{"id":68230,"date":"2006-11-24T00:00:00","date_gmt":"2006-11-24T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2006\/11\/24\/retour-a-verdun\/"},"modified":"2006-11-24T00:00:00","modified_gmt":"2006-11-24T00:00:00","slug":"retour-a-verdun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2006\/11\/24\/retour-a-verdun\/","title":{"rendered":"Retour \u00e0 Verdun"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\">Retour \u00e0 Verdun<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ce sont les hasards du calendrier, un vieux projet ressuscit\u00e9, le go&ucirc;t du retour vers un pass\u00e9 intuitivement devin\u00e9 comme fondamental qui nous poussent vers Verdun quelques jours apr\u00e8s la date symbolique choisie pour la comm\u00e9moration du 90\u00e8me anniversaire de la bataille (les 15-17 novembre 2006 apr\u00e8s le 11 novembre). La comm\u00e9moration n&rsquo;est pas dans nos habitudes ni dans notre penchant psychologique. C&rsquo;est le hasard de cette immense bataille qui fait rencontrer, inscrite sur une des vo&ucirc;tes de l&rsquo;Ossuaire National de Douaumont qui nous appara&icirc;t comme un des plus bouleversants monuments qu&rsquo;on puisse concevoir, la mention d&rsquo;un presque-homonyme mort pour la France (\u00ab\u00a0<em>Emmanuel de Grasset, brigadier, 6-10-89, 11-10-14<\/em>\u00ab\u00a0).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Ossuaire est \u00e9crasant. Il vous laisse sans souffle et sans un mot. Bient\u00f4t na&icirc;t un sentiment diffus que vous retrouverez plus tard, amplifi\u00e9, bient\u00f4t identifi\u00e9 si la visite se passe comme on doit <strong>d\u00e9sormais<\/strong> souhaiter et prier qu&rsquo;elle se passe, &mdash; mais ici, certes, je parle pour moi comme si c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;auteur qui se parlait \u00e0 lui-m\u00eame devenu lecteur&hellip; Sentiment diffus, dis-je, et bient\u00f4t \u00e9trange, et bient\u00f4t surprenant. Le sentiment s&rsquo;\u00e9largit, se renforce et se structure. Il se transforme en une m\u00e9ditation profonde et f\u00e9conde, n\u00e9e de l&rsquo;intuition et de l&rsquo;initiation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On d\u00e9couvre combien, autour de l&rsquo;Ossuaire et, bient\u00f4t, sur tout le vaste territoire g\u00e9ographique de la bataille, celle-ci nous est restitu\u00e9e par l&rsquo;innombrable pr\u00e9sence de constants rappels de tous les \u00e9v\u00e9nements qui la recomposent, jusqu&rsquo;aux plus anodins. Une tombe ici, en pleine nature, sans une inscription et pourtant fleurie, un \u00ab\u00a0cimeti\u00e8re\u00a0\u00bb l\u00e0, qui est un enclos pentu et feuillu, et soigneusement entretenu, d&rsquo;une vingtaine de m\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9 sans une seule tombe, avec une croix dress\u00e9e sur un mausol\u00e9e en son centre, quelques conif\u00e8res, le sol herbeux et moussu et coup\u00e9 ras, lieu \u00e0 la fois harmonieux, serein et symbolique, d&rsquo;o&ugrave; sourd un sentiment de paix haut et puissant. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement pass\u00e9 nous devient familier sans que nous le reconnaissions, rencontr\u00e9 \u00e0 chaque d\u00e9tour de sentier. Nous y sommes car nous devenons son contemporain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le sentiment est celui-ci. Ce lieu de \u00ab\u00a0la plus grande bataille de l&rsquo;Histoire\u00a0\u00bb, qui devrait \u00eatre un lieu de mort, une illustration supr\u00eame de l&rsquo;absurdit\u00e9 de la mort, et de l&rsquo;absurdit\u00e9 de la guerre bien s&ucirc;r et ainsi de suite, eh bien c&rsquo;est tout le contraire. Lieu