{"id":70112,"date":"2008-08-10T00:00:00","date_gmt":"2008-08-10T00:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2008\/08\/10\/les-guerres-de-lopium-ou-lecrasement-de-la-chine\/"},"modified":"2008-08-10T00:00:00","modified_gmt":"2008-08-10T00:00:00","slug":"les-guerres-de-lopium-ou-lecrasement-de-la-chine","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2008\/08\/10\/les-guerres-de-lopium-ou-lecrasement-de-la-chine\/","title":{"rendered":"Les guerres de l&rsquo;opium ou l&rsquo;\u00e9crasement de la Chine"},"content":{"rendered":"<p><h3>G\u00e9nocides coloniaux : la face cach\u00e9e du n\u00e9gationnisme occidental<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tpar Michel Tibon-Cornillot, \u00e9crivain<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9tendue des d\u00e9sastres li\u00e9s aux guerres de l&rsquo;opium, et plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 la destruction des institutions imp\u00e9riales chinoises est massivement ignor\u00e9e par la plupart des chercheurs et des hommes politiques fran\u00e7ais. Ces pillages, famines, r\u00e9pressions, dur\u00e8rent un si\u00e8cle, de 1840, la d\u00e9faite chinoise devant les troupes anglaises, \u00e0 1949, l&rsquo;arriv\u00e9e des communistes au pouvoir. Les chercheurs anglo-saxons, bien meilleurs connaisseurs de cette p\u00e9riode, \u00e9valuent le nombre des  victimes dans une fourchette oscillant entre 120 et 150 millions en un si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette ignorance cynique est \u00e0 l&rsquo;origine de la d\u00e9route fran\u00e7aise lors du passage de la flamme olympique \u00e0 Paris, le 7 avril 2008. On en conna\u00eet les grandes lignes:<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t L&rsquo;alignement du pr\u00e9sident Sarkozy sur les consignes de Robert M\u00e9nard, pr\u00e9sident de l&rsquo;ONG Reporter Sans Fronti\u00e8res, cr\u00e9\u00e9e avec l&rsquo;argent des contras de Miami et le soutien de la CIA.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Le discours absurde de S\u00e9gol\u00e8ne Royal (rebaptis\u00e9e par des \u00e9tudiants chinois Cruchonette Royale) demandant l&rsquo;envoi d&rsquo;armes aux tib\u00e9tains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t La s\u00e9ance municipale de la mairie de Paris votant \u00e0 l&rsquo;unanimit\u00e9 (moins de 50% des conseillers pr\u00e9sents) l&rsquo;octroi de la citoyennet\u00e9 d&rsquo;honneur au Dala\u00ef Lama \u00e0 la demande de Mr. Delano\u00eb et les \u00e9lus PS et verts.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t La cristallisation sur la France des r\u00e9actions de d\u00e9ception et de col\u00e8re des communaut\u00e9s chinoises, puis des franges importantes du peuple chinois lui-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn ne trouvera pas dans les textes qui suivent une tentative de sauvetage du r\u00e9gime communiste en place en Chine. Les erreurs et la violence bolchevique qui ont s\u00e9vi pendant le temps des errances mao\u00efstes sont directement issu d&rsquo;une philosophie occidentale, le marxisme productiviste; nous ne pouvons l&rsquo;oublier. Mais il s&rsquo;agit de l&rsquo;histoire des chinois, la leur et non plus l&rsquo;histoire de la mise en esclavage d&rsquo;un grand peuple, les chinois, par les blancs europ\u00e9ens et am\u00e9ricains! Ces Chinois bien moins barbares que leurs ma\u00eetres d&rsquo;alors et leurs contempteurs d&rsquo;aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl faut relire dans ce contexte ce que dit Montaigne dans les <em>Essais<\/em>, au chapitre 31du livre I, chapitre intitul\u00e9 des cannibales \u00e0 propos des massacres commis au 16\u00e8me si\u00e8cle par les espagnols. L&rsquo;auteur revient sur l&rsquo;extermination de populations Azt\u00e8ques et Mayas accomplis au Mexique : \u00ab<em>Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu \u00e9gard aux r\u00e8gles de la raison, mais non pas eu \u00e9gard \u00e0 nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie<\/em>\u00bb. Les sauvages ne sont pas ceux qu&rsquo;on