{"id":65731,"date":"2003-09-06T00:00:00","date_gmt":"2003-09-06T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/09\/06\/une-vision-ambigue-et-contradictoire-du-modernisme-americain-new-york-de-paul-morand\/"},"modified":"2003-09-06T00:00:00","modified_gmt":"2003-09-06T00:00:00","slug":"une-vision-ambigue-et-contradictoire-du-modernisme-americain-new-york-de-paul-morand","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2003\/09\/06\/une-vision-ambigue-et-contradictoire-du-modernisme-americain-new-york-de-paul-morand\/","title":{"rendered":"<strong><em>Une vision ambigu\u00eb et contradictoire du modernisme am\u00e9ricain \u2014 \u201cNew York\u201d, de Paul Morand<\/em><\/strong>"},"content":{"rendered":"<p><h3>Une vision ambigu\u00eb et contradictoire du modernisme am\u00e9ricain  New York, de Paul Morand<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>L&rsquo;extrait<\/strong> Les pages 259 \u00e0 281 d&rsquo;un r\u00e9cit de voyage publi\u00e9 chez Flammarion en 1930, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 au printemps 1929 \u00e0 Villefranche-sur-Mer : <em>New York<\/em>, de Paul Morand. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>L&rsquo;auteur<\/strong>, Paul Morand, est un \u00e9crivain fran\u00e7ais de la grande tradition des \u00e9crivains cosmopolites, grands voyageurs, dont la p\u00e9riode de gloire se situe dans l&rsquo;entre-deux-guerres. Morand voyagea beaucoup, \u00e9crivit beaucoup de r\u00e9cits de voyage. L&rsquo;un de ses romans les plus c\u00e9l\u00e8bres (<em>L&rsquo;homme press\u00e9<\/em>) t\u00e9moigne de ce dandysme cosmopolite, selon le terme qu&rsquo;on emploie pour le qualifier. Morand fut red\u00e9couvert dans les ann\u00e9es 1950 par le groupe des Hussards (Nimier, Blondin, Laurent, D\u00e9on), qui retrouvait en lui un style net et press\u00e9, \u00e0 l&rsquo;image des r\u00e9cits qu&rsquo;il publiait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>Les circonstances<\/strong>. Le titre r\u00e9sume le livre, sans aucun doute : un livre sur la ville de New York. Mais une description et des impressions qui sont \u00e9galement une fa\u00e7on d&#8217;embrasser le ph\u00e9nom\u00e8ne am\u00e9ricain, \u00e0 une \u00e9poque (les ann\u00e9es 1920) o\u00f9 ce ph\u00e9nom\u00e8ne est compl\u00e8tement d&rsquo;actualit\u00e9. D\u00e9crire l&rsquo;Am\u00e9rique dans les ann\u00e9es 1920 conduit in\u00e9vitablement \u00e0 parler d&rsquo;aspects politiques et culturels, et, d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, d&rsquo;aspects de civilisation. Paul Morand est d&rsquo;ailleurs consid\u00e9r\u00e9 par certains auteurs, notamment par l&rsquo;Am\u00e9ricain David Strauss (<em>Menace in the Wes, The rise of French Anti-Americanism in Modern Times<\/em>), comme un des trois principaux auteurs fran\u00e7ais antiam\u00e9ricains de la p\u00e9riode (avec Georges Duhamel et Andr\u00e9 Siegfried).   <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&bull; <strong>La situation<\/strong>. Le passage que nous citons est une conclusion du livre qui reprend l&rsquo;appr\u00e9ciation de la grande ville d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale. Il reprend les appr\u00e9ciations g\u00e9n\u00e9rales de Morand sur le rythme de New York, la vitesse, le modernisme, etc, qui sont si caract\u00e9ristiques de New York, et plus encore de New York durant les <em>Roaring Twenties<\/em>. Ces quelques pages sont \u00e0 double lecture. On y trouve tout ce qui suscite la fascination et la passion que New York peut susciter chez un Europ\u00e9en, ou un non-Am\u00e9ricain (mais les Am\u00e9ricains expriment eux aussi ces sentiments). On y trouve aussi, dit parall\u00e8lement et comme en contrepoint, tout ce qui peut faire mettre en cause ce premier discours fascin\u00e9 et passionn\u00e9, et aller finalement \u00e0 l&rsquo;impression inverse, en d\u00e9couvrant que, finalement, New York n&rsquo;est peut-\u00eatre qu&rsquo;un r\u00eave, c&rsquo;est-\u00e0-dire une tromperie. Ce que dit Morand dans ses derni\u00e8res lignes rend bien compte de cette dualit\u00e9 : \u00ab <em>Rien ne peut d\u00e9truire Paris, nef insubmersible. Paris existe en moi; il existera malgr\u00e9 Dieu, comme 1a raison. C&rsquo;est ce qui me fait souvent l&rsquo;aimer moins&#8230; Mais je ne suis pas toujours s\u00fbr de ce merveilleux cadeau qu&rsquo;est New-York. Si ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un r\u00eave, qu&rsquo;un essai prodigieux, qu&rsquo;un avatar, qu&rsquo;une renaissance \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, qu&rsquo;un purgatoire magnifique?<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Panorama de New York<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong> Paul Morand, New-York, Flammarion, 1930, chapitre IV<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAsseyons-nous ; nous l&rsquo;avons bien m\u00e9rit\u00e9. Les voyageurs fran\u00e7ais qui ont visit\u00e9 New-York depuis un si\u00e8cle, s&rsquo;\u00e9crient tous : quelle fatigue !