{"id":70338,"date":"2008-11-11T17:49:19","date_gmt":"2008-11-11T17:49:19","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2008\/11\/11\/notre-11-novembre\/"},"modified":"2008-11-11T17:49:19","modified_gmt":"2008-11-11T17:49:19","slug":"notre-11-novembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2008\/11\/11\/notre-11-novembre\/","title":{"rendered":"Notre 11 novembre"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Notre 11 novembre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>11 novembre 2008 &mdash; Nous n&rsquo;avons ni l&rsquo;habitude, ni le go&ucirc;t des comm\u00e9morations. Cette fois, la chose est diff\u00e9rente, pour le 90\u00e8me anniversaire de la Grande Guerre. Il y a deux raisons \u00e0 cela.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La premi\u00e8re, nos lecteurs en ont d\u00e9j\u00e0 lu l\u00e0-dessus,&ndash; certains ont eu m\u00eame l&rsquo;aimable sagesse, dont nous les remercions, de passer une commande de son objet. Il s&rsquo;agit du <a href=\"http:\/\/www.editions-mols.eu\/publication.php?id_pub=95\">livre d&rsquo;histoire et album de photos<\/a> \u00e0 la fois, <a href=\"https:\/\/www.amazon.fr\/dp\/B07BCK7DCN\/ref=sr_1_2?s=books&#038;ie=UTF8&#038;qid=1520715106&#038;sr=1-2&#038;keywords=Les+\u00c2mes+de+Verdun\"><em>Les &Acirc;mes de Verdun<\/em><\/a>. Nous vous en avons parl\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Voyez nos textes \u00e0 ce propos, directs ou indirects, \u00e0 propos de Verdun en g\u00e9n\u00e9ral et \u00e0 propos de Verdun et des <em>\u00e2mes de Verdun<\/em> en particulier; textes des <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-retour_a_verdun_24_11_2006.html\">24 novembre 2006<\/a>, <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-la_globalisation_un_siecle_plus_tot_09_05_2008.html\">9 mai 2008<\/a> (sur Verdun seul ou la sur la Grande Guerre); des <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-verdun_ou_la_repetition_generale_22_09_2008.html\">22 septembre 2008<\/a> et <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-la_grande_guerre_et_sa_memoire_insatisfaite_pour_comprendre_notre_epoque_01_11_2008.html\">1er novembre 2008<\/a> (sur Verdun et <em>Les \u00e2mes de Verdun<\/em>).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Il existe d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 un <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.edde.eu\/publication-les_ames_de_verdun.html\">accueil<\/a> sur le site <em>edde.eu<\/em> et, surtout, un <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.lesamesdeverdun.com\/\">site d&rsquo;accueil<\/a> sp\u00e9cifique pour ceux qui veulent conna&icirc;tre les caract\u00e9ristiques de l&rsquo;ouvrage et, nous l&rsquo;esp\u00e9rons, en faire commande.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet ouvrage a \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9 et fabriqu\u00e9 dans une fi\u00e8vre sympathique qui n&rsquo;excluait pas un certain d\u00e9sordre, par un groupe d&rsquo;amis qui, en plus de l&rsquo;\u00eatre en v\u00e9rit\u00e9, se sont r\u00e9v\u00e9l\u00e9s des amis de circonstance, &ndash; d&rsquo;une circonstance que nous esp\u00e9rons marquante et quasiment historique. Ces conditions ont engendr\u00e9 quelques contretemps, avec un certain retard comme p\u00e9nalit\u00e9 assez classique, dans ce cas comme une marque de la fi\u00e8vre de l&rsquo;entreprise et en aucun cas de sa faiblesse. Le livre commencera donc \u00e0 \u00eatre exp\u00e9di\u00e9 \u00e0 ceux qui l&rsquo;ont command\u00e9 le 17 novembre, d\u00e8s sa sortie de l&rsquo;imprimerie. Nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 vu dans sa r\u00e9alisation achev\u00e9e, &ndash; c&rsquo;est, du point de vue de l&rsquo;esth\u00e9tique des livres, un superbe objet que vous aimerez conserver en bonne place, vous les \u00e9rudits comme l&rsquo;\u00e9poque n&rsquo;en fait plus et qui, pourtant, continuez opini\u00e2trement \u00e0 l&rsquo;\u00eatre, en d\u00e9pit de cette \u00e9poque.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;on sait que cet ouvrage, en plus d&rsquo;\u00eatre de circonstance, entend marquer une circonstance historique essentielle en lui donnant toute sa puissante actualit\u00e9. (Bien s&ucirc;r, dans ce cas, \u00ab\u00a0Verdun c&rsquo;est bien plus que Verdun\u00a0\u00bb; notre Verdun c&rsquo;est la Grande Guerre et, en v\u00e9rit\u00e9, la Grande Guerre dans la dimension que nous lui donnons ici, qui d\u00e9passe tr\u00e8s largement cette guerre.) Le 90\u00e8me anniversaire de la Grande Guerre appara&icirc;t alors comme un \u00e9v\u00e9nement riche d&rsquo;une opportunit\u00e9 historique poursuivie jusqu&rsquo;\u00e0 nous, en plus d&rsquo;\u00eatre la comm\u00e9moration qu&rsquo;on sait. C&rsquo;est toute la th\u00e8se du livre et c&rsquo;est aborder la deuxi\u00e8me raison, le second argument de cet article. Nous estimons en effet que la Grande Guerre est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement fondateur de la crise dont nous subissons aujourd&rsquo;hui les soubresauts gigantesques. Au contraire de l&rsquo;\u00e9cole de pens\u00e9e, puisque \u00e9cole et puisque pens\u00e9e il y a, de l&rsquo;historiographie moderne ou postmoderne, histoire r\u00e9duite aux abats dont la qu\u00eate z\u00e9l\u00e9e et constante a \u00e9t\u00e9 de chercher \u00e0 r\u00e9duire l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement \u00e0 un monstrueux artefact sociologique ou nationaliste et \u00e0 le priver de tout sens \u00e9videmment, au contraire de cette entreprise r\u00e9ductrice nous estimons que la Grande Guerre est un \u00e9v\u00e9nement fondamental dont le sens foudroyant \u00e9claire toute la crise de la modernit\u00e9. La Grande Guerre n&rsquo;est pas tant essentielle pour avoir provoqu\u00e9 le d\u00e9sordre du XX\u00e8me si\u00e8cle que pour avoir r\u00e9v\u00e9l\u00e9 avec une brutalit\u00e9 inou\u00efe la crise de la modernit\u00e9 qui s&rsquo;organisait et montait vers son paroxysme depuis la Renaissance, le XVIII\u00e8me si\u00e8cle, la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la \u00ab\u00a0r\u00e9volution tranquille\u00a0\u00bb de la machine et du choix de la thermodynamique comme source d&rsquo;\u00e9nergie pour la civilisation industrielle. A cette lumi\u00e8re et par-dessus le XX\u00e8me si\u00e8cle qui fut surtout \u00e0 partir de son deuxi\u00e8me tiers la tentative de dissimulation de la crise de la modernit\u00e9 derri\u00e8re le masque sanglant des id\u00e9ologies, le lien entre elle et nous est droit, clair et sans le moindre pli, bien plus qu&rsquo;entre tout autre \u00e9v\u00e9nement du XX\u00e8me si\u00e8cle et nous-m\u00eames. Nous parlons ici de l&rsquo;esprit, nullement des all\u00e9geances id\u00e9ologiques et du rangement du conformisme qui caract\u00e9risent nos \u00e9lites attach\u00e9es aux vestiges du XX\u00e8me si\u00e8cle, particuli\u00e8rement celles qui \u00e9crivent la Grande Guerre avec leur technique d&rsquo;historien des abats.