{"id":68337,"date":"2006-12-25T00:00:00","date_gmt":"2006-12-25T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2006\/12\/25\/politique-depoque-lere-psychopolitique\/"},"modified":"2006-12-25T00:00:00","modified_gmt":"2006-12-25T00:00:00","slug":"politique-depoque-lere-psychopolitique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2006\/12\/25\/politique-depoque-lere-psychopolitique\/","title":{"rendered":"Politique d&rsquo;\u00e9poque (l&rsquo;\u00e8re psychopolitique)"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article\">Politique d&rsquo;\u00e9poque (l&rsquo;\u00e8re psychopolitique)<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tLa politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaniste pr\u00e9sente aujourd&rsquo;hui des caract\u00e8res tr\u00e8s particuliers dans sa forme, qui nous permettent de mieux identifier et d\u00e9finir la nouvelle \u00e9poque o\u00f9 nous estimons nous trouver (voir notre rubrique <em>de defensa<\/em>, 25 novembre 2006). Il s&rsquo;agit de l&rsquo;hypoth\u00e8se que nous faisons selon laquelle nous sommes pass\u00e9s de l&rsquo;\u00e8re g\u00e9opolitique \u00e0 l&rsquo;\u00e8re psychopolitique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous parlons ici de la forme de la politique ext\u00e9rieure US, et nullement du fond. Certes, la forme d\u00e9termine le fond dans la mesure o\u00f9 elle permet d&rsquo;atteindre ou de ne pas atteindre les objectifs qu&rsquo;on s&rsquo;est fix\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous prenons comme point de d\u00e9part le 11 septembre 2001. Il n&rsquo;est pas temps de dire que tout a chang\u00e9 ce jour-l\u00e0, que la veille (le 10 septembre) il s&rsquo;agissait d&rsquo;un monde diff\u00e9rent et que, le mardi 11 septembre, tout devint diff\u00e9rent. Il n&#8217;emp\u00eache, les \u00e9v\u00e9nements furent, ce jour-l\u00e0, assez frappants pour nous permettre de proc\u00e9der de la sorte. Si l&rsquo;on veut, tout se passe comme si, pour les USA, tout changea le 11 septembre 2001. En un jour, en quelques heures, tous les changements visibles ou non, accumul\u00e9s dans les ann\u00e9es, peut-\u00eatre les d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes, se mirent en place pour permettre aussit\u00f4t une nouvelle forme de politique ext\u00e9rieure qui correspondit aussit\u00f4t \u00e0 la nouvelle \u00e9poque qui se mettait en place.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&#8230; Mais nous voulons dire par l\u00e0 quelque chose de tr\u00e8s particulier. L&rsquo;important n&rsquo;est pas l&rsquo;attaque du 11 septembre, dans le cas qui nous occupe, mais la perception qu&rsquo;on en eut. Cette perception ne fut pas form\u00e9e par l&rsquo;attaque ni par une analyse rationnelle de l&rsquo;attaque mais par l&rsquo;image qu&rsquo;en projet\u00e8rent nos moyens de communication. C&rsquo;est-\u00e0-dire que nous n&rsquo;e\u00fbmes pas une mais dix, cent, mille attaques ce jour-l\u00e0. La projection en boucles, sur toutes les TV, entrecoup\u00e9e de nouvelles du front, transforma fondamentalement la perception de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. On eut bient\u00f4t, en quelques heures, la perception d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement monstrueux, inimaginable, auquel rien ne pouvait se comparer en horreur, en tension, en \u00e9motion, que ce soit la Guerre Civile, Verdun ou Hiroshima. Ainsi naquit la nouvelle politique \u00e9trang\u00e8re de l&rsquo;\u00e8re psychopolitique.