{"id":68879,"date":"2007-06-07T00:00:00","date_gmt":"2007-06-07T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2007\/06\/07\/la-subversion-de-la-laideur\/"},"modified":"2007-06-07T00:00:00","modified_gmt":"2007-06-07T00:00:00","slug":"la-subversion-de-la-laideur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2007\/06\/07\/la-subversion-de-la-laideur\/","title":{"rendered":"La subversion de la laideur"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">La subversion de la laideur<\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p>La question que nous posons est de savoir si la laideur du monde moderniste n&rsquo;est pas la cause principale de la d\u00e9cadence jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effondrement possible de la civilisation (occidentale) qui l&rsquo;a engendr\u00e9. Notre r\u00e9flexion n&rsquo;est pas esth\u00e9tique mais psychologique.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Nous voudrions pr\u00e9senter une hypoth\u00e8se fondamentale qui prend comme outils de sa r\u00e9flexion un certain nombre de pr\u00e9misses (&laquo;<em>commencement d&rsquo;un raisonnement<\/em>&raquo;, [Robert]) que nous proposons ci-apr\u00e8s. Ces pr\u00e9misses ressortent autant de notre exp\u00e9rience que de l&rsquo;utilisation de notre raison comme outil de r\u00e9flexion et non comme id\u00e9ologie directrice, cette raison \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;intuition et sans que nous pr\u00e9tendions une seconde \u00e0 l&rsquo;objectivation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(A propos de cette \u00ab\u00a0manoeuvre\u00a0\u00bb de l&rsquo;objectivation, &mdash; aucun autre mot ne d\u00e9crit mieux le processus, &mdash; nous estimons, comme on l&rsquo;a lu pour le cas des historiens [notre Analyse, Vol22 n&deg;13], qu&rsquo;elle constitue aujourd&rsquo;hui l&rsquo;arch\u00e9type de la tromperie et de la dissimulation d&rsquo;une pens\u00e9e qui tente d&rsquo;\u00e9chapper au constat de la catastrophe qu&rsquo;a engendr\u00e9e l&rsquo;application de son enseignement dans la r\u00e9alit\u00e9.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La premi\u00e8re de ces pr\u00e9misses est que la civilisation occidentale est engag\u00e9e dans un processus acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 de d\u00e9cadence morale et psychologique. Nous s\u00e9parons ce constat de l&rsquo;\u00e9volution mat\u00e9rialiste et machiniste de cette civilisation, sans pour cela \u00e9carter cette \u00e9vidence du rapport serr\u00e9 le plus direct, de cause \u00e0 effet, de cette \u00e9volution mat\u00e9rialiste et machiniste sur la d\u00e9cadence morale et psychologique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; La seconde de ces pr\u00e9misses est que l&rsquo;un des caract\u00e8res essentiels de cette d\u00e9cadence de notre civilisation est la parcellisation et la fragmentation continues du savoir et de la connaissance au profit d&rsquo;objets de plus en plus r\u00e9duits, aux d\u00e9pens d&rsquo;une vision g\u00e9n\u00e9rale de la situation du monde, de l&rsquo;esprit et de la psychologie. Des choses de plus en plus r\u00e9duites sont de mieux en mieux connues et le cadre g\u00e9n\u00e9ral o&ugrave; elles se trouvent (et en fonction duquel elles existent et \u00e9voluent) est de plus en plus perdu de vue.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Pour parer aux inconv\u00e9nients de cette \u00e9volution, notamment au niveau des effets sur l&rsquo;opinion publique et sur les r\u00e9actions de celle-ci devant la r\u00e9alit\u00e9, un processus de transformation de la r\u00e9alit\u00e9 et du langage qui la d\u00e9crit est en expansion continuelle, servi par une puissance de communication extr\u00eamement grande. Il nous est arriv\u00e9 de nommer cela \u00ab\u00a0virtualisme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Pourquoi la laideur triomphante et pas la beaut\u00e9 trahie?