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous avons travers\u00e9 la ville de la Batterie au Bronx et du tunnel de l&rsquo;Hudson au pont de Brooklyn. Nous sommes mont\u00e9s aux soixante \u00e9tages du Woolworth et nous avons touch\u00e9 de la main le plafond bas du cottage de Po\u00eb ; nous avons d\u00e9jeun\u00e9 pour quelques cents dans les automatiques et soup\u00e9, le cam\u00e9lia \u00e0 la boutonni\u00e8re, sur le toit du Ziegfeld ; nous avons vu les \u00e9troites sentines du ghetto et les piscines d&rsquo;or des milliardaires ; notre oeil a enregistr\u00e9 des mouvements de foules, des \u00e9clairages, des affiches, des nuages, des fum\u00e9es ; nous avons entendu toutes les langues de l&rsquo;univers au milieu d&rsquo;un vacarme de camions, de coups de sifflets d\u00e9chirants et de concerts radiophoniques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOui, comme les Fran\u00e7ais qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, nous sommes bien las, et cependant que connaissons-nous de New-York ? Sauf une courte incursion dans le Bronx, ce que nous avons vu, ce n&rsquo;est que Manhattan, coeur de New-York. Rassurez-vous, nous vous \u00e9pargnerons la banlieue. Il n&rsquo;y a rien dans ces \u00e9tendues suburbaines de \u00ab touristique \u00bb ; ce ne sont que de monstrueuses hernies, r\u00e9unies \u00e0 l&rsquo;\u00eele centrale depuis 1898 : New-Jersey, Brooklyn, Queensborough, le Bronx et Richmond forment ce que l&rsquo;on appelle le plus grand New-York.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe Manhattan qui, apr\u00e8s la douce Europe, nous est apparu comme une usine, n&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;une boutique. Manhattan occupe la rampe, brille, s\u00e9duit, offre ses plaisirs, fait circuler l&rsquo;argent ; il vend, consomme, use avec \u00e9clat, mais, par derri\u00e8re, c&rsquo;est le Bronx qui l&rsquo;habille, Brooklyn qui le nourrit, New-Jersey qui lui trempe l&rsquo;acier de ses maisons. L\u00e0, se trouve l&rsquo;anonymat des ateliers, des faubourgs, des cimeti\u00e8res.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe n&rsquo;ai pas eu d&rsquo;autre m\u00e9thode pour parier de New-York que de montrer ce qui m&rsquo;y plaisait ; si j&rsquo;ai \u00e9vit\u00e9 d&rsquo;importants sujets, c&rsquo;est qu&rsquo;ils me sembl\u00e8rent plus am\u00e9ricains que proprement new-yorkais : ainsi les uvres d&rsquo;entraide sociale, les donations, les centres de recherches scientifiques, de lutte contre la maladie ou la mortalit\u00e9 infantile (il y a 138 h\u00f4pitaux \u00e0 New-York) ou ces institutions p\u00e9dagogiques gui sont l&rsquo;honneur de la civilisation d&rsquo;outre-Atlantique. J&rsquo;ai laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 les temples dans lesquels Washington a entendu la messe, les cath\u00e9drales modernes, les monuments officiels. Je redoutais d&rsquo;infliger au lecteur cet \u00e9puisement qui me saisit lorsque, entre deux trains, un Am\u00e9ricain ivre de patriotisme local veut me montrer toute sa ville en une heure. Je n&rsquo;ai d\u00e9crit ni la maison o\u00f9 Jay Gould est mort, ni l&rsquo;h\u00f4tel ou le prince Henri de Prusse est descendu, ni le th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 la Patti chanta pour la premi\u00e8re fois, ni l&rsquo;arbre plant\u00e9 par Li Hung Chang. J&rsquo;ai fui le vertige des chiffres, le <em>best in the world<\/em>. Enfin j&rsquo;ai \u00e9vit\u00e9 d&rsquo;appeler Wall Street la Mecque de l&rsquo;Argent et les gratte-ciel les donjons d&rsquo;une f\u00e9odalit\u00e9 nouvelle. Je me suis efforc\u00e9 de demeurer le plus \u00e9tranger possible, pour mieux expliquer \u00e0 des \u00e9trangers. New-York, organisme vivant, se transforme : quelques mois d&rsquo;absence suffisent pour en modifier les murs, le langage et certains aspects ext\u00e9rieurs ; aussi ai-je \u00e9crit ce livre apr\u00e8s les quatre s\u00e9jours que j&rsquo;y fis entre 1925 et 1929, dont le plus long fut de deux mois. A chacune de ces incursions, des v\u00e9rit\u00e9s nouvelles me sautaient au visage, qui, autrement que par contraste, eussent \u00e9t\u00e9 perdues.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;aime New-York parce que c&rsquo;est la plus grande ville de l&rsquo;univers et parce qu&rsquo;il est habit\u00e9 par le peuple le plus fort, le seul qui, depuis la guerre, ait r\u00e9ussi \u00e0 s&rsquo;organiser ; le seul qui ne vive pas \u00e0 cr\u00e9dit sur son pass\u00e9 ; le seul, avec l&rsquo;Italie, qui ne d\u00e9molisse pas, mais au contraire, ait su construire. Un \u00e9lan sportif fait souhaiter \u00e0 tous les \u00e9l\u00e8ves des classes d&rsquo;histoire d&rsquo;\u00eatre Espagnols au XVIe si\u00e8cle, Anglais au XVIIIe, Fran\u00e7ais \u00e0 Austerlitz ; ce m\u00eame enthousiasme nous fait d\u00e9sirer maintenant, au moins pendant quelques instants, d&rsquo;\u00eatre Am\u00e9ricains. Qui n&rsquo;adore la victoire ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt cependant&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJadis, chaque fois que le t\u00e9l\u00e9phone ne fonctionnait pas, je souhaitais que Paris ressembl\u00e2t \u00e0 New-York. Aujourd&rsquo;hui, je