{"id":69032,"date":"2007-07-19T00:00:00","date_gmt":"2007-07-19T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2007\/07\/19\/la-politique-de-la-morale-rubrique-analyse-volume-22-n18-19-des-10-et-25-juin-2007\/"},"modified":"2007-07-19T00:00:00","modified_gmt":"2007-07-19T00:00:00","slug":"la-politique-de-la-morale-rubrique-analyse-volume-22-n18-19-des-10-et-25-juin-2007","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2007\/07\/19\/la-politique-de-la-morale-rubrique-analyse-volume-22-n18-19-des-10-et-25-juin-2007\/","title":{"rendered":"La politique de la morale  \u2014 Rubrique Analyse, Volume 22 n\u00b018 &amp; 19 des 10 et 25 juin 2007"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article\">La politique de la morale<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tCes deux rubriques <em>Analyse<\/em> de notre Lettre d&rsquo;Analyse <em>dedefensa &#038; eurostrat\u00e9gie<\/em> (<em>dd&#038;e<\/em>), des 10 et 25 juin 2007, offrent une d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale, dans la perspective historique comme dans la situation politique pr\u00e9sente, de ce que nous d\u00e9signons comme la politique de la morale. Il s&rsquo;agit de la politique <strong>supr\u00e9matiste<\/strong> que l&rsquo;Ouest, sous l&rsquo;impulsion am\u00e9ricaniste, a d\u00e9velopp\u00e9e entre 1917-1919 (uniquement les USA) et \u00e0 partir de 1989-1991 (les USA entra\u00eenant les autres) <strong>Supr\u00e9matiste<\/strong>,  \u00e0 notre sens, ce mot r\u00e9sume tout. Il comprend \u00e0 la fois la fausset\u00e9 de la perception du monde, la perversion d&rsquo;une conception des relations internationales bas\u00e9e sur la force grim\u00e9e en vertu et en une hypocrite conception du droit, l&rsquo;ambition illusoire, la vanit\u00e9 absolument omnipr\u00e9sente de soi-m\u00eame,  bref, la psychologie malade qui caract\u00e9rise notre civilisation occidentale anglo-saxonis\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa compr\u00e9hension de cette politique permet de mieux appr\u00e9cier le ph\u00e9nom\u00e8ne de la fausse occidentalisation du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la v\u00e9ritable am\u00e9ricanisation du monde. Plus qu&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne politique, comme l&rsquo;est une politique r\u00e9aliste, une politique id\u00e9aliste ou une politique expansionniste, il s&rsquo;agit d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une civilisation malade. C&rsquo;est un <em>ukase<\/em> adress\u00e9e par l&rsquo;homme moderniste (individualisme triomphant de l&rsquo;Occident sous la pression de l&rsquo;am\u00e9ricanisme) \u00e0 l&rsquo;Histoire pour qu&rsquo;elle se conforme \u00e0 sa conception du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ce texte compos\u00e9 de deux parties, nous tentons de d\u00e9crire une entreprise inou\u00efe de subversion du processus naturel de la civilisation. Nous d\u00e9crivons \u00e0 la fois son triomphe et sa chute, car c&rsquo;est manifestement quelque chose qui devrait \u00eatre retenue comme une grande le\u00e7on de l&rsquo;Histoire: le triomphe de cette politique de la morale, c&rsquo;est n\u00e9cessairement aussi son \u00e9chec et sa chute. Ce n&rsquo;est pas que le Capitole est proche de la Roche Tarp\u00e9ienne. Nous irions au-del\u00e0 encore de cette analyse en avan\u00e7ant que leur Capitole <strong>est<\/strong> en m\u00eame temps leur Roche Tarp\u00e9ienne. C&rsquo;est l&rsquo;illusionnisme de leur virtualisme. <\/p>\n<h3>La politique de la morale (I) : ascension et triomphe<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>Exploration du fondement et de la d\u00e9finition de la politique ext\u00e9rieure dans notre temps historique,  ce que nous nommons la politique de la morale. (Premi\u00e8re partie.)<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComment d\u00e9finir la politique ext\u00e9rieure (les relations internationales) aujourd&rsquo;hui? La question se pose en termes dialectiques qui se sont impos\u00e9s et qui sont affich\u00e9s, \u00e0 notre sens, depuis 1999 et la guerre du Kosovo. Nous d\u00e9finirions l&rsquo;id\u00e9e centrale du d\u00e9bat que nous envisageons ici \u00e0 la lumi\u00e8re de cette appr\u00e9ciation de Vaclav Havel, alors pr\u00e9sident de la Tch\u00e9quie, ancien dissident tch\u00e9coslovaque et h\u00e9ro\u00efque, devenu depuis une haute conscience du lib\u00e9ralisme international,  en se demandant: a-t-il gagn\u00e9 au change? Havel, auteur de cette appr\u00e9ciation offrant la description remarquable par sa concision et sa signification de l&rsquo;offensive a\u00e9rienne de l&rsquo;OTAN contre la Serbie (dont le Kosovo): \u00ab<em>des bombardements humanitaires<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit de l&rsquo;intrusion massive de la morale (une fois entre guillemets pour fixer nos sentiments, ensuite dans sa forme nue) dans la politique ext\u00e9rieure. Nous tentons d&rsquo;\u00eatre le plus pr\u00e9cis possible dans la d\u00e9finition de l&rsquo;id\u00e9e que nous pr\u00e9sentons. Nous parlons essentiellement d&rsquo;une politique de la morale, c&rsquo;est-\u00e0-dire une politique gouvern\u00e9e par la morale, et nullement d&rsquo;une moralisation de la politique, c&rsquo;est-\u00e0-dire une politique plus ou moins nuanc\u00e9e, orient\u00e9e, etc., selon des consid\u00e9rations morales. On comprend la diff\u00e9rence: d&rsquo;une part la politique imp\u00e9rativement dict\u00e9e par la morale, d&rsquo;autre part la politique dans l&rsquo;\u00e9laboration ou la r\u00e9alisation de laquelle entrent notamment des consid\u00e9rations morales.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est vrai que l&rsquo;Occident s&rsquo;est orient\u00e9 r\u00e9solument vers cette formule somme toute \u00e9trange \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, et symboliquement \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, comme nous l&rsquo;avons vu. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un tournant important, qui n&rsquo;est ni sans signes pr\u00e9curseurs, ni sans zones d&rsquo;ombre, ni sans contradictions; qui est, finalement,  et c&rsquo;est l&rsquo;essentiel de notre propos,  le signe d&rsquo;une \u00e9poque, de son esprit, de sa fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre. La m\u00e9thode est absolument r\u00e9v\u00e9latrice et, contrairement \u00e0 ce qu&rsquo;on aurait pu croire d&rsquo;abord, elle bouleverse compl\u00e8tement les moeurs des politiques ext\u00e9rieures dans certains cas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>Premi\u00e8re manifestation de la politique de la morale dans notre \u00e9poque moralisatrice: les Quatorze Points de Wilson,  explication de texte et explication politique<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour bien embrasser le ph\u00e9nom\u00e8ne et mesurer sa puissance autant que ses perspectives, il importe de commencer par une approche historique. Selon notre choix et notre analyse, elle est \u00e9videmment am\u00e9ricaniste. Il s&rsquo;agit de la politique du pr\u00e9sident (d\u00e9mocrate) des USA de 1912 \u00e0 1920 Woodrow Wilson, ce qu&rsquo;on nomme wilsonisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn 1914, l&rsquo;Europe s&rsquo;enfon\u00e7a dans une terrible guerre, la Premi\u00e8re Guerre mondiale,  la Grande Guerre. Les USA, puissance montante et d\u00e9j\u00e0 affirm\u00e9e, restaient pourtant hors du domaine du champ de bataille et des enjeux mondiaux qui accompagnaient la bataille. S&rsquo;il y avait affrontement de puissances, voire affrontement pour une sorte de direction du monde (plus que domination, sans aucun doute), il se faisait entre les grandes puissances europ\u00e9ennes (Allemagne, Angleterre, France, Russie). L&rsquo;Am\u00e9rique \u00e9tait encore en