<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous insistons: c&rsquo;est la laideur qui nous int\u00e9resse, et non pas la \u00ab\u00a0beaut\u00e9 trahie\u00a0\u00bb. La laideur est, toujours selon Robert,<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>le &laquo;<em>caract\u00e8re,<\/em> [l&rsquo;]<em>\u00e9tat de ce qui est laid<\/em>&raquo;; et le \u00ab\u00a0laid\u00a0\u00bb est ce qui &laquo;<em>produit une impression d\u00e9sagr\u00e9able en heurtant le sens esth\u00e9tique; qui s&rsquo;\u00e9carte en un genre, un domaine sp\u00e9cifique, de l&rsquo;id\u00e9e du beau, de la beaut\u00e9<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le Robert \u00ab\u00a0culturel\u00a0\u00bb consacre une petite colonne aux d\u00e9finitions additionn\u00e9es des deux mots et 16 colonnes aux d\u00e9finitions, mais aussi concepts, th\u00e9ories, th\u00e8ses, etc. des deux mots \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0beaut\u00e9\u00a0\u00bb. Les philosophes, &mdash; car ce dictionnaire pr\u00e9sente la culture du point de vue \u00e9videmment philosophique de l&rsquo;in\u00e9vitable intelligence fran\u00e7aise, &mdash; s&rsquo;\u00e9battent avec d\u00e9lice dans le beau et dans la beaut\u00e9 depuis les origines. Le laid et la laideur, par contre, les ennuient consid\u00e9rablement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L'\u00a0\u00bbavantage\u00a0\u00bb de ne parler que de la beaut\u00e9 est qu&rsquo;on peut \u00e9largir le concept sans frein particulier, jusqu&rsquo;\u00e0 y englober peu \u00e0 peu ce qui, selon le sens commun, serait de la laideur. Ce point particulier, nous le trouvons explicit\u00e9 selon un penchant intellectuel moderniste, justement dans la rubrique que consacre le m\u00eame Robert \u00ab\u00a0culturel\u00a0\u00bb au concept de \u00ab\u00a0beaut\u00e9\u00a0\u00bb. L&rsquo;auteur de la rubrique, Alain Rey, termine celle-ci en s&rsquo;appuyant sur des citations, exprimant ce qu&rsquo;il nomme \u00ab\u00a0jeux verbaux\u00a0\u00bb d&rsquo;Andr\u00e9 Breton et de Salvador Dali, et \u00e9crit:<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Echappant aux couchers de soleil, aux cath\u00e9drales et aux mus\u00e9es, r\u00e9pandu dans les supermarch\u00e9s et dans les d\u00e9bris du quotidien, le beau se veut aujourd&rsquo;hui le signe transcendant du r\u00e9el, de tout le r\u00e9el.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>La boucle est boucl\u00e9e. Le \u00ab\u00a0beau\u00a0\u00bb a \u00e9chapp\u00e9 aux cath\u00e9drales (c&rsquo;est \u00e7a la libert\u00e9 et nous voil\u00e0 soulag\u00e9s) pour se \u00ab\u00a0r\u00e9pandre\u00a0\u00bb (terme bienvenu) dans les supermarch\u00e9s. Le beau est partout. Tout est beaut\u00e9, puisque la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame est enti\u00e8rement beaut\u00e9. La r\u00e9alit\u00e9? C&rsquo;est-\u00e0-dire, aussi bien, la r\u00e9alit\u00e9 virtuelle que construit le virtualisme. Comme Fukuyama nous annon\u00e7ait \u00ab\u00a0la fin de l&rsquo;Histoire\u00a0\u00bb, on nous pr\u00e9sente \u00ab\u00a0la fin de la beaut\u00e9\u00a0\u00bb (dans le sens de: qu&rsquo;est-ce qui est beau et qu&rsquo;est-ce qui ne l&rsquo;est pas?). L&rsquo;id\u00e9ologie \u00e9galitaire est sauv\u00e9e, comme la d\u00e9mocratie qui en est l&rsquo;expression finale (\u00ab\u00a0la fin de l&rsquo;id\u00e9ologie\u00a0\u00bb?), en instituant que tout est beau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend pourquoi la laideur fait bien peu recette puisque cette forme de pens\u00e9e sur la beaut\u00e9 d\u00e9cr\u00e8te que la laideur n&rsquo;existe plus. Nous sommes \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame d&rsquo;une \u00e9volution que nous tentons de d\u00e9crire de cette fa\u00e7on, o&ugrave; l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;art entra&icirc;ne l&rsquo;\u00e9volution du concept de beaut\u00e9:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Avec l&rsquo;affirmation de l&rsquo;individu apr\u00e8s la Renaissance, l&rsquo;art s&rsquo;est individualis\u00e9. Il a subi un processus de subjectivisation. Il a \u00e9chapp\u00e9 aux r\u00e8gles objectives de la beaut\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Les artistes livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames ont conserv\u00e9 pendant un certain temps (jusqu&rsquo;au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle) une conscience aigu\u00eb de la beaut\u00e9. Ils travaillent en cons\u00e9quence, en tant qu&rsquo;individus. Ils sont devenus les gardiens de la beaut\u00e9. Cette mission cr\u00e9a une \u00ab\u00a0aristocratie de l&rsquo;esth\u00e9tique\u00a0\u00bb, les artistes se percevant \u00e0 part, comme