00eames gestes machinaux d&rsquo;un labeur qui les d\u00e9passe. Cela veut dire que Descartes est \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;une \u00e9pop\u00e9e humaine dont nous voyons l&rsquo;aboutissement gigantesque mais d\u00e9grad\u00e9. Cela veut dire que l&rsquo;esprit de conqu\u00eate, la volont\u00e9 r\u00e9volutionnaire qui permit et l\u00e9gitima la naissance des r\u00e8gles m\u00e9thodiques, a compl\u00e8tement disparu chez ceux qui en font maintenant une application intensive et routini\u00e8re. Descartes a pr\u00e9par\u00e9 lui-m\u00eame cette d\u00e9gradation de son oeuvre, le jour o&ugrave;, formulant en r\u00e8gles abstraites et impersonnelles le r\u00e9sultat de ses angoisses et de ses efforts, il montra qu&rsquo;on pouvait en faire un outil, une m\u00e9thode, s\u00e9par\u00e9s de tout pouvoir d&rsquo;\u00e9motion et de toute facult\u00e9 cr\u00e9atrice. Cette g\u00e9niale &laquo; \u00e9conomie de pens\u00e9e &raquo; aurait d&ucirc; \u00eatre compens\u00e9e pour \u00eatre inoffensive, par une affirmation nouvelle de l&rsquo;essence affective de la cr\u00e9ation intellectuelle, &mdash; ce que Descartes ne fit pas, du moins express\u00e9ment. Ses successeurs ont achev\u00e9 cette trahison sentimentale le jour o&ugrave; ils appliqu\u00e8rent cette m\u00e9thode, d\u00e9sormais abstraite, aux domaines inhumains des sciences exp\u00e9rimentales, puis des sciences \u00e9conomiques. Enfin Descartes est descendu dans la rue avec l&rsquo;av\u00e8nement de l&rsquo;industrialisme et du taylorisme. Ainsi par un lent avilissement, la m\u00e9thode cart\u00e9sienne, perdant de plus en plus sa valeur individuelle et sa force r\u00e9volutionnaire, s\u00e9par\u00e9e de tout germe vivant, a pris un nom particulier. Elle s&rsquo;appelle Etats-Unis. Tant il est vrai que les conflits les plus profonds et les plus m\u00e9taphysiques doivent t\u00f4t ou tard s&rsquo;exprimer dans l&rsquo;imm\u00e9diat et le quotidien.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Am\u00e9rique, a-t-on coutume de dire, ce n&rsquo;est pas une nation, c&rsquo;est une maladie. A ce titre la nation fran\u00e7aise est une maladie du m\u00eame ordre, mais sans doute moins \u00e9volu\u00e9e. L&rsquo;Am\u00e9rique, c&rsquo;est la maladie rationaliste, isol\u00e9e et pr\u00e9par\u00e9e comme dans un bouillon de culture. C&rsquo;est le colonialisme europ\u00e9en qui finit par retomber sur l&rsquo;Europe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le colonialisme en effet &mdash; il ne semble pas que malgr\u00e9 toutes les col\u00e8res et les attaques qu&rsquo;il ait provoqu\u00e9es, l&rsquo;on ait encore montr\u00e9 \u00e0 quel point il est n\u00e9cessaire \u00e0 la civilisation moderne des banquiers, des chefs d&rsquo;industrie ou autres abstracteurs. Nous n&rsquo;entendons pas parler ici de cette n\u00e9cessit\u00e9, somme toute assez superficielle, qui pr\u00e9tend \u00e0 l\u00e9gitimer l&rsquo;existence des colonies par les d\u00e9bouch\u00e9s \u00e9conomiques, les r\u00e9serves de mati\u00e8res premi\u00e8res ou les possibilit\u00e9s de peuplement qu&rsquo;elles offrent aux &Eacute;tats europ\u00e9ens ou Yankee, mais d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 plus profonde, qui permet \u00e0 notre civilisation rationalis\u00e9e de trouver aux colonies un terrain d&rsquo;\u00e9lection, une sorte de table rase pour \u00e9difier ses constructions inhumaines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tandis que dans l&rsquo;Europe-m\u00e8re, les extravagances de la raison se trouvaient entrav\u00e9es par un individualisme instinctif, et limit\u00e9es autant par les constructions anciennes que par le d\u00e9sordre des pouss\u00e9es r\u00e9volutionnaires, dans les nouveaux mondes, toutes les r\u00e9sistances, bris\u00e9es par d\u00e9finition au moment de la conqu\u00eate militaire, \u00e9taient tenues pour nulles ou s\u00e9ditieuses. Et la raison, trouvant, dans ces espaces vierges, ou \u00e0 qui on refaisait par force une virginit\u00e9 propice, un champ d&rsquo;exp\u00e9rience plus parfait que les m\u00e9tropoles, s&rsquo;en donnait \u00e0 coeur joie sans craindre m\u00eame les interpellations parlementaires ou les r\u00e9sistances individuelles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au pays colonial, c&rsquo;est la raison qui donne l&rsquo;impulsion : les instincts suivent comme ils peuvent. La raison conf\u00e8re \u00e0 la race blanche une autorit\u00e9 <em>a priori<\/em> sur les autres, m\u00eame si la nature veut qu&rsquo;elle cr\u00e8ve l\u00e0 o&ugrave; jaunes, noirs, ou rouges prosp\u00e8rent naturellement. C&rsquo;est la raison qui conf\u00e8re \u00e0 l&rsquo;industrie, au commerce et au cr\u00e9dit, activit\u00e9s rationnelles et abstraites, une autorit\u00e9 <em>a priori<\/em> sur l&rsquo;agriculture (n\u00e9gation de la terre) ;c&rsquo;est la raison qui s&rsquo;appelle eug\u00e9nique, prohibition et censure, pour ne perp\u00e9tuer la vie et le plaisir qu&rsquo;en des cadres stricts, suivant un type standardis\u00e9 (n\u00e9gation de l&rsquo;amour) ; c&rsquo;est enfin la raison qui conf\u00e8re, ind\u00e9pendamment de tout sentiment proprement patriotique, une existence psychique \u00e0 une nation <em>totalement<\/em> abstraite, puisque le germe m\u00eame en est import\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e9tranger \u00e0 la structure intime du sol o&ugrave; il se d\u00e9veloppera, sans qu&rsquo;il se m\u00eale \u00e0 cette croissance aucun souvenir originaire. Terre et chair ne sont plus ici que mati\u00e8re \u00e0 exp\u00e9rience ; la production elle-m\u00eame au sens \u00e9conomique et social du mot n&rsquo;est plus qu&rsquo;une gigantesque exp\u00e9rience dont la consommation n&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9l\u00e9ment et non la cause finale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Triomphe du fabriqu\u00e9 et de l&rsquo;artificiel, tels sont ces cadres coloniaux impos\u00e9s par les patries-m\u00e8res \u00e0 leurs annexes d&rsquo;outre-oc\u00e9an. Civilisations factices, r\u00e9gimes