{"id":71355,"date":"2009-12-18T06:29:56","date_gmt":"2009-12-18T06:29:56","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2009\/12\/18\/introduction-la-souffrance-du-monde-2\/"},"modified":"2009-12-18T06:29:56","modified_gmt":"2009-12-18T06:29:56","slug":"introduction-la-souffrance-du-monde-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2009\/12\/18\/introduction-la-souffrance-du-monde-2\/","title":{"rendered":"Introduction: <em>La souffrance du monde<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h4><em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em><\/h4>\n<p>Le texte ci-dessous est l&rsquo;introduction de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, dont <em>dedefensa.org<\/em> commence la publication ce 18 d\u00e9cembre 2009. [ATTENTION : ce texte est d&rsquo;acc\u00e8s gratuit et comprend une version en pdf. 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Si l&rsquo;on voulait consid\u00e9rer cette parabole pour, seulement, d\u00e9finir et symboliser \u00e0 la fois l&rsquo;ampleur du constat et la fermet\u00e9 du contrat qui conduisent cette enqu\u00eate, qui est manifestement une qu\u00eate, j&rsquo;\u00e9crirais en un premier jet que c&rsquo;est une cause de Dieu, quelque chose que nous Lui devons pour avoir si profond\u00e9ment trahi ce que nous supposons loyalement \u00eatre Son dessein. Je crains que la parabole soit trop vite transform\u00e9e en \u00e9tiquette, et une \u00e9tiquette qui ferait ma religion, ce qui n&rsquo;est pas le propos et n&rsquo;a point de fondement, ni dans ma vie ni ailleurs ; il subsiste l&rsquo;id\u00e9e pressante, que l&rsquo;on ressent et que l&rsquo;on comprend, d&rsquo;une cause sublime et imp\u00e9rative qui est de la sorte qui vous rend justice de votre vie. Il n&rsquo;est, pour cette qu\u00eate, d&rsquo;autre voie que la seule voie royale de la connaissance humaine restaur\u00e9e dans toute sa splendeur, une connaissance humaine o\u00f9 l&rsquo;intuition doit retrouver, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la raison elle-m\u00eame, sa place constitutive enti\u00e8re et l\u00e9gitime ; l&rsquo;intuition, cela qui nous permet de retrouver et de reconstituer des cha\u00eenes de connaissance du pass\u00e9 d&rsquo;une puissance inou\u00efe, et de la grande Histoire quand elle devient m\u00e9tahistoire, philosophie et m\u00e9taphysique de notre destin. C&rsquo;est cette voie que j&#8217;emprunte ; je ne suis pas assur\u00e9 d&rsquo;y trouver toutes les facilit\u00e9s du monde mais je sais d&rsquo;intuition assur\u00e9e que ma souffrance sera, dans ce cas, glorieuse et f\u00e9conde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl faut accepter l&rsquo;id\u00e9e que les m\u00e9thodologies que nous avons d\u00e9velopp\u00e9es pour r\u00e9former et reformer l&rsquo;histoire, fermement d\u00e9pendantes de la science et soumises \u00e0 la morale du jour qui triomphe d\u00e9sormais en enfermant l&rsquo;intelligence et en contraignant la sensibilit\u00e9, que ces m\u00e9thodologies sont impuissantes et nihilistes. Nous ne sommes plus capables de rien comprendre ni de rien ressentir de notre pass\u00e9, \u00e0 force de l&rsquo;avoir enferm\u00e9 dans des anath\u00e8mes qui ne concernent que nos frustrations, nos peurs, nos hyst\u00e9ries  tr\u00e8s pr\u00e9sentes, tr\u00e8s actuelles les unes et les autres, sans rapport avec notre pass\u00e9  indignes de notre pass\u00e9, sans aucun doute  repouss\u00e9es par lui, comme il se fait d&rsquo;un corps \u00e9tranger qui veut forcer et tordre la nature du monde. Le fruit atrophi\u00e9 de cette st\u00e9rilit\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9e dans la pompe et l&rsquo;arrogance, c&rsquo;est la perte vertigineuse de la compr\u00e9hension de notre situation, de la substance de notre identit\u00e9, de la signification de notre existence. La m\u00e9thodologie historique que nous avons d\u00e9velopp\u00e9e au nom de la science et de l&rsquo;id\u00e9ologie qui sert la science r\u00e9duit notre situation \u00e0 un point tel que nous ne comprenons plus rien du temps pr\u00e9sent, et que nous ne savons plus qui nous sommes, et quels sont notre n\u00e9cessit\u00e9 et notre destin. Nous mourons de l&rsquo;inf\u00e9condit\u00e9 de l&rsquo;esprit et du dess\u00e8chement de l&rsquo;\u00e2me. Nous sommes de pauvres h\u00e8res en haillons de notre esprit, avec des \u00e2mes qui sont comme des breloques trompeuses, pr\u00e9sentes pour la figuration, contraintes et \u00e9touff\u00e9es par l&rsquo;infamie. Nous tournons en rond, comme des aveugles, comme des fous, comme des fant\u00f4mes de nos pauvres croyances disparues. Nous entendons gronder autour de nous une temp\u00eate comme seul un Dieu peut en concevoir le dessein et nous ne voyons rien. Notre souffrance est immense et, pour celui qui n&rsquo;en appelle pas \u00e0 l&rsquo;intuition, souffrance absolument indicible, subie comme un ch\u00e2timent sans attendus ni verdict. La voie royale que je tente d&#8217;emprunter est trac\u00e9e pour tenter de sortir de cette prison qui nous contraint.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVue autrement et plus pr\u00e9cis\u00e9ment, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour en venir au concret et pr\u00e9venir aussit\u00f4t les querelles et les \u00e9tiquettes du temps, pour qu&rsquo;on sache \u00e0 qui l&rsquo;on a affaire, pour qu&rsquo;on ne puisse soulever l&rsquo;accusation de dissimulation dans une entreprise qui est d&rsquo;abord celle de retrouver le regard droit et clair, nous ferons toutes les pr\u00e9sentations d&rsquo;usage. Cette qu\u00eate que pr\u00e9tend \u00eatre <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em> est une uvre de moderniste r\u00e9actionnaire, dans cet ordre, d&rsquo;homme moderne qui s&rsquo;est tourn\u00e9 vers le pass\u00e9, d&rsquo;antimoderne  comme Andr\u00e9 Compagnon (1) dit de P\u00e9guy ou fait dire \u00e0 P\u00e9guy: \u00ab<em>Celui qui peut dire nous modernes tout en d\u00e9non\u00e7ant le moderne.