{"id":66041,"date":"2004-08-01T00:00:00","date_gmt":"2004-08-01T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2004\/08\/01\/le-nez-et-les-oreilles-de-lhistoire-theologie-de-la-specificite-des-tortures-americaines\/"},"modified":"2004-08-01T00:00:00","modified_gmt":"2004-08-01T00:00:00","slug":"le-nez-et-les-oreilles-de-lhistoire-theologie-de-la-specificite-des-tortures-americaines","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2004\/08\/01\/le-nez-et-les-oreilles-de-lhistoire-theologie-de-la-specificite-des-tortures-americaines\/","title":{"rendered":"<strong><em>Le nez et les oreilles de l&rsquo;histoire, \u2014 Th\u00e9ologie de la sp\u00e9cificit\u00e9 des tortures am\u00e9ricaines<\/em><\/strong>"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article\">Le nez et les oreilles de l&rsquo;histoire,  Th\u00e9ologie de la sp\u00e9cificit\u00e9 des tortures am\u00e9ricaines<\/h2>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<strong>Par Manuel de Di\u00e9guez, 2 juin 2004 (Voyez le<\/strong> <a href=\"http:\/\/www.dieguez-philosophe.com\/\" class=\"gen\">site Manuel de Di\u00e9guez<\/a>)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQue demande le cerveau de Clio en ce d\u00e9but du IIIe mill\u00e9naire ? La comm\u00e9moration du 6 juin 1944 permet de poser la question du r\u00e9veil intellectuel de l&rsquo;Europe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe texte qui suit pose la question de savoir si nous avons quelques chances d&#8217;emp\u00eacher la chute de la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine dans la torture de se r\u00e9duire \u00e0 un incident de parcours sans retentissement profond sur la pertinence de la m\u00e9thode historique actuelle. Pour cela, il faut descendre en sp\u00e9l\u00e9ologues dans les arcanes de l&rsquo;inconscient religieux du messianisme am\u00e9ricain, puisque nous vivons depuis six d\u00e9cennies dans une gigantesque falsification de l&rsquo;histoire r\u00e9elle de l&rsquo;Europe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe l&rsquo;ai tent\u00e9 sur un mode un peu sarcastique en d\u00e9montrant que l&rsquo;intelligence de l&rsquo;histoire d\u00e9pend de la facult\u00e9 de capter des odeurs et j&rsquo;ai \u00e9tudi\u00e9 la faiblesse de l&rsquo;organe olfactif des intellectuels fran\u00e7ais domestiqu\u00e9s par un empire \u00e9tranger. L&rsquo;observation du nez de Clio conduit \u00e0 une olfactologie g\u00e9n\u00e9rale et \u00e0 l&rsquo;examen de la capacit\u00e9 de l&rsquo;intelligence de donner son sens anthropologique au naufrage d&rsquo;un culte de la libert\u00e9 qui couvre les tortur\u00e9s d&rsquo;excr\u00e9ments. Si l&rsquo;on ne comprend pas les sources semi animales de cette th\u00e9ologie de la d\u00e9shumanisation par la f\u00e9calisation des prisonniers, d\u00e9j\u00e0 illustr\u00e9e par la mise en vente symbolique de Saddam Hussein sur une sorte de march\u00e9 aux bestiaux , on demeure en de\u00e7\u00e0 de l&rsquo;intelligence anthropologique et th\u00e9opolitique de l&rsquo;histoire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe 6 juin permettra-t-il \u00e0 l&rsquo;Europe de progresser sur le seul chemin qui donne aux civilisations la cl\u00e9 de leurs retrouvailles avec la puissance politique  une avance de la pens\u00e9e ? <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 1 &#8211; Le flambeau de la torture<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 2 &#8211; On peut cependant proph\u00e9tiser <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 3 &#8211; Les nez en l&rsquo;air et les nez au vent <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 4 &#8211; La promotion du nez<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 5 &#8211; Les maladresses de l&rsquo;oreille et du nez<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 6 &#8211; L&rsquo;odeur de saintet\u00e9 de la torture <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t7 &#8211; L&rsquo;odeur des domestiques, l&rsquo;instinct populaire et le g\u00e9nie litt\u00e9raire<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 8 &#8211; Le cerveau olfactif de l&rsquo;humanit\u00e9<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t 9 &#8211; Le pif de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t10 &#8211; Le sort actuel de l&rsquo;anthropologie olfactive <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t11 &#8211; Remontons le cours du fleuve <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t12 &#8211; Les tortures en Irak et l&rsquo;anthropologie religieuse <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t13 &#8211; La probl\u00e9matique anthropologique de l&rsquo;esp\u00e8ce bic\u00e9phale <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t14 &#8211; L&rsquo;anthropologie du prodige eucharistique <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t15 &#8211; L&rsquo;anthropologie du juda\u00efsme et celle de l&rsquo;Islam <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t16 &#8211; La culture am\u00e9ricaine et la th\u00e9ologie de la torture <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t17 &#8211; Le Christ de la torture <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t18 &#8211; La c\u00e9l\u00e9bration messianique du 6 juin 2004<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>1  Le flambeau de la torture <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tAu jeu des \u00e9checs, le perdant ne va pas jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;humiliation de l&rsquo;\u00e9chec et mat : il abandonne la partie sit\u00f4t qu&rsquo;il aper\u00e7oit la fatalit\u00e9 de son issue. Cette \u00e9thique du noble jeu est d&rsquo;origine guerri\u00e8re: autrefois, le gentilhomme qui reconnaissait la victoire de l&rsquo;assi\u00e9geant d&rsquo;une forteresse faisait \u00a0\u00bb battre la chamade \u00a0\u00bb et son vainqueur lui faisait une haie d&rsquo;honneur s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait courageusement d\u00e9fendu. La politique ob\u00e9it encore quelquefois au protocole de la reddition glorieuse. Le candidat \u00e0 la pr\u00e9sidence des \u00c9tats-Unis n&rsquo;attend pas la proclamation sans appel des r\u00e9sultats du scrutin populaire pour f\u00e9liciter son heureux rival. Je ne suis pas convaincu qu&rsquo;une Am\u00e9rique qui aura fait torturer ses prisonniers et les aura fait enduire d&rsquo;excr\u00e9ments se conduira en Saint Cyrien \u00e0 la face du monde quand elle sera contrainte de retirer ses troupes de la forteresse irakienne sous les hu\u00e9es de toutes les nations.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe pense que la victoire des armes est toujours am\u00e8re. Le fer de la logique est fragile. J&rsquo;ai soutenu, contre Kagan, que l&rsquo;acier des \u00e9p\u00e9es a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d&rsquo;une trempe nouvelle dans l&rsquo;aristocratie moderne du duel. J&rsquo;ai d\u00e9fendu sur ce site, et cela d\u00e8s le 14 septembre 2001, la th\u00e8se selon laquelle le sang bleu des \u00c9tats a r\u00e9habilit\u00e9 des forces morales d\u00e9sormais soutenues par l&rsquo;ubiquit\u00e9 de l&rsquo;image t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e. Mais je n&rsquo;avais pr\u00e9vu ni que le petit \u00e9cran ne fonctionnerait \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;une \u00e9thique internationale que pour avoir diffus\u00e9 des photos prises en cachette par des tortionnaires souriants et soucieux seulement d&rsquo;enrichir l&rsquo;album de famille des d\u00e9mocraties, ni que la barbarie plus d\u00e9vastatrice que toutes les armes de guerre serait le spectacle des prisons du m\u00e9pris s\u00e9cr\u00e9t\u00e9 par la statue de la Libert\u00e9 , ni que l&rsquo;Am\u00e9rique messianique coulerait l&rsquo;humiliation de l&rsquo;ennemi dans le moule d&rsquo;un gigantisme de la bassesse qu&rsquo;aucun empire n&rsquo;avait encore imagin\u00e9e. Badigeonner de mati\u00e8re f\u00e9cale les corps enti\u00e8rement d\u00e9nud\u00e9s des Irakiens coupables de s&rsquo;insurger contre l&rsquo;occupation de leur pays par les arm\u00e9es d&rsquo;une d\u00e9mocratie du salut du monde n&rsquo;illumine pas le ciel de New-York.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;\u00e9tait un prodige de civilisation de substituer l&rsquo;art de croiser le fer \u00e0 l&rsquo;instinct des animaux qui d\u00e9tectent l&rsquo;ennemi \u00e0 son odeur. Remplacer l&rsquo;\u00e9clat de l&rsquo;acier par la puanteur de l&rsquo;adversaire, effacer la brillance du glaive et la nettet\u00e9 du tranchant par la pestilence qui rend naus\u00e9abond le vaincu, c&rsquo;est plonger l&rsquo;humanit\u00e9 au plus profond de la zoologie, tellement notre esp\u00e8ce est sortie de la bestialit\u00e9 pour avoir quitt\u00e9 le royaume pr\u00e9dominant de l&rsquo;olfaction. Et pourtant, toute grande civilisation repose sur l&rsquo;\u00e9ducation des narines. Les sacrifices anciens ont \u00e9t\u00e9 vaincus quand ils ont commenc\u00e9 de r\u00e9pandre une mauvaise odeur; la chair et le sang du Christ sur les autels a commenc\u00e9 de sentir l&rsquo;assassinat au XVIe si\u00e8cle. Mais il fallait les narines de l&rsquo;intelligence pour en d\u00e9tecter les relents. L&rsquo;Am\u00e9rique r\u00e9pand d\u00e9sormais une odeur \u00e0 soulever le cur des souris et des rats, parce que l&rsquo;on ne pouvait rien imaginer de plus suffoquant que de symboliser l&rsquo;odeur d&rsquo;une civilisation par celle des latrines. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe me trouve donc tout confus et contrit: les ducs et les princes de l&rsquo;axe de la torture me ridiculisent de m&rsquo;\u00eatre expliqu\u00e9 sur la mutation de la probl\u00e9matique nobiliaire des rapports entre la force et la justice qui r\u00e9sulte du d\u00e9barquement du royaume de l&rsquo;image dans la guerre entre la barbarie et la civilisation. Je vais essayer de faire le point de l&rsquo;\u00e9volution que conna\u00eetra la roture pascalienne et sa dialectique au cours des prochains mois. Pour cela, je dois tenter de faire entrer dans le champ de l&rsquo;odorat de la philosophie le diagnostic de l&rsquo;anthropologue et son pronostic sur le d\u00e9veloppement de la maladie. Assisterons-nous \u00e0 des r\u00e9cessions ou \u00e0 des m\u00e9tastases acc\u00e9l\u00e9r\u00e9es de la pestilence? L&rsquo;histoire prospective de l&rsquo;odeur des civilisations fait seulement ses premiers pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>2  On peut cependant proph\u00e9tiser <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tOn peut cependant proph\u00e9tiser qu&rsquo;au cours du mois de juin d\u00e9j\u00e0, on commencera d&rsquo;assister \u00e0 de timides tentatives des r\u00e9visions des parfumages de l&rsquo;histoire du monde dont les effluves enveloppaient la lecture officielle du destin de toutes les nations de la terre depuis 1945. Au cours du mois de mai 2004, Condoleezza Rice s&rsquo;\u00e9tait encore exerc\u00e9e \u00e0 d\u00e9clarer, face \u00e0 un monde aux yeux d\u00e9j\u00e0 partiellement dessill\u00e9s, qu&rsquo;en 1944 l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;avait pas attendu de se trouver attaqu\u00e9e pour traverser l&rsquo;Oc\u00e9an \u00e0 seule fin de d\u00e9livrer la France. L&rsquo;Europe devait se souvenir de son odeur \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 le blason de l&rsquo;Am\u00e9rique subissait des ternissures en Irak. Mais on commencera de flairer , ici ou l\u00e0 , des v\u00e9rit\u00e9s qui deviendront criantes et identifiables si on les donne \u00e0 respirer aux Pascal et aux Kant de demain. Les nez \u00e0 venir d\u00e9tecteront bien davantage que des rumeurs et des murmures d&rsquo;odeurs. On rappellera que l&rsquo;Am\u00e9rique a attendu d&rsquo;\u00eatre attaqu\u00e9e sur son sol par l&rsquo;aviation japonaise \u00e0 Pearl Harbour pour se mobiliser contre l&rsquo; axe du mal de l&rsquo;\u00e9poque  l&rsquo;alliance de Tokyo avec Berlin et Rome, qu&rsquo;on appelait le pacte d&rsquo;acier. On se souviendra qu&rsquo;apr\u00e8s la victoire d&rsquo;une coalition de tous les parfums de la libert\u00e9, de la justice et du droit sur cette terre. F. D. Roosevelt voulait imposer \u00e0 la France l&rsquo;odeur d&rsquo;une nation-potiche dont le gouvernement se trouverait entre les mains de l&rsquo;occupant am\u00e9ricain: les billets de la monnaie d&rsquo;occupation \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00eats. Si de Gaulle ne l&rsquo;avait pas emport\u00e9 sur Giraud, Roosevelt aurait parfaitement r\u00e9ussi cette op\u00e9ration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe 28 mai 1946, L\u00e9on Blum, \u00e0 peine lib\u00e9r\u00e9 de la puanteur des ge\u00f4les nazies et qui fleurera bon l&rsquo;innocence de la servitude des Pr\u00e9sidents du Conseil de la IVe R\u00e9publique, se verra contraint par l&rsquo;odeur martiale du nouvel occupant de signer avec un certain John Byrnes un accord au parfum de d\u00e9faite de la France: les films gaulois seront interdits d&rsquo;exploitation pendant deux mois sur trois sur le territoire national. Pourquoi cela, sinon parce que, deux ans apr\u00e8s la lib\u00e9ration, l&rsquo;odeur de Vichy s&rsquo;\u00e9tait attach\u00e9e \u00e0 la terre et que le cin\u00e9ma am\u00e9ricain \u00e9tait charg\u00e9 d&rsquo;en dissiper les effluves. Les essences qui entraient dans la composition de la nouvelle servitude du pays n&rsquo;incommodent que les narines de quelques juristes. Mais \u00e0 partir de ce mois de juin 2004, une pl\u00e9iade d&rsquo;historiens retrouveront, flottante dans l&rsquo;atmosph\u00e8re, la m\u00e9moire de la France am\u00e9ricanis\u00e9e et ils r\u00e9criront l&rsquo;histoire de la IVe R\u00e9publique \u00e0 la lumi\u00e8re de documents malodorants et soustraits \u00e0 tous les nez depuis soixante ans.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>3  Les nez en l&rsquo;air et les nez au vent <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tPourquoi \u00e9voquer le nez en l&rsquo;air ou le nez au vent des historiens? Et puis, me dira-t-on, si toute l&rsquo;histoire se laisse mettre en flacons dans un magasin de parfums, que deviennent les autres sens ? Il doit exister des relations subtiles entre l&rsquo;appendice nasal de Clio et ses oreilles. Quant \u00e0 la vue, au go\u00fbt et au toucher, je serais fort \u00e9tonn\u00e9 qu&rsquo;ils fussent \u00e9trangers au spectacle dont la Muse se r\u00e9gale. Voyez comme la musique a scell\u00e9 alliance avec le mus\u00e9e, donc l&rsquo;ou\u00efe avec l&rsquo;\u00e9criture ! On a beau pr\u00e9tendre que l&rsquo;amusement est \u00e9tranger au ballet des muses sous pr\u00e9texte que ce vocable renvoie au museau, l&rsquo;odeur de l&rsquo;histoire musel\u00e9e n&rsquo;en rappelle pas moins que l&rsquo;odeur est toujours la premi\u00e8re \u00e0 courir au rendez-vous avec le temps des nations. Observons donc le museau que les pestilences de la torture donnent aux empires et enregistrons la rapidit\u00e9 ou la lenteur de propagation des odeurs de l&rsquo;histoire. Pourquoi la puanteur des accords de 1946 entre L\u00e9on Blum et John Byrnes a-t-elle ramp\u00e9 pendant cinquante huit ans avant de venir taquiner les narines d&rsquo;une Europe devenue anosmique ? <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCar il a fallu attendre le mois de mai 2004 pour que vingt-cinq nez de ministres de la culture du Vieux Monde flairent l&rsquo;odeur de ce d\u00e9sastre culturel et d\u00e9couvrent que quatre vingt dix pour cent du march\u00e9 cin\u00e9matographique de notre continent se trouvent toujours aux mains des parfumeurs d&rsquo;outre Atlantique. C&rsquo;est que les malodorances de l&rsquo;histoire ont beau faire un immense puzzle, les pi\u00e8ces de ce puzzle ont rendez-vous avec des constellations et des n\u00e9buleuses d&rsquo;odeurs qui centralisent et focalisant les pestilences de la servitude. Sans les miasmes de la pourriture de l&rsquo;histoire que les tortures en Irak ont r\u00e9pandues dans tout l&rsquo;univers, jamais la contamination de la culture europ\u00e9enne par l&rsquo;odeur du cin\u00e9ma am\u00e9ricain n&rsquo;aurait redonn\u00e9 au nez insensible de l&rsquo;Europe la capacit\u00e9 de renifler l&rsquo;odeur des images, tellement les cinq sens d&rsquo;une civilisation communiquent \u00e9troitement entre eux . <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est parce que la vue est int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 l&rsquo;oreille et au museau de l&rsquo;histoire que les historiens au nez en l&rsquo;air vont acqu\u00e9rir une finesse d&rsquo;ou\u00efe soudaine et incroyable de respirer \u00e0 pleins poumons l&rsquo;odeur de la d\u00e9mocratie excr\u00e9mentielle. Leurs travaux alerteront les m\u00e9moires sur les dispositions du plan Morgentha\u00fc, qui pr\u00e9voyait, en 1945, la d\u00e9sinfection industrielle totale de l&rsquo;Allemagne et sa r\u00e9duction \u00e0 l&rsquo;odeur d&rsquo;un pays agricole. L&rsquo;entreprise de d\u00e9sodorisation du plan Marshall se trouvera suspendue: on se souviendra qu&rsquo;il n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 lanc\u00e9 que pour noyer dans les parfums du capitalisme l&rsquo;expansion carnassi\u00e8re de la Russie de Staline, qui r\u00eavait de lancer les contre-odeurs du paradis sovi\u00e9tique \u00e0 l&rsquo;assaut de l&rsquo;Eden am\u00e9ricain. On verra na\u00eetre une science des parfums de l&rsquo;histoire. On d\u00e9couvrira les recettes qui donnent sa voix, sa saveur, ses yeux, son toucher et ses oreilles \u00e0 l&rsquo;ignorance et \u00e0 l&rsquo;inexp\u00e9rience de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;odeur de la mati\u00e8re f\u00e9cale dont les prisonniers irakiens d\u00e9nud\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 enduits et le spectacle de leur terreur face \u00e0 des molosses hurlants va provoquer un bouleversement de toute la m\u00e9thode historique patiemment \u00e9labor\u00e9e depuis les Thucydide et les Tacite; car cette m\u00e9thode n&rsquo;\u00e9tait pas encore articul\u00e9e avec le bon usage des cinq sens de Clio. La plong\u00e9e de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine dans les arcanes de la d\u00e9mocratie s\u00e9raphico-excr\u00e9mentielle ressourcera les sciences humaines dans la qu\u00eate d&rsquo;une transanimalit\u00e9 appel\u00e9e \u00e0 enfanter des historiens polyolfactifs, polyauditifs, polyoculaires, polyphages et polytactiles, tellement la science de la m\u00e9moire de notre esp\u00e8ce para\u00eetra \u00eatre demeur\u00e9e une grande infirme, faute de r\u00e9tine, de tympan, de cordes vocales, de langues et de mains. Mais le plus extraordinaire dans cette r\u00e9volution de la m\u00e9thode sera la promotion du nez au premier rang des instruments d&rsquo;investigation de la science historique. Tout se passera comme si les quatre autres sens ne parvenaient plus \u00e0 nourrir l&rsquo;intelligence qu&rsquo;apr\u00e8s leur passage par l&rsquo;asc\u00e8se de l&rsquo;olfaction. Les retrouvailles de l&rsquo;humanit\u00e9 avec le g\u00e9nie originel du nez \u00e9claireront le myst\u00e8re du syst\u00e8me olfactif des animaux, qui exige que l&rsquo;on ne vende les chiens de race qu&rsquo;apr\u00e8s leur avoir donn\u00e9 leur futur ma\u00eetre \u00e0 renifler, tellement leur museau est le barom\u00e8tre de leur \u00e9thique.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>4  La promotion du nez <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLes historiens dont j&rsquo;ai salu\u00e9 tour \u00e0 tour le nez en l&rsquo;air et le nez au vent percevront l&rsquo;odeur de l&rsquo;histoire avec les narines des Cervant\u00e8s, des Swift, des Tacite. Quand Clio flairera les effluves du genre humain \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des hommes de g\u00e9nie de tous les peuples et de tous les si\u00e8cles, la souverainet\u00e9 du nez de l&rsquo;esprit pr\u00e9sidera \u00e0 jamais le tribunal de l&rsquo;histoire. Alors un grand secret sera r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 la magistrature supr\u00eame du nez : nous saurons enfin pourquoi, six d\u00e9cennies apr\u00e8s le d\u00e9barquement du 6 juin 1944, l&rsquo;Europe se trouvait encore enti\u00e8rement occup\u00e9e par de puissantes garnisons \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est que l&rsquo;ordre donn\u00e9 aux forces am\u00e9ricaines par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle d&rsquo;\u00e9vacuer leurs forteresses en France avait si bien alert\u00e9 les narines du nouvel occupant qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait h\u00e2t\u00e9 de conclure avec l&rsquo;Espagne, l&rsquo;Italie, l&rsquo;Allemagne, la Hollande, la Belgique, le Danemark, la Norv\u00e8ge des trait\u00e9s fleurant bon l&rsquo;occupation perp\u00e9tuelle et qui interdisaient \u00e0 ces nations de sentir leur propre odeur. Mais ce joug interdisait \u00e9galement \u00e0 toute l&rsquo;Europe des contes d&rsquo;Andersen d&rsquo;ouvrir les yeux et les oreilles sur son sort. Le Vieux Continent ne disposait plus du pouvoir de donner \u00e0 ses arm\u00e9es l&rsquo;odeur de son propre commandement. Quelle \u00e9tait la fiole enchant\u00e9e du g\u00e9n\u00e9ral am\u00e9ricain qui commandait l&rsquo;Otan et auquel un secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral europ\u00e9en d\u00e9sign\u00e9 par la puissance occupante servait de porte-parfum ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa parfumerie de l&rsquo;esclavage conna\u00eet une grande diversit\u00e9 de ses produits. Cette ann\u00e9e, l&rsquo;anthropologie scientifique fera une exp\u00e9rience nasale dont la port\u00e9e se r\u00e9v\u00e8lera consid\u00e9rable sur le plan de l&rsquo;\u00e9laboration th\u00e9orique d&rsquo;une v\u00e9ritable connaissance des odeurs de la servitude: nous saurons, \u00e0 un micron pr\u00e8s, quelle est l&rsquo;\u00e9paisseur de la cire \u00e0 mettre dans les oreilles d&rsquo;Ulysse afin de prot\u00e9ger la surdit\u00e9 d&rsquo;une civilisation. Alors l&rsquo;Europe enti\u00e8re devra se r\u00e9signer \u00e0 d\u00e9couvrir les relations subtiles entre l&rsquo;ou\u00efe et l&rsquo;odorat de l&rsquo;histoire ou l\u00e9gitimer la f\u00e9calisation de la conscience universelle par la torture et l&rsquo;occupation des vingt cinq millions d&rsquo;habitants que compte aujourd&rsquo;hui la patrie la plus antique de notre m\u00e9moire, celle dont les noms de ses fleuves suffisent \u00e0 apporter les parfums de nos mille et une nuits. La science olfactive de l&rsquo;histoire universelle deviendra exp\u00e9rimentale quand elle ouvrira nos oreilles \u00e0 la voix de la politique qui proclame: \u00ab Nous pratiquons la politique qui r\u00e9pond \u00e0 notre force et \u00e0 notre taille. \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[Madeleine Albright, voir La responsabilit\u00e9 des intellectuels europ\u00e9ens face au nouvel imperium, Paru dans la <em>Revue politique et parlementaire<\/em>, nov.d\u00e9c. 1997]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;ann\u00e9e 2004 sera celle de la naissance d&rsquo;une anthropologie de terrain, capable de servir d&rsquo;appareil auditif aux historiens les plus durs d&rsquo;oreille. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuis d\u00e8s les mois de juillet et d&rsquo;ao\u00fbt, nous assisterons \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration soudaine de la r\u00e9flexion des historiens sur l&rsquo;odeur de la science historique elle-m\u00eame. Car Clio aura d\u00e9j\u00e0 si consid\u00e9rablement affin\u00e9 son ou\u00efe qu&rsquo;elle se rendra \u00e0 marches forces vers les empires de l&rsquo;odorat qui lui permettront de se poser la question centrale, celle de la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;installation ultra rapide de l&#8217;empire am\u00e9ricain sur le vaste territoire de la zoologie politique. Certes, l&rsquo;organe de la vue ne sera pas \u00e9tranger \u00e0 la conqu\u00eate de cette synth\u00e8se m\u00e9thodologique, puisque tous les sens de Clio se mettront de la partie; mais qui ne voit que l&rsquo;odeur d&rsquo;une civilisation de l&rsquo;humiliation et de la torture exige l&rsquo;audition, au double sens de l&rsquo;art d&rsquo;entendre en esprit et d&rsquo;entendre avec le secours des membranes que les anatomistes appellent des tympans, les cris des victimes terroris\u00e9es par des chiens que la puanteur des f\u00e8ces aura enrag\u00e9s. Mais chacun verra, entendra, sentira que, des trois organes, le nasal, l&rsquo;auditif et l&rsquo;ophtalmique, ce dernier demeure le moins concern\u00e9, tellement la connaissance exp\u00e9rimentale de la respiration de l&rsquo;histoire concerne bien davantage l&rsquo;alliance entre l&rsquo;odorat et le son que le regard.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>5  Les maladresses de l&rsquo;oreille et du nez <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;appelle le lecteur de bonne foi \u00e0 le v\u00e9rifier sur l&rsquo;heure au seul spectacle de l&rsquo;atrophie de la capacit\u00e9 d&rsquo;introspection des Europ\u00e9ens. Cette maladie de leurs yeux demeure de peu de port\u00e9e si on la compare aux ravages de la scl\u00e9rose de leur organe nasal et de la partie de leur oreille qu&rsquo;on appelle le colima\u00e7on. Car deux nosologies parall\u00e8les sont la v\u00e9ritable source de ce qu&rsquo;il est convenu d&rsquo;appeler la c\u00e9cit\u00e9 politique, laquelle ne r\u00e9sulte nullement d&rsquo;un d\u00e9collement de leur r\u00e9tine, mais exclusivement de l&rsquo;atrophie de leur oreille et du rapetissement de leur nez ; car depuis soixante ans, c&rsquo;est la puanteur et le tohu bohu de l&rsquo;\u00e9vang\u00e9lisation politique du d\u00e9barquement du 6 juin 1944 que leur oreille bouch\u00e9e et leur capacit\u00e9 olfactive amoindrie ou \u00e9teinte emp\u00eache de percevoir. Il faudra donc tenter de pr\u00e9ciser le degr\u00e9 de conscience olfactive et auditive de soi qui donne son \u00e9paisseur \u00e0 l&rsquo;ignorance des acteurs et des metteurs en sc\u00e8ne de la d\u00e9mission du continent europ\u00e9en sur la sc\u00e8ne internationale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu reste, si l&rsquo;on entend prendre la mesure du peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat que pr\u00e9sente, pour l&rsquo;olfactologie historique de demain, le souci de faire concourir le globe oculaire \u00e0 la connaissance scientifique de l&rsquo;enc\u00e9phale de Clio, il n&rsquo;est que d&rsquo;observer la c\u00e9cit\u00e9 de ceux, parmi les \u00e9crivains de l&rsquo;hexagone qui se sont engag\u00e9s corps et \u00e2me aux c\u00f4t\u00e9s de la banni\u00e8re \u00e9toil\u00e9e ; car le spectacle entier de l&rsquo;expansion d&rsquo;un empire \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du globe passe inaper\u00e7u \u00e0 leurs yeux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe nombreux exemples illustrent ce prodige. C&rsquo;est ainsi que Jean-Fran\u00e7ois Revel  \u00e9lu \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise pour avoir sign\u00e9, il y a un demi si\u00e8cle, un essai sarcastique sur <em>Le style du G\u00e9n\u00e9ral<\/em>  se montre s\u00e9v\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Europ\u00e9ens, qu&rsquo;il juge fort coupables, non pas de l\u00e2cher les r\u00eanes du Titan et de le laisser \u00e9tendre son r\u00e8gne sur le monde par la force des armes, mais de ne pas pr\u00eater suffisamment main forte \u00e0 son expansion, ce qui pr\u00e9senterait, dit cet auteur, l&rsquo;inconv\u00e9nient regrettable de le conduire \u00e0 commettre des maladresses strat\u00e9giques susceptibles de retarder quelque peu l&rsquo;av\u00e8nement bienheureux de son r\u00e8gne . Dans le m\u00eame esprit, Robert Redeker \u00e9crit que l&#8217;empire am\u00e9ricain est \u00ab incapable \u00e0 lui seul de comprendre la situation, ainsi que la culture irakienne \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn voit, \u00e0 ces seuls exemples, combien l&rsquo;odorat et l&rsquo;ou\u00efe sont des organes intellectuels et combien ils l&#8217;emportent sur la vue, tellement les intellectuels fran\u00e7ais frapp\u00e9s de c\u00e9cit\u00e9 ont pourtant des yeux de chair grands ouverts ; c&rsquo;est qu&rsquo;ils ne disposent ni d&rsquo;un organe olfactif branch\u00e9 sur leur cerveau, ni d&rsquo;oreilles c\u00e9r\u00e9brales, de sorte qu&rsquo;ils sont condamn\u00e9s \u00e0 nourrir leur savoir et leur m\u00e9moire de torrents de renseignements qui lassent l&rsquo;attention de la raison et n&rsquo;apportent rien de nouveau \u00e0 l&rsquo;observation intelligente. En revanche, \u00e0 peine les successeurs de Darwin et de Freud ont-ils fait quelques progr\u00e8s dans l&rsquo;examen olfactif du cerveau simiohumain que l&#8217;empire am\u00e9ricain a sembl\u00e9 courir \u00e0 leur secours et leur fournir une manne de renseignements tellement heuristiques que la simianthropologie se demande quelquefois si elle ne ferait pas l&rsquo;objet d&rsquo;une bienveillance particuli\u00e8re de la Providence, tellement le mat\u00e9riau olfactif qu&rsquo;elle recueille lui facilite hautement l&rsquo;observation de l&rsquo;enc\u00e9phale anosmique et sourd des intellectuels fran\u00e7ais.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>6  L&rsquo;odeur de saintet\u00e9 de la torture <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tPour l&rsquo;anthropologie sensible \u00e0 l&rsquo;odeur des enc\u00e9phales, l&rsquo;\u00e9nigme \u00e0 r\u00e9soudre est tout enti\u00e8re dans une question beno\u00eete et b\u00eate comme chou, laquelle pourrait se formuler en ces termes: \u00ab Comment se fait-il que l&#8217;empire am\u00e9ricain r\u00e9pande un parfum si suave que tant d&rsquo;intellectuels fran\u00e7ais se constituent en phalanges bien d\u00e9cid\u00e9es \u00e0 glorifier son odeur. \u00bb Et pourtant, un Guy Sorman souligne avec une enti\u00e8re lucidit\u00e9 que \u00ab les Am\u00e9ricains font la troisi\u00e8me guerre mondiale \u00bb et qu&rsquo;\u00e0 la lumi\u00e8re d&rsquo;une aussi sainte motivation, \u00ab les tortures ne constituent qu&rsquo;un simple \u00e9pisode dans une strat\u00e9gie coh\u00e9rente. La notion d&rsquo;\u00e9volution morale face \u00e0 l&rsquo;ennemi ne s&rsquo;applique pas \u00e0 la guerre \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEncore une fois, seule une science historique fond\u00e9e sur une anthropologie capable de reconna\u00eetre \u00e0 l&rsquo;odorat et \u00e0 l&rsquo;oreille les ingr\u00e9dients psychobiologiques d&rsquo;un empire capable de messianiser la torture et d&rsquo;\u00e9vang\u00e9liser la f\u00e9calisation de l&rsquo;ennemi pourra observer que les croisades des chr\u00e9tiens ont fait des dizaines de milliers de morts , parce que le triomphe final du dieu rel\u00e9guait les carnages auxquels ses fid\u00e8les se livraient au rang d&rsquo;incidents de parcours regrettables, mais mineurs et, du reste, indispensables \u00e0 l&rsquo;accomplissement du plan divin et au triomphe final de la V\u00e9rit\u00e9. Ce type de puanteur est de type eschatologique. Il a \u00e9t\u00e9 recopi\u00e9 par le marxisme, dont on se souvient qu&rsquo;il fut non moins messianique que l&#8217;empire f\u00e9cal de la torture qui \u00e9l\u00e8ve l&rsquo;Am\u00e9rique dans le royaume des anges de la d\u00e9mocratie entre le Tigre et l&rsquo;Euphrate. On voit que, sans une spectrographie cervantesque, swiftienne, shakespearienne, moli\u00e9resque et pantagru\u00e9lique du fonctionnement proprement th\u00e9ologique de tout enc\u00e9phale en odeur de saintet\u00e9, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;intelligibilit\u00e9 scientifique possible de l&rsquo;histoire simiohumaine et que, des cinq sens de Clio, le nez et l&rsquo;oreille sont seuls appropri\u00e9s pour fournir au cerveau les documents en mesure de rendre intelligible les documents seulement oculaires. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQue le talentueux romancier Pascal Bruckner n&rsquo;ait ni la vocation d&rsquo;un connaisseur machiav\u00e9lien des relations internationales, ni celle d&rsquo;un sp\u00e9cialiste chevronn\u00e9 des arcanes du droit public, ni d&rsquo;un historien \u00e0 l&rsquo;il per\u00e7ant, mais seulement celle d&rsquo;un gentil pasteur de la politique \u00e9vang\u00e9lisatrice qui rend civiques les professeurs de philosophie de la R\u00e9publique, voil\u00e0 qui ne pose pas le probl\u00e8me de la saintet\u00e9 de la torture. Il est d&rsquo;une na\u00efvet\u00e9 cat\u00e9ch\u00e9tique de regretter l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 \u00ab assurer une oasis de d\u00e9mocratie dans un environnement totalitaire \u00bb et \u00e0 \u00ab rendre le monde plus s\u00fbr \u00bb. L&rsquo;\u00e9ducation nationale croit avoir besoin d&rsquo;enfants de chur habill\u00e9s en adultes de la politique pour former la jeunesse \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole d&rsquo;une \u00e9dulcoration de l&rsquo;histoire; mais l&rsquo;\u00e9chec de cette p\u00e9dagogie n&rsquo;est compr\u00e9hensible qu&rsquo;\u00e0 la lumi\u00e8re de la pauvret\u00e9 de l&rsquo;anthropologie qui sous-tend une science historique enferm\u00e9e dans le temple de la d\u00e9mocratie. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>7  L&rsquo;odeur des domestiques, l&rsquo;instinct populaire et le g\u00e9nie litt\u00e9raire <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLes gens simples ne sont pas aussi candides que pourrait le faire croire leur moulage obligatoire par les principes de 1789 : le peuple sait fort bien que la politique du monde ne se trouve pas entre les mains des crucifi\u00e9s sur la sainte croix des id\u00e9alit\u00e9s de la d\u00e9mocratie. Quand un Bernard Kouchner rappelle qu&rsquo;il a d\u00e9nonc\u00e9 les \u00ab erreurs politiques \u00bb des \u00c9tats-Unis, mais que \u00ab l&rsquo;immense majorit\u00e9 des Irakiens sont heureux qu&rsquo;on les ait d\u00e9barrass\u00e9s de Saddam Hussein \u00bb, nul ne soutiendra la th\u00e8se de l&rsquo;ineffable candeur du canoniste de la guerre d&rsquo;ing\u00e9rence. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr, rien de ce que le peuple sent de la domesticit\u00e9 de ses intellectuels ne ressortit \u00e0 la vue. Voit-on la courbure de leur \u00e9chine? Leurs v\u00eatements sont-ils d&rsquo;une coupe particuli\u00e8re? Nullement ; en revanche, ils r\u00e9pandent une odeur connue du peuple de France depuis des si\u00e8cles, celle de la livr\u00e9e. Remarquez la merveilleuse rencontre de la voix et du nez qui fait sentir aux gens simples l&rsquo;odeur de la servitude que r\u00e9pand la jactance. Les intellectuels asservis \u00e0 une puissance \u00e9trang\u00e8re ont beau parler haut et se dresser droit sur leurs ergots, leur prestance cravat\u00e9e ne trompe pas la \u00ab France d&rsquo;en bas \u00bb, tellement l&rsquo;odeur de l&rsquo;esclave est d&rsquo;origine animale: le peuple l&rsquo;a apprise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des b\u00eates dont il caresse l&rsquo;encolure et auxquelles il fournit leur nourriture. Il sait que le ma\u00eetre peut se montrer bienveillant ; il remarque \u00e9galement que beaucoup de domestiques demandent seulement de se voir bien trait\u00e9s et parfois \u00e9cout\u00e9s, mais que l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 est exclue par d\u00e9finition entre les ma\u00eetres et les domestiques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe peuple est arm\u00e9 d&rsquo;un flair tellement infaillible qu&rsquo;il lirait comme des conseils aux domestiques ces lignes de Kagan: \u00ab Pour temp\u00e9rer l&rsquo;accusation d&rsquo;arrogance des Europ\u00e9ens, il faut m\u00eame aller jusqu&rsquo;\u00e0 leur accorder un droit de regard sur l&rsquo;usage que l&rsquo;Am\u00e9rique fera de sa puissance, \u00e0 condition, naturellement, que ce droit s&rsquo;accorde avec mesure \u00bb. Par l&rsquo;effet d&rsquo;un accord instructif de l&rsquo;oreille avec le nez, le peuple demanderait : \u00ab Ce Kagan est-il fran\u00e7ais ? \u00bb Messieurs les intellectuels en livr\u00e9e, vous n&rsquo;imaginez pas comme le peuple de France se pince les narines sur votre passage ! <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais comment se fait-il que les plus grands \u00e9crivains se montrent non seulement de profonds visionnaires de la politique, mais que tout leur g\u00e9nie r\u00e9side pr\u00e9cis\u00e9ment dans la profondeur de leur esprit politique ? Quel est le secret de l&rsquo;alliance de la plus haute litt\u00e9rature avec l&rsquo;intelligence politique chez Tacite, Swift, Shakespeare, Cervant\u00e8s, le Moli\u00e8re du Tartuffe, le Tolsto\u00ef de La guerre et la paix ? Si l&rsquo;infirmit\u00e9 de la plume est toujours l&rsquo;expression de l&rsquo;infirmit\u00e9 de la raison politique, c&rsquo;est que le g\u00e9nie litt\u00e9raire flaire l&rsquo;odeur des \u00e2mes serves et des \u00e2mes fi\u00e8res et qu&rsquo;il \u00e9coute la voix de l&rsquo;histoire des ma\u00eetres et des domestiques. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est pourquoi un Carlos Fuentes, grand \u00e9crivain et diplomate de haut vol souligne que la politique mondiale a un nez et que ce nez distingue l&rsquo;odeur des tyrans qui sentent dangereusement le p\u00e9trole de ceux que leur \u00e9loignement des puits pr\u00e9serve des effluves mortels de l&rsquo;or noir. Le ma\u00eetre n&rsquo;entend domestiquer que les despotes dont les crimes se nourrissent d&rsquo;un pactole sur lequel il entend mettre la main : \u00ab Une fois le pr\u00e9texte des armes de destruction massive \u00e9vent\u00e9, on en a invent\u00e9 un second : renverser l&rsquo;inf\u00e2me Saddam Hussein, cr\u00e9ature \u00e0 la Frankenstein des \u00c9tats-Unis eux-m\u00eames. Mais pourquoi Saddam et non un autre parmi les douzaines de tyrans grands et petits de notre monde : Mugabe au Zimbabwe, la junte militaire birmane, les despote cor\u00e9en Kim Jong-Il , le brutal Khadafi, sp\u00e9cialiste dans l&rsquo;art d&rsquo;abattre des avions civils remplis de passagers et enfant ch\u00e9ri de Washington aujourd&rsquo;hui comme Saddam Hussein l&rsquo;\u00e9tait hier ? Il s&rsquo;agit d&rsquo;une p\u00e9troguerre o\u00f9 les app\u00e9tits strat\u00e9giques ont prim\u00e9 sur toute autre consid\u00e9ration. \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>8  Le cerveau olfactif de l&rsquo;humanit\u00e9 <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tPour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9, un empire r\u00eave de r\u00e9gner sur le monde entier avec les armes d&rsquo;une th\u00e9ologie du salut, donc d&rsquo;une forme de l&rsquo;omnipotence rep\u00e9rable \u00e0 la saintet\u00e9 de son odeur. Si le christianisme \u00e9tait parvenu \u00e0 assujettir la terre \u00e0 son parfum, ce serait aux formes inquisitoriales de la surpuissance politique qu&rsquo;il se serait exerc\u00e9. C&rsquo;est pourquoi les tortures en Irak sont d&rsquo;inspiration messianique; elles expriment une cat\u00e9ch\u00e8se internationale de la d\u00e9livrance du p\u00e9ch\u00e9 originel par l&rsquo;annonciation et la m\u00e9diation des id\u00e9alit\u00e9s de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAussi longtemps que la m\u00e9thode historique ne disposera que des narines animales capables de d\u00e9tecter l&rsquo;odeur des champs p\u00e9trolif\u00e8res, comment Clio acquerrait-elle le cerveau olfactif capable de flairer l&rsquo;animal politique le plus extraordinaire que l&rsquo;humanit\u00e9 ait invent\u00e9 et qu&rsquo;on appelle une th\u00e9ologie ? Cet animal mi-c\u00e9leste, mi-terrestre est-il un domestique-n\u00e9 ou bien peut-il s&rsquo;\u00e9lever au rang d&rsquo;un ma\u00eetre et asservir les \u00c9tats en retour? <em>Quaestio disputata<\/em>. Le lecteur de ce site est familier de l&rsquo;\u00e9tude des rencontres entre les deux royaumes d&rsquo;une science de l&rsquo;histoire ambitieuse de capter des messages subtils du nez et de l&rsquo;oreille et de les envoyer au cerveau pour d\u00e9codage, d\u00e9chiffrage et d\u00e9cryptage. On se tromperait donc de s&rsquo;imaginer que la chambre d&rsquo;enregistrement des odeurs de l&rsquo;histoire serait circonscrite au nez : en r\u00e9alit\u00e9, il s&rsquo;agit d&rsquo;un puissant connecteur d&rsquo;informations en provenance de tous les sens, y compris de la saveur et du toucher. Les ing\u00e9nieurs de ce puissant organe central de l&rsquo;intelligence humaine qu&rsquo;est le nez savent qu&rsquo;il a command\u00e9 l&rsquo;\u00e9volution du cerveau lui-m\u00eame : au cours des mill\u00e9naires, notre enc\u00e9phale n&rsquo;a cess\u00e9 de s&rsquo;enrichir des odeurs de toutes les disciplines de la connaissance. C&rsquo;est pourquoi, comme je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 expliqu\u00e9, percevoir l&rsquo;odeur du g\u00e9nie est la forme supr\u00eame de l&rsquo;hyperintelligence olfactive.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour que le nez de Clio sente la puanteur d&rsquo;un empire capable de mettre la d\u00e9mocratie au service d&rsquo;une politique de la r\u00e9demption universelle par la torture, il faut sentir l&rsquo;odeur de cet empire au sein du Conseil de s\u00e9curit\u00e9, auquel il a demand\u00e9 de le soustraire \u00e0 toute enqu\u00eate des juges du Tribunal p\u00e9nal international charg\u00e9 de ch\u00e2tier les crimes de guerre. Mais comment se fait-il qu&rsquo;il puisse le demander au vu et au su du monde entier ? Le Conseil de s\u00e9curit\u00e9 acc\u00e8de \u00e0 sa demande et nous assistons au balcon et sans murmurer \u00e0 cette trag\u00e9die. Pour percevoir ces effluves, l&rsquo;olfactologie historique en est aux balbutiements : l&rsquo;organe nasal de l&rsquo;humanit\u00e9 est encore en cours de fabrication.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>9  Le pif de l&rsquo;Am\u00e9rique <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLa petitesse du pif du monde a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e \u00e0 nouveau et tout r\u00e9cemment : il n&rsquo;\u00e9tait encore jamais arriv\u00e9 que la terre se cr\u00fbt sauv\u00e9e par un empire de la saintet\u00e9 politique; il n&rsquo;\u00e9tait encore jamais arriv\u00e9 que, pendant soixante ans, l&rsquo;histoire du globe terrestre ne f\u00fbt qu&rsquo;un remake hollywoodien de l&rsquo;histoire sainte ; il n&rsquo;\u00e9tait encore jamais arriv\u00e9 que, pendant plus de deux g\u00e9n\u00e9rations, les enfants fussent \u00e9duqu\u00e9s dans toutes les \u00e9coles \u00e0 saluer un empire messianique chang\u00e9 en oracle de la justice, de la libert\u00e9 et de la v\u00e9rit\u00e9 sur les cinq continents. Pour expliquer cette r\u00e9gression de la raison, il faut sentir l&rsquo;odeur d&rsquo;une classe politique europ\u00e9enne install\u00e9e dans un Moyen \u00c2ge de la science historique et vassalis\u00e9e \u00e0 la suite d&rsquo;un tragique rapetissement de son appendice nasal. Le pif capable de flairer les v\u00eatements des esclaves couverts de broderies d&rsquo;or s&rsquo;est atrophi\u00e9 depuis la chute de la monarchie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais puisque l&rsquo;Europe v\u00e9ritable sera celle de la connaissance olfactive de l&rsquo;enc\u00e9phale de l&rsquo;humanit\u00e9, ce sera en sp\u00e9l\u00e9ologues de l&rsquo;inconscient th\u00e9ologique qui commande l&rsquo;animalit\u00e9 refoul\u00e9e des colosses qu&rsquo;on appelle des empires que nous devrons enseigner aux jeunes g\u00e9n\u00e9rations l&rsquo;odeur excr\u00e9mentielle des id\u00e9alit\u00e9s messianiques. Une mythologie de l&rsquo;Eden peut produire des charniers. L&rsquo;anthropologie moderne ne r\u00e9pondra \u00e0 cette question que le jour o\u00f9 l&rsquo;appareil olfactif auquel notre esp\u00e8ce travaille depuis trois millions d&rsquo;ann\u00e9es sera en mesure de capter l&rsquo;alliance de Polyph\u00e8me avec la torture. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuisse notre puanteur devenue suffocante sous le mince vernis de civilisation et de culture de l&rsquo;Am\u00e9rique de Hollywood se changer en l&rsquo;instrument m\u00eame d&rsquo;une prodigieuse promotion intellectuelle et morale de l&rsquo;infime minorit\u00e9 des Am\u00e9ricains qui se sont r\u00e9solument insurg\u00e9s contre leur propre nation dans une trag\u00e9die des odeurs qui aura \u00e9branl\u00e9 le monde de l&rsquo;\u00e9thique et de la pens\u00e9e jusque dans ses fondements. Souvenons-nous de ce que le Pr\u00e9sident du Festival de Cannes, qui a couronn\u00e9 de la palme d&rsquo;or un film hostile \u00e0 la guerre d&rsquo;Irak \u00e9tait un Am\u00e9ricain. Peut-\u00eatre savait-il qu&rsquo;Andr\u00e9 Gide avait dit il y a un demi si\u00e8cle: \u00ab Le monde sera sauv\u00e9 par quelques-uns. \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>10  Le sort actuel de l&rsquo;anthropologie olfactive <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tMais il est \u00e9galement apparu \u00e0 cette occasion que ni l&rsquo;Europe, ni l&rsquo;Am\u00e9rique ne disposent encore de l&rsquo;anthropologie olfactive capable d&rsquo;acc\u00e9der aux racines de l&rsquo;animalit\u00e9 proprement th\u00e9ologique de la seule esp\u00e8ce que le d\u00e9doublement de son enc\u00e9phale entre le ciel et l&rsquo; enfer  entre l&rsquo;ange et la b\u00eate de Pascal  livre \u00e0 un prodigieux appareillage de son auto innocentement. Il faut savoir que toute la machinerie de l&rsquo;auto-purification est proprement c\u00e9r\u00e9brale et qu&rsquo;elle diffuse l&rsquo;odeur de l&rsquo;auto blanchiment capable de chasser les miasmes de la torture . Le ciel et l&rsquo;enfer des chr\u00e9tiens sont pr\u00e9cis\u00e9ment construits sur le mod\u00e8le irakien, puisque l&rsquo;humiliation sadique et \u00e9ternelle des damn\u00e9s cuits \u00e0 petit feu dans les r\u00f4tisseries du diable \u00e0 Bagdad fait avec l&rsquo;odorif\u00e9rance des ressuscit\u00e9s de Washington un contraste aussi saisissant que dans la <em>Divine Com\u00e9die<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>L\u00e0-bas, les d\u00e9tenus restent \u00e0 genoux six heures, un b\u00e2illon de tissu plein d&rsquo;excr\u00e9ments serr\u00e9 sur la bouche pour les emp\u00eacher de vomir; ils sont gav\u00e9s d&rsquo;eau avec un tuyau en plastique ou portent deux lourdes caisses accroch\u00e9es \u00e0 un b\u00e2ton sur la nuque, quatre heures de torture, deux heures de repos, quatre heures&#8230; des jours entiers. Quant \u00e0 ceux qui arrivent de la prison d&rsquo;Al-Habbaniya, \u00e0 15 kilom\u00e8tres apr\u00e8s le pont de Fallouja, ils racontent l&rsquo;histoire d&rsquo;Abou Samir, vieillard suspendu trois jours par les bras \u00e0 une porte, les \u00e9paules lux\u00e9es, et qui a fini par en mourir.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[<strong>T\u00e9moignage recueilli par Jean-Paul Mari, Nouvel Observateur Hebdo N\u00b0 2062  13\/5\/2004<\/strong>] <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOu encore : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Les v\u00e9hicules se pr\u00e9sentent toujours devant le m\u00eame check point et p\u00e9n\u00e8trent dans une sorte de caserne r\u00e9serv\u00e9e. Ce sont des gens du renseignement am\u00e9ricain ou des \u00a0\u00bb Forces Delta \u00a0\u00bb, celles qui font le bonheur des cin\u00e9astes en qu\u00eate d&rsquo;\u00e9pop\u00e9e et de h\u00e9ros en acier tremp\u00e9. Le probl\u00e8me est que, derri\u00e8re ces murs, des informations s\u00e9rieuses indiquent que les \u00a0\u00bb Delta \u00a0\u00bb interrogent leurs prisonniers avec des m\u00e9thodes plut\u00f4t brutales. Pas seulement comme sur les photos qui ont fait scandale. La variante consiste \u00e0 utiliser l&rsquo;eau jusqu&rsquo;\u00e0 la suffocation, la bonne vieille m\u00e9thode de la \u00a0\u00bb baignoire \u00a0\u00bb pour ceux qui connaissent. On plonge la t\u00eate du suspect sous l&rsquo;eau, on attend les derni\u00e8res bulles, on le fait respirer, on l&rsquo;interroge et on recommence. \u00c0 quand l&rsquo;usage de la g\u00e9g\u00e8ne ? Tout cela se fait dans le plus grand secret : personne n&rsquo;a le droit d&rsquo;aller titiller les \u00a0\u00bb Delta \u00a0\u00bb. Forc\u00e9ment, ce sont des soldats d&rsquo;\u00e9lite.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[<strong>Carnets de Bagdad, Jean-Paul Mari, Nouvelobs.com, 28.05.04<\/strong>]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais il manquait encore \u00e0 l&rsquo;enfer de Dante l&rsquo;invention la plus profonde de l&rsquo;animal s\u00e9raphique, celle d&rsquo;enduire d&rsquo;excr\u00e9ments les damn\u00e9s. Toute la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne et musulmane charg\u00e9e de symboliser la dichotomie c\u00e9r\u00e9brale d&rsquo;une esp\u00e8ce scind\u00e9e entre la damnation et la f\u00e9licit\u00e9 ignore le gigantesque empire des odeurs, parce que la porte de ce royaume est celle de l&rsquo;intelligence et parce que la th\u00e9ologie sent confus\u00e9ment que si elle se donnait un vrai nez, elle flairerait l&rsquo;odeur du diable sous celle de Dieu et que les surprises olfactives du sacr\u00e9 conduisent \u00e0 classer les religions \u00e0 leur parfum. Aussi l&rsquo;Am\u00e9rique a-t-elle invent\u00e9 la seule torture capable de provoquer une secousse sismique dans l&rsquo;anthropologie scientifique, celle d&rsquo;enduire les damn\u00e9s d&rsquo;excr\u00e9ments, afin que la pens\u00e9e d\u00e9couvre la puanteur propre \u00e0 la b\u00eate schizo\u00efde , celle que son enc\u00e9phale dichotomique divise entre son ciel et son enfer. Il fallait descendre dans cet ab\u00eeme-l\u00e0 de l&rsquo;animalit\u00e9 humaine pour d\u00e9couvrir l&rsquo;odeur des th\u00e9ologies simiohumaines, mais aussi pour se donner le nez capable de sentir la puanteur de Dieu qu&rsquo;environnent les effluves de la gigantesque chambre des tortures bouillonnante sous ses pieds. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUne science historique arm\u00e9e d&rsquo;un nez capable de capter l&rsquo;odeur de l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 partir d&rsquo;une connaissance anthropologique de l&rsquo;odeur de l&rsquo;humanit\u00e9 elle-m\u00eame enseignera en premier lieu \u00e0 l&rsquo; Europe politique une nouvelle distanciation du regard sur la psychophysiologie des empires . Que l&rsquo;Am\u00e9rique soit tomb\u00e9e tout enti\u00e8re entre les mains d&rsquo;une marionnette de sa th\u00e9ologie n&rsquo;est qu&rsquo;un acc\u00e8s de folie passager de l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9. Ce genre d&rsquo;accident restera sans cons\u00e9quence si l&rsquo;Europe se contente de red\u00e9couvrir \u00e0 cette occasion les lois du monde que connaissent les Machiavel ou les Talleyrand. Une science rudimentaire du politique suffit \u00e0 pr\u00e9server l&rsquo;Europe de tomber sous le charme d&rsquo;un pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis aux dents blanches et au sourire \u00e9clatant. Il n&rsquo;est pas non plus besoin d&rsquo;une anthropologie politique arm\u00e9e d&rsquo;un nez pour savoir que l&#8217;empire am\u00e9ricain tentera de reprendre son extension sit\u00f4t tir\u00e9e du bourbier irakien, tout simplement parce que la n\u00e9cessit\u00e9 de s&rsquo;approvisionner en p\u00e9trole survivra \u00e0 une humiliation militaire m\u00eame cuisante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais pour que l&rsquo;Europe s&rsquo;arme de la volont\u00e9 d&#8217;emp\u00eacher au besoin par la force l&#8217;empire am\u00e9ricain de prendre possession au canon de tout le pourtour de la M\u00e9diterran\u00e9e, il faut une science politique arm\u00e9e d&rsquo;un tout autre calibrage  celui d&rsquo;une avance dans la connaissance olfactive du genre humain. Si la Renaissance n&rsquo;avait pas fait b\u00e9n\u00e9ficier l&rsquo;humanit\u00e9 d&rsquo;un progr\u00e8s proprement c\u00e9r\u00e9bral, les retrouvailles des humanistes avec la litt\u00e9rature et avec la philosophie antiques seraient demeur\u00e9es st\u00e9riles. Mais ils se sont arm\u00e9s d&rsquo;une philologie dont le nez \u00e9tait capable, pour la premi\u00e8re fois, de flairer l&rsquo;odeur politique des mythes religieux. Faute de conqu\u00e9rir la capacit\u00e9 olfactive qui nous fera acc\u00e9der \u00e0 la connaissance anthropologique de notre histoire depuis le 6 juin 2004, nous ne d\u00e9couvrirons jamais que nous portons la pleine responsabilit\u00e9 de notre destin de vassaux de l&rsquo;Am\u00e9rique. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>11  Remontons le cours du fleuve <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tM\u00eame si le trait\u00e9 d&rsquo;alliance entre Hitler et Staline n&rsquo;avait pas poignard\u00e9 la France dans le dos, l&rsquo;odeur faisand\u00e9e de la R\u00e9publique des notables de 1939 et celle, plus sucr\u00e9e, de l&rsquo;Angleterre de Nevil Chamberlain \u00e9taient incapables d&rsquo;arr\u00eater un fauve. D\u00e8s lors il \u00e9tait bien \u00e9vident qu&rsquo;une Europe politiquement infirme paierait fatalement pendant des d\u00e9cennies le prix le plus lourd pour sa d\u00e9livrance par une puissance \u00e9trang\u00e8re, parce que l&rsquo;histoire simiohumaine marche \u00e0 l&rsquo;odeur et ne fait pas de cadeau sur le march\u00e9 aux parfums qu&rsquo;on appelle l&rsquo;histoire. Mais l&rsquo;Europe ne sait pas encore que, sur ce march\u00e9-l\u00e0, l&rsquo;Am\u00e9rique lui fait acquitter une dette d&rsquo;un montant cot\u00e9 \u00e0 la bourse des valeurs th\u00e9ologiques de sa d\u00e9mocratie. La connaissance olfactive de l&rsquo;histoire d\u00e9tecte les parfums \u00e9vang\u00e9liques de la politique. Inutile de les chercher dans Walt Disney : elles se cachent dans Tacite, Thucydide ou Moli\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQue dit une anthropologie critique dont la rationalit\u00e9 revendique la connaissance olfactive d&rsquo;une esp\u00e8ce vou\u00e9e \u00e0 m\u00ealer les parfums du r\u00e9el avec ceux des songes et \u00e0 b\u00e2tir son identit\u00e9 confuse et bancale sur des pr\u00e9cipit\u00e9s oniriques? Cette discipline nouvelle observe en premier lieu que les identit\u00e9s collectives sont compos\u00e9es d&rsquo;un m\u00e9lange de deux odeurs, les premi\u00e8res se r\u00e9f\u00e9rant aux param\u00e8tres territoriaux et climatiques des peuples et des nations, les secondes \u00e0 des th\u00e9ologies relativement adaptables \u00e0 la diversit\u00e9 des lieux et des \u00e9poques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tHumons maintenant l&rsquo;odeur du traumatisme hallucinant que la double identit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale de l&rsquo;Europe a subi. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 , les nations les plus prestigieuses du Vieux Continent ne se reconnaissent plus que dans le parfum doucereux auquel leur statut subalterne les condamne. Certes, la France a retrouv\u00e9 les effluves de son ind\u00e9pendance ant\u00e9rieure \u00e0 1939, mais le continent inodore auquel elle appartient d\u00e9sormais a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 sous tutelle et ses peuples se blottissent depuis un demi si\u00e8cle sous le sceptre d&rsquo;un protecteur dont ils viennent seulement de d\u00e9tecter la puanteur. Elles ont beau pr\u00e9tendre conclure entre elles une alliance autour du cierge central de la d\u00e9mocratie qui illumine le port de New-York, elles ne s&rsquo;y emploient que sous la b\u00e9n\u00e9diction du souverain de la torture qui a r\u00e9ussi \u00e0 les emp\u00eacher de conna\u00eetre l&rsquo;odeur qu&rsquo;elles ont prises sous un sceptre \u00e9tranger. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl en r\u00e9sulte un chambardement cataclysmique de l&#8217;empire olfactif du monde. Les peuples de l&rsquo;Europe ne savent plus comment s&rsquo;auto parfumer dans les effluves de la torture et les charniers de la Libert\u00e9. L&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;Europe est devenue inodore. Deux gouffres la menacent. Si elle se miniaturise, afin de conserver sa fiert\u00e9, que vaut l&rsquo;odeur d&rsquo;une fleur isol\u00e9e? Mais si elle redresse la t\u00eate, ils ne sont pas encore arriv\u00e9s, les g\u00e9ants de l&rsquo;intelligence olfactive qui d\u00e9barqueront dans l&rsquo;antre du Polyph\u00e8me de la Libert\u00e9 et qui lui cr\u00e8veront son il unique. A quel feu faut-il rougir le pieu d&rsquo;Ulysse?<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>12  Les tortures en Irak et l&rsquo;anthropologie religieuse <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9branlement politique que provoque la d\u00e9b\u00e2cle des parfums et des encensoirs nationaux de l&rsquo;Europe menace l&#8217;embryon m\u00eame de l&rsquo;identit\u00e9 qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait forg\u00e9e au cours des si\u00e8cles et qui se dissipe dans l&rsquo;atmosph\u00e8re sous le souffle du monstre. Le Vieux Continent s&rsquo;\u00e9chine \u00e0 conqu\u00e9rir une identit\u00e9 reconnaissable dans le jardin sans odeur qu&rsquo;il est devenu \u00e0 lui-m\u00eame  et c&rsquo;est \u00e0 mi chemin de sa dissolution que l&rsquo;Am\u00e9rique lui envoie les bouff\u00e9es pestilentielles qui le privent de l&rsquo;Eden promis. Du coup, les langues, l&rsquo;histoire et les religions du Vieux Monde se r\u00e9v\u00e8lent bien incapables de relever le d\u00e9fi du g\u00e9ant Polyph\u00e8me. Voyez l&rsquo;amputation nasale dont souffre l&rsquo;Allemagne: \u00e0 peine Bismarck avait-il promu la germanit\u00e9 \u00e0 un rang politique mondial digne de la patrie de Goethe, de Kant et de Beethoven qu&rsquo;elle s&rsquo;est trouv\u00e9e terrass\u00e9e par l&rsquo;\u00e9chec de son ambition d&#8217;empire h\u00e2tif et dont la culture insuffisamment d\u00e9militaris\u00e9e est encore trop r\u00e9cente pour qu&rsquo;elle parvienne \u00e0 trouver son assise identitaire et ses rep\u00e8res dans un univers marqu\u00e9 par l&#8217;empreinte quasi exclusive de la civilisation gr\u00e9co-romaine. Aussi sa langue se brise-t-elle sous nos yeux dans un sabir franco-germanique qui conduit son vocabulaire au naufrage de le rendre inutilisable \u00e0 ses po\u00e8tes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEt voici que les miasmes en provenance de l&rsquo;autre moiti\u00e9 de la bo\u00eete osseuse de notre esp\u00e8ce &#8211; de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re religieux d&rsquo;un animal semi onirique &#8211; sont ceux d&rsquo;une Am\u00e9rique messianis\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des pestilences de la torture. Ce s\u00e9isme a bris\u00e9 la vie mythologique des scind\u00e9s de naissance entre les r\u00eaves r\u00e9dempteurs qui les emportent dans les airs et la terre qui leur fait un noir s\u00e9pulcre. Depuis trois si\u00e8cles, l&rsquo;Europe sentait venir cette cassure. La premi\u00e8re, la France s&rsquo;\u00e9tait conquis un enc\u00e9phale gu\u00e9ri des ivresses et des routines de l&rsquo;autel. Une sobri\u00e9t\u00e9 nouvelle ne lui avait pas fait perdre la voix de ses po\u00e8tes, parce que l&rsquo;initiation de son g\u00e9nie \u00e0 la pr\u00e9cision et \u00e0 la limpidit\u00e9 de sa langue lui avait fait d\u00e9couvrir des arcanes nouveaux du sonore: un Mallarm\u00e9 et un Val\u00e9ry avaient conclu de nouvelles alliances entre l&rsquo;intelligence et le creux toujours futur que les royaumes de la lucidit\u00e9 sont \u00e0 eux-m\u00eames. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais comment une Europe de la raison peut-elle s&rsquo;y retrouver dans un continent encore largement livr\u00e9 aux odeurs de ses th\u00e9ologies et de ses sacerdoces, alors qu&rsquo;il lui appartient d\u00e9sormais de prendre sur ses fragiles \u00e9paules la charge de conduire la r\u00e9volution copernicienne de la connaissance du genre humain que n\u00e9cessite la d\u00e9b\u00e2cle de l&rsquo;Am\u00e9rique dans le naufrage de toute religion ? L&rsquo;Allemagne elle-m\u00eame, devenue la consoeur des fils de Descartes et de Voltaire, se r\u00e9clame des cierges et des prodiges romains \u00e0 l&rsquo;Ouest et de Luther \u00e0 l&rsquo;Est, tandis que la Hollande et les pays nordiques se divisent entre les parfums des orthodoxies rivales de Luther et de Calvin, les premiers mangeant toute crue la chair adorante et buvant le sang tout frais de la victime du sacrifice de la messe et les autres affrontant un autel d\u00e9sert. Hom\u00e8re souligne que Polyph\u00e8me \u00e9tait anthropophage : souvenons-nous qu&rsquo;il s&rsquo;est fait les dents sur deux compagnons du navigateur. L&rsquo;Europe de la raison est condamn\u00e9e \u00e0 percer les secrets de l&rsquo;anthropophagie religieuse \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole des damn\u00e9s de l&rsquo;Irak, qui lui rappellent que le christianisme a remplac\u00e9 le bouc, le buf ou la g\u00e9nisse des sacrifices par le plat divin d&rsquo;un homme tortur\u00e9 \u00e0 mort. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuel ab\u00eeme non seulement entre l&rsquo;Europe des r\u00e9volutions de la pens\u00e9e rationnelle et l&rsquo;Europe des cultes, mais entre les \u00e9tals sanglants entre lesquels le Vieux monde divise ses odeurs! \u00c9voquant les arm\u00e9es de toute l&rsquo;Europe livr\u00e9es \u00e0 une m\u00eal\u00e9e ac\u00e9phale dans la morne plaine de Waterloo, Victor Hugo nous a donn\u00e9 l&rsquo;image d&rsquo;une eau qui bout dans une urne trop pleine. Le suffrage universel est un Waterloo de l&rsquo;intelligence s&rsquo;il bout dans un d\u00e9sert priv\u00e9 de toute conscience plan\u00e9taire de destin de l&rsquo;enc\u00e9phale humain. Le continent de l&rsquo;universalit\u00e9 de la pens\u00e9e conquerra-t-il un regard nouveau de l&rsquo;humanit\u00e9 sur elle-m\u00eame? Il y faut une autopsie du dieu des singes &#8211; celui vers le tr\u00f4ne duquel montent ensemble les effluves des damn\u00e9s et ceux des tortur\u00e9s de Bagdad. L&rsquo;\u00e2ge de la dissection des idoles a commenc\u00e9 entre le Tigre et l&rsquo;Euphrate dans l&rsquo;odeur suffocante du Dieu de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;Europe devra prendre la t\u00eate de la civilisation du Connais-toi, alors m\u00eame que les \u00e9lites au timon des affaires sont encore aussi \u00e9loign\u00e9es de conna\u00eetre l&rsquo;odeur du genre humain que la th\u00e9ologie de saint Thomas ignorait l&rsquo;esp\u00e8ce r\u00e9fl\u00e9chie dans le miroir de l&rsquo; \u00c9loge de la folie d&rsquo;\u00c9rasme.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>13  La probl\u00e9matique anthropologique de l&rsquo;esp\u00e8ce bic\u00e9phale <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tSi la science politique transanimale que l&rsquo;Europe attend ne captait pas les deux odeurs que d\u00e9gage l&rsquo;enc\u00e9phale simiohumain, celui qui hante les enc\u00e9phales attach\u00e9s \u00e0 la terre et celui qui commande les th\u00e9ologies, la soixanti\u00e8me comm\u00e9moration du 6 juin 1944 ne fera que souligner combien l&rsquo;Europe de l&rsquo;intelligence ne dispose pas encore des antennes olfactives du XXIe si\u00e8cle. Esquissons la probl\u00e9matique d&rsquo;une science anthropologique des relations entre ces deux mondes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa fraction de l&rsquo;enc\u00e9phale humain qu&rsquo;illustre la connaissance et la mise en forme du monde r\u00e9el et celle dont t\u00e9moigne une bo\u00eete osseuse peupl\u00e9e de mondes imaginaires se rendent l&rsquo;otage l&rsquo;une de l&rsquo;autre selon des modes divers et instables. Nous appartenons \u00e0 une esp\u00e8ce bic\u00e9phale de nature et dont le psychisme se veut \u00e0 la fois socialis\u00e9 et en proie \u00e0 des d\u00e9sarrimages psychiques sous les assauts du malheur. Nous tentons donc de porter rem\u00e8de \u00e0 notre d\u00e9r\u00e9liction cosmique l&rsquo;aide de divers mod\u00e8les de reconnection de notre cerveau avec celui du groupe. Mais nos d\u00e9branchements et nos rebranchements successifs ob\u00e9issent \u00e0 des mod\u00e8les du tragique tellement mutants au gr\u00e9 des \u00e9poques et des lieux que nous ne ma\u00eetrisons ni les accidents de parcours, ni les m\u00e9tamorphoses de nos songes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans la th\u00e9rapeutique catholique de l&rsquo;\u00e9pouvante, les d\u00e9connect\u00e9s c\u00e9r\u00e9braux se greffent \u00e0 nouveaux frais sur l&rsquo;odeur rassurante de la collectivit\u00e9 par le moyen d&rsquo;un paradigme dont le destin altern\u00e9 symbolise leur propre oscillation entre les t\u00e9n\u00e8bres de la mort et leur retour au jardin enchant\u00e9 d&rsquo;un salut: la figure d&rsquo;un crucifi\u00e9 ballott\u00e9 du n\u00e9ant aux cieux illustre les p\u00f4les oppos\u00e9s du malheur sans rem\u00e8de, puis du transport du sujet dans un royaume enchant\u00e9. La cr\u00e9ature \u00e9merge des t\u00e9n\u00e8bres \u00e0 s&rsquo;identifier au sort mis\u00e9rable, puis \u00e9l\u00e9vatoire du dieu promis \u00e0 une sublimation \u00e9ternelle de son destin dans le ciel. L&rsquo;extase exprime la sortie de la stase terrestre. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais cette effigie du largage, puis de la r\u00e9int\u00e9gration supr\u00eame du croyant \u00e0 son surmoi mythique ne r\u00e9pond pas aux capacit\u00e9s c\u00e9r\u00e9brales nouvelles des individus auxquels le cours des si\u00e8cles a conf\u00e9r\u00e9 une sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle significative face \u00e0 leurs cong\u00e9n\u00e8res. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;est produit plus ou moins massivement \u00e0 diverses \u00e9poques du monde antique. La derni\u00e8re remonte au XVIe si\u00e8cle, quand les rites d&rsquo;immersion des enc\u00e9phales \u00e9mergeants dans la coul\u00e9e commune ont paru ressortir \u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s humiliants d&rsquo;ensommeillement de leur raison aux chr\u00e9tiens protestataires. Ils se sont donc donn\u00e9s un mod\u00e8le de dieu d&rsquo;une autre facture. Ont-ils \u00e9t\u00e9 efficacement pr\u00e9serv\u00e9s de la foi aveugle et compacte de leurs cong\u00e9n\u00e8res ? A quelle aune mesuraient-ils l&rsquo;abaissement de l&rsquo;enc\u00e9phale de leurs co-religionnaires? La victime tour \u00e0 tour crucifi\u00e9e et glorifi\u00e9e de l&rsquo;autel est demeur\u00e9e le paradigme d&rsquo;une th\u00e9rapeutique du recours \u00e0 l&rsquo;anesth\u00e9sie intellectuelle jug\u00e9e tol\u00e9rable. L&rsquo;arch\u00e9type du rebranchement du fid\u00e8le sur le mythe demeurera un tortur\u00e9 \u00e0 mort d\u00fbment reconduit dans l&#8217;empyr\u00e9e apr\u00e8s son tr\u00e9pas ; mais le dieu \u00e9lira ses fid\u00e8les parmi les privil\u00e9gi\u00e9s que la sup\u00e9riorit\u00e9 de leur bo\u00eete osseuse conduira \u00e0 s&rsquo;illustrer dans l&rsquo;ar\u00e8ne du salut de l&rsquo;univers par une intense activit\u00e9 religieuse. Le messianisme les appellera, pensent-ils, \u00e0 \u00e9lever leurs semblables \u00e0 leur propre niveau c\u00e9r\u00e9bral.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>14  L&rsquo;anthropologie du prodige eucharistique  <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tMais une esp\u00e8ce dont l&rsquo;enc\u00e9phale est appel\u00e9 \u00e0 se peser lui-m\u00eame en viendra fatalement \u00e0 multiplier ses mod\u00e8les de l&rsquo;intelligence. On verra se creuser des diff\u00e9rences de plus en plus consid\u00e9rables entre les capacit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brales qu&rsquo;illustrera la diversit\u00e9 des th\u00e9ologies. De plus, la connaissance anthropologique des formes que prendra l&rsquo;odorat religieux illustrera la f\u00e9condit\u00e9 de l&rsquo;exploration olfactive de l&rsquo;intelligence humaine, et cela notamment dans l&rsquo;observation du degr\u00e9 de m\u00e9lange entre le r\u00e9el et le fantastique. L&rsquo;\u00e9tude des diverses formes qu&rsquo;a prises le miracle eucharistique dans l&rsquo;enc\u00e9phale du christianisme r\u00e9v\u00e8le des modulations qualitatives de l&rsquo;intelligence simiohumaine dont la port\u00e9e anthropologique se r\u00e9v\u00e8lera consid\u00e9rable. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit que le calviniste se livre \u00e0 la panique de supprimer la viande du sacrifice, tandis que le luth\u00e9rien continue de voir dans la victime mang\u00e9e et bue sur l&rsquo;autel du sacrifice la chair et le sang du dieu. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[Cat\u00e9chisme de l&rsquo;\u00e9glise romaine, Plon 1992 n\u00b0 1335, 1336, 1353, 1365, 1372, 1374, 1375, 1376, 1381, 1384, etc.]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;examen anthropologique de ces deux enc\u00e9phales n&rsquo;appelle ni les m\u00eames plateaux, ni les m\u00eames poids et mesures de la pes\u00e9e psychobiologique des semi \u00e9vad\u00e9s du monde animal. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>15  L&rsquo;anthropologie du juda\u00efsme et celle de l&rsquo;Islam <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tQuant au connecteur mythique \u00e9labor\u00e9 par Mo\u00efse, il est fond\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9lection c\u00e9leste, comme le protestantisme, mais le choix inaugural de ses fid\u00e8les par le cr\u00e9ateur de l&rsquo;univers ob\u00e9it \u00e0 une modulation tribale: il s&rsquo;agit d&rsquo;un contrat d&rsquo;exclusivit\u00e9 entre le ciel et un peuple particulier. En \u00e9change du paiement clairement \u00e9nonc\u00e9 du tribut habituel d&rsquo;ob\u00e9issance et de v\u00e9n\u00e9ration qui fonde tout \u00c9tat et toute th\u00e9ologie, un destin politique glorieux sera garanti \u00e0 une nation. Celle-ci se verra s\u00e9par\u00e9e \u00e0 jamais du surplus de l&rsquo;humanit\u00e9 par la sup\u00e9riorit\u00e9 relative de son enc\u00e9phale. Ce type de s\u00e9lection r\u00e9pond \u00e0 la fois \u00e0 un mod\u00e8le primitif et \u00e0 une mutation \u00e9vidente de la bo\u00eete osseuse d&rsquo;Isra\u00ebl, puisque ce peuple encore incapable d&rsquo;observer les idoles abstraites, \u00e0 l&rsquo;instar de toute l&rsquo;humanit\u00e9 actuelle, a rejet\u00e9 les idoles de bois, de pierre ou de fer un mill\u00e9naire avant le reste des fuyards de la zoologie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais le mod\u00e8le de suture entre la terre et le mythe mis en place \u00e0 cette occasion s&rsquo;est montr\u00e9 \u00e0 la fois plus solide et plus pr\u00e9caire que les autres. Plus solide, parce que la jonction entre les deux enc\u00e9phales de l&rsquo;esp\u00e8ce schizo\u00efde paraissait d\u00e9sormais scell\u00e9e par un pacte dont le succ\u00e8s se voulait n\u00e9cessairement v\u00e9rifiable \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;histoire, comme il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9 par la r\u00e9ussite provisoire de la sortie d&rsquo;\u00c9gypte et par la conqu\u00eate passag\u00e8re du pays de Canaan ; plus pr\u00e9caire aussi, parce que deux mill\u00e9naires de malheurs et de d\u00e9solation depuis la destruction du temple de Jahv\u00e9 \u00e0 J\u00e9rusalem par Titus en 70 de notre \u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 la Shoah et \u00e0 la reconqu\u00eate d&rsquo;une patrie un instant retrouv\u00e9e et bient\u00f4t reperdue le long du Jourdain, illustre l&rsquo;\u00e9vidence que tous les mod\u00e8les oniriques de soudure entre les deux portions de la bo\u00eete osseuse de notre esp\u00e8ce sont inappropri\u00e9s par nature et par d\u00e9finition. La prochaine \u00e9tape de la sortie du monde animal passe d\u00e9sormais par l&rsquo;\u00e9tude olfactive de l&rsquo;animalit\u00e9 de toutes les th\u00e9ologies, puisque leur ratage collectif nous reconduit \u00e0 la torture et \u00e0 l&rsquo;odeur excr\u00e9mentielle des \u00a0\u00bb h\u00e9r\u00e9tiques \u00a0\u00bb de Bagdad, qui ne font qu&rsquo;illustrer une forme d\u00e9riv\u00e9e de l&rsquo;enfer des chr\u00e9tiens. Du moins la th\u00e9ologie juive est-elle la seule que remplissent d&rsquo;amers reproches \u00e0 la divinit\u00e9 (Voir Fran\u00e7ois Fejt\u00f6, <em>Le juif et son Dieu<\/em>, Grasset). Restent \u00e0 d\u00e9crypter les remontrances \u00e0 eux-m\u00eames dont t\u00e9moignent les remontrances que les dup\u00e9s du ciel adressent \u00e0 leur divinit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;islam inaugurera un autre type encore d&rsquo;enc\u00e9phale collectif branch\u00e9 et d\u00e9branch\u00e9: la soci\u00e9t\u00e9 se verra plac\u00e9e tout enti\u00e8re sous les bandelettes \u00e9troitement serr\u00e9es d&rsquo;un code des prescriptions sacr\u00e9es dont la minutie fera alliance avec un Allah omnipotent, mais accessible \u00e0 la piti\u00e9. Sa puissance permettra d&rsquo;\u00e9laborer un th\u00e9ologie de la fatalit\u00e9 du malheur, donc de s\u00e9cr\u00e9ter une r\u00e9signation pieuse aux desseins d&rsquo;un souverain imp\u00e9n\u00e9trable.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><h3>16  La culture am\u00e9ricaine et la th\u00e9ologie de la torture <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tUne anthropologie capable d&rsquo;\u00e9tudier les connexions magiques que nous tissons entre les deux mondes qui r\u00e9gissent notre enc\u00e9phale bipolaire permettra \u00e0 la science historique d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 un regard nouveau des sciences humaines sur le politique. C&rsquo;est pourquoi toute analyse qui se laisserait pi\u00e9ger par l&rsquo;illusion selon laquelle un secteur particulier de la connaissance de l&rsquo;esp\u00e8ce dichotomis\u00e9e se laisserait clairement circonscrire perdrait d&rsquo;avance toute chance d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 une intelligibilit\u00e9 r\u00e9elle de son objet. Un seul exemple suffira \u00e0 \u00e9clairer mon propos: l&rsquo;Occident isole la culture am\u00e9ricaine du champ anthropologique qui l&rsquo;inclut. On n&rsquo;entend que des lamentations au spectacle du pr\u00e9tendu naufrage de la v\u00e9ritable Am\u00e9rique, comme si nous souffrions d&rsquo;un manque subit et cruel du g\u00e9nie de cette nation \u00e0 la suite de l&rsquo;effondrement instantan\u00e9 et mal\u00e9fique de ses id\u00e9aux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;Europe pr\u00e9 anthropologique ne s&rsquo;aper\u00e7oit pas que les \u00c9tats-Unis n&rsquo;ont jamais quitt\u00e9 le statut d&rsquo;un nain culturel. On n&rsquo;y a vu na\u00eetre aucun compositeur de la taille d&rsquo;un Mozart ou d&rsquo;un Beethoven, aucun peintre de la taille d&rsquo;un Vinci, d&rsquo;un Rapha\u00ebl ou d&rsquo;un Rubens, aucun \u00e9crivain de la taille de Shakespeare , de Balzac, de Moli\u00e8re ou de Proust, aucun philosophe digne qu&rsquo;on retienne seulement son nom. Les quelques esprits sup\u00e9rieurs qui ont bourgeonn\u00e9 sur le territoire de ce Pygm\u00e9e de l&rsquo;art, de la litt\u00e9rature et de la pens\u00e9e n&rsquo;ont m\u00eame pas trouv\u00e9 parmi leurs compatriotes une phalange de connaisseurs capables de les faire conna\u00eetre dans le monde  c&rsquo;est l&rsquo;Europe qui a fait entendre les voix de Faulkner, de Hemigway, de Henry Miller ou de Steinbeck.