d&rsquo;autorit\u00e9 dont ceux qui les premiers les instaur\u00e8rent aux xVIIe et xvIIIe si\u00e8cles, pensaient sans doute qu&rsquo;ils \u00e9taient assez bons pour les n\u00e8gres ou les peaux-rouges. Mais le burlesque ou le tragique de l&rsquo;affaire est que par un choc en retour inattendu &mdash; par l&rsquo;interm\u00e9diaire de ces possessions am\u00e9ricaines qui semblent n&rsquo;avoir conquis leur ind\u00e9pendance et obtenu l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie mondiale, que pour importer en Europe la civilisation coloniale, jadis objet d&rsquo;exportation de l&rsquo;Europe \u00e0 ses colonies &mdash; les nations europ\u00e9ennes sont \u00e0 leur tour soumises au m\u00eame m\u00e9canisme barbare d&rsquo;exploitation qu&rsquo;elles imposaient aux peuples non \u00e9volu\u00e9s. Et le colonialisme europ\u00e9en, retour d&rsquo;Am\u00e9rique, se rabat sur l&rsquo;Europe avec l&rsquo;orgueil gigantesque des planteurs parvenus et des colons nouveaux riches.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;est trouv\u00e9 en effet que par un concours de circonstances qui nous para&icirc;t aujourd&rsquo;hui aussi singulier que n\u00e9cessaire, la plus riche nation coloniale ait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment la premi\u00e8re \u00e0 se lib\u00e9rer de la tutelle europ\u00e9enne. Lib\u00e9ration d&rsquo;ailleurs plus apparente que r\u00e9elle, lib\u00e9ration purement politique, donc ext\u00e9rieure. Les Etats-Unis ne renonc\u00e8rent pas pour cela aux m\u00e9thodes coloniales ; mais ils devinrent en quelque sorte eux-m\u00eames leurs propres colons, ou les colons de leur pays. Ayant puis\u00e9 simplement dans sa lib\u00e9ration un \u00e9lan pseudo-r\u00e9volutionnaire, cette r\u00e9publique de colons d\u00e9veloppa jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame la civilisation rationnelle qu&rsquo;elle devait \u00e0 ses premiers ma&icirc;tres, mais dont elle crut se faire une sp\u00e9cialit\u00e9, et o&ugrave; elle crut trouver sa raison d&rsquo;\u00eatre. Un c\u00e9sarisme sans C\u00e9sar, une sorte de self-colonisation, enti\u00e8rement id\u00e9ologique, a pouss\u00e9 ses ramifications rigides \u00e0 travers tout un continent encore informe. Cette invasion de l&rsquo;abstrait, sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire, \u00e0 finalement connu de nos jours un tel succ\u00e8s qu&rsquo;elle a donn\u00e9 naissance \u00e0 la plus monstrueuse vague de confiance inconsciente et gr\u00e9gaire, c&rsquo;est-\u00e0-dire de cr\u00e9dit, que le monde ait vu. Ce cr\u00e9dit se r\u00e9pandit dans les deux Oc\u00e9ans, reflua sur l&rsquo;Europe \u00e9tonn\u00e9e et ne tarda pas d&rsquo;ailleurs, en crevant comme une bulle, \u00e0 soulever sur toutes les c\u00f4tes de l&rsquo;ancien monde la plus extraordinaire temp\u00eate ou crise que l&rsquo;on ait pu r\u00eaver. C&rsquo;est un fait \u00e9prouv\u00e9 que les affaires coloniales sont plus que d&rsquo;autres enclines \u00e0 la sp\u00e9culation. Il n&rsquo;y a pas de raison pour que les affaires am\u00e9ricaines \u00e9chappent \u00e0 cette loi, puisqu&rsquo;elles sont b\u00e2ties sur le type colonial et d&rsquo;autant plus dangereuses qu&rsquo;il s&rsquo;agit de colonies sans ce contrepoids pesant que constitue souvent la m\u00e9tropole.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Am\u00e9rique, colonie sans m\u00e9tropole, cela va de Descartes \u00e0 Ford. Plus exactement c&rsquo;est Descartes descendu dans la rue. Pour comprendre la port\u00e9e de cette aventure, la plus profonde et la plus significative de celles qui affectent actuellement l&rsquo;esprit humain, il faut reconstituer le chemin qu&rsquo;il a pris pour en arriver l\u00e0 et les \u00e9tapes par o&ugrave; il est pass\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour d\u00e9livrer, pour d\u00e9cha&icirc;ner la pens\u00e9e humaine, soumise \u00e0 l&rsquo;esclavage des diverses autorit\u00e9s scolastiques ou mystiques, Descartes avait d&ucirc; commencer par l&rsquo;enfermer <em>m\u00e9thodiquement<\/em> en elle-m\u00eame. R\u00e9duite ainsi \u00e0 elle-m\u00eame, soustraite \u00e0 toutes influences \u00e9trang\u00e8res, la pens\u00e9e cr\u00e9e avec la raison l&rsquo;instrument analytique qui nie le temps et d\u00e9compose l&rsquo;espace et permet \u00e0 l&rsquo;homme, en prenant son cerveau pour centre, de poursuivre avec ses propres moyens intellectuels une \u00e9pop\u00e9e math\u00e9matique, o&ugrave; nul facteur ext\u00e9rieur n&rsquo;intervient.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le moment critique de cette \u00e9pop\u00e9e rationnelle fut celui o&ugrave; l&rsquo;on constata que la m\u00e9thode cart\u00e9sienne \u00e9tait susceptible d&rsquo;applications pratiques, \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la connaissance proprement dite, et donnait en particulier la clef de toutes les \u00e9conomies de force gui sont \u00e0 la base de la puissance de l&rsquo;homme moderne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est-\u00e0-dire que, du plan math\u00e9matique, par une seconde \u00e9tape n\u00e9cessaire, la m\u00e9thode cart\u00e9sienne devait fatalement passer au plan exp\u00e9rimental. Au sens moderne du mot, exp\u00e9rimenter c&rsquo;est avant tout mesurer, c&rsquo;est-\u00e0-dire faire l&rsquo;op\u00e9ration la plus abstraite et la moins affective que le g\u00e9nie humain ait jamais invent\u00e9e. Tout en conservant certains cadres de pens\u00e9e et certaines r\u00e8gles, la m\u00e9thode rationnelle perd d\u00e9sormais toute valeur agressive : ce n&rsquo;est plus une arme de conqu\u00eate, mais tout au plus un moyen d&rsquo;exploitation ; toute valeur h\u00e9ro\u00efque lui fait d\u00e9faut: elle est r\u00e9duite \u00e0 n&rsquo;\u00eatre plus qu&rsquo;une routine et une technique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En effet l&rsquo;\u00e9conomie de pens\u00e9e que permet l&rsquo;invention cart\u00e9sienne, engendre au fur et \u00e0 mesure que l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne du point de d\u00e9part, le