<\/em>\u00bb Entre modernit\u00e9 visit\u00e9e et r\u00e9pudi\u00e9e, et pass\u00e9 retrouv\u00e9 et embrass\u00e9, l&rsquo;homme devient un lien entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent et un lien en plus d&rsquo;\u00eatre lui-m\u00eame, et il devient plus que lui-m\u00eame en ne pr\u00e9tendant plus r\u00e9duire le monde \u00e0 lui-m\u00eame ; il est plus et moins \u00e0 la fois, grandi mais \u00e9galement r\u00e9duit aux mesures apais\u00e9es d&rsquo;un univers dont il n&rsquo;est qu&rsquo;un des liens probables  justement et glorieusement. Cette occurrence qui met ensemble sans les m\u00ealer ni les d\u00e9naturer le sentiment de la gloire et le sentiment d&rsquo;une extr\u00eame humilit\u00e9, est la rencontre la plus enrichissante, la plus f\u00e9conde, la plus <strong>joyeuse<\/strong>, \u00e0 la fa\u00e7on d&rsquo;un Nietzsche parlant du <em>gai savoir<\/em>, que je puisse imaginer pour mon compte. Accepter un destin qui est un contraste o\u00f9 l&rsquo;unit\u00e9 accepte de se fondre dans l&rsquo;univers, constitue, dans mon exp\u00e9rience, le  motif d&rsquo;une joie c\u00e9leste, d&rsquo;une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 aussi harmonieuse qu&rsquo;une pi\u00e8ce de musique divine. Ainsi, apr\u00e8s avoir effleur\u00e9 les anges et sans plus le moindre des lambeaux de brume des grandes envol\u00e9es d&rsquo;un esprit exalt\u00e9 qui ne semble l&rsquo;\u00eatre que pour tromper son monde, en vient-on aux choses les plus terrestres du monde sans jamais croire s&rsquo;abaisser.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">D<\/span>urant ces 20 ou 30 derni\u00e8res ann\u00e9es, apr\u00e8s deux si\u00e8cles d&rsquo;une pr\u00e9paration intensive, comme l&rsquo;on disait de l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;artillerie \u00e0 Verdun avant l&rsquo;attaque, un cataclysme intellectuel et spirituel nous a frapp\u00e9s. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement s&rsquo;est drap\u00e9 d&rsquo;une peau de muse vertueuse, d&rsquo;une f\u00e9\u00e9rie morale de la conscience, qu&rsquo;il a baptis\u00e9e de divers mots qui sonnent comme des hochets dans ces circonstances  dites libert\u00e9, dites d\u00e9mocratie, dites droits de l&rsquo;homme, que sais-je encore,  et l&rsquo;on vous laisse aller, comme apr\u00e8s un mot de passe, comme enrob\u00e9 par une vertu de passage. Ces mots sont les diverses fa\u00e7ades peintes et repeintes du village Potemkine de nos consciences. Nous avons \u00e9tabli une complicit\u00e9 collective sans pr\u00e9c\u00e9dent, une complicit\u00e9 en r\u00e9seaux comme l&rsquo;on se pla\u00eet \u00e0 dire  mais, dans ce cas, les mots se suffisent \u00e0 leur reconnaissance, pour nous entendre sur ce que les Anglo-Saxons nomment une <em>narrative<\/em>  une fable, une fiction. La repr\u00e9sentation des peuples n&rsquo;a cess\u00e9, depuis, de psalmodier un discours convenu, qui est d&rsquo;approbation, d&rsquo;autosatisfaction, d&rsquo;autocongratulation. Nos \u00e2mes sont devenues les pierres dures et s\u00e8ches d&rsquo;un d\u00e9sert glac\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais soyons plus pr\u00e9cis. L&rsquo;id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale fut bien entendu celle de la fin de l&rsquo;Histoire. Je ne fais nulle querelle \u00e0 Fukuyama, qui usa de ce titre pour sa th\u00e8se, avec une th\u00e8se bien plus nuanc\u00e9e que ne dit le titre ; mais l&rsquo;expression tombait \u00e0 pic, puisque c&rsquo;est au printemps de 1989 qu&rsquo;elle apparut, qu&rsquo;elle trouva \u00e0 fleurir d\u00e8s l&rsquo;automne de la m\u00eame ann\u00e9e, l&rsquo;automne de la chute du Mur. L&rsquo;expression investit nos psychologies et s&rsquo;installa dans nos consciences comme le cheval des Grecs entrant dans la ville des Troyens, lesquels \u00e9taient fascin\u00e9s par le pr\u00e9sent myst\u00e9rieux qui leur \u00e9tait fait, qui semblait une reconnaissance de leurs vertus les plus hautes. Nous nous tromp\u00e2mes nous-m\u00eames ; nous \u00e9tions \u00e0 la fois cach\u00e9s dans le cheval, pr\u00eats \u00e0 bondir pour assaillir les Troyens, et autour du cheval, comme les Troyens eux-m\u00eames, fascin\u00e9s par lui comme si nous le recevions ; c&rsquo;\u00e9tait un pr\u00e9sent fait de nous-m\u00eames \u00e0 nous-m\u00eames. La fin de l&rsquo;Histoire, voil\u00e0 qui est dit croyions-nous ; c&rsquo;\u00e9tait alors comme si cette expression d\u00e9finissait le r\u00e9sultat d&rsquo;une analyse conduite avec science et conscience ; affaire faite, l&rsquo;expression devenue slogan nous dispensa de chercher plus avant dans la compr\u00e9hension de notre situation, et cela nous dissimula notre ruine de l&rsquo;\u00e2me. Nous avions succomb\u00e9 \u00e0 notre mortelle vanit\u00e9, cette chute \u00e9ternellement recommenc\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL\u00e0 s&rsquo;arr\u00eate notre responsabilit\u00e9 car, pour le reste, c&rsquo;est d&rsquo;irresponsabilit\u00e9 qu&rsquo;il nous faut plut\u00f4t parler. Depuis, nous n&rsquo;avons rien vu venir, ni, encore moins, partir. Pourtant, j&rsquo;en t\u00e9moigne, nous ne valions plus gu\u00e8re tripette il y a un quart ou un tiers de si\u00e8cle, avant que le Mur ne chut\u00e2t. Cette chute \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 la n\u00f4tre ; mais nous n&rsquo;avions pas encore ce sens de l&rsquo;irr\u00e9m\u00e9diable, cette intuition de la catastrophe qui frappe aujourd&rsquo;hui nos \u00e2mes. Il semblait qu&rsquo;il y avait encore quelques sentiers, hors des sentiers battus, o\u00f9 l&rsquo;on pouvait encore se battre. L&rsquo;illusion s&rsquo;est dissip\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui, nous savons qu&rsquo;aucune bataille terrestre, aucune occurrence soi disant historique, ne pourra nous cacher le fait irr\u00e9versible de la catastrophe qui frappe nos \u00e2mes et nos esprits. Le choc est si terrible, si cruel, il suscite cette souffrance sans fin dont je parlais plus haut ; cette id\u00e9e, alors, qui n&rsquo;est pas nouvelle et qui serait m\u00eame \u00e9ternelle, saisie \u00e9trangement au vol d&rsquo;une r\u00e9plique de cin\u00e9ma (G\u00e9raldine Chaplin dans <em>L&rsquo;orphelinat<\/em>), d&rsquo;une medium s&rsquo;adressant \u00e0 une m\u00e8re qui a perdu son enfant : \u00ab<em>C&rsquo;est dans votre souffrance que vous trouverez votre force.