<\/p>\n<h3>Une politique (ext\u00e9rieure) US et des comportements \u00e9tranges <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tNous allons nous attacher \u00e0 deux cas assez proches de la politique ext\u00e9rieure US, qui font d&rsquo;ailleurs une part largement majoritaire de cette politique selon le constat souvent fait que cette politique US ne peut en g\u00e9n\u00e9ral s&#8217;emp\u00eacher de se concentrer sur un point qu&rsquo;elle juge central dans son activit\u00e9, au d\u00e9triment du reste. Il s&rsquo;agit des crises iranienne et irakienne, qui sont li\u00e9es par plusieurs canaux. On pourrait relever les m\u00eames tendances que nous allons d\u00e9crire dans le cas de la crise nord-cor\u00e9enne, ou des rapports avec la Chine, avec la Russie, avec l&rsquo;Europe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est d&rsquo;abord le cas iranien, parce qu&rsquo;il est extr\u00eamement caract\u00e9ristique. Cette crise iranienne (la question de la possibilit\u00e9 de l&rsquo;acquisition de nucl\u00e9aire militaire par l&rsquo;Iran) est devenue une part active de la politique ext\u00e9rieure US le 21 f\u00e9vrier 2005, quand GW Bush a d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 Bruxelles que, face \u00e0 l&rsquo;Iran, \u00abtoutes les options sont sur la table\u00bb. Comme l&rsquo;on sait, auparavant les Europ\u00e9ens (les 3-UE, Allemagne, France et Royaume-Uni) \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9s dans cette crise, en menant des n\u00e9gociations diplomatiques actives, sans aucun avertissement ni menaces militaires d&rsquo;aucune sorte. La d\u00e9claration de Bush de f\u00e9vrier 2005 fut instantan\u00e9ment interpr\u00e9t\u00e9e comme ceci: les USA annoncent qu&rsquo;ils sont pr\u00eats, s&rsquo;il le faut, \u00e0 utiliser des moyens militaires contre l&rsquo;Iran. Depuis, la politique ext\u00e9rieure US dans la crise iranienne a suivi deux voies que nous d\u00e9finissons au travers de plusieurs points.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  La voie des d\u00e9clarations et \u00e9vocations de la possibilit\u00e9 d&rsquo;attaque, tournant toujours autour de cette antienne: \u00ab<em>toutes les options sont sur la table<\/em>\u00bb, dont tout le monde comprend qu&rsquo;elle implique l&rsquo;option militaire. La chose est all\u00e9e si loin que certaines sources ont \u00e9voqu\u00e9 l&rsquo;option nucl\u00e9aire. Il n&rsquo;y a rien d&rsquo;officiel dans les interventions de ces sources mais, \u00e0 partir du moment o\u00f9 l&rsquo;une de ces sources est Seymour Hersh (son article du 9 avril 2006) et que notre syst\u00e8me fonctionne comme l&rsquo;on sait qu&rsquo;il fonctionne, un d\u00e9menti cat\u00e9gorique, voire une d\u00e9claration officielle du pr\u00e9sident e\u00fbt \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire pour dissiper toute \u00e9quivoque. En d&rsquo;autres mots et pour s&rsquo;en tenir \u00e0 ce seul cas, il eut fallu que GW Bush d\u00e9clar\u00e2t: Toutes les options sont sur la table sauf l&rsquo;utilisation du nucl\u00e9aire dans une attaque pr\u00e9ventive contre l&rsquo;Iran. Ce ne fut pas fait et, par cons\u00e9quent, puisque notre syst\u00e8me est ce qu&rsquo;il est,  nous insistons fondamentalement sur ce point,  il est acquis aujourd&rsquo;hui que l&rsquo;option nucl\u00e9aire dans l&rsquo;attaque contre l&rsquo;Iran est possible.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  En compl\u00e9ment de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, il y a eu des d\u00e9clarations que nous qualifierions de semi-officielles qui renforcent tr\u00e8s fortement l&rsquo;interpr\u00e9tation pr\u00e9c\u00e9dente. Lorsque le s\u00e9nateur John McCain nous affirme (il l&rsquo;a fait \u00e0 plusieurs reprises, dont deux fois en Europe cette ann\u00e9e, d\u00e9but f\u00e9vrier \u00e0 la <em>Wehrkunde<\/em> de Munich et fin avril \u00e0 Bruxelles) que \u00ab[t]<em>here&rsquo;s only one thing worse than military action and that&rsquo;s a nuclear-armed Iran<\/em>\u00bb, il laisse la porte ouverte aux pires sp\u00e9culations. L&rsquo;on sait bien, en effet, ce que signifie un Iran nucl\u00e9aire en fait de supputations, de pr\u00e9visions, de justifications d&rsquo;attaques pr\u00e9ventives. Hillary Clinton tient la m\u00eame sorte de propos. Nous avons donc les deux possibles\/probables candidats aux pr\u00e9sidentielles de 2008 qui confirment par le seul encha\u00eenement de la logique la possibilit\u00e9, voire la d\u00e9sirabilit\u00e9 d&rsquo;une attaque contre l&rsquo;Iran.