{"id":65867,"date":"2004-02-10T00:00:00","date_gmt":"2004-02-10T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2004\/02\/10\/reflexions-et-analyses-sur-levaluation-de-la-menace\/"},"modified":"2004-02-10T00:00:00","modified_gmt":"2004-02-10T00:00:00","slug":"reflexions-et-analyses-sur-levaluation-de-la-menace","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2004\/02\/10\/reflexions-et-analyses-sur-levaluation-de-la-menace\/","title":{"rendered":"R\u00e9flexions et analyses sur l&rsquo;\u00e9valuation de la menace"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">En perspective, r\u00e9flexions et analyses sur l&rsquo;\u00e9valuation de la menace<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous publions ci-dessous deux textes extraits de la revue <em>eurostrat\u00e9gie<\/em>, publication-soeur de <em>de defensa<\/em> qui fut publi\u00e9e d&rsquo;avril 1987 \u00e0 janvier 1992, avant de fusionner avec <em>de defensa<\/em> (d&rsquo;o&ugrave; le titre complet de <em>de defensa &#038; eurostrat\u00e9gie<\/em>, ou dd&#038;e). Ces deux articles traitent de la question de l&rsquo;\u00e9valuation de la menace \u00e0 deux \u00e9poques diff\u00e9rentes, rapproch\u00e9es dans le temps mais tr\u00e8s diff\u00e9rentes avec les \u00e9v\u00e9nements survenus entre-temps : en janvier 1988, imm\u00e9diatement apr\u00e8s la signature du trait\u00e9 INF qui ouvrit le processus de r\u00e9duction acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;affrontement strat\u00e9gique est-ouest ; en avril 1990, peu apr\u00e8s l&rsquo;effondrement du Pacte de Varsovie et l&rsquo;autonomie retrouv\u00e9e des pays d&rsquo;Europe de l&rsquo;Est.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;est pas du tout certain, bien s&ucirc;r, que nous r\u00e9cririons ces deux textes dans le m\u00eame sens, de la m\u00eame fa\u00e7on, aujourd&rsquo;hui par rapport \u00e0 leur r\u00e9daction en 1988 et en 1990. Mais ce que nous voulons surtout montrer, c&rsquo;est la perspective pass\u00e9e et la probl\u00e9matique contemporaine de l&rsquo;\u00e9valuation de la menace que ces deux articles traitent. Il va de soi qu&rsquo;on d\u00e9couvre l&rsquo;extraordinaire relativit\u00e9 de ce processus, ses erreurs innombrables, ses impasses et ainsi de suite. On lira successivement les articles parus en avril 1990 et en janvier 1988 et, \u00e0 la suite de ce dernier, deux petits textes qui l&rsquo;accompagnaient en \u00ab\u00a0cadres\u00a0\u00bb dans l&rsquo;\u00e9dition initiale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il va de soi \u00e9galement que ces deux textes accompagnent <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=998\">le texte \u00ab\u00a0Faits &#038; Commentaires\u00a0\u00bb publi\u00e9 ce jour sur notre site<\/a>, \u00e0 propos de la crise de l&rsquo;\u00e9valuation de la menace mise \u00e0 jour par la question des ADM irakiennes qui n&rsquo;existent pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>_________________________<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">A quoi servent les \u00e9valuations?<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;audition de William Webster, le 1er mars 1990 devant la Commission de la Chambre des Repr\u00e9sentants, restera dans les m\u00e9moires. Webster est l&rsquo;actuel directeur de la CIA. Sa personnalit\u00e9 tranche avec celles de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs \u00a0\u00bbpolitiques\u00a0\u00bb. Webster \u00e9tait juge, avant de diriger l&rsquo;Agence; rien d&rsquo;un partisan politique ou d&rsquo;un id\u00e9ologue. On avait d\u00e9j\u00e0 not\u00e9 chez lui une tendance, assez inhabituelle \u00e0 cette fonction, \u00e0 ne pas farder la v\u00e9rit\u00e9, au risque parfois de se contredire avec certains de ses adjoints (1). Devant les d\u00e9put\u00e9s, Webster ne s&#8217;embarrassa pas de phrases inutiles. Il donna une \u00e9valuation de la \u00a0\u00bbmenace\u00a0\u00bb sovi\u00e9tique radicalement diff\u00e9rente de celles qu&rsquo;on avait coutume d&rsquo;entendre. Webster affirma: &laquo;M\u00eame un r\u00e9gime dur, qui renverserait Gorbatchev et engagerait une r\u00e9pression sanglante, serait assez peu tent\u00e9 de se lancer dans un nouveau d\u00e9veloppement des forces militaires. (&#8230;) Ce r\u00e9gime aurait \u00e0 faire face aux m\u00eames pressions \u00e9conomiques et politiques que doit affronter Gorbatchev, et il continuerait probablement une politique de contr\u00f4le des armements avec l&rsquo;Ouest&raquo;. Enfin, Webster pronon\u00e7a cette phrase capitale: &laquo;En fait, les changements sont probablement irr\u00e9versibles dans de nombreux domaines critiques&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette audition tombait bien mal pour le secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense, Richard Cheney. On s&rsquo;en aper\u00e7ut lors d&rsquo;une interview qu&rsquo;il donna presque aussit\u00f4t (2), manifestement et exclusivement d\u00e9cid\u00e9e pour tenter de limiter les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par les propos de Webster. Cheney y d\u00e9clarait son d\u00e9saccord avec l&rsquo;\u00e9valuation de William Webster, parlant pour son compte de son &laquo;tr\u00e8s fort sentiment \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la menace sovi\u00e9tique&raquo;, ce qui le conduit \u00e0 devoir &laquo;pr\u00e9server les capacit\u00e9s militaires des Etats-Unis&raquo;. Concernant le t\u00e9moignage de Webster, Cheney estima que le directeur de la CIA avait une obligation de soutenir le budget militaire du pr\u00e9sident Bush, et que, d\u00e8s lors, &laquo;Mr. Webster devrait \u00eatre aussi inquiet de la menace sovi\u00e9tique que je le suis&raquo;. Finalement, le probl\u00e8me du secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense appara&icirc;t assez simple, m\u00eame s&rsquo;il est tr\u00e8s d\u00e9licat \u00e0 r\u00e9soudre. Il fut exprim\u00e9 par un journaliste, commentant l&rsquo;\u00e9change Webster-Cheney: &laquo;Le secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense Dick Cheney pense apparemment qu&rsquo;il est suffisamment difficile de \u00a0\u00bbvendre\u00a0\u00bb \u00e0 un Congr\u00e8s hostile un budget de 306 milliards USD, sans une attaque inattendue du directeur du renseignement&raquo; (3). On comprend son souci tactique de contrer la d\u00e9claration de William Webster lorsqu&rsquo;on appr\u00e9cie l&rsquo;hostilit\u00e9 du Congr\u00e8s par une remarque comme celle de Richard Gephardt, leader d\u00e9mocrate \u00e0 la Chambre des Repr\u00e9sentants: &laquo;Le budget de la d\u00e9fense de l&rsquo;Administration pour 1991 semble avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7u par quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;aurait pas lu les journaux depuis un an&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>A PREMIERE VUE<\/strong>, il s&rsquo;agit de \u00a0\u00bbcuisine\u00a0\u00bb int\u00e9rieure. C&rsquo;est un aspect des choses, qui concerne la grande bataille du budget de la D\u00e9fense dans laquelle le Pentagone a choisi l&rsquo;option de la d\u00e9fensive \u00e0 outrance: tout faire pour retarder l&rsquo;in\u00e9luctable (l&rsquo;effondrement du budget), et m\u00eame \u00e9viter de formuler une nouvelle strat\u00e9gie impliquant une compl\u00e8te restructuration des forces. L&rsquo;autre aspect, qui n&rsquo;est pas moins int\u00e9ressant \u00e0 cause de ses prolongements, concerne le fait m\u00eame d\u00e9 l&rsquo;\u00e9valuation strat\u00e9gique: son utilit\u00e9, son but, les m\u00e9thodologies qui la gouvernent et les pressions qui s&rsquo;exercent sur elles. Ce d\u00e9bat a d&rsquo;abord valeur historique. Les \u00e9valuations strat\u00e9giques ont men\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on imp\u00e9rative, sous l&rsquo;argument de leur contenu rationnel (ou affirm\u00e9 tel), la politique de s\u00e9curit\u00e9 depuis quarante ans. Par cons\u00e9quent, elles ont directement influenc\u00e9 les relations Est-Ouest, et le plus souvent, les ont purement et simplement d\u00e9termin\u00e9es.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une phrase de Richard Cheney est r\u00e9v\u00e9latrice: \u00a0\u00bbLe directeur de la CIA a l&rsquo;obligation d&rsquo;appuyer le budget de la D\u00e9fense du pr\u00e9sident George Bush\u00a0\u00bb. En d&rsquo;autres temps, lorsque les \u00e9valuations n&rsquo;impliquaient gu\u00e8re de pol\u00e9miques entre les diff\u00e9rents minist\u00e8res et agences de s\u00e9curit\u00e9, ce genre de phrase n&rsquo;avait gu\u00e8re d&rsquo;importance puisque, sur le fond, et grosso modo, il y avait unanimit\u00e9 des \u00a0\u00bb\u00e9valuateurs\u00a0\u00bb. Aujourd&rsquo;hui, il en va tout autrement, parce que notre \u00e9poque de rupture permet des attitudes extr\u00eames sur des questions concr\u00e8tes et pr\u00e9cises, et par cons\u00e9quent, des oppositions extr\u00eames. La pol\u00e9mique Webster-Cheney jette une lumi\u00e8re surprenante sur le fondement et l&rsquo;usage des \u00e9valuations. Richard Cheney ne r\u00e9clame pas autre chose de la CIA que ses \u00e9valuations s&rsquo;accordent au budget de la D\u00e9fense du pr\u00e9sident des Etats-Unis. C&rsquo;est surprenant, parce qu&rsquo;il y a l\u00e0 une compl\u00e8te perversion de la d\u00e9finition d&rsquo;une \u00e9valuation; celle-ci est destin\u00e9e, par substance, \u00e0 \u00e9clairer les dirigeants sur une situation donn\u00e9e, pour leur permettre de d\u00e9cider les mesures qui s&rsquo;imposent. Tout se passe comme si le secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense disait au contraire: la CIA doit r\u00e9aliser des \u00e9valuations qui s&rsquo;accordent au budget de la D\u00e9fense, tel qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 par le pr\u00e9sident.