d\u00e9go&ucirc;t de l&rsquo;effort spirituel et l&rsquo;horreur de la r\u00e9volution, scientifique ou autre. Puisque tout se ram\u00e8ne \u00e0 une masse d&rsquo;observations exactement contr\u00f4l\u00e9es, on ne voit plus tr\u00e8s bien pourquoi tel individu les ferait mieux que tel autre. Puisque l&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 invent\u00e9 des instruments aux t\u00e9moignages plus subtils et plus r\u00e9guliers que les sens, qui trient parmi les qualit\u00e9s de l&rsquo;objet l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment quantitatif qu&rsquo;il s&rsquo;agit de mesurer, on ne voit pas pourquoi on n&rsquo;inventerait pas un jour ou l&rsquo;autre une machine \u00e0 faire des statistiques ; et dans la r\u00e9alit\u00e9 la plupart des administrations publiques et priv\u00e9es sont devenues, surtout aux Etats-Unis, une pr\u00e9figuration de cette machine. La religion du succ\u00e8s mesurable et de la production quantitative sortent insensiblement de la religion de l&rsquo;exp\u00e9rience ainsi comprise. Le but de la pens\u00e9e comme le but de la vie n&rsquo;est plus que de mesurer et de comparer des mesures. On entrevoit d\u00e9j\u00e0 le moment o&ugrave; les fonctions physiologiques et les fonctions psychologiques ne seront plus elles-m\u00eames que des m\u00e9thodes de mesure, afin de simplifier la t\u00e2che entreprise par les b\u00e9havioristes. Ainsi fait tache d&rsquo;huile l&rsquo;application des m\u00e9thodes exp\u00e9rimentales qui formellement peuvent revendiquer l&rsquo;h\u00e9ritage de Descartes, tout en trahissant son esprit et son attitude psychique d&rsquo;agression et de conqu\u00eate.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avant de conna&icirc;tre la civilisation am\u00e9ricaine, l&rsquo;humanit\u00e9 ignorait jusqu&rsquo;o&ugrave; pouvait aller le conformisme et l&rsquo;anti-individualisme. Parmi les forces d&rsquo;oppression collective, qui avaient d\u00e9j\u00e0 s\u00e9vi au cours des si\u00e8cles, certaines \u00e9taient plus manifestes, aucune n&rsquo;\u00e9tait aussi p\u00e9n\u00e9trante, g\u00e9n\u00e9rale et hypocrite. Le militarisme le plus rigoureux, le capitalisme f\u00e9roce d\u00e9crit par Marx au xIxe si\u00e8cle \u00e9taient des tyrannies ouvertes et franchement hostiles, des moyens externes de contrainte du rationnel sur le vivant. L&rsquo;imp\u00e9rialisme napol\u00e9onien, avec les charniers de ses champs de batailles et sa discipline avilissante avait des indices frappants, qui ne pouvaient tromper personne, de m\u00eame que la prostitution et la mis\u00e8re d\u00e9shonoraient ouvertement la tyrannie des grands patrons de 1860. Rien de semblable dans le nouvel imp\u00e9rialisme \u00e9conomique o&ugrave; l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie des chefs d&rsquo;industrie, acceptant toutes les formes d\u00e9mocratiques, tol\u00e9rant m\u00eame les organisations syndicales, ne s&rsquo;impose plus en g\u00e9n\u00e9ral par l&rsquo;autorit\u00e9 ou par la force, mais prend ce moyen de conqu\u00eate plus hypocrite et moins dangereux pour le patron qui a nom la suggestion. L&rsquo;Etat cache ses aspects les plus cruels sous le masque d&rsquo;organismes priv\u00e9s, &laquo; spontan\u00e9ment &raquo; surgis du milieu social. De m\u00eame la <em>religion du succ\u00e8s<\/em>, le culte de ce que l&rsquo;on nomme la r\u00e9ussite et qui n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 que la substitution de satisfactions ext\u00e9rieures et st\u00e9riles \u00e0 l&rsquo;\u00e9panouissement f\u00e9cond des tendances essentielles permet de bannir toute inqui\u00e9tude de l&rsquo;esprit et toute r\u00e9volte du corps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette <em>religion du succ\u00e8s<\/em> s&rsquo;enseigne d\u00e8s l&rsquo;enfance. Devant elle, l&rsquo;autre religion, la vieille, s&rsquo;efface discr\u00e8tement et en souriant. R\u00e9duite \u00e0 une esp\u00e8ce de conte de f\u00e9e qu&rsquo;on relit aux heures tristes de la vie, elle para&icirc;t encore trop affective, trop individuelle et pour tout dire trop irrationnelle, pour qu&rsquo;on puisse s\u00e9rieusement appuyer sur elle le mythe de la production.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Celui-ci, exigeant une soumission plus profonde, commencera son action doucereuse mais implacable, bien avant l&rsquo;\u00e2ge du cat\u00e9chisme. Il pr\u00e9tend transformer l&rsquo;\u00e9cole en paradis des enfants, un paradis symbolique ou annonciateur de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re, un paradis conformiste et disciplin\u00e9, cela va sans dire, que l&rsquo;Am\u00e9ricain ou m\u00eame l&rsquo;Am\u00e9ricaine regrettera toute sa vie et qu&rsquo;il s&rsquo;efforcera toujours de retrouver \u00e0 son club ou ailleurs. Le Christ, que l&rsquo;on invoque en cette occurrence comme pour baptiser les navires de guerre ou les usines, n&rsquo;a-t-il pas dit qu&rsquo;il faut \u00eatre semblable aux petits enfants ? M. Hoover a ajout\u00e9 dans un de ses discours que le plus grand malheur du monde est que les petits enfants grandissent. Entendons-nous toutefois. II est permis de s&rsquo;attendrir sur la gr\u00e2ce ou sur la puret\u00e9 de l&rsquo;enfance ; mais, avant tout, l&rsquo;enfant est bon en ceci que, moins encore que la femme ou la foule, il r\u00e9siste \u00e0 la suggestion mati\u00e8re vierge, il est accessible \u00e0 toute emprise ext\u00e9rieure, docile \u00e0 toute autorit\u00e9. Quelle sera donc la forme de la suggestion qui lui sera impos\u00e9e ? Ce sera \u00e9videmment celle de la science, ou du moins de la science exp\u00e9rimentale comprise comme nous venons de le voir. Pour lui inspirer, sans discussion possible, l&rsquo;ob\u00e9issance n\u00e9cessaire \u00e0 cette discipline, on soumettra l&rsquo;enfant \u00e0 des observations ou mesures, qui sous pr\u00e9texte de d\u00e9gager et pr\u00e9ciser ses facult\u00e9s, voudront en r\u00e9alit\u00e9 les utiliser ou s&rsquo;il y a lieu, les neutraliser. Quoi de plus exact, mais aussi de moins <em>personnel<\/em> que l&rsquo;\u00e9ducation