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend alors que ce nous fut un grand bonheur, et un honneur tout ensemble, de retrouver un texte oubli\u00e9 de notre ami Guglielmo Ferrero, ce philosophe de l&rsquo;histoire, cet Italien \u00e0 l&rsquo;esprit v\u00e9ritablement europ\u00e9en dont nous avons <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-ferrero_nous_et_la_politique_de_la_peur_19_12_2007.html?admin=1\">d\u00e9j\u00e0<\/a> beaucoup <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-le_choc_profond_des_armes_et_l_aventure_c_est_l_aventure_rubriques_analyse_volume_23_n05_et_06_10_et_25_novembre_2007_19_12_2007.html?admin=1\">parl\u00e9<\/a>. La d\u00e9couverte de ce texte de Ferrero est tr\u00e8s r\u00e9cente, presque comm\u00e9morative, &ndash; l&rsquo;affaire d&rsquo;une semaine avant ce 11 novembre. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un ouvrage publi\u00e9 en juin 1917, au c&oelig;ur de la Grande Guerre, <em>Le g\u00e9nie latin et le monde moderne<\/em> (\u00e9ditions Bernard Grasset); un recueil de conf\u00e9rences de Ferrero sur ce th\u00e8me, reprises depuis une premi\u00e8re conf\u00e9rence de 1909, mais dont les premi\u00e8res 45 pages semblent \u00eatre effectivement \u00e9crites durant la fin de l&rsquo;hiver 1916-1917, apr\u00e8s Verdun. Cette ouverture du livre explique, comme une \u00e9vidence dont les racines embrassent les fondements m\u00eame de notre civilisation et de sa crise moderniste, les causes de la Grande Guerre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A la lecture de ces quelques pages, on reste bien attrist\u00e9 par la comparaison, impossible \u00e0 \u00e9carter, avec les actuels babillages pr\u00e9tentieux, de la r\u00e9gression que l&rsquo;id\u00e9ologie et le conformisme ont fait subir \u00e0 notre vision soi disant historique de la Grande Guerre, attrist\u00e9 de cet abaissement de l&rsquo;esprit auquel nous nous contraignons. Ferrero fait de la Grande Guerre, en quelques mots, un affrontement entre &laquo;<em>l&rsquo;id\u00e9al de perfection<\/em>&raquo; (le \u00ab\u00a0g\u00e9nie latin\u00a0\u00bb) et &laquo;<em>l&rsquo;id\u00e9al de puissance<\/em>&raquo; (la modernit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9e dans ce cas par le \u00ab\u00a0g\u00e9nie germaniste\u00a0\u00bb, tr\u00e8s vite remplac\u00e9 par le \u00ab\u00a0g\u00e9nie am\u00e9ricaniste\u00a0\u00bb lorsque le premier aura \u00e9t\u00e9 abattu en phases successives, par pur esprit de concurrence dans le chef du second lorsqu&rsquo;il s&rsquo;imposa dans la course). Parall\u00e8lement, il situe exactement les responsabilit\u00e9s de la tuerie et nous \u00e9vite de pleurer sur la fatalit\u00e9 et le soi disant caract\u00e8re incompr\u00e9hensible de la tuerie, &ndash; car il y eut responsabilit\u00e9, au contraire de ce que nous enseigne <em>a posteriori<\/em> l&rsquo;esprit \u00e9galisateur et niveleur de nos \u00ab\u00a0Europ\u00e9ens\u00a0\u00bb postmodernes, et l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement horrible de la Grande Guerre est alors parfaitement compr\u00e9hensible.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette interpr\u00e9tation, qui rejoint parfaitement celle que nous privil\u00e9gions, nous invite effectivement \u00e0 consid\u00e9rer le XX\u00e8me si\u00e8cle comme le champ de bataille de la crise de la modernit\u00e9, le pangermanisme apparu au tournant du si\u00e8cle et continu\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la folie hitl\u00e9rienne, \u00e9tant bient\u00f4t succ\u00e9d\u00e9 par le panam\u00e9ricanisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(&hellip;Non pas le \u00ab\u00a0pan-am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb version <em>light<\/em>, limit\u00e9 aux deux Am\u00e9riques gr\u00e2ce \u00e0 un habile montage, mais bien comme \u00ab\u00a0pan-expansionnisme\u00a0\u00bb global, \u00e0 l&rsquo;image du pangermanisme, ces mots form\u00e9s \u00e0 partir du pr\u00e9fixe \u00ab\u00a0pan\u00a0\u00bb [du grec <em>pantos<\/em>: \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb]; le mot \u00ab\u00a0pan-expansionnisme\u00a0\u00bb est fort peu employ\u00e9, sinon pas du tout, s&rsquo;il est m\u00eame autoris\u00e9, &ndash; sinon <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-semaine_du_2_au_8_septembre_2002_01_10_2002.html?admin=1\">parfois<\/a>, par nous-m\u00eames, &ndash; alors qu&rsquo;il m\u00e9riterait de l&rsquo;\u00eatre; il apporte une globalit\u00e9 fondamentale au mot \u00ab\u00a0expansionnisme\u00a0\u00bb en faisant de l&rsquo;objet qui le pratique autant un prisonnier du besoin d&rsquo;expansion qu&rsquo;un machiniste imp\u00e9rial de cette expansion; il y a, dans la pangermanisme comme dans le panam\u00e9ricanisme, selon des cas diff\u00e9rents sur certains aspects mais proches sur l&rsquo;essentiel, un <strong>besoin<\/strong> vital d&rsquo;expansion m\u00eame si cette expansion prend des formes diff\u00e9rentes, l&rsquo;id\u00e9e n\u00e9e d&rsquo;un constat d&rsquo;une psychologie bien sp\u00e9cifique qu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;une certaine situation on ne peut continuer \u00e0 exister que si l&rsquo;on poursuit l&rsquo;expansion hors de ses fronti\u00e8res, et dont le terme ne peut \u00eatre que global, et son objet sera universel, militaire, politique, social, \u00e9conomique, culturel, &ndash; sinon m\u00e9taphysique au bout du compte&hellip; C&rsquo;est une question de vie ou de mort de la chose.