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD\u00e8s lors, il devient impossible d&rsquo;expliquer l&rsquo;engouement aveugle d&rsquo;une fraction des \u00e9lites intellectuelles mondiales pour une culture non seulement priv\u00e9e de toute profondeur, donc de toute lucidit\u00e9 v\u00e9ritable, mais d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment superficielle, parce que la fuite am\u00e9ricaine devant la profondeur est la condition m\u00eame de l&rsquo;optimisme roboratif charg\u00e9 de garantir la rentabilit\u00e9 commerciale d&rsquo;un produit culturel. Tout ce qui entre en contact avec l&rsquo;Am\u00e9rique devient instantan\u00e9ment plat comme une galette \u00e0 se m\u00e9tamorphoser en une marchandise non seulement bon march\u00e9, mais tr\u00e8s facile \u00e0 consommer par tout un chacun. Voyez ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 Freud : ce g\u00e9nie abyssal est devenu sur l&rsquo;heure un habile r\u00e9parateur des \u00e2mes d\u00e9bo\u00eet\u00e9es du train du monde tel qu&rsquo;il va son bonhomme de chemin et dont l&rsquo;adresse technique \u00e9tait capable de vous r\u00e9adapter en un tournemain \u00e0 la sainte banalit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine. Le citoyen moyen, un instant \u00e9branl\u00e9 par quelque rencontre inopin\u00e9e avec le tragique de la condition humaine se voyait remis sur pied en moins de temps qu&rsquo;il ne faut pour le dire. Les quelques \u00e9crivains que j&rsquo;ai signal\u00e9s et auxquels l&rsquo;Europe a donn\u00e9 un destin international furent tous des esprits tragiques ; et c&rsquo;est justement pour cela qu&rsquo;ils n&rsquo;ont trouv\u00e9 aucune audience au sein de leur propre nation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais si l&rsquo;on entend conna\u00eetre l&rsquo;infirmit\u00e9 de l&rsquo;appendice nasal des Europ\u00e9ens pourtant cens\u00e9s avertis et qui tiennent un empire d&rsquo;ilotes pour une v\u00e9ritable civilisation, il y faudra une autre oreille et une autre olfaction: la meilleure preuve en est apport\u00e9e par le silence de notre pr\u00e9tendue civilisation de l&rsquo;intelligence critique face aux tortures des prisonniers en Irak, parce que la connaissance de notre esp\u00e8ce n&rsquo;est pas encore arm\u00e9e d&rsquo;un regard d&rsquo;anthropologue transanimal sur l&rsquo;enc\u00e9phale biphas\u00e9 de notre esp\u00e8ce. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour rendre les captifs naus\u00e9abonds, il faut une th\u00e9ologie de leur d\u00e9gradation, donc de leur d\u00e9shumanisation. Celle-ci repose toujours sur une s\u00e9lection des \u00e9lus, laquelle peut se trouver cautionn\u00e9e par des crit\u00e8res biologiques, comme dans le nazisme, ou par des crit\u00e8res religieux, comme dans le messianisme am\u00e9ricain. Les damn\u00e9s sont rang\u00e9s dans l&rsquo;animalit\u00e9. Les tortur\u00e9s de Bagdad ne font que porter l&rsquo;humiliation \u00e0 son terme logique C&rsquo;est pourquoi les kapos des goulags am\u00e9ricains \u00e9touffent la parole humaine en ficelant des baillons enduits d&rsquo;excr\u00e9ments sur les bouches. Le foss\u00e9 est infranchissable entre le seigneur et l&rsquo;animal qu&rsquo;on martyrise et frappe jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9vanouissement et \u00e0 la mort pour qu&rsquo;il consente \u00e0 crier <em>I love Bush<\/em>. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[Voir les t\u00e9moignages recueillis par Jean-Paul Mari, in Carnets de Bagdad, Nouvel Observateur Hebdo N\u00b0 2062 &#8211; 13\/5\/2004]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe d\u00e9crivais d\u00e9j\u00e0 en ces termes la disqualification de Saddam Hussein en tant qu&rsquo;\u00eatre humain : \u00ab <em> La barbare mise en sc\u00e8ne d&rsquo;un Saddam Hussein expos\u00e9 en animal de boucherie et livr\u00e9 au pesage sur un march\u00e9 \u00e0 bestiaux par un v\u00e9t\u00e9rinaire gant\u00e9 de blanc, le spectacle de l&rsquo;acqu\u00e9reur faisant examiner la denture de sa prise et calibrer la b\u00eate captur\u00e9e ont provoqu\u00e9 l&rsquo;horreur et l&rsquo;ahurissement du monde civilis\u00e9. Quant au chenil tropical de Guantanamo et \u00e0 ses enfants encag\u00e9s, un haut le cur mondial rel\u00e8gue Clovis et le vase de Soissons parmi les enluminures d&rsquo;un livre d&rsquo;heures du Moyen \u00c2ge.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[L&rsquo;anthropologie introspective face \u00e0 l&rsquo;animalit\u00e9 de l&rsquo;histoire, 26 f\u00e9v.04] <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>17  Le Christ de la torture <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tApprendre \u00e0 sentir l&rsquo;odeur du cerveau de l&rsquo;humanit\u00e9 et flairer son degr\u00e9 de soumission \u00e0 la puissance d&rsquo;un ma\u00eetre dans le ciel et sur la terre, c&rsquo;est d\u00e9couvrir que seule la puissance politique de l&rsquo;Am\u00e9rique a engendr\u00e9 un engouement mondial pour un nain culturel. Cette preuve de la domestication int\u00e9rieure de l&rsquo;Europe a \u00e9t\u00e9 apport\u00e9e par la stup\u00e9faction m\u00eame du monde entier quand il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que les cinquante trois formes de torture des prisonniers de guerre minutieusement mises en point par la hi\u00e9rarchie militaire am\u00e9ricaine avaient \u00e9t\u00e9 d\u00fbment approuv\u00e9es par le Pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis. Mais le caract\u00e8re optimisant, souriant et en quelque sorte \u00e9vang\u00e9lique de ces tortures ne peut \u00eatre compris qu&rsquo;\u00e0 la lumi\u00e8re d&rsquo;une radiographie anthropologique du type de th\u00e9ologie \u00e0 laquelle elles r\u00e9pondent et \u00e0 une connaissance de la place de cette th\u00e9ologie dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9volution du cerveau humain. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe g\u00e9nie qui appartient en propre \u00e0 l&rsquo;Europe est d&rsquo;approfondir sans fin la vocation visionnaire du Connais-toi socratique. Mais cette vocation n&rsquo;a recours \u00e0 la dialectique qu&rsquo;au titre d&rsquo;un outillage d&rsquo;appoint, parce que l&rsquo;encha\u00eenement logique des propositions est au service d&rsquo;un autre regard : les dialogues de Platon mettent en sc\u00e8ne des personnages en chair et en os, et celui qui ne voit pas leur cerveau fonctionner \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole de leur musculature et de leur ossature n&rsquo;est pas un connaisseur du plus grand des anthropologues  Platon lui-m\u00eame . Pour observer comment le g\u00e9om\u00e8tre raisonne \u00e0 partir de propositions soustraites \u00e0 son examen, comme le fait Platon, il faut porter le regard non sur la g\u00e9om\u00e9trie, mais sur le cerveau du g\u00e9om\u00e8tre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tFoster Dulles d\u00e9clarait que les \u00c9tats-Unis n&rsquo;ont pas d&rsquo;amis, mais des int\u00e9r\u00eats. Un demi si\u00e8cle plus tard, Madeleine Albright qui, avec un autre faucon d\u00e9mocrate, Richard Holbrooke, est d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 appel\u00e9e par le John Kerry \u00e0 succ\u00e9der \u00e0 Colin Powell, le redisait \u00e0 sa mani\u00e8re:  \u00ab L&rsquo;un des objectifs majeurs de notre gouvernement est de s&rsquo;assurer que les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques des \u00c9tats-Unis pourront \u00eatre \u00e9tendus \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle plan\u00e9taire. \u00bb En 1974 le pr\u00e9sident Carter, qui n&rsquo;est pas un foudre de guerre, obtenait de la France qu&rsquo;elle consent\u00eet \u00e0 une reconstitution humiliante de la sc\u00e8ne du d\u00e9barquement: M. Giscard d&rsquo;Estaing venait \u00e0 la rencontre d&rsquo;un Pr\u00e9sident des Etats-Unis surgi de la mer en Christ de la libert\u00e9. Personne ne voyait le Christ de la torture cach\u00e9 sous le dieu. Depuis 1944, l&rsquo;Europe de la domesticit\u00e9 politique a fait la plus cruelle exp\u00e9rience de sa propre odeur. Elle avait oubli\u00e9 que la fatalit\u00e9 qui condamne les empires \u00e0 s&rsquo;\u00e9tendre est aveugle. Si cette perte de m\u00e9moire \u00e9tait irr\u00e9parable, l&rsquo;arr\u00eat de mort de l&rsquo;Europe serait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 sign\u00e9, parce que personne ne prendra le relais de sa vocation olfactive.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>18  La c\u00e9l\u00e9bration messianique du 6 juin 2004 <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;odeur qui se d\u00e9gagera des c\u00e9r\u00e9monies du 6 juin 2004 en Normandie t\u00e9moignera du faible degr\u00e9 d&rsquo;initiation aux r\u00e9alit\u00e9s de la politique internationale dont fera preuve un Continent soumis depuis six d\u00e9cennies \u00e0 un faux apprentissage de sa propre histoire. Certes, pour la premi\u00e8re fois, l&rsquo;Allemagne et la Russie sont appel\u00e9es par la France \u00e0 participer \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s aux c\u00e9r\u00e9monies rituelles de comm\u00e9moration de la sc\u00e8ne biblique de la d\u00e9livrance qu&rsquo;Isra\u00ebl appelle l&rsquo;Exode, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la sortie de l&rsquo;\u00c9gypte de la servitude. Or, nous savons d\u00e9j\u00e0 que G.W. Bush situera la conqu\u00eate de l&rsquo;Irak dans la continuation de l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e de la r\u00e9demption de l&rsquo;univers commenc\u00e9e par le d\u00e9barquement du 6 juin 1944. On ne marginalisera pas un pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis dont le successeur n&rsquo;est pas moins d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 demeurer en possession du pr\u00e9cieux butin du p\u00e9trole irakien que de conserver l&rsquo;exterritorialit\u00e9 de ses bases militaires en Europe. Au contraire, G.W. Bush profitera comme d&rsquo;une aubaine inesp\u00e9r\u00e9e de la pr\u00e9sence du chancelier Schr\u00f6der et du pr\u00e9sident Poutine pour appara\u00eetre plus que jamais aur\u00e9ol\u00e9 de la couronne du sauveur du monde. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCombien de temps le roi de la torture, le proph\u00e8te des id\u00e9alit\u00e9s en putr\u00e9faction, le souverain de l&rsquo;animalit\u00e9 de l&rsquo;histoire pourra-t-il dormir tranquille si la pens\u00e9e europ\u00e9enne s&rsquo;initie enfin \u00e0 la science des odeurs de l&rsquo;histoire ? Puisse l&rsquo;Europe apprendre que le malheur est aussi l&rsquo;\u00e9cole de la pens\u00e9e. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<strong>Le 2 juin 2004<\/strong><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le nez et les oreilles de l&rsquo;histoire, Th\u00e9ologie de la sp\u00e9cificit\u00e9 des tortures am\u00e9ricaines Par Manuel de Di\u00e9guez, 2 juin 2004 (Voyez le site Manuel de Di\u00e9guez) Que demande le cerveau de Clio en ce d\u00e9but du IIIe mill\u00e9naire ? La comm\u00e9moration du 6 juin 1944 permet de poser la question du r\u00e9veil intellectuel de&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-66041","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-de-lectures"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/66041","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=66041"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/66041\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=66041"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=66041"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=66041"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}