{"id":71473,"date":"2010-01-25T05:02:00","date_gmt":"2010-01-25T05:02:00","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/01\/25\/premiere-partie-de-iena-a-verdun\/"},"modified":"2010-01-25T05:02:00","modified_gmt":"2010-01-25T05:02:00","slug":"premiere-partie-de-iena-a-verdun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/01\/25\/premiere-partie-de-iena-a-verdun\/","title":{"rendered":"Premi\u00e8re Partie: <em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h4><em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em><\/h4>\n<p>Le texte ci-dessous est la Premi\u00e8re Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, dont la publication sur <em>dedefensa.org<\/em> a commenc\u00e9 le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\" class=\"gen\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction). [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. Une version en pdf est accessible seulement aux personnes ayant souscrit \u00e0 l&rsquo;achat de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 les formalit\u00e9s de souscription, vous verrez appara\u00eetre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.]   <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tCommen\u00e7ons par une analogie,  d&rsquo;ailleurs \u00e0 peine sollicit\u00e9e, \u00e0 ce point qu&rsquo;on croirait qu&rsquo;on parle pour le temps pr\u00e9sent. Dans la citation ci-dessous, deux \u00e9l\u00e9ments seulement (remis en caract\u00e8re normal), les deux qui permettent une datation qui d\u00e9voilerait le pot aux roses, ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s,  et demandons-nous aussit\u00f4t si, vraiment, ces phrases ne m\u00e9ritent pas d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9crites hier, aujourd&rsquo;hui, demain matin du jour o\u00f9 le lecteur a abord\u00e9 ce r\u00e9cit, dans ce temps historique o\u00f9 cet ouvrage est \u00e9crit et publi\u00e9. Voici la chose.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Enfin, quant \u00e0 ma phrase m\u00eame, elle exprime une impression de<\/em> [2009] <em>et annonce le d\u00e9veloppement qui la suit et est charg\u00e9 de lui donner un sens. Je la consid\u00e8re comme une sorte de photographie. Le titre m\u00eame de l&rsquo;\u00e9tude (La crise de l&rsquo;Esprit&rsquo;) et l&rsquo;ensemble des id\u00e9es qu&rsquo;elle contient me semblent montrer assez clairement que j&rsquo;entends d\u00e9crire une phase critique, un \u00e9tat de choses oppos\u00e9 fortement \u00e0 celui que l&rsquo;on repr\u00e9sente par les noms de r\u00e9gime et de d\u00e9veloppement r\u00e9gulier. Le probl\u00e8me de la<\/em> [premi\u00e8re] <em>d\u00e9cade me para\u00eet donc se pr\u00e9ciser ainsi : sommes-nous vraiment dans une phase critique? A quoi le conna\u00eet-on? Cette maladie peut-elle \u00eatre mortelle? Pouvons-nous, oui ou non, imaginer de telles destructions mat\u00e9rielles et spirituelles, ou de telles substitutions, non fantastiques mais r\u00e9alisables, que l&rsquo;ensemble de nos \u00e9valuations d&rsquo;ordre intellectuel et esth\u00e9tique n&rsquo;ait plus de sens actuel?<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t La chose a exactement 90 ans. Lecteur, vous remplacez 2009 par 1919 et premi\u00e8re d\u00e9cade par deuxi\u00e8me d\u00e9cade, et vous avez un commentaire de Paul Val\u00e9ry sur la phrase fameuse (\u00ab<em>\u00e0 ma phrase m\u00eame<\/em>\u00bb) qui ouvre son texte de r\u00e9flexion <em>La crise de l&rsquo;Esprit<\/em>, \u00e9crit en avril 1919 : \u00ab<em>Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette proximit\u00e9 est singuli\u00e8re mais elle n&rsquo;est nullement isol\u00e9e. Val\u00e9ry, \u00e9crivant six mois apr\u00e8s la fin de cette catastrophe \u00e9pouvantable que fut la Grande Guerre, ne fait que rendre compte, avec son talent et sa finesse intellectuelle, d&rsquo;un sentiment fort commun, et commun parce qu&rsquo;il est r\u00e9pandu plut\u00f4t qu&rsquo;il n&rsquo;est bas. C&rsquo;est l&rsquo;honneur de ce temps historique, celui de Val\u00e9ry, d&rsquo;avoir embrass\u00e9 avec une lucidit\u00e9 brutale, comme surgie de la terre saccag\u00e9e, la dimension eschatologique, c&rsquo;est-\u00e0-dire le d\u00e9passement des dimensions seulement humaines, qui caract\u00e9rise la crise du monde r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 l&rsquo;occasion du conflit. C&rsquo;est ce temps historique qu&rsquo;il nous importe d&rsquo;identifier et de d\u00e9crire dans sa profondeur pour en faire l&rsquo;axe de notre r\u00e9flexion, le cha\u00eenon vital qui nous permettra d&rsquo;identifier le grand flux historique qui nous importe et nous emporte, parce que nous n&rsquo;en trouvons aucun autre qui soit aussi fondamentalement pr\u00e9curseur, \u00e0 la fois miroir, enseignement et le\u00e7on pour notre propre temps historique ; parce qu&rsquo;il y a beaucoup \u00e0 en recueillir, de l&rsquo;exp\u00e9rience qui s&rsquo;y est concentr\u00e9e, pour enrichir nos esprits et raffermir nos caract\u00e8res ; parce que ce temps historique, enfin, nous appara\u00eet comme un lien d&rsquo;une puret\u00e9 et d&rsquo;une force sans \u00e9gales entre la source terrible de notre crise et notre crise elle-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa p\u00e9riode de l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, dans une \u00e9poque que nous datons exactement (nous nous en expliquerons \u00e9videmment) de 1919 \u00e0 1933, repr\u00e9sente un singulier avertissement historique. On croirait, sans excessive dramatisation, qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une r\u00e9plique sismique \u00e0 rebours de notre propre temps historique, annonciatrice de notre temps, avec infiniment plus de lucidit\u00e9 et de talent qu&rsquo;en notre temps. Cette p\u00e9riode, avec ses sources et ses racines, ses affluents et son expansion jusqu&rsquo;\u00e0 nous, m\u00e9rite une appr\u00e9ciation sp\u00e9cifique, en organisant l&rsquo;observation historique d&rsquo;une fa\u00e7on radicalement diff\u00e9rente