{"id":70389,"date":"2008-12-08T14:53:57","date_gmt":"2008-12-08T14:53:57","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2008\/12\/08\/genie-latin-et-germanisme-de-guglielmo-ferrero-1917\/"},"modified":"2008-12-08T14:53:57","modified_gmt":"2008-12-08T14:53:57","slug":"genie-latin-et-germanisme-de-guglielmo-ferrero-1917","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2008\/12\/08\/genie-latin-et-germanisme-de-guglielmo-ferrero-1917\/","title":{"rendered":"<em>G\u00e9nie latin et germanisme<\/em>, de Guglielmo Ferrero, 1917"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">A propos de notre g\u00e9nie \u00e9gar\u00e9<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous vous avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de Guglielmo Ferrero \u00e0 <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-le_choc_profond_des_armes_et_l_aventure_c_est_l_aventure_rubriques_analyse_volume_23_n05_et_06_10_et_25_novembre_2007_19_12_2007.html\">plusieurs<\/a> <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-ferrero_nous_et_la_politique_de_la_peur_19_12_2007.html\">reprises<\/a>. Nous tenons ce philosophe de l&rsquo;Histoire, ce gentilhomme de l&rsquo;esprit, nourri aux sources de la romanit\u00e9 (il fut d&rsquo;abord un excellent sp\u00e9cialiste de l&rsquo;histoire de Rome), comme une des grandes voix europ\u00e9ennes du premier tiers du XX\u00e8me si\u00e8cle, une de ces voix qui nous alert\u00e8rent, qui tent\u00e8rent de nous alerter \u00e0 propos des dangers \u00e9pouvantables que rec\u00e9lait la modernit\u00e9 pour notre civilisation. Ce n&rsquo;est pas un hasard si le titre d&rsquo;un des ouvrages de Ferrero (aux \u00e9ditions du Sagittaire, en 1924) est: <em>Discours aux sourds<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ferrero fait partie de ce courant europ\u00e9en, que nous qualifierions volontiers d&rsquo;<a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article.php?art_id=1754\">anti-moderne<\/a> selon la conception que nous nous en faisons, qui, \u00e0 partir du d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle, singuli\u00e8rement dans la p\u00e9riode 1900-1934, d\u00e9non\u00e7a les dangers d&rsquo;un progr\u00e8s de plus en plus hypertrophi\u00e9 et d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9, avec une part grandissante faite \u00e0 la puissance m\u00e9canique enfant\u00e9e par le Progr\u00e8s, avec un Dieu nouveau nomm\u00e9 Technologie. Ce courant a \u00e9t\u00e9 vaincu, ou bien disons qu&rsquo;il a perdu une bataille, lorsque l&rsquo;infamie de l&rsquo;id\u00e9ologie, c&rsquo;est-\u00e0-dire le faux dilemme et la fausse bataille de l&rsquo;id\u00e9ologie, prirent le devant de la sc\u00e8ne quelques ann\u00e9es avant la Seconde Guerre Mondiale. S&rsquo;ouvrit alors ce que nous nommons \u00ab\u00a0la parenth\u00e8se monstrueuse\u00a0\u00bb, qui m\u00e9langea tous les enjeux, brouilla toutes les r\u00e9flexions, r\u00e9suma l&rsquo;histoire du monde \u00e0 des massacres \u00e9pouvantables, \u00e0 la terreur, \u00e0 la politique de la force, ce qui permit par ailleurs \u00e0 l&rsquo;attaque d\u00e9structurante du syst\u00e8me contre la civilisation de se poursuivre en toute impunit\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, nous contemplons le champ de ruines, perdus entre une atrophie d\u00e9cisive de l&rsquo;esprit et une perversion totalitaire de nos \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb, pour commencer \u00e0 comprendre que nous sommes au bout des effets de l&rsquo;imposture. Nous commen\u00e7ons donc \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 propos de l&rsquo;imposture, &ndash; mais \u00ab\u00a0(re)commen\u00e7ons\u00a0\u00bb serait plus juste&hellip; En effet, Ferrero et quelques autres nous montrent, \u00e0 les relire, combien l&rsquo;essentiel a \u00e9t\u00e9 dit sur cette crise, avec une lucidit\u00e9 et une culture qui ne sont plus dans notre fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce texte, que nous vous pr\u00e9sentons ci-dessous, avait \u00e9t\u00e9 abord\u00e9 avec la publication de sa premi\u00e8re partie, dans notre <em>Ouverture Libre<\/em> du <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-notre_11_novembre_11_11_2008.html\">11 novembre<\/a><a href=\"https:\/\/www.dedefensa.org\/article\/notre-11-novembre\"> 2008<\/a>. Nous reprenons ici l&rsquo;ensemble du texte, qui constitue un essai de Ferrero datant du printemps 1917.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;une analyse, en pleine guerre (en 1917) des grands courants qui s&rsquo;affrontent dans cette terrible conflagration de 1914-1918. Le jugement de Ferrero ram\u00e8ne \u00e0 leur taille, celle d&rsquo;un travail de comptable charg\u00e9 de prot\u00e9ger l&rsquo;id\u00e9ologie courante, les jugements postmodernes (c&rsquo;est-\u00e0-dire actuels, en g\u00e9n\u00e9ral) sur la Grande Guerre. Au contraire du constat que cette guerre n&rsquo;a pas de sens, comme si l&rsquo;horreur cr\u00e9\u00e9e par les instruments du Progr\u00e8s rendait compte du sens des choses par sa n\u00e9gation, Ferrero met bien en \u00e9vidence au contraire que ce conflit est parfaitement repr\u00e9sentatif du paroxysme de l&rsquo;affrontement de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb (la modernit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9e alors par l&rsquo;Allemagne) et de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb (la tradition gr\u00e9co-latine, repr\u00e9sent\u00e9e par la France et l&rsquo;Italie). Il compl\u00e8te son jugement de consid\u00e9rations g\u00e9n\u00e9rales de la signification que prend, pour notre civilisation, cet affrontement entre \u00ab\u00a0id\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0id\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb. L&rsquo;actualit\u00e9 de ce texte, y compris dans ses prolongements \u00e9conomiques, est saisissante.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dde.org<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>__________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:2em;\">G\u00e9nie latin et germanisme<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Presque toute la civilisation d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique, dans ses \u00e9l\u00e9ments essentiels, a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e, sur les bords de la M\u00e9diterran\u00e9e, par les Grecs, les Latins et les Juifs dans le monde ancien, par les peuples qu&rsquo;on appelle latins, au moyen \u00e2ge et dans l&rsquo;\u00e9poque moderne. La religion, les institutions et les doctrines politiques, l&rsquo;organisation des arm\u00e9es, le droit, l&rsquo;art, la litt\u00e9rature, la philosophie, qui forment aujourd&rsquo;hui les bases de la civilisation europ\u00e9o-am\u00e9ricaine, sont, dans leur ensemble, l&rsquo;&oelig;uvre de ces peuples qu&rsquo;on peut, par leur situation g\u00e9ographique, appeler m\u00e9diterran\u00e9ens. Beaucoup moins nombreuses, bien que plus r\u00e9centes, sont les contributions des peuples qui n&rsquo;ont pas eu le privil\u00e8ge de pouvoir se baigner dans les eaux sacr\u00e9es de cette mer historique. Leur \u00e9num\u00e9ration n&rsquo;est pas longue. C&rsquo;est une partie de la R\u00e9forme, le luth\u00e9rianisme, si diff\u00e9rent du calvinisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la R\u00e9forme con\u00e7ue en pays latin ; c&rsquo;est la grande industrie, qui se sert de la force motrice de la vapeur et des machines de fer, cr\u00e9\u00e9e par l&rsquo;Angleterre ; c&rsquo;est le parlementarisme , qui est aussi une cr\u00e9ation anglaise ; c&rsquo;est la philosophie anglaise et allemande du XVIIIe et du XIXe si\u00e8cle ; et en litt\u00e9rature, le romantisme. A ceci, il faut ajouter au compte des peuples germaniques et anglo-saxons des contributions litt\u00e9raires, artistiques, juridiques de diff\u00e9rente valeur, dans les directions trac\u00e9es par le g\u00e9nie gr\u00e9co-latin, et la cr\u00e9ation de la science moderne \u00e0 laquelle les Anglais et les Allemands ont travaill\u00e9 avec les Fran\u00e7ais et les Italiens. La science moderne a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par un effort commun des peuples de l&rsquo;Europe, et il serait difficile de comparer le m\u00e9rite de chaque nation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cr\u00e9ation et application sont deux choses distinctes. Les peuples m\u00e9diterran\u00e9ens ont cr\u00e9\u00e9, dans leur longue histoire un nombre plus grand de principes de civilisation que les peuples germaniques ou anglo-saxons ; cela n&#8217;emp\u00eache point que plusieurs de ces principes ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9s, appliqu\u00e9s, perfectionn\u00e9s et m\u00eame employ\u00e9s comme des armes contre les peuples qui les avaient cr\u00e9\u00e9s par les autres groupes. Mais cette r\u00e9serve faite, on peut affirmer que la civilisation moderne est dans son ensemble l&rsquo;&oelig;uvre des peuples m\u00e9diterran\u00e9ens, beaucoup plus que des peuples extra-m\u00e9diterran\u00e9ens ; qu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en partie par les Grecs et les Orientaux hell\u00e9nis\u00e9s du monde antique, en partie par l&rsquo;esprit s\u00e9mitique, en partie par les Romains d&rsquo;abord et ensuite par les peuples qu&rsquo;on appelle latins, parce qu&rsquo;ils parlent des langues d\u00e9riv\u00e9es du latin : Italiens, Fran\u00e7ais, Espagnols, Portugais. Pour ne parler que de l&rsquo;Europe moderne, ce sont les peuples latins qui ont fait, au XVe et au XVIe si\u00e8cle, la plus grande partie de ce travail d&rsquo;exploration g\u00e9ographique qui devait livrer \u00e0 la race blanche la plan\u00e8te tout enti\u00e8re ; c&rsquo;est \u00e0 eux surtout qu&rsquo;on doit la Renaissance, ce grand mouvement intellectuel d&rsquo;o&ugrave; est sortie l&rsquo;\u00e9poque moderne. C&rsquo;est aussi parmi ces peuples qu&rsquo;il faut chercher ceux qui ont pris l&rsquo;initiative