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  La voie diplomatique normale est, d&rsquo;autre part, suivie. Elle alterne de fa\u00e7on tr\u00e8s classique des pressions, des d\u00e9clarations conditionnelles, des supputations, des esquisses de propositions, l&rsquo;\u00e9vocation assez vague (et tr\u00e8s peu insistante) de compromis, etc. Par exemple, en mai-juin, il a sembl\u00e9 que Washington effectuait un tournant, ou une amorce de tournant, en se rapprochant des positions europ\u00e9ennes et en envisageant un dialogue avec l&rsquo;Iran et certaines approches de compromis conditionnelles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  Un autre facteur d\u00e9double le pr\u00e9c\u00e9dent en \u00e9largissant le cas iranien \u00e0 la crise irakienne et en liant les deux. En Irak, les Am\u00e9ricains sont de plus en plus int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 des contacts, voire des accords, qui impliqueraient les Iraniens dans une tentative de stabilisation de l&rsquo;Irak. En fait, les Am\u00e9ricains, notamment sous la f\u00e9rule de James Baker et de son Iraq Study Group (ISG), aimeraient bien que les Iraniens (et les Syriens) jouent le r\u00f4le que refusent d\u00e9sormais de jouer les alli\u00e9s europ\u00e9ens, notamment les Fran\u00e7ais: remplacer les Am\u00e9ricains en Irak et r\u00e9tablir l&rsquo;ordre dans ce pays.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn voit qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame (la confrontation des extr\u00eames) on arrive \u00e0 une situation o\u00f9 le m\u00eame pays, les USA, menace l&rsquo;Iran d&rsquo;une attaque militaire dont on ne d\u00e9ment pas compl\u00e8tement qu&rsquo;elle puisse \u00eatre nucl\u00e9aire, en m\u00eame temps qu&rsquo;il demande \u00e0 l&rsquo;Iran une aide massive dans le r\u00e9tablissement de l&rsquo;ordre en Irak. (On ne peut parler d&rsquo;accident. On observera que la m\u00eame attitude est suivie avec la Syrie.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans un autre sens et pour d&rsquo;autres buts, une attitude assez similaire est suivie pour ce qui concerne la politique am\u00e9ricaniste en Irak, cette fois avec bien entendu la formidable pression du conflit de quatri\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration (pertes, d\u00e9sordres, d\u00e9ploiements de forces, destructions, ponctions budg\u00e9taires, etc.).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour avancer dans l&rsquo;analyse et l&rsquo;appr\u00e9ciation de la signification des \u00e9v\u00e9nements tels que Washington les manipule, il faut se d\u00e9gager de cette pression guerri\u00e8re du fer et du feu, pour reconna\u00eetre qu&rsquo;il y a effectivement une politique, que c&rsquo;est la politique US et qu&rsquo;elle oscille entre d&rsquo;une part la reconnaissance <em>de facto<\/em> des difficult\u00e9s en Irak, avec la recherche de solutions alternatives, de compromis, des propositions de d\u00e9sengagement, etc.; et, d&rsquo;autre part, la r\u00e9affirmation constante de la n\u00e9cessit\u00e9 de la victoire, comme condition imp\u00e9rative,  il faut peser les mots de cette expression paradoxale: la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;affirmation de la victoire comme condition <em>sine qua non<\/em> de l&rsquo;acceptation de la d\u00e9faite (d\u00e9sengagement). Cette d\u00e9marche en est au point o\u00f9, d\u00e9taillant les possibilit\u00e9s d&rsquo;options de d\u00e9sengagement d&rsquo;Irak, le Washington <em>Times<\/em> les qualifie (dans son \u00e9dition du 22 novembre) de rien moins que &lsquo;options pour gagner: \u00ab<em>The Pentagon is drafting its own new options for<\/em> <strong><em>winning<\/em><\/strong> <em>in Iraq, in part, to give President Bush counterproposals to fall back on in case the Iraq Study Group comes up with ideas he does not like, defense officials say.