<\/em>\u00bb Notre immense souffrance de la crise du monde peut nourrir la force n\u00e9cessaire pour embrasser la profonde signification de cette crise, cela justifiant que je choisisse de me r\u00e9p\u00e9ter : La t\u00e2che principale, c&rsquo;est-\u00e0-dire la seule t\u00e2che concevable et supportable pour une personne qui se pr\u00e9tend de bien, ou qui l&rsquo;esp\u00e8re car rien d&rsquo;autre n&rsquo;importe vraiment, est d&rsquo;enqu\u00eater pour comprendre la cause de cette souffrance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA cette lumi\u00e8re  ce mot \u00e0 sa place, on s&rsquo;en doute  la t\u00e2che para\u00eet plus l\u00e9g\u00e8re et la souffrance semble se racheter d&rsquo;elle-m\u00eame de nous imposer sa terrible pression, l&rsquo;exigence si impitoyable de l&rsquo;attaque contre la mati\u00e8re de vous-m\u00eame ; \u00e0 cette lumi\u00e8re, la t\u00e2che devient aussi un honneur qui est comme un \u00e9tendard, la souffrance un aiguillon qui vous d\u00e9fie et vous grandit, qu&rsquo;il faut empoigner et mesurer pour en comprendre le sens. C&rsquo;est une autre occasion o\u00f9 l&rsquo;ampleur formidable de la t\u00e2che qui s&rsquo;impose \u00e0 vous, accompagn\u00e9e de la souffrance, n&rsquo;interdit nullement de conna\u00eetre de ces instants de transition heureuse, presque l\u00e9g\u00e8re, marqu\u00e9e soudain d&rsquo;une humeur joyeuse de cette sorte que j&rsquo;\u00e9voquais plus haut, de cette sorte qu&rsquo;on n&rsquo;esp\u00e8re plus lorsque l&rsquo;enfance a disparu. A cet instant, justement, la t\u00e2che et sa souffrance sont notre force, et la joie simple et forte.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">J<\/span>ustement, la chose n&rsquo;est pas simple ; ou plut\u00f4t, non, disons qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas \u00e9vidente ; d&rsquo;autre part elle est remarquable. Cet <em>essai<\/em> pr\u00e9tend observer et identifier un immense courant historique, relevant de la grande Histoire lorsqu&rsquo;elle se fait m\u00e9tahistoire, compos\u00e9 essentiellement d&rsquo;une dynamique puissante et brutale dont le caract\u00e8re le plus \u00e9vident est que son ambition spirituelle consid\u00e9rable se mat\u00e9rialise dans une r\u00e9alit\u00e9 de la mati\u00e8re brute de notre monde, chose de physique pure essentiellement, qui exsude une \u00e9nergie formidable. Ce courant bouleverse la succession et l&rsquo;identit\u00e9 des temps historiques telles que nous les avons con\u00e7ues. Plut\u00f4t que de nuancer et d&rsquo;humaniser ce courant, ces temps historiques en sont devenus les esclaves et sont devenus comme son lit, comme l&rsquo;on dit de la saign\u00e9e faite dans la terre, comme d&rsquo;une blessure d&rsquo;un g\u00e9ant, par un fleuve immense et rugissant. Le bouleversement n&rsquo;est pourtant pas, dans l&rsquo;apparence qu&rsquo;on lui fabrique, insens\u00e9 ni d\u00e9raisonnable, et moins encore d&rsquo;apparence mal\u00e9fique ; il s&rsquo;agit bien s\u00fbr d&rsquo;une part importante du ph\u00e9nom\u00e8ne, cette repr\u00e9sentation de l&rsquo;apparence, et c&rsquo;est \u00e0 ce point qu&rsquo;on pare cette dynamique immense de vertus extraordinaires jusqu&rsquo;\u00e0 proclamer qu&rsquo;elle est l&rsquo;Histoire elle-m\u00eame, lorsque l&rsquo;Histoire est \u00e0 son terme. Si on l&rsquo;observe spirituellement, on nomme cette chose du nom de Progr\u00e8s, o\u00f9 la majuscule n&rsquo;est pas de trop. Si l&rsquo;on veut d\u00e9tailler et, en m\u00eame temps, \u00e9pouser son \u00e9poque comme l&rsquo;on dit, se montrer esprit moderniste et esprit pratique, et esprit bien inform\u00e9, les termes qui viennent sous la plume pour d\u00e9finir le Progr\u00e8s sont d&rsquo;origine scientifique et technique ; je cite la technologie comme son identification la plus large, la plus compl\u00e8te et la plus substantielle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe ph\u00e9nom\u00e8ne de la technologie a pris, dans ces derni\u00e8res ann\u00e9es, disons avec la fin de la Guerre froide et apr\u00e8s, une ampleur consid\u00e9rable en annexant \u00e0 sa cause des int\u00e9r\u00eats, des pouvoirs et des bureaucraties enti\u00e8res ; c&rsquo;en est au point o\u00f9, face \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution entropique du pouvoir politique qui perd toute son ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit et son autonomie de jugement pour succomber \u00e0 la fascination de ce qui lui para\u00eet si irr\u00e9sistible (le Progr\u00e8s d\u00e9ploy\u00e9 dans cet immense courant historique sous sa forme technique), la technologie elle-m\u00eame en vient \u00e0 dicter des politiques et des d\u00e9cisions d&rsquo;ordre politique, alors qu&rsquo;on la croirait contenue dans ses dimensions m\u00e9canistes et \u00e9conomiques. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;aboutissement du processus o\u00f9 la dynamique que nous d\u00e9crivons a pris cette importance centrale, o\u00f9 ses composants les plus mat\u00e9riels et les plus m\u00e9caniques relevant quel qu&rsquo;en soit leur brio du domaine de la mati\u00e8re, finissent par se constituer en inspirateurs de cette dynamique dont on aurait pu croire d&rsquo;abord qu&rsquo;ils en \u00e9taient les enfants. Faisant un de ces mots dont il est gourmand, parce que c&rsquo;est un bavard qui n&rsquo;a pas froid \u00e0 la langue et qui aime appeler un chat un chat, le repr\u00e9sentant de la Russie \u00e0 l&rsquo;OTAN, Dmitri Rogozine, observa en juillet 2008 que le fondement de la politique occidentale, notamment \u00e0 l&rsquo;OTAN, pouvait \u00eatre qualifi\u00e9 de technologisme. Ce n\u00e9ologisme r\u00e9cent, qui n&rsquo;a pas eu jusqu&rsquo;ici une tr\u00e8s grande gloire sinon dans des occurrences accessoires, trouve dans ce cas, gr\u00e2ce \u00e0 la tournure souvent compliqu\u00e9e et conceptuellement audacieuse de l&rsquo;esprit russe, un emploi tr\u00e8s justifi\u00e9. Cela pourrait \u00eatre aussi bien qualifi\u00e9 de philosophie, ou d&rsquo;id\u00e9ologie, et alors ce terme en isme qui \u00e9pouse la grande id\u00e9e de la technologie a parfaitement sa place. Le technologisme convient \u00e9videmment \u00e0 l&rsquo;\u00e8re technologique, autant que l&rsquo;eau claire \u00e0 la source vive. Il donne \u00e0 cette force m\u00e9canique la dimension inspiratrice dont je parle ici, retrouvant peut-\u00eatre, myst\u00e9rieusement, l&rsquo;origine spirituelle dont je parlai plus haut (l&rsquo;ambitions spirituelle de cette dynamique puissante et brutale)  et liant les deux, enfin, d&rsquo;une fa\u00e7on bien significative.