de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, lieu d&rsquo;apaisement et d&rsquo;une beaut\u00e9 profonde ; lieu qui vous rapproche de tous ces \u00eatres enterr\u00e9s, d\u00e9chiquet\u00e9s et empil\u00e9s comme s&rsquo;ils existaient encore, comme si vous les <strong>re<\/strong>-connaissiez (comme l&rsquo;on <strong>re<\/strong>-trouve un fr\u00e8re disparu) ; lieu qui respire de <strong>vie<\/strong> dans ce que ce mot peut avoir de plus haut et sans le moindre rapport avec cette vie qu&rsquo;on nous vante aujourd&rsquo;hui ; \u00e0 nous, confits dans notre s\u00e9curit\u00e9 fabriqu\u00e9e et impos\u00e9e comme si elle se nommait \u00ab\u00a0s\u00e9r\u00e9nit\u00e9\u00a0\u00bb, qui poursuivons notre consum\u00e9risme relaps et nihiliste, qui sommes gav\u00e9s de satisfaction de soi comme une oie de son grain ; \u00e0 nous, qui n&rsquo;avons que la vie accessoire d&rsquo;un temps qui ne sait plus rien des profondeurs tragiques de la vie, ce lieu offre une vision tragique qui \u00e9l\u00e8ve et emporte l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le paradoxe est de taille. Il redonne de l&rsquo;allant \u00e0 un homme mort, celui qui est disparu dans les tr\u00e9fonds de la terre sauvagement retourn\u00e9e par la canonnade et celui que nous sommes devenus, nous qui souffrons aujourd&rsquo;hui de l&rsquo;amn\u00e9sie de notre Histoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour ceux qui entendent bien le sens des mots et le message entendu dans le vent, pour ceux qui savent ouvrir leur \u00e2me aux chuchotements des anciens, pour ceux-l\u00e0 il s&rsquo;impose qu&rsquo;on est <strong>de retour<\/strong> \u00e0 Verdun lorsqu&rsquo;on s&rsquo;y rend la premi\u00e8re fois. On y retrouve l&rsquo;Histoire comme l&rsquo;amn\u00e9sique gu\u00e9ri la m\u00e9moire. La comm\u00e9moration historique du lieu, telle qu&rsquo;elle est arrang\u00e9e depuis trois-quarts de si\u00e8cle dans son incroyable int\u00e9gration de la nature, dans un m\u00e9lange \u00e0 la fois naturel et contraint l\u00e0 o&ugrave; il importe, constitue une tentative gigantesque et inconsciente, et compl\u00e8tement fran\u00e7aise, d&rsquo;historicisation d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement dans la nature m\u00eame qui l&rsquo;a subi alors que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement tentait de d\u00e9truire la nature. La nature s&rsquo;est lib\u00e9r\u00e9e de l&rsquo;agression barbare en renaissant; la nature rena&icirc;t toujours de nos cendres. La bataille est ainsi fix\u00e9e dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 et son \u00e9ternit\u00e9 nous sert de mod\u00e8le et d&rsquo;irr\u00e9sistible r\u00e9f\u00e9rence.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">La France et son inconscient puissant<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Au lendemain de la bataille et la paix revenue, la France a men\u00e9 \u00e0 bien une t\u00e2che \u00e9trange, sans aucun doute port\u00e9e par un inconscient puissant. Le territoire de la bataille est devenu une g\u00e9ographie \u00e0 part, une g\u00e9ographie historique qui nous restitue une \u00e9poque de fer et de feu en l&rsquo;id\u00e9alisant puissamment. (Cette id\u00e9alisation ne conduit pas \u00e0 une affirmation id\u00e9aliste mais \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 rendue id\u00e9ale par l&rsquo;int\u00e9gration dans son temps et dans son espace de sa dimension historique principale. Verdun, dans l&rsquo;Histoire, compte d\u00e9sormais \u00e0 cause de son titre de \u00ab\u00a0la plus grande bataille de l&rsquo;Histoire\u00a0\u00bb et \u00e0 cause de son int\u00e9gration historique r\u00e9ussie dans la paix qui suit. L&rsquo;\u00e9quation id\u00e9ale est r\u00e9alis\u00e9e.