<\/em>\u00bb<\/p>\n<h3>Une  politique bas\u00e9e sur un dysfonctionnement fondamental<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLa description de cette politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaniste conduit \u00e0 l&rsquo;observation d&rsquo;une tendance r\u00e9currente. Comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 not\u00e9, on retrouve cette m\u00eame tendance, qui doit \u00eatre d\u00e9crite comme une sorte de d\u00e9doublement de cette politique (approximativement entre r\u00e9alisme et radicalisme), dans les autres grands axes de cette politique (Cor\u00e9e du Nord, relations avec la Chine, la Russie, m\u00eame l&rsquo;Europe). L&rsquo;explication de la manoeuvre tactique, du jeu tactique avec l&rsquo;alternance d&rsquo;une position dure et radicale et d&rsquo;une position r\u00e9aliste et arrangeante doit \u00eatre \u00e9cart\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA aucun moment on ne per\u00e7oit de calcul \u00e0 cet \u00e9gard, ni dans le choix des interventions, ni dans les effets. (D&rsquo;ailleurs, le calcul, le machiav\u00e9lisme si l&rsquo;on veut, est quelque chose qui est totalement, fondamentalement absent de la politique am\u00e9ricaniste.) Au contraire, les interf\u00e9rences des menaces sans appel (c&rsquo;est-\u00e0-dire sans contrepartie demand\u00e9e dans le domaine diplomatique) ont des effets d\u00e9sastreux sur les n\u00e9gociations. Elles renforcent la suspicion et la m\u00e9fiance des Iraniens, en semant le trouble chez les alli\u00e9s (en avril dernier, l&rsquo;\u00e9vocation d&rsquo;une possible attaque US contre l&rsquo;Iran provoqua une tension avec Londres, suivie quelques jours plus tard du d\u00e9part du secr\u00e9taire au Foreign Office Jack Straw)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDevant ces interventions selon une tendance (diplomatie avec l&rsquo;Iran, par exemple) ou selon l&rsquo;autre (attaque contre l&rsquo;Iran) qui se font sans coordination, sans aucune logique ni le moindre calcul sans aucun doute, on en vient \u00e0 observer que tout se passe comme si les deux tendances \u00e9voluaient ind\u00e9pendamment l&rsquo;une de l&rsquo;autre. Pour conserver l&rsquo;exemple choisi qui est le plus \u00e9clairant, tout se passe comme s&rsquo;il y avait deux Iran, sans rapport l&rsquo;un avec l&rsquo;autre. L&rsquo;un est ce pays puissant et influent, presque respectable dirait-on, avec lequel il faut trouver un arrangement diplomatique, jusqu&rsquo;au point o\u00f9, \u00e0 propos de l&rsquo;Irak, on attend de lui une aide d\u00e9cisive qui permettra de r\u00e9soudre la crise qu&rsquo;a ouverte l&rsquo;intervention US. L&rsquo;autre est ce pays m\u00e9prisable, brigand international qui ne m\u00e9rite peut-\u00eatre m\u00eame pas le nom de pays, qu&rsquo;on projette d&rsquo;attaquer comme on va faire ses courses le matin, dans un d\u00e9bat \u00e0 ciel ouvert o\u00f9 s&rsquo;affrontent partisans et adversaires de l&rsquo;attaque, o\u00f9 l&rsquo;on discute sans vergogne de la sorte d&rsquo;attaque envisag\u00e9e, des armes \u00e0 utiliser, des objectifs choisis, des pertes civiles probables, pr\u00e9vues, voire souhait\u00e9es dans l&rsquo;argumentation de ceux qui pensent qu&rsquo;une telle frappe am\u00e8nerait une protestation de la population et un changement de r\u00e9gime.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tM\u00eame l&rsquo;explication des tendances diff\u00e9rentes, voire oppos\u00e9es selon les centres de puissance (Pentagone, d\u00e9partement d&rsquo;\u00c9tat, Maison-Blanche, etc.), si elle est acceptable d&rsquo;un point de vue conjoncturel, dans le cadre de la concurrence politique interne \u00e0 Washington, ne l&rsquo;est pas structurellement. M\u00eame s&rsquo;il y a des tendances plus ou moins favorables \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une attaque contre l&rsquo;Iran, lorsque celle-ci est \u00e9voqu\u00e9e la ligne <em>all the options are on the table<\/em> est accept\u00e9e par tout le monde, du Congr\u00e8s \u00e0 l&rsquo;administration et au cercle acad\u00e9mique des experts en strat\u00e9gie. Il n&rsquo;est alors plus question d&rsquo;analyse politique, de nuances \u00e9ventuelles. On en revient \u00e0 la formule du s\u00e9nateur McCain, \u00e9nonc\u00e9e comme un principe ne souffrant aucune exception et qui, par cons\u00e9quent, rompt compl\u00e8tement avec la logique de la n\u00e9gociation en lui substituant une logique d&rsquo;ultimatum: \u00ab<em>There&rsquo;s only one thing worse than military action and that&rsquo;s a nuclear-armed Iran.