retrait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTrois ans plus tard, tout \u00e9tait diff\u00e9rent. Les USA p\u00e9n\u00e9traient r\u00e9ellement sur la sc\u00e8ne du monde, pas loin d&rsquo;\u00eatre \u00e0 la premi\u00e8re place. Ils entraient dans le conflit. Les causes de cette ascension et de cette irruption \u00e9taient diverses. Epuis\u00e9s par le conflit, les alli\u00e9s,  surtout l&rsquo;Angleterre,  s&rsquo;\u00e9taient tourn\u00e9s vers le soutien am\u00e9ricaniste et avaient derechef ouvert la porte de la puissance mondiale \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCertes, les int\u00e9r\u00eats commerciaux et \u00e9conomiques avec l&rsquo;enjeu de la puissance qui va avec jouaient leur r\u00f4le, notamment dans ceci que les USA avaient d\u00e9pass\u00e9 l&rsquo;Angleterre en 1914, dans le volume des \u00e9changes commerciaux mondiaux. D\u00e8s 1916, l&rsquo;Angleterre \u00e9tait d\u00e9bitrice des USA dans une mesure telle qu&rsquo;on pouvait parler d&rsquo;un transfert d\u00e9cisif de puissance des Britanniques vers les Am\u00e9ricains, selon la d\u00e9finition anglo-saxonne de la puissance (\u00e0 laquelle l&rsquo;Allemagne souscrivait, mais non la France ni la Russie). Mais la premi\u00e8re raison \u00e9voqu\u00e9e \u00e9tait id\u00e9ologique: la solidarit\u00e9 des d\u00e9mocraties pour la d\u00e9fense de la libert\u00e9. Quoi qu&rsquo;on puisse en penser, cet argument avait un poids consid\u00e9rable. Il tenait chez le pr\u00e9sident Wilson la premi\u00e8re place dans sa pes\u00e9e des arguments de sa politique et dans l&rsquo;\u00e9volution de son jugement qui le fit passer de la neutralit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;interventionnisme. Les maladresses allemandes, notamment la destruction de navires comme le <em>Lusitania<\/em>, firent le reste pour construire un dossier argument\u00e9, solidement camp\u00e9 sur la morale, pour faire basculer Washington dans la guerre, et au coeur du concert des puissances.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tWilson ne pr\u00e9tendait pas n\u00e9cessairement prendre partie bien qu&rsquo;il s&rsquo;engage\u00e2t aupr\u00e8s des alli\u00e9s. Ce curieux homme affirma que les USA \u00e9taient entr\u00e9s en guerre, non pour aider ou sauver les alli\u00e9s,  selon ce qu&rsquo;on appr\u00e9cie de son effort,  mais pour d\u00e9fendre le Droit et la morale (ou le Droit en tant qu&rsquo;affirmation morale fondamentale). Il se trouva, en un sens, que les alli\u00e9s \u00e9taient de ce c\u00f4t\u00e9 et que l&rsquo;alliance avec les USA, par cons\u00e9quent, allait de soi. On comprend que ce n&rsquo;\u00e9tait pas une alliance au sens strict et que, bien qu&rsquo;il se batt\u00eet \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s, Wilson n&rsquo;\u00e9pargnerait aucune critique \u00e0 ses compagnons d&rsquo;armes. La guerre morale \u00e9tait n\u00e9e. Ce serait d&rsquo;abord une guerre juste, version la\u00efcis\u00e9e,  comme on dirait homog\u00e9n\u00e9is\u00e9e,  de la notion chr\u00e9tienne de la chose. Wilson \u00e9tait un croyant z\u00e9l\u00e9 mais c&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;abord au nom de la morale am\u00e9ricaniste et moderniste qu&rsquo;il prenait les armes. Le go\u00fbt cors\u00e9 de la guerre juste selon l&rsquo;Eglise \u00e9tait fortement \u00e9dulcor\u00e9 par une sorte d&rsquo;objectivation moderniste, effectivement bien dans les habitudes de l&rsquo;\u00e9poque moderniste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu, la situation semblait \u00eatre celle d&rsquo;une hypocrisie compl\u00e8te et c&rsquo;est l&rsquo;image qu&rsquo;on en restitue souvent. Une puissance animant certaines forces et certaines revendications r\u00e9pondant \u00e0 certains principes, pr\u00e9tendument au nom d&rsquo;une vertu morale qui lui est ext\u00e9rieure et doit s&rsquo;imposer \u00e0 tous (c&rsquo;est l&rsquo;objectivation) ; et, pourtant, le r\u00e9sultat qui lui est favorable en termes pes\u00e9s de <em>realpolitik<\/em>, ce qui se comprend puisque cette puissance est la premi\u00e8re \u00e0 appliquer ces principes, selon un arrangement et une m\u00e9canique dont les effets lui sont favorables. La multiplication de l&rsquo;application de ces principes doit par cons\u00e9quent multiplier la faveur dont elle jouit. Pourtant, il ne nous semble pas qu&rsquo;il faille parler d&rsquo;hypocrisie sinon par inadvertance et inconsciemment. La croyance dans la vertu des principes est r\u00e9elle et la situation qui favorise cette puissance n&rsquo;est per\u00e7ue que comme la cons\u00e9quence pas loin d&rsquo;\u00eatre involontaire de la vertu intrins\u00e8que de cette puissance. En d&rsquo;autres mots, cette puissance est objectivement vertueuse, ce qui nous conduit \u00e0 observer que la soi-disant \u00e9dulcoration de la notion de guerre juste h\u00e9rit\u00e9e de la religion n&rsquo;est qu&rsquo;apparence. En r\u00e9alit\u00e9, les guerres morales conduites par cette puissance, m\u00eame si la dialectique qui les accompagne semble plus mod\u00e9r\u00e9e, sont au moins aussi impitoyables que celles que conduit (conduisit) l&rsquo;Eglise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe r\u00e9sultat, pour l&rsquo;aventure wilsonienne, est qu&rsquo;une fois la victoire remport\u00e9e en novembre 1918, les USA s&rsquo;install\u00e8rent au centre des discussions de paix, tant au nom de leur puissance \u00e9videmment dominante avec leurs alli\u00e9s \u00e9puis\u00e9s qu&rsquo;au nom de leur magist\u00e8re moral,  ceci justifiant cela et vice-versa. On comprit alors que la guerre juste se prolongerait d&rsquo;une paix juste et que cette paix juste se composerait des m\u00eames ingr\u00e9dients que ceux de la guerre juste. La chose avait moins \u00e0 voir avec un moment sp\u00e9cifique de l&rsquo;Histoire (la guerre) et plus avec une politique sp\u00e9cifique qui embrassait toutes les phases et tous les moments d&rsquo;une politique g\u00e9n\u00e9rale. C&rsquo;est alors qu&rsquo;il apparut que le wilsonisme \u00e9tait bien une conception du monde, et la politique du wilsonisme rien de moins que la politique de la morale caract\u00e9risant d\u00e9sormais l&rsquo;\u00e9poque moderniste. En un mot, il se confirme que le wilsonisme et la politique am\u00e9ricaniste de la Grande Guerre \u00e9clairent notre \u00e9poque d&rsquo;une lumi\u00e8re \u00e9blouissante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>La formule de la politique de la morale: parler objectivement pour le reste du monde et manifester ensuite son irresponsabilit\u00e9 pour les cons\u00e9quences<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tWilson s&rsquo;installait au milieu des n\u00e9gociations de paix, \u00e0 la fois comme inspirateur et comme juge, suivant \u00e9galement dans cette occurrence cette attitude singuli\u00e8re qui faisait de lui, tout en \u00e9tant un membre de la coalition alli\u00e9e qui l&rsquo;avait emport\u00e9, un acteur singulier, presque objectif, promis \u00e0 dire le Bien et le Juste pour le plus grand profit,  m\u00eame s&rsquo;ils l&rsquo;ignorent encore,  des protagonistes, vainqueurs et vaincus. Wilson fut \u00e0 la base de tout ce qu&rsquo;il y a de d\u00e9stabilisant dans les trait\u00e9s de Paix de 1919 (celui de Versailles et les trait\u00e9s annexes), aussi bien pour le r\u00e8glement du conflit que pour le bouleversement politique et g\u00e9ographique de l&rsquo;Europe centrale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais cela, c&rsquo;est le jugement sophistiqu\u00e9, le jugement fouill\u00e9, voire le jugement apr\u00e8s-coup. Wilson n&rsquo;appara\u00eet pas, sur l&rsquo;instant, le responsable direct et apparent des imperfections tragiques des trait\u00e9s. On peut aussi bien, et on ne s&rsquo;en prive pas, accuser Cl\u00e9menceau et ces Fran\u00e7ais qui ne pensent