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend pourtant la d\u00e9marche de Richard Cheney, telle qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e par la remarque d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e. Comment \u00a0\u00bbvendre\u00a0\u00bb un budget qui sent encore la guerre froide, alors que celle-ci est finie? Comment justifier le B-2, le M-X, le Trident, l&rsquo;ATF, toute cette quincaillerie d\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 coups de milliards de dollars dans un seul but: vaincre un adversaire qui, aujourd&rsquo;hui, n&rsquo;existe plus tel qu&rsquo;on l&rsquo;appr\u00e9hendait? Non seulement le budget du Pentagone est cher, non seulement la quincaillerie est fort co&ucirc;teuse, mais encore elle appara&icirc;t de moins en moins adapt\u00e9e \u00e0 un \u00e9ventuel adversaire. Que peut faire un B-2 ou un ATF contre des passeurs de drogue? A quoi sert un sous-marin lance-missiles nucl\u00e9aires dans une op\u00e9ration comme \u00a0\u00bbJust Cause\u00a0\u00bb, destin\u00e9e \u00e0 capturer un seul homme, chef d&rsquo;Etat-bidon, ex-agent de la CIA et coordinateur du trafic de drogue? Mais quel est l&rsquo;autre terme de l&rsquo;alternative? Arr\u00eater brusquement la machine de production sans savoir comment la r\u00e9orienter d&rsquo;une part, la restructurer d&rsquo;autre part? Cela demande du temps et de la tranquillit\u00e9. La pression des \u00e9v\u00e9nements, la ru\u00e9e des parlementaires vers les \u00a0\u00bbdividendes de la paix\u00a0\u00bb (terme qui fait fureur et qui n&rsquo;a gu\u00e8re de coh\u00e9rence), les interminables auditions au Congr\u00e8s, n&rsquo;invitent pas \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 n\u00e9cessaire \u00e0 la d\u00e9finition d&rsquo;une nouvelle strat\u00e9gie et de nouvelles structures qui y seraient adapt\u00e9es.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;o&ugrave; la d\u00e9licate d\u00e9marche de Richard Cheney depuis son arriv\u00e9e au Pentagone. Il doit amorcer une r\u00e9duction budg\u00e9taire r\u00e9guli\u00e8re, assez mod\u00e9r\u00e9e pour ne pas mobiliser contre lui la bureaucratie militaire, assez significative pour se gagner le soutien des r\u00e9formateurs mod\u00e9r\u00e9s du Congr\u00e8s. Il doit peu \u00e0 peu introduire des mesures de r\u00e9duction des acquisitions, abandonner un programme ou l&rsquo;autre, et pour cela vaincre des r\u00e9sistances consid\u00e9rables dans la bureaucratie du Pentagone et dans les \u00e9tats-majors des trois forces. A cet \u00e9gard, on peut admettre l&rsquo;id\u00e9e que Cheney repr\u00e9sente assez bien le sentiment de George Bush, que son caract\u00e8re porte au compromis avec toutes les forces en pr\u00e9sence. Pour justifier publiquement &#8211; notamment devant le Congr\u00e8s &#8211; cette politique fluctuante et n\u00e9cessairement h\u00e9sitante, Cheney en a appel\u00e9 \u00e0 l&rsquo;habituelle r\u00e9f\u00e9rence utilis\u00e9e par le Pentagone: l&rsquo;\u00e9valuation de la Menace sovi\u00e9tique. Il en a us\u00e9 de cette m\u00eame fa\u00e7on ambivalente: d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, reconnaissant que cette Menace diminue, pour soutenir la baisse relative et r\u00e9guli\u00e8re du budget par rapport aux projections ant\u00e9rieures d&rsquo;augmentation ant\u00e9rieure; \u00e0 l&rsquo;inverse, affirmant que cette Menace reste bien r\u00e9elle, pour soutenir la poursuite de programmes classiques, notamment strat\u00e9giques, face au Congr\u00e8s qui presse pour des r\u00e9ductions plus cons\u00e9quentes. Cette sorte d&rsquo;attitude provoque souvent le r\u00e9sultat inverse de celui qu&rsquo;on recherche: au lieu de satisfaire tout le monde, on d\u00e9\u00e7oit tout le monde&#8230; Certains aspects de la tactique de Richard Cheney ont m\u00eame provoqu\u00e9 des r\u00e9actions plut\u00f4t vives. Les parlementaires ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s m\u00e9contents lorsqu&rsquo;ils ont appris que le Pentagone leur avait dissimul\u00e9 pendant pr\u00e8s d&rsquo;un an une analyse de la CIA concluant que les capacit\u00e9s d&rsquo;attaques du Pacte de Varsovie passaient d\u00e9sormais par un d\u00e9lai de 30 \u00e0 45 jours alors qu&rsquo;il \u00e9tait question jusqu&rsquo;alors d&rsquo;une quinzaine de jours (aujourd&rsquo;hui, dans le chaos de l&rsquo;Europe de l&rsquo;Est, on parle plut\u00f4t d&rsquo;un d\u00e9lai de plusieurs mois, \u00e0 supposer qu&rsquo;une telle op\u00e9ration soit encore possible dans les conditions habituellement envisag\u00e9es). Ce point de d\u00e9saccord entre le secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense et l&rsquo;agence de renseignement pr\u00e9figurait la r\u00e9cente pol\u00e9mique entre Webster et Cheney.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>QUOIQU&rsquo;IL EN SOIT<\/strong>, une lumi\u00e8re crue est faite sur la conception qu&rsquo;on se fait, notamment au Pentagone pour ce cas, du bon usage des \u00e9valuations. Cela n&rsquo;est pas nouveau. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 apparu dans les d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes que les \u00e9valuations servaient souvent plus \u00e0 justifier, parfois a posteriori, un effort militaire national plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 appr\u00e9cier objectivement celui de l&rsquo;adversaire potentiel pour servir de guide aux d\u00e9cisions nationales. A la fin des ann\u00e9es cinquante, les \u00e9valuations nationales des Etats-Unis sur la puissance strat\u00e9gique sovi\u00e9tique (bombardiers et missiles intercontinentaux) s&rsquo;av\u00e9r\u00e8rent totalement fausses et beaucoup trop gonfl\u00e9es. Mais elles justifi\u00e8rent un \u00e9norme effort d&rsquo;armement de la part des Am\u00e9ricains, aboutissant \u00e0 une \u00e9norme sup\u00e9riorit\u00e9 strat\u00e9gique dans les ann\u00e9es soixante (mais aussi, d\u00e9clenchant l&rsquo;effort de d\u00e9veloppement massif et continu des forces arm\u00e9es sovi\u00e9tiques de 1963-64 jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es quatre-vingts). Cette fois, pourtant, le cas est tr\u00e8s diff\u00e9rent et s&rsquo;accorde avec la nouveaut\u00e9 de la situation que nous commen\u00e7ons \u00e0 peine \u00e0 appr\u00e9hender. La querelle Cheney-Webster pourrait marquer, purement et simplement, la fin de l&rsquo;usage des \u00e9valuations, tel qu&rsquo;il en fut fait depuis les ann\u00e9es cinquante jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours pour justifier les efforts d&rsquo;armement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En effet, la principale Menace quantifiable et \u00e9valuable, &#8211; l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique -, tend \u00e0 dispara&icirc;tre tr\u00e8s rapidement en tant que Menace centrale contre la s\u00e9curit\u00e9 nationale des pays occidentaux (le caract\u00e8re de rapidit\u00e9 est important dans la mesure o&ugrave; il rend tr\u00e8s pressants, et donc dramatiques, les changements n\u00e9cessaires). Parall\u00e8lement et tout aussi rapidement, on devrait tr\u00e8s vite s&rsquo;apercevoir que ce qu&rsquo;on pourrait nommer \u00a0\u00bbles nouvelles menaces\u00a0\u00bb sont, elles, totalement intraduisibles en termes de volumes de forces et de mat\u00e9riels. Ces \u00a0\u00bbnouvelles menaces\u00a0\u00bb sont constitu\u00e9es notamment &laquo;par la famine, l&rsquo;instabilit\u00e9 politique, les risques de soul\u00e8vement, la lutte contre les narcotiques&raquo; (selon le colonel Tom Swain, de l&rsquo;U.S. Army, directeur de l&rsquo;Army-Air Force Center for Low-Intensity Conflicts). Il \u00e9tait possible, dans les ann\u00e9es soixante-dix et quatre-vingts, de d\u00e9terminer le nombre de milliers de chars et de dizaines de milliers de postes anti-chars n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;OTAN pour se mettre en position de d\u00e9faire une attaque du Pacte de Varsovie appuy\u00e9e sur une masse de plusieurs dizaines de milliers de chars. Dans les ann\u00e9es quatre-vingt-dix et au-del\u00e0, comment va-t-on pouvoir d\u00e9terminer le nombre d&rsquo;unit\u00e9s de telle et telle sorte, de syst\u00e8mes d&rsquo;armes de telle et telle sorte, n\u00e9cessaires pour intervenir contre des trafiquants de drogue, contre une prise d&rsquo;otage, ou dans le cadre d&rsquo;une insurrection populaire suivant des \u00a0\u00bb\u00e9meutes de la faim\u00a0\u00bb dans tel et tel pays? Il n&rsquo;existe