de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait jusqu&rsquo;ici,  ou plut\u00f4t, de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 partir de cette borne que nous avons fix\u00e9e \u00e0 1933. On proposera une image pour la d\u00e9crire et ce serait celle d&rsquo;une sorte de pivot autour duquel un puissant et tragique courant historique qui s&rsquo;est affirm\u00e9 dans la Grande Guerre s&rsquo;enroule pour prendre son ultime \u00e9lan qui le conduit jusqu&rsquo;\u00e0 nous. Dans cette fa\u00e7on d&rsquo;entendre le sens des choses, en les rangeant d&rsquo;une mani\u00e8re qui correspond\u00eet aux exigences de leur aboutissement, qui prend toute son ampleur et toute sa force dans notre temps historique, nous rejetons les exigences convenues de la r\u00e9criture de ce qu&rsquo;on a transform\u00e9 en science historique. Il existe sans aucun doute quelque chose qui ne peut \u00eatre qualifi\u00e9 que de montage de la science historique, sans doute involontairement bien plus que volontairement mais qu&rsquo;importe, pour \u00f4ter \u00e0 cette p\u00e9riode sa puissance proph\u00e9tique et sa lucidit\u00e9 qu&rsquo;on dirait contemporaine, si la lucidit\u00e9 existait encore parmi nous ; et l&rsquo;on comprend aussit\u00f4t la cause du montage, puisque ce que fait cette p\u00e9riode 1919-1933 n&rsquo;est rien de moins que de prononcer, par avance, la condamnation terrible du syst\u00e8me que nous avons d\u00e9velopp\u00e9 jusqu&rsquo;ici, comme l&rsquo;on installe une bombe universelle \u00e0 retardement. On prendra garde de ne pas faire un complot de ce montage, car il est conduit sans conscience de la chose, par ignorance d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e, par arrangement avec les consignes ; nous n&rsquo;avons pas affaire \u00e0 des esprits tordus mais \u00e0 des esprits courts, que l&rsquo;exigence historique de consid\u00e9ration universelle du monde effraie, que l&rsquo;entra\u00eenement de la grande Histoire essouffle, qui se r\u00e9fugient sous l&rsquo;aile apaisante du conformisme comme le lardon ne r\u00eave que de regagner le ventre ti\u00e8de de sa m\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous devons placer la p\u00e9riode dans la perspective qui importe, qui l&rsquo;explique et la justifie \u00e0 la fois. Pour r\u00e9pondre \u00e0 cette sollicitation, nous offrons une perspective qui rompt avec celle qui est g\u00e9n\u00e9ralement consid\u00e9r\u00e9e. La r\u00e9criture suscit\u00e9e par le syst\u00e8me acharn\u00e9 \u00e0 brouiller les pistes a \u00e9t\u00e9 employ\u00e9e avec z\u00e8le et alacrit\u00e9 pour dissiper tous les motifs possibles d&rsquo;une quelconque inqui\u00e9tude, du moindre doute possible \u00e0 propos de la vertu de ce m\u00eame syst\u00e8me ; c&rsquo;est pour cela qu&rsquo;on r\u00e9crit l&rsquo;histoire, de nos jours, pour ce devoir de vertu qu&rsquo;on nomme devoir de m\u00e9moire ; c&rsquo;est cela dont il faut se d\u00e9barrasser comme d&rsquo;une peste de l&rsquo;esprit, pour d\u00e9cha\u00eener l&rsquo;esprit et reconqu\u00e9rir l&rsquo;audace du jugement. Cette \u00e9poque, qui a perdu la vertu n\u00e9cessaire du sens, ne sait plus quel sens donner \u00e0 son histoire, y compris de savoir si l&rsquo;Histoire a un sens et si ce sens est celui d&rsquo;une substance spirituelle ou d&rsquo;une agitation temporelle. Ses jugements sur son pass\u00e9 sont \u00e0 mesure, faits pour conforter son pr\u00e9sent et rien d&rsquo;autre, et cela dans l&rsquo;ignorance que ces jugements sont comptables de la n\u00e9cessaire critique qui doit \u00eatre impos\u00e9e \u00e0 toute d\u00e9marche aussi peu soucieuse de s&rsquo;inscrire dans la continuit\u00e9 du temps. Ce qui nous importe est d&rsquo;en venir \u00e0 cette critique, toutes affaires cessantes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Nous emploierons souvent ce mot, syst\u00e8me [La r\u00e9criture suscit\u00e9e par le syst\u00e8me..], car c&rsquo;est bien la situation qui nous caract\u00e9rise ; nos esprits sont enferm\u00e9s dans une prison sans barreaux, dont les gardiens, c&rsquo;est-\u00e0-dire nous-m\u00eames, parfois gardiens de nous-m\u00eames, veillent \u00e0 nous r\u00e9p\u00e9ter les consignes d&rsquo;un syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral qui repr\u00e9sente la nouvelle et cette fois d\u00e9finitive vertu du monde ; tous les empires proclam\u00e9s mill\u00e9naires, de Commode \u00e0 Hitler en passant par Napol\u00e9on, sont tomb\u00e9s dans ce travers o\u00f9 ils croyaient assurer leur p\u00e9rennit\u00e9. Comme ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs mais beaucoup plus puissamment qu&rsquo;eux, ce syst\u00e8me est \u00e0 la fois une organisation et un m\u00e9canisme  mortel sans aucun doute, comme les autres. Il induit une pens\u00e9e et introduit certaines instructions orwelliennes qui interviennent surtout dans les nuances de l&rsquo;activit\u00e9 intellectuelle, pour ne pas trop effrayer la sensibilit\u00e9 des plus vertueux ; l&rsquo;efficacit\u00e9 de ces instructions, pour \u00eatre mesur\u00e9e et acquise sur le terme, n&rsquo;en est pas moins redoutable ; la plus remarquable de ces instructions, celle qui m\u00e8ne le monde dans la mesure o\u00f9, selon notre th\u00e8se, la pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale du monde est r\u00e9gl\u00e9e d\u00e9sormais par la communication et l&rsquo;information que v\u00e9hicule cette communication, est celle qui dit que l&rsquo;originalit\u00e9 r\u00e9volutionnaire du jugement se niche dans le conformisme de la pens\u00e9e. Il s&rsquo;agit du stade supr\u00eame de la pens\u00e9e de type orwellien, qui d\u00e9passe la d\u00e9marche orwellienne o\u00f9 l&rsquo;inversion de valeur porte sur les objets de la pens\u00e9e ; la forme m\u00eame de la pens\u00e9e est elle-m\u00eame objet de l&rsquo;inversion orwellienne, avec ce paradoxe intellectuel monstrueux de l&rsquo;identification de l&rsquo;enfermement conformiste en une lib\u00e9ration r\u00e9volutionnaire.