ne le souhaite plus. Je ne dirai pas, comme Paul Adam retour d&rsquo;Am\u00e9rique : \u00ab Paris nous appara\u00eet comme une ville arch\u00e9ologique, ville surann\u00e9e d&rsquo;artisans m\u00e9ticuleux, de gagne-petits lents et fignoleurs&#8230; l&rsquo;on retrouve ici le repos latin, le petit trot du fiacre, la profusion des discours, les querelles interminables sur les congr\u00e9gations&#8230; \u00bb C&rsquo;est dans cet esprit que j&rsquo;\u00e9crivais, il y a encore quelques ann\u00e9es : \u00ab La France n&rsquo;a d&rsquo;autre ressource que de devenir am\u00e9ricaine ou de devenir bolcheviste \u00bb ; maintenant, je crois que nous devons, de toutes nos forces, \u00e9viter ces deux pr\u00e9cipices. Je ne propose pas New-York en exemple. Le g\u00e9nie de Paris, c&rsquo;est justement celui d&rsquo;un artisan m\u00e9ticuleux. Mieux vaut \u00eatre une ville franchement d\u00e9mod\u00e9e comme Londres, qu&rsquo;un New-York manqu\u00e9, comme Berlin ou Moscou. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBeaucoup de braves gens ont gard\u00e9 pour l&rsquo;Am\u00e9rique un attachement sentimental qui date de J.-J. Rousseau. Pour un peu ils s&rsquo;\u00e9crieraient : \u00ab Les for\u00eats \u00e0 peu pr\u00e8s d\u00e9sertes, voil\u00e0 la seule patrie des gens honn\u00eates ! \u00bb Un encore plus grand nombre de nos contemporains continuent d&rsquo;admirer les \u00c9tats-Unis parce qu&rsquo;ils sont une d\u00e9mocratie. Les raisons qui nous font passer l&rsquo;eau ne sont pas celles-l\u00e0. C&rsquo;est d&rsquo;abord la curiosit\u00e9 ; la France a \u00e9t\u00e9 jet\u00e9e dans les bras des Am\u00e9ricains en 1917 ; elle a eu, depuis lors, avec eux, une intimit\u00e9 forc\u00e9e. L&rsquo;\u00e9t\u00e9, nous leur louons Paris. Notre peuple n&rsquo;\u00e0 plus qu&rsquo;un mot \u00e0 la bouche : \u00ab \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine \u00bb. Le New-York de 1930 est, pour nos jeunes artistes, ce que Rome \u00e9tait pour Corot ou Poussin. Et l&rsquo;attrait du dollar&#8230; Nous avons h\u00e2te de nous \u00e9vader de I&rsquo;Europe, cette  \u00ab prison pour dettes \u00bb. Seul, New-York nous offre le superflu, superflu, p\u00e8re des arts. \u00ab Justice, v\u00e9rit\u00e9, nobles tentatives, dit Tagore, r\u00e9sident dans la force du superflu \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn des bonheurs que nous attendons de New-York, c&rsquo;est de vivre l\u00e0 o\u00f9 ni le gaz, ni l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, ni le t\u00e9l\u00e9graphe, ni le t\u00e9l\u00e9phone, ni les moyens de Communication, ni l&rsquo;\u00e9ducation ne sont des monopoles d&rsquo;\u00c9tat ou de municipalit\u00e9, et, gr\u00e2ce \u00e0 cela fonctionnent. Un air sans haine, une ville o\u00f9 l&rsquo;on est heureux sans honte nous rass\u00e9r\u00e8nent. Paul Bourget \u00e9crivait en 1893 : \u00ab  Parti de France avec une inqui\u00e9tude profonde devant l&rsquo;avenir social, cette inqui\u00e9tude s&rsquo;est apais\u00e9e dans l&rsquo;atmosph\u00e8re d&rsquo;action qui se respire de New-York \u00e0 la Floride. \u00bb Quand jadis en voyait nos chefs d&rsquo;oeuvre partir pour les \u00c9tats-Unis, l&rsquo;on disait \u00ab Autant de perdu! \u00bb ; aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;on pense : \u00ab Autant de sauv\u00e9 ! \u00bb Inquiets du lendemain, nos grands industriels de luxe Guerlain, Lenth\u00e9ric, Coty, Houbigan, Saint-Gobain, etc&#8230; installent des usines \u00e0 New-York ; nos artistes iront peut-\u00eatre aussi y chercher un refuge pour ce produit de luxe : la pens\u00e9e. Le pr\u00e9sident Butler, \u00e0 Columbia me disait : \u00ab New-York sera le centre de l&rsquo;Occident, le refuge de la culture occidentale. \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;Europe, cette m\u00e8re, a envoy\u00e9 \u00e0 New-York, au cours de l&rsquo;histoire, les enfants qu&rsquo;elle d\u00e9sirait punir : d&rsquo;\u00eatre huguenots, quakers, pauvres, juifs, ou simplement des cadets. Elle a cru les enfermer dans un cabinet noir, et c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;armoire aux confitures ; aujourd&rsquo;hui ces enfants sont gros ; ils sont le centre de l&rsquo;univers ; ils ont cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre des coloniaux isol\u00e9s, travaill\u00e9s par le complexe d&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 ; ils n&rsquo;ont plus peur qu&rsquo;on les dise provinciaux et qu&rsquo;on se moque d&rsquo;eux. La nostalgie de la m\u00e8re patrie dispara\u00eet de leur conscience. Le Centre Ouest et la Californie ne parlent jamais de I&rsquo;Europe. Mais New-York y pense et s&rsquo;en pr\u00e9occupe, car il est moins simpliste, moins chauvin, moins pu\u00e9ril, plus tol\u00e9rant, plus intelligent. Par New-York seul p\u00e9n\u00e8trent aux \u00c9tats-Unis nos id\u00e9es. C&rsquo;est pourquoi il nous faut m\u00e9nager ce trait d&rsquo;union avec un continent qui n&rsquo;a que trop tendance \u00e0 ne plus vouloir de nous et qui est devenu si dur et si\tinhumain pour tout ce qui n&rsquo;est pas son bonheur. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York n&rsquo;est pas jeune ; il est plus vieux que Saint-P\u00e9tersbourg. Son aventure sera la n\u00f4tre. Nous d\u00e9fendre contre les nouveaut\u00e9s de Broadway, c&rsquo;est refuser cet ordre pr\u00e9\u00e9tabli qui se nomme l&rsquo;avenir. \u00ab En somme, me disait Cocteau, tu vas \u00e0 New-York te faire lire dans la main. \u00bb  C&rsquo;est bien cela, et ensuite appliquer \u00e0 l&rsquo;Europe ce que j&rsquo;y ai vu, et ainsi pr\u00e9dire. Certains d\u00e9clarent que New-York n&rsquo;a rien d&rsquo;original, En attendant, il y a une architecture, des mani\u00e8res, une conception de la vie new-yorkaises et le monde en est boulevers\u00e9. On oublie trop que New-York a \u00e9t\u00e9 ce que sont, ce que furent Londres ou Paris : il y a vingt ans, les femmes am\u00e9ricaines ne fumaient pas et il y avait encore, dans Central Park, des amazones ; la presse y d\u00e9butait au XVIIIe si\u00e8cle, en m\u00eame temps qu&rsquo;\u00e0 Fleet Street celle de Londres ; la soci\u00e9t\u00e9 knickerbocker, nous l&rsquo;avons vu, menait la m\u00eame vie que nos grands-parents. Ce fut l&rsquo;Angleterre industrielle du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle qui, la premi\u00e8re, contamina une Am\u00e9rique encore agricole ; c&rsquo;est pourquoi il est injuste de rendre celle-ci uniquement responsable de nos malheurs et de nous d\u00e9tourner, de New-York comme d&rsquo;un lieu affreux, \u00e9tranger.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous allons aussi \u00e0 New-York parce que, depuis dix ans, en politique, en diplomatie, en commerce ou en finances, on ne peut rien faire, rien comprendre de ce qui se passe dans le monde si on l&rsquo;ignore. C&rsquo;est une grande estrade de distribution de prix d&rsquo;o\u00f9 nos pugilistes reviennent avec des millions, nos g\u00e9n\u00e9raux avec des sabres d&rsquo;honneur et nos chimistes avec un gramme de radium. Nous y allons, comme un paysan va porter ses oeufs au march\u00e9 ; nous y allons, comme les domestiques de ferme courent s&#8217;embaucher au chef-lieu de canton \u00ab parce qu&rsquo;il y a cin\u00e9ma tous les soirs (et quel cin\u00e9ma !) New-York est l&rsquo;image m\u00eame de la ville, l&rsquo;expression supr\u00eame de la ru\u00e9e urbaine ; le mal dont on y souffre, c&rsquo;est cette corruption des cit\u00e9s que saint Fran\u00e7ois d&rsquo;Assise nomme le mal babylonien. Si vivre dans les villes est folie, au moins New-York est-il une folie qui en vaut la peine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York repr\u00e9sente-t-il l&rsquo;Am\u00e9rique ? Non, affirment un grand nombre d&rsquo;Am\u00e9ricains. Ils ont peur de New-York. Ils ajoutent, avec m\u00e9pris, que c&rsquo;est la premi\u00e8re ville juive du inonde, la seconde cit\u00e9 italienne, la troisi\u00e8me allemande, la seule capitale de l&rsquo;Irlande. Dans son dernier roman, Sinclair Lewis d\u00e9crit New-York, \u00ab tr\u00e8s p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de son r\u00f4le, jouant \u00e0 l&rsquo;international, avec ses Juifs russes habill\u00e9s \u00e0 Londres et fr\u00e9quentant des restaurants italiens servis par des gar\u00e7ons grecs au son d&rsquo;une musique africaine ; 100 pour 100 de sales m\u00e9tis \u00bb. New-York n&rsquo;est pas l&rsquo;Am\u00e9rique, mais il est certain, \u00e9vident, que toute l&rsquo;Am\u00e9rique voudrait \u00eatre New-York ( sauf quelques d\u00e9licats de Boston, quelques hauts fonctionnaires de Washington, quelques artistes qui aiment leur ranch d&rsquo;Arizona et quelques stars de Los Angeles qui pr\u00e9f\u00e8rent dorer leur peau au soleil du Pacifique). La grande ville, c&rsquo;est le seul refuge contre l&rsquo;intol\u00e9rance, l&rsquo;inquisition puritaines. Manhattan est le microcosme des \u00c9tats-Unis. Toute la vie am\u00e9ricaine est une machine \u00e0 \u00e9motions ; or il y a plus d&rsquo;\u00e9motion dans une journ\u00e9e sur Broadway que dans les quarante-huit \u00e9tats de l&rsquo;Union r\u00e9unis. Chicago est trop neuve, San-Francisco trop peu solide, Los Angeles trop cit\u00e9-exposition, la Nouvelle-Orl\u00e9ans trop d\u00e9cr\u00e9pite : mais New-York a progress\u00e9 solidement et normalement \u00ab Vivre \u00e0 New-York, c&rsquo;est toucher le pouls du pays \u00bb, \u00e9crit Larbaud bans son \u00e9tude sur Withman. Withman vivait \u00e0 New-York ; il lui t\u00e2tait le pouls en effet et son diagnostic vaudra pour des si\u00e8cles. New-York habille les \u00c9tats-Unis ; il en habille aussi les esprits, ayant presque le monopole du magazine, du journal, du roman. \u00ab Tous nos probl\u00e8mes : logement, hygi\u00e8ne, eau, urbanisme, assimilation des \u00e9trangers, me disait le pr\u00e9sident Bulter, sont en petit les probl\u00e8mes actuels de l&rsquo;Am\u00e9rique. \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est r\u00e9aliste, en ce sens que la politique et la guerre y ont toujours pass\u00e9 apr\u00e8s les affaires. Il n&rsquo;exerce son pouvoir qu&rsquo;indirectement. En apparence d\u00e9mocratique, plus d\u00e9mocratique que le