exp\u00e9rimentale ainsi con\u00e7ue ? Les compositions et examens seront remplac\u00e9s autant que possible par des &laquo; tests &raquo; c&rsquo;est-\u00e0-dire des \u00e9preuves standardis\u00e9es dict\u00e9es par la science impersonnelle. Ainsi l&rsquo;intelligence sera mesur\u00e9e par rapport \u00e0 un certain nombre de caract\u00e8res pr\u00e9cis pos\u00e9s arbitrairement comme normaux. Ainsi s&rsquo;effaceront les diff\u00e9rences qualitatives du temp\u00e9rament et du sexe des \u00e9l\u00e8ves et des ma&icirc;tres. Soumise comme les autres fonctions sociales \u00e0 la fabrication en s\u00e9rie, l&rsquo;\u00e9ducation ne conna&icirc;tra d&rsquo;ailleurs d&rsquo;autre ma&icirc;tre que l&rsquo;exp\u00e9rience ; quelques contre-ma&icirc;tres dociles et sans initiative suffiront \u00e0 &laquo; former les intelligences &raquo; et la self discipline r\u00e8gnera, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;exercice pratique de la police et de la d\u00e9lation. On obtiendra ainsi un milieu parfaitement &laquo; social &raquo;, o&ugrave; l&rsquo;on aura tenu compte d&rsquo;une mani\u00e8re aussi exacte, aussi math\u00e9matique que possible, des dons et des tendances de chacun des enfants, en sorte qu&rsquo;il n&rsquo;y aura plus place pour la moindre r\u00e9volte ni la moindre agressivit\u00e9. Conformisme effrayant institu\u00e9 <em>ab ovo<\/em>. L&rsquo;enfant dans sa nursery-biblioth\u00e8que-universit\u00e9 sera comme dans le sein de sa m\u00e8re, sans contact avec &laquo; l&rsquo;autre &raquo; qui puisse \u00e9veiller sa vie r\u00e9elle. A cette diff\u00e9rence pr\u00e8s pourtant, c&rsquo;est qu&rsquo;un jour l&rsquo;enfant sort du sein maternel qui l&rsquo;a nourri pour devenir un individu, tandis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9cole am\u00e9ricaine succ\u00e8de l&rsquo;universit\u00e9, l&rsquo;usine, la banque ou l&rsquo;administration et que c&rsquo;est toujours la m\u00eame chose,sans amour,sans contact et sans r\u00e9volte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Descartes est descendu dans la rue : comme tel il est justiciable de la police et de l&rsquo;organisation sociale. C&rsquo;est le prolongement d&rsquo;un cart\u00e9sianisme ossifi\u00e9 et ch\u00e2tr\u00e9 qui se cache derri\u00e8re les applications monstrueuses des principes de Binet et des behavioristes. Par eux les enfants sont en effet r\u00e9duits, comme nous venons de le voir, \u00e0 une activit\u00e9 aussi automatique et contr\u00f4lable que possible, sous le signe de la bienveillance et d&rsquo;une apparente libert\u00e9. Cette formation de l&rsquo;enfance, sorte de pr\u00e9paration militaire civile ou de s\u00e9minarisme la\u00efc, est aussi n\u00e9cessaire que les institutions proprement philanthropiques, le service social et l&rsquo;organisation des loisirs, pour faire accepter \u00e0 l&rsquo;homme et \u00e0 la femme les rigueurs insupportables du travail \u00e0 haut rendement et \u00e0 haut salaire, tel que l&rsquo;ont organis\u00e9 les Taylors et les Fords. En disciplinant et normalisant les facult\u00e9s des citoyens en herbe ou des futurs ouvriers, l&rsquo;\u00e9cole am\u00e9ricaine les pr\u00e9pare \u00e0 l&rsquo;esclavage le plus pr\u00e9cis et le plus implacable que l&rsquo;on ait encore observ\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Organisation scientifique du travail a en effet pour premier objet de &laquo; remplacer brusquement toutes les observations au pouce et \u00e0 1&rsquo;&oelig;il&#8230; par des mesures exp\u00e9rimentales pr\u00e9cises &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;ensuit deux cons\u00e9quences aussi despotiques l&rsquo;une que l&rsquo;autre. La premi\u00e8re est que le travail doit \u00eatre r\u00e9parti suivant un ordre que l&rsquo;ouvrier n&rsquo;a pas plus \u00e0 conna&icirc;tre que ne le fait la machine ; le travail n&rsquo;a donc plus \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;individu d&rsquo;autre but que le salaire et d&rsquo;autres caract\u00e8res que des caract\u00e8res abstraits, si rigoureusement manuel qu&rsquo;il soit d&rsquo;ailleurs. Remarquons aussi que l&rsquo;ordre dans lequel Ford rythme et recompose par l&rsquo;effet de la cha&icirc;ne le travail analys\u00e9 par Taylor demeure absolument inhumain ; l&rsquo;individu d\u00e9pend du rythme de la cha&icirc;ne et du groupe artificiel cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;organisation. Il perd toute personnalit\u00e9 et tout go&ucirc;t propre au travail.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La seconde cons\u00e9quence, qui ne fait d&rsquo;ailleurs que renforcer la premi\u00e8re, est que dans ce travail ainsi organis\u00e9, l&rsquo;homme se trouve dans le prolongement de la machine qu&rsquo;il ne fait en somme que suppl\u00e9er. Il devient non seulement un serviteur, mais un \u00e9l\u00e8ve de la machine. Il ne faut du reste jamais oublier, quand on parle du machinisme, que le contr\u00f4le au chronom\u00e8tre et le service de renseignements qui font de toute entreprise industrielle moderne un vaste bureau de police, sont, tout comme la publicit\u00e9 et la production en s\u00e9rie, de simples organes et les expressions n\u00e9cessaires de la religion exp\u00e9rimentale. Le monstre inhumain est n\u00e9 de l&rsquo;homme: son objet primitif \u00e9tait de le servir ; si les r\u00f4les sont renvers\u00e9s, c&rsquo;est donc \u00e0 l&rsquo;homme qu&rsquo;il faut s&rsquo;en prendre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En descendant dans la rue, Descartes, repr\u00e9sent\u00e9 par ses successeurs, n&rsquo;avait sans doute que de bonnes intentions. Ayant trouv\u00e9 la formule essentielle de l&rsquo;\u00e9conomie de pens\u00e9e, il pr\u00e9tendait en faire le plus large emploi possible. Nul doute, qu&rsquo;ainsi con\u00e7u, le g\u00e9nie cart\u00e9sien n&rsquo;ait raison ; nul doute non plus que le g\u00e9nie fran\u00e7ais n&rsquo;ait pour r\u00f4le de rendre \u00e0 la formule cart\u00e9sienne son originale et v\u00e9ritable signification que lui ont fait perdre ses continuateurs actuels. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;\u00eatre aveugl\u00e9ment anti-rationaliste : il s&rsquo;agit simplement de lutter contre la raison appliqu\u00e9e, qui perd aujourd&rsquo;hui tout souvenir de son origine affective, et surtout tout sens de son utilit\u00e9 propre. Soumettre l&rsquo;homme \u00e0 la discipline industrielle sans qu&rsquo;il en sorte pour l&rsquo;humanit\u00e9 un avantage r\u00e9el, c&rsquo;est-\u00e0-dire psychologique, et une lib\u00e9ration des instincts et des facult\u00e9s essentielles, est un leurre, ou une canaillerie. On dira que d&rsquo;autres b\u00e9n\u00e9ficient de ces sacrifices impos\u00e9s \u00e0 l&rsquo;individu humain ; on invoquera des entit\u00e9s telles que la production, le rendement, la mise en valeur, la prosp\u00e9rit\u00e9. Mais peu importent ces mythes aussi abstraits et irr\u00e9els que les dieux cruels et sanguinaires des civilisations anciennes. Une seule chose pourrait l\u00e9gitimer les sacrifices demand\u00e9s \u00e0 l&rsquo;individu ; et ce serait le b\u00e9n\u00e9fice r\u00e9el que l&rsquo;individu m\u00eame pourrait en tirer, sous forme de repos et de jouissance. Or, pris dans le m\u00e9canisme des cit\u00e9s, des usines et des administrations modernes, l&rsquo;homme est semblable \u00e0 un joueur qui ne pourrait jamais ramasser le gain de ses parties, et qu&rsquo;une force ext\u00e9rieure \u00e0 lui collerait au tapis vert, sans lui permettre de jamais sortir pour \u00e9changer l&rsquo;argent gagn\u00e9 contre des fruits, de la joie, ou des fleurs. &laquo; Prosperity without profit &raquo;, telle est la formule que les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames ont trouv\u00e9e pour caract\u00e9riser ce r\u00e8gne du v\u00e9ritable malthusianisme psychique : richesse \u00e0 fonds perdus, \u00e0 int\u00e9r\u00eats perdus aussi, pour celui-l\u00e0 qui s&rsquo;y sacrifie. La force et la pens\u00e9e \u00e9conomis\u00e9es ne sont jamais r\u00e9alis\u00e9es, du moins jamais <em>r\u00e9alis\u00e9es<\/em> pour l&rsquo;homme. On assiste \u00e0 ce paradoxe \u00e9trange que plus le confort et les moyens industriels de l&rsquo;humanit\u00e9 s&rsquo;accroissent, plus le bien-\u00eatre diminue. Le joueur reste devant le tapis vert, st\u00e9rilisant par la passion n\u00e9vrotique qui l&rsquo;attache au m\u00e9canisme abstrait du jeu, le tas d&rsquo;or qui s&rsquo;accumule devant lui. Bien plus, loin de se lever de table plus riche et par cons\u00e9quent plus libre, plus profond\u00e9ment lui-m\u00eame, notre joueur moderne va rester aussi d\u00e9pendant des cha&icirc;nes physiques et sociales qu&rsquo;auparavant : mais au fur et \u00e0 mesure qu&rsquo;il jouera, il perdra un peu plus de son autonomie, et sa volont\u00e9 de puissance deviendra de plus en plus automatique et st\u00e9rile ; son univers affectif resserr\u00e9 par la plus atroce et la plus avilissante des angoisses s&rsquo;amincira, s&rsquo;abstraira jusqu&rsquo;\u00e0 se confondre avec la surface num\u00e9rot\u00e9e sur laquelle le croupier lance la boule.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans la soci\u00e9t\u00e9 du type am\u00e9ricain, tout le monde, non seulement doit ressembler, mais ressemble effectivement \u00e0 ce joueur abstrait ; non seulement l&rsquo;homme, mais la femme, non seulement l&rsquo;ouvrier mais surtout le patron. L&rsquo;enseignement rationaliste de la division du travail semble avoir pour objet de permettre \u00e0 l&rsquo;homme de satisfaire plus ais\u00e9ment ses besoins. Dans la pratique, nous nous apercevons qu&rsquo;il en va tout autrement. La puissance m\u00eame des chefs d&rsquo;entreprise est aussi illusoire et factice que celle des chefs d&rsquo;arm\u00e9e dont ils sont les successeurs, comme l&rsquo;usine succ\u00e8de \u00e0 la caserne et aux camps. Quoique b\u00e9n\u00e9ficiant eux aussi de toutes les marques ext\u00e9rieures de respect et des hochets de la toute-puissance, ils sont encore plus que les militaires soumis \u00e0 des m\u00e9canismes qui les briment. Les grands capitaines d&rsquo;industrie pr\u00e9tendent \u00eatre de la lign\u00e9e des C\u00e9sars. Malheureusement ce sont des C\u00e9sars sans Rubicon ; gal\u00e9riens volontaires, ils sont le premier rouage de leurs machines, et non sans doute le plus important. Les lois \u00e9conomiques garde-chiournes de la soci\u00e9t\u00e9 industrialiste p\u00e8sent de tout leur poids sur leurs \u00e9paules. Cette puissance dont ils sont si fiers ne leur sert qu&rsquo;\u00e0 maintenir p\u00e9niblement et au prix de leur libert\u00e9 un \u00e9quilibre toujours vacillant. Cette puissance, faite en effet de capital ou de cr\u00e9dit, n&rsquo;adh\u00e8re pas \u00e0 leur personnalit\u00e9. Si elle \u00e9crase les prol\u00e9taires, c&rsquo;est de plus en plus en pure perte, puisque l&rsquo;individu patron, comme l&rsquo;individu employ\u00e9, ou ouvrier, est de plus en plus esclave d&rsquo;un rythme arbitraire de production impos\u00e9 par cette combinaison du besoin physiologique et de l&rsquo;instinct de puissance que la Soci\u00e9t\u00e9 moderne r\u00e9ussit ainsi \u00e0 st\u00e9riliser l&rsquo;un par l&rsquo;autre. Ni la satisfaction du besoin n&rsquo;est libre, ni le sentiment de puissance n&rsquo;est cr\u00e9ateur. Chef-d&rsquo;oeuvre de la raison et de la rationalisation, cette combinaison des deux sentiments s&rsquo;exprime par ce qu&rsquo;on doit appeler : <em>le mythe de la production<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Si l&rsquo;on produit pour produire et non pour satisfaire, de m\u00eame on consomme pour consommer et non pour jouir. Aux mythes de la production, la suggestion pragmatique, qui trouve dans les m\u00e9thodes modernes de publicit\u00e9 un puissant moyen d&rsquo;action, fait correspondre un <em>mythe de la consommation<\/em>. Ainsi prennent naissance les <em>pseudo-besoins<\/em>, supr\u00eame expression de la magie rationaliste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans cette course vertigineuse o&ugrave; l&rsquo;abstrait, sous sa forme rationnelle, poursuit le concret pour le st\u00e9riliser, un moment