qu&rsquo;\u00e0 accabler l&rsquo;Allemagne; le Royaume-Uni qui ne cherche qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;extirper de ses responsabilit\u00e9s continentales; les Allemands occup\u00e9s \u00e0 rattraper dans les n\u00e9gociations ce qu&rsquo;ils ont perdu sur le terrain; les Polonais, les Tch\u00e8ques, les Autrichiens qui ne sont plus Austro-Hongrois, etc. Pendant ce temps, Wilson est reparti pour Washington, pour une campagne \u00e9lectorale \u00e9puisante et un Congr\u00e8s r\u00e9calcitrant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe parcours de Wilson est exemplaire lorsqu&rsquo;on le compl\u00e8te avec les accidents de sa fin de carri\u00e8re. Quelques mois apr\u00e8s son retour aux USA, \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1919, il tombera, ignominieusement comme dirait Joseph de Maistre, sous les coups d&rsquo;une sant\u00e9 chancelante et d&rsquo;une infortune politique qui lui interdiront une troisi\u00e8me candidature. Au reste, toutes ses ambitions sont liquid\u00e9es. Le Congr\u00e8s refuse de ratifier le Trait\u00e9 de Versailles et l&rsquo;entr\u00e9e des USA \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations. Avec le m\u00e9diocre Harding, plus int\u00e9ress\u00e9 par les dames que par la politique, l&rsquo;Am\u00e9rique retombe dans l&rsquo;isolationnisme (retour \u00e0 la normale, slogan de Harding) et les scandales nationaux (le scandale des p\u00e9troles du Teapot Dome).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA ce compte, le parcours est effectivement exemplaire de ce qu&rsquo;est une politique de la morale. Wilson et les USA sont intervenus \u00e0 leur heure dans un conflit dont leurs propres r\u00e9alit\u00e9s g\u00e9ographiques et \u00e9conomiques les prot\u00e9geaient. Ils ont profit\u00e9 de ce choix pour assurer leur pr\u00e9\u00e9minence sur les combattants alli\u00e9s exsangues apr\u00e8s trois ann\u00e9es de guerre sans que, pour autant, leur intervention ait \u00e9t\u00e9 absolument d\u00e9cisive et ait justifi\u00e9 cette pr\u00e9\u00e9minence. (Quoi qu&rsquo;en disent les fins experts, il est difficile de tenir un tel langage \u00e0 une nation qui a subi Verdun pour tenir. Au reste, la premi\u00e8re intervention s\u00e9rieuse [une division] des USA dans la guerre prend place en mai 1918 au sein du dispositif fran\u00e7ais et l&rsquo;intervention des USA en tant qu&rsquo;acteur \u00e0 part enti\u00e8re de la guerre se situe en septembre 1918, avec l&rsquo;offensive de Saint-Mihiel [1\u00e8re Arm\u00e9e US], alors que la guerre est gagn\u00e9e. L&rsquo;aide op\u00e9rationnelle des USA n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive,  au contraire, peut-\u00eatre, du renfort psychologique que constituait la promesse de l&rsquo;apport US, surtout si la guerre avait dur\u00e9 au-del\u00e0 de 1918.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCes conditions ont pourtant permis \u00e0 l&rsquo;acteur am\u00e9ricain d&rsquo;intervenir en se parant d&rsquo;une position objective (aux c\u00f4t\u00e9s des alli\u00e9s sans pourtant \u00e9pouser compl\u00e8tement leur cause), au nom de principes jug\u00e9s sup\u00e9rieurs et non pas au nom des int\u00e9r\u00eats nationaux  m\u00eame si les siens en sont notablement confort\u00e9s. Au-del\u00e0, les USA apparaissent comme les faiseurs de la paix, imposent comme r\u00e9f\u00e9rences leurs propres conceptions qui obligent les autres protagonistes \u00e0 s&rsquo;arranger selon des facteurs ext\u00e9rieurs \u00e0 leurs conceptions. Il en r\u00e9sulte, pour ces protagonistes, une situation confuse o\u00f9 personne n&rsquo;est r\u00e9ellement satisfait, o\u00f9 tout le monde consid\u00e8re avec amertume cette paix qui semble impos\u00e9e d&rsquo;En-Haut. (Selon le mot de Bainville, la Paix de Versailles n&rsquo;est pas assez s\u00e9v\u00e8re ou est trop s\u00e9v\u00e8re: personne n&rsquo;est satisfait, personne n&rsquo;est r\u00e9duit.) L\u00e0-dessus, les USA quittent le th\u00e9\u00e2tre de leur intervention de guerre et de paix en ne tenant aucune de leurs promesses. Ils ne garantiront pas l&rsquo;arrangement de la Paix de Versailles par une pr\u00e9sence militaire, comme Wilson l&rsquo;avait promis. Ils ne garantiront pas le trait\u00e9. Ils ignoreront la SDN, cr\u00e9\u00e9e pour donner \u00e0 la Paix de Versailles une structure g\u00e9n\u00e9rale de soutien diplomatique et international.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;exercice avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on convaincante. Il fut compl\u00e8tement laiss\u00e9 en l&rsquo;\u00e9tat, le juge de paix s&rsquo;\u00e9tant compl\u00e8tement retir\u00e9 (isolationnisme US exub\u00e9rant des ann\u00e9es vingt, Grande D\u00e9pression, isolationnisme de d\u00e9fense et de repli des ann\u00e9es trente). En un sens, si l&rsquo;on admet que ce fut effectivement les principes d&rsquo;une morale qui furent impos\u00e9s par Wilson, la guerre de la politique de la morale avait \u00e9t\u00e9 parfaitement men\u00e9e. D&rsquo;une fa\u00e7on involontaire (Wilson ne voulait \u00e9videmment ni le refus du Congr\u00e8s, ni l&rsquo;isolationnisme qui suivit), le sch\u00e9ma de la politique de la morale est compl\u00e8tement respect\u00e9. Par la force des choses, c&rsquo;est \u00e0 la force de la morale qu&rsquo;on laissa toute la responsabilit\u00e9 de garantir une bonne application de la Paix de Versailles. La responsabilit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;entre-deux-guerres et de la catastrophe de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale repose substantiellement sur celui qui imposa ses principes \u00e0 cette p\u00e9riode.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLaissons de c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;\u00e9pisode qui s&rsquo;encha\u00eene directement, entre le milieu des ann\u00e9es trente (accession de Hitler au pouvoir et affirmation des vis\u00e9es expansionnistes de l&rsquo;Allemagne) et la chute du Mur de Berlin. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un encha\u00eenement si serr\u00e9 qu&rsquo;il faut consid\u00e9rer comme \u00e9tant d&rsquo;une seule pi\u00e8ce cet \u00e9pisode 1935-1989,  avant-guerre, Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, Guerre froide. Pendant cette parenth\u00e8se, il ne peut plus \u00eatre question d&rsquo;une politique de la morale dans la mesure o\u00f9 plus personne ne peut pr\u00e9tendre \u00e0 une position g\u00e9opolitique telle qu&rsquo;elle lui permette de jouer le r\u00f4le du juge de paix.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>Apr\u00e8s la chute du Mur, revoici la politique de la morale, sous le nom de n\u00e9o-wilsonisme: m\u00eames atours, m\u00eame brio, m\u00eame bonne conscience et m\u00eame d\u00e9go\u00fbt de la responsabilit\u00e9<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn 1989-91, avec la chute de l&rsquo;URSS et du communisme, les choses changent radicalement. La r\u00e9partition des puissances h\u00e9rit\u00e9e de la Guerre froide,  celles qui subsistent et celles qui se sont \u00e9croul\u00e9es,  fait qu&rsquo;on retrouve la sph\u00e8re occidentale, et les USA en t\u00eate bien s\u00fbr, dans une position de sup\u00e9riorit\u00e9 qui est proche de l&rsquo;impunit\u00e9. Dans le sens o\u00f9 l&rsquo;on a d\u00e9crit la situation \u00e0 la fin de la Grande Guerre, on retrouve, avec une g\u00e9ographie diff\u00e9rente et des moyens diff\u00e9rents, ce sch\u00e9ma de 1918-1919. La seule Am\u00e9rique subsiste sans rival s\u00e9rieux mais elle a \u00e9tendu sa position \u00e0 tout l&rsquo;Occident (essentiellement l&rsquo;Europe) qu&rsquo;elle tient en m\u00eame temps sous son influence. Tandis qu&rsquo;elle jouit elle-m\u00eame d&rsquo;une relative impunit\u00e9 dans les domaines alors jug\u00e9s essentiels