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit d&rsquo;une situation o\u00f9 l&rsquo;on rencontre deux comportements compl\u00e8tement diff\u00e9rents, sans le moindre rapport ni le moindre arrangement tactique entre eux,  une logique de compromis (n\u00e9gociations) et une logique d&rsquo;ultimatum. Cette situation rend compte d&rsquo;un dysfonctionnement majeur de la politique ext\u00e9rieure, suscitant un ou plusieurs d\u00e9doublements. L&rsquo;appr\u00e9ciation g\u00e9n\u00e9rale devient alors qu&rsquo;il y a effectivement deux mondes qui se c\u00f4toient, sans rapports n\u00e9cessaires entre eux, et, par cons\u00e9quent, deux politiques s\u00e9par\u00e9es pour le m\u00eame probl\u00e8me, pour la m\u00eame crise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, il y a une politique selon les normes classiques, qui accepte la r\u00e9alit\u00e9 et qui est d\u00e9velopp\u00e9e en fonction de cette r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;habilet\u00e9 est plus ou moins grande, la fermet\u00e9 elle-m\u00eame plus ou moins affirm\u00e9e. Mais la r\u00e9f\u00e9rence au r\u00e9el existe. On dira, si l&rsquo;on veut, que c&rsquo;est une vision multilat\u00e9raliste du monde: l&rsquo;Am\u00e9rique existe et, avec elle, le reste du monde existe \u00e9galement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, il y a une politique qui s&rsquo;accorde \u00e0 une affirmation abrupte, absolue, qui ne souffre aucune r\u00e9f\u00e9rence ext\u00e9rieure \u00e0 elle-m\u00eame. On comprend que le principe cardinal est que la puissance am\u00e9ricaniste et les vertus dont l&rsquo;Am\u00e9rique s&rsquo;estime dot\u00e9e autorisent ce pays \u00e0 \u00eatre seul juge de l&rsquo;existence et du bien-fond\u00e9 d&rsquo;une situation, f\u00fbt-elle hypoth\u00e9tique, et \u00e0 prendre les mesures qui s&rsquo;imposent. Dans le cas expos\u00e9 ici, il s&rsquo;agit d&rsquo;une affirmation pos\u00e9e sans aucune explication n\u00e9cessaire: l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;accepte pas l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un Iran pouvant devenir une puissance nucl\u00e9aire parce que l&rsquo;Am\u00e9rique en a d\u00e9cid\u00e9 ainsi. L&rsquo;affirmation implicite aux prises de position qu&rsquo;on d\u00e9crit conduit \u00e9videmment \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se du comportement psychologique dit <em>faith-based<\/em>, tel que le d\u00e9crivit le politologue Ron Suskind dans un article d&rsquo;octobre 2004, citant une conversation \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2002 avec un analyste de la Maison-Blanche: \u00ab<em>The aide said that guys like me were &lsquo;in what we call the reality-based community, which he defined as people who believe that solutions emerge from your judicious study of discernible reality. I nodded and murmured something about enlightenment principles and empiricism. He cut me off. That&rsquo;s not the way the world really works anymore, he continued. We&rsquo;re an empire now, and when we act, we create our own reality. And while you&rsquo;re studying that reality &#8212; judiciously, as you will &#8212; we&rsquo;ll act again, creating other new realities, which you can study too, and that&rsquo;s how things will sort out. We&rsquo;re history&rsquo;s actors . . . and you, all of you, will be left to just study what we do.