plus aucune r\u00e9f\u00e9rence directement transposable au niveau des forces et des syst\u00e8mes, tant pour ce qui concerne la puissance mat\u00e9rielle de l&rsquo;adversaire (qui n&rsquo;a pas sa valeur r\u00e9elle mais une valeur d&rsquo;effets beaucoup plus importante) qu&rsquo;au niveau des \u00e9v\u00e9nements, largement impr\u00e9visibles. Plus encore: comment d\u00e9terminer &#8211; comment seulement le dire, d&rsquo;ailleurs? &#8211; que le d\u00e9veloppement de tel et tel syst\u00e8me d&rsquo;armes est n\u00e9cessaire au bon fonctionnement et au d\u00e9veloppement de la base technologique d&rsquo;une nation d&rsquo;une part, \u00e0 ses capacit\u00e9s commerciales (exportation) d&rsquo;autre part? Bien \u00e9videmment, aucune \u00e9valuation au monde, de la sorte qui fut jusqu&rsquo;ici suivie (d\u00e9compte des forces de l&rsquo;adversaire), ne saurait donner une r\u00e9ponse satisfaisante. En ce sens, l&rsquo;affrontement Cheney-Webster est symbolique de la nouvelle p\u00e9riode qui s&rsquo;ouvre: l&rsquo;un (la CIA) joue le jeu et dit en substance (dans ce cas, au Pentagone): puisque vous voulez savoir l&rsquo;\u00e9tat de la menace sovi\u00e9tique, le voici, et il ne justifie pas le budget que vous demandez, et surtout pas la sorte de budget que vous demandez; l&rsquo;autre (le Pentagone) n&rsquo;ose pas encore jouer le jeu, et moins encore dire tout haut: voici le budget que nous estimons n\u00e9cessaire pour la s\u00e9curit\u00e9 et les int\u00e9r\u00eats de la nation, quelles que soient les menaces, et malgr\u00e9 le fait que nous ne pouvons pas les \u00e9valuer. Bien entendu, le jeu est fauss\u00e9. Le Pentagone n&rsquo;en accepte pas les r\u00e8gles et pr\u00e9f\u00e8re encore se reposer sur des \u00e9valuations pour justifier ses d\u00e9penses, d&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;incident avec Webster. Il est \u00e9galement \u00e9vident que le budget qu&rsquo;il pr\u00e9sente est loin d&rsquo;\u00eatre le plus satisfaisant pour les situations possibles qui se dessinent, et qu&rsquo;\u00e0 cet \u00e9gard le Pentagone tra&icirc;ne largement derri\u00e8re les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<\/p>\n<p><p><strong>RESTE L&rsquo;ESSENTIEL<\/strong>. Si l&rsquo;on peut comprendre ais\u00e9ment cette nouvelle m\u00e9thodologie qui appara&icirc;t (d\u00e9terminer les besoins de s\u00e9curit\u00e9 sans r\u00e9f\u00e9rence ext\u00e9rieure pr\u00e9cise), force est de constater qu&rsquo;aucun pays n&rsquo;y a encore vraiment souscrit, et surtout pas publiquement. C&rsquo;est pourtant \u00e0 ce niveau qu&rsquo;apparaissent les plus grandes n\u00e9cessit\u00e9s. Comment justifier aux yeux de l&rsquo;opinion publique tel ou tel d\u00e9veloppement, tel ou tel syst\u00e8me d&rsquo;armes, si on persiste \u00e0 les rendre d\u00e9pendants d&rsquo;une Menace centrale qui appara&icirc;t de plus en plus comme une chose d\u00e9pass\u00e9e, et alors qu&rsquo;il n&rsquo;existe aucune Menace centrale de substitution qui puisse \u00eatre exactement d\u00e9finie? Il y a d&rsquo;abord un probl\u00e8me de communications et de relations publiques auquel bien peu de dirigeants, de ministres ou de g\u00e9n\u00e9raux, semblent jusqu&rsquo;ici s&rsquo;\u00eatre int\u00e9ress\u00e9s. On pr\u00e9f\u00e8re parler, de mani\u00e8re bureaucratique et m\u00e9canique, de dangers dont tout le monde voit chaque jour qu&rsquo;ils tendent \u00e0 dispara&icirc;tre \u00e0 une vitesse prodigieuse, ne serait-ce d&rsquo;ailleurs et d&rsquo;abord par la disparition, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 en voie d&rsquo;\u00eatre r\u00e9alis\u00e9e, de la volont\u00e9 agressive de se servir des armes disponibles. Il n&rsquo;y a alors rien d&rsquo;\u00e9tonnant \u00e0 constater le d\u00e9phasage existant entre les dirigeants et l&rsquo;opinion publique, la pi\u00e8tre opinion qu&rsquo;\u00e0 celle-ci de ceux-l\u00e0, l&rsquo;inconfort d&rsquo;une situation o&ugrave; les uns semblent prendre les autres pour des ignares complets et totalement d\u00e9sinform\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi, l&rsquo;essentiel aujourd&rsquo;hui, devrait \u00eatre d&rsquo;en venir \u00e0 r\u00e9aliser que les grandes orientations de d\u00e9fense, les choix, le volume des forces et les missions auxquelles elles doivent \u00eatre pr\u00e9par\u00e9es, ne peuvent plus d\u00e9pendre de l&rsquo;\u00e9valuation d&rsquo;une (de) menace(s) qu&rsquo;il devient impossible d&rsquo;identifier pr\u00e9cis\u00e9ment. La cons\u00e9quence de ce ph\u00e9nom\u00e8ne capital est qu&rsquo;on se trouve dans l&rsquo;obligation de revenir \u00e0 une \u00e9valuation nationale, sans r\u00e9f\u00e9rence ext\u00e9rieure imp\u00e9rative, des besoins de s\u00e9curit\u00e9 des nations. Les seules r\u00e9f\u00e9rences qui devraient \u00eatre prises en compte dans une \u00e9volution de cette sorte sont classiques: la position g\u00e9ographique, les int\u00e9r\u00eats industriels et commerciaux, la d\u00e9fense de la coh\u00e9rence sociale, etc, &#8211; en un mot, tout ce qui d\u00e9termine la position g\u00e9opolitique d&rsquo;une nation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Paradoxalement lorsqu&rsquo;on songe \u00e0 sa position vis-\u00e0-vis du budget &#8211; ce qui met en \u00e9vidence le dilemme dans lequel se trouve le Pentagone &#8211; une telle approche \u00e9tait publiquement esquiss\u00e9e, pour ce qui concerne les Etats-Unis, dans des d\u00e9clarations de Cheney, en septembre 1989. Il affirma \u00e0 propos des forces navales am\u00e9ricaines: &laquo;Manifestement, nos syst\u00e8mes strat\u00e9giques, nos forces conventionnelles d\u00e9ploy\u00e9es en Europe sont des domaines o&ugrave; nous pouvons chercher des r\u00e9ductions ou des contraintes mutuelles. Les forces navales am\u00e9ricaines sont, je pense, fondamentalement diff\u00e9rentes dans le sens que nous sommes une puissance maritime majeure. (&#8230;) Les Etats-Unis ne sont pas vraiment int\u00e9ress\u00e9s par des n\u00e9gociations de contr\u00f4le des armements pour ce qui concerne les forces navales&raquo;. La diff\u00e9rence faite par Cheney entre \u00a0\u00bbles syst\u00e8mes strat\u00e9giques\u00a0\u00bb et les \u00a0\u00bbforces conventionnelles stationn\u00e9es en Europe\u00a0\u00bb d&rsquo;une part, les forces navales d&rsquo;autre part (sans pr\u00e9juger du statut d&rsquo;autres forces n\u00e9cessaires \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 nationale), est caract\u00e9ristique de cette approche \u00e0 laquelle poussent les \u00e9v\u00e9nements, &#8211; une approche qui n&rsquo;est pas vraiment nouvelle, qui a toujours subsist\u00e9, non exprim\u00e9e publiquement, dans l&rsquo;esprit des dirigeants de toutes les nations conscientes de leurs int\u00e9r\u00eats nationaux, mais qui devrait aujourd&rsquo;hui \u00eatre exprim\u00e9e publiquement sous peine de couper l&rsquo;opinion publique de son appareil de s\u00e9curit\u00e9 nationale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il semblerait raisonnable de faire l&rsquo;hypoth\u00e8se que les syst\u00e8mes de s\u00e9curit\u00e9 tendront de plus en plus \u00e0 \u00eatre con\u00e7us selon deux conceptions:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Une conception \u00a0\u00bbabsolue\u00a0\u00bb, d\u00e9terminant les forces et les structures n\u00e9cessaires \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;une nation, en fonction des dangers et des menaces potentiels, et non plus d&rsquo;une Menace \u00e9tablie et r\u00e9pertori\u00e9e. A cet \u00e9gard, les \u00e9valuations au sens comptable classique n&rsquo;ont plus gu\u00e8re de raison d&rsquo;\u00eatre. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;appr\u00e9cier les besoins d&rsquo;un pays d&rsquo;une fa\u00e7on unilat\u00e9rale. Sans nul doute, cette m\u00e9thode rec\u00e8le bien des risques d&rsquo;instabilit\u00e9, dans la mesure o&ugrave; la perception de sa propre s\u00e9curit\u00e9 nationale par un pays n&rsquo;est \u00e9videmment pas la m\u00eame que celle que peut en faire un autre. Mais cette instabilit\u00e9 est inh\u00e9rente aux relations internationales, mise \u00e0 part la p\u00e9riode des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es, et suppose pour qu&rsquo;on en combatte les effets que l&rsquo;aspect diplomatique de ces relations reprenne le dessus sur l&rsquo;aspect uniquement strat\u00e9gico-militaire (\u00e9valuation du potentiel militaire des autres nations). Cela suppose une r\u00e9volution intellectuelle des bureaucraties diplomatiques dont rien ne montre, au contraire des \u00e9v\u00e9nements qui y poussent, qu&rsquo;elle soit sur le point d&rsquo;\u00e9clater.