{"id":66987,"date":"2005-11-05T00:00:00","date_gmt":"2005-11-05T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2005\/11\/05\/memoires-du-dehors-entre-volkoff-et-montand\/"},"modified":"2005-11-05T00:00:00","modified_gmt":"2005-11-05T00:00:00","slug":"memoires-du-dehors-entre-volkoff-et-montand","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2005\/11\/05\/memoires-du-dehors-entre-volkoff-et-montand\/","title":{"rendered":"<em>M\u00e9moires du dehors<\/em> : &#8230;entre Volkoff et Montand"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\"><em>M\u00e9moires du dehors<\/em> : &#8230;entre Volkoff et Montand<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Vladimir Volkoff est mort le 14 septembre dernier. (Nous sommes un peu en retard pour le saluer. Mieux vaut tard&hellip;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e9crivain a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 tr\u00e8s classiquement pour ses romans d&rsquo;espionnage qui m\u00e9langent, selon son \u00e9diteur, th\u00e9ologie et espionnage. (Pierre-Guillaume de Roux, le directeur litt\u00e9raire des \u00e9ditions du Rocher-Privat : &laquo; <em>Il a construit une oeuvre importante qui nous a tous marqu\u00e9s avec le Retournement, un livre tr\u00e8s neuf, o&ugrave; il m\u00ealait th\u00e9ologie et espionnage. La th\u00e9ologie est toujours au coeur de la probl\u00e9matique de ses livres.<\/em> &raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous avons conclu que nous disposions d&rsquo;une pi\u00e8ce utile pour ceux qui veulent mieux conna&icirc;tre cet auteur. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un extrait des <em>M\u00e9moires du dehors<\/em>, de Philippe Grasset, &mdash; le premier chapitre du troisi\u00e8me Tome, selon la chronologie actuellement envisag\u00e9e. (La chronologie a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e \u00e0 deux reprises, selon l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;&oelig;uvre.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Pr\u00e9cision concernant ces <em>M\u00e9moires du dehors<\/em> : leur publication est envisag\u00e9e par l&rsquo;interm\u00e9diaire du site <em>dedefensa.org<\/em>, d&rsquo;abord avec vente \u00ab\u00a0en ligne\u00a0\u00bb, directement sur le site. Nous devrions commencer cette publication durant la p\u00e9riode des douze prochains mois. Nous informerons pr\u00e9cis\u00e9ment nos lecteurs de l&rsquo;avancement du projet de vente en ligne de ces <em>M\u00e9moires<\/em>.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce chapitre retrace un \u00e9pisode de 1985, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un s\u00e9minaire tenu \u00e0 Paris \u00e0 la fin du printemps de cette ann\u00e9e-l\u00e0. L&rsquo;auteur y \u00e9tait pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;invitation de Volkoff, qu&rsquo;il avait connu \u00e0 Li\u00e8ge, en Belgique, en 1983. L&rsquo;auteur retrace cette rencontre et ce qu&rsquo;il a conserv\u00e9 en m\u00e9moire de ses relations et du caract\u00e8re de Vladimir Volkoff, dans les circonstances politiques si particuli\u00e8res des ann\u00e9es 1983-85, &mdash; du sommet de la tension est-ouest que marqu\u00e8rent la destruction du Boeing 747 de la Korean AirLines le 31 ao&ucirc;t 1983 et le d\u00e9ploiement des <em>euromissiles<\/em> en novembre 1983, au d\u00e9but de la fin de la Guerre froide que fut la d\u00e9signation de Mikha\u00efl Gorbatchev comme secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du PC de l&rsquo;Union sovi\u00e9tique en mars 1985. Cette \u00e9poque-charni\u00e8re est autant l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne de ce passage que l&rsquo;\u00e9crivain en est le sujet, et, apr\u00e8s tout, l&rsquo;un ne va pas sans l&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Un s\u00e9minaire en 1985 : Vladimir Volkoff et Yves Montand<\/h2>\n<\/p>\n<p><p><em>* La nostalgie profonde d&rsquo;un temps que je ne croyais jamais devoir regretter. * La rencontre de Vladimir Volkoff: deux petits yeux p\u00e2les et vifs, un rire plein de ricanement, le go&ucirc;t des jeunes filles et un myst\u00e8re comme d&rsquo;autres respirent. * Les ann\u00e9es 1985 retrouv\u00e9es avec un s\u00e9minaire parisien, avec Vladimir Volkoff et Yves Montand.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a une immense rupture au milieu des ann\u00e9es 1980, en [mars] 1985 pr\u00e9cis\u00e9ment. [&hellip;] Ce mois de 1985 est celui o&ugrave; Gorbatchev devient Secr\u00e9taire G\u00e9n\u00e9ral du PC de l&rsquo;URSS. Du point de vue de notre histoire \u00e9v\u00e9nementielle et des effets sur notre psychologie, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement central de 1985, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement fondamental de cette ann\u00e9e et celui qui justifie de donner \u00e0 cette ann\u00e9e le r\u00f4le d&rsquo;une rupture. [&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette rupture de 1985 me para&icirc;t si forte et si brutale que je serais inclin\u00e9 \u00e0 voir, dans