une \u00e9lite de la beaut\u00e9 et de la hauteur de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Ce risque d&rsquo;\u00e9litisme, qui s&rsquo;est affirm\u00e9 au XIX\u00e8me si\u00e8cle au milieu du triomphe de la d\u00e9mocratie bourgeoise, impliquait un danger fondamental de contradiction avec ce courant id\u00e9ologique de d\u00e9mocratisation, qu&rsquo;il soit lib\u00e9ral ou radical. La chose \u00e9tait \u00e9vidente dans un temps (le XIX\u00e8me) o&ugrave; les artistes les plus \u00ab\u00a0avanc\u00e9s\u00a0\u00bb (ils auraient d&ucirc; \u00eatre en principe les plus d\u00e9mocrates) s&rsquo;affirmaient esth\u00e9tiquement de farouches adversaires de la m\u00e9diocrit\u00e9 d\u00e9mocratique (Flaubert, Baudelaire, Byron, Berlioz, etc).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le XX\u00e8me si\u00e8cle a connu un courant visant \u00e0 \u00e9liminer ce risque, et qui correspond assez bien au ph\u00e9nom\u00e8ne que nous avons tent\u00e9 de d\u00e9crire du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;histoire: une objectivation (dans ce cas, une \u00ab\u00a0r\u00e9-objectivation\u00a0\u00bb) de l&rsquo;art, sous la forme de l&rsquo;acceptation de toutes les subjectivit\u00e9s. Le compl\u00e9ment imp\u00e9ratif \u00e9tait la transformation de la beaut\u00e9 en simple &laquo;<em>signe transcendant du r\u00e9el, de tout le r\u00e9el<\/em>&raquo;. On peut dire que, puisque \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb est beau, \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb est art. Il s&rsquo;agit simplement, dans le syst\u00e8me exclusivement dominant, d&rsquo;\u00eatre habile en <em>marketing<\/em> et en communication pour acqu\u00e9rir l&rsquo;\u00e9tiquette d'\u00a0\u00bbart\u00a0\u00bb et le titre d'\u00a0\u00bbartiste\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le r\u00e9sultat pratique de ce processus conceptuel est \u00e9vident. La beaut\u00e9 a perdu ses crit\u00e8res originels. Elle est tomb\u00e9e dans le chaos et s&rsquo;est insensiblement transform\u00e9e en laideur. C&rsquo;est dans tous les cas l&rsquo;affirmation centrale que nous posons, sans \u00e9prouver la moindre n\u00e9cessit\u00e9 de la prouver. Comme d&rsquo;autres disent que la d\u00e9mocratie est le r\u00e9gime vertueux par essence, nous disons que la situation de la \u00ab\u00a0beaut\u00e9 trahie\u00a0\u00bb revient aujourd&rsquo;hui \u00e0 une situation de laideur triomphante. Poser l&rsquo;affirmation que la beaut\u00e9 a d\u00e9sert\u00e9 les cath\u00e9drales pour rejoindre les supermarch\u00e9s vaut mati\u00e8re de confirmation sans discussion de notre affirmation, quelle que soit la beaut\u00e9 (sic) du raisonnement par ailleurs, &mdash; et la manipulation subversive de la raison impliqu\u00e9e naturellement. Il ne nous importe ici en rien de prouver notre affirmation, d&rsquo;avoir un d\u00e9bat \u00e0 ce propos. Nous avons d&rsquo;autres chats \u00e0 fouetter et l&rsquo;\u00e9vidence nous suffit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La \u00ab\u00a0laideur triomphante\u00a0\u00bb signifie une trahison de la beaut\u00e9. Les artistes, ou \u00ab\u00a0artistes\u00a0\u00bb c&rsquo;est selon, ne sont pas les coupables; tout juste les complices ou les victimes. Souvent, ils sont aussi des r\u00e9volt\u00e9s, apportant paradoxalement de l&rsquo;eau au courant de la trahison de la beaut\u00e9 au nom d&rsquo;une r\u00e9volte justifi\u00e9e contre le syst\u00e8me qui pousse, voire qui force \u00e0 cette trahison. Pr\u00e9senter des chiottes souill\u00e9es comme une oeuvre d&rsquo;art implique \u00e9ventuellement (si l'\u00a0\u00bbartiste\u00a0\u00bb a de l&rsquo;humour, comme en avait Dali) de moquer la grossi\u00e8ret\u00e9 et l&rsquo;inculture du bourgeois qui vient l&rsquo;admirer en se bouchant le nez, mais aussi de souscrire \u00e0 la manoeuvre g\u00e9n\u00e9rale du syst\u00e8me. L\u00e0-dessus, les intellectuels, disposant de locaux remis \u00e0 neuf o&ugrave; les \u00ab\u00a0toilettes\u00a0\u00bb ont remplac\u00e9 les chiottes, s&rsquo;attellent \u00e0 leur t\u00e2che quotidienne de nous montrer que les chiottes souill\u00e9es sont une partie du &laquo;<em>signe transcendant du r\u00e9el, de tout le r\u00e9el<\/em>&raquo;. C&rsquo;est ainsi que le pi\u00e8ge se referme, avec un claquement sec.