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Des ann\u00e9es, des dizaines d&rsquo;ann\u00e9es apr\u00e8s la bataille, tout a repouss\u00e9 dans un \u00e9trange \u00e9lan de la nature dont on croyait d&rsquo;abord qu&rsquo;il serait emp\u00each\u00e9 \u00e0 jamais par l&#8217;empoisonnement de la terre (les obus, les mati\u00e8res chimiques, les gaz, le soufre, le phosphore, les d\u00e9bris innombrables). Pendant plusieurs dizaines d&rsquo;ann\u00e9es, le champ de la bataille de Verdun avait sembl\u00e9 devoir rester ce lieu d\u00e9sol\u00e9 et lunaire, le lieu <strong>maudit<\/strong> de l&rsquo;histoire du monde. Rien ne semblait jamais devoir repousser et la bataille avait \u00e9t\u00e9 comme un Attila de la machine et de la technologie. On disait qu&rsquo;apr\u00e8s la bataille-Attila, rien ne repousserait. Apr\u00e8s un sourd et silencieux combat, pourtant d&rsquo;une puissance inou\u00efe, auquel les restes des pauvres corps broy\u00e9s des soldats inconnus et perdus apport\u00e8rent leur contribution en devenant le sel de la terre, la nature remporta la deuxi\u00e8me bataille de Verdun. Elle refleurit. Aujourd&rsquo;hui, ce territoire est d&rsquo;une somptueuse beaut\u00e9. La for\u00eat et les arbres, les monuments et les restes de la bataille y sont d\u00e9sormais enchanteurs. Alors appara&icirc;t toute la grandeur magique du projet men\u00e9 \u00e0 bien de l&rsquo;inconscient fran\u00e7ais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour rendre plus concr\u00e8te cette vision, il faut parler de cette id\u00e9e \u00e9trange de d\u00e9clarer que les quelques villages an\u00e9antis et ras\u00e9s par la bataille resteraient en l&rsquo;\u00e9tat et seraient comm\u00e9mor\u00e9s comme \u00ab\u00a0morts pour la France\u00a0\u00bb, comme un soldat inconnu puis reconnu est c\u00e9l\u00e9br\u00e9 parce qu&rsquo;il est glorieusement mort pour la France. En m\u00eame temps, leur mort contrainte, caus\u00e9e par l&rsquo;envahissement barbare, serait ni\u00e9e par le maintien en vie administrative de l&rsquo;entit\u00e9 fran\u00e7aise l\u00e9gale qu&rsquo;ils repr\u00e9sentaient. Vous entrez aujourd&rsquo;hui dans Douaumont ou dans Fleury-devant-Douaumont et vous arrivez dans les \u00ab\u00a0rues\u00a0\u00bb reconstitu\u00e9es, o&ugrave; chaque maison est marqu\u00e9e par un simple pieu de m\u00e9tal peint en blanc, surmont\u00e9 d&rsquo;une inscription portant le nom du propri\u00e9taire de la maison et son m\u00e9tier. C&rsquo;est une id\u00e9e \u00e9trange d&rsquo;avoir refus\u00e9 \u00e0 la fois la mort du village et sa r\u00e9surrection terrestre, au profit d&rsquo;une \u00e9ternit\u00e9 symbolique. Le sol alentour a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 en l&rsquo;\u00e9tat, avec ses innombrables trous d&rsquo;obus qui deviennent dans la beaut\u00e9 nouvelle des vallonnements de sous-bois magiques o&ugrave; la nature s&rsquo;est jou\u00e9e \u00e0 son profit de l&rsquo;artificialit\u00e9 inf\u00e2me des effets destructeurs de la technologie guerri\u00e8re et furieuse.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi fut remport\u00e9e la deuxi\u00e8me bataille de Verdun.