ces dix ann\u00e9es qui font une d\u00e9cennie, en r\u00e9alit\u00e9 deux demie d\u00e9cennies qui comptent chacune pour une: celle des ann\u00e9es 1980 proprement dites, qui s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 1985, et celle des ann\u00e9es 1985; la premi\u00e8re terminerait une \u00e9poque, et peut-\u00eatre un si\u00e8cle, et l&rsquo;autre commencerait une nouvelle \u00e9poque qui va s&rsquo;\u00e9tendre sur le si\u00e8cle suivant. Cette appr\u00e9ciation est, dans la composition que je tente de faire de la reconstitution de l&rsquo;histoire de mon temps, d&rsquo;une importance consid\u00e9rable et, d&rsquo;autre part, sans aucun doute d&rsquo;une brutalit\u00e9 sans retenue. A c\u00f4t\u00e9 de cela, je d\u00e9couvre en en explorant tous les aspects que la m\u00eame appr\u00e9ciation \u00e0 propos de l&rsquo;importance de cette ann\u00e9e est dispensatrice de sentiments et d&rsquo;\u00e9motions qui ont la fragilit\u00e9 du cristal et la finesse de la dentelle. C&rsquo;est une bien \u00e9trange rencontre parce qu&rsquo;une rupture est un \u00e9v\u00e9nement abrupt auquel on n&rsquo;est pas accoutum\u00e9 d&rsquo;accoler, pour mieux le d\u00e9finir lui-m\u00eame, un mot qui est la matrice de tous mes sentiments : la nostalgie. A la brutalit\u00e9 sans appr\u00eat du mot \u00ab\u00a0rupture\u00a0\u00bb r\u00e9pond, comme une antith\u00e8se, la douceur incertaine et fragile du mot \u00ab\u00a0nostalgie\u00a0\u00bb. Cette \u00e9poque de la d\u00e9cennie des ann\u00e9es 1985 n\u00e9e d&rsquo;une rupture brutale selon l&rsquo;analyse que j&rsquo;en fais, je la ressens comme la source d&rsquo;une nostalgie intense. Voici un \u00e9v\u00e9nement qui va exprimer autant que symboliser cette psychologie paradoxale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement se situe dans la p\u00e9riode de 1985 vers la fin du printemps, apr\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e au pouvoir de Gorbatchev et apr\u00e8s assez de temps pour que cet homme public et soudain mis en lumi\u00e8re soit devenu un personnage contrast\u00e9 et contest\u00e9. (Ma m\u00e9moire n&rsquo;est pas fid\u00e8le dans ces d\u00e9tails chronologiques, elle l&rsquo;est pour les sentiments que je rapporte et l&rsquo;on comprend aussit\u00f4t que c&rsquo;est l&rsquo;essentiel.) La description de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement devrait me servir \u00e0 soutenir et \u00e0 animer mon argument, et m\u00eame, je crois, \u00e0 lui donner la couleur subtile que mon \u00e2me y d\u00e9couvrit. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un s\u00e9minaire qui se tint \u00e0 Paris, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel Scribe, que l&rsquo;on trouve rue Scribe en face des vitrines du magasin <em>Old England<\/em>. J&rsquo;y venais \u00e0 l&rsquo;invitation de Vladimir Volkoff, que je fr\u00e9quentais \u00e9pisodiquement entre 1983 et 1986, lors de ses passages en Belgique notamment. Parlons de Volkoff avant de poursuivre \u00e0 propos du s\u00e9minaire, ce sera une introduction acceptable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Volkoff avait pass\u00e9 accord, en 1983, avec une troupe de th\u00e9\u00e2tre li\u00e9geoise (<em>Le Th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;art<\/em>) qui vivait de succ\u00e8s \u00e9pisodiques et de subventions \u00e0 peine plus r\u00e9guli\u00e8res. Les Martigues, essentiellement Charles pour l&rsquo;allant et sa femme pour la baguette, conduisaient cette affaire et la troupe tambours battants, lanc\u00e9s dans des op\u00e9rations extravagantes qui d\u00e9montraient joliment et par instants non sans panache combien l&rsquo;art est \u00e9tranger \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie, et combien il peut s&rsquo;en arranger pourtant, \u00e0 coup d&rsquo;entourloupettes. Les opinions des Martigues \u00e9taient connues \u00e0 Li\u00e8ge, presque comme une relique qu&rsquo;on va voir au mus\u00e9e de la vieille armurerie de la ville: \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame droite, tendance royaliste, catholiques int\u00e9gristes et r\u00e9trogrades, et fiers de l&rsquo;\u00eatre, et pas sans raison, &mdash; catholiques d&rsquo;une tendance qui serait entre Christ-Roi et la glorieuse chouannerie de 1793. J&rsquo;ignore comment ils avaient rencontr\u00e9 Volkoff mais on comprend qu&rsquo;ils \u00e9taient faits pour s&rsquo;entendre. L&rsquo;affaire avait \u00e9t\u00e9 conclue pour cr\u00e9er \u00e0 Bruxelles la pi\u00e8ce de Volkoff, <em>Yalta<\/em>, avec une mise en sc\u00e8ne de Volkoff lui-m\u00eame (Charles Martigues, personnage de constitution volumineuse proche de l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9, mais avantageux et conqu\u00e9rant, jouait Churchill). <em>Yalta<\/em> \u00e9tait mise au point \u00e0 Li\u00e8ge, Volkoff log\u00e9 \u00e0 l&rsquo;annexe de l&rsquo;h\u00f4tel du Cygne au grand dam de la femme Martigues qui tenait les cordons de la bourse et devaient r\u00e9gler les impressionnantes ardoises de l&rsquo;auteur-metteur en sc\u00e8ne. (Ce double titre devait avoir sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 Volkoff que cela valait bien double salaire, ou, dans tous les cas, un d\u00e9fraiement \u00e0 mesure et sans trop compter. Il avait accept\u00e9 avec une r\u00e9elle g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de monter sa pi\u00e8ce avec cette troupe d&rsquo;inconnus d\u00e9sargent\u00e9s, par proximit\u00e9 et estime id\u00e9ologiques notamment, mais il n&rsquo;en rabattait nullement pour exiger son d&ucirc;. C&rsquo;est tout Volkoff.