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Une approche \u00a0\u00bbrelative\u00a0\u00bb, ne d\u00e9pendant plus de l&rsquo;\u00e9valuation des forces de certains \u00a0\u00bbadversaires\u00a0\u00bb (et \u00a0\u00bbpartenaires\u00a0\u00bb dans d&rsquo;autres domaines) mais s&rsquo;appuyant sur un syst\u00e8me de trait\u00e9s et d&rsquo;accords. Dans ce cas, l&rsquo;\u00e9valuation est remplac\u00e9e purement et simplement par le contr\u00f4le et la v\u00e9rification autoris\u00e9s, et m\u00eame exig\u00e9s par les trait\u00e9s. Il faudrait placer dans ce m\u00eame cadre les alliances et les accords de pays \u00e0 pays ou multinationaux, qui retrouvent ainsi leur d\u00e9finition classique: des actes diplomatiques pos\u00e9s de fa\u00e7on ponctuelle, sans engagement irr\u00e9versible, selon l&rsquo;\u00e9volution des relations internationales et l&rsquo;appr\u00e9ciation qu&rsquo;on fait, \u00e0 cette lumi\u00e8re, des int\u00e9r\u00eats nationaux. Cette transformation remet totalement en question nos conceptions de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre, notamment le r\u00f4le que jou\u00e8rent les grandes alliances (Alliance Atlantique et Pacte), qui d\u00e9termin\u00e8rent par le biais des \u00e9valuations imp\u00e9ratives la plupart des mouvements \u00a0\u00bbdiplomatiques\u00a0\u00bb de ses membres sous l&rsquo;inspiration du \u00a0\u00bbplus \u00e9gal\u00a0\u00bb d&rsquo;entre eux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans ce cadre nouveau qui s&rsquo;esquisse, les positions des uns et des autres diff\u00e8rent. Les Etats-Unis sont les plus favoris\u00e9s \u00e0 cause de leur position g\u00e9opolitique sans ambigu\u00eft\u00e9. Cela appara&icirc;t clairement dans la d\u00e9claration de Cheney d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e. Le seul frein que conna&icirc;t ce pays &#8211; mais il est d&rsquo;une importance consid\u00e9rable et rend bien profonde la crise actuelle des conceptions de s\u00e9curit\u00e9 nationale de ce pays &#8211; est d&rsquo;ordre bureaucratique, avec la force d&rsquo;inertie des appareils bureaucratiques militaires.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les Europ\u00e9ens ont \u00e0 faire face \u00e0 la difficult\u00e9 essentielle de devoir d\u00e9finir leurs int\u00e9r\u00eats \u00e0 la fois d&rsquo;un point de vue national et d&rsquo;un point de vue collectif (g\u00e9ographie oblige), et le cadre de s\u00e9curit\u00e9 o&ugrave; ceux-ci doivent se placer. Ils per\u00e7oivent la n\u00e9cessit\u00e9 imp\u00e9rative d&rsquo;un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 collective mais sont tent\u00e9s d&rsquo;y voir figurer, \u00e0 parts \u00e9gales, les deux grandes puissances (USA et URSS) qui ne sont pas, en la mati\u00e8re, des \u00e9tats europ\u00e9ens. Cette assurance qu&rsquo;ils recherchent, et qui ressort de craintes d&rsquo;une autre \u00e9poque, peut s&rsquo;av\u00e9rer finalement \u00eatre un moyen de perp\u00e9tuer la domination strat\u00e9gique des deux puissances sur le continent europ\u00e9en. D&rsquo;autre part, la logique devrait amener \u00e0 rechercher un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 collective qui n&#8217;emp\u00eache pas chaque nation de se choisir les instruments de sa propre s\u00e9curit\u00e9 nationale; cette id\u00e9e commence d&rsquo;ailleurs \u00e0 appara&icirc;tre, devant les risques de \u00a0\u00bbconflits r\u00e9gionaux de basse intensit\u00e9\u00a0\u00bb en Europe, la seule parade \u00e9tant d&rsquo;assurer des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux avec des pays disposant de forces arm\u00e9es significatives et \u00e9quilibr\u00e9es les unes par rapport aux autres. On appr\u00e9ciera que les r\u00e9cents \u00e9v\u00e9nements de Roumanie (affrontements entre Roumains et Hongrois) n\u00e9cessitent davantage des \u00e9quilibres r\u00e9gionaux impliquant les pays int\u00e9ress\u00e9s que les assurances des deux super-puissances. Un pays comme la Grande-Bretagne, qui pr\u00e9voit (en le regrettant) un retrait am\u00e9ricain d&rsquo;Europe et son propre retrait d&rsquo;Allemagne, envisage d\u00e9sormais \u00e0 cette occasion la r\u00e9duction radicale de ses forces terrestres au profit de ses forces navales et a\u00e9riennes. R\u00e9flexe \u00a0\u00bbnational\u00a0\u00bb li\u00e9 \u00e0 la g\u00e9ographie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce d\u00e9bat sur la s\u00e9curit\u00e9 nationale plonge ses racines dans l&rsquo;immense d\u00e9bat de notre \u00e9poque, entre les n\u00e9cessit\u00e9s collectives et les r\u00e9alit\u00e9s nationales. Il est d&rsquo;une telle importance, les \u00e9v\u00e9nements qui le nourrissent vont \u00e0 une telle rapidit\u00e9, qu&rsquo;on voit mal comment on pourra \u00e9viter de l&rsquo;envisager dans un futur rapproch\u00e9, selon ses termes les plus r\u00e9els, et malgr\u00e9 que ceux-ci remettent en question beaucoup de nos certitudes.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Notes<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>(1) D\u00e9but 1989, Webster avait estim\u00e9 que les capacit\u00e9s d&rsquo;attaque-surprise du Pacte en secteur Centre-Europe avaient pratiquement disparu, alors que son adjoint d\u00e9clarait, quelques jours plus tard, que cette menace subsistait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) L&rsquo;interview fut enregistr\u00e9e le 3 mars, deux jours apr\u00e8s l&rsquo;audition de Webster, par Cable News Network<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(3) Patrick E Tyler, Washington Post, 7 mars 1990.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><strong><em>Cet article est extrait de Eurostrat\u00e9gie n&deg;34, avril 1990.<\/em><\/strong><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>_______________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">Les infortunes de l&rsquo;\u00e9valuation<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>II n&rsquo;y a pas si longtemps, &ndash; d\u00e9but octobre 1985, &ndash; le State Department r\u00e9pondit \u00e0 cette question d&rsquo;une sous-commission de la Chambre des Repr\u00e9sentants du Congr\u00e8s: &laquo;Si une guerre \u00e9clate, jusqu&rsquo;\u00e0 quel point les Sovi\u00e9tiques peuvent-ils compter sur la fid\u00e9lit\u00e9 politique des forces des pays est-europ\u00e9ens?&raquo;. La r\u00e9ponse fut celle-ci: &laquo;Nous ne pouvons sp\u00e9culer sur l&rsquo;\u00e9valuation que font les Sovi\u00e9tiques de la fid\u00e9lit\u00e9 de leurs alli\u00e9s. De notre point de vue, nous devons pr\u00e9voir que les forces est-europ\u00e9ennes du Pacte de Varsovie participeront pleinement (fully) [\u00e0 un conflit] au c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique&raquo;. Cette mani\u00e8re singuli\u00e8re d&rsquo;exp\u00e9dier un \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;incertitude si fondamental sur les capacit\u00e9s r\u00e9elles du Pacte de Varsovie est caract\u00e9ristique des m\u00e9thodes d&rsquo;\u00e9valuation des experts. II ne faut pas soup\u00e7onner un complot pour favoriser des orientations politiques. II y a plut\u00f4t un amoncellement de proc\u00e9dures bureaucratiques qui verrouillent un \u00e9tat d&rsquo;esprit et rencontrent les orientations g\u00e9n\u00e9rales du pouvoir politique. On le constate avec le changement amorc\u00e9 depuis que le trait\u00e9 INF est acquis; c&rsquo;est-\u00e0-dire, depuis qu&rsquo;il devient politiquement imp\u00e9ratif de montrer que l&rsquo;OTAN et l&rsquo;Europe ne sont pas si inf\u00e9rieurs au Pacte de Varsovie qu&rsquo;il y paraissait jusqu&rsquo;alors. Si une att\u00e9nuation sensible de l&rsquo;\u00e9valuation commune selon laquelle le Pacte est tr\u00e8s sup\u00e9rieur au niveau conventionnel \u00e9tait d\u00e9montr\u00e9e durant cette p\u00e9riode de la fin de 1987\/d\u00e9but 1988, la ratification du trait\u00e9 INF par le S\u00e9nat des Etats-Unis serait beaucoup plus difficile.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le cas du prestigieux IISS de Londres est exemplaire. &laquo;Dans le pass\u00e9&raquo; \u00e9crit Karen DeYoung (1), &laquo;l&rsquo;Institut pr\u00e9f\u00e9rait laisser parler les chiffres d&rsquo;eux-m\u00eames (&#8230;) Pourtant, l&rsquo;Institut estime maintenant que sa description d&rsquo;une sup\u00e9riorit\u00e9 massive (du Pacte de Varsovie) a \u00e9t\u00e9 mal interpr\u00e9t\u00e9e par une partie du monde politique&raquo;. L&rsquo;IISS a donc d\u00e9cid\u00e9 de donner une interpr\u00e9tation. &laquo;Nous avons commenc\u00e9 par mettre en \u00e9vidence les 999 cas o&ugrave; la seule comptabilit\u00e9 ne donne pas une r\u00e9ponse sens\u00e9e&raquo; dit John Cross, qui contr\u00f4le la compilation de &laquo;The Military Balance&raquo;. &laquo;Si le but est de r\u00e9pondre \u00e0 la question: qui va gagner?, alors la r\u00e9ponse consiste en 5000 pages d&rsquo;imprimante avec en g\u00e9n\u00e9ral cette phrase: Eh bien, cela d\u00e9pend&raquo;. Tout cela para&icirc;t logique, &#8211; d&rsquo;ailleurs si logique que c&rsquo;en est du bon sens. II n&rsquo;y gu\u00e8re d&rsquo;exemples dans l&rsquo;Histoire o&ugrave; le vainqueur d&rsquo;une guerre puisse appara&icirc;tre, avant le d\u00e9clenchement de celle-ci, dans la seule comptabilit\u00e9. La guerre est le d\u00e9sordre, la comptabilit\u00e9 des \u00e9valuations est l&rsquo;ordre rationnel des experts. II y a incompatibilit\u00e9. Mais on s&rsquo;\u00e9tonne pour ce qui concerne notre situation des rapports Pacte-OTAN qu&rsquo;on le d\u00e9couvre aujourd&rsquo;hui: honn\u00eatet\u00e9 scientifique ou opportunit\u00e9 politique? Les deux sans doute, puisque les deux se confondent. Mais surtout: un \u00e9tat d&rsquo;esprit. L&rsquo;Histoire donne d&rsquo;ailleurs des indications.