{"id":71422,"date":"2010-01-12T05:46:10","date_gmt":"2010-01-12T05:46:10","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/01\/12\/de-jobert-a-seguin\/"},"modified":"2010-01-12T05:46:10","modified_gmt":"2010-01-12T05:46:10","slug":"de-jobert-a-seguin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/01\/12\/de-jobert-a-seguin\/","title":{"rendered":"De Jobert \u00e0 S\u00e9guin"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">De Jobert \u00e0 S\u00e9guin<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Cela se passait quelque part au c&oelig;ur des ann\u00e9es 1990. J&rsquo;\u00e9tais parfois de passage \u00e0 Paris, pour retrouver de vieilles amiti\u00e9s et trouver des nouvelles fra&icirc;ches, et puis la beaut\u00e9 unique de cette ville qui nous a donn\u00e9s, comme par un constraste qui en dit long, tant de d\u00e9testables prog\u00e9nitures qui peuplent salons, r\u00e9dactions et minist\u00e8res. Michel Jobert n&rsquo;\u00e9tait pas de ces prog\u00e9nitures. Nous d\u00e9jeunions parfois ensemble, dans \u00ab\u00a0son\u00a0\u00bb restaurant, <em>Chez Antoine<\/em>, proche du Quai Bl\u00e9riot o&ugrave; il travaillait. Nous nous asseyions toujours \u00e0 sa table, r\u00e9serv\u00e9e par une inscription grav\u00e9e sur une plaque de m\u00e9tal fix\u00e9e au mur (\u00ab\u00a0Monsieur le ministre Michel Jobert\u00a0\u00bb), pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Il \u00e9tait aussi fluet, petit et fragile que S\u00e9guin semblait \u00e9norme, gigantesque et ind\u00e9racinable. (Jobert se rattrapait, me semble-t-il, par l&rsquo;affection consid\u00e9rable qu&rsquo;il avait pour sa fonction \u00e0 la direction des For\u00eats de France. Il adorait les for\u00eats de France, il l&rsquo;a souvent \u00e9crit dans ses livres. Il y croisait sans doute des ch\u00eanes qui semblaient aussi forts que Philippe S\u00e9guin.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un jour, Jobert me confia un secret, une confidence qu&rsquo;il m&rsquo;affirmait fort peu connue. C&rsquo;\u00e9tait un lien secret avec Philippe S\u00e9guin, ignor\u00e9 de S\u00e9guin lui-m\u00eame &ndash; chose que j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 rapport\u00e9e dans le texte que je r\u00e9digeai et publiai le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-pour_saluer_michel_jobert_02_06_2002.html?admin=1\">2 juin 2002<\/a>, \u00ab\u00a0pour saluer Michel Jobert\u00a0\u00bb qui venait de mourir. C&rsquo;\u00e9tait une confidence venu du temps o&ugrave; il dirigeait le cabinet de Pompidou Premier ministre puis pr\u00e9sident, avec Edouard Balladur comme un de ses adjoints<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;[Jobert] <em>avait des affections secr\u00e8tes. Il avait \u00ab\u00a0pistonn\u00e9\u00a0\u00bb le jeune Philippe S\u00e9guin pour lui faire avoir un poste de d\u00e9butant dans un cabinet, du temps de Pompidou. Il avait fait cela comme on s&rsquo;acquitte d&rsquo;une dette d&rsquo;honneur, comme d&rsquo;autres honorent leurs dettes de jeu, parce que le p\u00e8re de S\u00e9guin, un homme de peine et un homme de bien venu du soleil tunisien, \u00e9tait mort dans la m\u00eame campagne de la France Libre que lui-m\u00eame, Jobert, avait faite et o&ugrave; il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9 si douloureusement; l&rsquo;Italie et puis la France par le Sud, la France lib\u00e9r\u00e9e par le soleil de la M\u00e9diterran\u00e9e. Je crois avoir compris que Philippe S\u00e9guin n&rsquo;a jamais rien su de cette intervention secr\u00e8te en sa faveur. Balladur, compagnon de cabinet de Jobert sous Pompidou, disait \u00e0 Jobert quand il voulait lui parler de S\u00e9guin: \u00ab\u00a0Votre fou.\u00a0\u00bb Diff\u00e9rence de temp\u00e9raments, sans doute.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Je n&rsquo;ai pas connu S\u00e9guin mais en ai eu quelques \u00e9chos par un ami qui travailla avec lui jusqu&rsquo;au dernier jour. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas, pr\u00e9cis\u00e9ment, un homme facile, ce qui signifie qu&rsquo;il pouvait \u00eatre ressenti comme odieux sur le moment. D&rsquo;apr\u00e8s ce que j&rsquo;en ai entendu, notamment lors de l&rsquo;\u00e9mission <em>Ca se dispute<\/em> (le 9 janvier 2009 sur <em>I-T\u00e9l\u00e9<\/em>) avec Eric Zemmour et Michel Domenach, il s&rsquo;agissait bien de ce caract\u00e8re difficile, emport\u00e9, furieux et inattendu mais qui ne parvenait pas \u00e0 conclure comme on attend la chose dans la vie politique &ndash; c&rsquo;est-\u00e0-dire transformer une initiative irr\u00e9sistible ou une affirmation d\u00e9cisive en une victoire compl\u00e8te et assur\u00e9e. Il n&rsquo;avait pas, comme ils disent, l'\u00a0\u00bbinstinct du tueur\u00a0\u00bb qui compte en politique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Jobert partageait ce trait avec S\u00e9guin. Je me rappelle ce t\u00e9moignage d&rsquo;un autre ami disparu &ndash; le diplomate et ambassadeur belge Jan Adriaenssens, merveilleux d&rsquo;humour, de culture et de joie de vivre malgr\u00e9 les malheurs sans fin et les blesures profondes de sa vie personnelle &ndash; Adriaenssens qui assistait alors aux conseils de l&rsquo;OTAN et s&rsquo;en rappellait un, o&ugrave; se trouvaient, comme d&rsquo;habitude \u00e0 cette \u00e9poque, Jobert et Kissinger. (C&rsquo;\u00e9tait en 1973-1974, Jobert comme ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res, Kissinger comme secr\u00e9taire d&rsquo;Etat.)<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Kissinger \u00e9tait l\u00e0, avachi, en train de se curer l&rsquo;oreille droite avec un crayon qu&rsquo;il tortillait avec entrain avant de la sucer, apr\u00e8s avoir prof\u00e9r\u00e9 une brutalit\u00e9 inacceptable pour les Europ\u00e9ens &ndash; Kissinger \u00e9tait d&rsquo;une grossi\u00e8ret\u00e9 que vous n&rsquo;imaginez pas dans ces r\u00e9unions, bien dans le style des Am\u00e9ricains, en pire si c&rsquo;est possible &ndash; et pourtant, il avait une certaine estime pour Jobert, et une certaine crainte de lui&hellip; Un seul homme pouvait lui r\u00e9pondre et devait lui r\u00e9pondre et c&rsquo;\u00e9tait Jobert, de plein droit et avec la justice et la dignit\u00e9 de son c\u00f4t\u00e9, simplement parce qu&rsquo;il repr\u00e9sentait la France. Et Jobert le savait bien, lui qui avait l&rsquo;esprit clair \u00e0 ce propos, et lui qui avait le don et l&rsquo;habitude des interventions lumineuses de pr\u00e9cision et d&rsquo;ironie cinglante lorsqu&rsquo;il fallait entamer une attaque. Eh bien, dans ce moment qui s&rsquo;apparente aux instants d\u00e9cisifs o&ugrave; il faut terrasser l&rsquo;adversaire, il n&rsquo;a rien dit, il n&rsquo;a pas r\u00e9pondu. Il semblait alors impuissant et presque effarouch\u00e9, et un peu amer, ou plut\u00f4t doux-amer, comme s&rsquo;il disait: \u00ab\u00a0\u00e0 quoi bon?\u00a0\u00bb C&rsquo;\u00e9tait tout Jobert.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Pourquoi parler de Jobert alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit de S\u00e9guin? Les deux hommes partageaient une vision de leur pays, un sens du service, une force de conviction, tout cela qui fait penser qu&rsquo;on peut \u00eatre \u00ab\u00a0habit\u00e9\u00a0\u00bb par la France, ou \u00ab\u00a0choisi\u00a0\u00bb par elle, et ainsi se distinguer du reste du troupeau m\u00e9diocre et b\u00e9lant de servilit\u00e9s courantes pour le pouvoir du jour, qui encombre h\u00e9micycles et minist\u00e8res parisiens, combines et discours recycl\u00e9s en bandouill\u00e8re. Ils avaient en commun, Jobert et S\u00e9guin, ce patriotisme entier et pourtant lib\u00e9rateur de l&rsquo;esprit et de la pens\u00e9e qui acquiert, avec la France, une dimension singuli\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(En classement politique, on parlerait de \u00ab\u00a0souverainistes\u00a0\u00bb, qui est d&rsquo;ailleurs plus l&rsquo;identification technique et un classement de circonstance pour identifier le patriotisme, ou bien l&rsquo;esprit qui va avec le gaullisme, etc. Il s&rsquo;agit, dans le comportement et dans le jugement, du contraire de la fermeture de l&rsquo;esprit que les \u00ab\u00a0modernes\u00a0\u00bb attribuent au patriotisme, comme s&rsquo;ils parlaient d&rsquo;eux-m\u00eames en se regardant dans un miroir et en s&rsquo;interrogeant : \u00ab\u00a0Suis-je le plus vertueux?\u00a0\u00bb En v\u00e9rit\u00e9, un esprit politique d&rsquo;une f\u00e9condit\u00e9 rare et absolument fran\u00e7aise, dans le sens historique du mot, que je qualifierais, on ne s&rsquo;en \u00e9tonnera pas, d'\u00a0\u00bb<a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-notre_raison_d_etre_extrait_de_la_rubrique_de_defensa_de_defensa_volume_20_n20_du_10_juillet_2005_21_07_2005.html?admin=1\">antimoderne<\/a>\u00ab\u00a0.