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl appara\u00eet alors que nous sommes dans une situation ph\u00e9nom\u00e9nologique remarquable, caract\u00e9ris\u00e9e d&rsquo;une part par une dynamique historique exceptionnelle de puissance et, d&rsquo;autre part, par des effets de cette dynamique les plus trompeurs du monde. C&rsquo;est le caract\u00e8re principal du ph\u00e9nom\u00e8ne, et celui qui m&rsquo;importe le plus, que je voudrais d\u00e9crire. Avec le technologisme, la mati\u00e8re m\u00eame, conduite \u00e0 son terme extr\u00eame de sophistication et de conceptualisation, et de puissance irr\u00e9sistible, jusqu&rsquo;\u00e0 un point o\u00f9 elle semble vivre d&rsquo;elle-m\u00eame, d\u00e9velopper sa propre vision du monde, puis l&rsquo;imposer sans coup f\u00e9rir d\u00e9sormais, la mati\u00e8re donc, est devenue non pas l&rsquo;inspiratrice mais la g\u00e9nitrice m\u00eame de notre spiritualit\u00e9. Elle ma\u00eetrise et bouleverse notre psychologie sans que nous n&rsquo;en appr\u00e9hendions rien, convaincus au contraire d&rsquo;ainsi ma\u00eetriser l&rsquo;univers et de le conduire \u00e0 notre guise en le sculptant comme Michel Ange fit du marbre sublime du Carrare de la Renaissance. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un cataclysme intellectuel et spirituel sans pr\u00e9c\u00e9dent. Sa force est sans exemple, sa source en est ignor\u00e9e pour l&rsquo;essentiel, la mesure profonde de ses effets est repouss\u00e9e avec horreur, pour ne pas avoir \u00e0 se d\u00e9dire. Quelque chose nous dit, au fond de nous, que si nous d\u00e9noncions ce ph\u00e9nom\u00e8ne, nous nous d\u00e9testerions mortellement ; ainsi, en g\u00e9n\u00e9ral, se conduit-on \u00e0 se laisser mourir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette dynamique historique nous donne sa force m\u00eame, ou, du moins, l&rsquo;entendons-nous ainsi, en couvrant le terme force de toutes les vertus du monde ; elle nous a transmut\u00e9s. L&rsquo;\u00eatre s&rsquo;est transform\u00e9 et nous sommes entr\u00e9s dans un univers diff\u00e9rent, et notre chute est une cr\u00e9ation spirituelle de la mati\u00e8re, et elle est spirituelle effectivement. A mesure de l&rsquo;avancement dans la d\u00e9couverte de cette r\u00e9alit\u00e9 in\u00e9dite, l&rsquo;on doit admettre que la chose vient de loin.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">J<\/span>&lsquo;avais \u00e9t\u00e9 fort impressionn\u00e9 en d\u00e9couvrant, il y a quelques ann\u00e9es, quelques d\u00e9tails (2) de la description de la neurasth\u00e9nie que fit le m\u00e9decin qui l&rsquo;identifia, en 1879, le docteur Beard. C&rsquo;\u00e9tait un Am\u00e9ricain et il fit son travail en \u00e9tudiant l&rsquo;\u00e9volution de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine durant la p\u00e9riode du <em>Gilded Age<\/em>, sans doute la p\u00e9riode la plus sauvage du capitalisme d\u00e9cha\u00een\u00e9e, n\u00e9e peu apr\u00e8s, sinon avec la fin de la Guerre de S\u00e9cession, et qui dura dans cette intensit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9action populiste de la d\u00e9cennie des ann\u00e9es 1890. Le docteur Beard d\u00e9crivit la neurasth\u00e9nie, qu&rsquo;il baptisa d&rsquo;une fa\u00e7on r\u00e9v\u00e9latrice mal am\u00e9ricain, de cette fa\u00e7on :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>La nervosit\u00e9 am\u00e9ricaine est le produit de la civilisation am\u00e9ricaine.<\/em> [&#8230;] <em>La logique de son d\u00e9veloppement<\/em> [&#8230;] <em>peut \u00eatre exprim\u00e9e par la formule alg\u00e9brique suivante: civilisation en g\u00e9n\u00e9ral + civilisation am\u00e9ricaine en particulier + (nation jeune au d\u00e9veloppement rapide, b\u00e9n\u00e9ficiant des libert\u00e9s civiles, religieuses et sociales) + climat harassant (extr\u00eames de temp\u00e9rature et s\u00e9cheresse de l&rsquo;air) + diath\u00e8se nerveuse (qui est elle-m\u00eame un r\u00e9sultat du facteur pr\u00e9c\u00e9dent) + indulgence g\u00e9n\u00e9rale ou excessive dans les app\u00e9tits ou les passions = attaque de neurasth\u00e9nie ou \u00e9puisement nerveux.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSi la civilisation est la cause d\u00e9clenchante, l&rsquo;am\u00e9ricanit\u00e9 est la cause aggravante jusqu&rsquo;\u00e0 la transmutation du mal. Beard tire la morale de l&rsquo;histoire. La Nouvelle Fronti\u00e8re de la nervosit\u00e9 requiert les \u00e9nergies et  dirions-nous m\u00eame  transforme les psychologies : \u00ab<em>Notre immunit\u00e9 contre la nervosit\u00e9 et les maladies nerveuses, nous l&rsquo;avons sacrifi\u00e9e \u00e0 la civilisation. En effet, nous ne pouvons pas avoir la civilisation et tout le reste ; dans notre marche en avant, nous perdons de vue, et perdons en effet, la r\u00e9gion que nous avons travers\u00e9e.