reste des \u00c9tats-Unis, il est, en fait, depuis la fin du XVIIIe si\u00e8cle, gouvern\u00e9 par une aristocratie de banquiers, en liaison \u00e9troite avec l&rsquo;aristocratie agricole du Sud et avec l&rsquo;aristocratie intellectuelle de la Nouvelle-Angleterre, au Nord. La d\u00e9magogie ne r\u00e8gne que dans la basse politique municipale. Comme disait un homme d&rsquo;\u00c9tat am\u00e9ricain : \u00ab Notre gouvernement est et a toujours \u00e9t\u00e9 une R\u00e9publique ; le danger, serait qu&rsquo;il dev\u00eent une d\u00e9mocratie. \u00bb Ce sont les classes sup\u00e9rieures, des bourgeois presque f\u00e9odaux, des riches marchands, qui ont cr\u00e9\u00e9 New-York au XVIIe si\u00e8cle, ce sont les banques qui l&rsquo;ont transform\u00e9 en m\u00e9tropole \u00e0 la fin du XVIIIe, enfin c&rsquo;est l&rsquo;imp\u00e9rialisme militaire et commercial qui, de nos jours, en a fait le centre du monde. Aussi L\u00e9nine l&rsquo;appelle-t-il  \u00ab la grande forteresse universelle du capitalisme et de la r\u00e9action \u00bb. Derri\u00e8re ces murs-l\u00e0 s&rsquo;abrite la race blanche. On r\u00e9p\u00e8te chez nous que l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est que machinerie et mat\u00e9rialisme, que les forces spirituelles de notre race sort ailleurs. O\u00f9 ? \u00ab En Am\u00e9rique latine, en Russie \u00bb !, dit Durtain, qui condamne si s\u00e9v\u00e8rement la civilisation de l&rsquo;Am\u00e9rique du Nord. Je crois que les forces spirituelles de l&rsquo;humanit\u00e9 ne sont pas l&rsquo;apanage d&rsquo;un pays ou d&rsquo;une race, mais de quelques hommes, de toutes origine, r\u00e9fugi\u00e9s sur un bateau qui fait eau : l\u00e0 ou la coque me semble encore le plus solide, C&rsquo;est aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est le grand central de l&rsquo;Am\u00e9rique. Concentration et congestion. Il tient dans son \u00eele comme dans un poing ferm\u00e9, les cent vingt plus grandes banques de l&rsquo;Univers, cent lignes de navigation, onze voie ferr\u00e9es. Quand nous disons que l&rsquo;Am\u00e9rique est grande, haute, forte, nous pensons d&rsquo;abord \u00e0 New-York. Il nous sert d&rsquo;\u00e9talon pour mesurer un continent. Nous y pensons avec orgueil, parce qu&rsquo;il est une cr\u00e9ation humaine ; nous l&rsquo;avons vu, au cours de ces pages, passer de neuf habitants \u00e0 neuf millions : c&rsquo;est nous, race aryenne, qui avons fait cela !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe plan de Manhattan est dessin\u00e9 par le destin. Les limites \u00e9troites de l&rsquo;\u00eele l&rsquo;ont \u00e0 jamais fix\u00e9. Il se tend \u00e0 craquer. Ses trams, ses m\u00e9tros, ses lignes a\u00e9riennes, ses restaurants et ses th\u00e9\u00e2tres sont bond\u00e9s, et cependant il s&rsquo;accro\u00eet. Jamais on ne vous refuse l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un wagon Ou d&rsquo;un autobus ; il y a toujours de la place pour du nouveau. \u00ab Pays \u00e9lastique \u00bb, \u00e9crit Dickens. La sauvagerie des Indiens, la cruaut\u00e9 des boucaniers espagnols, le mysticisme des Quakers, l&rsquo;anarchie des Irlandais, la po\u00e9sie des r\u00eaveurs allemands de 1848, l&rsquo;esprit de dissociation des Juifs, le nihilisme slave, New- York, ce laboratoire, a tout essay\u00e9, le bon et le mauvais ; il a r\u00e9duit cela en poudre et en fait de l&rsquo;ordre et de la richesse am\u00e9ricaines. On y imprime, on s&rsquo;y exprime en vingt-deux langues et cependant tout 1e monde se comprend. New-York est riche. Il s&rsquo;endort sur l&rsquo;or du monde enferm\u00e9 derri\u00e8re de grasses serrures. La marmite o\u00f9 furent jet\u00e9s tant de haines, tant de ferments, tant d&rsquo;espoirs, bout, monte vers le ciel et son bien-\u00eatre la prot\u00e8ge :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t1855 = 27 millionnaires (en dollars).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t1914 = 4500   <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t1928 = 50.000   <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes rues sont dispos\u00e9es en \u00e9chelle et, socialement, on y grimpe, comme le perroquet, en s&rsquo;aidant du bec et des ongles. A trente ans on est \u00e0 la Trenti\u00e8me rue, \u00e0 soixante-dix ans \u00e0 la Soixante-dixi\u00e8me. Ici le mot am\u00e9ricain qui d\u00e9signe l&rsquo;arriviste prend tout son sens : <em>Climber, a social climber<\/em>, un \u00ab grimpeur \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est \u00e9difi\u00e9 en cent styles : Washington square c&rsquo;est du style Louis-Philippe, la Cinqui\u00e8me Avenue, c&rsquo;est la plaine Monceau, la Huiti\u00e8me Avenue c&rsquo;est l&rsquo;avenue Jean-Jaur\u00e8s et le bas Broadway, c&rsquo;est du Nabuchodonosor. B\u00e2ti par des gens qui pr\u00e9voient l&rsquo;an 2.000, et trente-six millions d&rsquo;habitants. Les projets d&rsquo;a\u00e9rodrome et de port d&rsquo;hydravions pour New-Jersey en font foi. Il se pourrait d&rsquo;ailleurs que New-York f\u00fbt tout d&rsquo;un coup abandonn\u00e9, au profit de Chicago, le jour o\u00f9 les paquebots auront acc\u00e8s