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je rencontrai Volkoff au d\u00e9but de septembre 1983, \u00e0 une r\u00e9ception chez les Martigues donn\u00e9e pour annoncer l&rsquo;accord pass\u00e9 et la repr\u00e9sentation de <em>Yalta<\/em> pour 1984. Mon introduction aupr\u00e8s du grand \u00e9crivain fut chaleureuse et l&rsquo;accueil, de son c\u00f4t\u00e9, \u00e9tait fort bien pr\u00e9par\u00e9 ; tout cela vaut parce que j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 la fois journaliste de <em>La Meuse<\/em> (1) et personnage consid\u00e9r\u00e9 comme fr\u00e9quentable par les Martigues, &mdash; c&rsquo;est-\u00e0-dire avec des r\u00e9f\u00e9rences : pied-noir, anciennement \u00ab\u00a0Alg\u00e9rie fran\u00e7aise\u00a0\u00bb apr\u00e8s tout, &mdash; m\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait dans une autre vie. Cela est bien et cela \u00e9tait d&rsquo;autant mieux que j&rsquo;\u00e9tais suppos\u00e9 \u00e9galement avoir une influence marqu\u00e9e au journal ; les Martigues \u00e9taient avis\u00e9s et ils savaient mettre une pinc\u00e9e d&rsquo;int\u00e9r\u00eat pris en consid\u00e9ration dans leurs penchants id\u00e9ologiques. Volkoff fut charmant, p\u00e9n\u00e9trant et tranchant, pince-sans-rire et complice, et surtout myst\u00e9rieux, comme il l&rsquo;\u00e9tait \u00e0 son habitude, comme je le d\u00e9couvris plus tard. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;en jugeai, sans me dissimuler que je fus consid\u00e9rablement impressionn\u00e9 par le personnage et son apparence, et l&rsquo;\u00e9clat public qui l&rsquo;accompagnait. Cette impression pesa sans doute sur mon jugement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans le registre du myst\u00e8re, il \u00e9tait remarquable et \u00e9trange. Les membres de la troupe qui monta <em>Yalta<\/em> rapportaient des disparitions myst\u00e9rieuses du metteur en sc\u00e8ne pendant le travail. Il s&rsquo;\u00e9clipsait, disait-on, pour des rendez-vous baign\u00e9s d&rsquo;interrogations sans r\u00e9ponses. Le personnage \u00e9tait romantique, il suscitait des interrogations \u00e0 mesure. Sa biographie disait qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 officier de renseignement en Alg\u00e9rie, de 1956 \u00e0 1961. Plus tard, je connus un officier de la DGSE, un colonel, qui s\u00e9journait r\u00e9guli\u00e8rement dans l&rsquo;h\u00f4tel bruxellois de ma soeur. Lui et moi, nous discut\u00e2mes de Volkoff. Le colonel agent secret me dit que <em>Le Montage<\/em>, le roman de Volkoff, avait attir\u00e9 l&rsquo;attention de la DGSE.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; La description est tellement juste, tellement pr\u00e9cise dans les moindres d\u00e9tails, que nous nous sommes dits que cet homme faisait partie ou avait fait partie de la maison. Nous avons fait des recherches dans nos archives. Nous n&rsquo;avons rien trouv\u00e9. Le myst\u00e8re demeure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Volkoff, ce petit homme toujours foutu dans son costume anthracite crois\u00e9, d\u00e9mod\u00e9, \u00e9triqu\u00e9 et sans doute un peu \u00e9lim\u00e9, tout cela \u00e0 cause de sa pingrerie et nullement par manque de moyens, ce petit homme \u00e9tait aussit\u00f4t remarquable par le p\u00e9tillement de son regard. Des yeux tr\u00e8s p\u00e2les, trop p\u00e2les en venait-on \u00e0 conclure rapidement, des yeux sautillants de vie, rieurs mais dans le genre cynique, pour lesquels la vie est d&rsquo;abord une bonne blague o&ugrave; l&rsquo;occasion existe de faire quelques sales blagues qui peuvent faire mal. Puis son regard se faisait \u00e9nigmatique. Il se fermait, il \u00e9tait insaisissable et c&rsquo;\u00e9tait le Volkoff agent double et m\u00eame triple ; enfin, parcouru d&rsquo;une passion froidement mesur\u00e9e, br&ucirc;lante mais qui vous glace, exprimant une foi de chr\u00e9tien orthodoxe qu&rsquo;il ne pr\u00e9tendait pas cacher un seul instant, et \u00e0 personne, une foi qu&rsquo;il affichait comme un d\u00e9fi. Volkoff \u00e9tait un homme d\u00e9routant, anim\u00e9 d&rsquo;un feu id\u00e9ologique, d&rsquo;un conservatisme fi\u00e9vreux et romantique, plein de flammes et de foi, avec quelque chose qui le faisait prendre pour une sorte de moine transport\u00e9 dans les milieux du monde profane, comme par inadvertance ; \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cela, d&rsquo;une lign\u00e9e fameuse, de la famille du compositeur Tcha\u00efkovsky, ce qui ajoutait quelques \u00e9clairs