est venu o&ugrave; les constructions th\u00e9oriques, servies par le d\u00e9veloppement des sciences techniques et p\u00e9dagogiques, ont fini par se mat\u00e9rialiser et par p\u00e9n\u00e9trer de plain-pied dans ce que la vie humaine a de plus quotidien et de plus tangible. Il en r\u00e9sulte un monde nouveau, dont la ville am\u00e9ricaine est la cellule originelle et l&rsquo;exemple le plus voyant. Il n&rsquo;y a pas tr\u00e8s longtemps un philosophe optimiste incitait ses lecteurs \u00e0 consid\u00e9rer les grandes villes modernes : &laquo; On n&rsquo;y fait pas un pas, \u00e9crivait-il, sans marcher sur de l&rsquo;art humain, on n&rsquo;y per\u00e7oit pas un son, on n&rsquo;y re\u00e7oit pas une impression visuelle qui ne soient des images o&ugrave; l&rsquo;intelligence humaine a mis son empreinte. Une grande ville moderne est tout enti\u00e8re, jusque dans ses plus infimes d\u00e9tails, de l&rsquo;entendement actif, pragmatique, condens\u00e9 et cristallis\u00e9 dans les objets mat\u00e9riels, mais cet entendement, c&rsquo;est de l&rsquo;intelligence technique &raquo;. En un mot, c&rsquo;est l&rsquo;homme qui s&rsquo;est priv\u00e9 des possibilit\u00e9s d&rsquo;\u00e9vasion que lui offrait nagu\u00e8re le monde et qui a ferm\u00e9 sur lui la porte de sa prison rationnelle. En effet comme le dit si bien &mdash; sans le savoir &mdash;le philosophe pragmatiste, la ville moderne n&rsquo;est strictement rien d&rsquo;autre que les cadres rationnels, extravas\u00e9s hors la conscience humaine, devenus opaques, r\u00e9sistants et oppressifs. Dans la grande ville, la mati\u00e8re est devenue enti\u00e8rement id\u00e9ologique et rationalis\u00e9e : tout y est <em>inhumain<\/em>, et la seule chose que notre savant y voit encore <em>d&rsquo;humain<\/em>, c&rsquo;est la loi abstraite, invent\u00e9e certes par l&rsquo;homme, mais malheureusement d\u00e9tach\u00e9e de lui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les villes am\u00e9ricaines, surgies depuis soixante ans ont perdu les caract\u00e8res d\u00e9j\u00e0 odieux, mais plus spontan\u00e9s et concrets, des anciennes villes d&rsquo;Europe. Non seulement elles sont industrielles, mais elles apparaissent comme tomb\u00e9es du ciel et non point n\u00e9es de la terre comme un fruit, sec ou hideux peut-\u00eatre, mais du moins production du sol, ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9ographique n\u00e9cessaire. On retrouve l\u00e0 le caract\u00e8re colonial de cet empire ; tout y est g\u00e9om\u00e9trique et rationnel avec la tendance au gigantisme de tout \u00eatre st\u00e9rile. Non seulement tout est fait pour l&rsquo;usine ou pour l&rsquo;industrie qui justifient cet a\u00e9rolithe, mais les habitants qui y vivent y sont en perp\u00e9tuel mouvement, comme si, le contact de la terre, m\u00eame recouverte d&rsquo;asphalte \u00e9tait insupportable \u00e0 leurs pieds. Ce n&rsquo;est pas par hasard que les moyens de transport automobiles sont devenus la premi\u00e8re industrie des Etats-Unis, car l\u00e0 o&ugrave; la production n&rsquo;a pour objet qu&rsquo;elle-m\u00eame, la circulation qui n&rsquo;est qu&rsquo;un rapport n&rsquo;a plus d&rsquo;objet du tout. Un monstrueux agr\u00e9gat de &laquo; rapports sans supports &raquo; : la formule meyersonienne donne de la ville am\u00e9ricaine la meilleure d\u00e9finition ; aussi bien cette ville est-elle le plus effrayant t\u00e9moin du d\u00e9lire positiviste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ayant conquis, organis\u00e9 et st\u00e9rilis\u00e9 l&rsquo;espace gr\u00e2ce \u00e0 cette architecture des ing\u00e9nieurs qui va de la machine-outil jusqu&rsquo;\u00e0 la machine \u00e0 habiter, la raison a commenc\u00e9 de conqu\u00e9rir et de rationaliser le temps avec ce formidable instrument de cr\u00e9dit qu&rsquo;est la concentration bancaire, \u00e0 laquelle se rattachent la concentration de la presse et la concentration de la publicit\u00e9. Dans ce temps ainsi colonis\u00e9 par la g\u00e9n\u00e9ralisation de l&rsquo;usage du ch\u00e8que, de la vente \u00e0 cr\u00e9dit et autres inventions abstraites, de m\u00eame que dans l&rsquo;espace urbanis\u00e9, tout le syst\u00e8me am\u00e9ricain tend \u00e0 \u00e9touffer sous le flot d&rsquo;une suggestion incessante (publicit\u00e9, presse, instruction) les possibilit\u00e9s de non-conformisme individuel. L&rsquo;Urbanisme, despote doucereux, digne de la Philanthropie, sa m\u00e8re, \u00e9tend en outre autour du noyau central urbain ses rampantes tentacules.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vous vous plaignez de manquer d&rsquo;air ? On mettra donc des jardins dans la ville, on y englobera des champs et des pr\u00e9s pour les prot\u00e9ger, comme dans les forteresses du Moyen Age. Puisque la ville r\u00e9duit la campagne \u00e0 la mis\u00e8re, l&rsquo;urbanisme sauvera la campagne en l&rsquo;englobant dans la ville. Ainsi tout le monde sera heureux, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;accord avec son milieu, et le visage de la terre ne pourra plus nulle part \u00eatre aim\u00e9 pour lui-m\u00eame, mais seulement pour l&rsquo;amour de la production rationnelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire de l&rsquo;humanit\u00e9 r\u00e9duite \u00e0 un squelette.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est dans la cit\u00e9 moderne qu&rsquo;on touche le mieux du doigt le mensonge du lib\u00e9ralisme \u00e9conomique et de l&rsquo;\u00e9mancipation par le bien-\u00eatre. Non seulement le citoyen de la grande ville est uniformis\u00e9 par la puissance des appareils de publicit\u00e9 qui le suivent dans chacun de ses gestes et \u00e9nervent ainsi ses d\u00e9sirs en les excitant brutalement, en m\u00eame temps qu&rsquo;ils les rationalisent ; mais par un renversement sans pr\u00e9c\u00e9dent des valeurs, la consommation, qui constitue le trait d&rsquo;union naturel entre la vie affective et la vie \u00e9conomique, est subordonn\u00e9e \u00e0 la production qui, elle, est strictement \u00e9conomique et rationnelle. Ainsi, par une oppression extraordinaire, la vie affective qui veut rester autonome est refoul\u00e9e par la supr\u00e9matie de l&rsquo;\u00e9conomique hors du domaine social et consid\u00e9r\u00e9e comme une honte et une faiblesse &mdash; \u00e0 moins que tombant de Charybde en Scylla, elle ne se livre \u00e0 un de ces mysticismes \u00e0 bon march\u00e9, qui fourmillent sur le march\u00e9 am\u00e9ricain comme autant d&rsquo;\u00e9chappatoires pu\u00e9riles ou de d\u00e9rivatifs \u00e0 la tyrannie rationnelle. Ainsi par cet asservissement total des sentiments et des besoins, le r\u00e8gne de l&rsquo;\u00e9conomique g\u00e9n\u00e9ralise l&rsquo;avilissement r\u00e9serv\u00e9 jusque-l\u00e0 aux victimes de la prostitution.