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voici les 24 premi\u00e8res pages de cette premi\u00e8re partie de ce livre, <em>Le g\u00e9nie latin et le monde moderne<\/em>, de Ferrero, sous le titre de: <em>G\u00e9nie latin et germanisme<\/em>. Loin des images d&rsquo;Epinal des explications d&rsquo;un bloc avec la r\u00e9f\u00e9rence confortablement perverse parce que volontairement pervertie du nationalisme, on y trouve, comme matrice de la crise de civilisation qui s&rsquo;\u00e9bauche, l&rsquo;explication structurelle de la mont\u00e9e vers la Grande Guerre; c&rsquo;est l&rsquo;affirmation de la puissance d\u00e9structurante de l&rsquo;Allemagne, alors v\u00e9hicule de la modernit\u00e9, de sa puissance industrielle, de sa r\u00e9volution culturelle, bient\u00f4t de son ivresse&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dde.org<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>__________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:2em;\">G\u00e9nie latin et germanisme<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Presque toute la civilisation d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique, dans ses \u00e9l\u00e9ments essentiels, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e, sur les bords de la M\u00e9diterran\u00e9e, par les Grecs, les Latins et les Juifs dans le monde ancien, par les peuples qu&rsquo;on appelle latins, au moyen \u00e2ge et dans l&rsquo;\u00e9poque moderne. La religion, les institutions et les doctrines politiques, l&rsquo;organisation des arm\u00e9es, le droit, l&rsquo;art, la litt\u00e9rature, la philosophie, qui forment aujourd&rsquo;hui les bases de la civilisation europ\u00e9o-am\u00e9ricaine, sont, dans leur ensemble, l&rsquo;&oelig;uvre de ces peuples qu&rsquo;on peut, par leur situation g\u00e9ographique, appeler m\u00e9diterran\u00e9ens. Beaucoup moins nombreuses, bien que plus r\u00e9centes, sont les contributions des peuples qui n&rsquo;ont pas eu le privil\u00e8ge de pouvoir se baigner dans les eaux sacr\u00e9es de cette mer historique. Leur \u00e9num\u00e9ration n&rsquo;est pas longue. C&rsquo;est une partie de la R\u00e9forme, le luth\u00e9rianisme, si diff\u00e9rent du calvinisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la R\u00e9forme con\u00e7ue en pays latin ; c&rsquo;est la grande industrie, qui se sert de la force motrice de la vapeur et des machines de fer, cr\u00e9\u00e9e par l&rsquo;Angleterre ; c&rsquo;est le parlementarisme , qui est aussi une cr\u00e9ation anglaise ; c&rsquo;est la philosophie anglaise et allemande du XVIIIe et du XIXe si\u00e8cle ; et en litt\u00e9rature, le romantisme. A ceci, il faut ajouter au compte des peuples germaniques et anglo-saxons des contributions litt\u00e9raires, artistiques, juridiques de diff\u00e9rente valeur, dans les directions trac\u00e9es par le g\u00e9nie gr\u00e9co-latin, et la cr\u00e9ation de la science moderne \u00e0 laquelle les Anglais et les Allemands ont travaill\u00e9 avec les Fran\u00e7ais et les Italiens. La science moderne a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par un effort commun des peuples de l&rsquo;Europe, et il serait difficile de comparer le m\u00e9rite de chaque nation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cr\u00e9ation et application sont deux choses distinctes. Les peuples m\u00e9diterran\u00e9ens ont cr\u00e9\u00e9, dans leur longue histoire un nombre plus grand de principes de civilisation que les peuples germaniques ou anglo-saxons ; cela n&#8217;emp\u00eache point que plusieurs de ces principes ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s, appliqu\u00e9s, perfectionn\u00e9s et m\u00eame employ\u00e9s comme des armes contre les peuples qui les avaient cr\u00e9\u00e9s par les autres groupes. Mais cette r\u00e9serve faite, on peut affirmer que la civilisation moderne est dans son ensemble l&rsquo;&oelig;uvre des peuples m\u00e9diterran\u00e9ens, beaucoup plus que des peuples extra-m\u00e9diterran\u00e9ens ; qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en partie par les Grecs et les Orientaux hell\u00e9nis\u00e9s du monde antique, en partie par l&rsquo;esprit s\u00e9mitique, en partie par les Romains d&rsquo;abord et ensuite par les peuples qu&rsquo;on appelle latins, parce qu&rsquo;ils parlent des langues d\u00e9riv\u00e9es du latin : Italiens, Fran\u00e7ais, Espagnols, Portugais. Pour ne parler que de l&rsquo;Europe moderne, ce sont les peuples latins qui ont fait, au XVe et au XVIe si\u00e8cle, la plus grande partie de ce travail d&rsquo;exploration g\u00e9ographique qui devait livrer \u00e0 la race blanche la plan\u00e8te tout enti\u00e8re ; c&rsquo;est \u00e0 eux surtout qu&rsquo;on doit la Renaissance, ce grand mouvement intellectuel d&rsquo;o&ugrave; est sortie l&rsquo;\u00e9poque moderne. C&rsquo;est aussi parmi ces peuples qu&rsquo;il faut chercher ceux qui ont pris l&rsquo;initiative de r\u00e9organiser, en Europe, de grands Etats et de puissantes arm\u00e9es apr\u00e8s le morcellement politique et le cosmopolitisme d\u00e9sarm\u00e9 du moyen \u00e2ge. La R\u00e9volution de 1848 est encore un mouvement \u00e0 la fois intellectuel, politique et social auquel le monde latin donne l&rsquo;impulsion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il suffirait de cette courte \u00e9num\u00e9ration pour conclure que ces peuples ne devraient \u00eatre jug\u00e9s inf\u00e9rieurs \u00e0 aucun autre groupe de l&rsquo;Europe par leur importance. Il n&rsquo;en est rien. Depuis un demi-si\u00e8cle la d\u00e9cadence des peuples latins est un th\u00e8me pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des m\u00e9ditations des savants ou de ceux qui croient l&rsquo;\u00eatre. On en parle sous mille formes diff\u00e9rentes. L&rsquo;Espagne et le Portugal se tiennent tellement \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart que leur existence serait presque ignor\u00e9e si leurs anciennes colonies d&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;\u00e9taient pas devenues une partie si importante du syst\u00e8me \u00e9conomique contemporain. L&rsquo;Italie, en se m\u00ealant depuis 1859 \u00e0 la politique de l&rsquo;Europe, a attir\u00e9 l&rsquo;attention du monde sur elle plus que la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique, mais l&rsquo;attention qu&rsquo;on pr\u00eate \u00e0 ses efforts actuels est bien petite en comparaison de l&rsquo;admiration qu&rsquo;on a pour son pass\u00e9. L&rsquo;Italie contemporaine dispara&icirc;t encore presque enti\u00e8rement aux yeux