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">La critique de la raison contrainte<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Revenu \u00e0 Verdun, il nous para&icirc;t absurde et pervers de faire de ce lieu de la bataille un lieu cruel, cr\u00e9pusculaire et synonyme de mort, &mdash; un lieu utilisable id\u00e9ologiquement dans nos pi\u00e8tres batailles conformistes et contemporaines. C&rsquo;est pourtant le lieu commun de la bataille de Verdun. Tant d&rsquo;articles et de r\u00e9flexions conformes, qui se veulent de commentaires \u00e9clair\u00e9s \u00e0 la morale de la raison contrainte, ont \u00e9t\u00e9 dits et \u00e9crits, et continuent \u00e0 l&rsquo;\u00eatre, expression d&rsquo;une volont\u00e9 insconsciente du syst\u00e8me m\u00e9caniste r\u00e9gnant sur notre monde d&rsquo;abaisser, de r\u00e9duire et d&rsquo;effacer tout ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Etrange soi-disant hommage rendu aux morts.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Exemple de la chose, retour \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00e9cume des jours\u00a0\u00bb d&rsquo;une \u00e9poque o&ugrave; les jours sont si sombres, si petits, si \u00e9trangers \u00e0 la lumi\u00e8re du monde ; d&rsquo;un chroniqueur du <em>Monde<\/em> (inutile de citer son nom puisque Dieu reconna&icirc;t les siens), le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/web\/imprimer_element\/0,40-0@2-3548,50-781496,0.html\">16 juin 2006<\/a>, &mdash; \u00ab\u00a0envoy\u00e9 sp\u00e9cial\u00a0\u00bb, disent-ils&hellip; (Ci-dessous, premier et dernier paragraphes de l&rsquo;article, comme les deux bornes d&rsquo;un joyau moderniste de la raison, comme les deux portes &mdash; entr\u00e9e et sortie &mdash; des commodit\u00e9s de nos besoins naturels.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>Verdun, cul-de-sac de l&rsquo;humanit\u00e9. La raison se heurte ici \u00e0 une impasse. Le visiteur d\u00e9sorient\u00e9 tourne en rond du fort de Douaumont \u00e0 celui de Vaux, du bois des Caures au Mort-Homme, de la c\u00f4te 304 \u00e0 Fleury. Il s&rsquo;arr\u00eate \u00e0 chaque station de ce chemin de croix blanches. Il y a forc\u00e9ment un sens \u00e0 tout \u00e7a ! Il cherche, s&rsquo;\u00e9gare. Vain effort pour s&rsquo;en sortir. On ne passe pas&hellip;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>(..)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Pourquoi et comment un tel sacrifice ? Les deux questions reviennent, lancinantes. Les historiens s&rsquo;\u00e9charpent sur les motivations qui ont permis \u00e0 des hommes de supporter tant de souffrances : patriotisme, haine des Boches, sens du devoir, respect des officiers, peur des sanctions, abrutissement g\u00e9n\u00e9ral ? Ceux qui \u00e9taient l\u00e0 le savaient-ils eux-m\u00eames ? Le visiteur repart avec toutes ses questions vers Bar-le-Duc, reprend en sens inverse la Voie sacr\u00e9e. C&rsquo;est une voie sans issue.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et ainsi de suite, et tout le monde descend&hellip; Celui-ci, dont \u00ab\u00a0la raison se heurte ici \u00e0 une impasse\u00a0\u00bb, cherche un sens \u00e0 tout cela ; on comprend la vanit\u00e9 de la recherche si, pour lui \u00e9galement, la Voie sacr\u00e9e est \u00ab\u00a0une voie sans issue\u00a0\u00bb. En attendant, une carte Michelin lui permettra de s&rsquo;\u00e9chapper de Verdun, plut\u00f4t par une belle autoroute la\u00efque \u00e0 trois bandes et \u00e0 p\u00e9ages, et de retrouver l&rsquo;ample et magique beaut\u00e9 des salons parisiens, &mdash; de retrouver \u00ab\u00a0un sens \u00e0 tout \u00e7a\u00a0\u00bb. Il faut savoir qu&rsquo;il en pullule, des comme \u00e7a, \u00e0 notre \u00e9poque, et qu&rsquo;ils pr\u00e9tendent r\u00e9gler notre sort commun.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Passons outre, comme disait Jeanne \u00e0 ses juges.