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre approche fait de la Grande Guerre un \u00e9v\u00e9nement fondamental, non pas intrins\u00e8quement par sa violence, par ses conditions \u00e9pouvantables, par le malheur engendr\u00e9, mais d&rsquo;abord par sa signification qui d\u00e9passe le sens politique et historique courant, celui qui attache en g\u00e9n\u00e9ral les historiographes asserment\u00e9s. Cette signification est m\u00e9tapolitique et m\u00e9tahistorique, pour former l&rsquo;essence de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ; la violence, les conditions \u00e9pouvantables et le malheur engendr\u00e9 ont pour r\u00f4le de mettre en \u00e9vidence cette signification, et nullement de la constituer. Au contraire d&rsquo;une opinion largement r\u00e9pandue, et r\u00e9pandue de la fa\u00e7on int\u00e9ress\u00e9e qu&rsquo;on aura vite comprise, nous proposons et disons que la Grande Guerre doit \u00eatre d\u00e9tach\u00e9e de la prison des \u00e9v\u00e9nements qui suivirent, ceux du XX\u00e8me si\u00e8cle, pour \u00eatre reli\u00e9e directement \u00e0 la p\u00e9riode qui importe, la n\u00f4tre, comme l&rsquo;on fait d&rsquo;une passerelle du malheur ; nous proposons et disons que, dans cette perspective, la Grande Guerre est un \u00e9v\u00e9nement dont la signification et le sens sont formidables, r\u00e9volutionnaires et bouleversants. Ces caract\u00e8res extraordinaires font qu&rsquo;il importait d&rsquo;abord, pour l&rsquo;historiographie de notre \u00e9poque qui nous encha\u00eene \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie des \u00e9v\u00e9nements du XX\u00e8me si\u00e8cle et r\u00e9duit l&rsquo;Histoire \u00e0 mesure, que la Grande Guerre f\u00fbt aussit\u00f4t neutralis\u00e9e dans sa signification profonde, qu&rsquo;elle f\u00fbt \u00e9tiquet\u00e9e comme insens\u00e9e et sans signification, sinon celles de la folie des hommes et de la sottise des g\u00e9n\u00e9raux ; tout cela de la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;on a ignor\u00e9 comme on oublie un mauvais souvenir, une fois la p\u00e9riode close, l&rsquo;importance visionnaire de 1919-1933.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour poursuivre notre uvre de r\u00e9habilitation en pr\u00e9cisant les conditions de la chose, il faut ajouter que les principaux protagonistes de la p\u00e9riode de 1919 \u00e0 1933 se trouvent en Europe, en France essentiellement, et que l&rsquo;objet de leur attention est principalement l&rsquo;Am\u00e9rique. De m\u00eame retrouvait-on la France comme principal acteur de la Grande Guerre, mais acteur dont, bient\u00f4t, l&rsquo;importance du r\u00f4le fut ni\u00e9e, \u00e0 mesure de la d\u00e9structuration intellectuelle de l&rsquo;interpr\u00e9tation de la Grande Guerre dans le sens qu&rsquo;on a mentionn\u00e9. Durant la Grande Guerre, l&rsquo;autre acteur principal, avec la France, c&rsquo;est l&rsquo;Allemagne ; durant 1919-1933, c&rsquo;est l&rsquo;Am\u00e9rique ; l&rsquo;identit\u00e9 change, mais nullement la substance de la chose, qui passe de l&rsquo;Allemagne \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, face \u00e0 la France qui reste dans son identit\u00e9 propre et forte, qui est sa principale caract\u00e9ristique. La Grande Guerre, comme 1919-1933 apr\u00e8s elle, ne fait qu&rsquo;h\u00e9riter d&rsquo;un courant dont la source directe est identifiable \u00e0 la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle. Nous ne remontons pas plus en arri\u00e8re dans l&rsquo;Histoire dans notre propos principal ; outre que ce choix est effectivement le fondement de ce propos, ce serait de surcro\u00eet accepter implicitement la th\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale qu&rsquo;il n&rsquo;y a qu&rsquo;une civilisation et une continuit\u00e9 \u00e0 mesure depuis les origines de ce que l&rsquo;Occident consid\u00e8re comme sa civilisation ; cette continuit\u00e9, au contraire, nous la mettons en question. Nous pr\u00e9ciserons d\u00e9cisivement notre pens\u00e9e \u00e0 ce propos \u00e0 la fin de cet essai, apr\u00e8s avoir montr\u00e9 la sp\u00e9cificit\u00e9 r\u00e9volutionnaire de la p\u00e9riode que nous observons. Qu&rsquo;on sache que l&rsquo;esprit songe \u00e0 ce r\u00e9arrangement et que nos propositions n&rsquo;ont de sens que si l&rsquo;on garde comme commentaire cette \u00e9vidence que tout cela n&rsquo;est pas n\u00e9 de rien, que ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l&rsquo;y pr\u00e9pare dans le sens que nous identifions. On verra que nous proposons l&rsquo;id\u00e9e que cette rupture du tournant du XVIII\u00e8me au XIX\u00e8me si\u00e8cle est une rupture sans pareille, quelque chose qui rompt litt\u00e9ralement l&rsquo;Histoire, comme on casse, d&rsquo;un coup sec et brutal, une tige de bois, et qu&rsquo;autour de cet \u00e9v\u00e9nement le reste s&rsquo;explique aussi clairement qu&rsquo;un torrent furieux qui s&rsquo;engage dans une gorge profonde. C&rsquo;est \u00e0 ce point que l&rsquo;on pourrait parler, et que nous en parlerons, d&rsquo;une nouvelle civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa Grande Histoire, dont nous entendons aujourd&rsquo;hui les grondements comme ceux d&rsquo;un torrent irr\u00e9sistible, est une chose d&rsquo;une immense simplicit\u00e9, facile \u00e0 embrasser une fois que le voile est soulev\u00e9, \u00e9vidente \u00e0 peser d\u00e8s que l&rsquo;on en sent le souffle, lumineuse enfin lorsqu&rsquo;elle est sortie de la gangue de tous les artifices dont la charge la raison humaine r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;ambition de notre seule vanit\u00e9, et si profond\u00e9ment d\u00e9voy\u00e9e par elle. Cette simplicit\u00e9 est un caract\u00e8re constant, retrouv\u00e9 aujourd&rsquo;hui comme en 1919, hors des entiers battus par les complexit\u00e9s d&rsquo;apparat de la pens\u00e9e contemporaine. C&rsquo;est cette t\u00e2che de lever le voile qu&rsquo;il nous importe de mener \u00e0 bien.