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En effet, la v\u00e9nalit\u00e9 de la chair n&rsquo;aurait par elle-m\u00eame pas grande gravit\u00e9, si elle n&rsquo;\u00e9liminait la libert\u00e9 sentimentale et ne r\u00e9duisait l&rsquo;objet du d\u00e9sir \u00e0 une valeur \u00e9conomique &mdash; deux caract\u00e8res qui se retrouvent \u00e0 une place fondamentale dans le syst\u00e8me industrialiste. La v\u00e9ritable monstruosit\u00e9 de la prostitution consiste \u00e0 rendre mesurable le tr\u00e9sor de la chair ; ce faisant, elle favorise le malthusianisme psychologique autant que l&rsquo;autre. Or l&rsquo;industrialisme du type am\u00e9ricain qui pr\u00e9tend lib\u00e9rer la femme en, lui permettant d&rsquo;\u00eatre fa\u00e7onneuse, manoeuvre, ou dactylo, introduit en r\u00e9alit\u00e9 le monstre prostitution en tiers \u00e0 tous les \u00e9changes. La contrainte \u00e9conomique pousse l&rsquo;Am\u00e9ricaine au mariage, au divorce ou \u00e0 l&rsquo;avortement, comme la mis\u00e8re \u00e9conomique conduit l&rsquo;ouvri\u00e8re chez la maquerelle. Elle l&rsquo;enferme dans des bureaux, des usines pour des besognes machinales, comme en de gigantesques maisons de passe qui ne diff\u00e8rent seulement des autres que par la nature des facult\u00e9s exploit\u00e9es : l&rsquo;exploitation elle-m\u00eame conserve partout m\u00eame m\u00e9thode et m\u00eame but. Ici comme ailleurs, l&rsquo;oppression est moins ext\u00e9rieure, mais la suggestion est infiniment plus forte et beaucoup plus g\u00e9n\u00e9rale. La prostitution g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e et accept\u00e9e par les femmes avec les garanties n\u00e9cessaires pour les cas de maladie ou de grossesse, est une des principales applications de la doctrine des hauts salaires, est une pi\u00e8ce ma&icirc;tresse du syst\u00e8me industrialiste. La maternit\u00e9 elle-m\u00eame, tout comme l&rsquo;art, n&rsquo;est qu&rsquo;un serviteur patent\u00e9 de la production, une facult\u00e9 spirituellement soumise au dieu abstrait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est tout naturel que le pays de la prostitution g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e soit aussi le pays de la prohibition g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. La prohibition est aux Etats-Unis bien autre chose qu&rsquo;une mesure puritaine de s\u00e9curit\u00e9 ; elle ne s&rsquo;exprime pas tant par le dix-huiti\u00e8me amendement ou la censure du cin\u00e9ma, que par l&rsquo;apologie syst\u00e9matique de l&rsquo;ob\u00e9issance aux dieux sociaux et du succ\u00e8s par la machine. On ne peut comprendre l&rsquo;\u00e9tendue de ces victoires que parles cris de conformisme joyeux dont la jeunesse des \u00e9coles accueille les dons en apparence de plus en plus g\u00e9n\u00e9reux que lui fait la Soci\u00e9t\u00e9, sa m\u00e8re. L&rsquo;Am\u00e9rique est le pays du &laquo; oui &raquo;, un &laquo; oui &raquo; fr\u00e9n\u00e9tique et acclamant, un &laquo; oui &raquo; anonyme et sans scrupule, un &laquo; oui &raquo; de foule d\u00e9j\u00e0 repue, le &laquo; oui &raquo;de la prostitution triomphante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Malheur \u00e0 ceux qui ont voulu asservir ou forcer la terre : elle se venge sur leurs enfants. Le sto\u00efcisme brutal des premiers colons, le go&ucirc;t de conqu\u00eate primaire et mat\u00e9riel des d\u00e9fricheurs et des pionniers, aboutit pour les g\u00e9n\u00e9rations suivantes \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rialisme st\u00e9rile des exploiteurs et des jouisseurs. Jouisseurs abstraits : ils se croient plus heureux que leurs p\u00e8res, qui eux du moins connaissaient l&rsquo;orgueil v\u00e9ritable de lutter contre la mati\u00e8re ; et m\u00eame, d\u00e9rision &mdash; ils se croient plus libres qu&rsquo;eux par ce que, referm\u00e9s sur eux-m\u00eames, ils ont perdu tout contact avec le r\u00e9el en perdant tout sens de l&rsquo;effort v\u00e9ritable. Voici enfin que, rendant perceptible \u00e0 tous les yeux le ch\u00e2timent fatal de ces pratiques insens\u00e9es, le mirage du cr\u00e9dit, supr\u00eame invention rationnelle,cr\u00e8ve ; et sa ruine m\u00eame \u00e9tend au monde entier le mal am\u00e9ricain. D\u00e8s avant la crise d&rsquo;octobre 1929 le &laquo; scientific management &raquo; des industriels yankees, doubl\u00e9 du &laquo; F\u00e9d\u00e9ral Reserve System &raquo; de leurs banquiers, avait d\u00e9vers\u00e9 sur l&rsquo;Europe, l&rsquo;un la rationalisation technique, l&rsquo;autre la rationalisation financi\u00e8re. La raison cart\u00e9sienne en descendant dans les rues am\u00e9ricaines a d\u00e9finitivement chang\u00e9 de signe ; de non-conformiste, de r\u00e9volutionnaire qu&rsquo;elle \u00e9tait \u00e0 son origine fran\u00e7aise, elle est devenue l\u00e0-bas irr\u00e9parablement conformiste et polici\u00e8re ; d&rsquo;individualiste qu&rsquo;elle \u00e9tait \u00e0 son explosion, la voici maintenant gr\u00e9gaire et moutonni\u00e8re ; bien loin de cr\u00e9er et de conqu\u00e9rir, elle ne sert plus qu&rsquo;\u00e0 interdire et \u00e0&rsquo; st\u00e9riliser. Par\u00e9e cependant d&rsquo;un faux-semblant de prestige logique, elle a, au retour de l&rsquo;Am\u00e9rique conquis l&rsquo;Allemagne m\u00e9taphysicienne, o&ugrave; le &laquo; Scientific Management &raquo; s&rsquo;est appel\u00e9 pour la premi\u00e8re fois rationalisation. Et cette raison si