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;oeuvre d&rsquo;art ainsi transform\u00e9e n&rsquo;est que la quintessence initiale du ph\u00e9nom\u00e8ne de trahison de la beaut\u00e9. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne est en fait un syst\u00e8me. De la circonstance de la beaut\u00e9 trahie, nous passons au syst\u00e8me de la laideur triomphante par l&rsquo;affirmation du \u00ab\u00a0tout est beau\u00a0\u00bb. De l&rsquo;accident individuel, nous passons au ph\u00e9nom\u00e8ne syst\u00e9mique collectif.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">La laideur triomphante : effets sur la psychologie<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Evidemment, notre propos concerne bien plus que l&rsquo;art. La situation de la laideur triomphante (\u00ab\u00a0tout est beau\u00a0\u00bb) a tr\u00e8s rapidement d\u00e9bord\u00e9 le cadre strict de l&rsquo;art; elle caract\u00e9rise toutes les structures et toutes les activit\u00e9s de la soci\u00e9t\u00e9. C&rsquo;est une \u00e9volution logique puisque cette situation caract\u00e9rise un syst\u00e8me d\u00e9sormais devenu mondial, un syst\u00e8me qui a \u00e9t\u00e9 express\u00e9ment \u00ab\u00a0globalis\u00e9\u00a0\u00bb et qui se veut, qui s&rsquo;exige m\u00eame \u00ab\u00a0global\u00a0\u00bb, &mdash; \u00e9conomique, politique, culturel, social, etc. En l&rsquo;occurrence, l&rsquo;\u00e9volution forc\u00e9e de l&rsquo;art n&rsquo;a fait que tracer la voie \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette laideur triomphante s&rsquo;exprime d&rsquo;une fa\u00e7on universelle et globalis\u00e9e, dans l&rsquo;urbanisme et dans l&rsquo;architecture, dans les moeurs et dans les modes, dans le discours et dans la pens\u00e9e. La morale et l&rsquo;\u00e9thique sont \u00e9galement transform\u00e9es, avec la disparition de valeurs telles que noblesse, h\u00e9ro\u00efsme, honneur, etc. Un corpus imposant a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 pour organiser une perception diff\u00e9rente du monde (le virtualisme que nous avons d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9), transformant le sens des mots, inventant des \u00ab\u00a0concepts\u00a0\u00bb, utilisant la m\u00e9thode orwellienne l\u00e0 o&ugrave; cela peut \u00eatre fait sans trop de risque. Les moyens colossaux de la communication permettent cela. Le fin du fin, dans cette m\u00e9thode, a \u00e9t\u00e9 atteint avec le coeur du ph\u00e9nom\u00e8ne de virtualisation: le fait, &mdash; notablement anti-orwellien dans ce cas, &mdash; que les initiateurs inconscients du processus, les divers \u00ab\u00a0<em>Big Brothers<\/em>\u00a0\u00bb si l&rsquo;on veut, croient eux-m\u00eames \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb de la perception du monde qu&rsquo;ils imposent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, tout cela n&rsquo;est qu&rsquo;accessoire pour notre propos. L&rsquo;entreprise de camouflage est, d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, un \u00e9chec notable. Si tout le monde subit le syst\u00e8me, le nombre de ceux qui n&rsquo;y croient pas (plus) ne cesse d&rsquo;augmenter. La cause en est due, notamment mais essentiellement \u00e0 notre sens, au ph\u00e9nom\u00e8ne de la laideur triomphante qui fait l&rsquo;essentiel de notre propos.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout compte fait, qu&rsquo;entendons-nous enfin par cette expression de \u00ab\u00a0laideur triomphante\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit effectivement d&rsquo;une trahison de la beaut\u00e9 par le m\u00e9pris, puis par la mise \u00e0 l&rsquo;index des principes qui la r\u00e9gissent. Comme on l&rsquo;a vu avec les artistes \u00e9mancip\u00e9s par la Renaissance, cela vient de loin; mais le ph\u00e9nom\u00e8ne a \u00e9t\u00e9 fortement dissimul\u00e9, pendant longtemps, par les artistes eux-m\u00eames, leur talent, leur hauteur d&rsquo;esprit et ainsi de suite. D\u00e9sormais, la r\u00e9alit\u00e9 est compl\u00e8tement laiss\u00e9e aux anti-artistes, au point que nous doutons qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui un Chateaubriand, un Nietzsche, un Baudelaire ou un Proust, pourrait pr\u00e9tendre \u00e0 la place qu&rsquo;il occupa en son temps. (M\u00eame si ces artistes eurent l&rsquo;impression, en leur temps, de n&rsquo;\u00eatre pas compris; c&rsquo;\u00e9tait vrai, mais ils occupaient tout de m\u00eame une place; aujourd&rsquo;hui, il nous semble que cela est impossible, que seule la dissidence compl\u00e8te pourrait leur permettre de s&rsquo;exprimer.