de r\u00e9organiser, en Europe, de grands Etats et de puissantes arm\u00e9es apr\u00e8s le morcellement politique et le cosmopolitisme d\u00e9sarm\u00e9 du moyen \u00e2ge. La R\u00e9volution de 1848 est encore un mouvement \u00e0 la fois intellectuel, politique et social auquel le monde latin donne l&rsquo;impulsion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il suffirait de cette courte \u00e9num\u00e9ration pour conclure que ces peuples ne devraient \u00eatre jug\u00e9s inf\u00e9rieurs \u00e0 aucun autre groupe de l&rsquo;Europe par leur importance. Il n&rsquo;en est rien. Depuis un demi-si\u00e8cle la d\u00e9cadence des peuples latins est un th\u00e8me pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 des m\u00e9ditations des savants ou de ceux qui croient l&rsquo;\u00eatre. On en parle sous mille formes diff\u00e9rentes. L&rsquo;Espagne et le Portugal se tiennent tellement \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart que leur existence serait presque ignor\u00e9e si leurs anciennes colonies d&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;\u00e9taient pas devenues une partie si importante du syst\u00e8me \u00e9conomique contemporain. L&rsquo;Italie, en se m\u00ealant depuis 1859 \u00e0 la politique de l&rsquo;Europe, a attir\u00e9 l&rsquo;attention du monde sur elle plus que la p\u00e9ninsule ib\u00e9rique, mais l&rsquo;attention qu&rsquo;on pr\u00eate \u00e0 ses efforts actuels est bien petite en comparaison de l&rsquo;admiration qu&rsquo;on a pour son pass\u00e9. L&rsquo;Italie contemporaine dispara&icirc;t encore presque enti\u00e8rement aux yeux du monde, dans son immense histoire. Quant \u00e0 la France, surtout dans les dix ans qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre, l&rsquo;opinion qu&rsquo;elle \u00e9tait un pays en d\u00e9cadence, \u00e0 bout de forces, destin\u00e9 \u00e0 une mort prochaine, devenait g\u00e9n\u00e9rale. Au moment o&ugrave; la guerre a \u00e9clat\u00e9, le monde \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 convaincu ou bien pr\u00e8s de se convaincre que le groupe des peuples qu&rsquo;on appelle en Europe latins, apr\u00e8s avoir fait tant de choses jusqu&rsquo;\u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle s&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 rapidement distancer par d&rsquo;autres groupes plus \u00e9nergiques. On avait donc le droit de le consid\u00e9rer comme arri\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette persuasion avait fini par p\u00e9n\u00e9trer m\u00eame dans l&rsquo;esprit des peuples latins. Sous des formes et dans des proportions diff\u00e9rentes, ces peuples ont, pendant les derniers trente ans, oscill\u00e9 entre des exaltations et des d\u00e9pressions continuelles. Tant\u00f4t ils se sont proclam\u00e9s les premiers peuples du monde ; tant\u00f4t ils se sont abandonn\u00e9s au plus sombre pessimisme sur leur avenir. Il est d&rsquo;ailleurs indiscutable que, depuis 1789, le groupe des peuples latins a \u00e9t\u00e9, parmi les groupes europ\u00e9ens, le plus agit\u00e9 au point de vue politique. Les crises politiques qui les ont troubl\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 beaucoup plus nombreuses et graves que celles qui ont troubl\u00e9 le monde anglo-saxon et le monde germanique. Ces crises ont beaucoup contribu\u00e9 \u00e0 donner au monde et aux peuples latins eux-m\u00eames une impression de faiblesse int\u00e9rieure. Et \u00e0 mesure que la conscience de cette faiblesse s&rsquo;aggravait chez ces peuples, deux peuples b\u00e9n\u00e9ficiaient de leur d\u00e9cadence, vraie ou pr\u00e9tendue, en grandissant dans l&rsquo;admiration du monde. L&rsquo;Angleterre d&rsquo;abord, l&rsquo;Allemagne ensuite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Angleterre avait \u00e9t\u00e9 en Europe, entre 1870 et 1900, le mod\u00e8le le plus admir\u00e9, dans l&rsquo;industrie, dans le commerce, dans la finance, dans la politique, dans la diplomatie, dans la vie sociale. L&rsquo;Allemagne n&rsquo;\u00e9tait jusqu&rsquo;alors le mod\u00e8le que pour l&rsquo;arm\u00e9e, la science et certaines institutions sociales. Mais apr\u00e8s 1900, l&rsquo;Allemagne sembla devenir rapidement le mod\u00e8le universel, en battant l&rsquo;Angleterre dans presque tous les champs o&ugrave; elle avait conserv\u00e9 jusqu&rsquo;alors une sup\u00e9riorit\u00e9 incontest\u00e9e. On ne continua pas seulement \u00e0 admirer l&rsquo;arm\u00e9e et la science allemandes, comme les premi\u00e8res du monde; on commen\u00e7a \u00e0 admirer aussi son organisation industrielle, ses m\u00e9thodes commerciales, son syst\u00e8me de banques, comme des mod\u00e8les plus modernes et plus parfaits que ceux que l&rsquo;Angleterre offrait encore. Le monde se dit que l&rsquo;Angleterre vieillissait et de plus en plus les esprits se tourn\u00e8rent vers Berlin. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Allemagne, par ses doctrines et son exemple, qui portait le coup d\u00e9finitif aux doctrines anglaises du libre \u00e9change et du <em>laisser faire<\/em> de l&rsquo;\u00e9cole de Manchester. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;Allemagne qui seule r\u00e9ussissait \u00e0 disputer l&#8217;empire des mers \u00e0 l&rsquo;Angleterre, en cr\u00e9ant en peu d&rsquo;ann\u00e9es la seconde marine marchande et la seconde flotte du monde. Quand la guerre a \u00e9clat\u00e9, von Ballin \u00e9tait sur le point de prendre place parmi les gloires allemandes, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Kant, de Goethe ou de Wagner. L&rsquo;admiration pour l&rsquo;Allemagne \u00e9tait devenue si grande, que m\u00eame la r\u00e9pugnance pour ses institutions politiques avait diminu\u00e9. L&rsquo;indulgence presque incroyable du parti socialiste de tous les pays d&rsquo;Europe envers l&#8217;empire des Hohenzollern en est la preuve la plus singuli\u00e8re. Aussi il n&rsquo;est pas exag\u00e9r\u00e9 de dire que tout le monde, dans tous les pays d&rsquo;Europe et d&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e9tait devenu germanophile, apr\u00e8s 1900. On a souvent attribu\u00e9 le prestige de l&rsquo;Allemagne \u00e0 ses victoires de 1866 et de 1870. Mais la g\u00e9n\u00e9ration qui avait assist\u00e9 aux triomphes militaires de l&rsquo;Allemagne avait admir\u00e9 le germanisme beaucoup moins que la g\u00e9n\u00e9ration suivante. Apr\u00e8s 1900, le monde n&rsquo;avait plus vu, en Europe, que l&rsquo;Allemagne et sa force grandissante avec une rapidit\u00e9 prodigieuse, au milieu de peuples ou surpris ou \u00e9blouis.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces faits sont trop connus pour qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire d&rsquo;insister longuement. Si on s&rsquo;en tenait \u00e0 leurs apparences, il faudrait conclure que des pays, qui avaient \u00e9t\u00e9, pour tant de si\u00e8cles, si actifs et si capables, auraient \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 coup frapp\u00e9s par une impuissance incurable. Presque toutes les vertus qui font un peuple fort et une civilisation florissante auraient \u00e9migr\u00e9, en peu d&rsquo;ann\u00e9es, en Allemagne. Il y avait eu, parmi les peuples, des parvenus de la puissance et de la richesse ; on n&rsquo;avait pas encore vu le parvenu de la civilisation : un peuple devenu, en quelques dizaines d&rsquo;ann\u00e9es, capable de tout enseigner \u00e0 tout le monde, m\u00eame \u00e0 ses anciens ma&icirc;tres. Notre \u00e9poque aurait pu assister \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs l&rsquo;explication qui, avant la guerre, tendait \u00e0 devenir g\u00e9n\u00e9rale. La guerre europ\u00e9enne a rapidement chang\u00e9 cet \u00e9tat d&rsquo;esprit ; elle l&rsquo;a m\u00eame compl\u00e8tement retourn\u00e9 chez beaucoup de personnes. L&rsquo;histoire a rarement assist\u00e9 \u00e0 un revirement si violent et si soudain. D&rsquo;un bout \u00e0 l&rsquo;autre du monde, des millions d&rsquo;hommes ont fl\u00e9tri le peuple allemand comme la honte de notre \u00e9poque, comme le repr\u00e9sentant de la barbarie, sans plus se rappeler qu&rsquo;ils l&rsquo;admiraient, il y a trois ans, comme le ma&icirc;tre et le mod\u00e8le de l&rsquo;univers. Mais justement parce que ce revirement a \u00e9t\u00e9 si violent et si soudain, il semble utile de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 \u00e9tudier ses causes et sa signification. Si le monde a oubli\u00e9 qu&rsquo;il consid\u00e9rait, il y a trois ans encore, comme le mod\u00e8le du monde le peuple qu&rsquo;il traite aujourd&rsquo;hui de barbare, le fait n&rsquo;est pas moins vrai et il suffit d&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chir un instant pour en saisir imm\u00e9diatement toute la port\u00e9e. Nous vivons dans la civilisation la plus savante qui ait jamais exist\u00e9. Le choix d&rsquo;un ma&icirc;tre et d&rsquo;un mod\u00e8le est l&rsquo;op\u00e9ration la plus grave qu&rsquo;un homme ou un peuple puisse accomplir. Comment alors l&rsquo;\u00e9poque la plus savante de l&rsquo;histoire a-t-elle pu se tromper d&rsquo;une mani\u00e8re si grossi\u00e8re sur la question la plus grave de la vie et prendre comme mod\u00e8le le peuple qu&rsquo;elle devait tout \u00e0 coup renier comme barbare ? Une telle erreur doit avoir des causes profondes. La recherche de ces causes est donc le probl\u00e8me le plus important qui, en ce moment, se pr\u00e9sente aux esprits qui r\u00e9fl\u00e9chissent et qui t\u00e2chent de comprendre.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>II<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Ce livre est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de ce grand probl\u00e8me. [&hellip;] Cet effort a \u00e9t\u00e9 long et p\u00e9nible. Mais l&rsquo;id\u00e9e est simple. Elle peut \u00eatre formul\u00e9e de la mani\u00e8re suivante. Un examen assez rapide suffit pour d\u00e9couvrir dans la civilisation contemporaine deux id\u00e9als : un id\u00e9al de perfection et un id\u00e9al de puissance. L&rsquo;id\u00e9al de perfection est un legs du pass\u00e9 et se compose d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents, dont les plus importants sont la tradition intellectuelle, litt\u00e9raire, artistique, juridique et politique gr\u00e9co-latine ; la morale chr\u00e9tienne sous ses formes diff\u00e9rentes, les aspirations morales et politiques nouvelles n\u00e9es pendant le XVIIIe et le XIXe si\u00e8cle. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9al qui nous impose la beaut\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9, la justice, le perfectionnement moral des individus et des institutions comme les buts de la vie ; qui entretient dans le monde moderne la vie religieuse, l&rsquo;activit\u00e9 artistique et scientifique, l&rsquo;esprit de solidarit\u00e9 ; qui perfectionne les institutions politiques et sociales, les &oelig;uvres de charit\u00e9 et de pr\u00e9voyance. L&rsquo;autre id\u00e9al est plus r\u00e9cent : il est n\u00e9 dans les deux derniers si\u00e8cles, \u00e0 mesure que les hommes se sont aper\u00e7us qu&rsquo;ils pouvaient dominer et s&rsquo;assujettir les forces de la nature dans des proportions insoup\u00e7onn\u00e9es auparavant. Gris\u00e9s par leurs succ\u00e8s ; par les richesses qu&rsquo;ils ont r\u00e9ussi \u00e0 produire tr\u00e8s rapidement et dans des quantit\u00e9s \u00e9normes, gr\u00e2ce \u00e0 un certain nombre d&rsquo;inventions ing\u00e9nieuses ; par les tr\u00e9sors qu&rsquo;ils ont d\u00e9couverts dans la terre fouill\u00e9e dans tous les sens ; par leurs victoires sur l&rsquo;espace et sur le temps, les hommes modernes ont consid\u00e9r\u00e9 comme un id\u00e9al de la vie \u00e0 la fois beau, \u00e9lev\u00e9 et presque h\u00e9ro\u00efque, l&rsquo;augmentation ind\u00e9finie et illimit\u00e9e de la puissance humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le premier de ces deux id\u00e9als, l&rsquo;id\u00e9al de la perfection, peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9, en Europe, comme l&rsquo;id\u00e9al latin. Le g\u00e9nie latin a montr\u00e9 son originalit\u00e9 et sa puissance, et il a conquis sa gloire la plus belle en s&rsquo;effor\u00e7ant de r\u00e9aliser certains id\u00e9als de perfection, c&rsquo;est-\u00e0-dire en cr\u00e9ant des arts, des litt\u00e9ratures, des religions, des droits, des Etats bien organis\u00e9s. Cela ne signifie point que les peuples latins n&rsquo;aient pas, eux aussi, contribu\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er l&rsquo;id\u00e9al de puissance. L&rsquo;histoire de la France pendant le XVIIIe et le XIXe si\u00e8cle suffirait \u00e0 assurer une place importante \u00e0 ce groupe de peuples dans le grand changement de l&rsquo;histoire du monde, qui est repr\u00e9sent\u00e9 par l&rsquo;apparition de cet id\u00e9al nouveau. Mais les peuples latins, qui sont les peuples d&rsquo;Europe dont la civilisation est la plus ancienne, ont fait de trop grandes choses dans les \u00e9poques o&ugrave; les id\u00e9als de perfection dominaient seuls ou presque seuls, pour que leur vie ne soit encore aujourd&rsquo;hui pleine de l&rsquo;esprit de ces \u00e9poques. Si, d&rsquo;ailleurs, en ce qui concerne les id\u00e9als de perfection, les peuples latins peuvent revendiquer un r\u00f4le historique bien pr\u00e9cis et caract\u00e9ris\u00e9, il n&rsquo;en est pas de m\u00eame pour le nouvel id\u00e9al de puissance. Ils ont d\u00e9velopp\u00e9 celui-ci en union avec d&rsquo;autres peuples de race diff\u00e9rente. On ne peut donc attribuer une signification bien pr\u00e9cise \u00e0 ces mots \u00ab\u00a0le g\u00e9nie latin\u00a0\u00bb, sans identifier ce g\u00e9nie avec l&rsquo;irr\u00e9sistible tendance qui fait d\u00e9sirer aux peuples et aux individus toutes les formes de perfection dont l&rsquo;esprit humain est capable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;id\u00e9al de puissance peut, au contraire, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9, en ce moment, comme un id\u00e9al germanique. Ici aussi, il ne faut pas tomber dans l&rsquo;erreur de croire que cet id\u00e9al a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 par les Allemands. L&rsquo;Allemagne a contribu\u00e9 moins que la France au long et p\u00e9nible travail qui devait aboutir \u00e0 l&rsquo;\u00e9closion de cet id\u00e9al dans le monde. Mais il est indiscutable aussi que, si elle a \u00e9t\u00e9 lente \u00e0 comprendre l&rsquo;id\u00e9al nouveau, l&rsquo;Allemagne a fini par en devenir, en Europe, pendant les derniers trente ans, le champion le plus ardent. L&rsquo;immense d\u00e9veloppement de l&rsquo;Allemagne, qui avait \u00e9merveill\u00e9 le monde, n&rsquo;est autre chose que cet id\u00e9al nouveau de puissance transform\u00e9 par les Allemands en une esp\u00e8ce de religion nationale, devenu une sorte de messianisme, et appliqu\u00e9 avec une logique implacable et une passion ardente jusqu&rsquo;aux cons\u00e9quences extr\u00eames, dans tous les champs : non plus seulement dans l&rsquo;industrie et les affaires, comme ont fait les Am\u00e9ricains, mais dans le monde des id\u00e9es et &mdash; application plus dangereuse &mdash; dans la guerre et l&rsquo;arm\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette distinction entre les deux id\u00e9als faite, il est possible de comprendre l&rsquo;immense trag\u00e9die dont nous sommes \u00e0 la fois les acteurs, les spectateurs et les victimes ; d&rsquo;expliquer le bouleversement d&rsquo;id\u00e9es qu&rsquo;elle a produit et de jeter un coup d&rsquo;&oelig;il dans l&rsquo;avenir et les devoirs qui nous attendent. Il suffit de comprendre pourquoi et comment notre \u00e9poque avait m\u00eal\u00e9 ces deux id\u00e9als en croyant qu&rsquo;ils pourraient se d\u00e9velopper infiniment et paisiblement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;un de l&rsquo;autre, tandis qu&rsquo;\u00e0 un certain point ils devaient entrer en violent conflit. C&rsquo;est ce que nous allons t\u00e2cher de faire.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>III<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;est pas besoin d&rsquo;une analyse profonde pour d\u00e9couvrir qu&rsquo;un des ph\u00e9nom\u00e8nes caract\u00e9ristiques des trente derni\u00e8res ann\u00e9es a \u00e9t\u00e9, en Europe, le d\u00e9clin des anciens id\u00e9als de perfection et le prestige croissant de l&rsquo;id\u00e9al de puissance. C&rsquo;est le fait g\u00e9n\u00e9ral qu&rsquo;on avait masqu\u00e9 sous les noms les plus diff\u00e9rents, comme le \u00ab\u00a0triomphe de l&rsquo;esprit pratique\u00a0\u00bb, le progr\u00e8s \u00e9conomique de l&rsquo;\u00e9poque\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0la politique r\u00e9aliste\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0les tendances modernes\u00a0\u00bb. Ce triomphe de l&rsquo;id\u00e9al de puissance est d&rsquo;ailleurs, comme on le verra dans ce livre, l&rsquo;aboutissement d&rsquo;un mouvement historique tr\u00e8s complexe, dont les origines remontent bien loin. Il a \u00e9t\u00e9 cependant acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, dans les derniers cent ans, par des causes imm\u00e9diates. J&rsquo;en citerai les principales: l&rsquo;immense accroissement de la puissance anglaise, les richesses accumul\u00e9es par l&rsquo;Angleterre et par la France, les victoires de l&rsquo;Allemagne, le d\u00e9veloppement des deux Am\u00e9riques, l&rsquo;exploration et la conqu\u00eate de l&rsquo;Afrique, l&rsquo;augmentation de la population et des d\u00e9penses publiques, civiles et militaires, qui exigeait une augmentation de la production; le perfectionnement de l&rsquo;outillage industriel, les progr\u00e8s des sciences, le d\u00e9clin des aristocraties, des monarchies, des Eglises qui repr\u00e9sentaient en Europe l&rsquo;esprit de qualit\u00e9 ou les id\u00e9als de perfection; l&rsquo;\u00e9puisement de plusieurs de ces id\u00e9als qui rendait n\u00e9cessaire un renouvellement; l&rsquo;affaiblissement des gouvernements, l&rsquo;av\u00e8nement au pouvoir des classes moyennes, l&rsquo;importance croissante acquise par les masses et le nombre en tout: dans les arm\u00e9es, dans la politique, dans l&rsquo;industrie. Livr\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames, soustraites aux vieilles disciplines, les masses peu cultiv\u00e9es devaient pencher plut\u00f4t vers l&rsquo;id\u00e9al de la puissance qui satisfait des instincts primordiaux comme l&rsquo;orgueil, la cupidit\u00e9, l&rsquo;ambition, que vers des id\u00e9als de perfection, qui exigent toujours de l&rsquo;esprit de sacrifice et une certaine force de renoncement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est dans l&rsquo;immense \u00e9clat de cet id\u00e9al de puissance que l&rsquo;Allemagne a tellement grandi dans l&rsquo;opinion du monde, pendant les premiers quatorze ans du si\u00e8cle. Si le devoir supr\u00eame de l&rsquo;humanit\u00e9 \u00e9tait v\u00e9ritablement de tendre toutes ses forces pour augmenter sa puissance, l&rsquo;Allemagne aurait \u00e9t\u00e9 le vrai mod\u00e8le du monde. L&rsquo;id\u00e9al de la puissance devenu religion nationale et un ensemble des circonstances favorables, telles que la position centrale, le voisinage de la Russie, l&rsquo;abondance de la houille, le pullulement de la population, le d\u00e9veloppement \u00e9conomique g\u00e9n\u00e9ral de tous les pays, avaient produit en Allemagne une explosion d&rsquo;\u00e9nergie sans exemple. Appuy\u00e9s sur un gouvernement fort et dou\u00e9 de capacit\u00e9s indiscutables, la race, l&rsquo;industrie, le commerce, la science, la diplomatie allemande avaient envahi le monde, multipli\u00e9 leurs entreprises, con\u00e7u les plans les plus audacieux. Le succ\u00e8s n&rsquo;avait pas souri toujours \u00e0 ces entreprises; mais les \u00e9checs n&rsquo;avaient jamais d\u00e9courag\u00e9 ni le peuple ni le gouvernement. Partout l&rsquo;Allemand avait p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 ou avait tent\u00e9 de p\u00e9n\u00e9trer, en troublant la douce tranquillit\u00e9 des situations acquises, en introduisant un esprit nouveau d&rsquo;activit\u00e9, de nouveaut\u00e9, de concurrence, en visant \u00e0 conqu\u00e9rir la premi\u00e8re place par une lutte aussi tenace que d\u00e9nu\u00e9e de scrupules.