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Les infortunes de la CIA<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Un cas exemplaire \u00e0 rappeler est celui des \u00e9valuations faites par la CIA, de 1965 \u00e0 1976, des d\u00e9penses de d\u00e9fense de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique. II est assez peu connu. II est pourtant fondamental, et l&rsquo;on distinguera \u00e0 partir de lui son influence d\u00e9cisive sur notre itin\u00e9raire politique et strat\u00e9gique de 1960 \u00e0 nos jours. L&rsquo;histoire de notre &laquo;\u00e9valuation&raquo; de la menace ressemble \u00e0 une suite de montagnes russes (\u00e9videmment) o&ugrave; le prochain obstacle (montagnes ou &laquo;vall\u00e9es&raquo;) serait pr\u00e9vu exactement en fonction de celui qu&rsquo;on vient de franchir &#8211; alors qu&rsquo;on devrait supposer que c&rsquo;est exactement le contraire &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Chaque p\u00e9riode d&rsquo;alarme l&rsquo;a souvent \u00e9t\u00e9 a contrario, et chaque p\u00e9riode d&rsquo;&laquo;apaisement&raquo;, \u00e9galement a contrario. L&rsquo;Occident (les Etats-Unis) sortait, au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, d&rsquo;une alarme bien inutile: le &laquo;missile gap&raquo; avait succ\u00e9d\u00e9 au &laquo;bomber gap&raquo;, et dans les deux cas les Etats-Unis s&rsquo;\u00e9taient vus irr\u00e9m\u00e9diablement distanc\u00e9s par l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique. Faussement. La crise de Cuba et la proximit\u00e9 effrayante de la guerre nucl\u00e9aire avaient achev\u00e9 d&rsquo;amener au sein de la communaut\u00e9 politico-strat\u00e9gique un esprit d&rsquo;apaisement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En 1979, Robert Ellsworth et Kenneth Aldeman (2) firent para&icirc;tre dans Foreign Policy une analyse des erreurs de la CIA dans les ann\u00e9es soixante et soixante-dix. &laquo;A partir de 1960, la CIA se lan\u00e7a dans une sous-estimation syst\u00e9matique constante de l&rsquo;accroissement des ICBM sovi\u00e9tiques, et par une marge consid\u00e9rable. Ses estimations ne cess\u00e8rent d&rsquo;\u00eatre fausses, les erreurs commises d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e s&rsquo;additionnant. Au milieu des ann\u00e9es soixante-dix, le renseignement am\u00e9ricain sous-estimait compl\u00e8tement l&rsquo;importance et l&rsquo;efficacit\u00e9 des MIRV (Multiple Ind\u00e9pendant Re-entry Vehicle) sovi\u00e9tiques. Encore plus important, la pr\u00e9cision des t\u00eates nucl\u00e9aires sovi\u00e9tiques d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 atteinte &#8211; et \u00e9quivalente \u00e0 celle des t\u00eates nucl\u00e9aires am\u00e9ricaines &#8211; n&rsquo;\u00e9tait pas pr\u00e9vue par les estimations des services de renseignement avant le milieu des ann\u00e9es quatre-vingts&raquo;. Le cas des ICBM n&rsquo;est qu&rsquo;un exemple de la distorsion de l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;ensemble de la politique militaire sovi\u00e9tique. La puissance et les intentions strat\u00e9giques d&rsquo;une nation \u00e9tant \u00e9valu\u00e9es selon la m\u00e9thodologie occidentale par les d\u00e9penses militaires &#8211; m\u00e9thode contestable mais c&rsquo;est un autre d\u00e9bat -, on mesurera l&rsquo;importance des distorsions apport\u00e9es par la CIA dans ce domaine en constatant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aboutissement de cette p\u00e9riode d&rsquo;estimations fauss\u00e9es, elle \u00e9valuait les d\u00e9penses militaires sovi\u00e9tiques \u00e0 6-8% du PNB alors qu&rsquo;elles s&rsquo;av\u00e9r\u00e8rent de 11 \u00e0 13% de ce m\u00eame PNB. Cette colossale erreur d&rsquo;estimation, peut-\u00eatre la plus grave dans l&rsquo;histoire du renseignement, mais aussi la plus discr\u00e8te et la plus diffuse, &#8211; \u00e9tait due \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;esprit. Mais on distingue la d\u00e9marche: en 1964-65, quand les estimations commenc\u00e8rent \u00e0 diverger de la r\u00e9alit\u00e9, les Sovi\u00e9tiques d\u00e9pensaient effectivement de 6 \u00e0 8% de leur PNB. Ils augment\u00e8rent r\u00e9guli\u00e8rement leurs d\u00e9penses, jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre ces fameux 11-13%, et vers 1979-1980, plut\u00f4t 13-14% &#8230; Que se passait-il pendant ce temps?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e9poque \u00e9tait celle de la d\u00e9tente, des n\u00e9gociations pour les accords SALT I et ABM (sign\u00e9s en 1972). L&rsquo;id\u00e9e aux Etats-Unis, dans ce monde o&ugrave; se c\u00f4toient savants, analystes, universitaires, strat\u00e8ges et sp\u00e9cialistes du renseignement, \u00e9tait que les forces strat\u00e9giques nucl\u00e9aires s&rsquo;annulaient dans leurs effets tant leur pouvoir de, destruction \u00e9tait consid\u00e9rable. Totalement conditionn\u00e9e par la th\u00e9orie de la Mutual Assured Destruction, la r\u00e9flexion am\u00e9ricaine posait en substance que la sup\u00e9riorit\u00e9 strat\u00e9gique n&rsquo;avait plus aucun sens, et que les Sovi\u00e9tiques admettaient eux aussi que les rapports des deux puissances en \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 cette neutralisation mutuelle, cette stabilisation par la terreur. La d\u00e9tente faisait le reste, avec des th\u00e9ories comme la &laquo;convergence&raquo; des ann\u00e9es soixante, expliquant que les r\u00e9gimes socialiste et capitaliste \u00e9taient destin\u00e9s \u00e0 se rapprocher, puis \u00e0 se fondre, notamment gr\u00e2ce aux vertus du commerce et des \u00e9changes. C&rsquo;est bien d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit dont il s&rsquo;agit, une atmosph\u00e8re justifi\u00e9e par quelques id\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, abstraites et pr\u00e9tendument audacieuses. Dans le rapport qu&rsquo;elle publia en avril 1976 (3) sur les probl\u00e8mes des services de renseignement, la commission du renseignement du S\u00e9nat am\u00e9ricain rapporta ainsi les paroles de James Schlesinger (4): &laquo;Ceci (cet \u00e9tat d&rsquo;esprit) provoqua une distorsion structurelle parmi les analystes. II y eut l&rsquo;acceptation pr\u00e9jug\u00e9e du fait, que l&rsquo;on estimait prouv\u00e9, que les Sovi\u00e9tiques avaient les m\u00eames objectifs en ce qui concernait le contr\u00f4le des armements qu&rsquo;eux-m\u00eames (les analystes) voulaient convaincre le gouvernement d&rsquo;adopter. Le r\u00e9sultat fut une distorsion constante de l&rsquo;\u00e9valuation des capacit\u00e9s strat\u00e9giques sovi\u00e9tiques (&#8230;) consid\u00e9r\u00e9es comme \u00e9tant \u00e0 la fin d&rsquo;un cycle lorsque l&rsquo;URSS parvint \u00e0 d\u00e9ployer pr\u00e8s d&rsquo;un millier d&rsquo;ICBM; m\u00eame alors, les NIE (5) continu\u00e8rent \u00e0 postuler que les Sovi\u00e9tiques ne d\u00e9ploieraient pas plus d&rsquo;un millier d&rsquo;ICBM \u00e0 cause de la croyance majoritaire dans le milieu des analystes que les Sovi\u00e9tiques ne cherchaient qu&rsquo;\u00e0 parvenir au niveau am\u00e9ricain (1054 ICBM), et rien de plus&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Indication de la pesanteur bureaucratique notamment caract\u00e9ris\u00e9e par sa servilit\u00e9 intellectuelle qui caract\u00e9risait ces attitudes, il fallut quatre ans pour apporter des modifications d&rsquo;estimations, apr\u00e8s que la r\u00e9alit\u00e9 e&ucirc;t \u00e9t\u00e9 connue au niveau des ICBM. Le trait\u00e9 SALT I de 1972 avait montr\u00e9 que les Sovi\u00e9tiques avaient largement d\u00e9pass\u00e9 en nombre d&rsquo;ICBM les Am\u00e9ricains. La bureaucratie (la CIA dans ce cas) s&rsquo;adapta. Les fausses estimations d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit persistant port\u00e8rent alors sur l&rsquo;aspect qualitatif (MIRV). Les pr\u00e9visions annon\u00e7aient des MIRV sovi\u00e9tiques avec une pr\u00e9cision \u00e9quivalente \u00e0 celle des am\u00e9ricains autour de 1985. Comme on l&rsquo;a vu, les \u00e9valuations &laquo;r\u00e9vis\u00e9es&raquo; disent que les Sovi\u00e9tiques l&rsquo;eurent en 1978-80 &#8230; La r\u00e9vision sur le point fondamental des d\u00e9penses militaires sovi\u00e9tiques, par quoi passaient toutes les d\u00e9cisions concernant la strat\u00e9gie am\u00e9ricaine, fut d\u00e9clench\u00e9e contre le gr\u00e9 de la CIA, par intervention ext\u00e9rieure. En 1975, le &laquo;Team B&raquo;, institu\u00e9 par l&rsquo;administration Ford et dirig\u00e9 par le professeur Richard Pipes, entreprit les m\u00eames \u00e9valuations que la CIA, \u00e0 partir des m\u00eames donn\u00e9es. Le &laquo;Team B&raquo; \u00e9tait form\u00e9 de personnalit\u00e9s ind\u00e9pendantes, mais nettement conservatrices, &#8211; ce qui impliquait d&rsquo;ailleurs une distorsion en sens inverse et rendait \u00e9galement bien relatives les nouvelles \u00e9valuations. Le verdict fut sans appel: la CIA se trompait totalement. Fin 1975, les estimations \u00e9taient modifi\u00e9es au niveau des NIE. En d\u00e9cembre 1975, Ford modifiait in extremis sa proposition de budget de la d\u00e9fense, stoppant un d\u00e9clin g\u00e9n\u00e9ral depuis 1969 (les ann\u00e9es Nixon-Kissinger). En f\u00e9vrier-mars 1976, convaincu, le Congr\u00e8s acceptait de renverser la tendance de d\u00e9clin en termes r\u00e9els que connaissait le budget de la d\u00e9fense depuis sept ann\u00e9es.