du monde, dans son immense histoire. Quant \u00e0 la France, surtout dans les dix ans qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre, l&rsquo;opinion qu&rsquo;elle \u00e9tait un pays en d\u00e9cadence, \u00e0 bout de forces, destin\u00e9 \u00e0 une mort prochaine, devenait g\u00e9n\u00e9rale. Au moment o&ugrave; la guerre a \u00e9clat\u00e9, le monde \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 convaincu ou bien pr\u00e8s de se convaincre que le groupe des peuples qu&rsquo;on appelle en Europe latins, apr\u00e8s avoir fait tant de choses jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle s&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 rapidement distancer par d&rsquo;autres groupes plus \u00e9nergiques. On avait donc le droit de le consid\u00e9rer comme arri\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette persuasion avait fini par p\u00e9n\u00e9trer m\u00eame dans l&rsquo;esprit des peuples latins. Sous des formes et dans des proportions diff\u00e9rentes, ces peuples ont, pendant les derniers trente ans, oscill\u00e9 entre des exaltations et des d\u00e9pressions continuelles. Tant\u00f4t ils se sont proclam\u00e9s les premiers peuples du monde ; tant\u00f4t ils se sont abandonn\u00e9s au plus sombre pessimisme sur leur avenir. Il est d&rsquo;ailleurs indiscutable que, depuis 1789, le groupe des peuples latins a \u00e9t\u00e9, parmi les groupes europ\u00e9ens, le plus agit\u00e9 au point de vue politique. Les crises politiques qui les ont troubl\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus nombreuses et graves que celles qui ont troubl\u00e9 le monde anglo-saxon et le monde germanique. Ces crises ont beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 donner au monde et aux peuples latins eux-m\u00eames une impression de faiblesse int\u00e9rieure. Et \u00e0 mesure que la conscience de cette faiblesse s&rsquo;aggravait chez ces peuples, deux peuples b\u00e9n\u00e9ficiaient de leur d\u00e9cadence, vraie ou pr\u00e9tendue, en grandissant dans l&rsquo;admiration du monde. L&rsquo;Angleterre d&rsquo;abord, l&rsquo;Allemagne ensuite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Angleterre avait \u00e9t\u00e9 en Europe, entre 1870 et 1900, le mod\u00e8le le plus admir\u00e9, dans l&rsquo;industrie, dans le commerce, dans la finance, dans la politique, dans la diplomatie, dans la vie sociale. L&rsquo;Allemagne n&rsquo;\u00e9tait jusqu&rsquo;alors le mod\u00e8le que pour l&rsquo;arm\u00e9e, la science et certaines institutions sociales. Mais apr\u00e8s 1900, l&rsquo;Allemagne sembla devenir rapidement le mod\u00e8le universel, en battant l&rsquo;Angleterre dans presque tous les champs o&ugrave; elle avait conserv\u00e9 jusqu&rsquo;alors une sup\u00e9riorit\u00e9 incontest\u00e9e. On ne continua pas seulement \u00e0 admirer l&rsquo;arm\u00e9e et la science allemandes, comme les premi\u00e8res du monde; on commen\u00e7a \u00e0 admirer aussi son organisation industrielle, ses m\u00e9thodes commerciales, son syst\u00e8me de banques, comme des mod\u00e8les plus modernes et plus parfaits que ceux que l&rsquo;Angleterre offrait encore. Le monde se dit que l&rsquo;Angleterre vieillissait et de plus en plus les esprits se tourn\u00e8rent vers Berlin. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Allemagne, par ses doctrines et son exemple, qui portait le coup d\u00e9finitif aux doctrines anglaises du libre \u00e9change et du <em>laisser faire<\/em> de l&rsquo;\u00e9cole de Manchester. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Allemagne qui seule r\u00e9ussissait \u00e0 disputer l&#8217;empire des mers \u00e0 l&rsquo;Angleterre, en cr\u00e9ant en peu d&rsquo;ann\u00e9es la seconde marine marchande et la seconde flotte du monde. Quand la guerre a \u00e9clat\u00e9, von Ballin \u00e9tait sur le point de prendre place parmi les gloires allemandes, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Kant, de Goethe ou de Wagner. L&rsquo;admiration pour l&rsquo;Allemagne \u00e9tait devenue si grande, que m\u00eame la r\u00e9pugnance pour ses institutions politiques avait diminu\u00e9. L&rsquo;indulgence presque incroyable du parti socialiste de tous les pays d&rsquo;Europe envers l&#8217;empire des Hohenzollern en est la preuve la plus singuli\u00e8re. Aussi il n&rsquo;est pas exag\u00e9r\u00e9 de dire que tout le monde, dans tous les pays d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e9tait devenu germanophile, apr\u00e8s 1900. On a souvent attribu\u00e9 le prestige de l&rsquo;Allemagne \u00e0 ses victoires de 1866 et de 1870. Mais la g\u00e9n\u00e9ration qui avait assist\u00e9 aux triomphes militaires de l&rsquo;Allemagne avait admir\u00e9 le germanisme beaucoup moins que la g\u00e9n\u00e9ration suivante. Apr\u00e8s 1900, le monde n&rsquo;avait plus vu, en Europe, que l&rsquo;Allemagne et sa force grandissante avec une rapidit\u00e9 prodigieuse, au milieu de peuples ou surpris ou \u00e9blouis.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces faits sont trop connus pour qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire d&rsquo;insister longuement. Si on s&rsquo;en tenait \u00e0 leurs apparences, il faudrait conclure que des pays, qui avaient \u00e9t\u00e9, pour tant de si\u00e8cles, si actifs et si capables, auraient \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 coup frapp\u00e9s par une impuissance incurable. Presque toutes les vertus qui font un peuple fort et une civilisation florissante auraient \u00e9migr\u00e9, en peu d&rsquo;ann\u00e9es, en Allemagne. Il y avait eu, parmi les peuples, des parvenus de la puissance et de la richesse ; on n&rsquo;avait pas encore vu le parvenu de la civilisation : un peuple devenu, en quelques dizaines d&rsquo;ann\u00e9es, capable de tout enseigner \u00e0 tout le monde, m\u00eame \u00e0 ses anciens ma&icirc;tres. Notre \u00e9poque aurait pu assister \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs l&rsquo;explication qui, avant la guerre, tendait \u00e0 devenir g\u00e9n\u00e9rale. La guerre europ\u00e9enne a rapidement chang\u00e9 cet \u00e9tat d&rsquo;esprit ; elle l&rsquo;a m\u00eame compl\u00e8tement retourn\u00e9 chez beaucoup de personnes. L&rsquo;histoire a rarement assist\u00e9 \u00e0 un revirement si violent et si soudain. D&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre du monde, des