aux Grands Lacs. En attendant, vingt maisons nouvelles s&rsquo;y \u00e9l\u00e8vent chaque jour. Elles sont habit\u00e9es avant d&rsquo;\u00eatre termin\u00e9es. Constructions abstraites, r\u00e9fl\u00e9chies, ne laissant rien au hasard, \u00e0 l&rsquo;inconfort, \u00e0 la mis\u00e8re. Ce n&rsquo;est plus seulement les cent mille lampes d&rsquo;un gratte-ciel que le maire de la cit\u00e9 allumera soudain, lors d&rsquo;une inauguration, mais toute sa ville d&rsquo;un coup, comme un homme qui se r\u00e9veille allume sa bougie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSi la plan\u00e8te se refroidit, cette ville aura tout de m\u00eame \u00e9t\u00e9 le moment le plus chaud de l&rsquo;homme. D&rsquo;ailleurs elle ne s&rsquo;\u00e9teint jamais. Les appartements restent illumin\u00e9s toute la nuit. La machine \u00e0 glace, le chauffage central ronronnent sans arr\u00eat pendant le sommeil, l&rsquo;obscurit\u00e9 du ciel elle-m\u00eame c\u00e8de et tous les nuages s&rsquo;\u00e9clairent ; c&rsquo;est l\u00e0 cet excessif usage de toutes choses que l&rsquo;Europ\u00e9en avare nomme gaspillage. Cyclone des ventilateurs, cascades d&rsquo;eau glac\u00e9e. Les vieilles autos sont abandonn\u00e9es dans les rues et la municipalit\u00e9 les jette \u00e0 la mer. La ville d\u00e9pense tout, vit \u00e0 cr\u00e9dit, jette la moiti\u00e9 de sa nourriture, sp\u00e9cule, se ruine, refait sa vie, et rit. Un mot c\u00e9l\u00e8bre dit : \u00ab Les juifs poss\u00e8dent New-York, les Irlandais l&rsquo;administrent et les n\u00e8gres en jouissent \u00bb. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLumi\u00e8re, mouvement !plus une ombre ; pas un arbre, pas un espace perdu, rien de ce que la nature y avait mis n&rsquo;est rest\u00e9 en place. Le matin, arrach\u00e9 au sommeil par le grondement de Manhattan, je sais que je peux avoir tous les plaisirs, sauf celui d&rsquo;\u00eatre r\u00e9veill\u00e9 comme \u00e0 Paris, au Champ de Mars, par un merle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est ce que seront demain toutes les villes, g\u00e9om\u00e9trique. Simplification des lignes, des id\u00e9es, des sentiments, r\u00e8gne du direct. Cit\u00e9 \u00e0 deux dimensions, a dit Einstein. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est extr\u00eame. Son climat est violent, capricieux. Cette ann\u00e9e, en avril, on y ramassait des morts par insolation. Les congestions par le froid y font chaque hiver plus de victimes qu&rsquo;une bataille. La chaleur des appartements est telle que le coeur manque d&rsquo;\u00e9clater. On y vit en bras de chemise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVille de contrastes, puritaine et libertine ; image double d&rsquo;une Am\u00e9rique polic\u00e9e et d&rsquo;un continent sauvage, l&rsquo;Est et l&rsquo;Ouest ; \u00e0 trois pas du luxe de la Cinqui\u00e8me Avenue, voici la Huiti\u00e8me Avenue, sordide et d\u00e9fonc\u00e9e. New-York symbolise l&rsquo;Am\u00e9rique et la moiti\u00e9 de sa population est \u00e9trang\u00e8re ; il est un centre de culture anglo-saxonne et parle yiddish ; il renferme les plus belles femmes du monde et les hommes les plus laids ; il vous ruine en une matin\u00e9e apr\u00e8s vous avoir enrichi en huit jours. Fait d&rsquo;exils, de larmes, de pauvret\u00e9s, de refoulements, il se ferme d\u00e9sormais aux pauvres, aux rat\u00e9s, \u00e0 ceux qui sont \u00ab sur des voies de garage \u00bb, comme disent les Yankees ; on y vit, on y siffle, on y r\u00e9pond \u00e0 tout : 0. K. ? (\u00c7a va !) et l&rsquo;on n&rsquo;y meurt qu&rsquo;\u00e0 la derni\u00e8re minute, tr\u00e8s vite et le moins possible. Pas plus, qu&rsquo;on n&rsquo;y na\u00eet (il n&rsquo;y a jamais de femmes enceintes dans la rue), on n&rsquo;y d\u00e9c\u00e8de. Aussit\u00f4t que quelqu&rsquo;un a pouss\u00e9 le dernier soupir, on l&#8217;emm\u00e8ne tr\u00e8s vite, en Packard, chez l&#8217;embaumeur qui le farde et l&rsquo;arrange. De sorte que, si vous voyez enfin un visage tr\u00e8s repos\u00e9 et tr\u00e8s rose, \u00e0 New-York, c&rsquo;est un mort.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tChamp de bataille.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUne confusion terrible r\u00e8gne, comme pendant l&rsquo;assaut. Le roc tremble, le macadam fr\u00e9mit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est grand, il est neuf, mais grande et neuve, toute l&rsquo;Am\u00e9rique l&rsquo;est ; il suffit de mettre l&rsquo;adjectif nouveau ou nouvelle devant la Rochelle, Jersey, Londres, Utrecht ou Brighton, de repeindre ces vieilles enseignes europ\u00e9ennes, de leur ajouter vingt \u00e9tages pour avoir l&rsquo;Am\u00e9rique. Ce que New-York a de supr\u00eamement beau, de vraiment unique, c&rsquo;est sa violence. Elle l&rsquo;ennoblit, elle l&rsquo;excuse, elle fait oublier sa vulgarit\u00e9. Car New-York est vulgaire ; il est plus fort, plus riche, plus neuf que n&rsquo;importe quoi, mais il est commun. La violence de la ville est dans son rythme. Nous avons vu beaucoup de monuments, nous avons vu des dactylos peintes et des messieurs m\u00e2chant leur cigare d\u00e8s le matin, mais nous les avons regard\u00e9s isol\u00e9ment, au ralenti. Rentr\u00e9 en Europe, nous nous souvenons des gratte-ciel, mais nous oublions l&rsquo;\u00e9lan qui les a \u00e9lev\u00e9s. Aussit\u00f4t qu&rsquo;on d\u00e9barque dans Broadway, tendu comme une corde, on ob\u00e9it soi-m\u00eame aux vibrations et l&rsquo;on cesse de les remarquer. Je n&rsquo;en ai compris toute la fr\u00e9n\u00e9sie que lorsque je vis un chat : c&rsquo;\u00e9tait le seul \u00eatre rencontr\u00e9 pendant mon s\u00e9jour qui ne bouge\u00e2t pas et conserv\u00e2t intacte sa vie int\u00e9rieure. Je le chassai comme un remords.