historiques \u00e0 sa russophilie exalt\u00e9e mais d&rsquo;une exaltation contenue et parfois calcul\u00e9e pour aller aux effets qu&rsquo;il faut (russophilie exalt\u00e9e mais revue \u00e0 la fran\u00e7aise, fa\u00e7on parisienne); \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cela encore, mondain, habile au jeu social, venimeux plus qu&rsquo;\u00e0 son tour avec le verbe sarcastique et l&rsquo;ironie m\u00e9chante, buvant sec en se tenant serr\u00e9, ne d\u00e9testant pas une seconde la compagnie rafra&icirc;chissante des jeunes femmes, celles qui sont assez jeunes pour \u00eatre encore jeunes filles. A le fr\u00e9quenter, \u00e0 go&ucirc;ter son esprit sarcastique, sa culture \u00e9blouissante, on \u00e9tait entra&icirc;n\u00e9 vers la sympathie jusqu&rsquo;\u00e0 la confiance; quelque chose vous retenait au dernier moment, comme au bord du pr\u00e9cipice, comme s&rsquo;il dressait lui-m\u00eame un dernier obstacle qu&rsquo;il voulait infranchissable. Je l&rsquo;ai ressenti de cette fa\u00e7on et ne parviens pas tout \u00e0 fait \u00e0 l&rsquo;en bl\u00e2mer, non plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;en acquitter. L&rsquo;homme est complexe, double et m\u00eame au-del\u00e0.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette premi\u00e8re rencontre, entre lui et moi, s&rsquo;\u00e9tait faite \u00e0 l&rsquo;ombre pressante et dans le brouhaha historique d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement majeur qui avait boulevers\u00e9 les relations internationales jusqu&rsquo;\u00e0 un point d&rsquo;une tension \u00e9puisante et angoissante. Il s&rsquo;agit de la destruction d&rsquo;un Boeing 747 de Korean Air Lines par la d\u00e9fense a\u00e9rienne (la chasse) sovi\u00e9tique, le 1er septembre 1983, entre les &icirc;les Sakhaline et le continent, peut-\u00eatre m\u00eame dans la proximit\u00e9 imm\u00e9diate de Vladivostok. Volkoff suivait avec attention les affaires li\u00e9es au communisme et aux avatars de la Guerre froide; je d\u00e9couvre rapidement dans le cours de notre conversation que la destruction du Boeing sud-cor\u00e9en est un drame o&ugrave; il a son id\u00e9e. Il pr\u00e9tend aussit\u00f4t ne m&rsquo;en rien cacher. Il me parle, regard par en-dessous comme on vous jauge, troubl\u00e9 ou cach\u00e9 par les reflets de son verre d&rsquo;alcool qu&rsquo;il hume et qu&rsquo;il descend sec. Il me fait des confidences comme on fait un aveu mesur\u00e9, attentif \u00e0 l&rsquo;effet, contr\u00f4lant avec minutie ses paroles autant que l&rsquo;oreille bienveillante que je lui pr\u00eate. Volkoff, dans cette sorte de rencontres mondaines, n&rsquo;aime rien tant que l&rsquo;effet qui marie l&rsquo;\u00e9nigmatique et l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9. Ayant bien \u00e9tabli son dispositif et fait croire qu&rsquo;on pouvait en d\u00e9battre, vous prenant par surprise en un sens, il tranche le cas d&rsquo;une voix coupante qui d\u00e9courage la r\u00e9plique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&mdash; C&rsquo;est un montage, explique-t-il bri\u00e8vement. Toute cette affaire est un coup de leur <em>desinformatiyia<\/em>, leur D\u00e9partement D.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;en reste coi, dans un silence entre lui et moi que je mesure, malgr\u00e9 moi, exceptionnellement respectueux. J&rsquo;allais apprendre, apr\u00e8s beaucoup d&rsquo;autres qui l&rsquo;avaient d\u00e9couvert avant moi, que Volkoff \u00e9tait un ma&icirc;tre dans l&rsquo;art d&rsquo;\u00e9valuer les choses \u00e0 l&rsquo;aune de la d\u00e9sinformation, s&rsquo;assurant ainsi un avantage entendu sur son interlocuteur parce que lui-m\u00eame faisait grand usage de cet art supr\u00eamement russe. Par ailleurs, il s&rsquo;int\u00e9ressait vraiment au ph\u00e9nom\u00e8ne de la \u00ab\u00a0d\u00e9sinformation\u00a0\u00bb, en politique et en critique id\u00e9ologique, je dirais m\u00eame en \u00e9crivain et en artiste. Tout cela n&rsquo;est pas seulement l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du technicien qui va jusqu&rsquo;\u00e0 sacrifier \u00e0 la pratique, du passionn\u00e9 enferm\u00e9 dans sa passion. Il y avait, derri\u00e8re cette agitation de salon, la flamme passionn\u00e9e de l&rsquo;engagement contre un r\u00e9gime qui avait d\u00e9truit avec une cruaut\u00e9 sans bornes les beaut\u00e9s innombrables de sa vieille Russie. Dans <em>Yalta<\/em>, l&rsquo;un des morceaux de bravoure est l&rsquo;\u00e9vocation de ces Cosaques qui se retrouv\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;Ouest \u00e0 la fin de la guerre et qui, \u00e0 cause d&rsquo;accords inf\u00e2mes accept\u00e9s par Churchill \u00e0 la conf\u00e9rence de Yalta, sont livr\u00e9s au NKVD par les soldats de Sa Majest\u00e9. La tirade de l&rsquo;auteur pour commenter le destin tragique de ce fier et libre peuple de cavaliers est, selon ce que je m&rsquo;en souviens, comme un chant lugubre, pleine d&rsquo;une \u00e9motion profonde, d&rsquo;une nostalgie rageuse pour ces peuples perdus et abandonn\u00e9s, un <em>requiem<\/em> majestueux pour souligner cette infamie. Volkoff poursuivait d&rsquo;une hargne tonique les l\u00e2chet\u00e9s diverses de l&rsquo;Occident, dont les effets furent essuy\u00e9es par le sang des peuples perdus de l&rsquo;Europe livr\u00e9s \u00e0 Staline. Dans ces instants d&rsquo;\u00e9loquence furieuse, lorsqu&rsquo;il vous en contait l\u00e0-dessus, sa voix haut perch\u00e9e devenait br&ucirc;lante comme le feu du rasoir. D&rsquo;autre part, avec tant de hargne tranchante, une telle alacrit\u00e9 dans la d\u00e9nonciation, un don pour distinguer la d\u00e9viation \u00e0 ce sentiment exacerb\u00e9, il aurait fait un excellent commissaire du peuple. Cet homme avait des facettes en si grand nombre qu&rsquo;on s&rsquo;y perdait, comme dans ces labyrinthes tapiss\u00e9s de miroirs d\u00e9formants qu&rsquo;on trouve dans les foires.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Plus tard, retrouvant Volkoff \u00e0 une occasion ou l&rsquo;autre, chez les Martigues, je fus convi\u00e9 par lui \u00e0 ce s\u00e9minaire parisien dont je veux vous parler, o&ugrave; se retrouverait la fine fleur de la dissidence anti-communiste internationale. Ce serait une occasion exceptionnelle d&rsquo;avoir des contacts importants avec ces personnages de l\u00e9gende. Volkoff est plein de feu en me parlant de cet \u00e9v\u00e9nement, me recommandant les orateurs, \u00e9voquant d&rsquo;un verbe pr\u00e9cis un <em>panel<\/em> \u00e9blouissant, &mdash; avec lui-m\u00eame en vedette, cela va sans dire. La proposition tombe \u00e0 pic.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est donc en 1985 et le temps avait d\u00e9j\u00e0 bascul\u00e9 avec ce nouveau secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du PC de l&rsquo;URSS qui am\u00e8ne au pouvoir le vent du changement. Mais c&rsquo;est un changement compl\u00e8tement, ontologiquement suspect pour le public du s\u00e9minaire, un changement qui, par la ruse qu&rsquo;il implique (<em>desinformatiyia<\/em>), charge l&rsquo;atmosph\u00e8re d&rsquo;une trag\u00e9die nouvelle qui rend plus urgente la mobilisation qu&rsquo;on attend de tous. Il y a des dissidents fameux, Vladimir Boukovski, Zinoviev, de <em>Continent<\/em>. On voit arriver, incognito, sans tambour ni trompette, Yves Montand en grand escogriffe effac\u00e9, qui cultive dans cette circonstance, avec l&rsquo;application d&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve qui veut bien faire, l&rsquo;humilit\u00e9 comme s&rsquo;il n&rsquo;avait fait que cela toute sa vie. Je n&rsquo;ai jamais rencontr\u00e9, du moins je le ressens de cette fa\u00e7on, une telle volont\u00e9 tendue et jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre presque hargneuse, de complet effacement. Montand cherche d&rsquo;abord \u00e0 rep\u00e9rer les journalistes, ces foutus Parisiens, \u00e0 l&rsquo;aff&ucirc;t d&rsquo;une photo, une question ind\u00e9cente aux l\u00e8vres; le premier qui vient \u00e0 l&rsquo;interroger sur le cin\u00e9ma ou sur la chansonnette, ou sur ses rapports avec Simone, celui-l\u00e0 entendra les cloches sonner; il sera crucifi\u00e9, vilipend\u00e9, d\u00e9nonc\u00e9 \u00e0 coups de pied au cul! L&rsquo;on parle, ici, dans ce colloque de la rue Scribe, de petites gens qui souffrent; ce sont eux, semble proclamer l&rsquo;acteur, qui sont \u00e0 l&rsquo;honneur. N&rsquo;importe quelle petite bonne femme v\u00eatue de noir, avec son col de dentelle d\u00e9licieusement pass\u00e9 de mode, ses gants de fine baptiste, pourvu qu&rsquo;elle ait un accent russe et affirme qu&rsquo;elle colle gracieusement des timbres pour une revue dissidente sans moyens, celle-l\u00e0 a droit \u00e0 l&rsquo;extraordinaire d\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;acteur. Montand est alors plein de ce charme extraordinaire qu&rsquo;on lui conna&icirc;t mais pour la meilleure cause qu&rsquo;on puisse imaginer ; il est attentif, courb\u00e9 vers la petite vieille femme en noir, suave et attendri \u00e0 la fois ; grave et m\u00eame gravissime, qui se tait, qui \u00e9coute. Montand apprend. Il r\u00e9clame pour lui-m\u00eame, outre l&rsquo;indulgence du jury, une nouvelle \u00e9ducation politique. Il entend se racheter en \u00e9coutant avec d\u00e9f\u00e9rence les dol\u00e9ances des opprim\u00e9s dont il c\u00f4toya in <em>illo tempore<\/em> les oppresseurs. Montand se fait pardonner des ann\u00e9es de parisianisme, cette frivolit\u00e9 inacceptable au regard de la douleur du monde, m\u00eame quand la frivolit\u00e9 pr\u00e9tend parler de la douleur du monde, &mdash; non, surtout, surtout, quand elle en parle elle est inacceptable, elle est insupportable. (Montand se fait pardonner beaucoup plus cela qu&rsquo;il ne se ferait pardonner ses \u00e9ventuels engagements \u00e0 gauche, son voyage en URSS en 1956, etc. Il a une esp\u00e8ce de bon sens instinctif pour d\u00e9couvrir la vraie subversion, &mdash; et c&rsquo;est le parisianisme, pas d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 assez vaguement communiste pendant quelques ann\u00e9es.