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t <span class=\"lettrine\">L<\/span>a Grande Guerre a \u00e9clat\u00e9 parce que la r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9ographique, ethnologique et psychologique de l&rsquo;Europe \u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9e dans le d\u00e9s\u00e9quilibre, parce que la dynamique d\u00e9termin\u00e9e par ses composants et exprim\u00e9e dans sa politique et son \u00e9conomie \u00e9tait devenue insupportable. L&rsquo;Europe \u00e9tait entra\u00een\u00e9e dans une dynamique de d\u00e9structuration. (D\u00e9structuration, qui est l&rsquo;op\u00e9ration pr\u00e9cis\u00e9e et d\u00e9taill\u00e9e d&rsquo;une d\u00e9construction men\u00e9e dans les parties essentielles, est un mot qu&rsquo;on retrouvera souvent dans ces pages.) Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;imm\u00e9diat avant-guerre jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre pourrait solliciter l&rsquo;analogie de la catastrophe tellurique ; il ressemble \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la cro\u00fbte terrestre qui se craquelle, se fend et \u00e9clate enfin sous la pression des forces du feu d\u00e9cha\u00een\u00e9es par le cur en fusion du monde. Les guerres europ\u00e9ennes, entre 1815 et 1914, ont des causes humaines et terrestres, r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es, compr\u00e9hensibles m\u00eame si elles sont condamnables, exprim\u00e9es par diverses plumes m\u00eame si elles ne sont pas \u00e0 mettre entre toutes les mains. La Grande Guerre  comme peut-\u00eatre 1870, qui l&rsquo;annonce    diff\u00e8re de tout cela. D\u00e9couvrant la raret\u00e9 de ces sources, comme ils disent, des causes de la guerre, les historiographes asserment\u00e9s se trouvent emport\u00e9s dans le scepticisme soup\u00e7onneux ; lorsqu&rsquo;ils rencontrent la suggestion, qui sied parfaitement aux exigences du syst\u00e8me, que cette guerre n&rsquo;a aucun sens, les voil\u00e0 qui exultent ; l&rsquo;explication et eux, on ne se quitte plus. Pour mon compte, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;inverse que je vais aussit\u00f4t ; sans cause conjoncturelle d\u00e9cisive, convaincante, exclusive, cette guerre est \u00e9videmment compr\u00e9hensible par une immense cause structurelle ; l&rsquo;immensit\u00e9 de la catastrophe en r\u00e9pond.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe quelle explication s&rsquo;agit-il ? La Grande Guerre de 1914-1918, jusqu&rsquo;\u00e0 son terme, en 1919 (les Trait\u00e9s), ach\u00e8ve un cycle marqu\u00e9 par la mont\u00e9e d&rsquo;une puissance industrielle et technologique, au point o\u00f9 les composants du ph\u00e9nom\u00e8ne forc\u00e9s par les pressions paroxystiques de cette situation ne peuvent plus se c\u00f4toyer ni, bient\u00f4t, se supporter. Les observations les plus remarquables sur cette sorte de myst\u00e8re historique qu&rsquo;est la cause du d\u00e9clenchement de la Grande Guerre, ce  soi-disant myst\u00e8re historique justifiant apr\u00e8s tout pour les historiographes que la guerre soit interpr\u00e9t\u00e9e comme n&rsquo;ayant aucun sens, m&rsquo;ont paru toujours \u00eatre de l&rsquo;ordre du psychologique. Cet ordre seul rend compte de la marche in\u00e9luctable, et malheureusement justifi\u00e9e par la puissance m\u00eame du processus, vers la guerre. L&rsquo;argument est d&rsquo;une puissance irr\u00e9sistible.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>En 1933, l&rsquo;excellent Jules Isaac (des fameux livres scolaires Malet et Isaac) consacra une \u00e9tude d\u00e9taill\u00e9e aux origines de la guerre. Il \u00e9crivit, parce que l&rsquo;historien \u00e9tait aussi t\u00e9moin, et m\u00eame acteur, et que, retour de la guerre, il devait cela \u00e0 son ami Albert Malet, tomb\u00e9 en Artois en 1915. Quand le nuage creva en 1914, quel \u00e9tait le sentiment dominant parmi nous<\/em> [en France]<em> ? La soif de revanche, le d\u00e9sir longtemps contenu de reprendre l&rsquo;Alsace-Lorraine ? Tout simplement, h\u00e9las, l&rsquo;impatience d&rsquo;en finir, l&rsquo;acceptation de la guerre (quelle na\u00efvet\u00e9 et quels remords !) pour avoir la paix. L&rsquo;historien qui \u00e9tudie les origines de la guerre ne peut n\u00e9gliger ce c\u00f4t\u00e9 psychologique du probl\u00e8me. S&rsquo;il l&rsquo;examine de pr\u00e8s, objectivement, il doit reconna\u00eetre que, depuis 1905 (\u00e0 tort ou \u00e0 raison), on a pu croire en France que le sabre de Guillaume II \u00e9tait une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s.<\/em>\u00bb (1)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl semble alors qu&rsquo;il y a une force historique qui s&rsquo;apparente \u00e0 la <strong>fatalit\u00e9<\/strong> dans la venue du conflit, un sentiment \u00e0 mesure \u00e9prouv\u00e9 pour la venue du conflit, et d&rsquo;ailleurs cette fatalit\u00e9 accueillie comme telle, souvent avec r\u00e9signation (en France), souvent avec enthousiasme (en Allemagne). La psychologie, que nous avons sollicit\u00e9e pour nous pr\u00e9senter une appr\u00e9ciation de l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 du conflit, ne fait, en cette occurrence, que rendre compte de la pression fondamentale de cette force historique, dont elle est compl\u00e8tement habit\u00e9e. Le mouvement, l&rsquo;\u00e9lan terrible et irr\u00e9sistible se nourrit aux courants les plus fondamentaux de l&rsquo;Histoire. Pour bien le mesurer et embrasser sa substance, notre description doit se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ces m\u00eames forces. Notre remont\u00e9e dans l&rsquo;Histoire suivra donc une g\u00e9ographie des \u00e9v\u00e9nements qui nous est particuli\u00e8re, qui cherche \u00e0 prendre en compte l&rsquo;essentiel en le d\u00e9gageant des scories de l&rsquo;accessoire qui font les choux maigres des historiographes de tous les temps, particuli\u00e8rement des n\u00f4tres, plong\u00e9s dans la t\u00e2che noblement r\u00e9tribu\u00e9e de justifier les m\u00e9diocrit\u00e9s du pr\u00e9sent par l&rsquo;interpr\u00e9tation sollicit\u00e9e des accidents du pass\u00e9. (Cela est \u00e9galement nomm\u00e9,  c&rsquo;est une deuxi\u00e8me d\u00e9finition : devoir de m\u00e9moire.