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette sorte de schizophr\u00e9nie n&rsquo;est pas in\u00e9dite. Ce qui est nouveau est qu&rsquo;elle soit prise en compte avec une telle force, une telle conviction, jusqu&rsquo;\u00e0 inspirer directement une politique, et \u00e9ventuellement un acte de guerre.<\/p>\n<h3>Une politique fond\u00e9e sur une conviction subjective (<em>faith-based<\/em>)<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t&#8230; C&rsquo;est bien l\u00e0 le point essentiel: comment une telle croyance, une telle lubie, est-elle s\u00e9rieusement consid\u00e9r\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 servir de base \u00e0 un aspect fondamental de la politique ext\u00e9rieure d&rsquo;une puissance comme les USA ? (On comprend que l&rsquo;explication que nous donnons ici pour la politique iranienne des USA est valable pour d&rsquo;autres politiques. D&rsquo;ailleurs, quand Suskind re\u00e7oit cette confidence [\u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2002], il n&rsquo;est pas encore question de l&rsquo;Iran, mais bien de l&rsquo;Irak. La formule est applicable \u00e0 toutes les situations: Nous sommes un empire d\u00e9sormais et, quand nous agissons, nous cr\u00e9ons notre propre r\u00e9alit\u00e9&#8230;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre r\u00e9ponse renvoie \u00e0 notre hypoth\u00e8se selon laquelle nous avons quitt\u00e9 l&rsquo;\u00e8re g\u00e9opolitique pour entrer dans une \u00e8re nouvelle, que nous qualifions de psychopolitique. L&rsquo;id\u00e9e centrale concerne le d\u00e9placement de la source centrale de puissance. Durant l&rsquo;\u00e8re g\u00e9opolitique, la source centrale de puissance \u00e9tait la puissance \u00e9conomique, l&rsquo;industrie productrice d&rsquo;une puissance machiniste dont l&rsquo;effet \u00e9tait directement transposable dans la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Le principal terrain d&rsquo;action \u00e9tait la g\u00e9ographie, avec le d\u00e9veloppement des moyens de transport, des capacit\u00e9s m\u00e9caniques d&rsquo;investissement, de conqu\u00eate, etc. La politique d\u00e9pendait directement de la g\u00e9ographie. Aujourd&rsquo;hui, la source principale de puissance est la communication et le mat\u00e9riel qui lui est directement li\u00e9,  l&rsquo;information. Cette puissance ne se manifeste plus dans la g\u00e9ographie terrestre mais concerne la perception et le jugement humains. Le terrain affect\u00e9 par cette puissance est la psychologie humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette forme nouvelle de la puissance explique que l&rsquo;on puisse d\u00e9sormais avancer des hypoth\u00e8ses telles que le virtualisme, impliquant qu&rsquo;une psychologie collective puisse cr\u00e9er son propre monde o\u00f9 elle d\u00e9veloppera, pour le cas qui nous occupe, sa propre politique sans n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences ext\u00e9rieures objectives. Divers t\u00e9moignages ont confirm\u00e9 que la pr\u00e9paration de la guerre contre l&rsquo;Irak avait effectivement \u00e9t\u00e9 baign\u00e9e d&rsquo;une situation de ce type. Le langage bureaucratique a cr\u00e9\u00e9 une expression pour la d\u00e9signer: le ph\u00e9nom\u00e8ne de <em>groupthinking<\/em>, ou <em>group-think<\/em>. (Avec l&rsquo;hypoth\u00e8se du virtualisme, nous tendons \u00e0 proposer une d\u00e9finition beaucoup plus int\u00e9gr\u00e9e, avec un rapport \u00e9troit et contraignant entre les psychologies indivi- duelles et la psychologie collective. Mais la d\u00e9marche va dans ce sens.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPar exemple, le rapport du Congr\u00e8s sur l&rsquo;attaque 9\/11 accusait la CIA d&rsquo;avoir c\u00e9d\u00e9 au ph\u00e9nom\u00e8ne de group-think. Devant le Congr\u00e8s, en septembre 2003, John Hamre, ancien n\u00b02 du Pentagone et alors directeur du CSIS, expliqua comment toute la communaut\u00e9 strat\u00e9gique \u00e0 Washington avait accept\u00e9 comme un fait l&rsquo;existence des armes de destruction massive de Saddam. \u00ab<em>Group consciousness develops in the intelligence and policy world when basic propositions are accepted as true. As we saw recently, the entire intelligence community and the policy community  and I include myself here  were convinced we would find major stocks of weapons of mass destruction (WMD) in Iraq. We have not.