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le triomphe de la laideur se manifeste sous la forme de la d\u00e9structuration de tous les mod\u00e8les structurants, les formes, les sons, les espaces et les volumes d&rsquo;une part; les principes sociaux et familiaux, les traditions, les psychologies, les pens\u00e9es et les vertus d&rsquo;autre part. Il s&rsquo;agit de la d\u00e9structuration du corpus g\u00e9n\u00e9ral, concernant aussi bien l&rsquo;ext\u00e9rieur de l&rsquo;esp\u00e8ce, l&rsquo;environnement au sens le plus large du concept, que l&rsquo;int\u00e9rieur de cette esp\u00e8ce, tant collectif qu&rsquo;individuel. Ce mouvement g\u00e9n\u00e9ral de d\u00e9structuration met en cause d&rsquo;une fa\u00e7on radicale ce qui, \u00e0 l&rsquo;origine, tendait \u00e0 aider l&rsquo;homme \u00e0 progresser vers l&rsquo;harmonie et l&rsquo;\u00e9quilibre. Cette \u00e9volution de rupture est le plus exactement conceptualis\u00e9e, et peut-\u00eatre explicit\u00e9e fondamentalement, par la transformation de la beaut\u00e9 en laideur, &mdash; trahison de la beaut\u00e9 et laideur triomphante. Cette \u00e9volution est explicit\u00e9e par une dialectique pr\u00e9tentieuse et pompeuse, exaltant des principes primaires de force et d&rsquo;affirmation individualiste faits pour flatter les vanit\u00e9s et les r\u00e9flexes h\u00e9donistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La description du ph\u00e9nom\u00e8ne est par exemple bien illustr\u00e9e par l&rsquo;urbanisme, et l&rsquo;architecture qui va avec. Une description classique de l&rsquo;architecture urbaine am\u00e9ricaniste est trouv\u00e9e dans une citation fameuse du <em>Voyage au bout de la nuit<\/em>, de Louis-Ferdinand C\u00e9line, lorsque son h\u00e9ros, Bardamu, arrive \u00e0 New York. Elle vaut toutes les analyses savantes et pompeuses de ce domaine dont le jugement convenu est de donner, dans l&rsquo;\u00e9poque moderne, la premi\u00e8re place aux USA. L&rsquo;\u00e9crivain, lui qui est sauv\u00e9 par son talent, trouve aussit\u00f4t l&rsquo;essentiel:<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>New York, c&rsquo;est une ville debout&#8230; Chez nous elles sont couch\u00e9es les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s&rsquo;allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-l\u00e0 l&rsquo;Am\u00e9ricaine, elle ne se p\u00e2mait pas, non, elle se tenait bien raide, l\u00e0, pas baisante du tout, raide \u00e0 faire peur.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Voici, saisie d&rsquo;une fa\u00e7on inexplicable et inexpugnable, la substance de l&rsquo;architecture et de l&rsquo;urbanisme modernes, &mdash; qui, litt\u00e9ralement, nous terrorisent. Le contraste est indescriptible avec les cath\u00e9drales, avec un Kerouac pleurant devant la beaut\u00e9 de la cath\u00e9drale Saint-Sauveur d&rsquo;Aix-en-Provence et contemplant Notre-Dame, &laquo;<em>\u00e9trange comme un r\u00eave perdu<\/em>&raquo;&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce n&rsquo;est pas la puissance (celle des gratte-ciels) qui donne de la force \u00e0 la psychologie, mais la beaut\u00e9 (celle des cath\u00e9drales). Les gratte-ciels excitent les psychologies en \u00e9crasant ou en inqui\u00e9tant les \u00e2mes. Les cath\u00e9drales apaisent les psychologies en \u00e9levant les \u00e2mes. Lorsqu&rsquo;on regarde les gratte-ciels, on rentre la t\u00eate dans les \u00e9paules; lorsqu&rsquo;on entre dans une cath\u00e9drale, on ne peut faire qu&rsquo;\u00e9lever son regard. Le cas n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec l&rsquo;id\u00e9ologie ni avec la foi, il a \u00e0 voir avec la psychologie humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;essentiel de notre propos autour de cette question de la laideur triomphante, &mdash; m\u00eame si celle des gratte-ciels est pleine de puissance, ces b\u00e2timents sont la d\u00e9structuration m\u00eame, la rupture des \u00e9quilibres et des harmonies. La cath\u00e9drale, faite pour rassembler la ville \u00e9tal\u00e9e et press\u00e9e autour d&rsquo;elle, domestique la hauteur par la gr\u00e2ce des formes, par l&rsquo;\u00e9nergique harmonie de l&rsquo;\u00e9quilibre des proportions.