pour la puissance, cette masse occidentale tient le reste du monde sous son influence et, \u00e9ventuellement, sous sa menace, que ce soit celle de l&rsquo;invasion \u00e9conomique ou celle de la punition militaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn comprend d&rsquo;autant mieux que ce soit \u00e0 ce moment, pr\u00e9cis\u00e9ment, que la politique de la morale r\u00e9appara\u00eet. Sa d\u00e9finition est ainsi bien mieux comprise. La politique de la morale peut \u00eatre justement d\u00e9finie, \u00e0 la lumi\u00e8re des \u00e9v\u00e9nements et des intentions qui la caract\u00e9risent, comme la politique de l&rsquo;impunit\u00e9. On la d\u00e9veloppe et on l&rsquo;applique lorsqu&rsquo;on est soi-m\u00eame en position d&rsquo;impunit\u00e9, pour habiller la puissance incontest\u00e9e qu&rsquo;on d\u00e9ploie de l&rsquo;alibi de la morale qui fournit sa justification en m\u00eame temps qu&rsquo;il l&rsquo;oblit\u00e8re de toute responsabilit\u00e9 s\u00e9rieuse (fondamentale). L&rsquo;\u00e9pisode ouvert en 1989-91 permet aussi de d\u00e9ployer d&rsquo;\u00e9normes moyens de diffusion et de d\u00e9clamation, et d&rsquo;influence par cons\u00e9quent, d&rsquo;une puissance multipli\u00e9e par le d\u00e9veloppement extraordinaire de la communication. Il s&rsquo;av\u00e8re alors \u00e9vident que la politique de la morale est aussi et d&rsquo;abord, dans le domaine des moyens d&rsquo;action, une politique de la communication. Elle doit en effet pr\u00e9senter sa justification et son fondement de fa\u00e7on pressante et \u00e9labor\u00e9e puisque l&rsquo;alibi et la justification y tiennent une place essentielle. En ce sens \u00e9galement, elle pr\u00e9sente une perception et une interpr\u00e9tation du monde qui lui sont propres, et qui doivent n\u00e9cessairement \u00eatre connues autant qu&rsquo;elles doivent \u00eatre indubitables. C&rsquo;est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui pr\u00e9pare et justifie, puis utilise \u00e0 fond la technique devenue id\u00e9ologie de ce que nous nommons le virtualisme,  technique de cr\u00e9ation d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 factice \u00e0 laquelle ceux-l\u00e0 m\u00eames qui l&rsquo;\u00e9laborent sont mis dans la n\u00e9cessit\u00e9 de souscrire totalement et aveugl\u00e9ment. C&rsquo;est une n\u00e9cessit\u00e9 de fonctionnement technique de cette politique mais il est acquis que la plupart des concepteurs et des acteurs de cette politique croient effectivement \u00e0 cette r\u00e9alit\u00e9 factice d\u00e8s qu&rsquo;elle est \u00e9labor\u00e9e, parce qu&rsquo;ils sont eux-m\u00eames des croyants de la politique de la morale. Comme d&rsquo;habitude dans le cas de nos conceptions id\u00e9ologiques, l&rsquo;essence pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;existence au point que, gr\u00e2ce aux moyens disponibles, elle oriente cette existence dans le sens voulu (virtualisme).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa situation nouvelle est que les USA ne sont pas seuls \u00e0 suivre ce retour \u00e0 la politique de la morale. La plupart de leurs alli\u00e9s la cautionnent avec enthousiasme et avec un z\u00e8le qui semble \u00e0 mesure de leur absence de go\u00fbt pour la responsabilit\u00e9 des effets de l&rsquo;application de cette politique. D&rsquo;une certaine fa\u00e7on, on dirait que la fin de l&rsquo;URSS et la d\u00e9cennie des ann\u00e9es 1990 ont vu l&rsquo;adoption par l&rsquo;Occident des conceptions am\u00e9ricanistes de la politique de la morale. Plut\u00f4t qu&rsquo;un n\u00e9o-wilsonisme, on parlerait d&rsquo;un wilsonisme arriv\u00e9 \u00e0 maturit\u00e9, soixante-dix ans apr\u00e8s la disparition de son inspirateur, et un wilsonisme figurant en fait parfaitement la politique naturelle des USA. Bien entendu, cette politique du wilsonisme, ou politique de la morale arriv\u00e9e \u00e0 maturit\u00e9, si elle est la politique de l&rsquo;am\u00e9ricanisation des conceptions, n&rsquo;en est pas moins une rencontre avec l&rsquo;esprit moderniste qui caract\u00e9rise l&rsquo;Europe (et l&rsquo;Occident en g\u00e9n\u00e9ral) depuis le XVIII\u00e8me si\u00e8cle. Il n&rsquo;y a pas de r\u00e9elle contradiction s&rsquo;il y a des divergences sur les buts, l&rsquo;application, la r\u00e9partition des int\u00e9r\u00eats, etc.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAujourd&rsquo;hui et depuis la fin de la Guerre froide, il y a un statut de vassalisation des pays europ\u00e9ens vis-\u00e0-vis des USA mais il y a aussi une complicit\u00e9. Les deux partis souscrivent en r\u00e9alit\u00e9 aux fondements de cette politique de la morale qui suppose la justesse et la vertu morale de ses acteurs. La politique europ\u00e9enne, si l&rsquo;on peut parler d&rsquo;une politique dans ce vaste ensemble gazeux de la Commission, de l&rsquo;UE, etc., est une politique de la morale qui suppose une sup\u00e9riorit\u00e9 occidentale manifeste,  comme les Am\u00e9ricains parlent de leur destin\u00e9e manifeste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;un des principaux inspirateurs de cette politique europ\u00e9enne est le Britannique Robert Cooper, un des adjoints de Javier Solana et th\u00e9oricien de la chose, th\u00e9orie d\u00e9velopp\u00e9e alors qu&rsquo;il \u00e9tait encore avec Tony Blair. Robert Cooper a d&rsquo;ailleurs fortement influenc\u00e9 Tony Blair et vice-versa. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une doctrine interventionniste sans le moindre frein g\u00e9opolitique ni politique, une doctrine que certains ont pu qualifier de n\u00e9o-imp\u00e9rialiste ou n\u00e9o-colonialiste. Les th\u00e8ses de Cooper impliquent que l&rsquo;Occident a une sorte d&rsquo;incontestable droit moral d&rsquo;intervenir partout o\u00f9 il le juge n\u00e9cessaire, \u00e0 la fois pour des raisons pratiques de contr\u00f4le de la situation, mais aussi pour des raisons \u00e9videntes de sup\u00e9riorit\u00e9 morale. L&rsquo;argument essentiel est que l&rsquo;Occident (l&rsquo;Europe) a le droit moral d&rsquo;intervenir, au nom de l&rsquo;\u00e9vidence de ses vertus morales. C&rsquo;est une doctrine qu&rsquo;on ne peut qualifier que de supr\u00e9matiste. Effectivement, depuis la fin des ann\u00e9es 1990, la tendance europ\u00e9enne est celle d&rsquo;une intervention partout dans le monde o\u00f9 cela est jug\u00e9 n\u00e9cessaire. On observera simplement que l&rsquo;apparence de cette politique diff\u00e8re de celle des Etats-Unis simplement \u00e0 cause de la diff\u00e9rence de moyens, de la diff\u00e9rence de conceptions dans la technique d&rsquo;intervention, des incertitudes des Etats-membres de l&rsquo;UE.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>La politique de la morale est d&rsquo;autant plus irr\u00e9sistible qu&rsquo;elle s&rsquo;appuie sur la puissance: aujourd&rsquo;hui, ayant soumis le monde, elle est face \u00e0 elle-m\u00eame<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA la fin des ann\u00e9es 1940, l&rsquo;historien des civilisations Arnold Toynbee mettait en \u00e9vidence la singularit\u00e9 de la civilisation occidentale. Cette civilisation avait acquis une puissance technologique telle qu&rsquo;aucune autre civilisation ne pouvait plus disputer sa supr\u00e9matie \u00e9crasante. En m\u00eame temps, son absence grandissante de sens la privait de toute vertu inspiratrice, n\u00e9cessaire pour affirmer la l\u00e9gitimit\u00e9 de cette supr\u00e9matie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa politique de la morale est la transcription dissimul\u00e9e,  ce qu&rsquo;on qualifierait d&rsquo; hypocrite selon les canons de la bourgeoisie occidentale,  de cette supr\u00e9matie. La r\u00e9alit\u00e9 historique n&rsquo;en est pas moins vigilante et impitoyable. Ecartant le virtualisme ambiant, elle conduit \u00e0 observer que la politique de la