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;histoire n&rsquo;avait pas vu encore un exemple d&rsquo;activit\u00e9 si fi\u00e9vreuse. Les Etats-Unis eux-m\u00eames ne pouvaient soutenir la comparaison. Ils ont accompli de grandes choses dans l&rsquo;industrie, mais en exploitant un territoire de 9 millions de kilom\u00e8tres carr\u00e9s. Les Allemands avaient r\u00e9ussi \u00e0 tirer toutes les marchandises dont ils inondaient la terre, toutes les id\u00e9es, bonnes ou mauvaises, dont ils remplissaient les cerveaux, la plus forte arm\u00e9e et la seconde flotte du monde, d&rsquo;un territoire de 600,000 kilom\u00e8tres carr\u00e9s. Hypnotis\u00e9 de plus en plus par d&rsquo;id\u00e9al unique de la puissance, le monde avait \u00e9t\u00e9 \u00e9bloui par cette activit\u00e9 \u00e9tourdissante et il n&rsquo;attachait plus aucune importance \u00e0 la question des proc\u00e9d\u00e9s par lesquels l&rsquo;Allemagne remportait ses succ\u00e8s. Qu&rsquo;importait si, d\u00e9j\u00e0 en 1870, elle avait ressuscit\u00e9 la vieille \u00e2me barbare de la guerre et proclam\u00e9 les droits souverains de la force? Qu&rsquo;importait si elle avait d\u00e9velopp\u00e9 son industrie et son commerce \u00e0 l&rsquo;aide de proc\u00e9d\u00e9s artificiels comme le <em>dumping<\/em>; par une d\u00e9t\u00e9rioration syst\u00e9matique de la qualit\u00e9 de tous les objets fabriqu\u00e9s, et en se servant sans aucun scrupule de tous les moyens de falsification que l&rsquo;esprit humain peut inventer? Pour bl\u00e2mer ces proc\u00e9d\u00e9s, il aurait fallu des id\u00e9als de perfection ou des \u00e9talons de mesure qualitatifs. Mais ceux-ci se confondaient, perdaient leur prestige et leur force&hellip; Le r\u00e9sultat seul comptait. Dans l&rsquo;\u00e9croulement de tous les id\u00e9als de perfection, il ne restait plus debout, au centre de l&rsquo;Europe, gigantesque, triomphante, que l&rsquo;Allemagne. Il est maintenant possible de nous expliquer pourquoi l&rsquo;id\u00e9e de la d\u00e9cadence des peuples latins avait fini par s&rsquo;imposer \u00e0 tous, les peuples latins compris. Les pays latins, m\u00eame les deux les plus forts, la France et l&rsquo;Italie, \u00e9taient incapables de rivaliser avec l&rsquo;Allemagne dans cet effort pour la puissance. La France n&rsquo;avait pas une population suffisante. L&rsquo;Italie avait la population: mais il lui manquait le charbon. A ces causes mat\u00e9rielles s&rsquo;ajoutaient des causes psychologiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire une certaine persistance des sentiments qui remontaient aux \u00e9poques de civilisation qualitative: habitude de l&rsquo;\u00e9conomie, la r\u00e9pugnance \u00e0 l&rsquo;agitation continuelle, \u00e0 l&rsquo;innovation incessante, \u00e0 l&rsquo;esprit de modernisme \u00e0 outrance, \u00e0 la manie de la vitesse. Enfin la situation politique de ces pays rendait impossible aux gouvernements de soutenir l&rsquo;effort de la nation avec autant d&rsquo;\u00e9nergie et d&rsquo;intelligence que pouvait le faire le gouvernement allemand.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour toutes ces raisons, ces peuples ont peu \u00e0 peu fini par se sentir inf\u00e9rieurs, dans la lutte pour la puissance, \u00e0 l&rsquo;Allemagne qu&rsquo;ils cherchaient \u00e0 imiter, mais en n&rsquo;y r\u00e9ussissant qu&rsquo;en partie. De l\u00e0 une tr\u00e8s grave cons\u00e9quence. En r\u00e9agissant sur la France et sur l&rsquo;Italie, l&rsquo;id\u00e9al de la puissance y a excit\u00e9, dans toutes les classes, l&rsquo;app\u00e9tit des gains faciles, le d\u00e9sir des enrichissements rapides, toutes les formes de l&rsquo;arrivisme. Mais comme il n&rsquo;a pas pu se d\u00e9velopper compl\u00e8tement, il n&rsquo;a pas excit\u00e9 au m\u00eame degr\u00e9 les qualit\u00e9s et les vices corr\u00e9latifs, qui faisaient de la vie allemande un syst\u00e8me, sinon parfait, comme le pensaient les observateurs superficiels, au moins complet et coh\u00e9rent dans sa dangereuse absurdit\u00e9: l&rsquo;audace, l&rsquo;orgueil, l&rsquo;habitude de tout faire en grand, m\u00eame les folies; l&rsquo;esprit d&rsquo;association, la confiance dans l&rsquo;avenir, la discipline; cette esp\u00e8ce d&rsquo;extravagante ferveur messianique par laquelle l&rsquo;Allemand s&rsquo;\u00e9tait convaincu qu&rsquo;il r\u00e9g\u00e9n\u00e9rait le monde, en l&rsquo;inondant de mauvaises marchandises. Dans l&rsquo;ensemble les deux pays restaient plus attach\u00e9s que l&rsquo;Allemagne aux vieux id\u00e9als de perfection, c&rsquo;est-\u00e0-dire &mdash; et la guerre l&rsquo;a prouv\u00e9 &mdash; dans un \u00e9tat intellectuel et moral plus \u00e9lev\u00e9. Mais en m\u00eame temps ils apportaient dans la vie \u00e9conomique une timidit\u00e9, une limitation, un esprit de m\u00e9fiance, d&rsquo;isolement et de r\u00e9alisme, une absence de toute illusion mystique qui, en se combinant avec l&rsquo;app\u00e9tit des gains et le d\u00e9sir des richesses, engendraient des \u00e9go\u00efsmes et des corruptions tr\u00e8s nuisibles soit au syst\u00e8me \u00e9conomique, soit \u00e0 l&rsquo;organisation sociale tout enti\u00e8re des pays. Cet \u00e9tat de choses provoquait un grand m\u00e9contentement et donnait \u00e0 une partie de l&rsquo;opinion, dans les deux pays, un sens tr\u00e8s douloureux d&rsquo;impuissance intellectuelle et morale, en comparaison \u00e0 l&rsquo;Allemagne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un effort qui ne r\u00e9ussit qu&rsquo;\u00e0 moiti\u00e9 est toujours p\u00e9nible, \u00e0 un individu comme \u00e0 un peuple. A ce sentiment d&rsquo;impuissance partielle s&rsquo;ajoutaient les pr\u00e9occupations tr\u00e8s justifi\u00e9es d&rsquo;un danger r\u00e9el. Ce peuple qui se multipliait au centre de l&rsquo;Europe et qui d\u00e9veloppait avec tant de rapidit\u00e9, sous la conduite d&rsquo;un gouvernement \u00e9nergique, sa puissance, n&rsquo;\u00e9tait-il pas un danger pour les peuples qui l&rsquo;environnaient? Mais toutes ces inqui\u00e9tudes et toutes ces craintes ne seraient pas devenues si angoissantes, dans les ann\u00e9es qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre, sans une illusion dans laquelle est la raison profonde de l&rsquo;immense crise actuelle. Les id\u00e9als de perfection qui auraient pu limiter \u00e0 des proportions plus sages notre admiration de l&rsquo;Allemagne s&rsquo;\u00e9taient obscurcis dans l&rsquo;esprit du monde; mais ils n&rsquo;avaient pas \u00e9t\u00e9 reni\u00e9s officiellement. Personne n&rsquo;aurait avou\u00e9, m\u00eame avant la guerre, vouloir vivre dans un monde sans beaut\u00e9, sans justice, sans v\u00e9rit\u00e9. Quand on parlait du progr\u00e8s ou de la civilisation, on sous-entendait toujours, plus ou moins clairement, une am\u00e9lioration morale et intellectuelle. Notre \u00e9poque voulait la puissance, mais elle voulait aussi, en toute sinc\u00e9rit\u00e9, la charit\u00e9, le droit, la justice, la v\u00e9rit\u00e9, le bien. Elle se f\u00e2chait facilement si quelqu&rsquo;un doutait de ces vertus. Par malheur, si elle voulait ces biens, elle n&rsquo;\u00e9tait pas moins oblig\u00e9e, par les passions et les int\u00e9r\u00eats dominants, \u00e0 les sacrifier chaque jour \u00e0 son d\u00e9sir de richesse et de puissance. Il s&rsquo;agissait donc, pour notre \u00e9poque, d&rsquo;augmenter ind\u00e9finiment ses richesses et sa puissance, en \u00e9chappant au reproche de payer ces biens mat\u00e9riels par une d\u00e9t\u00e9rioration morale de la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re. Le probl\u00e8me \u00e9tait difficile; comment l&rsquo;a-t-elle r\u00e9solu ? Elle a trouv\u00e9 un moyen simple et commode de mettre d&rsquo;accord l&rsquo;id\u00e9al de puissance et l&rsquo;id\u00e9al de perfection: elle les a m\u00eal\u00e9s et confondus. Une arm\u00e9e nombreuse de sophistes aidant, elle s&rsquo;est convaincue que le monde s&rsquo;am\u00e9liorait, devenait plus sage, plus moral, plus beau, en somme plus parfait, \u00e0 mesure qu&rsquo;il enrichissait et qu&rsquo;il d\u00e9veloppait sa puissance. La quantit\u00e9 pouvait augmenter et la qualit\u00e9 s&rsquo;am\u00e9liorer ind\u00e9finiment, l&rsquo;une \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quel r\u00f4le a jou\u00e9 dans la vie intellectuelle du XIXe si\u00e8cle la n\u00e9cessit\u00e9 o&ugrave; notre \u00e9poque se trouvait de confondre les id\u00e9es sur ce point vital! Que de th\u00e9ories ont \u00e9t\u00e9 admir\u00e9es, parce qu&rsquo;elles sortaient de cette confusion et aidaient \u00e0 la produire dans les esprits! Celle du surhomme, par exemple. Mais l&rsquo;Allemagne fut encore le pays qui b\u00e9n\u00e9ficia davantage de cette confusion. L&rsquo;ordre apparent qui r\u00e9gnait dans le pays, et cette coordination presque parfaite de tous les efforts de la nation vers la puissance, sembl\u00e8rent l&rsquo;id\u00e9al de la perfection intellectuelle et morale. L&rsquo;Allemagne devint le mod\u00e8le de toutes les perfections, parce qu&rsquo;elle \u00e9tait le pays le plus puissant. Elle fut consid\u00e9r\u00e9e comme la nation la plus intelligente, la plus instruite, la plus sage, la plus morale, la plus s\u00e9rieuse du monde. Elle avait r\u00e9solu mieux que les autres nations tous les probl\u00e8mes de l&rsquo;\u00e9poque et r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;id\u00e9al de la vie plus parfait. Son droit, ses institutions sociales, ses sciences, sa musique semblaient insurpassables; elle commen\u00e7ait m\u00eame \u00e0 devenir un mod\u00e8le dans les arts. L&rsquo;Allemagne avait transport\u00e9 dans les arts sa manie du modernisme, sa capacit\u00e9 d&rsquo;imitation et son esprit d&rsquo;organisation; ce qui, dans l&rsquo;immense anarchie esth\u00e9tique de l&rsquo;\u00e9poque, semblait le d\u00e9but d&rsquo;une \u00e8re nouvelle \u00e0 un certain nombre d&rsquo;esprits m\u00e9contents du pr\u00e9sent. M\u00eame les socialistes s&rsquo;\u00e9taient convertis, dans les pays latins, \u00e0 l&rsquo;admiration de l&rsquo;Allemagne. Pour trouver un pr\u00e9texte de r\u00e9criminations contre le r\u00e9gime bourgeois, ils avaient oubli\u00e9 qu&rsquo;ils devaient \u00e0 ce r\u00e9gime la possibilit\u00e9 d&rsquo;exister comme parti; ils exaltaient les \u00ab\u00a0lois sociales\u00a0\u00bb \u00e9dict\u00e9es par l&rsquo;oligarchie militaire qui gouverne l&rsquo;Allemagne comme un grand progr\u00e8s dont leurs pays n&rsquo;\u00e9taient pas capables; et le parti socialiste allemand, qui, sans les libert\u00e9s donn\u00e9es au monde par la R\u00e9volution fran\u00e7aise, n&rsquo;aurait pas m\u00eame pu exister, comme le v\u00e9ritable lib\u00e9rateur du monde! Ce qui revenait \u00e0 dire que le gouvernement des Junkers \u00e9tait plus juste et plus humain que les gouvernements d\u00e9mocratiques de l&rsquo;Europe occidentale. L&rsquo;Europe se ber\u00e7ait dans ces absurdes illusions, quand tout \u00e0 coup le ciel et la terre trembl\u00e8rent. L&rsquo;Allemagne venait de mettre le feu aux poudres.