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn comprend qu&rsquo;il n&rsquo;est nullement question de mensonges mais de convictions et de certitudes partag\u00e9es, et aliment\u00e9es par un tel flot d&rsquo;informations allant dans le m\u00eame sens que ces convictions deviennent des faits objectifs qui ne sont plus soumis \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve du doute et de la critique. Lorsqu&rsquo;on parle de faits objectifs, on parle d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9. Ainsi peuvent se construire aujourd&rsquo;hui, dans l&rsquo;\u00e8re psychopolitique o\u00f9 la puissance est d\u00e9termin\u00e9e par le volume consid\u00e9rable et la rapidit\u00e9 tr\u00e8s grande de transmission des informations, des mondes virtuels dont la r\u00e9alit\u00e9 ainsi construite supplante la v\u00e9ritable r\u00e9alit\u00e9. Dans ce cadre, on comprend \u00e9galement qu&rsquo;il devient possible de concevoir des politiques fondamentales enti\u00e8rement appuy\u00e9es et fond\u00e9es sur une construction virtualiste, alors que r\u00e8gne l&rsquo;unanimisme de conception, voire m\u00eame de perception, tel que le d\u00e9crit John Hamre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe cette fa\u00e7on, l&rsquo;hypoth\u00e8se propos\u00e9e implique que l&rsquo;\u00e8re psychopolitique permet, et m\u00eame favorise cette sorte de dysfonctionnement dans certaines conditions et dans certains milieux,  ceux qui sont justement les plus assur\u00e9s d&rsquo;eux-m\u00eames et de leurs conceptions gr\u00e2ce \u00e0 leur puissance institutionnelle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e8re psychopolitique continue ainsi \u00e0 martyriser et \u00e0 modifier la notion de puissance. Elle n&rsquo;est pas trompeuse en soi, elle n&rsquo;est pas mauvaise. En d&rsquo;autres mots, l&rsquo;\u00e8re psychopolitique n&rsquo;est pas le virtualisme mais le virtualisme est certainement l&rsquo;enfant monstrueux de l&rsquo;\u00e8re psychopolitique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans la mesure o\u00f9 l&rsquo;on se trouve dans une \u00e9poque o\u00f9 la puissance est per\u00e7ue comme venant de l&rsquo;information, on est conduit logiquement \u00e0 penser que les organisations, et particuli\u00e8rement les bureaucraties qui disposent de leur propre flot \u00e9norme d&rsquo;informations, en acqui\u00e8rent n\u00e9cessairement une \u00e9norme puissance. Mais, comme on le voit avec les divers exemples abord\u00e9s, il semble av\u00e9r\u00e9 que ces flots \u00e9normes d&rsquo;informations \u00e0 la disposition des grandes organisations et des grandes bureaucraties peuvent surtout donner d&rsquo;\u00e9normes tromperies, dont sont victimes en premier les membres de ces organisations et de ces bureaucraties. Les tendances habituelles des bureaucraties, les pesanteurs des processus d&rsquo;analyse et de consultation, le conformisme g\u00e9n\u00e9ral, conduisent \u00e0 une alimentation \u00e9videmment orient\u00e9e,  sans qu&rsquo;il faille n\u00e9cessairement appeler la morale \u00e0 la rescousse en parlant de mensonges ou de d\u00e9sinformation. Il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;un m\u00e9canisme naturel, propre \u00e0 ce type d&rsquo;artefact organisationnel. Ce m\u00e9canisme organise d&rsquo;\u00e9normes ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;illusion collective contre lesquels aucune mesure d\u00e9fensive n&rsquo;est mise en place parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucune raison apparente d&rsquo;agir de la sorte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA partir de cette situation extraordinaire qui n&rsquo;admet plus la confrontation critique avec une r\u00e9alit\u00e9 qui n&rsquo;est plus per\u00e7ue comme telle, qui n&rsquo;existe plus litt\u00e9ralement, il est compl\u00e8tement logique d&rsquo;\u00e9tablir des politiques ne tenant aucun compte de cette r\u00e9alit\u00e9. Ainsi en fut-il de la politique irakienne avant 2003. Ainsi en est-il de la politique iranienne aujourd&rsquo;hui, marqu\u00e9e par la menace constante d&rsquo;une attaque de l&rsquo;Iran.