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je suis m\u00eal\u00e9 un instant \u00e0 une conversation o&ugrave; Volkoff lui-m\u00eame se joint au groupe, celui-ci bient\u00f4t rejoint par Montand. Volkoff salue l&rsquo;acteur d&rsquo;un signe de t\u00eate complice et paternel, avec un sourire sardonique pour le spectacle, et l&rsquo;acteur devenu l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve se confond en assentiments divers. Volkoff me voit \u00e0 peine. (En nous quittant, tout de m\u00eame, il aura un clin d&rsquo;oeil pour moi, saluant le journaliste qui peut servir.) Montand \u00e9coute le grand \u00e9crivain, pol\u00e9miste et analyste politique, jeter quelques phrases d\u00e9finitives sur la souffrance du monde sous l&#8217;emprise de la pieuvre subversive communiste. Montand opine, il boit les paroles de Volkoff comme un nectar inestimable par o&ugrave; coule le philtre de la connaissance. Je passe inaper\u00e7u, les uns et les autres me regardent comme s&rsquo;ils voyaient au travers de moi. Dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, j&rsquo;exp\u00e9rimentai souvent cette situation o&ugrave; je me semblais \u00eatre gomm\u00e9 du monde sensible, surtout dans les r\u00e9ceptions, les cocktails, les lieux et les occasions de tels rapports sociaux quand ils deviennent des mondanit\u00e9s. Je n&rsquo;ai pas vraiment chang\u00e9, simplement on ne me reprend plus dans cette sorte d&rsquo;occurrence sociale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je n&rsquo;ai pourtant aucun regret d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent, en ce lieu, valsant d&rsquo;un Montand-Volkoff \u00e0 une rencontre impromptu d&rsquo;une dame contre-r\u00e9volutionnaire, tout en noir, avec son col de dentelle et ses gants de fine baptiste ; et cette charmante vieille petite dame exhalant sur le model\u00e9 d&rsquo;une voix aussi charmante qu&rsquo;elle-m\u00eame, et avec des attitudes contenues, une extraordinaire haine anti-communiste o&ugrave; il apparaissait que le communisme \u00e9tait et resterait d\u00e9sormais le diable, la plus pr\u00e9cise repr\u00e9sentation terrestre de l&rsquo;entreprise du malin. A ce moment, je me prends \u00e0 penser qu&rsquo;il y aurait ainsi, des centaines, des milliers, plus encore, des dizaines et des centaines de milliers d&rsquo;\u00eatres qui ne se remettraient jamais, jusqu&rsquo;\u00e0 leur mort, de la disparition du communisme ; que ce serait leur vie, litt\u00e9ralement, qui s&rsquo;enfuirait de leurs corps martyris\u00e9s et de leurs \u00e2mes bless\u00e9es \u00e0 jamais, puisqu&rsquo;ils n&rsquo;auraient pas eu leur vengeance, de leurs propres mains, de tant de peines et d&rsquo;humiliations. On n&rsquo;accepte pas de bonne gr\u00e2ce la disparition du d\u00e9mon qui tourmenta toute votre vie, comme s&rsquo;il n&rsquo;avait jamais exist\u00e9, sans qu&rsquo;il soit puni, sans lui faire payer tout ce mal qu&rsquo;il vous a fait. On pr\u00e9f\u00e8re en mourir. C&rsquo;est pour cette raison, peut-\u00eatre pr\u00e9monitoire, peut-\u00eatre inconsciemment r\u00e9alis\u00e9e, je ne sais, que je ne regrette pas ce court s\u00e9jour \u00e0 ce s\u00e9minaire o&ugrave; je ne semblais pas exister car, en v\u00e9rit\u00e9, je vis la pr\u00e9misse de cette terrible crise que fut le temps d&rsquo;apr\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je pensai que nos d\u00e9bats eussent pu \u00eatre joyeux. Nous avions tant progress\u00e9 dans la lutte contre le communisme. Les Sovi\u00e9tiques, avec un Gorbatchev, commen\u00e7aient \u00e0 s&rsquo;en \u00e9loigner, &mdash; cela, on le devine, on le comprend, cela devient bient\u00f4t aveuglant ! Ici, rue Scribe, rien de semblable. Les commentaires sont lugubres. L&rsquo;humeur est la gravit\u00e9 m\u00eame et, au-del\u00e0, bien plus gravement, presque d\u00e9finitivement et sans retour, l&rsquo;on sentait sourdre l&rsquo;angoisse g\u00e9n\u00e9rale des jours incertains et tragiques. Plus que jamais au milieu de ces anticommunistes jusqu&rsquo;au bout, l&rsquo;on y d\u00e9non\u00e7ait des complots. L&rsquo;ennemi, le diable, cette gorgone aux mille tentacules \u00e9tait aux aguets. Elle fondrait sur sa proie. Elle vous saisirait bient\u00f4t, vous r\u00e9duirait en esclavage et vous pr\u00e9cipiterait dans le martyr. Le <em>Goulag<\/em> nous est promis, semblaient-ils tous se dire, quelque aspect moderne, voire postmoderne, qu&rsquo;il ait pris. (&Eacute;tait-ce une pr\u00e9monition, apr\u00e8s tout ?) Cette perspective pesait affreusement sur leurs \u00e2mes et noircissait leur humeur. Ce s\u00e9minaire semblait \u00eatre parcouru de spectres qui allaient et venaient, charg\u00e9s de visions \u00e9pouvantables et de perspectives sans esp\u00e9rance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je ressentis ces \u00e9motions avec tant d&rsquo;intensit\u00e9, avant de les enfermer en-dedans moi, qu&rsquo;elles ressortent aujourd&rsquo;hui comme la somme de toutes les \u00e9motions qui accompagnent la fin du monstre sovi\u00e9tique, pour en faire, au-del\u00e0 des