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>IV<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>En une semaine, le peuple qui \u00e9tait le mod\u00e8le de toutes les vertus devint l&rsquo;objet de l&rsquo;ex\u00e9cration universelle. Le dictionnaire n&rsquo;eut plus d&rsquo;adjectifs suffisants pour le fl\u00e9trir. Il fut banni de la soci\u00e9t\u00e9 des nations civilis\u00e9es. Que s&rsquo;\u00e9tait-il pass\u00e9 en huit jours ? Une chose simple et tragique: l&rsquo;id\u00e9al de perfection et l&rsquo;id\u00e9al de puissance, que le monde avait confondus, comme s&rsquo;ils pouvaient se d\u00e9velopper ind\u00e9finiment c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, \u00e9taient rentr\u00e9s en conflit. Voil\u00e0 le sens profond de toute la crise pr\u00e9sente.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un philosophe aurait pu pr\u00e9voir <em>a priori<\/em> que ce conflit devait \u00e9clater un jour ou l&rsquo;autre. Cette pr\u00e9vision appartenait au nombre des certitudes qu&rsquo;on pourrait appeler <em>dialectiques<\/em>, parce qu&rsquo;on peut y arriver par le raisonnement, et qui sont les plus s&ucirc;res, si pour les d\u00e9duire le raisonnement part d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 bien \u00e9tablie. Une v\u00e9rit\u00e9 de sens commun pouvait cette fois conduire facilement \u00e0 cette pr\u00e9vision: c&rsquo;est que les biens de la vie sont li\u00e9s entre eux, de sorte qu&rsquo;ils se limitent mutuellement dans diff\u00e9rentes mani\u00e8res, et que si on veut jouir d&rsquo;un bien au del\u00e0 d&rsquo;une certaine mesure, il est n\u00e9cessaire de renoncer \u00e0 l&rsquo;autre qui \u00e9tait sa limite. Mais alors, tr\u00e8s souvent, m\u00eame le bien qu&rsquo;on a trop d\u00e9sir\u00e9 devient un mal. &laquo;Quinze jours durant &mdash; ainsi parlait, quelques ann\u00e9es avant la guerre, un vieillard qui avait connu les hommes et le monde &mdash; nous avons discut\u00e9 pour savoir ce qui valait mieux, ou produire des richesses, ou cr\u00e9er des &oelig;uvres d&rsquo;art, ou d\u00e9couvrir des v\u00e9rit\u00e9s, et jusqu&rsquo;\u00e0 quel point il \u00e9tait bon de d\u00e9sirer la richesse&hellip; Or ce faisant, qu&rsquo;avons-nous fait, sinon rechercher les rapports qui existent entre l&rsquo;Art, la V\u00e9rit\u00e9, la Morale, l&rsquo;Utilit\u00e9, le Plaisir, le Devoir, le Droit, c&rsquo;est-\u00e0-dire entre les biens de la vie? Ce sont des questions qui int\u00e9ressent beaucoup les philosophes, lesquels se figurent volontiers que le monde est perp\u00e9tuellement en peine parce qu&rsquo;ils ne r\u00e9ussissent pas \u00e0 r\u00e9soudre ces graves probl\u00e8mes. Mais la vie ne se charge-t-elle pas de leur r\u00e9pondre chaque jour? Est-il donc si difficile de comprendre que ces choses sont des limites les unes pour les autres? Le Devoir peut mettre un frein au Plaisir et le pr\u00e9server d&rsquo;abus p\u00e9rilleux; le sentiment du Beau, pr\u00e9server la morale de certains exc\u00e8s de l&rsquo;asc\u00e9tisme; la Morale, d\u00e9tourner l&rsquo;Art de certains sujets d\u00e9shonn\u00eates; l&rsquo;Utilit\u00e9, tenir un peu en bride la V\u00e9rit\u00e9; rappelant \u00e0 l&rsquo;homme que \u00ab\u00a0toute v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas bonne \u00e0 dire\u00a0\u00bb, ou emp\u00eacher la Morale et l&rsquo;Art de se d\u00e9shumaniser en devenant \u00e0 eux-m\u00eames leur propre fin, et ainsi de suite. Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;histoire, sinon le perp\u00e9tuel effort de la volont\u00e9 pour trouver de nouveaux \u00e9quilibres et de plus parfaites limitations entre ces \u00e9l\u00e9ments de vie ?&raquo; (1)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il en est de m\u00eame de la justice, de la charit\u00e9, du respect, du droit, de la loyaut\u00e9, du sentiment chevaleresque ; de tous ces id\u00e9als de perfection morale que le monde moderne n&rsquo;avait pas reni\u00e9s, et de la puissance. La puissance et ces id\u00e9als ne s&rsquo;excluent pas n\u00e9cessairement, mais ils se limitent mutuellement. Plus les id\u00e9als seront forts chez un peuple et chez un individu, et plus la puissance acquise en violant la justice, la charit\u00e9, le droit, la loyaut\u00e9 leur fera horreur; ils ne voudront la puissance que dans les limites trac\u00e9es par ces id\u00e9als de perfection morale. Plus l&rsquo;ambition de la puissance sera forte et avec plus de facilit\u00e9 et d&rsquo;indiff\u00e9rence un individu et un peuple franchiront ces limites. Si l&rsquo;ambition de la puissance devient chez un homme ou chez un peuple une esp\u00e8ce de religion ou de mysticisme messianique, ces limites finiront par \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des obstacles que l&rsquo;homme ou le peuple devront renverser et avec lesquels ils se vanteront d&rsquo;entrer ouvertement en conflit. C&rsquo;est ce qui est arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Allemagne, sous les yeux du monde terrifi\u00e9. Gris\u00e9e par ses succ\u00e8s, par les flatteries dont elle \u00e9tait l&rsquo;objet, par l&rsquo;id\u00e9e de sa force, par l&rsquo;espoir d&rsquo;un immense triomphe, l&rsquo;Allemagne avait fini par croire, comme d&rsquo;ailleurs la plupart de ses admirateurs, qu&rsquo;elle \u00e9tait la meilleure, parce qu&rsquo;elle \u00e9tait la plus forte ; il \u00e9tait donc \u00e9vident qu&rsquo;elle s&rsquo;am\u00e9liorerait \u00e0 mesure qu&rsquo;elle accro&icirc;trait sa force ; par cons\u00e9quent, tout ce qu&rsquo;elle faisait pour augmenter sa puissance \u00e9tait bien. Une fois l&rsquo;esprit de tout un peuple, puissant, fort, nombreux, mis sur cette pente, il devait rapidement glisser aux pires exc\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais si l&rsquo;Allemagne, qui \u00e9tait la plus forte et qui esp\u00e9rait vaincre, avait facilement confondu tout ce qui favorisait ses immenses ambitions avec le bien, les peuples attaqu\u00e9s, qui se sentaient les plus faibles et qui se virent menac\u00e9s par un danger terrible, se r\u00e9fugi\u00e8rent aupr\u00e8s des autels d\u00e9laiss\u00e9s de la Justice, du Droit, de la G\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 chevaleresque, de la Loyaut\u00e9 ; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils oppos\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;Allemagne et \u00e0 son id\u00e9al de puissance les vieux id\u00e9als de la perfection. D\u00e8s ce moment on a recommenc\u00e9, chez tous les peuples qui parlent des langues d\u00e9riv\u00e9es du latin, \u00e0 exalter en prose et en vers le g\u00e9nie latin, l&rsquo;esprit latin, la civilisation latine. Et \u00e0 raison, car le g\u00e9nie latin r\u00e9sume les id\u00e9als de perfection, qui seuls peuvent limiter les aspirations de l&rsquo;homme \u00e0 la puissance criminelle. Mais si l&rsquo;id\u00e9al latin est surtout et avant tout un id\u00e9al de perfection, il est n\u00e9cessaire que tous ceux qui aujourd&rsquo;hui exaltent le g\u00e9nie latin et l&rsquo;opposent au germanisme se rendent bien compte qu&rsquo;il repr\u00e9sente l&rsquo;oppos\u00e9 de ce qu&rsquo;on avait pris l&rsquo;habitude d&rsquo;admirer davantage dans l&rsquo;Allemagne : de cette insatiable aspiration \u00e0 un accroissement illimit\u00e9 de puissance ; de cette activit\u00e9 inlassable et d\u00e9nu\u00e9e de scrupules ; de cet esprit d&rsquo;invasion ; de ce go&ucirc;t pour tout ce qui est \u00e9norme, colossal, extravagant, violent. Il ne faut pas se faire trop d&rsquo;illusions : l&rsquo;id\u00e9al d&rsquo;une puissance qui s&rsquo;accro&icirc;trait ind\u00e9finiment a s\u00e9duit beaucoup d&rsquo;esprits et est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 profond\u00e9ment m\u00eame dans les pays latins. M\u00eame aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s tant de sang, beaucoup d&rsquo;adversaires de l&rsquo;Allemagne oscillent entre l&rsquo;horreur et la crainte des exc\u00e8s commis par elle et le d\u00e9sir de s&rsquo;approprier ses m\u00e9thodes et le secret de ses succ\u00e8s. Il ne faut pas non plus oublier que de puissants int\u00e9r\u00eats sont li\u00e9s m\u00eame dans les pays latins \u00e0 cet id\u00e9al de puissance illimit\u00e9e, tandis que tout id\u00e9al de perfection impose des limites, des restrictions et des renoncements.