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit, \u00e0 l&rsquo;origine volontairement born\u00e9e de notre interpr\u00e9tation, de la Grande R\u00e9volution, la R\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789. L&rsquo;importance bouleversante de cet \u00e9v\u00e9nement n&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 ni\u00e9e par personne, ni par ses adversaires ni par ses amis. La R\u00e9volution appara\u00eet comme une fracture de l&rsquo;Histoire, un cri immense qui interrompt un cours qu&rsquo;on pouvait juger assur\u00e9, qui lance vers le Ciel un d\u00e9fi sans pr\u00e9c\u00e9dent.  Non seulement la R\u00e9volution brise un monde mais elle tranche, comme l&rsquo;on guillotine, une conception du monde. Avec elle, l&rsquo;id\u00e9e de compromis est bannie de la pens\u00e9e et l&rsquo;on ne peut plus imaginer que quelque retour sur le pass\u00e9 soit jamais possible. Ce radicalisme extr\u00eame est la forme m\u00eame de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, comme l&rsquo;on dit, pour un \u00e9crivain, que le style c&rsquo;est l&rsquo;homme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa R\u00e9volution fran\u00e7aise est si radicale qu&rsquo;elle devrait s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 son paroxysme, c&rsquo;est-\u00e0-dire convier l&rsquo;Histoire \u00e0 se conclure dans ce Moment d\u00e9cid\u00e9ment ind\u00e9passable. La consigne <em>tabula rasa<\/em> n&rsquo;autorise plus rien apr\u00e8s elle, comme si l&rsquo;Histoire \u00e9tait saisie dans cet instant o\u00f9 l&rsquo;absolu de l&rsquo;Histoire achev\u00e9e, ou le n\u00e9ant historique c&rsquo;est selon, a \u00e9t\u00e9 atteint. (C&rsquo;est dire si la R\u00e9volution fran\u00e7aise, malgr\u00e9 son qualificatif, est un \u00e9v\u00e9nement qui empoigne, embrase et brise jusqu&rsquo;\u00e0 la rupture toute une \u00e9poque et tout un temps historique.) Il ressort de ce constat, qui para\u00eetra un peu excessif aux historiographes mais qui ne d\u00e9plairait pas aux h\u00e9ros de la R\u00e9volution emport\u00e9s par Elle, et donc justement les sources de ces m\u00eames historiographes, que la R\u00e9volution d\u00e9passe l&rsquo;histoire telle qu&rsquo;on nous la pr\u00e9sente, qu&rsquo;elle participe \u00e9videmment de l&rsquo;Histoire la plus haute, que c&rsquo;est bien \u00e0 cette hauteur qu&rsquo;il faut la consid\u00e9rer si l&rsquo;on veut en mesurer la substance. Ce simple fait, que la R\u00e9volution appartient \u00e0 l&rsquo;Histoire, et donc se place dans son cours, m\u00eame si c&rsquo;est le plus haut et le plus temp\u00e9tueux, fait justice finalement de la R\u00e9volution ; puisqu&rsquo;elle appartient \u00e0 cette haute Histoire, c&rsquo;est qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas parvenue \u00e0 imposer la fin de l&rsquo;Histoire et \u00e0 devenir elle-m\u00eame sa propre Histoire achev\u00e9e ; elle n&rsquo;est pas parvenue \u00e0 terminer cette haute Histoire, \u00e0 la clore avec elle-m\u00eame et, par cons\u00e9quent, c&rsquo;est elle-m\u00eame qui est vaincue. Ainsi d\u00e9faite et sortie des consid\u00e9rations des hommes qui la parent de toutes les vertus et de tous les vices, ainsi d\u00e9barrass\u00e9e des consid\u00e9rations id\u00e9ologiques qui la d\u00e9forment et la d\u00e9chirent, ainsi vid\u00e9e de sa substance pseudo-r\u00e9volutionnaire, la R\u00e9volution devient la simplicit\u00e9 m\u00eame, avec la brutalit\u00e9 qui l&rsquo;accompagne ; elle devient un \u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;il s&rsquo;agit de d\u00e9crire dans le seul langage des grandes forces de l&rsquo;Histoire. Malgr\u00e9 sa f\u00e9rocit\u00e9, son alacrit\u00e9 nihiliste et sa sp\u00e9cificit\u00e9 qu&rsquo;on a signal\u00e9e, elle n&rsquo;est finalement qu&rsquo;un pion dans une m\u00e9canique qui la d\u00e9passe. Disons que c&rsquo;est un honneur, et qu&rsquo;elle aura l&rsquo;honneur d&rsquo;y \u00eatre ins\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme Joseph de Maistre, on conviendra ais\u00e9ment de la n\u00e9cessit\u00e9 de la R\u00e9volution, et, pour mieux dire, de sa fatalit\u00e9. Puisqu&rsquo;on la consid\u00e8re comme une part n\u00e9cessaire d&rsquo;une dynamique fondamentale de l&rsquo;Histoire, on d\u00e9clare son in\u00e9luctable n\u00e9cessit\u00e9. Dans cette n\u00e9cessit\u00e9 qui est celle d&rsquo;un outil de l&rsquo;Histoire, l&rsquo;utilit\u00e9 de la R\u00e9volution est dans sa puissance ; elle est dans sa capacit\u00e9 de brisance (comme d&rsquo;autres parlent de capacit\u00e9 de nuisance  et, dans le cas de brisance, le mot est directement li\u00e9 au ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;explosif  \u00ab<em>capacit\u00e9 d&rsquo;un explosif \u00e0 fragmenter plus ou moins une masse donn\u00e9e de mati\u00e8res dispos\u00e9es autour de lui<\/em>\u00bb  ce qui rend parfaitement compte de notre propos). Sa puissance est garante qu&rsquo;elle peut effectivement briser des structures ; sans elle, ces structures sembleraient indestructibles ou ne pourraient \u00eatre d\u00e9faites que sur le terme, ce qui \u00f4terait \u00e0 cette op\u00e9ration la dynamique qui en fait l&rsquo;essentiel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a une grande force de fascination pour qui l&rsquo;observe et la comprend, dans la marche puissante et m\u00e9canique de la R\u00e9volution, on dirait syst\u00e9mique au sens qu&rsquo;on entend le qualificatif aujourd&rsquo;hui (dans crise syst\u00e9mique), essentiellement dans l&rsquo;\u00e9lan initial des ann\u00e9es 1789-1795 ; dans la fa\u00e7on \u00e9galement puissante et m\u00e9canique, c&rsquo;est-\u00e0-dire syst\u00e9mique, avec laquelle elle soumet et d\u00e9truit tous les facteurs constitutifs de la chose qu&rsquo;elle ravage,  la France, en l&rsquo;occurrence, et les autres pays par cons\u00e9quent, touch\u00e9s par son rayonnement habituel. Le cas est d&rsquo;autant plus frappant que la France est alors une entit\u00e9 de civilisation, d&rsquo;organisation, d&rsquo;esprit et d&rsquo;inspiration d&rsquo;une