croit! <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes deux textes propos\u00e9s au lecteur ont aussi pour but de pr\u00e9parer un travail plus syst\u00e9matique sur les processus d&rsquo;expansion blanche \u00e0 la plan\u00e8te enti\u00e8re. L&rsquo;\u00e9tendue et la syst\u00e9maticit\u00e9 des massacres, famines organis\u00e9es, guerres, posent des probl\u00e8mes qui ne peuvent \u00eatre oubli\u00e9es par les descendants des victimes. De leur c\u00f4t\u00e9, les ma\u00eetres et leurs descendants sont pr\u00eats \u00e0 oublier et proposent parfois des indemnit\u00e9s, de la \u00a0\u00bbrepentance\u00a0\u00bb sans indemnit\u00e9s, des canonni\u00e8res pour ceux qui sont encore r\u00e9tifs&#8230; mais tout cela ressemble \u00e0 des caut\u00e8res sur des jambes de bois. <strong>De plus, l&rsquo;oubli des crimes n&rsquo;est-il pas l&rsquo;un des privil\u00e8ges des assassins?!<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl faut aller plus loin, prendre la dimension des crimes commis, revenir sur le n\u00e9gationnisme partout \u00e0 l&rsquo;uvre parmi les peuples europ\u00e9ens, am\u00e9ricains, autraliens, etc, n\u00e9gationnisme entretenu par les \u00e9lites de ces peuples, malgr\u00e9 certaines r\u00e9sistances, certains mouvements de r\u00e9voltes. <strong>Il est temps de montrer qu&rsquo;il y a en permanence une sous-\u00e9valuation des massacres, famines, maladies import\u00e9es, cabales entretenues, li\u00e9s aux d\u00e9placements, projections des blancs dans les autres pays et territoires colonis\u00e9s. Je maintiens qu&rsquo;il y a dans l&rsquo;histoire coloniale occidentale, une dimension proprement terrifiante dont il faut essayer de comprendre les racines.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est dans le cadre de ces recherches que j&rsquo;ai choisi les guerres de l&rsquo;opium et le d\u00e9membrement de la Chine parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 en mati\u00e8re de massacres, de l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un trou noir en cosmologie. Tant que ces \u00e9v\u00e9nements effrayants ne seront pas pris en compte (ils ne le seront sans doute pas), le concept de nihilisme occidental, celui qui fut d\u00e9velopp\u00e9 par le philosophe Friedrich Nietzsche) gardera toute sa valeur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCes deux textes pr\u00e9sentent en deux \u00e9pisodes une sanglante \u00a0\u00bb\u00e9pop\u00e9e\u00a0\u00bb. Le premier \u00e9pisode s&rsquo;intitule \u00a0\u00bbLes guerres de l&rsquo;opium ou l&rsquo;\u00e9crasement de la Chine\u00a0\u00bb et le second, \u00a0\u00bbLa Chine en enfer: pillages et g\u00e9nocides blancs\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"common-article\">Les guerres de l&rsquo;opium ou l&rsquo;\u00e9crasement de la Chine <\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>par Michel Tibon-Cornillot, \u00e9crivain<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><h3>Le th\u00e8me central<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tDe 1842 \u00e0 1948, les \u00e9valuations des historiens-sinologues sont assez proches: elles oscillent entre cent vingt et cent cinquante millions de Chinois, victimes des occupation occidentales puis japonaises, sans oublier les seigneurs de la guerre entretenus par les occupants. Ces victimes ont \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9es par les famines, les guerres, les travaux forc\u00e9s, les r\u00e9pressions effrayantes des r\u00e9voltes Tai Ping , de la r\u00e9volte des boxers. Plus proches de nous, il faut citer les guerres civiles allum\u00e9es et attis\u00e9es par les \u00a0\u00bbhommes blancs\u00a0\u00bb et les japonais, entre <em>kuomintang<\/em> et communistes. De nombreuses recherches sont venues corroborer, voire amplifi\u00e9es ces estimations. A cet \u00e9gard, le travail de Mike Davis, <em>G\u00e9nocides tropicaux<\/em>, est l&rsquo;un des plus complets.