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>II ne faut pas conclure de tant de distorsions, d&rsquo;erreurs et de drames, \u00e0 un processus id\u00e9ologique: telle bureaucratie est plus &laquo;lib\u00e9rale&raquo;, ou plus &laquo;conservatrice&raquo; que telle autre. Si elle peut l&rsquo;\u00eatre effectivement, \u00e0 telle ou telle occasion, ce n&rsquo;est pas l&rsquo;essentiel et ce n&rsquo;est pas cela qui p\u00e8se. La bureaucratie a d&rsquo;abord comme tendance de suivre les attitudes de la fraction du pouvoir qui la concerne. La CIA n&rsquo;a fait que suivre, dans le temps de ses erreurs, les tendances du pouvoir diplomatico-strat\u00e9gique: aux Etats-Unis, le National Security Council et d&rsquo;une certaine fa\u00e7on le State Department, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 cette \u00e9poque, Henry Kissinger lui-m\u00eame (6).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>II est donc logique qu&rsquo;\u00e0 la suite de l&rsquo;intervention du &laquo;Team B&raquo;, on ait vu fleurir, d\u00e8s 1976-77, les analyses sur la vuln\u00e9rabilit\u00e9 occidentale, sur la mont\u00e9e de la puissance militaire sovi\u00e9tique, etc. Le balancier de l&rsquo;\u00e9valuation passait dans l&rsquo;autre quartier, les chiffres bruts le permettaient d&rsquo;ailleurs \u00e0 merveille (quoiqu&rsquo;on en dise aujourd&rsquo;hui &#8230;) puisqu&rsquo;ils montraient une formidable sup\u00e9riorit\u00e9 du Pacte. D&rsquo;autre part, cette \u00e9volution assez typiquement interne aux Etats-Unis rencontrait une situation elle-m\u00eame caract\u00e9ris\u00e9e par une distorsion structurelle des choses, au sein de l&rsquo;OTAN.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Probl\u00e8mes d&rsquo;alliances<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;OTAN est une coalition o&ugrave; l&rsquo;un des partenaires est notablement &laquo;plus \u00e9gal&raquo; que les autres. &laquo; Nous parlons souvent du leadership am\u00e9ricain dans l&rsquo;Alliance&raquo; \u00e9crit John Maresca, sous-secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense pour l&rsquo;OTAN (7), &laquo; mais ce n&rsquo;est pas une forme de style. Le leadership am\u00e9ricain a eu un impact majeur dans l&rsquo;Alliance chaque jour depuis quarante ans&raquo;. Voil\u00e0 pour les rapports de puissance. Ajoutons-y l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit. En poursuivant la citation de Maresca, on verra son appr\u00e9ciation en tant qu&rsquo;Am\u00e9ricain, des alli\u00e9s des Etats-Unis au sein de l&rsquo;OTAN: &laquo;Est-ce que quiconque ayant trait\u00e9 avec les pays d&rsquo;Europe, suivi leurs politiques et consid\u00e9r\u00e9 la fa\u00e7on dont leurs gouvernements conduisent leurs affaires, pourrait s\u00e9rieusement croire qu&rsquo;un retrait majeur de troupes am\u00e9ricaines d&rsquo;Europe les am\u00e8nerait \u00e0 combler le vide ainsi fait? (&#8230;) Si nous retirions nos troupes d&rsquo;Europe, les Europ\u00e9ens nous suivraient aussit\u00f4t dans (la voie) de la r\u00e9duction&raquo;. Cette sorte d&rsquo;argument est courante (elle est aussi bien mentionn\u00e9e par David Abshire, qui fut ambassadeur am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;OTAN). Par tendance, sinon par syst\u00e8me, les Am\u00e9ricains mettent en doute les capacit\u00e9s des gouvernements europ\u00e9ens \u00e0 \u00e9ventuellement d\u00e9clencher un effort important au niveau de l\u00e0 d\u00e9fense. Cela est particuli\u00e8rement vrai du Pentagone (Maresca y appartient). Le Commandant en Chef Supr\u00eame Alli\u00e9 en Europe (SACEUR) est un g\u00e9n\u00e9ral am\u00e9ricain, venu du Pentagone, dont le r\u00f4le est de se faire diplomate pour r\u00e9unir et entretenir les \u00e9nergies des coalis\u00e9s. II dispose pour cela d&rsquo;\u00e9valuations qui paraissent imp\u00e9ratives aux alli\u00e9s europ\u00e9ens, puisqu&rsquo;elles \u00e9manent du puissant Pentagone. II doit \u00eatre diplomate, et souvent il l&rsquo;est, faisant oublier \u00e0 ses interlocuteurs ses origines et son \u00e9tat d&rsquo;esprit. Enfin, nul n&rsquo;ignore que, dans une coalition, le r\u00f4le du commandant-en-chef est la coordination, le discours, l&rsquo;argument pour convaincre chaque coalis\u00e9 d\u00e9pendant th\u00e9oriquement de lui de continuer \u00e0 figurer dans la coalition et d&rsquo;y assurer son effort.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On ne s&rsquo;\u00e9tonnera alors pas de d\u00e9couvrir, dans les discours des commandants en chef en Europe, dans leurs \u00e9valuations du danger, des alarmes qui apparaissent beaucoup moins urgentes dans les discours de leurs coll\u00e8gues, chefs dans les m\u00eames forces arm\u00e9es (am\u00e9ricaines), mais dans un commandement exclusivement national et plac\u00e9s devant leurs propres autorit\u00e9s politiques. Ajoutons-y que la m\u00e9fiance courante &#8211; parfois justifi\u00e9e, parfois non &#8211; des chefs militaires europ\u00e9ens vis-\u00e0-vis de leurs propres autorit\u00e9s civiles trouve mieux \u00e0 s&rsquo;exprimer. Affect\u00e9s \u00e0 des \u00e9tats-majors internationaux, avec une r\u00e9partition de l&rsquo;autorit\u00e9 entre le commandant en chef supr\u00eame (am\u00e9ricain) et leurs propres gouvernements, confort\u00e9s par le discours du premier, ils se trouvent plus \u00e0 l&rsquo;aise pour l&rsquo;appuyer vis-\u00e0-vis des seconds. II suffit de faire quelques citations en parall\u00e8le pour embrasser cette distorsion qui n&rsquo;est pas une dissimulation des faits, mais qui proc\u00e8de, encore une fois, d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; 1970, le g\u00e9n\u00e9ral Goodpaster, SACEUR: &laquo;Si les commandants de l&rsquo;OTAN veulent remplir leur mission de d\u00e9fense et de dissuasion, il importe d&rsquo;am\u00e9liorer et d&rsquo;augmenter nos capacit\u00e9s conventionnelles&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; &#8230; Deux ans plus tard, son ministre (le Secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense Melvin Laird): &laquo;Je pense que nous avons des forces ad\u00e9quates aujourd&rsquo;hui mais je suis tr\u00e8s inquiet pour la p\u00e9riode \u00e0 partir de 1975 &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; 1976, le g\u00e9n\u00e9ral Brown, pr\u00e9sident du Comit\u00e9 des chefs d&rsquo;\u00e9tat-major des for ces arm\u00e9es am\u00e9ricaines: &laquo;Le Pacte maintient sa sup\u00e9riorit\u00e9 quantitative sur l&rsquo;OTAN tout en modernisant ses forces de fa\u00e7on \u00e0 supprimer l&rsquo;avantage qualitatif de l&rsquo;OTAN&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; &#8230; Mais un an plus tard, Alexander Haig, SACEUR, \u00e9tait bien plus abrupt: &laquo; Les d\u00e9ficiences dans le domaine conventionnel [sont] les plus pr\u00e9occupantes&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Mais un an plus tard encore, le G\u00e9n\u00e9ral David Jones, successeur de Brown, indiquait: &laquo;Nous sommes en relativement bonne forme aujourd&rsquo;hui, mais ce n&rsquo;est pas suffisant. C&rsquo;est le rythme, les tendances qui importent, et cela nous inqui\u00e8te&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le g\u00e9n\u00e9ral Rogers, autre SACEUR, r\u00e9clamait en 1982 les &laquo;mesures n\u00e9cessaires pour am\u00e9liorer nos forces conventionnelles&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi distingue-t-on la nuance. Lorsqu&rsquo;un g\u00e9n\u00e9ral am\u00e9ricain s&rsquo;adresse au public am\u00e9ricain, il tend \u00e0 le rassurer pour la situation pr\u00e9sente mais se montre inquiet pour l&rsquo;avenir. Lorsqu&rsquo;un g\u00e9n\u00e9ral am\u00e9ricain, de son poste de SACEUR, s&rsquo;adresse \u00e0 un autre public &#8211; les autorit\u00e9s europ\u00e9ennes -, son inqui\u00e9tude est pour l&rsquo;imm\u00e9diat, la situation est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 grave. II est difficile de n&rsquo;y pas voir une attitude politique. II est difficile \u00e9galement de ne pas distinguer, entre les deux discours, la diff\u00e9rence d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit, telle que nous avons tent\u00e9 de l&rsquo;identifier.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Changer de m\u00e9thode?