grandeur et d&rsquo;une vertu historique extr\u00eames. Nous parlons ici de la substance de la chose, non d&rsquo;un r\u00e9gime politique, de circonstances \u00e9conomiques et politiques, de murs sociales et du caract\u00e8re des hommes, enfin de la pens\u00e9e philosophique qui ne peut exister dans de telles circonstances o\u00f9 la civilisation est \u00e0 un sommet qu&rsquo;en c\u00e9dant \u00e0 la tentation de la subversion,  bref, parlant de la substance, pas des \u00e0-c\u00f4t\u00e9s. La France repr\u00e9sente effectivement, \u00e0 ce point de son histoire, une construction achev\u00e9e d&rsquo;une grande beaut\u00e9, d&rsquo;un \u00e9quilibre remarquable et d&rsquo;une influence sans \u00e9gale dans le monde civilis\u00e9. (Le XVIII\u00e8me si\u00e8cle est le si\u00e8cle fran\u00e7ais par excellence ; le philosophe de l&rsquo;histoire Jacques Barzun, Am\u00e9ricain d&rsquo;origine fran\u00e7aise, a pu \u00e9crire justement sur la naissance de ce si\u00e8cle magnifique <strong>de ce point de vue<\/strong>, pourtant marqu\u00e9e \u00e0 son d\u00e9but et paradoxalement par l&rsquo;assombrissement catastrophique de la fin du r\u00e8gne de Louis XIV, ceci qui met en \u00e9vidence la puissance de la structure fran\u00e7aise en d\u00e9pit des avatars politiques, voire contre la logique de ces avatars : \u00ab<em>Louis<\/em> [XIV] <em>failed in his try at universal monarchy, but without trying he conquered large territories outside France for French culture and the French language.<\/em>\u00bb) (2) A cette lumi\u00e8re, on en vient \u00e0 accepter comme une \u00e9vidence, on n&rsquo;ose dire aveuglante mais presque, dans tous les cas aveuglante pour le plus grand nombre, que la R\u00e9volution est \u00e9videmment cette force d\u00e9structurante qu&rsquo;on d\u00e9crit, dont on a identifi\u00e9 le fil au d\u00e9but de cette r\u00e9flexion avec la Grande Guerre, qui se d\u00e9veloppe d&rsquo;\u00e9v\u00e9nement en \u00e9v\u00e9nement ; c&rsquo;est la d\u00e9finition m\u00eame de la chose d\u00e9structurante qu&rsquo;ainsi soumettre son champ d&rsquo;action \u00e0 une action si compl\u00e8tement et m\u00e9caniquement destructrice, alors que le champ d&rsquo;action est si compl\u00e8tement structur\u00e9. Poursuivant dans ce point de vue, qui est soutenu par le constat que cette approche syst\u00e9mique se pare d&rsquo;un puissant habillage dialectique et repose sur un socle id\u00e9ologique qui se veut universel et qui est \u00e9videmment radical, on est conduit \u00e0 se convaincre qu&rsquo;il s&rsquo;agit, avec la R\u00e9volution, d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne effectivement sp\u00e9cifique, avec un sens, avec une coh\u00e9rence, qui peut pr\u00e9tendre figurer comme une des grandes forces de l&rsquo;Histoire, ou dans tous les cas qui s&rsquo;ins\u00e8re comme un de ces Moments fondamentaux dans cette grande force de l&rsquo;Histoire. Son importance est telle que ce Moment rel\u00e8ve de l&rsquo;Histoire quand elle peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme m\u00e9tahistoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes principaux ph\u00e9nom\u00e8nes issus de la R\u00e9volution pr\u00e9sentent ce m\u00eame caract\u00e8re, et elle-m\u00eame r\u00e9pand et diffuse des effets avec ces caract\u00e8res au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de la nation, dans toute l&rsquo;Europe civilis\u00e9e. Guglielmo Ferrero a montr\u00e9 (3) combien les campagnes de Bonaparte en Italie, \u00e0 partir de 1796, sont r\u00e9volutionnaires pour les structures de la guerre elles-m\u00eames, bien plus par la forme et l&rsquo;inspiration m\u00e9canique que par les motifs politiques et les mots d&rsquo;ordre id\u00e9ologiques,  combien, en un mot, elles sont d\u00e9structurantes. Durant cette p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire et bonapartiste, le ph\u00e9nom\u00e8ne de la d\u00e9structuration prend son envol, tout \u00e0 son uvre d\u00e9vorante, et la conception, et l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de la guerre en sont modifi\u00e9es d&rsquo;une fa\u00e7on radicale. Les Allemands, sous l&rsquo;apparence des Prussiens, sont les premiers \u00e0 comprendre cela et \u00e0 en faire leur miel, ou leur <em>schnaps<\/em> si l&rsquo;on veut, autour de la d\u00e9faite catastrophique et effectivement d\u00e9structurante pour eux de I\u00e9na comme point de d\u00e9part, du Fichte de <em>Reden an die deutsche Nation<\/em> qui a si bien entendu l&rsquo;enseignement de la R\u00e9volution, \u00e0 Clausewitz qui est fascin\u00e9 par ce Janus de la guerre qu&rsquo;est Napol\u00e9on. Le grand courant d\u00e9structurant de la haute Histoire que repr\u00e9sente la R\u00e9volution est achev\u00e9 dans sa constitution, de l&rsquo;Italie de Bonaparte au I\u00e9na de Napol\u00e9on, pour se r\u00e9pandre comme c&rsquo;est sa fonction au cur de la civilisation, hors des fronti\u00e8res natales.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>a vision conventionnelle, d&rsquo;ailleurs avec bien des arguments, un regard appuy\u00e9 sur la sagesse, un entendement convenable, voil\u00e0 qui convient pour faire dire que l&rsquo;Angleterre s&rsquo;oppose \u00e0 la France en tous points, dans cette p\u00e9riode r\u00e9volutionnaire. L&rsquo;Angleterre repr\u00e9sente la mesure, le conservatisme \u00e9clair\u00e9, ou, disons, bient\u00f4t \u00e9clair\u00e9, l&rsquo;horreur du d\u00e9sordre vicieux et du sacril\u00e8ge gratuit, le rangement des choses et des \u00eatres ; l&rsquo;Angleterre, avec le grand Burke d\u00e8s 1790 (<em>Reflexions on the revolution in France<\/em>), est la premi\u00e8re \u00e0 avoir embrass\u00e9 et d\u00e9nonc\u00e9 la monstruosit\u00e9 r\u00e9volutionnaire. Ce point de vue est fort bien rapport\u00e9 par l&rsquo;historien fran\u00e7ais Pierre Chaunu, en conclusion d&rsquo;un essai sur les dommages caus\u00e9s par le saccage des biens de l&rsquo;Eglise par la R\u00e9volution fran\u00e7aise<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>La France, en dix ans de r\u00e9volution et vingt-trois ans de guerre, me semble avoir perdu environ dix fois ce que repr\u00e9sentaient en un an la formation du capital et l&rsquo;accumulation annuelle de l&rsquo;innovation \u00e0 la fin de l&rsquo;ancien r\u00e9gime. L&rsquo;innovation, c&rsquo;est tout. Il est indigne de faire croire que la r\u00e9gression vers le chaos ait cr\u00e9\u00e9 un climat favorable \u00e0 l&rsquo;innovation. C&rsquo;est en Angleterre, en Ecosse, alors, qu&rsquo;elle fuse, et non plus en France.