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa plupart de nos contemporains, europ\u00e9ens ou nord-am\u00e9ricains ignore massivement l&rsquo;existence des guerres de l&rsquo;opium, c&rsquo;est-\u00e0-dire, l&rsquo;histoire de la d\u00e9molition de l&#8217;empire chinois par les Etats modernes occidentaux, l&rsquo;Angleterre, la France, la Russie puis l&rsquo;Allemagne et les Etats-Unis, et au cours des 19\u00e8me et 20\u00e8me si\u00e8cles, afin d&rsquo;y introduire librement les caisses d&rsquo;opium et les missionnaires et, enfin, le piller sans piti\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu d\u00e9but du 19 \u00e8me si\u00e8cle, l&#8217;empire chinois dirig\u00e9 par la dynastie mandchoue des Qing vient de conna\u00eetre un essor d\u00e9mographique et \u00e9conomique sans pr\u00e9c\u00e9dent ; c&rsquo;est aussi pendant cette m\u00eame p\u00e9riode qu&rsquo;apparaissent les premiers sympt\u00f4mes d&rsquo;une crise \u00e9conomique et sociale importante. Pour tenter de rendre compte de courants aussi divers, les historiens se sont r\u00e9f\u00e9r\u00e9s \u00e0 la mont\u00e9e en puissance de la corruption, aux exc\u00e8s de la centralisation mais surtout aux d\u00e9s\u00e9quilibres \u00e9conomiques engendr\u00e9s par la concurrence d\u00e9favorable entre l&rsquo;\u00e9conomie chinoise fond\u00e9e sur la monnaie d&rsquo;argent et l&rsquo;\u00e9conomie mondiale fond\u00e9e sur la monnaie-or et contr\u00f4l\u00e9e par les Occidentaux . La d\u00e9pr\u00e9ciation constante de l&rsquo;argent par rapport \u00e0 l&rsquo;or est en effet l&rsquo;un des grands ph\u00e9nom\u00e8nes dominant l&rsquo;histoire de l&rsquo;\u00e9conomie de l&rsquo;Asie orientale au 18 \u00e8me et 19 \u00e8me si\u00e8cles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVers 1815, la fin des guerres napol\u00e9oniennes, on assiste en Extr\u00eame-Orient \u00e0 un renouveau consid\u00e9rable des activit\u00e9s commerciales europ\u00e9ennes domin\u00e9es par l&rsquo;Angleterre, (Singapour est fond\u00e9e en 1819). L&rsquo;un des enjeux de ces \u00e9changes est pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;opium que l&rsquo;Angleterre faisait produire et vendait depuis plusieurs d\u00e9cennies. Dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 18\u00e8me si\u00e8cle, les autorit\u00e9s coloniales de la Compagnie des Indes orientales (East India Company) avaient introduit la monoculture du pavot au Bengale provoquant ainsi la ruine de millions d&rsquo;agriculteurs bengalis. En 1792, le gouverneur du Bengale, Warren Hasting, voyait dans l&rsquo;opium \u00abun produit de luxe et de corruption qui ne devait \u00eatre autoris\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exportation hors des fronti\u00e8res anglaises\u00bb; il en avait obtenu le monopole d&rsquo;exploitation pour la Compagnie des Indes orientales d\u00e9pendant directement de la Couronne d&rsquo;Angleterre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour les responsables anglais, il s&rsquo;agissait alors de sortir des rapports artisanaux qu&rsquo;ils entretenaient avec la Chine en ce qui concerne l&rsquo;opium et pour cela, il leur fallait briser les r\u00e9gulations mises en place par l&rsquo;administration chinoise imp\u00e9riale. D\u00e8s 1729, l&#8217;empereur Yong-Zheng avait en effet promulgu\u00e9 un \u00e9dit interdisant l&rsquo;importation de la drogue et de 1729 \u00e0 1836, l&rsquo;administration imp\u00e9riale avait \u00e9mis pr\u00e8s de quarante d\u00e9crets contre l&rsquo;opium. Seul Canton restait ouvert aux commer\u00e7ants \u00e9trangers, \u00abet encore ceux-ci devaient-ils passer par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 commerciale chinoise, le Co-hong, qui fixait \u00e0 son gr\u00e9 les prix et les contingents\u00bb .