<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>V<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est pour cette raison surtout que la guerre actuelle semble devoir \u00eatre le commencement d&rsquo;une crise historique bien longue et bien compliqu\u00e9e. Cette immense catastrophe a montr\u00e9 au monde qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de vouloir en m\u00eame temps une augmentation illimit\u00e9e de puissance et un progr\u00e8s moral continuel ; que t\u00f4t ou tard le moment arrive o&ugrave; il faut choisir entre la justice, la charit\u00e9, la loyaut\u00e9, et la force, la richesse, le succ\u00e8s. Mais il n&rsquo;est pas si facile de faire le choix que de dire qu&rsquo;il faut le faire. Quelques exemples montreront quelles transformations et quelles responsabilit\u00e9s implique ce choix, si le monde se d\u00e9cidait un jour \u00e0 limiter de nouveau l&rsquo;id\u00e9al de la puissance et les ambitions qu&rsquo;il engendre, par des id\u00e9als, anciens ou nouveaux, de perfection. Ces exemples donneront en m\u00eame temps une id\u00e9e des conclusions pratiques que comportent les id\u00e9es d\u00e9velopp\u00e9es dans ce livre et la conception du conflit europ\u00e9en qui y est expos\u00e9e ; ils feront ainsi mieux comprendre ce que signifiera dans la civilisation moderne une renaissance de l&rsquo;esprit latin, le jour o&ugrave; elle se produira.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a dans beaucoup d&rsquo;Etats une question de l&rsquo;alcoolisme. Elle est grave surtout en France. En quoi consiste cette question ? Elle n&rsquo;est qu&rsquo;une des cons\u00e9quences de l&rsquo;effort pour l&rsquo;augmentation illimit\u00e9e de la production de toutes les choses, utiles ou nuisibles, qui caract\u00e9rise notre \u00e9poque. Seule entre toutes les civilisations de l&rsquo;histoire, notre civilisation s&rsquo;est appliqu\u00e9e avec la m\u00eame \u00e9nergie \u00e0 fabriquer des quantit\u00e9s toujours plus grandes de tous les produits, depuis l&rsquo;alcool jusqu&rsquo;aux explosifs, depuis les canons jusqu&rsquo;aux a\u00e9roplanes, sans jamais qu&rsquo;inqui\u00e9ter de l&rsquo;usage qu&rsquo;on en ferait. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;on a fabriqu\u00e9 des quantit\u00e9s \u00e9normes d&rsquo;alcool ; et qu&rsquo;apr\u00e8s les avoir fabriqu\u00e9es, on les a fait avaler aux masses, m\u00eame au risque de d\u00e9truire des peuples entiers. Les sources premi\u00e8res du vice sont dans l&rsquo;industrie et non dans les hommes. Ce n&rsquo;est pas la soif des hommes qui oblige l&rsquo;industrie et l&rsquo;agriculture \u00e0 produire les boissons en quantit\u00e9 toujours plus grande : ce sont l&rsquo;industrie et l&rsquo;agriculture qui, entra&icirc;n\u00e9es par le formidable \u00e9lan \u00e9conomique du monde, augmentent la production et qui, pour l&rsquo;\u00e9couler toute, apprennent aux masses \u00e0 s&rsquo;enivrer. La question de l&rsquo;alcoolisme est, en somme, avant tout, une question de surproduction. Nos anc\u00eatres \u00e9taient beaucoup plus sobres non pas parce qu&rsquo;ils \u00e9taient plus sages, ou plus vertueux, ou plus d\u00e9vots ; mais parce qu&rsquo;ils produisaient moins d&rsquo;alcool et le peu qu&rsquo;ils en produisaient \u00e9tait de qualit\u00e9 meilleure. Ils ne pouvaient pas boire l&rsquo;alcool qui n&rsquo;existait pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La cons\u00e9quence est claire. Pour d\u00e9raciner ce fl\u00e9au, il faut que l&rsquo;Etat revendique la facult\u00e9 de limiter certaines productions pour des raisons morales et patriotiques ; c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;imposer des limites morales \u00e0 la puissance productive sans cesse croissante de l&rsquo;industrie moderne. Ni les comit\u00e9s de propagande, ni les conf\u00e9rences, ni les sermons, ni les pamphlets, ni m\u00eame la diminution des cabarets ne gu\u00e9riront le mal, tant qu&rsquo;on continuera \u00e0 distiller des quantit\u00e9s si grandes d&rsquo;alcool. Si on veut \u00e9pargner aux masses ce fl\u00e9au, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un moyen : interdire compl\u00e8tement la distillation des alcools de qualit\u00e9 inf\u00e9rieure, destin\u00e9s \u00e0 la fabrication des liqueurs, et limiter rigoureusement la production des alcools de qualit\u00e9 sup\u00e9rieure. Le peuple sera oblig\u00e9 de boire moins quand il n&rsquo;aura plus \u00e0 sa disposition que du vin, de la bi\u00e8re, et peu de liqueurs tr\u00e8s ch\u00e8res.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Une autre grave question que la guerre a pos\u00e9e est celle des limites de la concurrence commerciale entre les diff\u00e9rents peuples. Tout le monde sait que le d\u00e9veloppement de l&rsquo;industrie et du commerce allemands a \u00e9t\u00e9 en partie obtenu \u00e0 l&rsquo;aide de proc\u00e9d\u00e9s particuliers de concurrence, comme le <em>dumping<\/em> et d&rsquo;innombrables bien qu&rsquo;ing\u00e9nieuses falsifications. La chimie allemande a \u00e9t\u00e9 la grande complice de toutes ces falsifications. Ce sont des proc\u00e9d\u00e9s qui peuvent \u00eatre justifi\u00e9s seulement si on admet que la quantit\u00e9 est tout dans le monde, que chaque peuple ne doit chercher qu&rsquo;\u00e0 produire, vendre, consommer le plus qu&rsquo;il peut, que le m\u00e9rite des nations se mesure d&rsquo;apr\u00e8s le chiffre des exportations et que pour augmenter la masse totale du commerce tous les moyens sont bons. Mais ce sont l\u00e0 les principes qui ont conduit l&rsquo;Allemagne \u00e0 se d\u00e9truire en d\u00e9truisant l&rsquo;Europe, pour satisfaire ses ambitions d\u00e9mesur\u00e9es, et contre lesquels nous protestons depuis trois ans en opposant l&rsquo;esprit latin et ses id\u00e9als de perfection morale aux cupidit\u00e9s sans scrupule du germanisme ! Si donc on veut que l&rsquo;esprit de justice, la loyaut\u00e9, un certain sentiment de confiance r\u00e8glent dans l&rsquo;avenir les rapports entre les peuples civilis\u00e9s de l&rsquo;Europe, il faut mettre des freins et des limites \u00e0 ces louches proc\u00e9d\u00e9s. Il le faut d&rsquo;autant plus que, si on n&rsquo;y r\u00e9ussit pas, il n&rsquo;est point douteux que tout le monde se mettra apr\u00e8s la guerre \u00e0 imiter le syst\u00e8me allemand : avec quel r\u00e9sultat ? Il est facile de le deviner ! Il faut donc t\u00e2cher d&rsquo;imposer des r\u00e8gles morales \u00e0 la concurrence internationale : mais par quel moyen ? On n&rsquo;en voit qu&rsquo;un seul : revenir, en la modernisant, \u00e0 une vieille doctrine qui \u00e9tait moins une loi \u00e9conomique qu&rsquo;un principe moral impos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie : le juste prix des choses. &laquo;<em>Carieus vendere vel vilius emere rem quam valeat&hellip; injustum<\/em>&raquo; a dit saint Thomas. L&rsquo;application de ce principe dans ce cas peut \u00eatre faite sans h\u00e9sitation, car personne ne doutera que celui qui ach\u00e8te une chose \u00e0 un prix inf\u00e9rieur \u00e0 son co&ucirc;t de production l&rsquo;ach\u00e8te au dessus de sa valeur. Il faudra donc affirmer que le <em>dumping<\/em>, tout en rendant service aux personnes qui en profitent, alt\u00e8re dans les esprits la notion du juste prix des choses, habituant les uns \u00e0 consommer des produits dans une quantit\u00e9 sup\u00e9rieure \u00e0 celle qu&rsquo;ils devraient consommer, \u00e9tant donn\u00e9es leur richesse et la richesse g\u00e9n\u00e9rale ; en obligeant d&rsquo;autres \u00e0 travailler \u00e0 un prix trop bas ; en troublant tout le syst\u00e8me des r\u00e9tributions. Par cons\u00e9quent, tous les Etats devraient s&rsquo;engager entre eux \u00e0 d\u00e9fendre le <em>dumping<\/em> sous toutes ses formes ; et chaque Etat devrait se r\u00e9server la facult\u00e9 supr\u00eame d&rsquo;annuler, par des droits \u00e9quivalents, le <em>dumping<\/em> qu&rsquo;un autre Etat ne voudrait pas ou ne pourrait pas r\u00e9primer.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Non moins grave est la question de la falsification, comme proc\u00e9d\u00e9 normal de l&rsquo;industrie moderne. Elle a enrichi depuis un si\u00e8cle beaucoup d&rsquo;industriels ; elle a profit\u00e9 surtout aux Allemands, qui s&rsquo;en sont servis avec leur \u00e9nergie et leur audace habituelles ; mais elle est un des proc\u00e9d\u00e9s du commerce et de l&rsquo;industrie modernes les plus dangereux. Comme le <em>dumping<\/em> d\u00e9truit dans les esprits la notion du juste prix des choses, ces falsifications rendent de plus en plus les hommes incapables de distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais ou m\u00e9diocre ; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elles \u00e9touffent dans notre civilisation le sens de la qualit\u00e9. Or, \u00e0 mesure qu&rsquo;on \u00e9touffe dans les hommes le sens de la qualit\u00e9, la lutte commerciale et industrielle doit n\u00e9cessairement se d\u00e9velopper dans le sens de la quantit\u00e9. L&rsquo;industrie qui versera sur le monde et saura lui imposer une abondance plus grande de produits plus mauvais sera victorieuse. Mais quand les hommes s&rsquo;efforcent non pas de fabriquer et de faire admirer des objets d&rsquo;une certaine qualit\u00e9, mais de produire et de vendre la plus grande quantit\u00e9 d&rsquo;objets dans le temps le plus court, c&rsquo;est une victoire sur la mati\u00e8re, sur le temps et sur l&rsquo;espace qu&rsquo;ils visent, et non un raffinement de leurs aptitudes et capacit\u00e9s. C&rsquo;est donc un id\u00e9al de puissance et non un id\u00e9al de perfection qu&rsquo;ils poursuivent. Il est ainsi possible de reconstituer la cha&icirc;ne qui relie ces proc\u00e9d\u00e9s de falsification, reconnus comme l\u00e9gitimes par l&rsquo;industrie moderne, \u00e0 la crise actuelle. Les proc\u00e9d\u00e9s de falsification \u00e9touffent le sens de la qualit\u00e9 ; plus le sens de la qualit\u00e9 devient obtus dans une \u00e9poque, plus l&rsquo;industrie et le commerce se trouvent dans la n\u00e9cessit\u00e9 de lutter pour la quantit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;augmenter ind\u00e9finiment la production. Cette lutte pour la quantit\u00e9 am\u00e8ne par n\u00e9cessit\u00e9 le triomphe d&rsquo;un id\u00e9al de puissance sur tous les id\u00e9als de perfection ; et les cons\u00e9quences possibles d&rsquo;un pareil triomphe, chez un peuple qui savait poss\u00e9der la plus forte arm\u00e9e du monde, nous les voyons depuis 1914.