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">&laquo;<em>M\u00e8re, voici tes fils qui se sont tant battus&hellip;<\/em>&raquo;<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Verdun ne peut \u00eatre compris par ceux qui, par pauvret\u00e9 d&rsquo;\u00e2me, contraignent leur raison \u00e0 tenter de s&rsquo;en tenir aux normes impos\u00e9es par le syst\u00e8me m\u00e9caniste qui nous broie. La raison contrainte est celle de l&rsquo;esprit emprisonn\u00e9 et de l&rsquo;\u00e2me annihil\u00e9e. Pour comprendre Verdun, mettez pr\u00e9cieusement <em>Le Monde<\/em> de c\u00f4t\u00e9 car le papier doit \u00eatre recycl\u00e9 et lisez Apollinaire, Eluard, les po\u00e8tes allemands qui nous sont moins connus&hellip; Lisez Val\u00e9ry disant que Verdun est quelque chose de diff\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de la Grande Guerre, dans ces phrases fameuses et souvent r\u00e9p\u00e9t\u00e9es qu&rsquo;on trouve dans son discours d&rsquo;accueil du mar\u00e9chal P\u00e9tain \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise, en janvier 1931&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>C&rsquo;est pourquoi il n&rsquo;a pas \u00e0 rechercher trop profond\u00e9ment les raisons de la grande attaque de Verdun. Celles que les Allemands en ont donn\u00e9es ne sont pas invincibles, &mdash; n&rsquo;\u00e9tant pas d&rsquo;ailleurs concordantes. La v\u00e9rit\u00e9 semble fort simple. Il suffit de se mettre un instant \u00e0 la place des hommes. On ne sait que faire, et il faut faire quelque chose. Grande et irr\u00e9sistible raison. Rien ne s&rsquo;impose. La strat\u00e9gie est ligot\u00e9e dans les r\u00e9seaux. Jusqu&rsquo;ici, toutes les offensives ont \u00e9chou\u00e9. L&rsquo;imagination d\u00e9faillante ne sait plus sugg\u00e9rer que ce qu&rsquo;elle a d\u00e9j\u00e0 con\u00e7u ; mais cette fois, on frappera beaucoup plus fort. C&rsquo;est \u00e0 une \u00e9chelle d\u00e9mesur\u00e9e que l&rsquo;on va monter cette attaque. 400 000 hommes ; une artillerie incroyable, accumul\u00e9e sur un point du front ; l&rsquo;h\u00e9ritier de la couronne, pour chef ; une place forte de premier ordre, d\u00e9j\u00e0 illustre dans l&rsquo;histoire, pour objectif, &mdash; et c&rsquo;est la bataille de Verdun.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Bataille ?&hellip; Mais Verdun,<\/em> <strong><em>c&rsquo;est bien plut\u00f4t une guerre toute enti\u00e8re, ins\u00e9r\u00e9e dans la grande guerre, qu&rsquo;une bataille au sens ordinaire du mot.<\/em><\/strong> <em>Verdun fut autre chose encore. Verdun, ce fut aussi<\/em> <strong><em>une mani\u00e8re de duel devant l&rsquo;univers, une lutte singuli\u00e8re, et presque symbolique, en champ clos,<\/em><\/strong> <em>o&ugrave; vous f&ucirc;tes le champion de la France face \u00e0 face avec le prince h\u00e9ritier. Le monde entier contemple. Le combat, que chacun tour \u00e0 tour engage, ou soutient, durera presque toute une ann\u00e9e. Je n&rsquo;en retracerai les \u00e9pisodes ni les phases, et je ne ferai point l&rsquo;histoire de votre r\u00f4le qui fut de tous les instants. Je n&rsquo;en tirerai que quelques traits, &mdash; les uns, de votre esprit, car c&rsquo;est ici que votre conception tout exp\u00e9rimentale de la guerre s&rsquo;\u00e9prouve et triomphe ; les autres, de votre caract\u00e8re ; et je n&rsquo;oublierai point votre c&oelig;ur.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Monsieur, vous avez, \u00e0 Verdun assum\u00e9, ordonn\u00e9, incarn\u00e9 cette r\u00e9sistance immortelle, qui, peu \u00e0 peu, sous vos mains, comme par une savante et surprenante modulation, s&rsquo;est renvers\u00e9e en r\u00e9action offensive, et chang\u00e9e pour l&rsquo;\u00e9tonnement du monde et la confusion de l&rsquo;ennemi, en puissance pressante, en reprise des lieux perdus, en contre-attaque victorieuse.