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un exemple de situations entre mille entre l&rsquo;\u00e9poque pr\u00e9sente et le pass\u00e9 mais l&rsquo;on retrouve partout les m\u00eames caract\u00e8res de l&rsquo;harmonie trahie par la force brutale, la pl\u00e9nitude de la conception collective trahie par l&rsquo;affirmation d&rsquo;une volont\u00e9 individuelle de puissance. Dans l&rsquo;appr\u00e9ciation que nous offrons de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esth\u00e9tique, il y a sans aucun doute l&rsquo;\u00e9volution id\u00e9ologique qui caract\u00e9rise notre \u00e9poque et triomphe aujourd&rsquo;hui. De ce point de vue, pour nous, la subversion n\u00e9e de la laideur est l&rsquo;\u00e9quivalent psychologique de la subversion politique de l&rsquo;individualisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">La laideur triomphante alimente le vertige de la d\u00e9cadence<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi aura-t-on ais\u00e9ment compris ce que nous d\u00e9finissons la beaut\u00e9 par l&rsquo;\u00e9nonc\u00e9 \u00e9vident de toutes les trahisons qui ont abouti au triomphe de la laideur: harmonie, \u00e9quilibre, \u00e9l\u00e9vation de l&rsquo;\u00e2me, c\u00e9l\u00e9bration collective d&rsquo;une communaut\u00e9 d&rsquo;esprit par la seule vertu du sentiment exp\u00e9riment\u00e9 par chacun. Ainsi notre th\u00e8se n&rsquo;est pas seulement celle, \u00e9vidente, de la d\u00e9cadence esth\u00e9tique. Elle s&rsquo;affirme dans une dimension beaucoup plus dynamique et dont la dimension politique est \u00e9vidente. Elle s&rsquo;affirme dans sa globalit\u00e9, ne laissant aucun domaine intact, allant de l&rsquo;\u00e9volution vers la laideur des tenues et des allures des soldats au combat, \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution vers la laideur des paysages d\u00e9truits, de l&rsquo;environnement saccag\u00e9, du climat violent\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En \u00e9change, la laideur triomphante est celle d&rsquo;un univers glac\u00e9, apparence de rangement totalitaire masquant de moins en moins le chaos de l&rsquo;absence de r\u00e8gles et de l&rsquo;absence d&rsquo;harmonie. Le cas est beaucoup moins id\u00e9ologique qu&rsquo;on l&rsquo;affirme pour sauvegarder l&rsquo;interpr\u00e9tation vertueuse du processus contre l&rsquo;\u00e9vidence de la perception de la chose. Le cas est physique et m\u00e9taphysique, il est dans la rupture des r\u00e8gles, des \u00e9quilibres, des harmonies, de tout ce qui nourrit \u00e0 la fois la beaut\u00e9 et l&rsquo;apaisement de l&rsquo;\u00e2me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a d\u00e9j\u00e0 eu nombre d&rsquo;observations et d&rsquo;\u00e9tudes critiques sur les effets sociaux d\u00e9vastateurs de cette \u00e9volution moderniste. Le cas est \u00e9galement \u00e9vident, dans la famille rompue, dans les soci\u00e9t\u00e9s bris\u00e9es, dans les hi\u00e9rarchies trahies o&ugrave; les \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb originelles ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par des valeurs inf\u00e2mes. M\u00eame la guerre, consid\u00e9r\u00e9e comme \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement social\u00a0\u00bb, r\u00e9pond au m\u00eame diagnostic. En un sens, la destruction de l&rsquo;Irak, telle qu&rsquo;elle est conduite par la d\u00e9structuration moderniste (am\u00e9ricaniste) est pire que la destruction de l&rsquo;Allemagne en 1945. Ce qui compte est moins le volume de la destruction que la forme de la destruction. Plus que d\u00e9truit, l&rsquo;Irak est d\u00e9structur\u00e9, d\u00e9membr\u00e9, d\u00e9cervel\u00e9 (et tous y participent: Occidentaux et terroristes). Sa culture est d\u00e9truite, la psychologie de ses habitants est viol\u00e9e et bris\u00e9e en mille morceaux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Psychologie, effectivement. Le principal effet de la laideur triomphante se fait finalement sur la psychologie humaine. La chose affleurait d\u00e9j\u00e0 lorsque le docteur (am\u00e9ricain) Beard identifiait la n\u00e9vrose en 1879 comme la maladie de la psychologie laiss\u00e9e \u00e0 son chaos originel apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de ses r\u00e9f\u00e9rences structurantes par la \u00ab\u00a0fuite en avant\u00a0\u00bb du progr\u00e8s am\u00e9ricaniste, d\u00e9structurant par essence (d&rsquo;o&ugrave; le nom de \u00ab\u00a0mal am\u00e9ricain\u00a0\u00bb donn\u00e9 par Beard \u00e0 la n\u00e9vrose). Il est insuffisant de dire que la chose (la d\u00e9structuration moderniste et sa laideur triomphante qui la caract\u00e9rise) rend malade ou rend fou. (On conna&icirc;t la difficult\u00e9 d&rsquo;identifier les maladies psychologiques et, au bout du compte, la folie.) Il est plus satisfaisant de constater que le processus moderniste organise de fa\u00e7on m\u00e9canique la d\u00e9structuration de la psychologie et lui impose un abaissement et un affaiblissement constants. (Nous retrouvons l&rsquo;image du gratte-ciel d\u00e9structurant qui affaiblit la psychologie en terrorisant l&rsquo;\u00e2me, contre la cath\u00e9drale structurante qui la renforce en \u00e9levant l&rsquo;\u00e2me.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce qui nous int\u00e9resse \u00e0 ce point est la cons\u00e9quence pratique de ce processus. L&rsquo;affaiblissement g\u00e9n\u00e9ral des psychologies, entra&icirc;n\u00e9 par le processus de la laideur triomphante et alimentant lui-m\u00eame ce processus, a install\u00e9 et ne cesse de renforcer un comportement g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;esp\u00e8ce caract\u00e9ris\u00e9 par plusieurs points:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Un r\u00e9tr\u00e9cissement constant de la vision du monde, que ce soit au profit d&rsquo;une connaissance approfondie de sujets de plus en plus r\u00e9duits (pour les \u00ab\u00a0\u00e9lites\u00a0\u00bb) ou au profit (?) d&rsquo;une atrophie g\u00e9n\u00e9rale jusqu&rsquo;\u00e0 la nullit\u00e9 de la conscience et de tout ce qui enrichit cette vision.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Un renforcement constant de la perception individualiste du monde, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;acceptation de l&rsquo;existence de l&rsquo;univers r\u00e9duit \u00e0 soi-m\u00eame. Cela organise la rupture psychologique g\u00e9n\u00e9rale et partag\u00e9e avec tout le reste au profit de liens artefactuels fond\u00e9s sur des fictions.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Une croyance de plus en plus grande \u00e0 des artefacts de r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 la place des r\u00e9alit\u00e9s. Cela vaut aussi bien pour les \u00ab\u00a0\u00e9lites\u00a0\u00bb que pour les masses qui pratiquent \u00e9videmment cette forme moderniste de la \u00ab\u00a0servilit\u00e9 volontaire\u00a0\u00bb. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne r\u00e9pond \u00e0 ce que nous nommons le \u00ab\u00a0virtualisme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le remplacement des valeurs esth\u00e9tiques au sens large par les valeurs de la laideur triomphante \u00e9videmment affirm\u00e9es comme vertueuses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; L&rsquo;absence d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 totalitaire organis\u00e9e selon une id\u00e9ologie pour susciter ce processus. Nul Etat policier n&rsquo;est n\u00e9cessaire, nulle doctrine extr\u00e9miste (m\u00eame si l&rsquo;un ou l&rsquo;autre caract\u00e8re de nos r\u00e9gimes semble y renvoyer). Ce sont nos psychologies qui, elles-m\u00eames, suscitent la situation \u00e9videmment totalitaire de notre civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tous ces caract\u00e8res permettent de supporter l&rsquo;affaiblissement de la psychologie et de le pr\u00e9senter comme son contraire. Face \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du monde et de la civilisation qui est compl\u00e8tement occult\u00e9e en tant que telle, la psychologie n&rsquo;a plus aucune capacit\u00e9 de discernement et encore moins d&rsquo;intervention. Elle perd toute capacit\u00e9 ayant trait \u00e0 l&rsquo;instinct de la survie et \u00e0 l&rsquo;\u00e9lan vers la beaut\u00e9. Elle ne se suicide pas (puisqu&rsquo;elle a une fausse conscience de la vie) mais s&rsquo;\u00e9teint litt\u00e9ralement comme une bougie qui meurt, s&rsquo;ass\u00e8che comme un d\u00e9sert qui s&rsquo;\u00e9tend. Elle ne dispose plus d&rsquo;aucune