<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Si l&rsquo;on appr\u00e9cie cette attitude \u00e0 la lumi\u00e8re des &laquo;d\u00e9couvertes&raquo; des derniers mois, on est en droit d&rsquo;\u00eatre songeur. Cet \u00e9l\u00e9ment quantitatif qui alarmait si consid\u00e9rablement des chefs tels que Goodpaster, Haig, Rogers, est aujourd&rsquo;hui minimis\u00e9. Un rapport du Pentagone, un rapport de l&rsquo;UEO (tous deux rendus publics d\u00e9but d\u00e9cembre 1987), le rapport annuel de l&rsquo;IISS comme on l&rsquo;a vu, &#8211; tous tendent \u00e0 nuancer le tableau de la menace. D\u00e9sormais, on tient compte du facteur de fid\u00e9lit\u00e9 (ou plut\u00f4t d&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9) des pays du Pacte de Varsovie, alors qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9cartait il y a deux ans. On fait remarquer que les chars sovi\u00e9tiques, s&rsquo;ils sont nombreux, sont souvent vieux (quelques ann\u00e9es auparavant, la m\u00eame situation \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme une menace suppl\u00e9mentaire: le Pacte, au lieu d&rsquo;envoyer ses vieux chars \u00e0 la ferraille, les garde en r\u00e9serve et se constitue ainsi une force puissante).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 donc le tour complet des d\u00e9formations: les d\u00e9formations politiques tenant \u00e0 la position des chefs, et les d\u00e9formations bureaucratiques des experts qui tendent \u00e0 conforter la d\u00e9formation politique du chef, alors que celui-ci pourra dire au contraire que c&rsquo;est sa position politique qui s&rsquo;adapte aux rapports des experts. Ce mouvement \u00e9volue dans un cercle vicieux. II am\u00e8ne \u00e0 constater qu&rsquo;il devient de plus en plus malais\u00e9 de prendre pour comptant des \u00e9valuations qui s&rsquo;affirment scientifiques et qui apparaissent si sensibles \u00e0 des pressions ext\u00e9rieures et parfois partisanes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La vraie crise aujourd&rsquo;hui est celle de l&rsquo;\u00e9valuation qui, pendant quarante ans, a imp\u00e9rativement guid\u00e9 notre politique et notre strat\u00e9gie. Sa place est beaucoup plus relative que celle qui lui fut accord\u00e9e pendant quarante ann\u00e9es o&ugrave; elle guida tout. Une r\u00e9vision politique serait utile. Curieusement, ce pourrait \u00eatre Gorbatchev qui indique la voie \u00e0 suivre. La direction sovi\u00e9tique a, elle aussi, connu cette tyrannie de l&rsquo;\u00e9valuation. Les t\u00e9moignages abondent en ce sens: cloisonnement, contr\u00f4le total des militaires sur les donn\u00e9es, etc. On se rappelle le mot d&rsquo;Ogarkov aux n\u00e9gociations SALT-I, en 1972, lorsqu&rsquo;il interpella un Am\u00e9ricain qui venait de mettre sur la table de n\u00e9gociations les \u00e9valuations am\u00e9ricaines des forces sovi\u00e9tiques; en apart\u00e9, Ogarkov lui dit: &laquo;Vous \u00eates fou! Vous ne devez pas montrer cela \u00e0 nos civils, ce n&rsquo;est pas leur affaire!&raquo; (8).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Du temps de Brejnev, la d\u00e9sinformation men\u00e9e par les militaires ne contredisait pas la politique men\u00e9e par l&rsquo;appareil. Gorbatchev, lui, veut retrouver la ma&icirc;trise de l&rsquo;appareil militaire pour contr\u00f4ler la politique de production d&rsquo;armements et \u00e9ventuellement l&rsquo;infl\u00e9chir en faveur du secteur civil. II doit donc tenter de contr\u00f4ler le rapport fermement \u00e9tabli entre la politique militaire et les \u00e9valuations de la menace faites par le m\u00eame appareil militaire. Ainsi a-t-il avanc\u00e9 la notion de &laquo;d\u00e9fense suffisante&raquo;: les besoins de s\u00e9curit\u00e9 sont mesur\u00e9s, non en fonction du potentiel de l&rsquo;adversaire qui passe par l&rsquo;\u00e9valuation, mais selon les besoins propres \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 du pays. II n&rsquo;y a plus comparaison, mais mesure des besoins selon des donn\u00e9es nationales qui sont ma&icirc;tris\u00e9es par la direction politique. D\u00e9marche impensable? Ce fut pourtant et c&rsquo;est toujours celle de la Suisse, de la Yougoslavie, de la Su\u00e8de. Ces pays n&rsquo;ont pas d&rsquo;alli\u00e9. Ils choisissent leur potentiel, non en fonction de l&rsquo;adversaire potentiel (cela serait absurde), mais en faisant un compromis \u00e9quilibr\u00e9 entre leurs besoins de s\u00e9curit\u00e9 et leurs moyens budg\u00e9taires.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bien s&ucirc;r, ils ont autre chose, &#8211; ce qu&rsquo;eut la Suisse en 1942-43 face \u00e0 Hitler, la Yougoslavie face \u00e0 Staline en 1949: la d\u00e9termination appuy\u00e9e sur un tr\u00e8s fort sentiment national. Celui-ci vient \u00e9videmment de ce que la s\u00e9curit\u00e9 est mesur\u00e9e en des termes nationaux, selon les capacit\u00e9s nationales, et qu&rsquo;elle d\u00e9pend absolument de la r\u00e9solution nationale. Dans cette logique, la situation strat\u00e9gique en Europe et la s\u00e9curit\u00e9 des pays europ\u00e9ens sont au moins autant une question de r\u00e9solution nationale et\/ou continentale, qu&rsquo;une question de &laquo;quincaillerie&raquo;. II n&rsquo;est pas \u00e9vident que la crise actuelle de l&rsquo;\u00e9valuation soit seulement le d\u00e9sastre qu&rsquo;elle est. II n&rsquo;est pas \u00e9vident que la substitution de l&#8217;empilement des armes (la &laquo;quincaillerie&raquo;) au dynamisme des r\u00e9solutions, situation exactement cr\u00e9\u00e9e par l&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;adversaire en ce qu&rsquo;elle fixe la concurrence effectivement au niveau de cette &laquo;quincaillerie&raquo;, n&rsquo;a pas constitu\u00e9 la principale cause de la crise qui nous affecte aujourd&rsquo;hui. Reste &#8211; c&rsquo;est l&rsquo;essentiel &#8211; \u00e0 susciter \u00e0 nouveau cette r\u00e9solution chez des peuples qui se sont endormis \u00e0 l&rsquo;ombre dans la s\u00e9curit\u00e9 trompeuse de la quincaillerie. T\u00e2che bien ardue.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Notes<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>(1) Washington Post, 11 novembre 1987.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) Ellsworth fut adjoint au Secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense pour le renseignement en 1975-77. Adelman devint directeur de l&rsquo;Arms Controi and Disarmement Agency en 1981.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(3) Senate Select Committee to Study Governmentai Operations With Respect to Intelligence Activities, avril 1976.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(4) Schlesinger fut directeur de la CIA de 1972 \u00e0 1973. En mai 1973, il devint Secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense, jusqu&rsquo;en novembre 1975.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(5) Les National Intelligence Estimates (NIE) sont le rassemblement annuel des \u00e9valuations de tous les services de renseignement am\u00e9ricains (CIA, DIA, NSA, State, Air Force, Army, Navy, Finances), pour former une synth\u00e8se globale. Cette op\u00e9ration est de la responsabilit\u00e9 du DCI (Director Central Intelligence), en g\u00e9n\u00e9ral le directeur de la CIA.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(6) De 1969 \u00e0 novembre 1975, Kissinger dirigea le NSC. De l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1972 jusqu&rsquo;en janvier 1977, il fut (\u00e9galement pour une p\u00e9riode) Secr\u00e9taire d&rsquo;Etat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(7) Dans le Baltimore Sun du 4 mars 1987.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(8) John Newhouse, rapport\u00e9 dans &laquo;Cold Dawn &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">D&rsquo;un &laquo;gap&raquo; \u00e0 l&rsquo;autre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Les ann\u00e9es cinquante virent la litanie des &laquo;gap&raquo; (foss\u00e9). II y eut le &laquo;bomber gap&raquo;, suivi tr\u00e8s rapidement du &laquo;missile gap&raquo;. Dans les deux cas, des alarmes extr\u00eames du c\u00f4t\u00e9 occidental (am\u00e9ricain) \u00e0 propos d&rsquo;une sup\u00e9riorit\u00e9 \u00e9crasante des Sovi\u00e9tiques dans des domaines strat\u00e9giques majeurs, qui s&rsquo;av\u00e9r\u00e8rent finalement \u00eatre exactement l&rsquo;inverse. Ces deux aventures constituent des exemples int\u00e9ressants du d\u00e9sastre courant des \u00e9valuations.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le &laquo;bomber gap&raquo; En 1954, au meeting a\u00e9rien de Tuchino, les attach\u00e9s militaires eurent la surprise de d\u00e9couvrir le bombardier Myasischyev Mya-4 (nom-code OTAN: Bison). Une premi\u00e8re formation de trois bombardiers passa dans le ciel, puis une autre, une autre et une autre encore. Aucun doute: le Mya-4 se trouvait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 op\u00e9rationnel. II s&rsquo;agissait d&rsquo;un quadrir\u00e9acteur \u00e0 capacit\u00e9s intercontinentale (URSS-USA) et nucl\u00e9aire. L&rsquo;arme absolue! La panique fut consid\u00e9rable du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain. Le g\u00e9n\u00e9ral LeMay, chef du Strategic Air Command, put obtenir l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration des programmes B-47 et B-52, les deux bombardiers qui pouvaient esp\u00e9rer contrer la menace que constituait le Bison. D\u00e8s 1957, la r\u00e9alit\u00e9 commen\u00e7a \u00e0 appara&icirc;tre: 1) les Sovi\u00e9tiques avaient utilis\u00e9 une &laquo;ruse&raquo; sommaire mais efficace: c&rsquo;\u00e9tait la m\u00eame formation de trois prototypes du Bison qui \u00e9tait repass\u00e9e \u00e0 quatre reprises dans le ciel de Tuchino; 2) le Mya-4 s&rsquo;av\u00e9ra \u00eatre un \u00e9chec, n&rsquo;atteignant jamais l&rsquo;autonomie pour laquelle il \u00e9tait pr\u00e9vu et ne pouvant ainsi franchir des distances intercontinentales &#8230; En attendant, le SAC d\u00e9ployait plus de 1500 B-47 et commen\u00e7ait \u00e0 recevoir le B-52.