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais ils avaient aussi en commun, Jobert et S\u00e9guin, une sorte de d\u00e9sespoir devant la mar\u00e9e montante de cette affreuse \u00e9poque, celle qui nous a men\u00e9s au sort terrible o&ugrave; nous nous d\u00e9battons; ou bien, dirais-je, une absence d&rsquo;espoir pour leurs temps pr\u00e9sents, comme s&rsquo;ils comprenaient d&rsquo;instinct que, dans ce courant terrible qui emportait tout, il n&rsquo;y avait rien \u00e0 faire contre \u00ab\u00a0les sc\u00e9l\u00e9rats\u00a0\u00bb de Joseph de Maistre qui ont pris les commandes pour conduire jusqu&rsquo;\u00e0 son terme l&rsquo;&oelig;uvre de destruction qui semble leur avoir \u00e9t\u00e9 dict\u00e9s &ndash; parce que, en un sens, il faut que cette &oelig;uvre de destruction aille \u00e0 son terme, pour que la machine infernale en arrive \u00e0 se tuer elle-m\u00eame. Ce point historique soulign\u00e9 par Maistre pour la R\u00e9volution fran\u00e7aise se traduisait dans leurs psychologies, celle de Jobert et de S\u00e9guin, par cette impuissance ultime \u00e0 appliquer la m\u00e9thode de leurs adversaires, \u00e0 achever l&rsquo;adversaire \u00e0 terre, peut-\u00eatre pour ne pas, en cet instant, s&rsquo;abaisser au niveau de cet adversaire-l\u00e0. Leurs carri\u00e8res politiques furent donc rat\u00e9es, par rapport \u00e0 ce qu&rsquo;elles promettaient, et nous ne pouvons que regretter la magnificence et la hauteur de ces promesses; mais nous savons bien qu&rsquo;\u00eatre un \u00ab\u00a0rat\u00e9\u00a0\u00bb dans ce domaine, dans cette \u00e9poque, alors qu&rsquo;on m\u00e9riterait tant de r\u00e9ussir <em>in illo tempore<\/em> pour le bien d&rsquo;une nation, c&rsquo;est \u00e0 la fois un honneur et une marque de dignit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Tout le monde, tout le troupeau des m\u00e9diocre d&rsquo;infortune, des crapules d&rsquo;occasion, les \u00ab\u00a0sc\u00e9l\u00e9rats\u00a0\u00bb en un mot, a salu\u00e9 S\u00e9guin comme, en 2002, ils avaient salu\u00e9 Jobert. Ce fut un hommage de circonstance mais ce fut aussi, \u00e9trangement, c&rsquo;est dans tous les cas ma conviction, quelque chose de plus. M\u00eame les \u00ab\u00a0sc\u00e9l\u00e9rats\u00a0\u00bb ont au fond d&rsquo;eux-m\u00eames, tout au fond d&rsquo;eux-m\u00eames, sous l&rsquo;amoncellement des compromissions ignobles et des faiblesses coupables, quelque chose qui est un reste de sinc\u00e9rit\u00e9 et de sens inconscient de la grandeur. M\u00eame les \u00ab\u00a0sc\u00e9l\u00e9rats\u00a0\u00bb, saluant S\u00e9guin comme ils salu\u00e8rent Jobert, au-del\u00e0 du salut convenu, ont quelque chose au fond d&rsquo;eux-m\u00eames, tout au fond d&rsquo;eux-m\u00eames, quelque chose qui leur dit : \u00ab\u00a0Celui-l\u00e0, il \u00e9tait le meilleur d&rsquo;entre nous parce qu&rsquo;il fut ce que nous ne s&ucirc;mes jamais \u00eatre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;Histoire se chargera du reste.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Jobert \u00e0 S\u00e9guin Cela se passait quelque part au c&oelig;ur des ann\u00e9es 1990. J&rsquo;\u00e9tais parfois de passage \u00e0 Paris, pour retrouver de vieilles amiti\u00e9s et trouver des nouvelles fra&icirc;ches, et puis la beaut\u00e9 unique de cette ville qui nous a donn\u00e9s, comme par un constraste qui en dit long, tant de d\u00e9testables prog\u00e9nitures qui&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[9130,2618,3736,4596,3387,584,3386,6591,3385],"class_list":["post-71422","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-archivesphg","tag-adriaenssens","tag-jobert","tag-kissinger","tag-maistre","tag-noir","tag-otan","tag-pied","tag-scelerats","tag-seguin"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71422","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=71422"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71422\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=71422"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=71422"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=71422"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}