conclusions h\u00e2tives, la fin du temps de nos certitudes. Tous ces pauvres gens mais parfois gens d&rsquo;un \u00e9clat d&rsquo;un autre temps, \u00e9migr\u00e9s et fils d&rsquo;\u00e9migr\u00e9s, fils de ces nobles chass\u00e9s de leur ch\u00e8re Russie et portant encore les reliefs de ces fastes qui nous manquent tant, \u00e0 nous vertueux d\u00e9mocrates, ces agents communistes recycl\u00e9s, agents doubles fix\u00e9s enfin dans un choix, agents professionnels d&rsquo;agitation, subversifs et Russes \u00e0 la fois, tous reconvertis dans la d\u00e9nonciation du monstre,&mdash; ces gens en noir, la mine sombre, inaugurent pour moi, en 1985, l&rsquo;entr\u00e9e dans ce temps historique postmoderne marqu\u00e9 par la repr\u00e9sentation du monde \u00e0 la place du monde. Plus tard, et cela est \u00e0 leur cr\u00e9dit, ces anticommunistes jusqu&rsquo;au-boutistes ignoreront les arrangements factices de l&rsquo;\u00e8re du virtualisme. Au contraire, ils garderont au coeur une ombre, une vision tragique du monde qu&rsquo;ils ne voudront jamais \u00e9carter. Leur \u00e2me p\u00e8sera \u00e0 jamais du poids d&rsquo;une enfance perdue, d&rsquo;une jeunesse enfuie, d&rsquo;un pass\u00e9 consum\u00e9 et noy\u00e9 dans les flammes et dans le sang de la R\u00e9volution. Ces gens resteront tout de noir v\u00e9cu, avec au coeur la flamme qui ne s&rsquo;\u00e9teint jamais, et certes pas cette flamme factice que nous offre le virtualisme, &mdash; non, la flamme de l&rsquo;aventure humaine dans l&rsquo;histoire, de la m\u00e9moire qui ne meurt pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bien que je ne la partageasse aucunement, dans tous les cas dans sa cause pr\u00e9cise et conjoncturelle, je comprends la nostalgie de ces gens qui voient mourir le communisme et qui souffrent d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;\u00eatre priv\u00e9s de l&rsquo;ennemi qu&rsquo;ils auraient voulu exposer au monde pour mieux lui demander des comptes. Mais non, le communisme leur \u00e9chappera des mains, il leur glissera entre les doigts, bient\u00f4t il n&rsquo;existe plus et l&rsquo;on se demande : qui sommes-nous vraiment? Certains d&rsquo;entre eux, pauvres fous qui croient qu&rsquo;en soufflant sur la cendre glac\u00e9e on ressuscite la flamme claire et joyeuse, continueront \u00e0 clamer que tout cela n&rsquo;est qu&rsquo;une tromperie, que nous sommes la dupe monstrueuse d&rsquo;une \u00e9norme manoeuvre, que Gorbatchev a accouch\u00e9 d&rsquo;un Eltsine bourr\u00e9 d&rsquo;alcools et de corruptions monstrueuses et tentaculaires pour mieux nous donner un Poutine, ex-officier du KGB, pr\u00e9parant la revanche du communisme faussement d\u00e9fait. Pauvres fous, cela n&rsquo;est pas ainsi qu&rsquo;on retient le temps. Mais je ne peux m&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;une ultime tendresse pour eux et je comprends qu&rsquo;ils aient essay\u00e9 par tous les moyens, et par celui-ci notamment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est bien l&rsquo;image ultime, l&rsquo;ultime sentiment et l&rsquo;ultime souvenir que je garde de cet \u00e9v\u00e9nement particulier de la rue Scribe. Je ne peux me d\u00e9partir, aujourd&rsquo;hui, presque vingt ans plus tard, de cette nostalgie que je distinguai chez eux. Je la partage avec eux, comme une derni\u00e8re solidarit\u00e9. Je mesure tout ce que le communisme a repr\u00e9sent\u00e9 en fait de r\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;infamie et de la barbarie pendant une p\u00e9riode longue, le communisme comme une \u00e9toile polaire du malheur, comme s&rsquo;il \u00e9tait le miroir de ce si\u00e8cle malheureux, si vaniteux dans ses esp\u00e9rances et si pervers dans ses actes ; et ces gens, souvent humbles, souvent malheureux et souffrants, n&rsquo;ayant que leur \u00ab\u00a0foi\u00a0\u00bb anticommuniste, contre la puissance des modes et des conformismes. (Montand \u00e9tait parmi eux un repr\u00e9sentant de cette puissance, comme tous les autres, ceux qui, amis des communistes hier, aujourd&rsquo;hui conchient le communisme avec une alacrit\u00e9, avec une logorrh\u00e9e kilom\u00e9trique et temp\u00e9tueuse. Compar\u00e9 \u00e0 ceux-l\u00e0 qui lui ont surv\u00e9cu pour terminer en soutiens z\u00e9l\u00e9s des hordes du Pentagone lanc\u00e9es dans les sables irakiens, Montand a de la dignit\u00e9. Il ne comprend pas tout mais il s&rsquo;efface avec noblesse. Il n&rsquo;a pas la culture des nouveaux bellicistes am\u00e9ricanistes mais il les vaut mille fois. Il ne nous reste que les imb\u00e9ciles intelligents, au verbe entreprenant et aux pens\u00e9es st\u00e9riles.) J&rsquo;ai partag\u00e9 la foi de ces anticommunistes, j&rsquo;ai go&ucirc;t\u00e9 leur z\u00e8le, j&rsquo;ai ressenti leur fi\u00e8vre, j&rsquo;ai \u00e9prouv\u00e9 une \u00e9motion poignante en commun. J&rsquo;ai chemin\u00e9 avec eux, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 un instant de leur aventure. Je ne partage ni leurs visions ni leur amertume et leur ent\u00eatement ferm\u00e9 \u00e0 double tour