<\/p>\n<h3>Le probl\u00e8me est simplement que la r\u00e9alit\u00e9 existe toujours&#8230;<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tMais s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un mod\u00e8le puissant, \u00e0 la mesure de la puissance bureaucratique des USA, il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un mod\u00e8le parfait ni d&rsquo;un mod\u00e8le ferm\u00e9 (aux influences ext\u00e9rieures). Le seul argument emp\u00eachant cette perfection est que la r\u00e9alit\u00e9 existe, et qu&rsquo;elle refuse le rapport relatif (plus le virtualisme s&rsquo;affirme, plus la r\u00e9alit\u00e9 s&rsquo;affaiblit) au profit du rapport antagoniste (plus le virtualisme est affirm\u00e9, plus la r\u00e9alit\u00e9 s&rsquo;affirme et se renforce en le repoussant). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e8re psychopolitique, r\u00e9p\u00e9tons-le, n&rsquo;est pas une tromperie. C&rsquo;est la prise en compte objective, dans la r\u00e9alit\u00e9, du d\u00e9placement du centre cr\u00e9ateur de la puissance. Ce centre s&rsquo;est d\u00e9plac\u00e9 vers la communication et l&rsquo;information. Le fait le plus incroyable du ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;on d\u00e9crit est l&rsquo;\u00e9volution compl\u00e8tement \u00e0 contre-sens des USA. Cette puissance a agi pendant un demi-si\u00e8cle comme une manipulatrice exceptionnelle de l&rsquo;influence, annon\u00e7ant d&rsquo;ailleurs <em>de facto<\/em> le passage de l&rsquo;\u00e8re g\u00e9opolitique \u00e0 l&rsquo;\u00e8re psychopolitique. Au moment o\u00f9 ce passage s&rsquo;est trouv\u00e9 achev\u00e9 et confirm\u00e9 par l&rsquo;explosion des communications et de la circulation de l&rsquo;information, les USA ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le retour \u00e0 la puissance g\u00e9opolitique. De la d\u00e9monstration de leur puissance militaire au niveau de la perception, ils sont pass\u00e9s \u00e0 l&rsquo;utilisation de cette puissance militaire dans la r\u00e9alit\u00e9. Ils ont abandonn\u00e9 la proie qu&rsquo;ils tenaient bien serr\u00e9e pour l&rsquo;ombre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette \u00e9volution compl\u00e8tement catastrophique s&rsquo;av\u00e8re surtout avoir \u00e9t\u00e9 le produit de la vanit\u00e9, avec l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9cisif de l&rsquo;attaque 9\/11 qui fut un d\u00e9fi insupportable lanc\u00e9 \u00e0 cette vanit\u00e9. La r\u00e9ponse du syst\u00e8me fut cette journ\u00e9e du 11 septembre 2001, o\u00f9 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement tragique fut transform\u00e9 en bouleversement apocalyptique d&rsquo;o\u00f9 ne pouvait sortir qu&rsquo;une d\u00e9claration de guerre universelle et sans fin contre un ennemi qui n&rsquo;existe pas en tant que tel, qui refuse la guerre de l&rsquo;\u00e8re g\u00e9opolitique et lui pr\u00e9f\u00e8re \u00e9videmment l&rsquo;affrontement de l&rsquo;\u00e8re psychopolitique. Ce jour-l\u00e0, le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme a \u00e9t\u00e9 battu. Il fut son propre bourreau.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Politique d&rsquo;\u00e9poque (l&rsquo;\u00e8re psychopolitique) La politique ext\u00e9rieure am\u00e9ricaniste pr\u00e9sente aujourd&rsquo;hui des caract\u00e8res tr\u00e8s particuliers dans sa forme, qui nous permettent de mieux identifier et d\u00e9finir la nouvelle \u00e9poque o\u00f9 nous estimons nous trouver (voir notre rubrique de defensa, 25 novembre 2006). 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