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour les proc\u00e9d\u00e9s de falsification, on peut r\u00e9p\u00e9ter ce qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 dit du <em>dumping<\/em> : si on n&rsquo;y met pas un frein, ils se g\u00e9n\u00e9raliseront apr\u00e8s la guerre. Tout le monde voudra employer contre l&rsquo;Allemagne les armes qu&rsquo;elle a forg\u00e9es et avec lesquelles elle nous a bless\u00e9s. Mais est-il possible de mettre un frein \u00e0 ce mal ? Oui : si les Etats redevenaient, en s&rsquo;adaptant aux exigences d&rsquo;un monde tellement grandi, ce qu&rsquo;ils \u00e9taient autrefois : les garants de la qualit\u00e9 des marchandises. Ils ne devraient pas, comme ils faisaient autrefois, imposer \u00e0 l&rsquo;industrie un certain \u00e9talon de perfection ; ils devraient continuer \u00e0 reconna&icirc;tre \u00e0 l&rsquo;industrie et au commerce le droit, octroy\u00e9 par la r\u00e9volution industrielle du XIXe si\u00e8cle, de d\u00e9t\u00e9riorer la qualit\u00e9 au profit de la quantit\u00e9 tant qu&rsquo;ils veulent et qu&rsquo;ils peuvent ; mais ils leur devraient nier impitoyablement le droit de cacher cette d\u00e9t\u00e9rioration de la qualit\u00e9 par toutes les tromperies dont l&rsquo;industrie et le commerce abusent aujourd&rsquo;hui. Des l\u00e9gislations int\u00e9rieures tr\u00e8s fortes et tout un syst\u00e8me de conventions internationales bien \u00e9tay\u00e9 devraient emp\u00eacher l&rsquo;industrie et le commerce de tromper le public sur l&rsquo;origine, la composition, la solidit\u00e9, sur les qualit\u00e9s les plus importantes en somme des marchandises. Des lois de cette esp\u00e8ce \u00e9taient nombreuses autrefois, dans les p\u00e9riodes de civilisation qualitative ; la quantit\u00e9 triomphant avec la machine \u00e0 vapeur les a balay\u00e9es ; mais beaucoup d&rsquo;inconv\u00e9nients tr\u00e8s d\u00e9plor\u00e9s du r\u00e9gime \u00e9conomique actuel dispara&icirc;traient si on revenait au principe inspirateur de ces vieilles lois, en l&rsquo;adaptant aux n\u00e9cessit\u00e9s du monde moderne. On peut m\u00eame dire que ces inconv\u00e9nients dispara&icirc;tront seulement le jour o&ugrave; l&rsquo;industrie et le commerce accepteront ces limites morales.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les falsifications commerciales ne sont d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;une partie d&rsquo;un probl\u00e8me beaucoup plus large, du plus grand probl\u00e8me moral de notre \u00e9poque : celui de la loyaut\u00e9. Depuis trois ans, les perfidies et les mensonges allemands font l&rsquo;\u00e9tonnement du monde. On se demande comment notre si\u00e8cle peut avoir engendr\u00e9 un peuple qui manque \u00e0 la foi jur\u00e9e avec tant d&rsquo;aisance et qui sait mentir avec tant d&rsquo;audace. Ne serait-il pas plus raisonnable de se demander quelle bonne foi et quel respect pour la v\u00e9rit\u00e9 pouvait-on trouver dans un peuple qui s&rsquo;\u00e9tait enrichi et avait r\u00e9ussi \u00e0 se faire admirer par l&rsquo;univers, en falsifiant presque tous les produits de la terre ? Dans ce d\u00e9faut aussi, les Allemands repr\u00e9sentent peut-\u00eatre notre \u00e9poque plus qu&rsquo;on ne le croit. Notre \u00e9poque a fait de grandes choses et a beaucoup de vertus ; mais elle se montre de plus en plus incertaine et faible dans la conception de l&rsquo;honneur. M&rsquo;est-il permis de citer encore une page, \u00e9crite avant la guerre ? &laquo;Aucune civilisation n&rsquo;eut jamais un aussi grand besoin que la n\u00f4tre de mettre une limite \u00e0 la libert\u00e9 de mentir. Car j&rsquo;ai beau pr\u00eacher que l&rsquo;homme doit marcher vers l&rsquo;avenir sans retourner la t\u00eate ; je ne me fais pas d&rsquo;illusion, vous savez. Pr\u00e9cis\u00e9ment parce que ce sont des limites, des limites conventionnelles et toujours provisoires, l&rsquo;homme est sans cesse en guerre avec les principes sur lesquels repose l&rsquo;ordre social et moral. Les int\u00e9r\u00eats et les passions cherchent continuellement soit \u00e0 renverser ces limites par des moyens violents, &mdash; guerres, r\u00e9volutions, s\u00e9ditions, lois martiales, bombes, attentats, crimes, &mdash; soit, plus souvent, \u00e0 les \u00e9luder par la sophistique, parce que c&rsquo;est moins dangereux. Pourquoi la sophistique n&rsquo;est-elle jamais morte des blessures que la logique lui a inflig\u00e9es en tant de duels m\u00e9morables ? Pourquoi toutes les \u00e9poques ont-elles patent\u00e9 et couvert d&rsquo;or une corporation officielle de sophistes, les avocats ? Pourquoi Socrate put-il croire qu&rsquo;il accomplissait une grande r\u00e9forme morale en apprenant aux hommes \u00e0 bien raisonner ? Parce que la sophistique est l&rsquo;arsenal o&ugrave; l&rsquo;homme va chercher les moyens d&rsquo;observer les principes, lorsqu&rsquo;ils lui reconnaissent un droit, et de les \u00e9luder tout en feignant de les respecter, lorsqu&rsquo;ils lui imposent un devoir. Or, si d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;homme a recouru largement \u00e0 cet arsenal dans le temps o&ugrave; les principes \u00e9taient consacr\u00e9s par la religion, que ne fera-t-il pas aujourd&rsquo;hui que, sorti de l&rsquo;enfance, il a d\u00e9couvert le secret du jeu ? L&rsquo;esprit critique est trop vif \u00e0 notre \u00e9poque, nous sommes trop vieux, nous connaissons trop l&rsquo;histoire et nous sommes d\u00e9sormais trop habitu\u00e9s \u00e0 jouir de la libert\u00e9 effr\u00e9n\u00e9e au milieu de laquelle nous vivons ! Et vous aviez raison encore, Cavalcanti, quand vous disiez que, si notre civilisation est \u00e0 tel point plastique, progressive, vivace, c&rsquo;est \u00e0 cela qu&rsquo;elle le doit. Donc plus l&rsquo;homme vieillit, plus il devient riche, savant, puissant, et plus il devrait le r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 lui-m\u00eame, s&rsquo;inculquer profond\u00e9ment dans l&rsquo;esprit cette r\u00e8gle supr\u00eame de la sagesse : &laquo;Va, sans jamais tourner la t\u00eate en arri\u00e8re pour voir le bras qui te pousse, crois au principe que tu professes et observe-le comme s&rsquo;il t&rsquo;\u00e9tait impos\u00e9 par Dieu, comme s&rsquo;il repr\u00e9sentait l&rsquo;unique v\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;unique beaut\u00e9, l&rsquo;unique vertu, la sant\u00e9 et le salut du monde ; ne discute pas, ne sophistique pas, ne transige pas ; sois fid\u00e8le \u00e0 ta conviction jusqu&rsquo;au bout, sans avoir peur de risquer pour elle ta vie et ta fortune ; oblige toi toi-m\u00eame \u00e0 ne pas mentir et \u00e0 ne pas trahir, alors que personne autre ne peut t&rsquo;y obliger. Mais si ton principe tombe, r\u00e9signe-toi \u00e0 sa chute comme s&rsquo;il n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une humaine, conventionnelle et arbitraire limitation de cette V\u00e9rit\u00e9 infinie, de cette Beaut\u00e9 infinie, de ce Bien infini qui continuent \u00e0 circuler dans le monde par le canal du nouveau principe qui a emport\u00e9 le tien.&raquo; Et au contraire la quantit\u00e9 triomphante nous apprend d\u00e8s le berceau \u00e0 mentir aux autres et \u00e0 nous-m\u00eames, \u00e0 nous perfectionner dans tous les arts de la mystification. Pourquoi ? Parce que, si, en fait, la quantit\u00e9 triomphe aujourd&rsquo;hui dans le monde gr\u00e2ce aux machines, au feu, \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, elle ne peut pas, malgr\u00e9 tout, assumer ouvertement et en son propre nom le gouvernement du monde : car l&rsquo;homme, toujours et partout, dans n&rsquo;importe quelle condition et \u00e0 n&rsquo;importe quel moment, a besoin de traduire la quantit\u00e9 en qualit\u00e9 et de croire que les choses dont il se sert r\u00e9pondent \u00e0 un id\u00e9al de perfection. M\u00eame \u00e0 une \u00e9poque o&ugrave; le monde s&rsquo;est d\u00e9t\u00e9rior\u00e9 si f\u00e2cheusement et o&ugrave; presque tous les \u00e9talons de mesure se sont \u00e9gar\u00e9s ou confondus dans la m\u00e9diocrit\u00e9, m\u00eame aujourd&rsquo;hui, dis-je, personne ne s&rsquo;accommode de reconna&icirc;tre une chose meilleure seulement parce qu&rsquo;elle co&ucirc;te davantage, c&rsquo;est-\u00e0-dire faire de la quantit\u00e9 le crit\u00e9rium de la qualit\u00e9. Tout au contraire, chacun veut se convaincre que, s&rsquo;il paie plus cher, c&rsquo;est parce que la chose est meilleure ; sinon il lui semblerait qu&rsquo;il s&rsquo;avoue \u00e0 lui-m\u00eame sa propre sottise. Voil\u00e0 pourquoi la quantit\u00e9 doit prendre le masque de la qualit\u00e9 et user de fraude pour tromper les hommes et leur faire accroire que, au moment m\u00eame o&ugrave; ils ne se procurent que l&rsquo;abondance, ils poursuivent ainsi la beaut\u00e9 ou la bont\u00e9. Que sont tous ces tapis de Smyrne fabriqu\u00e9s \u00e0 Monza, tous ces objets japonais ou tous ces meubles indiens fabriqu\u00e9s \u00e0 Hambourg et en Bavi\u00e8re, toutes ces nouveaut\u00e9s de Paris fabriqu\u00e9es en cent lieux, tous ces lapins \u00e0 qui quelques semaines suffisent pour se transformer en loutres, tous ces champagnes fabriqu\u00e9s en Am\u00e9rique, en Allemagne, en Italie, sinon des mensonges de la quantit\u00e9 qui vole \u00e0 la qualit\u00e9 ruin\u00e9e et proscrite ses derniers haillons ? Qui ne sait combien de proc\u00e9d\u00e9s et de substances la chimie a fournis \u00e0 l&rsquo;industrie pour tromper le public ? Il n&rsquo;est donc pas \u00e9tonnant que notre soci\u00e9t\u00e9 ne poss\u00e8de plus aucun instrument de v\u00e9rit\u00e9 et de foi qui agisse sur les consciences, comme faisaient jadis le serment et l&rsquo;honneur par lesquels les religions et les aristocraties contraignaient l&rsquo;homme \u00e0 \u00eatre sinc\u00e8re, quand il pouvait mentir impun\u00e9ment, fid\u00e8le, quand il pouvait \u00eatre f\u00e9lon. Et d\u00e8s lors qu&rsquo;on voit na&icirc;tre dans la soci\u00e9t\u00e9 moderne et devenir graves maintes difficult\u00e9s pour la solution desquelles on s&rsquo;ing\u00e9nie \u00e0 trouver des th\u00e9ories, des institutions, des mesures pr\u00e9ventives ; mais tout cela demeure sans succ\u00e8s, parce que ces difficult\u00e9s ne sont que des questions de loyaut\u00e9. Si le sentiment de la loyaut\u00e9 existait, il les r\u00e9soudrait en une seconde.