m&rsquo;exasp\u00e8re mais je ne veux jamais les oublier, &mdash; c&rsquo;est l\u00e0 un sentiment fugace mais d&rsquo;une puissance comme on n&rsquo;imagine pas. Il nous faut garder pr\u00e9cieusement ces fid\u00e9lit\u00e9s paradoxales ; elles font toute la beaut\u00e9 du sentiment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A partir de l\u00e0, nos chemins vont se s\u00e9parer. Ces anticommunistes vont s&rsquo;engager dans des croisades parfois \u00e9tranges, ressuscitant vaille que vaille un monstre rapi\u00e9c\u00e9, et cela me para&icirc;tra une attitude si contestable et si dommageable ; ou bien ils vont s'\u00a0\u00bbint\u00e9grer\u00a0\u00bb comme l&rsquo;on dit platement et d&rsquo;un terme de m\u00e9canique, devenus parfaits d\u00e9mocrates, bient\u00f4t blanchis par le syst\u00e8me comme sous le harnais, transform\u00e9s en moutons du conformisme, \u00e2pres au gain et policiers de la pens\u00e9e conformiste (Vaclav Havel, [&hellip;] exemple du genre, d\u00e9testable r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cet \u00e9gard, pauvre h\u00e8re perdu dans ses d\u00e9bris de gloire pass\u00e9e, sous les lambris du Palais), &mdash; et cela ne pourra m&rsquo;appara&icirc;tre que comme profond\u00e9ment m\u00e9prisable. En attendant et pour cet instant, ils me sont chers, et je ressens leur nostalgie involontaire, ou inconsciente je ne sais, comme une d\u00e9chirure qui affecterait ma chair elle-m\u00eame. Pour l&rsquo;instant, ils sont profond\u00e9ment russes, m\u00eame s&rsquo;ils ne le sont pas tous, et bien que je connaisse bien peu de russe je sais que cette dimension est un de ces caract\u00e8res de civilisation, &mdash; mi-fatalisme, mi-nostalgie, &mdash; dont nous avons toujours besoin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour toute ces raisons dont aucune n&rsquo;est d\u00e9cisive et aucune d\u00e9cid\u00e9ment raisonnable, voil\u00e0 pourtant donn\u00e9e la couleur du temps et des humeurs que je veux garder de ces ann\u00e9es d\u00e9cisives. Les d\u00e9cennies 1980, la premi\u00e8re et la seconde, sont une p\u00e9riode d&rsquo;entre-deux. Elles ach\u00e8vent une \u00e9poque de l&rsquo;histoire du monde et pr\u00e9parent la suivante. L&rsquo;esprit et l&rsquo;\u00e2me ne savent plus tr\u00e8s bien ce que fut la premi\u00e8re et ignorent encore ce que sera la suivante, confondant la premi\u00e8re avec la seconde, m\u00e9langeant tout, plong\u00e9s dans un d\u00e9sarroi sans mesure, &mdash; et ceci seul demeure, ce sentiment intense de nostalgie, car cette chose-l\u00e0 est s&ucirc;re: une p\u00e9riode de notre vie s&rsquo;ach\u00e8ve, une \u00e9poque historique s&rsquo;estompe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Rest\u00e9e dans ma m\u00e9moire, cette repr\u00e9sentation d&rsquo;une fin d&rsquo;\u00e9poque, avec l&rsquo;\u00e9motion qui l&rsquo;accompagne et dont je tente de restituer l&rsquo;intensit\u00e9, me pousse \u00e0 conclure que les \u00e9v\u00e9nements et les \u00eatres tels que je les ai rassembl\u00e9s ont entre eux une correspondance remarquable. Ainsi Volkoff a-t-il pris place dans mon souvenir comme cet homme de la rupture et de la nostalgie, &mdash; \u00e0 cet \u00e9gard, infiniment double et complexe, insaisissable mais descriptible&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p><em>(1) Le quotidien \u00ab\u00a0La Meuse-La Lanterne\u00a0\u00bb, fond\u00e9 au XIX\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 Li\u00e8ge, pr\u00e9sente la particularit\u00e9 remarquable d&rsquo;\u00eatre un quotidien de province (\u00ab\u00a0La Meuse\u00a0\u00bb) avec une \u00e9dition capitale (\u00ab\u00a0La Lanterne\u00a0\u00bb, \u00e0 Bruxelles). (En g\u00e9n\u00e9ral, c&rsquo;est le contraire : des quotidiens-capitale qui ont des \u00e9ditions de province.) Il avait \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9 par le groupe Rossel (\u00ab\u00a0Le Soir\u00a0\u00bb de Bruxelles) en 1967. Il atteignit son heure de gloire en 1971 o&ugrave;, avec 196.000 exemplaires, il talonnait \u00ab\u00a0Le Soir\u00a0\u00bb (210.000 exemplaires) pour la place de premier quotidien francophone de Belgique. La perspective remplit d&rsquo;une panique indicible la direction du \u00ab\u00a0Soir\u00a0\u00bb, qui for\u00e7a \u00e0 une r\u00e9orientation de \u00ab\u00a0La Meuse\u00a0\u00bb vers l&rsquo;information r\u00e9gionale. La chute du tirage s&rsquo;amor\u00e7a \u00e0 partir de 1975-76 et acc\u00e9l\u00e9ra au milieu des ann\u00e9es 1980, pour ramener le journal vers des dimensions plus convenables pour les conceptions de la bourgeoisie bruxelloise.<\/em><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moires du dehors : &#8230;entre Volkoff et Montand Vladimir Volkoff est mort le 14 septembre dernier. (Nous sommes un peu en retard pour le saluer. Mieux vaut tard&hellip;) L&rsquo;\u00e9crivain a \u00e9t\u00e9 salu\u00e9 tr\u00e8s classiquement pour ses romans d&rsquo;espionnage qui m\u00e9langent, selon son \u00e9diteur, th\u00e9ologie et espionnage. 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