millions d&rsquo;hommes ont fl\u00e9tri le peuple allemand comme la honte de notre \u00e9poque, comme le repr\u00e9sentant de la barbarie, sans plus se rappeler qu&rsquo;ils l&rsquo;admiraient, il y a trois ans, comme le ma&icirc;tre et le mod\u00e8le de l&rsquo;univers. Mais justement parce que ce revirement a \u00e9t\u00e9 si violent et si soudain, il semble utile de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 \u00e9tudier ses causes et sa signification. Si le monde a oubli\u00e9 qu&rsquo;il consid\u00e9rait, il y a trois ans encore, comme le mod\u00e8le du monde le peuple qu&rsquo;il traite aujourd&rsquo;hui de barbare, le fait n&rsquo;est pas moins vrai et il suffit d&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chir un instant pour en saisir imm\u00e9diatement toute la port\u00e9e. Nous vivons dans la civilisation la plus savante qui ait jamais exist\u00e9. Le choix d&rsquo;un ma&icirc;tre et d&rsquo;un mod\u00e8le est l&rsquo;op\u00e9ration la plus grave qu&rsquo;un homme ou un peuple puisse accomplir. Comment alors l&rsquo;\u00e9poque la plus savante de l&rsquo;histoire a-t-elle pu se tromper d&rsquo;une mani\u00e8re si grossi\u00e8re sur la question la plus grave de la vie et prendre comme mod\u00e8le le peuple qu&rsquo;elle devait tout \u00e0 coup renier comme barbare ? Une telle erreur doit avoir des causes profondes. La recherche de ces causes est donc le probl\u00e8me le plus important qui, en ce moment, se pr\u00e9sente aux esprits qui r\u00e9fl\u00e9chissent et qui t\u00e2chent de comprendre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>II<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Ce livre est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de ce grand probl\u00e8me. [&hellip;] Cet effort a \u00e9t\u00e9 long et p\u00e9nible. Mais l&rsquo;id\u00e9e est simple. Elle peut \u00eatre formul\u00e9e de la mani\u00e8re suivante. Un examen assez rapide suffit pour d\u00e9couvrir dans la civilisation contemporaine deux id\u00e9als : un id\u00e9al de perfection et un id\u00e9al de puissance. L&rsquo;id\u00e9al de perfection est un legs du pass\u00e9 et se compose d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents, dont les plus importants sont la tradition intellectuelle, litt\u00e9raire, artistique, juridique et politique gr\u00e9co-latine ; la morale chr\u00e9tienne sous ses formes diff\u00e9rentes, les aspirations morales et politiques nouvelles n\u00e9es pendant le XVIIIe et le XIXe si\u00e8cle. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9al qui nous impose la beaut\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9, la justice, le perfectionnement moral des individus et des institutions comme les buts de la vie ; qui entretient dans le monde moderne la vie religieuse, l&rsquo;activit\u00e9 artistique et scientifique, l&rsquo;esprit de solidarit\u00e9 ; qui perfectionne les institutions politiques et sociales, les &oelig;uvres de charit\u00e9 et de pr\u00e9voyance. L&rsquo;autre id\u00e9al est plus r\u00e9cent : il est n\u00e9 dans les deux derniers si\u00e8cles, \u00e0 mesure que les hommes se sont aper\u00e7us qu&rsquo;ils pouvaient dominer et s&rsquo;assujettir les forces de la nature dans des proportions insoup\u00e7onn\u00e9es auparavant. Gris\u00e9s par leurs succ\u00e8s ; par les richesses qu&rsquo;ils ont r\u00e9ussi \u00e0 produire tr\u00e8s rapidement et dans des quantit\u00e9s \u00e9normes, gr\u00e2ce \u00e0 un certain nombre d&rsquo;inventions ing\u00e9nieuses ; par les tr\u00e9sors qu&rsquo;ils ont d\u00e9couverts dans la terre fouill\u00e9e dans tous les sens ; par leurs victoires sur l&rsquo;espace et sur le temps, les hommes modernes ont consid\u00e9r\u00e9 comme un id\u00e9al de la vie \u00e0 la fois beau, \u00e9lev\u00e9 et presque h\u00e9ro\u00efque, l&rsquo;augmentation ind\u00e9finie et illimit\u00e9e de la puissance humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le premier de ces deux id\u00e9als, l&rsquo;id\u00e9al de la perfection, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9, en Europe, comme l&rsquo;id\u00e9al latin. Le g\u00e9nie latin a montr\u00e9 son originalit\u00e9 et sa puissance, et il a conquis sa gloire la plus belle en s&rsquo;effor\u00e7ant de r\u00e9aliser certains id\u00e9als de perfection, c&rsquo;est-\u00e0-dire en cr\u00e9ant des arts, des litt\u00e9ratures, des religions, des droits, des Etats bien organis\u00e9s. Cela ne signifie point que les peuples latins n&rsquo;aient pas, eux aussi, contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er l&rsquo;id\u00e9al de puissance. L&rsquo;histoire de la France pendant le XVIIIe et le XIXe si\u00e8cle suffirait \u00e0 assurer une place importante \u00e0 ce groupe de peuples dans le grand changement de l&rsquo;histoire du monde, qui est repr\u00e9sent\u00e9 par l&rsquo;apparition de cet id\u00e9al nouveau. Mais les peuples latins, qui sont les peuples d&rsquo;Europe dont la civilisation est la plus ancienne, ont fait de trop grandes choses dans les \u00e9poques o&ugrave; les id\u00e9als de perfection dominaient seuls ou presque seuls, pour que leur vie ne soit encore aujourd&rsquo;hui pleine de l&rsquo;esprit de ces \u00e9poques. Si, d&rsquo;ailleurs, en ce qui concerne les id\u00e9als de perfection, les peuples latins peuvent revendiquer un r\u00f4le historique bien pr\u00e9cis et caract\u00e9ris\u00e9, il n&rsquo;en est pas de m\u00eame pour le nouvel id\u00e9al de puissance. Ils ont d\u00e9velopp\u00e9 celui-ci en union avec d&rsquo;autres peuples de race diff\u00e9rente. On ne peut donc attribuer une signification bien pr\u00e9cise \u00e0 ces mots \u00ab\u00a0le g\u00e9nie latin\u00a0\u00bb, sans identifier ce g\u00e9nie avec l&rsquo;irr\u00e9sistible tendance qui fait d\u00e9sirer aux peuples et aux individus toutes les formes de perfection dont l&rsquo;esprit humain est capable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;id\u00e9al de puissance peut, au contraire, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9, en ce moment, comme un id\u00e9al germanique. Ici aussi, il ne faut pas tomber dans l&rsquo;erreur de croire que cet id\u00e9al a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par les Allemands. L&rsquo;Allemagne a contribu\u00e9 moins que la France au long et p\u00e9nible travail qui devait aboutir \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion de cet id\u00e9al dans le monde. Mais il est indiscutable aussi que, si elle a \u00e9t\u00e9 lente \u00e0 comprendre l&rsquo;id\u00e9al nouveau, l&rsquo;Allemagne a fini par en devenir, en Europe, pendant les derniers trente ans, le champion le plus ardent. L&rsquo;immense d\u00e9veloppement de l&rsquo;Allemagne, qui avait \u00e9merveill\u00e9 le monde, n&rsquo;est autre chose que cet id\u00e9al nouveau de puissance transform\u00e9 par les Allemands en une esp\u00e8ce de religion nationale, devenu une sorte de messianisme, et appliqu\u00e9 avec une logique implacable et une passion ardente jusqu&rsquo;aux cons\u00e9quences extr\u00eames, dans tous les champs : non plus seulement dans l&rsquo;industrie et les affaires, comme ont fait les Am\u00e9ricains, mais dans le monde des id\u00e9es et &mdash; application plus dangereuse &mdash; dans la guerre et l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette distinction entre les deux id\u00e9als faite, il est possible de comprendre l&rsquo;immense trag\u00e9die dont nous sommes \u00e0 la fois les acteurs, les spectateurs et les victimes ; d&rsquo;expliquer le bouleversement d&rsquo;id\u00e9es qu&rsquo;elle a produit et de jeter un coup d&rsquo;&oelig;il dans l&rsquo;avenir et les devoirs qui nous attendent. Il suffit de comprendre pourquoi et comment notre \u00e9poque avait m\u00eal\u00e9 ces deux id\u00e9als en croyant qu&rsquo;ils pourraient se d\u00e9velopper infiniment et paisiblement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;un de l&rsquo;autre, tandis qu&rsquo;\u00e0 un certain point ils devaient entrer en violent conflit. C&rsquo;est ce que nous allons t\u00e2cher de faire.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>III<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;est pas besoin d&rsquo;une analyse profonde pour d\u00e9couvrir qu&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes caract\u00e9ristiques des trente derni\u00e8res ann\u00e9es a \u00e9t\u00e9, en Europe, le d\u00e9clin des anciens id\u00e9als de perfection et le prestige croissant de l&rsquo;id\u00e9al de puissance. C&rsquo;est le fait g\u00e9n\u00e9ral qu&rsquo;on avait masqu\u00e9 sous les noms les plus diff\u00e9rents, comme le \u00ab\u00a0triomphe de l&rsquo;esprit pratique\u00a0\u00bb, le progr\u00e8s \u00e9conomique de l&rsquo;\u00e9poque\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la politique r\u00e9aliste\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0les tendances modernes\u00a0\u00bb. Ce triomphe de l&rsquo;id\u00e9al de puissance est d&rsquo;ailleurs, comme on le verra dans ce livre, l&rsquo;aboutissement d&rsquo;un mouvement historique tr\u00e8s complexe, dont les origines remontent bien loin. Il a \u00e9t\u00e9 cependant acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, dans les derniers cent ans, par des causes imm\u00e9diates. J&rsquo;en citerai les principales: l&rsquo;immense accroissement de la puissance anglaise, les richesses accumul\u00e9es par l&rsquo;Angleterre et par la France, les victoires de l&rsquo;Allemagne, le d\u00e9veloppement des deux Am\u00e9riques, l&rsquo;exploration et la conqu\u00eate de l&rsquo;Afrique, l&rsquo;augmentation de la population et des d\u00e9penses publiques, civiles et militaires, qui exigeait une augmentation de la production; le perfectionnement de l&rsquo;outillage industriel, les progr\u00e8s des sciences, le d\u00e9clin des aristocraties, des monarchies, des Eglises qui repr\u00e9sentaient en Europe l&rsquo;esprit de qualit\u00e9 ou les id\u00e9als de perfection; l&rsquo;\u00e9puisement de plusieurs de ces id\u00e9als qui rendait n\u00e9cessaire un renouvellement; l&rsquo;affaiblissement des gouvernements, l&rsquo;av\u00e8nement au pouvoir des classes moyennes, l&rsquo;importance croissante acquise par les masses et le nombre en tout: dans les arm\u00e9es, dans la politique, dans l&rsquo;industrie. Livr\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames, soustraites aux vieilles disciplines, les masses peu cultiv\u00e9es devaient pencher plut\u00f4t vers l&rsquo;id\u00e9al de la puissance qui satisfait des instincts primordiaux comme l&rsquo;orgueil, la cupidit\u00e9, l&rsquo;ambition, que vers des id\u00e9als de perfection, qui exigent toujours de l&rsquo;esprit de sacrifice et une certaine force de renoncement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est dans l&rsquo;immense \u00e9clat de cet id\u00e9al de puissance que l&rsquo;Allemagne a tellement grandi dans l&rsquo;opinion du monde, pendant les premiers quatorze ans du si\u00e8cle. Si le devoir supr\u00eame de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e9tait v\u00e9ritablement de tendre toutes ses forces pour augmenter sa puissance, l&rsquo;Allemagne aurait \u00e9t\u00e9 le vrai mod\u00e8le du monde. L&rsquo;id\u00e9al de la puissance devenu religion nationale et un ensemble des circonstances favorables, telles que la position centrale, le voisinage de la Russie, l&rsquo;abondance de la houille, le pullulement de la population, le d\u00e9veloppement \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9ral de tous les pays, avaient produit en Allemagne une explosion d&rsquo;\u00e9nergie sans exemple. Appuy\u00e9s sur un gouvernement fort et dou\u00e9 de capacit\u00e9s indiscutables, la race, l&rsquo;industrie, le commerce, la science, la diplomatie allemande avaient envahi le monde, multipli\u00e9 leurs entreprises, con\u00e7u les plans les plus audacieux. Le succ\u00e8s n&rsquo;avait pas souri toujours \u00e0 ces entreprises; mais les \u00e9checs n&rsquo;avaient jamais d\u00e9courag\u00e9 ni le peuple ni le gouvernement. Partout l&rsquo;Allemand avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 ou avait tent\u00e9 de p\u00e9n\u00e9trer, en troublant la douce tranquillit\u00e9 des situations acquises, en introduisant un esprit nouveau d&rsquo;activit\u00e9, de nouveaut\u00e9, de concurrence, en visant \u00e0 conqu\u00e9rir la premi\u00e8re place par une lutte aussi tenace que d\u00e9nu\u00e9e de scrupules.