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi notre aventure remonte-t-elle loin, et l&rsquo;on retrouvera tout cela, dat\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment dans le cours de ce r\u00e9cit. Ce que nous voulons mettre en \u00e9vidence ici, c&rsquo;est bien cette union terrible de la mati\u00e8re en mouvement et de la psychologie, puis de l&rsquo;esprit et de l&rsquo;\u00e2me, jusqu&rsquo;\u00e0 des transformations d&rsquo;une importance que nous commen\u00e7ons \u00e0 peine \u00e0 mesurer. Voici donc ce point essentiel, qui devra rester \u00e0 l&rsquo;esprit, comme un arri\u00e8re-plan, comme un contexte sans faiblesse, comme un cadre boucl\u00e9, tout au long de ce r\u00e9cit que je me propose de conduire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes pressions du technologisme, la dynamique de la puissance de la mati\u00e8re, bref ce que j&rsquo;aurais pu nommer les accidents de la modernit\u00e9 avant de constater que l&rsquo;accident est devenu substance, tout cela p\u00e8se affreusement, je veux dire <strong>essentiellement<\/strong>, sur la chute de la civilisation, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la modernit\u00e9 parvenue dans sa phase nomm\u00e9e comme une coquetterie sarcastique postmodernit\u00e9, ne soit plus que l&rsquo;ultime pouss\u00e9e d&rsquo;un processus irr\u00e9versible, et la civilisation r\u00e9duite \u00e0 sa propre chute elle-m\u00eame. Par ailleurs, comme si ceci n&rsquo;avait pas de rapport avec cela, cette chute est spirituelle ; non, justement, l\u00e0 est l&rsquo;originalit\u00e9 de la chose, la chute est <strong>essentiellement<\/strong> spirituelle, caus\u00e9e par l&rsquo;accident qu&rsquo;est la modernit\u00e9 sans aucun doute, et cet accident est <strong>essentiellement<\/strong> celui de la mati\u00e8re m\u00eame. Il faut envisager que la mati\u00e8re elle-m\u00eame dispose des voies et moyens d&rsquo;une accointance spirituelle. Il faut, comme l&rsquo;on fourbit ses armes, pr\u00e9parer l&rsquo;hypoth\u00e8se que nous nous trouvons devant une situation exceptionnelle par son renversement des valeurs, et sans pr\u00e9c\u00e9dent par ce renversement-l\u00e0 des valeurs ; cette situation, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette \u00e9poque postmoderne qui fait toute notre pr\u00e9occupation, o\u00f9 l&rsquo;on verrait le renversement complet du sens, dans les conceptions admises des rapports entre la mati\u00e8re et la spiritualit\u00e9. Nous restons bien dans notre propos et dans notre hypoth\u00e8se.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">N<\/span>ous allons aborder ce vaste programme qui est de tenter de percevoir autant que de comprendre la crise du monde pour ce qu&rsquo;elle est, hors des sentiers battus des m\u00e9thodes courantes. Ce n&rsquo;est pas coquetterie de non-conformiste, ou bien si involontaire et si peu ; pour l&rsquo;essentiel, c&rsquo;est le constat que les chemins battus ne m\u00e8nent plus nulle part. Ils ne servent plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;exercice des certitudes sollicit\u00e9es des causes acquises par lassitude et conformisme, certitudes sans substance, sans perspective, sans rien, inutiles et sans usage pour notre compte ; chacun y voit ce qu&rsquo;il lui pla\u00eet mais accord\u00e9 au conformisme totalitaire qui l&rsquo;encadre, chacun avec des preuves irr\u00e9futables, chacun cloitr\u00e9 dans sa chapelle, chacun avec l&rsquo;assurance de l&rsquo;objectivit\u00e9 scientifique. Il faut bien en venir au constat que ce mod\u00e8le d&rsquo;interpr\u00e9tation de l&rsquo;histoire du monde que nous d\u00e9finissons tend \u00e0 d\u00e9pr\u00e9cier d&rsquo;une fa\u00e7on radicale le mod\u00e8le de l&rsquo;histoire scientifique ou de l&rsquo;histoire consid\u00e9r\u00e9e comme une science, celui que la raison arrang\u00e9e au go\u00fbt du jour nous d\u00e9signe comme r\u00e9f\u00e9rence aboutie \u00e0 pr\u00e9tention d\u00e9finitive ou universelle. Chaque jour, dans notre triste \u00e9poque qui \u00e9tire sans lassitude apparente l&rsquo;affirmation de ses vertus indiscutables, chaque jour en fait la d\u00e9monstration sans coup f\u00e9rir ; il suffit de se pencher pour s&rsquo;en saisir, et l&rsquo;exemple du jour fr\u00e9tille dans votre poigne d&rsquo;occasion. Cette \u00e9poque est un temps de hasard et de fortune b\u00e2tie sur du sable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe vais donner, sans la moindre acrimonie je l&rsquo;assure, un exemple qui me permettra de mieux me faire comprendre lorsque je pr\u00e9tends pouvoir me passer de leurs r\u00e8gles en vigueur pour suivre mon propre chemin, et pr\u00e9tendre qu&rsquo;on y rencontre des floraisons si rares et exceptionnelles. Un \u00e9conomiste du calibre de Nouriel Roubini, tenu pour un gourou pour avoir pr\u00e9vu la catastrophe du 15 septembre 2008 quelques ann\u00e9es avant, \u00e9crit dans le New York Times du 14 mai 2009 : \u00ab<em>Le 19\u00e8me si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 domin\u00e9 par l&rsquo;Empire britannique, le 20\u00e8me si\u00e8cle par les \u00c9tats-Unis. Nous pourrions maintenant entrer dans un si\u00e8cle asiatique, domin\u00e9 par la Chine et sa devise.<\/em>\u00bb Cela me semble un peu leste de donner le XIX\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 l&#8217;empire britannique, alors que tout au long du si\u00e8cle, \u00e0 partir d&rsquo;une d\u00e9faite de Napol\u00e9on qui est plut\u00f4t le fait d&rsquo;un tsar ambitieux, Alexandre, et d&rsquo;un r\u00f4le bien m\u00e9diocre au Congr\u00e8s de Vienne, l&rsquo;Angleterre s&rsquo;est tenue, <em>splendid isolation<\/em> oblige, hors des affaires europ\u00e9ennes, l\u00e0 o\u00f9 le monde changeait, et a laiss\u00e9 l&rsquo;Allemagne construire sa puissance, y compris sur les mers, se gardant d&rsquo;intervenir en 1870 et la laissant nous conduire jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre o\u00f9 s&rsquo;amor\u00e7a l&rsquo;agonie de ses propres extensions imp\u00e9riales, avec les ruptures d\u00e9structurantes qui suivirent. Roubini est sans nul doute un \u00e9conomiste qui fait profession d&rsquo;originalit\u00e9 et de franc-parler, il n&rsquo;en exprime pas moins la ligne profess\u00e9e par le monde crois\u00e9 des historiens et des \u00e9conomistes de l&rsquo; anglosph\u00e8re. Je ne me battrais pas pour pourfendre cette th\u00e8se jusqu&rsquo;\u00e0 ce que mort s&rsquo;ensuive et je veux dire surtout, c&rsquo;est l&rsquo;essentiel du propos, que je suis aussi bien confort\u00e9 dans l&rsquo;observation que l&rsquo;histoire des sentiers battus, cat\u00e9gorie class\u00e9e scientifique, a