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi en est-il de Verdun et de la bataille qui y fut men\u00e9e pendant 300 terribles jours. Si vous voulez lire et entendre autres choses que les lieux communs sur la boucherie et le soi-disant sanglant myst\u00e8re de la guerre, pourtant si ais\u00e9ment et affreusement compr\u00e9hensibles par le simple bon sens, \u00e9coutez le po\u00e8te qui parle dans le vent calme, une fois apais\u00e9 le terrible grondement de la mitraille barbare.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lisez, relisez, r\u00e9citez P\u00e9guy qui n&rsquo;a pas \u00e9crit ceci pour les morts de Verdun (il est mort le 2 septembre 1914, au champ d&rsquo;honneur) ni pour la Grande Guerre (le po\u00e8me est \u00e9crit en 1913) ; qui, par cons\u00e9quent, a \u00e9crit ceci par pr\u00e9monition directement <strong>inspir\u00e9e<\/strong>, pr\u00e9monition des \u00e2mes perdues et retrouv\u00e9es de Verdun, &mdash; car, effectivement, ce quatrain cit\u00e9 presque n\u00e9cessairement dans tout commentaire sur Verdun, ce quatrain myst\u00e9rieux fait de deux emprunts \u00e0 deux autres quatrains du m\u00eame po\u00e8me, ne peut avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crit que pour les morts de Verdun :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>M\u00e8re, voici vos fils qui se sont tant battus,<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Qu&rsquo;ils ne soient pas jug\u00e9s sur leur seule mis\u00e8re.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Qui les a tant perdus et qu&rsquo;ils ont tant aim\u00e9e.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Un \u00ab\u00a0sens \u00e0 tout \u00e7a\u00a0\u00bb, disent-ils&hellip;<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Verdun est la Grande Guerre transcend\u00e9e, \u00ab\u00a0la plus grande bataille de l&rsquo;Histoire\u00a0\u00bb qui arrache la guerre \u00e0 ses horreurs incompr\u00e9hensibles, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement unique qui donne un sens aux choses, au-dessus du sens un peu trop commun ; lorsque la guerre affreuse, dans un effort inou\u00ef fait pour transcender l&rsquo;horreur, avec l&rsquo;aide impr\u00e9vue de ceux qui firent de la t\u00e2che du souvenir de Verdun un compl\u00e9ment n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;horrible bataille, lorsque la bataille et son souvenir deviennent ce Moment o&ugrave; l&rsquo;\u00e2me d&rsquo;une nation est transmut\u00e9e en messag\u00e8re d&rsquo;une humanit\u00e9 transcend\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La curiosit\u00e9 de Verdun est que les Allemands ne sont nulle part bien qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 partout. La profonde \u00e9motion les chasse de notre \u00e2me, non par m\u00e9pris ni par col\u00e8re mais par go&ucirc;t de la trag\u00e9die rev\u00e9cue comme une \u00e9pure, qui chasse les d\u00e9rangements humains comme elle chasse les statistiques et les man&oelig;uvres de la bataille, comme elle chasse l&rsquo;horreur terrestre. Les soldats fran\u00e7ais abattus deviennent les fils d&rsquo;une terre enterr\u00e9s dans cette terre, eux-m\u00eames devenus cette terre. Il y a communion et transcendance. Cela, pour ceux qui s&rsquo;y reconnaissent et qui reconnaissent \u00ab\u00a0un sens \u00e0 tout \u00e7a\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La sentinelle moralisante de service, cit\u00e9e plus haut, parle de &laquo;[l&rsquo;]<em>effrayant myst\u00e8re de Verdun<\/em>&raquo;. Laissons cela. Il n&rsquo;y a pas de myst\u00e8re terrestre \u00e0 Verdun aujourd&rsquo;hui, et rien d&rsquo;effrayant