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;histoire n&rsquo;avait pas vu encore un exemple d&rsquo;activit\u00e9 si fi\u00e9vreuse. Les Etats-Unis eux-m\u00eames ne pouvaient soutenir la comparaison. Ils ont accompli de grandes choses dans l&rsquo;industrie, mais en exploitant un territoire de 9 millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s. Les Allemands avaient r\u00e9ussi \u00e0 tirer toutes les marchandises dont ils inondaient la terre, toutes les id\u00e9es, bonnes ou mauvaises, dont ils remplissaient les cerveaux, la plus forte arm\u00e9e et la seconde flotte du monde, d&rsquo;un territoire de 600,000 kilom\u00e8tres carr\u00e9s. Hypnotis\u00e9 de plus en plus par d&rsquo;id\u00e9al unique de la puissance, le monde avait \u00e9t\u00e9 \u00e9bloui par cette activit\u00e9 \u00e9tourdissante et il n&rsquo;attachait plus aucune importance \u00e0 la question des proc\u00e9d\u00e9s par lesquels l&rsquo;Allemagne remportait ses succ\u00e8s. Qu&rsquo;importait si, d\u00e9j\u00e0 en 1870, elle avait ressuscit\u00e9 la vieille \u00e2me barbare de la guerre et proclam\u00e9 les droits souverains de la force? Qu&rsquo;importait si elle avait d\u00e9velopp\u00e9 son industrie et son commerce \u00e0 l&rsquo;aide de proc\u00e9d\u00e9s artificiels comme le <em>dumping<\/em>; par une d\u00e9t\u00e9rioration syst\u00e9matique de la qualit\u00e9 de tous les objets fabriqu\u00e9s, et en se servant sans aucun scrupule de tous les moyens de falsification que l&rsquo;esprit humain peut inventer? Pour bl\u00e2mer ces proc\u00e9d\u00e9s, il aurait fallu des id\u00e9als de perfection ou des \u00e9talons de mesure qualitatifs. Mais ceux-ci se confondaient, perdaient leur prestige et leur force&hellip; Le r\u00e9sultat seul comptait. Dans l&rsquo;\u00e9croulement de tous les id\u00e9als de perfection, il ne restait plus debout, au centre de l&rsquo;Europe, gigantesque, triomphante, que l&rsquo;Allemagne. Il est maintenant possible de nous expliquer pourquoi l&rsquo;id\u00e9e de la d\u00e9cadence des peuples latins avait fini par s&rsquo;imposer \u00e0 tous, les peuples latins compris. Les pays latins, m\u00eame les deux les plus forts, la France et l&rsquo;Italie, \u00e9taient incapables de rivaliser avec l&rsquo;Allemagne dans cet effort pour la puissance. La France n&rsquo;avait pas une population suffisante. L&rsquo;Italie avait la population: mais il lui manquait le charbon. A ces causes mat\u00e9rielles s&rsquo;ajoutaient des causes psychologiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire une certaine persistance des sentiments qui remontaient aux \u00e9poques de civilisation qualitative: habitude de l&rsquo;\u00e9conomie, la r\u00e9pugnance \u00e0 l&rsquo;agitation continuelle, \u00e0 l&rsquo;innovation incessante, \u00e0 l&rsquo;esprit de modernisme \u00e0 outrance, \u00e0 la manie de la vitesse. Enfin la situation politique de ces pays rendait impossible aux gouvernements de soutenir l&rsquo;effort de la nation avec autant d&rsquo;\u00e9nergie et d&rsquo;intelligence que pouvait le faire le gouvernement allemand.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour toutes ces raisons, ces peuples ont peu \u00e0 peu fini par se sentir inf\u00e9rieurs, dans la lutte pour la puissance, \u00e0 l&rsquo;Allemagne qu&rsquo;ils cherchaient \u00e0 imiter, mais en n&rsquo;y r\u00e9ussissant qu&rsquo;en partie. De l\u00e0 une tr\u00e8s grave cons\u00e9quence. En r\u00e9agissant sur la France et sur l&rsquo;Italie, l&rsquo;id\u00e9al de la puissance y a excit\u00e9, dans toutes les classes, l&rsquo;app\u00e9tit des gains faciles, le d\u00e9sir des enrichissements rapides, toutes les formes de l&rsquo;arrivisme. Mais comme il n&rsquo;a pas pu se d\u00e9velopper compl\u00e8tement, il n&rsquo;a pas excit\u00e9 au m\u00eame degr\u00e9 les qualit\u00e9s et les vices corr\u00e9latifs, qui faisaient de la vie allemande un syst\u00e8me, sinon parfait, comme le pensaient les observateurs superficiels, au moins complet et coh\u00e9rent dans sa dangereuse absurdit\u00e9: l&rsquo;audace, l&rsquo;orgueil, l&rsquo;habitude de tout faire en grand, m\u00eame les folies; l&rsquo;esprit d&rsquo;association, la confiance dans l&rsquo;avenir, la discipline; cette esp\u00e8ce d&rsquo;extravagante ferveur messianique par laquelle l&rsquo;Allemand s&rsquo;\u00e9tait convaincu qu&rsquo;il r\u00e9g\u00e9n\u00e9rait le monde, en l&rsquo;inondant de mauvaises marchandises. Dans l&rsquo;ensemble les deux pays restaient plus attach\u00e9s que l&rsquo;Allemagne aux vieux id\u00e9als de perfection, c&rsquo;est-\u00e0-dire &mdash; et la guerre l&rsquo;a prouv\u00e9 &mdash; dans un \u00e9tat intellectuel et moral plus \u00e9lev\u00e9. Mais en m\u00eame temps ils apportaient dans la vie \u00e9conomique une timidit\u00e9, une limitation, un esprit de m\u00e9fiance, d&rsquo;isolement et de r\u00e9alisme, une absence de toute illusion mystique qui, en se combinant avec l&rsquo;app\u00e9tit des gains et le d\u00e9sir des richesses, engendraient des \u00e9go\u00efsmes et des corruptions tr\u00e8s nuisibles soit au syst\u00e8me \u00e9conomique, soit \u00e0 l&rsquo;organisation sociale tout enti\u00e8re des pays. Cet \u00e9tat de choses provoquait un grand m\u00e9contentement et donnait \u00e0 une partie de l&rsquo;opinion, dans les deux pays, un sens tr\u00e8s douloureux d&rsquo;impuissance intellectuelle et morale, en comparaison \u00e0 l&rsquo;Allemagne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un effort qui ne r\u00e9ussit qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 est toujours p\u00e9nible, \u00e0 un individu comme \u00e0 un peuple. A ce sentiment d&rsquo;impuissance partielle s&rsquo;ajoutaient les pr\u00e9occupations tr\u00e8s justifi\u00e9es d&rsquo;un danger r\u00e9el. Ce peuple qui se multipliait au centre de l&rsquo;Europe et qui d\u00e9veloppait avec tant de rapidit\u00e9, sous la conduite d&rsquo;un gouvernement \u00e9nergique, sa puissance, n&rsquo;\u00e9tait-il pas un danger pour les peuples qui l&rsquo;environnaient? Mais toutes ces inqui\u00e9tudes et toutes ces craintes ne seraient pas devenues si angoissantes, dans les ann\u00e9es qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre, sans une illusion dans laquelle est la raison profonde de l&rsquo;immense crise actuelle. Les id\u00e9als de perfection qui auraient pu limiter \u00e0 des proportions plus sages notre admiration de l&rsquo;Allemagne s&rsquo;\u00e9taient obscurcis dans l&rsquo;esprit du monde; mais ils n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 reni\u00e9s officiellement. Personne n&rsquo;aurait avou\u00e9, m\u00eame avant la