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le &laquo;missile gap&raquo; &#8230; Dans l&rsquo;entre-temps, une autre panique \u00e9tait apparue: le &laquo; missile gap&raquo;. En ao&ucirc;t 1957, l&rsquo;URSS exp\u00e9rimenta un ICBM. Le 1er octobre 1957, elle lan\u00e7a le premier satellite artificiel (&laquo;Spoutnik&raquo;). Les Etats-Unis furent aussit\u00f4t persuad\u00e9s que l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique poss\u00e9dait une avance consid\u00e9rable dans ce domaine de la nouvelle &laquo;arme absolue&raquo; &#8211; la fus\u00e9e nucl\u00e9aire intercontinentale. Un effort massif fut entrepris, tant au niveau des ICBM (missiles terrestres) que des SLBM (missiles lanc\u00e9s de sous-marins). Dans l&rsquo;intervalle, le danger sovi\u00e9tique suppos\u00e9 serait contenu par le d\u00e9ploiement d&rsquo;armes interm\u00e9diaires en Europe (missiles de croisi\u00e8re Matador et Mace, missiles balistiques interm\u00e9diaires Jupiter et Thor) [Ironiquement, on trouve l\u00e0 la gen\u00e8se de la crise de Cuba et, \u00e0 plus long terme, de la crise des Euromissiles]. Le &laquo;missile gap&raquo; fut m\u00eame un excellent argument de Kennedy contre Nixon et l&rsquo;administration r\u00e9publicaine dont il h\u00e9ritait, en 1960. En 1961, l&rsquo;effort massif lanc\u00e9 par l&rsquo;industrie am\u00e9ricaine &#8211; qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas question de stopper &#8211; commen\u00e7ait \u00e0 donner les premiers r\u00e9sultats: programmes Titan et Minuteman (ICBM), programme Polaris (SLBM). Entre-temps, on d\u00e9couvrit une r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s diff\u00e9rente des fausses interpr\u00e9tations des services de renseignement et des rodomontades de Krouchtchev dramatis\u00e9es par le climat de guerre froide. Le d\u00e9compte op\u00e9rationnel (en quantit\u00e9 seulement, sans mettre en \u00e9vidence que les missiles sovi\u00e9tiques \u00e9taient qualitativement tr\u00e8s inf\u00e9rieurs) \u00e0 partir de la premi\u00e8re ann\u00e9e de mise en service: * 18 ICBM et 32 SLBM pour les USA en 1960, 35 ICBM et pas de SLBM pour l&rsquo;URSS; * 63 ICBM et 96 SLBM pour les USA en 1961, 50 et 20 pour l&rsquo;URSS; * 294 ICBM et 144 SLBM pour les USA en 1962, 75 et 50 pour l&rsquo;URSS; * 424 et 224 pour les USA en 1963, 100 et 100 pour l&rsquo;URSS; * 834 et 416 pour les USA en 1964, 200 et 120 pour l&rsquo;URSS &#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Les tourments de &laquo;<em>Dear Henry<\/em>&raquo;<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Le r\u00f4le de Henry Kissinger dans les erreurs d&rsquo;\u00e9valuation de l&rsquo;effort sovi\u00e9tique d&rsquo;armement dans les ann\u00e9es 1969-76 est consid\u00e9rable, bien qu&rsquo;assez peu connu., Kissinger est un de ceux qui renforc\u00e8rent par leurs pressions l&rsquo;influence du pouvoir politique sur les services de renseignement, d&rsquo;abord pour obtenir des \u00e9valuations conformes \u00e0 leur vision politique des rapports avec l&rsquo;URSS \u00e0 cette \u00e9poque. Comme exemple, on peut donner les cas pr\u00e9cis des ICBM sovi\u00e9tique SS-9 et SS-18.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En d\u00e9cembre 1975, Ray S. Cline d\u00e9posa devant le House Select Committee on Intelligence. II avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la CIA, puis adjoint de William Rogers au D\u00e9partement d&rsquo;\u00e9tat jusqu&rsquo;au remplacement de son patron par Kissinger en septembre 1973. Cline expliqua: &laquo;[Kissinger] repoussa en 1973 des demandes du State et du Pentagone, ainsi que des chefs de l&rsquo;\u00e9quipe de n\u00e9gociation aux SALT, concernant les indications sur d&rsquo;\u00e9ventuelles violations du premier trait\u00e9 de limitation des armements strat\u00e9giques [SALT-I] (&#8230;) En 1973, il avait \u00e9t\u00e9 mis au courant par certaines agences de renseignement qu&rsquo;il contr\u00f4lait pour les informations strat\u00e9giques du fait que les Sovi\u00e9tiques travaillaient sur d&rsquo;\u00e9normes silos d&rsquo;ICBM [II s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il s&rsquo;agissait des SS-18]. II contacta l&rsquo;ambassadeur Dobrynine avant m\u00eame que le Secr\u00e9taire d&rsquo;Etat Rogers ait \u00e9t\u00e9 mis au courant. II lui exposa le probl\u00e8me et accepta les assurances priv\u00e9es que lui donna aussit\u00f4t Dobrynine, selon lesquelles &laquo; il n&rsquo;y a aucune inqui\u00e9tude \u00e0 se faire \u00e0 propos de ces silos&raquo; &#8230;&raquo;. Et Cline concluait: &laquo;La seule sanction contre le renforcement des silos, c&rsquo;est l&rsquo;abrogation du trait\u00e9&raquo;. [Arnaud de Borchgrave, actuel r\u00e9dacteur en chef du Washington Times, commentait ainsi cette p\u00e9riode: &laquo;Chaque semaine, Kissinger rencontrait Dobrynine avec qui il avait d&rsquo;excellents rapports, et il se faisait r\u00e9guli\u00e8rement d\u00e9sinformer&raquo;.]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Auparavant, il y avait eu le cas de l&rsquo;\u00e9norme SS-9, le pr\u00e9d\u00e9cesseur du SS-18. Une seule t\u00eate nucl\u00e9aire lui donnait une puissance mena\u00e7ant les forces nucl\u00e9aires adverses au lieu d&rsquo;\u00eatre une menace contre les seules villes am\u00e9ricaines. Perspective d\u00e9stabilisante: la menace anti-cit\u00e9s constitue le fondement de la doctrine MAD, un des composants essentiels de la d\u00e9tente et de l&rsquo;\u00e9quilibre strat\u00e9gique selon l&rsquo;appr\u00e9ciation am\u00e9ricaine de l&rsquo;\u00e9poque, \u00e0 laquelle l&rsquo;URSS \u00e9tait cens\u00e9e adh\u00e9rer. Le rapport du Senate Select Committee indiqua en avril 1976: &laquo; [en juin 1969] Kissinger et son \u00e9quipe firent clairement savoir [\u00e0 Richard Helms, alors directeur de la CIA] qu&rsquo;\u00e0 leur avis, [le SS-9] \u00e9tait un v\u00e9hicule porteur de t\u00eates multiples (MIRV), donc nullement destin\u00e9 \u00e0 une attaque de type contre-forces mais plut\u00f4t un engin conventionnel selon les conceptions am\u00e9ricaines. Ils demand\u00e8rent que Helms reprenne l&rsquo;affaire pour trouver de nouvelles preuves que le SS-9 \u00e9tait bien un engin porteur de MIRV&raquo;. Mais Kissinger n&rsquo;est pas seul en cause. L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ral. Le m\u00eame rapport signale que Helms &#8211; d\u00e9cid\u00e9ment tr\u00e8s sollicit\u00e9 &#8211; dut supprimer un paragraphe des estimations NIE de 1970 \u00e0 la demande du Secr\u00e9taire \u00e0 la D\u00e9fense Melvin Laird parce qu&rsquo;il \u00e9tait &laquo;en contradiction avec la position publique du Secr\u00e9taire&raquo;. Le rapport exposa deux autres cas en 1969 o&ugrave; l&rsquo;administration exer\u00e7a des pressions sur la CIA pour que les \u00e9valuations de l&rsquo;Agence correspondissent mieux a ses th\u00e8ses strat\u00e9giques. Mais il nota \u00e9galement combien la CIA s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9e r\u00e9ceptive \u00e0 de telles orientations, et avec quelle aisance elle avait \u00e9cart\u00e9 les donn\u00e9es contradictoires de la pens\u00e9e strat\u00e9gique de Kissinger et des experts qui l&rsquo;entouraient.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>[<strong><em>Cet article et les deux \u00ab\u00a0cadres\u00a0\u00bb qui l&rsquo;accompagnent ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans le n&deg;9 de janvier 1988 d'\u00a0\u00bbeurostrat\u00e9gie\u00a0\u00bb.<\/em><\/strong>]<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En perspective, r\u00e9flexions et analyses sur l&rsquo;\u00e9valuation de la menace Nous publions ci-dessous deux textes extraits de la revue eurostrat\u00e9gie, publication-soeur de de defensa qui fut publi\u00e9e d&rsquo;avril 1987 \u00e0 janvier 1992, avant de fusionner avec de defensa (d&rsquo;o&ugrave; le titre complet de de defensa &#038; eurostrat\u00e9gie, ou dd&#038;e). Ces deux articles traitent de la&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[1294,3104,3846,4220,3679,3983],"class_list":["post-65867","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archivesphg","tag-cheney","tag-cia","tag-eurostrategie","tag-evaluation","tag-menace","tag-webster"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65867","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=65867"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/65867\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=65867"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=65867"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=65867"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}