&raquo; (2)<\/p>\n<\/p>\n<p><h3>VI<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>Mais il me semble voir plus d&rsquo;un lecteur sourire et l&rsquo;entendre r\u00e9p\u00e9ter l&rsquo;objection, qu&rsquo;un scepticisme justifi\u00e9 sugg\u00e8re \u00e0 beaucoup de personnes. &laquo; Toutes ces id\u00e9es sont excellentes sur le papier. Mais sera-t-il jamais possible de les appliquer ? Les mauvaises passions et les int\u00e9r\u00eats des hommes y consentiront-ils jamais ? &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je ne me fais pas d&rsquo;illusion, par exemple, sur les difficult\u00e9s que les Etats modernes, affaiblis comme ils le sont, rencontreraient le jour o&ugrave; ils voudraient redevenir les garants de la qualit\u00e9, dans un monde \u00e9conomique tellement plus vaste et plus encombr\u00e9 que l&rsquo;ancien. Et pourtant l&rsquo;industrie et le commerce ne sont pas encore le champ o&ugrave; l&rsquo;id\u00e9al de puissance et l&rsquo;id\u00e9al de perfection sont destin\u00e9s \u00e0 livrer leurs plus dures batailles. Les m\u00eames principes peuvent s&rsquo;appliquer \u00e0 des questions beaucoup plus graves et plus vitales, auxquelles je ferai seulement allusion, justement parce qu&rsquo;elles sont trop graves et que le moment de les approfondir n&rsquo;est pas encore arriv\u00e9. Mais il n&rsquo;est point douteux, par exemple, que l&rsquo;id\u00e9al latin de la vie, le jour o&ugrave; il pourrait se d\u00e9velopper de nouveau dans toute sa force et sa coh\u00e9rence, conduirait l&rsquo;Europe \u00e0 la limitation des armements sous toutes ses formes, depuis l&rsquo;invention des nouveaux engins de guerre jusqu&rsquo;aux fabriques d&rsquo;armes et aux effectifs. C&rsquo;est dans la guerre que l&rsquo;id\u00e9al de puissance, repr\u00e9sent\u00e9 par l&rsquo;Allemagne, a d\u00e9truit plus enti\u00e8rement tous les anciens id\u00e9als de perfection morale en qui nous croyions ; c&rsquo;est dans la guerre qu&rsquo;une forte r\u00e9action sera plus n\u00e9cessaire, si on veut sauver la civilisation moderne d&rsquo;une catastrophe irr\u00e9parable. Mais la limitation des armements implique un autre changement, dont la port\u00e9e est encore plus formidable et qui soul\u00e8ve, sous une autre forme, le probl\u00e8me de la loyaut\u00e9 que nous avons touch\u00e9 auparavant. C&rsquo;est que les Etats de l&rsquo;Europe consentent \u00e0 limiter par des trait\u00e9s, les uns envers les autres et dans des proportions \u00e9gales, leurs droits souverains, en vue d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur, commun \u00e0 tous. Il suffit d&rsquo;\u00e9noncer la chose pour comprendre toutes ses difficult\u00e9s. Et pourtant il serait une erreur de consid\u00e9rer toutes ces id\u00e9es comme des utopies irr\u00e9alisables. Elles ne sont pas, sans aucun doute, des n\u00e9cessit\u00e9s sur lesquelles on puisse compter comme sur l&rsquo;accomplissement d&rsquo;une loi naturelle ; mais ce sont des possibilit\u00e9s qui d\u00e9pendent de la volont\u00e9 humaine. Nous nous trouvons dans une sph\u00e8re o&ugrave; tout d\u00e9pend de ce que les hommes veulent. Si on avait dit \u00e0 un homme du XVIe si\u00e8cle que l&rsquo;organisation de l&rsquo;autorit\u00e9 et de la tradition sous laquelle il vivait tomberait un jour, il aurait hauss\u00e9 les \u00e9paules. Mais l&rsquo;homme a bien r\u00e9ussi, dans les deux derniers si\u00e8cles, \u00e0 renverser les principes sur lesquels la soci\u00e9t\u00e9 s&rsquo;appuyait jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9cha&icirc;ner sur la terre cet ouragan de fer et de feu, parce qu&rsquo;il a voulu l&rsquo;augmentation illimit\u00e9e de sa puissance. Regardons le monde : des millions d&rsquo;hommes s&rsquo;\u00e9gorgent, les empires s&rsquo;\u00e9croulent, les richesses produites par deux g\u00e9n\u00e9rations flambent, la furie de la destruction s\u00e9vit sur la terre, sur la mer, dans les airs, vingt si\u00e8cles de progr\u00e8s moral semblent an\u00e9antis, des \u00e9tincelles de l&rsquo;immense incendie ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9j\u00e0 transport\u00e9es par le vent au-del\u00e0 de l&rsquo;Atlantique. Si les hommes ont voulu tout ce qui a rendu in\u00e9vitable cette explosion chaotique de passions sauvages, est-il t\u00e9m\u00e9raire d&rsquo;esp\u00e9rer qu&rsquo;ils pourront aussi un jour vouloir ce qui assurerait au monde un peu plus d&rsquo;ordre, de foi, de justice, de loyaut\u00e9, de charit\u00e9 v\u00e9ritable ? Mais ce qu&rsquo;on pourrait appeler la volont\u00e9 des \u00e9poques, c&rsquo;est-\u00e0-dire les grands courants des civilisations qui se succ\u00e8dent, est un ph\u00e9nom\u00e8ne bien myst\u00e9rieux. Ils semblent \u00eatre l&rsquo;&oelig;uvre de l&rsquo;esprit humain et \u00eatre pourtant sup\u00e9rieurs \u00e0 l&rsquo;esprit de chaque homme, comme si un peuple, une nation, une s\u00e9rie de g\u00e9n\u00e9rations \u00e9taient quelque chose de plus que l&rsquo;ensemble des \u00eatres humains dont ces groupes humains se composent ; comme s&rsquo;ils jouissaient enti\u00e8rement de la libert\u00e9 de choix dont les individus ne disposent que dans une faible mesure. Il est pour cela impossible de dire si et quand les hommes voudront une soci\u00e9t\u00e9 plus stable et plus juste que celle qui se d\u00e9bat aujourd&rsquo;hui dans cette crise de violence forcen\u00e9e, et \u00e0 la suite de quels tentatives et errements ils la voudront. Mais que ce jour soit proche ou lointain, le devoir de l&rsquo;historien, du moralise, du philosophe ne change pas. Ils doivent exposer \u00e0 leurs contemporains comment sous les surprises, les horreurs et les ruines de cette crise, dans toutes les contradictions et les incertitudes au milieu desquelles notre \u00e9poque se d\u00e9bat, dans les difficult\u00e9s qui se pr\u00e9sentent de tous les c\u00f4t\u00e9s et dans celles, encore plus grandes, qui se pr\u00e9senteront, se cache ce dilemme de la perfection et de la puissance auquel le monde ne peut \u00e9chapper. La lutte entre le g\u00e9nie latin et le g\u00e9nie germanique n&rsquo;est pas autre chose. L&rsquo;historien, le moraliste, le philosophe ne sont pas autoris\u00e9s \u00e0 dire que l&rsquo;homme doit pr\u00e9f\u00e9rer la perfection \u00e0 la puissance. L&rsquo;homme sera libre, dans l&rsquo;avenir, de r\u00e9soudre le probl\u00e8me comme il l&rsquo;a \u00e9t\u00e9, dans le pass\u00e9, en se d\u00e9cidant pour l&rsquo;un ou pour l&rsquo;autre terme du dilemme. Mais ce que l&rsquo;historien, le moraliste et le philosophe peuvent et doivent dire, c&rsquo;est qu&rsquo;il est impossible de vouloir les deux choses \u00e0 la fois et de chercher \u00e0 augmenter ind\u00e9finiment, en m\u00eame temps, ces deux biens. Les \u00e9v\u00e9nements actuels en font la preuve d\u00e9cisive. N&rsquo;avons-nous pas, depuis deux ans, vu revenir parmi nous ceux qu&rsquo;on consid\u00e9rait comme les fant\u00f4mes d&rsquo;\u00e2ges morts pour toujours : les lois somptuaires ; les limitations au commerce international et \u00e0 la consommation des marchandises ; la taxation des prix et des salaires ? N&rsquo;avons-nous pas vu, tout \u00e0 coup, l&rsquo;\u00e9conomie, l&rsquo;\u00e9pargne, la simplicit\u00e9, la limitation des besoins, devenir de nouveau des vertus civiques, exalt\u00e9es, comme \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de C\u00e9sar et d&rsquo;Auguste, par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui voulaient les bannir du monde au nom du progr\u00e8s ? N&rsquo;avons-nous pas \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s violemment, d&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre, par la force des choses, \u00e0 revenir \u00e0 des m\u00e9thodes et \u00e0 des id\u00e9es cr\u00e9\u00e9es par les \u00e9poques qui avaient soumis l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique \u00e0 des id\u00e9als de perfection morale ? Et que signifie ce revirement inspir\u00e9, sinon que, quoi qu&rsquo;il fasse, le moment arrivera toujours o&ugrave;, s&rsquo;il ne le fait pas spontan\u00e9ment, l&rsquo;homme sera oblig\u00e9 par les lois m\u00eames de la vie \u00e0 choisir entre les deux id\u00e9als ? Toute la question se r\u00e9duit alors pour lui \u00e0 savoir s&rsquo;il choisira par force, c&rsquo;est-\u00e0-dire mal, en souffrant et sans profit ; ou s&rsquo;il choisira spontan\u00e9ment, d&rsquo;apr\u00e8s une conception organique et \u00e9lev\u00e9e de la vie et de ses buts.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Toutes ces v\u00e9rit\u00e9s sont bien simples. Mais il n&rsquo;\u00e9tait pas peut-\u00eatre inutile de les exposer dans un moment o&ugrave; les esprits sont si troubl\u00e9s. Elles pourront, en tout cas, aider quelques lecteurs \u00e0 profiter de l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;auteur, qui, lui aussi, aux d\u00e9buts, avait risqu\u00e9 de s&rsquo;\u00e9garer dans le brouillard de cette grande confusion intellectuelle et morale, et qui, gr\u00e2ce \u00e0 ces simples v\u00e9rit\u00e9s, a au moins pu \u00e9viter le malheur d&rsquo;\u00eatre un admirateur du syst\u00e8me allemand, dans les ann\u00e9es qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(1) Entre les deux mondes, Paris, 1913, p. 415.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) Entre les deux mondes, pp. 370.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A propos de notre g\u00e9nie \u00e9gar\u00e9 Nous vous avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de Guglielmo Ferrero \u00e0 plusieurs reprises. 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