guerre, vouloir vivre dans un monde sans beaut\u00e9, sans justice, sans v\u00e9rit\u00e9. Quand on parlait du progr\u00e8s ou de la civilisation, on sous-entendait toujours, plus ou moins clairement, une am\u00e9lioration morale et intellectuelle. Notre \u00e9poque voulait la puissance, mais elle voulait aussi, en toute sinc\u00e9rit\u00e9, la charit\u00e9, le droit, la justice, la v\u00e9rit\u00e9, le bien. Elle se f\u00e2chait facilement si quelqu&rsquo;un doutait de ces vertus. Par malheur, si elle voulait ces biens, elle n&rsquo;\u00e9tait pas moins oblig\u00e9e, par les passions et les int\u00e9r\u00eats dominants, \u00e0 les sacrifier chaque jour \u00e0 son d\u00e9sir de richesse et de puissance. Il s&rsquo;agissait donc, pour notre \u00e9poque, d&rsquo;augmenter ind\u00e9finiment ses richesses et sa puissance, en \u00e9chappant au reproche de payer ces biens mat\u00e9riels par une d\u00e9t\u00e9rioration morale de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Le probl\u00e8me \u00e9tait difficile; comment l&rsquo;a-t-elle r\u00e9solu ? Elle a trouv\u00e9 un moyen simple et commode de mettre d&rsquo;accord l&rsquo;id\u00e9al de puissance et l&rsquo;id\u00e9al de perfection: elle les a m\u00eal\u00e9s et confondus. Une arm\u00e9e nombreuse de sophistes aidant, elle s&rsquo;est convaincue que le monde s&rsquo;am\u00e9liorait, devenait plus sage, plus moral, plus beau, en somme plus parfait, \u00e0 mesure qu&rsquo;il enrichissait et qu&rsquo;il d\u00e9veloppait sa puissance. La quantit\u00e9 pouvait augmenter et la qualit\u00e9 s&rsquo;am\u00e9liorer ind\u00e9finiment, l&rsquo;une \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quel r\u00f4le a jou\u00e9 dans la vie intellectuelle du XIXe si\u00e8cle la n\u00e9cessit\u00e9 o&ugrave; notre \u00e9poque se trouvait de confondre les id\u00e9es sur ce point vital! Que de th\u00e9ories ont \u00e9t\u00e9 admir\u00e9es, parce qu&rsquo;elles sortaient de cette confusion et aidaient \u00e0 la produire dans les esprits! Celle du surhomme, par exemple. Mais l&rsquo;Allemagne fut encore le pays qui b\u00e9n\u00e9ficia davantage de cette confusion. L&rsquo;ordre apparent qui r\u00e9gnait dans le pays, et cette coordination presque parfaite de tous les efforts de la nation vers la puissance, sembl\u00e8rent l&rsquo;id\u00e9al de la perfection intellectuelle et morale. L&rsquo;Allemagne devint le mod\u00e8le de toutes les perfections, parce qu&rsquo;elle \u00e9tait le pays le plus puissant. Elle fut consid\u00e9r\u00e9e comme la nation la plus intelligente, la plus instruite, la plus sage, la plus morale, la plus s\u00e9rieuse du monde. Elle avait r\u00e9solu mieux que les autres nations tous les probl\u00e8mes de l&rsquo;\u00e9poque et r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;id\u00e9al de la vie plus parfait. Son droit, ses institutions sociales, ses sciences, sa musique semblaient insurpassables; elle commen\u00e7ait m\u00eame \u00e0 devenir un mod\u00e8le dans les arts. L&rsquo;Allemagne avait transport\u00e9 dans les arts sa manie du modernisme, sa capacit\u00e9 d&rsquo;imitation et son esprit d&rsquo;organisation; ce qui, dans l&rsquo;immense anarchie esth\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9poque, semblait le d\u00e9but d&rsquo;une \u00e8re nouvelle \u00e0 un certain nombre d&rsquo;esprits m\u00e9contents du pr\u00e9sent. M\u00eame les socialistes s&rsquo;\u00e9taient convertis, dans les pays latins, \u00e0 l&rsquo;admiration de l&rsquo;Allemagne. Pour trouver un pr\u00e9texte de r\u00e9criminations contre le r\u00e9gime bourgeois, ils avaient oubli\u00e9 qu&rsquo;ils devaient \u00e0 ce r\u00e9gime la possibilit\u00e9 d&rsquo;exister comme parti; ils exaltaient les \u00ab\u00a0lois sociales\u00a0\u00bb \u00e9dict\u00e9es par l&rsquo;oligarchie militaire qui gouverne l&rsquo;Allemagne comme un grand progr\u00e8s dont leurs pays n&rsquo;\u00e9taient pas capables; et le parti socialiste allemand, qui, sans les libert\u00e9s donn\u00e9es au monde par la R\u00e9volution fran\u00e7aise, n&rsquo;aurait pas m\u00eame pu exister, comme le v\u00e9ritable lib\u00e9rateur du monde! Ce qui revenait \u00e0 dire que le gouvernement des <em>Junkers<\/em> \u00e9tait plus juste et plus humain que les gouvernements d\u00e9mocratiques de l&rsquo;Europe occidentale. L&rsquo;Europe se ber\u00e7ait dans ces absurdes illusions, quand tout \u00e0 coup le ciel et la terre trembl\u00e8rent. L&rsquo;Allemagne venait de mettre le feu aux poudres.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Guglielmo Ferrero<\/h4>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_d.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.05em\"> <\/h2>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.25em;\">Note : Jalons pour poursuivre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Dans sa quatri\u00e8me partie, Ferrero poursuit en expliquant: &laquo;<em>En une semaine, le peuple qui \u00e9tait le mod\u00e8le de toutes les vertus devint l&rsquo;objet de l&rsquo;ex\u00e9cration universelle.<\/em> [&hellip;] <em>Que s&rsquo;\u00e9tait-il pass\u00e9 en huit jours? Une chose simple et tragique: l&rsquo;id\u00e9al de perfection et l&rsquo;id\u00e9al de puissance, que le monde avait confondus, comme s&rsquo;ils pouvaient se d\u00e9velopper ind\u00e9finiment c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, \u00e9taient entr\u00e9s en conflit. Voil\u00e0 le sens profond de toute la crise pr\u00e9sente&hellip;<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Dans sa cinqui\u00e8me partie, Ferrero poursuit encore: &laquo;<em>&hellip;C&rsquo;est pour cette raison surtout que la guerre actuelle semble devoir \u00eatre le commencement d&rsquo;une crise historique bien longue et bien compliqu\u00e9e. Cette immense catastrophe a montr\u00e9 au monde qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de vouloir en m\u00eame temps une augmentation illimit\u00e9e de puissance et un progr\u00e8s moral continuel&hellip;<\/em>&raquo;<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notre 11 novembre 11 novembre 2008 &mdash; Nous n&rsquo;avons ni l&rsquo;habitude, ni le go&ucirc;t des comm\u00e9morations. Cette fois, la chose est diff\u00e9rente, pour le 90\u00e8me anniversaire de la Grande Guerre. Il y a deux raisons \u00e0 cela. 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