non plus (sinon la folie m\u00e9caniste des hommes qui pr\u00e9c\u00e8de la guerre et ne d\u00e9pend pas de la guerre, et qui se poursuit en s&rsquo;accentuant jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui? Certes, nous y sommes, et plus d\u00e9courag\u00e9s qu&rsquo;effray\u00e9s). Toute l&rsquo;horreur immense de cette bataille s&rsquo;explique par des causes m\u00e9caniques ais\u00e9ment identifiables. (Val\u00e9ry, encore lui, nous a \u00e9clair\u00e9s l\u00e0-dessus, dans le m\u00eame discours \u00e0 P\u00e9tain, et en des termes tr\u00e8s simples.) Par contre, peut-\u00eatre y a-t-il un Myst\u00e8re &mdash; si, pour le deviner, l&rsquo;on consent \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever. Il y a le caract\u00e8re sacr\u00e9 de l&rsquo;Histoire retrouv\u00e9e lorsqu&rsquo;elle se fait histoire de la transcendance du monde, et cela vous emporte et vous \u00e9l\u00e8ve, bien plus que cela ne vous effraie.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">&Acirc;mes des morts, allez en paix<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Retour du champ des morts \u00e9tendu dans l&rsquo;immense nature, \u00e9perdu d&rsquo;une \u00e9trange f\u00e9licit\u00e9 faite de la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de l&rsquo;esprit et de l&rsquo;harmonie du monde, vous vient l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il n&rsquo;y a nulle souffrance qu&rsquo;on puisse \u00e9prouver \u00e0 Verdun sinon celle d&rsquo;\u00e9voquer ce que certaines \u00e2mes pauvres \u00e9crivent aujourd&rsquo;hui sur Verdun. Alors, soit, il reste un myst\u00e8re commun \u00e0 Verdun, outre le Myst\u00e8re du lieu : comment tant de grandeur et d&rsquo;abn\u00e9gation ont-elles pu engendrer tant de m\u00e9diocrit\u00e9 et de banalit\u00e9? Comment Verdun avec ses champs de morts a-t-il permis que notre monde lui succ\u00e8de?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce ne sont pas les souffrances individuelles sans nombre que \u00ab\u00a0le visiteur et son ombre\u00a0\u00bb rencontrent ici mais une immense souffrance collective qui a connu sa r\u00e9demption. S&rsquo;il y eut tant de morts individuelles \u00e0 Verdun, il y eut aussi, et surtout, et c&rsquo;est ce qui fait l&rsquo;indicible magie de cette bataille, un esprit collectif qui se forgea dans le feu, le sang et la boue, et qui repr\u00e9sente l&rsquo;ultime possibilit\u00e9, aux confins du terrestre et du spirituel, que cette tuerie acquiert finalement <strong>un sens<\/strong>. Certains le devinent puis le distinguent, les autres s&rsquo;en retournent dans les salons parisiens.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le visiteur sans entraves ne va pas chercher la guerre \u00e0 Verdun. Il va chercher la trag\u00e9die la plus haute enfin apais\u00e9e dans la paix paradoxale de l&rsquo;Histoire, &mdash; par cons\u00e9quent, rencontre de l&rsquo;Histoire et rencontre de l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;Histoire, enfin distingu\u00e9e parmi les \u00e2mes des morts, apais\u00e9es et \u00e9ternelles; le visiteur l&rsquo;a retrouv\u00e9e et les a retrouv\u00e9es&hellip; Allez en paix avec vous-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retour \u00e0 Verdun Ce sont les hasards du calendrier, un vieux projet ressuscit\u00e9, le go&ucirc;t du retour vers un pass\u00e9 intuitivement devin\u00e9 comme fondamental qui nous poussent vers Verdun quelques jours apr\u00e8s la date symbolique choisie pour la comm\u00e9moration du 90\u00e8me anniversaire de la bataille (les 15-17 novembre 2006 apr\u00e8s le 11 novembre). 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