morale occidentale a transform\u00e9 la supr\u00e9matie de la civilisation occidentale en une id\u00e9ologie supr\u00e9matiste. Celle-ci exprime parfaitement la conception supr\u00e9matiste de l&rsquo;esprit moderniste, particuli\u00e8rement manifest\u00e9e par les Anglo-Saxons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;absence de sens n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 combl\u00e9e depuis Toynbee. Bien au contraire, la pratique du virtualisme, substituant l&rsquo;illusion \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 cette b\u00e9ance jusqu&rsquo;aux fronti\u00e8res du nihilisme. Aujourd&rsquo;hui, la doctrine supr\u00e9matiste occidentale s&rsquo;exprime par une politique de la morale recouvrant paradoxalement une conception nihiliste qui para\u00eet d\u00e9sormais substantielle \u00e0 la civilisation occidentale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn toute logique, le triomphe de la politique de la morale occidentale, qui ne rencontre plus aucune r\u00e9sistance organis\u00e9e,  se confond de plus en plus \u00e9videmment avec la crise de la politique morale occidentale. Si l&rsquo;on veut, son triomphe est sa crise, de la m\u00eame fa\u00e7on que la puissance de la civilisation occidentale fonde la crise de la civilisation occidentale jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;identifier \u00e0 elle. Son but naturel est la cause m\u00eame de sa destruction.<\/p>\n<h3>La politique de la morale (II) : triomphe et effondrement<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>Dans cette deuxi\u00e8me partie, nous poursuivons l&rsquo;observation de la question de la morale dans la politique ext\u00e9rieure et dans le fondement de la civilisation occidentale. Apr\u00e8s avoir observ\u00e9 son triomphe, nous constatons sa crise. Mais c&rsquo;est la m\u00eame chose: son triomphe est sa crise. (Deuxi\u00e8me Partie.)<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans la premi\u00e8re partie de cette analyse (notre num\u00e9ro du 10 juin 2007), nous avons observ\u00e9 le d\u00e9veloppement de la politique de la morale et son triomphe incontestable depuis 1989-91. Il nous semble qu&rsquo;on doit distinguer, dans la description que nous avons faite et dans un sens \u00e9videmment d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, quelque chose d&rsquo;in\u00e9luctable dans le d\u00e9veloppement de cette politique. Notre th\u00e8se \u00e0 cet \u00e9gard est que cette politique de la morale est par essence la politique de notre syst\u00e8me au point o\u00f9 elle en est arriv\u00e9e,  ou, si l&rsquo;on veut, la politique de notre civilisation devenue syst\u00e8me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa politique de la morale est fond\u00e9e sur quelques principes d&rsquo;action bien identifi\u00e9s. Ils renvoient tous \u00e0 une affirmation axiomatique qui concerne directement la civilisation occidentale, sa conception du monde et sa conception d&rsquo;elle-m\u00eame. On n&rsquo;imagine pas aujourd&rsquo;hui un autre bloc, une autre civilisation menant une telle politique; d&rsquo;ailleurs, il n&rsquo;y en a pas,  ni d&rsquo;autre bloc, ni d&rsquo;autre civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t La politique de la morale est fond\u00e9e, justifi\u00e9e et sanctifi\u00e9e par quelques principes dont la vertu est av\u00e9r\u00e9e, qui ne souffrent aucune mise en cause ni discussion. C&rsquo;est le caract\u00e8re axiomatique dont nous parlons. Ces principes sont connus: d\u00e9mocratie, droits de l&rsquo;homme, libert\u00e9 des \u00e9changes, etc.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  Il est \u00e9vident que la civilisation occidentale est la mieux habilit\u00e9e, sinon la seule, \u00e0 promouvoir au travers de la politique de la morale l&rsquo;application de ces principes; parce que c&rsquo;est elle qui les a enfant\u00e9s et que c&rsquo;est elle qui les applique le mieux et depuis le plus longtemps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  Cette politique de la morale, par l&rsquo;enseignement de l&rsquo;\u00e9vidence, n&rsquo;a en principe aucune limite, ni juridique ni territoriale dans son champ d&rsquo;action. Sa vertu en est la garante et elle est seule juge de ses d\u00e9cisions. Pour autant, sa responsabilit\u00e9 n&rsquo;est pas partisane et elle ne fait que se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 une vertu objective.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t  En principe, aucun moyen, y compris militaire, n&rsquo;est exclu pour cette action.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>Le caract\u00e8re in\u00e9luctable de la politique de la morale \u00e0 partir de 1989-1991 tient \u00e9videmment au caract\u00e8re in\u00e9luctable de notre certitude d&rsquo;\u00eatre les plus vertueux<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA c\u00f4t\u00e9 des sp\u00e9cificit\u00e9s et des arguments philosophiques de la th\u00e8se, il faut r\u00e9aliser ce qu&rsquo;est son esprit,  lorsque l&rsquo;id\u00e9e de la fin de l&rsquo;Histoire devint publique, \u00e0 partir d&rsquo;avril 1989. Ce n&rsquo;est pas que nous en voulions \u00e0 Francis Fukuyama, de quelque fa\u00e7on que ce soit, ou que nous voulions discuter ou r\u00e9futer sa th\u00e8se en d\u00e9tails. C&rsquo;est pour cette raison que la lettre (l&rsquo;argument philosophique) ne nous int\u00e9resse pas, mais bien l&rsquo;esprit (l&rsquo;inspiration) qui conduit \u00e0 de telles th\u00e8ses philosophiques si radicales et simplistes \u00e0 la fois, qu&rsquo;on \u00e9toffe ensuite d&rsquo;arguments philosophiques classiques pour lui donner un aspect plus conforme \u00e0 la d\u00e9marche rationnelle. On le retrouve, cet esprit, dix ans plus tard (le 11 juin 1998), lorsque le tr\u00e8s s\u00e9rieux Alan Greenspan vient t\u00e9moigner devant le S\u00e9nat US qu&rsquo;il existe des groupes d&rsquo;\u00e9conomistes,  dont il ne fait pas partie, s&#8217;empresse-t-il de pr\u00e9ciser,  pour penser que l&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaniste s&rsquo;est \u00e9chapp\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9 courante, un peu comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une \u00e9conomie quantique,  qu&rsquo;elle est pass\u00e9e <em>beyond history<\/em>. Greenspan rapporte cela avec tout le s\u00e9rieux du monde, comme si effectivement une telle appr\u00e9ciation avait un complet droit de cit\u00e9, comme si ces groupes de pens\u00e9e avaient autant de s\u00e9rieux que ceux qui mesurent la croissance classique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;esprit compte plus que tout pour \u00e9laborer les politiques, bien plus que les th\u00e9ories et les objectifs qui sont si souvent semblables, qui sont toujours similaires. L&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;esprit conditionne l&rsquo;audace et la prudence, la mesure et l&#8217;emportement. En un mot, l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;esprit conditionne l&rsquo;intensit\u00e9 de la politique. Dans les ann\u00e9es 1990, l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;esprit a l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 qu&rsquo;on a vue, l&#8217;emportement, l&rsquo;ivresse. On cite certes des cas am\u00e9ricanistes parce qu&rsquo;ils sont les plus spectaculaires mais l&rsquo;humeur est largement r\u00e9pandue dans les pays occidentaux en g\u00e9n\u00e9ral. On dirait que la fin de la Guerre froide est une victoire qui ach\u00e8ve de conforter des certitudes fondamentales. Avant de finir, l&rsquo;Histoire nous a confirm\u00e9s. Autant dire qu&rsquo;elle nous a transmis le flambeau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe fait est que c&rsquo;est en Europe que se dessine le socle et que se constitue le terreau moral de cette politique de la morale dans sa p\u00e9riode la plus triomphante. Les intellectuels europ\u00e9ens, particuli\u00e8rement fran\u00e7ais mais aussi britanniques, allemands et des anciens pays d&rsquo;Europe communiste, vont se lancer dans une cause morale qu&rsquo;ils vont fabriquer de toutes pi\u00e8ces. La croisade anti-serbe qui d\u00e9bute en 1991 est le moteur fondamental de cette politique de la morale qui culmine avec la guerre du Kosovo de 1999. Une tentative initiale, \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9-automne 1990, d&rsquo;une intervention plus r\u00e9aliste aurait pu emp\u00eacher ce grand mouvement. Les Fran\u00e7ais et les Belges qui auraient voulu entra\u00eener l&rsquo;UEO \u00e0 intervenir en Slov\u00e9nie en furent emp\u00each\u00e9s, nullement par le manque de moyens mais par le veto des Britanniques et des Hollandais qui ne pouvaient concevoir d&rsquo;agir sans les Am\u00e9ricains. A partir de l\u00e0, la morale s&rsquo;imposa, au prix de manipulations et d&rsquo;approximations sans nombre qui mesurent l&rsquo;aspect faussaire de cette p\u00e9riode dont nous n&rsquo;avons pas fini de payer le prix.