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa vie de famille n&rsquo;est plus. L&rsquo;absence de domestiques, l&rsquo;interdiction municipale d&rsquo;avoir la cuisine dans l&rsquo;appartement, le logement dans les h\u00f4tels lui ont port\u00e9 les derniers coups. Pas d&rsquo;enfants en bas \u00e2ge dans les rues. On les envoie \u00e0 dix-huit mois dans les kindergarten. Les gens d\u00e9m\u00e9nagent tout le temps. Lorsqu&rsquo;on les recherche, au bout de six mois on n&rsquo;en trouve plus trace. Les seules adresses permanentes sont celles des banques. On change de situation comme de r\u00e9sidence. La ville ne se transforme pas moins. On construit pour trente ans : ces \u00e9difices sans pass\u00e9 n&rsquo;ont pas non plus d&rsquo;avenir. Certains quartiers modifient leur aspect en une saison ; \u00ab Je m&rsquo;absente pour une fin de semaine, me dit une dame, et, en rentrant, je ne reconnais plus ma rue. \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tManger ? on mange tout le temps et jamais. Le repas de midi, cette d\u00e9tente latine du milieu du jour, est inconnu. L&rsquo;air est si vif, si pareil \u00e0 celui des hautes cimes, le cur vous bat si fort qu&rsquo;on ne pense pas non plus \u00e0 dormir. On est enivr\u00e9, intoxiqu\u00e9, empli du bien-\u00eatre fictif que donne la kola. Il n&rsquo;y a pas de lits, mais des divans, des sommiers \u00e0 ressorts qui rentrent, pendant la journ\u00e9e, dans les cloisons. La nuit est supprim\u00e9e. Comment reposer parmi cette lumi\u00e8re, ces spasmes, ces d\u00e9flagrations? M\u00eame vides, les boutiques ferm\u00e9es demeurent \u00e9clair\u00e9es jusqu&rsquo;au matin. Nous avons vu des restaurants pleins, \u00e0 l&rsquo;aube : ces gens seront au travail quatre heures plus tard. New-York est une ville qui ne s&rsquo;arr\u00eate, ne se d\u00e9tend jamais. Les m\u00e9tros, les tramways y courent de haut en bas toute la nuit, vingt-quatre heures par jour&#8230; On s&rsquo;endort au grondement du chemin de fer a\u00e9rien et l&rsquo;on se r\u00e9veille au m\u00eame bruit, comme de mille patins \u00e0 roulettes. Edison a dit, dans une interview, que le sommeil est le dernier reste d&rsquo;\u00e9poques pr\u00e9historiques o\u00f9 les hommes dormaient parce qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient rien de mieux \u00e0 faire dans l&rsquo;obscurit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTout va vite. Le vent y souffle \u00e0 cent cinquante kilom\u00e8tres \u00e0 l&rsquo;heure, \u00e9branlant les gratte-ciel ; les temp\u00eates de neige, les tornades d&rsquo;\u00e9t\u00e9 s&rsquo;abattent comme des ripostes de boxe. Personne ne marche ; on saute d&rsquo;un taxi orang\u00e9 dans un taxi \u00e0 carreaux, d&rsquo;un tube horizontal dans un tube vertical ; on vit d&rsquo;impulsions : le t\u00e9l\u00e9phone est une arme automatique, avec laquelle on mitraille en quelques minutes des quartiers entiers.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn se pousse !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn se pousse sans mauvaise humeur. Tout est gai et cependant terrible. Les lumi\u00e8res et les fanfares de Broadway ne sont pas destin\u00e9es \u00e0 faire oublier la vie, mais \u00e0 la d\u00e9cupler. Les distractions sont plac\u00e9es a c\u00f4t\u00e9 du travail, comme chez les chercheurs d&rsquo;or. On s&rsquo;use terriblement, on tombe, on vous emporte et la partie continue. Si l&rsquo;on est trop jeune, trop vieux, trop las, on vit ailleurs : sur l&rsquo;\u00eele, on demeure entre adultes. Personne n&rsquo;habite plus New-York pour son plaisir. On y reste juste le temps d&rsquo;y faire fortune. Chacun travaille le plus possible, le moins d&rsquo;ann\u00e9es possible. Apr\u00e8s quarante ans, les plus chanceux commencent \u00e0 aller p\u00eacher le tarpon \u00e0 Key West ; \u00e0 cinquante ans on part jouer au golf \u00e0 Cannes ; \u00e0 soixante ans, on offre un stade \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Columbia, libations au dieu de la Fortune, mais on habite Fiesole.