<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDepuis l&rsquo;interdiction imp\u00e9riale chinoise de 1729, la contrebande de l&rsquo;opium organis\u00e9e par les compagnies marchandes anglaises s&rsquo;\u00e9tait accrue pendant tout le 18\u00e8me si\u00e8cle, passant de 200 caisses d&rsquo;opium (16 tonnes) d\u00e9barqu\u00e9es en 1729 \u00e0 4 000 (320 tonnes) en 1792 puis 6 000 (480 tonnes) en 1817. \u00abA partir de 1821, c&rsquo;est l&rsquo;invasion brutale&#8230; Par des voies diverses, en 1837, pr\u00e8s de 40 000 caisses (3 200 tonnes) arrivent en Chine\u00bb . Pour le pouvoir imp\u00e9rial chinois, la situation cr\u00e9\u00e9e par cet afflux massif d&rsquo;opium est un d\u00e9fi et une provocation des Occidentaux. Apr\u00e8s des d\u00e9bats au plus haut niveau entre les prohibitionnistes et les r\u00e9alistes, en pr\u00e9sence de l&#8217;empereur, un commissaire est nomm\u00e9, Lin Tse-Hou, qui \u00e9crivit \u00e0 la reine Victoria pour lui demander fermement de faire cesser le trafic d&rsquo;opium en train de prendre des proportions consid\u00e9rables. \u00abLa tr\u00e8s pure et tr\u00e8s chr\u00e9tienne reine Victoria\u00bb fait savoir qu&rsquo;on ne peut abandonner une source de revenus aussi importante \u00bb. Des discussions \u00e9thiques qui se veulent s\u00e9rieuses ont lieu dans les cercles chr\u00e9tiens anglais, discussions qui ne donneront rien dans la mesure o\u00f9 ces m\u00eames \u00e9lites participaient activement, depuis des d\u00e9cennies, \u00e0 la violence industrielle quotidienne dans leur propre pays et avaient contribu\u00e9 \u00e0 faire de la surconsommation d&rsquo;alcool dans leur propre pays un probl\u00e8me majeur. La situation se d\u00e9grade rapidement  : le 26 f\u00e9vrier 1839, Lin Tse-Hou ordonne de faire pendre un trafiquant chinois devant les repr\u00e9sentations cantonaises des commer\u00e7ants britanniques. Malgr\u00e9 l&rsquo;hostilit\u00e9 d&rsquo;une partie corrompue des \u00e9lites chinoises, Lin organise la lutte dans la ville et la province de Canton. Apr\u00e8s de multiples pressions, le gouverneur Elliot, repr\u00e9sentant de la couronne anglaise en Chine, demande aux trafiquants chr\u00e9tiens de remettre 20 290 caisses d&rsquo;opium aux autorit\u00e9s chinoises. Elles sont ouvertes puis avec l&rsquo;aide de la population, l&rsquo;opium est r\u00e9duit en p\u00e2te, d\u00e9lay\u00e9 dans de grandes cuves, sur les plages, et jet\u00e9 \u00e0 la mer le 7 juin 1839.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Dans ce contexte de lutte contre la contrebande, les Anglais durent quitter non seulement Canton mais aussi Macao. Beaucoup d&rsquo;entre eux se r\u00e9fugi\u00e8rent dans des bateaux au large de Hong Kong. Ils re\u00e7urent des renforts navals et le trafic put reprendre sur Namoa, Nei-Chu sous la protection de l&rsquo;artillerie des fr\u00e9gates Volage et Hyacinthe. Le 4 septembre 1839 eut lieu la premi\u00e8re bataille navale de la guerre de l&rsquo;opium dans la rade de Hong Kong. Les navires chinois furent compl\u00e8tement d\u00e9bord\u00e9s par la sup\u00e9riorit\u00e9 technique de la marine anglaise. Un autre affrontement, celui de Chuenpi, montra la faiblesse des jonques de guerre chinoise et la sanglante d\u00e9termination des protestants anglais pour que soient victorieux les principes du lib\u00e9ralisme fond\u00e9 sur le trafic de l&rsquo;opium.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPendant l&rsquo;ann\u00e9e 1839, les positions respectives des Anglais et des Chinois s&rsquo;\u00e9taient fort \u00e9loign\u00e9es. Sous la pression des trafiquants et particuli\u00e8rement du d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre commer\u00e7ant m\u00e9thodiste \u00e9cossais, William Jardine , l&rsquo;ann\u00e9e suivante fut celle de la guerre. Un grand d\u00e9bat fut pr\u00e9vu aux Communes pour le mois d&rsquo;avril 1840 \u00e0 propos de la politique de l&rsquo;opium et des demandes de d\u00e9dommagement r\u00e9clam\u00e9es par les contrebandiers anglais qui avaient d\u00fb livrer leurs marchandises toxiques sur la demande d&rsquo;Elliot. Ce dernier point \u00e9tait particuli\u00e8rement probl\u00e9matique car la valeur des 20 000 caisses correspondait \u00e0 deux millions de livres sterling : la difficult\u00e9 politique tenait au fait qu&rsquo;aucune majorit\u00e9 ne pouvait se former autour d&rsquo;un projet demandant aux contribuables d&rsquo;indemniser des contrebandiers de l&rsquo;opium. William Jardine fut re\u00e7u plusieurs fois par le premier ministre Palmerston dont une derni\u00e8re entrevue officielle, le 6 f\u00e9vrier 1840.