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Dans ce paysage, la guerre du Golfe tient une place \u00e0 part. On entend incontestablement lui donner une dimension morale. Mais la puret\u00e9 de l&rsquo;intention est aussit\u00f4t mise en question par les constituants de politique expansionniste et d&rsquo;int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques qui encombrent de conflit. De ce point de vue, la guerre du Golfe ne tient pas un r\u00f4le d\u00e9cisif.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe conflit des Balkans servit \u00e0 mener, \u00e0 structurer et \u00e0 justifier une politique diversement qualifi\u00e9e,  intervention humanitaire, droit d&rsquo;ing\u00e9rence, etc., chaque fois justifi\u00e9 par des arguments moraux,  essentiellement, voire exclusivement moraux. En m\u00eame temps \u00e9tait d\u00e9battue la justification de la notion de souverainet\u00e9, en daignant pour la premi\u00e8re fois \u00e0 cette notion son caract\u00e8re absolu pour la rendre d\u00e9pendante du comportement des gouvernements qui pr\u00e9tendent \u00e9videmment \u00e0 cette souverainet\u00e9. La secr\u00e9taire d&rsquo;Etat Albright justifia par avance l&rsquo;intervention arm\u00e9e contre la Serbie (guerre du Kosovo) le 23 mars 1999 dans un discours du 14 f\u00e9vrier 1999 o\u00f9 elle \u00e9tablissait la conditionnalit\u00e9 du respect de certains imp\u00e9ratifs moraux pour justifier l&rsquo;affirmation souveraine d&rsquo;un Etat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe courant \u00e9tait irr\u00e9sistible. Comme on l&rsquo;a vu avec le cas wilsonien, l&rsquo;aspect de la communication, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;aspect m\u00e9diatique joue un r\u00f4le consid\u00e9rable dans la promotion de la politique de la morale. Il acquiert une dimension consid\u00e9rable dans les ann\u00e9es 1990, suscit\u00e9 et aliment\u00e9 par le courant intellectuel (surtout europ\u00e9en) qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9. Les intellectuels des ann\u00e9es 1990 n&rsquo;ont pas grand&rsquo;chose \u00e0 voir avec ceux qui, dans la deuxi\u00e8me partie des ann\u00e9es 1930, s&rsquo;engag\u00e8rent dans la guerre d&rsquo;Espagne. Ils pr\u00e9f\u00e8rent la bataille m\u00e9diatique \u00e0 la bataille tout court, les r\u00e9dactions des magazines et les <em>talk-shows<\/em> t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s au fusil encombrant ou au pilotage d&rsquo;un avion de bombardement. Michael Ignatieff et Bernard-Henri Levy n&rsquo;ont qu&rsquo;un lointain rapport, du point de vue de la forme de leur engagement entre autres, avec George Orwell et Andr\u00e9 Malraux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans tous les cas, voici \u00e9tablis les voies et les moyens de la politique de la morale compl\u00e8tement triomphante. L&rsquo;unit\u00e9 occidentale est assur\u00e9e. Les motifs et les arguments sont clairement \u00e9tablis. Les moyens, aussi, sont rapidement d\u00e9termin\u00e9s: essentiellement la puissance militaire des Etats-Unis. Cela nous vaut le spectacle int\u00e9ressant de ces cohortes d&rsquo;intellectuels, en g\u00e9n\u00e9ral lib\u00e9raux avec une forte conscience de gauche ou un solide pass\u00e9 gauchiste, trouvant bien du charme aux escadres charg\u00e9es de bombes du Pentagone. La chose sera immortalis\u00e9e par le jugement si souvent cit\u00e9 de Vaclav Havel sur l&rsquo;offensive a\u00e9rienne contre la Serbie, en avril 1999: il s&rsquo;agit de \u00ab<em>bombardements humanitaires<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<B>Le triomphe de la politique de la morale, c&rsquo;est le triomphe d&rsquo;une civilisation d\u00e9finie par Arnold Toynbee, dont la puissance technologique sans rivale est justifi\u00e9e par la morale, mais pas par le sens<D<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe triomphe de la politique de la morale n&rsquo;est ni le produit d&rsquo;un choix, ni celui d&rsquo;une analyse, ni celui d&rsquo;un dessein. C&rsquo;est le produit d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 engendr\u00e9e \u00e0 la fois par une situation et par les m\u00e9canismes de cette situation. Notre civilisation arriv\u00e9e au point o\u00f9 elle se trouve ne peut avoir d&rsquo;autre politique que la politique de la morale. Il est en effet question de civilisation, car c&rsquo;est bien elle qui, en 1989-91, a triomph\u00e9 d\u00e9finitivement. C&rsquo;est sur cette situation implicite qu&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s les arguments qu&rsquo;on a cit\u00e9s au travers de tel ou tel exemple (Fukuyama, Greenspan), le cas am\u00e9ricaniste n&rsquo;\u00e9tant \u00e0 cet \u00e9gard qu&rsquo;un peu plus voyant, un peu plus outrancier que les autres.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl nous appara\u00eet manifeste que si l&rsquo;on accepte notre civilisation sans restriction fondamentale, avec l&rsquo;appr\u00e9ciation implicite que son orientation ne peut \u00eatre mise en question d&rsquo;une mani\u00e8re fondamentale, la seule issue est la politique de la morale. Nous employons \u00e0 dessein un terme qui implique une forte dimension de sauvegarde. Notre civilisation est celle-l\u00e0 m\u00eame que l&rsquo;historien Arnold Toynbee, parmi d&rsquo;autres, d\u00e9crit comme une dynamique irr\u00e9sistible de puissance. Il s&rsquo;ensuit un \u00ab<em>mouvement<\/em> [&#8230;] <em>par lequel la civilisation occidentale ne vise \u00e0 rien moins qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;incorporation de toute l&rsquo;humanit\u00e9 en une grande soci\u00e9t\u00e9 unique, et au contr\u00f4le de tout ce que, sur terre, sur mer et dans l&rsquo;air, l&rsquo;humanit\u00e9 peut exploiter gr\u00e2ce \u00e0 la technique occidentale moderne<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa civilisation occidentale, par sa puissance technologique sans \u00e9gale ni concurrente, impose par cons\u00e9quent un mod\u00e8le de d\u00e9veloppement dynamique qui se paye d&rsquo;une mani\u00e8re irr\u00e9sistible et, semble-t-il, irr\u00e9versible par un rapport de cause \u00e0 effet, par une r\u00e9duction \u00e0 mesure du sens et de la signification de ce d\u00e9veloppement. Le d\u00e9veloppement, la puissance de la technologie se justifient par eux-m\u00eames. L&rsquo;horizon de l&rsquo;application de la puissance grandit irr\u00e9sistiblement, la vision (le sens, le dessein) de l&rsquo;application se r\u00e9duit dans la m\u00eame mesure puisqu&rsquo;elle est fix\u00e9e par avance, par le dynamisme de la puissance. C&rsquo;est ce que Toynbee r\u00e9sumait en d\u00e9finissant le regard d\u00e9form\u00e9 du contemporain