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe luxe est le m\u00eame pour tous ; c&rsquo;est le demi-luxe. Pour l&rsquo;autre, voir, quelque temps encore, l&rsquo;Europe. Les modes durent une semaine. \u00ab O\u00f9 est le peuple ? \u00bb s&rsquo;\u00e9cria La Fayette en d\u00e9barquant sur la batterie, \u00ab tout le monde est bien mis \u00bb. Les modes font gonfler ces millions d&rsquo;habitants, les soul\u00e8vent comme une p\u00e2te, ajoutent \u00e0 leur fermentation naturelle. C&rsquo;est le <em>thrill<\/em>, l&rsquo;enthousiasme, l&rsquo;\u00e9motion-reine, l&rsquo;excitation n\u00e9cessaire, suivies de prostrations et de l&rsquo;oubli imm\u00e9diat. Vari\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York est surcharg\u00e9 d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. On se d\u00e9shabille la nuit au milieu des \u00e9tincelles; qui vous cr\u00e9pitent sur le corps, comme une vermine mauve. Si l&rsquo;on touche un bouton de porte, un t\u00e9l\u00e9phone, apr\u00e8s avoir fr\u00f4l\u00e9 le tapis, c&rsquo;est une d\u00e9charge ; on a des \u00e9clairs bleus au bout des doigts. \u00ab Je vous serre la main \u00e0 distance, m&rsquo;\u00e9crivait Claudel de Washington, heureux de vous \u00e9viter une commotion \u00bb. Huit millions de coups de t\u00e9l\u00e9phone par jour. Mr. Harriman, roi des chemins de fer, a chez lui cent postes d&rsquo;appel. Radios, ondes longues ou courtes, New-York est un orage permanent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Mais que se passe-t-il donc? quel esprit de vertige s&rsquo;est empar\u00e9 de ma paisible ville ? Est-ce, que nous allons devenir fous<\/em> ? \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est un Hollandais qui parle. Ce n&rsquo;est Pas l&rsquo;ombre de Stuyvesant regardant le Manhattan de 1930 ; c&rsquo;est le docteur Ox \u00e0 Quinquendam, dans Jules Verne&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNew-York brise les nerfs ; nouveau supplice de la roue. Les environs sont pleins d&rsquo;asiles, d&rsquo;institut yoghis o\u00f9 les millionnaires arrosent et b\u00eachent. New-York mange les gens, n&rsquo;en laisse que la fibre ; puis il les tue.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>&#8230; Mais h\u00e9las, si ces plantes, ces fruits, poussaient \u00e0 vue d&rsquo;oeil, si tous ces v\u00e9g\u00e9taux affectaient des proportions colossales, en revanche ils se fl\u00e9trissaient vite. Cet air qu&rsquo;ils absorbaient les br\u00fblait rapidement et ils mouraient bient\u00f4t \u00e9puis\u00e9s, fl\u00e9tris, d\u00e9vor\u00e9s&#8230;<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe spleen de Londres, lent, mouvant, subtil, qu&rsquo;est-il \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cafard de New-York combattu \u00e0 coups de cocktails, de l&rsquo;affaissement nerveux qui nous y guette? Un Europ\u00e9en r\u00e9siste quelques mois. Le newyorkais n&rsquo;y \u00e9chappe que par les d\u00e9parts. Le salut dans la fuite. Les gares sont comme les \u00e9glises d&rsquo;une religion nouvelle. Tant de fils d&rsquo;\u00e9migrants sont repris par l&rsquo;ancestral besoin de voyager. Leurs cong\u00e9s ressemblent \u00e0 des migrations d&rsquo;oiseaux, de poissons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>&#8230; Quand une explosion formidable retentit&#8230;<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est la fin du docteur Ox ; comme la ville emplie d&rsquo;oxyg\u00e8ne par le savant, New-York, satur\u00e9, \u00e9clatera-t-il un jour? Cette cit\u00e9 verticale tombera peut-\u00eatre \u00e0 la renverse et nous nous r\u00e9veillerons&#8230; Rien ne peut d\u00e9truire Paris, nef insubmersible. Paris existe en moi ; il existera malgr\u00e9 Dieu, comme 1a raison. C&rsquo;est ce qui me fait souvent l&rsquo;aimer moins&#8230; Mais je ne suis pas toujours s\u00fbr de ce merveilleux cadeau qu&rsquo;est New-York. Si ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un r\u00eave, qu&rsquo;un essai prodigieux, qu&rsquo;un avatar, qu&rsquo;une renaissance \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, qu&rsquo;un purgatoire magnifique ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes vagues atlantiques reviendront-elles se d\u00e9chirer sur ces rochers rouges qui furent New-York et ne le seront plus, quand rien ne troublera le silence d&rsquo;un monde un instant agit\u00e9 ?<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une vision ambigu\u00eb et contradictoire du modernisme am\u00e9ricain New York, de Paul Morand &bull; L&rsquo;extrait Les pages 259 \u00e0 281 d&rsquo;un r\u00e9cit de voyage publi\u00e9 chez Flammarion en 1930, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 au printemps 1929 \u00e0 Villefranche-sur-Mer : New York, de Paul Morand. &bull; L&rsquo;auteur, Paul Morand, est un \u00e9crivain fran\u00e7ais de la grande&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[11],"tags":[3120,4110,4111,3256,3099,2671,3257],"class_list":["post-65731","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-extraits","tag-antiamericanisme","tag-morand","tag-nervosite","tag-new","tag-psychologie","tag-us","tag-york"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65731","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=65731"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65731\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=65731"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=65731"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=65731"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}