force pour rechercher son affirmation structur\u00e9e et son \u00e9l\u00e9vation. Elle ne sait plus comment se structurer et s&rsquo;\u00e9lever. Elle ne sait plus ce que c&rsquo;est que \u00ab\u00a0se structurer\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0s&rsquo;\u00e9lever\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;\u00e9tat de la civilisation est donc compl\u00e8tement extraordinaire. Il n&rsquo;a aucun pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire des civilisations. Il ne s&rsquo;agit ni de d\u00e9clin, ni de d\u00e9cadence, mais d&rsquo;extinction et d&rsquo;ass\u00e8chement. La question de la mort de notre civilisation (&laquo;<em>Nous savons que les civilisations sont mortelles<\/em>&raquo;, selon Val\u00e9ry) est compl\u00e8tement d\u00e9pass\u00e9e parce que notre civilisation ne peut mourir selon le sens historique du terme, &mdash; parce qu&rsquo;une civilisation ne d\u00e9cline et ne meurt que dans la mesure o&ugrave; une autre civilisation, ou m\u00eame une autre force organis\u00e9e qui para&icirc;trait peu ou pas civilis\u00e9e, met en lumi\u00e8re sa faiblesse et en acc\u00e9l\u00e8re les effets en se posant comme sa concurrente.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Trahison de la beaut\u00e9, catastrophe de la civilisation<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>La laideur triomphante est le r\u00e9sultat de la d\u00e9structuration du monde, on peut m\u00eame dire qu&rsquo;elle est d\u00e9structuration du monde. (En plus qu&rsquo;elle l&rsquo;alimente elle-m\u00eame, bien s&ucirc;r, jouant sa fonction de cause \u00e0 effet.) Elle l&rsquo;est physiquement, graphiquement et selon les ruptures des volumes, des droites et des harmonies, des accords de tonalit\u00e9, des \u00e9quilibres des masses et des formes, des balances entre rythme et m\u00e9lodie, etc. Elle a transform\u00e9 et transforme tr\u00e8s rapidement l&rsquo;environnement physique et social en une sorte de paradoxal \u00ab\u00a0chaos organis\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans cette situation et selon une \u00e9volution logique qu&rsquo;on n&rsquo;a aucune peine, ni \u00e0 comprendre ni \u00e0 imaginer, cet effet d\u00e9structurant agresse \u00e9videmment la psychologie humaine. La laideur triomphante devient inspiratrice et ma&icirc;tresse de cette psychologie. Elle forme son univers et tend \u00e0 remplacer la nature du monde. Sa puissance implique un caract\u00e8re quasiment irr\u00e9sistible pour une majorit\u00e9 importante des psychologies. Cela est d&rsquo;autant plus \u00e9vident que son effet principal est l&rsquo;\u00e9mollience, l&rsquo;affaiblissement et la r\u00e9duction des d\u00e9fenses (notamment l&rsquo;esprit critique, au profit du conformisme). Le cycle est vicieux: les psychologies conquises par la laideur triomphante sont affaiblies \u00e0 mesure et voient leur capacit\u00e9 de r\u00e9sistance r\u00e9duite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour autant, la r\u00e9sistance n&rsquo;est pas \u00e9teinte. Rejet\u00e9e dans la dissidence, elle peut utiliser des outils d&rsquo;une grande puissance du syst\u00e8me pour lui r\u00e9sister, surtout dans le domaine de la communication. Cette r\u00e9sistance, comme c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9vident au XIX\u00e8me si\u00e8cle avec les prises de position de nombre d&rsquo;artistes, est notamment de type esth\u00e9tique, en refusant les laideurs innombrables du syst\u00e8me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette analyse conduit \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se que l&rsquo;esth\u00e9tique est plus que jamais au centre des valeurs essentielles et qu&rsquo;il s&rsquo;agit en plus d&rsquo;une valeur bien plus riche qu&rsquo;on ne croit. Elle est affirmation du beau bien entendu, mais encore sant\u00e9 de la psychologie et sauvegarde de l&rsquo;\u00e2me.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La subversion de la laideur La question que nous posons est de savoir si la laideur du monde moderniste n&rsquo;est pas la cause principale de la d\u00e9cadence jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;effondrement possible de la civilisation (occidentale) qui l&rsquo;a engendr\u00e9. 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