occidental comme un regard dont \u00ab<em>l&rsquo;horizon historique s&rsquo;est largement \u00e9tendu, \u00e0 la fois dans les deux dimensions de l&rsquo;espace et du temps<\/em>\u00bb, et dont la vision historique \u00ab<em>s&rsquo;est rapidement r\u00e9duite au champ \u00e9troit de ce qu&rsquo;un cheval voit entre ses oeill\u00e8res, ou de ce qu&rsquo;un commandant de sous-marin aper\u00e7oit dans son p\u00e9riscope<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn conna\u00eet l&rsquo;\u00e9tat de notre puissance technologique, un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s l&rsquo;analyse qu&rsquo;en donnait Toynbee, qui s&rsquo;exclamait d\u00e9j\u00e0 devant cette puissance. Il est \u00e9vident qu&rsquo;une telle civilisation, arriv\u00e9e \u00e0 un tel sommet de puissance est \u00e9videmment conduite par cette puissance. Elle ne peut plus pr\u00e9tendre \u00e0 un v\u00e9ritable choix en mati\u00e8re de politique. Elle doit litt\u00e9ralement suivre la politique de cette puissance parce que cette puissance lui impose par sa dynamique propre les orientations qu&rsquo;elle suivra. La fonction de sa politique sera donc d&rsquo;am\u00e9nager les circonstances de fa\u00e7on \u00e0 rendre acceptables les effets et les cons\u00e9quences de l&rsquo;application syst\u00e9mique de sa puissance. La fonction de la politique devient donc essentiellement morale: comment justifier et sanctifier l&rsquo;application de cette puissance. Elle devient d&rsquo;autant plus morale que l&rsquo;exception, que la diff\u00e9rence deviennent inacceptables dans la mesure o\u00f9 elles peuvent d\u00e9velopper une appr\u00e9ciation critique, et notamment critique du point de vue de la morale, de la civilisation occidentale et de sa puissance. A cause de sa puissance, cette civilisation est n\u00e9cessairement exclusive. Elle applique donc la politique de la morale, dont on comprend qu&rsquo;elle rejoint absolument le mod\u00e8le wilsonien en \u00e9tant effectivement double:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t C&rsquo;est une politique expansionniste, certes, mais par influence. Il s&rsquo;agit, effectivement, moins de conqu\u00eates que d&rsquo;influence. Depuis le XIX\u00e8me si\u00e8cle et tout au long du XX\u00e8me si\u00e8cle, la conqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 d\u00e9valoris\u00e9e par la notion de colonialisme, qui est une notion d&rsquo;apr\u00e8s-coup, une condamnation a posteriori, absolument sans appel, sans m\u00eame n\u00e9cessit\u00e9 de proc\u00e8s avec une d\u00e9fense, qui est port\u00e9e sur ce qui est jug\u00e9 de fa\u00e7on d\u00e9finitive comme une d\u00e9viation a priori de la politique de la morale. Le colonialisme, qui \u00e9tait tr\u00e8s largement et tr\u00e8s fortement d&rsquo;essence nationale, donc avec un sens identitaire tr\u00e8s fort, impliquait par cons\u00e9quent un engagement de sens encore plus que de puissance. Avec la politique de la morale qui n&rsquo;a plus que la puissance et aucun autre sens que celui de cette puissance, la conqu\u00eate devient une m\u00e9thode tr\u00e8s difficile \u00e0 d\u00e9fendre moralement. Elle est donc baptis\u00e9e colonialisme, condamn\u00e9e, ex\u00e9cut\u00e9e et exp\u00e9di\u00e9e en enfer, et remplac\u00e9e par l&rsquo;influence. Le r\u00e9sultat n&rsquo;est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent et la substitution est ouverte \u00e0 bien des d\u00e9bats int\u00e9ressants. En attendant, le champ est ouvert \u00e0 la morale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t En effet, la morale a pour mission de sanctifier toutes les activit\u00e9s de la puissance en les habillant de vertus irr\u00e9sistibles: bien, progr\u00e8s, d\u00e9mocratie, droits de l&rsquo;homme, etc. Le r\u00f4le de la morale est bien d&rsquo;assurer l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 de la vertu de la politique suscit\u00e9e par la puissance. Elle permet \u00e9galement, en s&rsquo;imposant comme une caract\u00e9ristique objective, d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 toute responsabilit\u00e9 historique. Litt\u00e9ralement, elle permet de s&rsquo;en laver les mains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa rencontre de notre civilisation et de la politique de la morale est une de ces occurrences qui semblent programm\u00e9es par l&rsquo;\u00e9vidence. L&rsquo;\u00e9limination du communisme en 1989-91, l&rsquo;explosion de la puissance technologique toujours en marche, l&rsquo;\u00e9vidence de la victoire des conceptions \u00e9conomiques au service de cette nouvelle situation apparue en un temps extraordinairement court, ne permettaient aucune r\u00e9flexion ni la moindre h\u00e9sitation. La politique de la morale s&rsquo;imposait. Elle constitua le bras arm\u00e9 et le glaive vertueux de la globalisation. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>La Roche Tarp\u00e9ienne si proche du Capitole: la G4G de plus en plus victorieuse contre la politique de la morale, au nom de la nation<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans sa critique f\u00e9roce de la politique de la morale, ou politique humaniste, Stanko Cerovic \u00e9crit (<em>Dans les griffes des humanistes<\/em>, Climats, 2001) que ce qui diff\u00e9rencie les hommes d&rsquo;Etat, n\u00e9cessairement r\u00e9alistes m\u00eame quand ils sont id\u00e9alistes, des politiciens lanc\u00e9s dans la politique de la morale, c&rsquo;est le rapport au mensonge. Les premiers s&rsquo;accommodent du mensonge lorsque celui-ci permet de soutenir un grand dessein, les seconds le substituent \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 \u00ab<em>dont ils ignorent tout et avec laquelle ils n&rsquo;ont pas envie de se coltiner. Comparez le rapport au mensonge de De Gaulle et de la g\u00e9n\u00e9ration clintonienne. La politique transforme les hommes, ceux qui sont bien en meilleurs, ceux qui ne valent rien en gredins. Cela n&rsquo;est pas tr\u00e8s diff\u00e9rent dans l&rsquo;art<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe mensonge, en effet, tout est l\u00e0 pour d\u00e9crire la protection de la bonne conscience dans le d\u00e9veloppement de la politique de la morale qui a de plus en plus de mal \u00e0 dissimuler qu&rsquo;elle n&rsquo;est qu&rsquo;un vulgaire cache-sexe, un string pour le d\u00e9cha\u00eenement de notre puissance. Bien s\u00fbr, il s&rsquo;agit du mensonge dans un syst\u00e8me s\u00e9mantique et psychologique sophistiqu\u00e9 qu&rsquo;on d\u00e9signe comme le virtualisme. On comprend que, la politique de la morale parvenue \u00e0 des confins o\u00f9 la puissance devient trop grande, et ses effets trop brutaux pour \u00eatre normalement justifi\u00e9s par la morale, les mensonges utilis\u00e9s pour cette morale deviennent insupportables. Effectivement, ils transforment les hommes qui sont charg\u00e9s de la proclamer en gredins, la morale charg\u00e9e de justifier la politique en un travesti insupportable. Cela semble \u00eatre la situation aujourd&rsquo;hui, pr\u00e9cis\u00e9ment depuis l&rsquo;attaque du 11 septembre 2001 qui a \u00e9t\u00e9 un \u00e9v\u00e9nement irr\u00e9sistiblement acc\u00e9l\u00e9rateur et transformateur de la politique de la morale. Alors qu&rsquo;une entreprise comme la guerre du Kosovo pouvait encore faire illusion, la guerre d&rsquo;Irak ne le peut plus. Pourtant, l&rsquo;Irak est en th\u00e9orie l&rsquo;extr\u00eame de l&rsquo;application de la puissance, justifi\u00e9e par un corpus de morale lui-m\u00eame d&rsquo;une puissance inou\u00efe (rien moins que transformer le monde r\u00e9trograde encore \u00e0 la tra\u00eene en une Cit\u00e9 resplendissante en haut de la Colline). C&rsquo;est alors que des craquements r\u00e9v\u00e9lateurs apparaissent dans la politique de la morale et qu&rsquo;on comprend que le triomphe de la politique de la morale est aussi sa crise. Son apparente affirmation d\u00e9cisive de puissance implique un \u00e9chec qui la met tout enti\u00e8re en cause.