avilie, si d\u00e9grad\u00e9e et de plus en plus prestigieuse nous retombe enfin sur le nez avec l&rsquo;autorit\u00e9 insupportable des choses qui ont fait le tour du monde. Le Redressement Fran\u00e7ais avec un sourire engageant, nous ouvre toutes grandes les portes de la cit\u00e9 g\u00e9ante du Paris super-am\u00e9ricain, dont il a d\u00e9j\u00e0, d\u00e8s 1929, tir\u00e9 des plans \u00e0 notre intention. Le moment est venu de nous d\u00e9cider ; cette fois ce sont des Fran\u00e7ais ou pr\u00e9tendus tels, qui nous interpellent directement. Il n&rsquo;est pas possible de ne pas les entendre ; et n&rsquo;oublions pas que, dans l&rsquo;universel conformisme et dans l&rsquo;acceptation quasi-g\u00e9n\u00e9rale de mots d&rsquo;ordre policiers, celui qui ne dit mot, consent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A cette offre, qui est une insulte pour tout ce \u00e0 quoi, au sens le plus mat\u00e9riel comme le plus \u00e9lev\u00e9 du mot, nous <em>tenons<\/em> encore, nous ne pouvons r\u00e9pondre que &laquo; non &raquo;. Non pas le &laquo; non &raquo; st\u00e9rile des sto\u00efciens, des asc\u00e8tes ou des logiciens, de tous les abstentionnistes en fuite devant eux-m\u00eames et devant le monde, mais le &laquo; non &raquo; cart\u00e9sien au conformisme scolastique, le &laquo; non &raquo; individualiste qui donne \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 sa signification et sa puissance de renouvellement ; non point le &laquo; non &raquo; qui se d\u00e9fend mais le &laquo; non &raquo; qui attaque et oppose \u00e0 la somnolence gr\u00e9gaire o&ugrave; se confine l&rsquo;adh\u00e9sion de nos contemporains, le cri vigoureux de haine qu&rsquo;inspire ; pour les constructions artificielles et n\u00e9vrotiques, l&rsquo;amour ind\u00e9fectible aux choses concr\u00e8tes et la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la tradition humaine de progr\u00e8s par cet instinct de conqu\u00eate et d&rsquo;expansion individuelle, hors desquelles science et conscience ne sont que ruine de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce &laquo; non &raquo; <em>proprement r\u00e9volutionnaire<\/em>, nous l&rsquo;opposerons \u00e0 la prohibition et \u00e0 la prostitution affectives et spirituelles &mdash; nous l&rsquo;opposerons \u00e0 la d\u00e9sexualisation m\u00e9thodique, \u00e0 la r\u00e9pression gratuite des instincts et \u00e0 la st\u00e9rilisation de l&rsquo;amour. Nous l&rsquo;opposerons \u00e0 l&rsquo;infantilisme par persuasion, \u00e0 l&rsquo;hypocrisie philanthropique et \u00e0 la statistique polici\u00e8re &mdash; ainsi qu&rsquo;\u00e0 la religion de la production, \u00e0 l&rsquo;urbanisme avec ou sans jardin, \u00e0 la tyrannie publicitaire. Nous l&rsquo;opposerons surtout avec une urgence plus grande encore \u00e0 la &laquo; pax Americana &raquo;, \u00e0 cette paix par l&rsquo;argent, dernier soutien des nationalismes vermoulus et de l&rsquo;internationalisme des ploutocrates, source \u00e0 la fois d&rsquo;esclavage et de guerre &mdash; tant il est vrai que la honte des esclavages gr\u00e9gaires m\u00e8ne \u00e0 la violence collective et la corruption des \u00e9nergies \u00e0 l&rsquo;\u00e9croulement de la civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et puisque par une sorte de fatalit\u00e9 particuli\u00e8re \u00e0 notre pays, qui le veut plus rapidement sensible \u00e0 ces erreurs psychologiques sur quoi s&rsquo;appuient toujours les tyrannies &mdash; la France, de par sa tradition et son h\u00e9ritage r\u00e9volutionnaire, doit r\u00e9agir d&rsquo;abord, sous peine de se perdre, contre un ordre de choses, f\u00e9odal et absurde &mdash;, voici qu&rsquo;\u00e0 nos esprits appara&icirc;t dans toute sa rigueur l&rsquo;opposition profonde entre l&rsquo;Am\u00e9rique et la France. C&rsquo;est, exprim\u00e9e en termes concrets, l&rsquo;opposition entre deux formes de civilisation, l&rsquo;une artificielle et coloniale, l&rsquo;autre indig\u00e8ne et spontan\u00e9e. Du fait qu&rsquo;elle est responsable, \u00e0 l&rsquo;origine, de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e cart\u00e9sienne et qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure actuelle cette aventure rationnelle, d&rsquo;h\u00e9ro\u00efque devenue pratique et de r\u00e9volutionnaire servile, a perdu son sens premier et pr\u00eat\u00e9, au point de vue sentimental, \u00e0 un malentendu complet, la France, lieu habituel de dislocation des civilisations p\u00e9rim\u00e9es, ne peut \u00eatre fid\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame et retrouver sa vraie figure, qu&rsquo;en renouant la tradition individualiste et le r\u00f4le r\u00e9volutionnaire, dont Descartes \u00e9tait anim\u00e9 et que Ford ou Taylor trahissent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sinon quelle peut \u00eatre sa t\u00e2che ? Et comment se rel\u00e8verait-elle ?<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;antiam\u00e9ricanisme de Aron et Dandieu &bull; L&rsquo;extrait reprend un chapitre du livre D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise de Robert Aron et Arnaud Dandieu, &Eacute;ditions Rieder, Paris, 1931. &bull; Les auteurs, Robert Aron et Arnaud Dandieu, firent partie de ceux que Jean-Louis Loubet del Bayle nomma \u00ab\u00a0les non-conformistes des ann\u00e9es trente\u00a0\u00bb (voir Les non-conformistes des ann\u00e9es&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[14],"tags":[4043,3484,3120,3280,4042,4044,4045],"class_list":["post-65651","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ouverture-libre","tag-4043","tag-annees","tag-antiamericanisme","tag-aron","tag-dandieu","tag-fordisme","tag-machinisme"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65651","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=65651"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65651\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=65651"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=65651"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=65651"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}