autant de versions qu&rsquo;il y a de visions et que, \u00e0 part le conformisme qu&rsquo;on y trouve \u00e0 profusion et qui vous intime d&rsquo;y croire, elle n&rsquo;en est en rien garante d&rsquo;une science objective de l&rsquo;histoire du monde. Par cons\u00e9quent, je me juge quitte d&rsquo;un serment que je n&rsquo;ai jamais pr\u00eat\u00e9, je prends ma libert\u00e9 comme l&rsquo;on rend son tablier et j&rsquo;entreprends une uvre, non pour d\u00e9finir ma situation par rapport aux sentiers battus, non pour d\u00e9velopper ma pens\u00e9e par r\u00e9f\u00e9rence, positive ou n\u00e9gative, au conformisme en cours et bien en cour, mais pour tenter d&rsquo;appr\u00e9hender par l&rsquo;esprit autant que par l&rsquo;intuition la nature de la catastrophe o\u00f9 nous sommes entr\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">I<\/span>l y a dans cette tentative l&rsquo;effet de la souffrance dont je parle au d\u00e9but de ce propos. Il est impossible, \u00e0 ce point o\u00f9 j&rsquo;\u00e9voque ce puissant d\u00e9sarroi de l&rsquo;\u00e2me qui me guide, la force \u00e0 la fois d\u00e9pressive, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et pourtant gonfl\u00e9e soudain d&rsquo;un sursaut d&rsquo;\u00e9nergie dont on s&rsquo;interroge sur l&rsquo;origine, il m&rsquo;est impossible devrais-je dire, de ne pas citer cette expression qui s&rsquo;accorde autant \u00e0 la psychologie, \u00e0 la pathologie fondamentale du mal de vivre, et en m\u00eame temps \u00e0 une \u00e9poque tr\u00e8s pr\u00e9cise de l&rsquo;Histoire qui, aujourd&rsquo;hui, nous hante. Le <em>t\u00e6dium vitae<\/em> (3) saisit, il y a des si\u00e8cles et des si\u00e8cles de cela, le citoyen du plus grand empire que le monde ait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 l&rsquo;orgueil humain ; il l&#8217;emporta dans la souffrance d&rsquo;une d\u00e9sesp\u00e9rance qui semblait si ample et si bien install\u00e9e qu&rsquo;on l&rsquo;aurait d\u00e9crite comme le d\u00e9sespoir devenu fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre. Je trouvai cette citation de S\u00e9n\u00e8que, d\u00e9crivant le <em>t\u00e6dium vitae<\/em> qui prend dans ses griffes le citoyen de l&#8217;empire de Rome, comme s&rsquo;il lui signifiait la vanit\u00e9 de la gloire terrestre, et le laisse, \u00e9puis\u00e9 de tant de d\u00e9sesp\u00e9rance S\u00e9n\u00e8que, donc, sur <em>La nature des choses<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Si seulement les hommes, qui ont bien, semble-t-il, le sentiment du poids qui p\u00e8se sur leur esprit et les accable de sa pesanteur, pouvaient aussi comprendre l&rsquo;origine de ce sentiment, d&rsquo;o\u00f9 vient cette \u00e9norme masse de malheur qui oppresse le cur, ils ne m\u00e8neraient plus cette vie dans laquelle, le plus souvent, nous le voyons, personne aujourd&rsquo;hui ne sait vraiment ce qu&rsquo;il veut, o\u00f9 chacun cherche toujours \u00e0 changer de place comme s&rsquo;il \u00e9tait possible par l\u00e0 de d\u00e9poser le fardeau qui p\u00e8se sur nous! Tel, souvent, sort d&rsquo;une vaste demeure pour y rentrer sans tarder, d\u00e9couvrant qu&rsquo;il n&rsquo;est pas mieux dehors. Le voil\u00e0 qui court en h\u00e2te vers sa maison de campagne, \u00e0 bride abattue, comme s&rsquo;il volait au secours de son logis en flammes! D\u00e8s qu&rsquo;il en a touch\u00e9 le seuil, il b\u00e2ille, ou sombre dans un profond sommeil, en qu\u00eate d&rsquo;oubli  \u00e0 moins qu&rsquo;il ne regagne pr\u00e9cipitamment la ville qu&rsquo;il lui tarde de revoir. C&rsquo;est ainsi que chacun se fuit soi-m\u00eame, et cet \u00eatre qu&rsquo;il nous est impossible de fuir, auquel malgr\u00e9 soi, on reste attach\u00e9, on le hait  on est malade et on ne comprend pas la cause de son mal<\/em>\u00bb (4)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQui ne jurerait, \u00e0 un instant ou l&rsquo;autre d&rsquo;un jour de sa vie, lire une description du monde qui l&rsquo;entoure, je parle de ce temps du d\u00e9but de notre si\u00e8cle, et de soi-m\u00eame, et de sa fuite de soi-m\u00eame ? Au-del\u00e0 de la rencontre de la psychologie et, peut-\u00eatre, de la r\u00e9f\u00e9rence personnelle, je go\u00fbte immens\u00e9ment, dans cette expression de t\u00e6dium vitae comme dans la description de S\u00e9n\u00e8que, l&rsquo;incomparable proximit\u00e9 de la psychologie venue des racines les plus intimes et de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement m\u00e9tahistorique. La comparaison entre la crise de l&#8217;empire de Rome, ou sa chute, et notre temps historique qui nous para\u00eet cr\u00e9pusculaire, cette comparaison est constamment dans nos esprits m\u00eame si la conscience la repousse avec fureur. La r\u00e9f\u00e9rence au <em>t\u00e6dium vitae<\/em> y figure comme un lien, comme un pont \u00e9trange, dangereux et \u00e9nigmatique \u00e0 la fois, car c&rsquo;est alors d&rsquo;une proximit\u00e9 multiple qu&rsquo;il faut parler ; votre propre psychologie, celle du citoyen de Rome qui est votre double d&rsquo;il y a quinze ou vingt si\u00e8cles, l&rsquo;\u00e9poque historique de la chute de cet empire et votre temps historique lui-m\u00eame. Il y a l\u00e0 une \u00e9nigme qui saisit l&rsquo;esprit, serre le cur et bouleverse votre \u00e2me. Est-ce l\u00e0 o\u00f9 vous conduit la d\u00e9sesp\u00e9rance qui nourrit une souffrance si grande ? Cette souffrance, jusqu&rsquo;\u00e0 soudain vous v\u00eatir d&rsquo;audace pour explorer ce que vous croyez \u00eatre, consid\u00e9r\u00e9e en une intuition fulgurante, comme le plus grand myst\u00e8re du monde qu&rsquo;il vous soit donn\u00e9 d&rsquo;interroger ? Comprenez-vous maintenant pourquoi, en tentant de r\u00e9soudre l&rsquo;\u00e9nigme d&rsquo;un temps qui vous para\u00eet sans pareil, il vous importe de quitter les sentiers battus, de prendre du champ hors des enclos r\u00e9serv\u00e9s de nos chaires universitaires et de nos plateaux conformistes de la communication spectaculaire qui veillent \u00e0 conduire vos regards vers les seules images us\u00e9es par la vigilance des gardiens du confort de votre \u00e2me r\u00e9duite et endormie ? C&rsquo;est le sentiment qui guide ma plume et seule la souffrance de ma d\u00e9sesp\u00e9rance peut me donner la force de leur \u00e9chapper, \u00e0 ces sentiers battus, et d&rsquo;entreprendre l&rsquo;uvre, de lui tracer son chemin, de lui donner ma vigueur L&rsquo;on observera, d&rsquo;un il critique mais fort justement, que c&rsquo;est l&rsquo;inverse de la d\u00e9marche scientifique ; mais l&rsquo;on se rassure aussit\u00f4t  avec autant d&rsquo;ambition qu&rsquo;elle, d&rsquo;\u00eatre d\u00e9cisive  et une ardeur, un allant \u00e0 ne pas croire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;avais rencontr\u00e9 cette m\u00eame d\u00e9marche dans la description qu&rsquo;avait faite l&rsquo;auteur (5) d&rsquo;une biographie du mar\u00e9chal Lyautey, se r\u00e9f\u00e9rant par ailleurs \u00e0 Lincoln, qui rassemblait les deux hommes sous les auspices du <em>t\u00e6dium vitae<\/em>, d\u00e9crivant leur fa\u00e7on de sublimer cette d\u00e9pression qui est bien entendu psychologique mais qui rel\u00e8ve \u00e9galement de la perception de l&rsquo;Histoire par l&rsquo;\u00eatre humain et de ses liens avec elle. Voici la description :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Lors d&rsquo;un r\u00e9cent voyage \u00e0 New York, j&rsquo;ai lu un important article sur Lincoln,  un personnage qui m&rsquo;a toujours int\u00e9ress\u00e9  dans la revue am\u00e9ricaine The Atlantic Il nous r\u00e9v\u00e8le que cette figure mythique de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine \u00e9tait un d\u00e9pressif et un m\u00e9lancolique, qui transcendait ses pulsions autodestructrices par l&rsquo;action politique et la construction d&rsquo;un grand r\u00eave collectif. Je dis bien qu&rsquo;il transcendait, ou sublimait, mais en aucun cas ne cherchait vraiment \u00e0 gu\u00e9rir cette profonde maladie de son \u00e2me. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 saisi par cette lecture parce que j&rsquo;ai retrouv\u00e9 mon Lyautey. Lyautey \u00e9tait un homme tortur\u00e9 par la m\u00e9lancolie, qui fut malheureux toute sa vie. Mais, chose extraordinaire, il ne s&rsquo;inclina pas devant son mal, mais au contraire en usa comme d&rsquo;un ressort pour agir, pour servir son pays, ses id\u00e9es, entra\u00eener la jeunesse dans son sillage. Lyautey disait lui-m\u00eame qu&rsquo;il souffrait du t\u00e6dium&rsquo;, mot latin qui \u00e9voque un v\u00e9ritable d\u00e9go\u00fbt de la vie. Sa psychanalyse, \u00e0 lui, ce ne fut pas le divan, mais l&rsquo;action<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe texte me r\u00e9v\u00e9la, pour l&rsquo;essentiel parce qu&rsquo;il exprimait une id\u00e9e bouillonnante en moi, que je ne cherchais m\u00eame pas \u00e0 exprimer, que j&rsquo;ignorais d&rsquo;ailleurs en tant que telle mais qui me baignait absolument et qui, r\u00e9alis\u00e9e, montre toute sa puissance et colore ma vision du monde et le sens de mon propos. J&rsquo;avais si longtemps lutt\u00e9, et sans le moindre espoir de l&#8217;emporter au fond, contre ces choses que j&rsquo;appr\u00e9ciais comme des travers de caract\u00e8re ; le jugement plut\u00f4t sombre et la gaiet\u00e9 tragique, l&rsquo;humeur prompte \u00e0 la d\u00e9pression, le caract\u00e8re solitaire malgr\u00e9 les apparences et les apparats, l&rsquo;insociabilit\u00e9 presque pathologique, la hantise de l&rsquo;optimisme comme d&rsquo;un pi\u00e8ge tendu par l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;intelligence, la perception du pessimisme comme le rang d&rsquo;une noblesse de l&rsquo;esprit lorsqu&rsquo;elle se juge avec humilit\u00e9, une barri\u00e8re presque infranchissable contre les emportements de la spontan\u00e9it\u00e9, que ce soit l&rsquo;\u00e9lan du sentiment ou le jugement d&rsquo;instinct, que j&rsquo;\u00e9prouvais parfois avec puissance et dont je me gardais si souvent ; une certaine l\u00e2chet\u00e9 \u00e0 m&rsquo;expliquer de ces traits de mon caract\u00e8re, conduisant \u00e0 un enfermement de la communication, \u00e0 un repli sur soi que le sens commun tend \u00e0 consid\u00e9rer comme une grave faiblesse mais qu&rsquo;il m&rsquo;arrive aussi d&rsquo;interpr\u00e9ter comme la hauteur d&rsquo;un caract\u00e8re solitaire conduisant \u00e0 un jugement noir sur le courant des rapports sociaux de l&rsquo;esp\u00e8ce, particuli\u00e8rement dans une \u00e9poque qui \u00e9l\u00e8ve le foisonnement bavard et \u00e9cervel\u00e9 de la communication \u00e0 hauteur de la vertu qu&rsquo;il est interdit de mettre en cause En quelques mots bien entendus, avec l&rsquo;une et l&rsquo;autre analogie o\u00f9 l&rsquo;\u00eatre humain rencontre l&rsquo;histoire, je r\u00e9alisai qu&rsquo;il \u00e9tait absurde de penser vaincre tout cela qui forme un caract\u00e8re, absurde et destructeur, et qu&rsquo;on ne jette pas par-dessus bord une partie de soi ; cela s&rsquo;imposait d&rsquo;autant plus que dans tous ces maux se trouvent leurs doubles, qui rec\u00e8lent des vertus cach\u00e9es. Il faut accepter son imperfection comme une trag\u00e9die et, ainsi, faisant d&rsquo;un soi disant mal un bien qui est une n\u00e9cessit\u00e9, se transformer en un \u00eatre tragique qui devient \u00eatre historique. L&rsquo;Histoire elle-m\u00eame, bien entendu, n&rsquo;est que trag\u00e9die, et, devenu \u00eatre tragique, vous pouvez vous rouler en dedans elle, devenir une part d&rsquo;elle-m\u00eame. Des dimensions jusqu&rsquo;alors interdites \u00e0 vous-m\u00eame, des perspectives dissimul\u00e9es, tout devient v\u00f4tre et s&rsquo;accorde \u00e0 vous. Votre imperfection n&rsquo;est plus un poids qui vous entra\u00eene mais une mesure de l&rsquo;humilit\u00e9 n\u00e9cessaire et joyeuse qui permet de mieux mesurer les hauteurs de la perfection, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;\u00e9lever le regard. ([L&rsquo;homme] est plus et moins \u00e0 la fois, grandi mais \u00e9galement r\u00e9duit aux mesures apais\u00e9es d&rsquo;un univers dont il n&rsquo;est qu&rsquo;un lien,  justement et glorieusement, disais-je plus haut.) La trag\u00e9die est la clef, puisqu&rsquo;elle