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;entre en piste notre fameuse G4G (Guerre de la 4\u00e8me G\u00e9n\u00e9ration) dans <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=3983\" class=\"gen\">sa d\u00e9finition<\/a> que nous essayons de d\u00e9velopper, si lointaine de l&rsquo;appr\u00e9ciation uniquement militaire du ph\u00e9nom\u00e8ne. L&rsquo;importance de la d\u00e9finition politique de la G4G est mise en \u00e9vidence, et si r\u00e9v\u00e9latrice du caract\u00e8re r\u00e9ducteur d&rsquo;une simple appr\u00e9ciation militaire qui n&rsquo;appr\u00e9hende que des structures transnationales en g\u00e9n\u00e9ral motiv\u00e9es par des conceptions fondamentalistes, par les observations sociologiques du <LIEN=http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=3001 professeur Robert A. Pape<D>. On y d\u00e9couvre que les <em>kamikaze<\/em> des voitures-pi\u00e9g\u00e9es, combattants arch\u00e9typiques et armes arch\u00e9typiques de la G4G, sont essentiellement pouss\u00e9s par des motifs patriotiques et nationaux, et non fondamentalistes et transnationaux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe fait si important s&rsquo;ajoutant \u00e0 notre effort de red\u00e9finition de la G4G conduit au constat que ce concept de G4G, dans sa description la plus large dont l&rsquo;aspect militaire n&rsquo;est qu&rsquo;une composante, peut \u00eatre d\u00e9crit d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, pour notre propos, comme une r\u00e9action identitaire contre la guerre de la morale avec tous ses effets d\u00e9structurants et catastrophiques. Aux excommunications d\u00e9structurantes de la guerre de la morale, la G4G riposte par l&rsquo;affirmation identitaire et les vertus \u00e0 la fois civiques et transcendantales de la nation dans ce qu&rsquo;elle est une expression de la souverainet\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il faut bien commencer \u00e0 observer, cha\u00eene d&rsquo;arpenteur en main, que la Roche Tarp\u00e9ienne est dangereusement proche du Capitole o\u00f9 br\u00fble l&rsquo;encens \u00e0 la gloire de la politique de la morale. Nous voulons dire par l\u00e0 que la politique de la morale arriv\u00e9e \u00e0 son paroxysme o\u00f9 elle se trouve aujourd&rsquo;hui, parvient effectivement \u00e0 son triomphe puisqu&rsquo;on la voit partout pratiqu\u00e9e, suivie et approuv\u00e9e; mais en m\u00eame temps, ce triomphe est aussi sa crise fondamentale, parce qu&rsquo;il fabrique une r\u00e9action \u00e0 mesure, d&rsquo;une puissance qui s&rsquo;av\u00e8re elle aussi \u00e0 mesure. La politique de la morale lorsqu&rsquo;elle est d\u00e9finitivement identifi\u00e9e comme une justification morale d&rsquo;un syst\u00e8me animant une puissance hors de contr\u00f4le, fabrique contre elle une r\u00e9action identitaire qui pourrait \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e comme un anticorps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du 11 septembre 2001 joue un r\u00f4le consid\u00e9rable dans ce processus, non pas pour ce qu&rsquo;il apporte en lui-m\u00eame mais par sa fonction de d\u00e9tonateur. Ainsi semblerait-il que la grande crise ouverte le 11 septembre,  ou, plut\u00f4t, la crise d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente mais pr\u00e9cipit\u00e9e et dramatis\u00e9e \u00e0 partir du 11 septembre,  a conduit la politique de la morale \u00e0 son terme extr\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDevenue effectivement la seule politique possible \u00e0 cause de la puissance d\u00e9cha\u00een\u00e9e par 9\/11, la politique de la morale a cr\u00e9\u00e9 les conditions d&rsquo;une opposition quasi automatique \u00e0 elle-m\u00eame, d\u00e9termin\u00e9e par les r\u00e9actions identitaires. Bien entendu, la G4G qui est pr\u00e9sent\u00e9e ici comme une \u00e9tiquette facilitant la reconnaissance de cette r\u00e9action, embrasse toutes les sortes de r\u00e9actions concevables. Toutes les affirmations fortes de souverainet\u00e9 en font partie, ce qui nous conduit au paradoxe extr\u00eame de situations o\u00f9 des pouvoirs \u00e0 la fois suivent la politique de la morale par solidarit\u00e9 de syst\u00e8me et la combattent par r\u00e9action identitaire. Le cas de la France est \u00e0 cet \u00e9gard le plus remarquable, parce qu&rsquo;il concerne une nation qui est \u00e0 la fois compl\u00e8tement dans le syst\u00e8me (la France est un des grands pays du syst\u00e8me occidental) et pas loin d&rsquo;\u00eatre compl\u00e8tement contre le syst\u00e8me (\u00e0 cause de la puissante souverainet\u00e9 de la Grande Nation, r\u00e9activ\u00e9e par l&rsquo;\u00e9pisode gaulliste). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>La politique de la morale comme r\u00e9alisation ultime de notre civilisation de puissance et comme repr\u00e9sentation de l&rsquo;impasse de cette puissance<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa politique de la morale n&rsquo;est pas une politique comme une autre. C&rsquo;est une politique n\u00e9cessaire qui a vocation \u00e0 devenir une politique absolue parce qu&rsquo;elle est absolument li\u00e9e \u00e0 une vision sp\u00e9cifique du monde, et aliment\u00e9e par la puissance d&rsquo;un syst\u00e8me qui d\u00e9termine cette vision sp\u00e9cifique du monde. La politique de la morale n&rsquo;est donc pas un moyen d&rsquo;adaptation de l&rsquo;existence et de l&rsquo;action des hommes aux r\u00e9alit\u00e9s du monde mais un <em>ukase<\/em> lanc\u00e9 par une conception id\u00e9ologique aux conditions du monde, pour qu&rsquo;elles s&rsquo;y adaptent. Il n&rsquo;y a donc pas d&rsquo;alternative \u00e0 la politique de la morale dans l&rsquo;esprit de ses auteurs: c&rsquo;est elle ou ce n&rsquo;est rien,  ou bien (pens\u00e9e secr\u00e8te de certains de ses partisans),  c&rsquo;est elle ou c&rsquo;est le chaos&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA cause de l&rsquo;\u00e9volution du syst\u00e8me qui a suscit\u00e9 cette politique de la morale, \u00e0 cause du d\u00e9cha\u00eenement de sa puissance,  on peut consid\u00e9rer que cette politique de la morale est arriv\u00e9e \u00e0 son point de triomphe; et \u00e0 cause de l&rsquo;apparition de divers points de r\u00e9sistance de plus en plus affirm\u00e9s, on peut consid\u00e9rer qu&rsquo;elle se trouve \u00e9galement devant la probabilit\u00e9 in\u00e9luctable de son effondrement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa politique de la morale est donc l&rsquo;expression d&rsquo;une aventure humaine dont les autres composants, ou les autres facteurs d&rsquo;interpr\u00e9tation, se nomment am\u00e9ricanisme, politique humanitaire, globalisation, etc. On peut m\u00eame avancer qu&rsquo;elle est l&rsquo;expression ultime d&rsquo;une aventure humaine nomm\u00e9e historiquement modernit\u00e9, n\u00e9e il y a \u00e0 peu pr\u00e8s trois si\u00e8cles. La conjugaison de son triomphe et de sa crise peut-\u00eatre fatale ne fait que confirmer, si besoin en \u00e9tait, combien notre \u00e9poque est une \u00e9poque de rupture fondamentale, de changement de temps historique et peut-\u00eatre m\u00eame d&rsquo;\u00e2ge historique. Son sort appara\u00eet li\u00e9 au sort de la profonde crise de notre civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La politique de la morale Ces deux rubriques Analyse de notre Lettre d&rsquo;Analyse dedefensa &#038; eurostrat\u00e9gie (dd&#038;e), des 10 et 25 juin 2007, offrent une d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale, dans la perspective historique comme dans la situation politique pr\u00e9sente, de ce que nous d\u00e9signons comme la politique de la morale. 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