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJardine \u00e9tait soutenu par le lobby des manufacturiers et des industriels du textile de Manchester qui avaient envoy\u00e9 des p\u00e9titions \u00e0 Palmerston afin de demander des indemnit\u00e9s d&rsquo;un montant de cinq cent mille livres sterling. Avec des appuis si \u00abhonn\u00eates\u00bb, les marchands d&rsquo;opium pouvaient s&rsquo;avancer masqu\u00e9s et quinze jours apr\u00e8s l&rsquo;entrevue du 6 f\u00e9vrier, Palmerston envoyait une lettre au gouvernement de l&rsquo;Inde \u00abafin de pr\u00e9parer l&rsquo;escadre du corps exp\u00e9ditionnaire : seize navires de guerre forts de cinq cents quarante canons, quatre steamers arm\u00e9s, et vingt huit transports pour l&rsquo;envoi de quatre mille soldats. Les objectifs sont d\u00e9finis : obtenir l&rsquo;indemnit\u00e9 pour l&rsquo;opium confisqu\u00e9, pour le r\u00e8glement de certaines dettes des marchands du Co-Hong et pour celui des frais de l&rsquo;exp\u00e9dition. Palmerston entend aussi faire ouvrir les ports de la c\u00f4te, Canton, Amoy, Fuzhou, Ningpo, Shanghai au commerce britannique lib\u00e9r\u00e9 du syst\u00e8me du Co-hong. La strat\u00e9gie est ainsi trac\u00e9e : faire le blocus de Canton, contr\u00f4ler les embouchures du Yang-Ts\u00ea et du fleuve Jaune de mani\u00e8re \u00e0 paralyser le commerce ext\u00e9rieur chinois, d\u00e9barquer des troupes \u00e0 Pei-Ho, aux portes de la capitale\u00bb (1).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tApr\u00e8s un d\u00e9bat houleux, le parlement vota en avril 1840 les cr\u00e9dits n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;intervention contre la  Chine (une motion de censure fut repouss\u00e9e par 9 voix seulement). Malgr\u00e9 tous les atermoiements et les doubles discours, Palmerston et ses amis chr\u00e9tiens savaient parfaitement que la guerre aurait lieu et qu&rsquo;elle serait faite pour prot\u00e9ger les int\u00e9r\u00eats des trafiquants d&rsquo;opium : ils s&rsquo;y \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9s depuis un an.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa pr\u00e9paration de cette guerre fut suivie attentivement par les \u00ab\u00e9lites\u00bb politiques et intellectuelles europ\u00e9ennes ; ils leur fallaient prendre position \u00e0 propos de ce m\u00e9lange explosif du clivage puritain et du cynisme vulgaire qui amenait le plus grand Etat moderne \u00e0 se pr\u00e9senter officiellement en tant que producteur et pourvoyeur de drogues. Au niveau \u00e9conomique, l&rsquo;enjeu \u00e9tait au moins double. D&rsquo;une part, les lib\u00e9raux anglais, partisans du libre-\u00e9change, luttaient de toutes leurs forces contre l&rsquo;isolationnisme et conjuraient l&#8217;empire chinois d&rsquo;entrer dans le concert des circuits marchands mondiaux. Il s&rsquo;agissait des fondements du lib\u00e9ralisme. Seulement voil\u00e0, son enjeu, la libert\u00e9 de vendre et d&rsquo;acheter l&rsquo;opium, soul\u00e8ve des questions morales pour le moins \u00e9pineuses\u00a0\u00bb (2). D&rsquo;autre part, il ne faut pas oublier la place que tenait la drogue dans  l&rsquo;\u00e9conomie anglaise. On se doute que cette part n&rsquo;\u00e9tait pas marginale pour qu&rsquo;un pays et ses \u00e9lites acceptent d&rsquo;appara\u00eetre sans voile pour ce qu&rsquo;ils \u00e9taient, c&rsquo;est-\u00e0-dire, de vulgaires dealers. On retrouve en effet tous les ingr\u00e9dients qui caract\u00e9risent le cocktail form\u00e9 par la prohibition des drogues : elle entra\u00eene imm\u00e9diatement la mont\u00e9e des prix des produits interdits et la mise en place concomitante d&rsquo;une cha\u00eene de production et de distribution ill\u00e9gale fond\u00e9e sur la recherche de b\u00e9n\u00e9fices consid\u00e9rables. C&rsquo;est tr\u00e8s exactement ce qui se passe pour le trafic de l&rsquo;opium : les commer\u00e7ants anglais estimaient que le troc de l&rsquo;opium \u00e9tait plus avantageux que le paiement comptant du th\u00e9 et des soieries chinoises. \u00abD\u00e8s lors s&rsquo;instaure un fructueux commerce illicite en triangle : l&rsquo;opium part des Indes ; il est import\u00e9 en Chine ; les b\u00e9n\u00e9fices de l&rsquo;\u00e9change reviennent \u00e0 l&rsquo;Angleterre. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;interdit et au march\u00e9 noir, les prix grimpent sans cesse, tout comme les b\u00e9n\u00e9fices retir\u00e9s des ventes\u00bb (3).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes masses financi\u00e8res mises en jeu sont tr\u00e8s importantes, \u00e0 la fois pour le financement de l&rsquo;administration de l&rsquo;Inde anglaise, ce que les dirigeants de l&rsquo;East India Company rappellent \u00e0 Palmerston en novembre 1839 dans un m\u00e9moire qui se termine par le passage suivant: \u00ab[&#8230;] quand nous observons que  les comit\u00e9s de la Chambre des Lords et de la Chambre des communes ont enqu\u00eat\u00e9 avec minutie au sujet de la culture de l&rsquo;opium, le montant que celle-ci fournit aux revenus de l&rsquo;Inde, et avec une connaissance de la place de sa destination ultime, nous sommes arriv\u00e9s sans h\u00e9siter \u00e0 la conclusion qu&rsquo;il n&rsquo;appara\u00eet pas opportun d&rsquo;abandonner une source de revenu si importante\u00bb (4) Quelques chiffres sont particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9lateurs : en 1839, les revenus commerciaux de l&rsquo;opium repr\u00e9sentent 34% de ceux que la Couronne tire des Indes britanniques. \u00abEn 1875, ce chiffre monte jusqu&rsquo;\u00e0 41%, et ces sommes, par un m\u00e9canisme financier complexe, concourent \u00e0 l&rsquo;\u00e9quilibre du budget anglais. L&rsquo;Inde m\u00e9rite son titre de joyau du diad\u00e8me imp\u00e9rial\u00bb. (5)<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<strong>Notes de la 1\u00e8re partie<\/strong> <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t1). P. Butel, L&rsquo;opium, Histoire d&rsquo;une fascination, Paris, Perrin, 1995, p. 114.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t2). C. Bachmann  et A. Coppel, Le dragon domestique, op. cit., p. 55.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t3). D. E. owen, British Opium Policy in India and China, New Haven, Conn. Yale University Press, 1934, r\u00e9\u00e9d. Archon books, Londres, 1968, Ibid..<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t4). D. E. owen, British Opium Policy in India and China, New Haven, Conn. Yale University Press, 1934 ; r\u00e9\u00e9d. Archon books, Londres, 1968.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t5). C. Bachmann  et A. Coppel, Le dragon domestique, op.cit., p. 55. Pour obtenir plus de d\u00e9tail, on lira l&rsquo;ouvrage de A. Mc Coy, The Politics of Heroin in Southeast Asia, New York, Harpers and Row Publishers Inc., 1972 ; trad. fran\u00e7., La politique de l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne en Asie du Sud-Est, Paris, Flammarion, 1980.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00e9nocides coloniaux : la face cach\u00e9e du n\u00e9gationnisme occidental par Michel Tibon-Cornillot, \u00e9crivain L&rsquo;\u00e9tendue des d\u00e9sastres li\u00e9s aux guerres de l&rsquo;opium, et plus g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e0 la destruction des institutions imp\u00e9riales chinoises est massivement ignor\u00e9e par la plupart des chercheurs et des hommes politiques fran\u00e7ais. Ces pillages, famines, r\u00e9pressions, dur\u00e8rent un si\u00e8cle, de 1840, la d\u00e9faite&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[3977,7724,7593],"class_list":["post-70112","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-notes-de-lectures","tag-chine","tag-opiulm","tag-tibon-cornillot"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/70112","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=70112"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/70112\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=70112"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=70112"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=70112"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}