marie paradoxalement, en en soulignant l&rsquo;impossibilit\u00e9 de la fusion, cette imperfection humaine et l&rsquo;inatteignable perfection d&rsquo;au-del\u00e0 de notre entendement mais pourtant effleur\u00e9e par notre intuition. La trag\u00e9die est la symphonie du monde, et l&rsquo;histoire sa divine partition ; qu&rsquo;avez-vous besoin de vous mesurer au compositeur, d\u00e8s lors que vous entendez sa musique et y reconnaissez la marque divine ? Ainsi s&rsquo;arme-t-on pour l&rsquo;aventure ultime, comme on arme un navire pour des terres lointaines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPourquoi introduire ce cas personnel dans un cas qui semblerait bien plus large et, surtout, de substance diff\u00e9rente, puisque pr\u00e9tendant aborder le myst\u00e8re du monde ? Je crois qu&rsquo;on ne peut bien distinguer les recoins du myst\u00e8re, et bien entendre ses \u00e9chos, c&rsquo;est-\u00e0-dire commencer \u00e0 d\u00e9chiffrer l&rsquo;\u00e9nigme, que si l&rsquo;on est soi-m\u00eame partie de la chose. Observateur, soit, et chroniqueur, et tent\u00e9 de philosopher l&rsquo;historien, mais aussi de la chair et du sang de la m\u00e9thode dont il use. A cette condition, qui est une loi d\u00e9sormais imp\u00e9rative de ces temps de l&rsquo;installation de la structure crisique de la trag\u00e9die du monde, le voil\u00e0 arm\u00e9 pour son exp\u00e9dition, \u00e0 nouveau comme un navire d&rsquo;exploration lointaine. Qu&rsquo;il ne craigne rien ! L&rsquo;engagement \u00e0 ce point n&rsquo;aveugle pas, bien au contraire, puisqu&rsquo;il donne \u00e0 la psychologie cette dimension tragique qui, justement, permet de voir, \u00e0 la distance qui importe, ces choses derri\u00e8re les choses qui ouvrent le domaine de la m\u00e9tahistoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi m&rsquo;apparut-il que l&rsquo;histoire est l&rsquo;essentiel dans notre destin, parce qu&rsquo;elle en est la mesure, et qu&rsquo;elle doit \u00eatre explor\u00e9e \u00e0 la fois dans ses manifestations humaines, dans ses effets parmi nous, \u00e0 la fois dans sa dimension m\u00e9taphysique qui nous trace les grands courants qui gouvernent le destin du monde quand il se fait antichambre d&rsquo;autres mondes ; l&rsquo;histoire doit rendre compte, \u00e0 la fois de notre imperfection sans espoir et de la perfection qui susciterait bien l&rsquo;espoir quand le d\u00e9sespoir est accompli. D\u00e8s cet instant, il m&rsquo;apparut comprendre absolument combien je repousse cette vision de la modernit\u00e9 qui pr\u00e9tend transformer notre imperfection en perfection humaine, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;outil de la puissance. Ecrivant cela, je sais bien que je retrouve cet antagonisme que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 bien ressenti et embrass\u00e9, qui est exprim\u00e9 par Guglielmo Ferrero lorsqu&rsquo;il d\u00e9finit, en 1917, la Grande Guerre comme un affrontement entre l&rsquo;id\u00e9al de perfection (la latinit\u00e9, repr\u00e9sent\u00e9e par la France dans le conflit, et l&rsquo;Italie avec elle) et l&rsquo;id\u00e9al de puissance (la modernit\u00e9 enfourch\u00e9e par le pangermanisme, avant d&rsquo;\u00eatre c\u00e9d\u00e9e, plus tard, \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricanisme).<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">A<\/span>insi l&rsquo;historien est-il arm\u00e9 comme un navire de haute mer, comme l&rsquo;on dit de son gr\u00e9ement, avant de partir explorer l&rsquo;au-del\u00e0 des Colonnes d&rsquo;Hercule, lorsque le g\u00e9ant du monde d\u00e9ploie ses bras immenses. Il embarque avec lui la connaissance, sa raison et l&rsquo;intuition qui lui est dispens\u00e9e, la parfaite mesure de l&rsquo;ennemi d\u00e9finitif qu&rsquo;il va affronter, lui-m\u00eame avec ses faiblesses et ses \u00e9lans, dont il se garde bien d&rsquo;en ignorer quoi que ce soit et, par-dessus tout, la dimension tragique de l&rsquo;histoire du monde enfin r\u00e9alis\u00e9e et entr\u00e9e en lui-m\u00eame. L&rsquo;historien qui s&rsquo;arme pour explorer des contr\u00e9es ignor\u00e9es par les r\u00e9seaux laborieux et les organisations n\u00e9goci\u00e9es qui pr\u00e9tendent servir de charpente de la connaissance de son \u00e9poque, cet historien est n\u00e9cessairement ignor\u00e9 du reste. Il emporte avec lui, comme sa boussole de l&rsquo;exploration du monde, la solitude que lui dispense sa transformation en un \u00eatre tragique. Il sait que, pour percer l&rsquo;\u00e9nigme de l&rsquo;immense souffrance du monde, il doit passer par sa propre souffrance. Cela s&rsquo;appelle une initiation.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<p>(1) <em>Les Antimodernes<\/em>, Andr\u00e9 Compagnon, Gallimard, 2004.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(2) Voir dans <em>L&rsquo;Am\u00e9rique comme mod\u00e8le, l&rsquo;Am\u00e9rique sans mod\u00e8le<\/em> (Diffusion Presses Universitaires de Lille, 4\u00e8me trimestre 1993), la communication : <em>Les tyrannies de l&rsquo;id\u00e9al : le mal am\u00e9ricain et ses rem\u00e8des (1880-1918)<\/em>, de Patrick Di Mascio, de l&rsquo;Universit\u00e9 de Rouen.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(3) <em>Taedium vitae<\/em>, pour d\u00e9go\u00fbt de la vie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(4) Selon la r\u00e9f\u00e9rence que j&rsquo;ai consult\u00e9e, pour cette citation qui convient au passage qu&rsquo;elle agr\u00e9mente, il s&rsquo;agit de S\u00e9n\u00e8que, <em>La nature des choses<\/em>, Paris, Arl\u00e9a, 1992, p. 143-144.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(5) Interview de Arnaud Teyssier, auteur de <em>Lyautey<\/em>, dans <em>La Nouvelle Revue d&rsquo;Hisoire<\/em>, f\u00e9vrier 2006.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est l&rsquo;introduction de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont dedefensa.org commence la publication ce 18 d\u00e9cembre 2009. [ATTENTION : ce texte est d&rsquo;acc\u00e8s gratuit et comprend une version en pdf. 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