<\/em> [] <em>La guillotine est bien le vrai symbole de ce r\u00e9gime en cette p\u00e9riode.<\/em> [] <em>De toute mani\u00e8re, c&rsquo;est la t\u00eate qu&rsquo;on coupe, l&rsquo;intelligence, sous toutes ses formes, qu&rsquo;on insupporte. Au moment vraiment mal choisi du grand d\u00e9collage technique et scientifique. Entre la R\u00e9volution politique \u00e0 la fran\u00e7aise et la R\u00e9volution innovatrice, industrielle et technique \u00e0 l&rsquo;anglaise, profonde est l&rsquo;incompatibilit\u00e9.<\/em>\u00bb (4)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn comprend aussit\u00f4t la pens\u00e9e conservatrice \u00e9clair\u00e9e, classiquement fran\u00e7aise, classiquement de droite, \u00e0 la fois conservatrice du point de vue politique, lib\u00e9rale du point de vue \u00e9conomique. Elle trace, de cette fa\u00e7on, un sch\u00e9ma assez souvent retrouv\u00e9, notamment et justement chez les Anglo-Saxons. Elle est ennemie du d\u00e9sordre de la R\u00e9volution, de son g\u00e2chis, de sa cruaut\u00e9 ; elle est sensible, selon la tradition de la pens\u00e9e de la droite fran\u00e7aise, \u00e0 l&rsquo;arrangement britannique, avec la caution de Burke, qui appara\u00eet alors comme un contraste absolument accusateur. Mais l&rsquo;essentiel du propos, enfin, est que Chaunu emploie assez naturellement, comme l&rsquo;on sollicite l&rsquo;\u00e9vidence, le m\u00eame mot pour d\u00e9signer les deux \u00e9v\u00e9nements: il y a r\u00e9volution en France comme il y a r\u00e9volution en Angleterre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tChaunu fait allusion aux progr\u00e8s d\u00e9cisifs accomplis en Angleterre pendant la p\u00e9riode de temps influenc\u00e9e directement par la R\u00e9volution,  disons entre 1780 et 1820,   dans le domaine du d\u00e9veloppement des techniques et du machinisme. C&rsquo;est pendant cette p\u00e9riode que s&rsquo;est forg\u00e9e la matrice technique du progr\u00e8s industriel de l&rsquo;\u00e9poque moderne ; c&rsquo;est pendant cette p\u00e9riode que le choix est fait de la thermodynamique pour la production d&rsquo;\u00e9nergie et le d\u00e9veloppement de la machine qui va servir de fondement \u00e0 notre \u00e8re technologique. Dans <em>Le choix du feu<\/em> (5), le philosophe des techniques Alain Gras montre combien ce choix n&rsquo;\u00e9tait nullement in\u00e9luctable, combien le hasard et l&rsquo;incons\u00e9quence y ont leur place, alors que les cons\u00e9quences sont terribles au-del\u00e0 de la description courante puisqu&rsquo;elles conduisent effectivement \u00e0 une d\u00e9vastation de l&rsquo;environnement \u00e0 partir du processus de combustion. Le choix, montre-t-il encore, aurait aussi bien pu se faire de l&rsquo;hydrodynamique comme producteur principal d&rsquo;\u00e9nergie, dans des conditions radicalement diff\u00e9rentes pour la sauvegarde de l&rsquo;environnement et pour le mod\u00e8le de r\u00e9f\u00e9rence du d\u00e9veloppement, ou de ce que nous nommons plus g\u00e9n\u00e9ralement progr\u00e8s. On ajoutera, pour compl\u00e9ter le propos, ceci que tout honn\u00eate homme devrait savoir, que les conceptions \u00e9conomiques et financi\u00e8res d\u00e9velopp\u00e9es en Angleterre \u00e0 partir de la deuxi\u00e8me R\u00e9volution (anglaise), aboutirent, notamment en notre temps, \u00e0 une dynamique r\u00e9volutionnaire, celle qui d\u00e9vaste pr\u00e9sentement le monde sous le nom de globalisation, dans l&rsquo;esprit et dans la dynamique d\u00e9structurante si proches de la premi\u00e8re R\u00e9volution (fran\u00e7aise). Cette progression modifie les jugements fondamentaux \u00e0 mesure que l&rsquo;on avance dans le temps, que l&rsquo;on appr\u00e9cie les effets de cette seconde r\u00e9volution m\u00eame si l&rsquo;on en \u00e9largit le cadre au-del\u00e0 de celui que nous lui donnons ici, effectivement pour aboutir \u00e0 des appr\u00e9ciations radicales : \u00ab<em>La R\u00e9volution industrielle fut simplement le d\u00e9but d&rsquo;une r\u00e9volution aussi extr\u00eame et aussi radicale que toutes celles qui avaient jamais enflamm\u00e9 l&rsquo;esprit des sectaires<\/em>\u00bb (6)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCes deux interpr\u00e9tations pr\u00e9sentent une contradiction fondamentale. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;historien (Chaunu) nous assure que les deux r\u00e9volutions sont absolument contradictoires, antagonistes, mortellement hostiles l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre. La R\u00e9volution fran\u00e7aise am\u00e8ne le d\u00e9sordre, la r\u00e9trogression, dans un mouvement qu&rsquo;on peut, qu&rsquo;on doit d\u00e9sormais qualifier de d\u00e9structurant ; la r\u00e9volution des techniques conduit \u00e0 un progr\u00e8s d\u00e9cisif qui, tel qu&rsquo;il est d\u00e9crit par l&rsquo;historien dans ce cas, pourrait \u00eatre qualifi\u00e9 en termes relatifs, selon la terminologie que nous avons propos\u00e9e au lecteur, de structurant. De l&rsquo;autre, le philosophe des techniques nous montre que la r\u00e9volution des techniques conduit \u00e0 un syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral qui, pour \u00eatre qualifi\u00e9 de syst\u00e8me du progr\u00e8s technologique et industriel, et pour l&rsquo;\u00eatre effectivement, n&rsquo;en est pas moins, dans son \u00e9volution telle que nous pouvons l&rsquo;appr\u00e9cier  ou bien en est d&rsquo;autant plus  d&rsquo;une nature radicalement d\u00e9structurante. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa seule fa\u00e7on de retrouver la coh\u00e9rence du propos, emp\u00each\u00e9e par l&rsquo;appr\u00e9ciation initiale de l&rsquo;historien lorsqu&rsquo;elle est confront\u00e9e \u00e0 la situation historique que nous observons aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est de se d\u00e9barrasser des oripeaux de l&rsquo;id\u00e9ologie pour embrasser une appr\u00e9ciation que nous jugeons fondamentale des forces profondes de l&rsquo;Histoire, entre les courants structurants et les courants d\u00e9structurants. Les prismes d&rsquo;essence id\u00e9ologique sont n\u00e9cessairement soumis \u00e0 la pression d\u00e9formante de l&rsquo;id\u00e9e, renvoyant aux partis pris de l&rsquo;esprit qui appr\u00e9hendent une situation en fonction d&rsquo;un choix ant\u00e9rieur d&rsquo;appr\u00e9ciation du monde, et le plus souvent \u00e9labor\u00e9 en th\u00e9orie comme il sied si souvent avec l&rsquo;esprit. Les r\u00e9f\u00e9rences de la structuration et de la d\u00e9structuration, au contraire, rendent compte d&rsquo;une situation objectivable, c&rsquo;est-\u00e0-dire susceptible d&rsquo;\u00eatre ins\u00e9r\u00e9e dans une famille de r\u00e9alit\u00e9s toutes constitutives du vivant et qui peut alors \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9e \u00e0 diff\u00e9rents niveaux. Ces r\u00e9f\u00e9rences \u00e9clairent parfaitement la progression et la transformation historiques \u00e0 la fois, depuis les R\u00e9volutions jusqu&rsquo;\u00e0 notre temps qui est le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une crise g\u00e9n\u00e9rale qui \u00e9branle jusqu&rsquo;au cur notre civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu contraire, c&rsquo;est l&rsquo;addition des deux R\u00e9volutions, cette fois consid\u00e9r\u00e9es pour ce qu&rsquo;elles sont  deux surs jumelles en v\u00e9rit\u00e9, avec des atours diff\u00e9rents et des coquetteries de langage qui divergent  qui donne toute sa force \u00e0 la dynamique d\u00e9structurante qu&rsquo;elles repr\u00e9sentent. Il est aussit\u00f4t manifeste que, sans cette conjonction des deux, la dynamique d\u00e9structurante n&rsquo;existe pas dans la f\u00e9rocit\u00e9 et dans la globalit\u00e9 que nous lui connaissons. A cette lumi\u00e8re, le jugement de l&rsquo;historien sur les deux r\u00e9volutions qui s&rsquo;opposent, l&rsquo;une mal\u00e9fique et l&rsquo;autre vertueuse, et le jugement de Burke sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise, s&rsquo;en tiennent aux apparences pour pr\u00e9senter un jugement exactement contraire \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 sur le terme et ne rendent pas compte de la puissance et de la v\u00e9ritable nature de la dynamique d\u00e9structurante \u00e0 l&rsquo;uvre. Ces jugements ne sont pas stupides ni faux ; ils sont id\u00e9ologiques. L&rsquo;id\u00e9ologie est une ma\u00eetresse trompeuse, une faiblesse ou une tentation de l&rsquo;esprit pour conformer le monde \u00e0 la volont\u00e9 humaine per\u00e7ue comme totalitaire (que ce soit au nom de Dieu ou contre Dieu n&rsquo;importe pas en l&rsquo;occurrence, nous parlons de choses bien terrestres m\u00eame si, pour certains et selon certaines perceptions, l&rsquo;influence divine se fait sentir). Nous importent, pour bien \u00e9clairer la trajectoire historique du monde, les forces effectivement li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;Histoire, et nullement \u00e0 l&rsquo;esprit humain.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">A<\/span> ce point du r\u00e9cit, il est n\u00e9cessaire d&rsquo;introduire dans la r\u00e9flexion, pour l&rsquo;enrichir et l&rsquo;\u00e9lever, une hypoth\u00e8se qu&rsquo;on doit consid\u00e9rer comme d&rsquo;une importance fondamentale. Il faut d&rsquo;abord apporter une appr\u00e9ciation et une pr\u00e9cision \u00e0 propos de cet \u00e9v\u00e9nement aux multiples facettes qu&rsquo;est la deuxi\u00e8me R\u00e9volution, l&rsquo;anglaise, la plus discr\u00e8te au point o\u00f9 on la prendrait, comme Chaunu, comme un don de l&rsquo;esprit conservateur et structurant. Ce <em>choix du feu<\/em> de l&rsquo;Angleterre, qui se fait au fond, comme on dirait, sans r\u00e9elle intention de nuire, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans mesurer la diabolique perversit\u00e9 du choix, doit \u00eatre plac\u00e9 dans le cadre bouleversant et universel qui est le sien. Ce choix ouvre l&rsquo;\u00e8re g\u00e9ologique nouvelle de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne, propos\u00e9e dans les ann\u00e9es 1990 comme \u00e9tape nouvelle de l&rsquo;\u00e9volution g\u00e9ologique, notamment selon le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen et le professeur de biologie Eugene F. Stoermer. (7) Cette proposition de classement g\u00e9ologique est m\u00e9thodologiquement r\u00e9volutionnaire dans la mesure o\u00f9 elle se d\u00e9tache d&rsquo;une proposition g\u00e9ologique normale o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence est l&rsquo;\u00e9volution naturelle, pour prendre comme r\u00e9f\u00e9rence quasiment exclusive l&rsquo;activit\u00e9 humaine ; c&rsquo;est en effet cette activit\u00e9 qui, par l&rsquo;utilisation par combustion \u00e0 partir du <em>choix du feu<\/em> de diff\u00e9rentes mati\u00e8res organiques fossiles, par ses effets sur l&rsquo;environnement, l&rsquo;\u00e9quilibre naturel, la composition et les variations de l&rsquo;atmosph\u00e8re et du climat, provoque des changements suffisants pour qu&rsquo;on propose de marquer qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une nouvelle \u00e8re g\u00e9ologique. Certains scientifiques contestent cette classification selon le constat qu&rsquo;ils font que les effets de l&rsquo;activit\u00e9 de l&rsquo;homme sur l&rsquo;environnement sont beaucoup plus anciens. L&rsquo;appr\u00e9ciation est honorable et argument\u00e9e, quoique d&rsquo;une fa\u00e7on bien pointilleuse et sur le d\u00e9tail ; on songe parfois que la science gagnerait \u00e0 se justifier de ses orientations fondamentales plut\u00f4t que s&rsquo;\u00e9brouer d\u00e9licieusement dans les d\u00e9tails des d\u00e9tails pour entretenir l&rsquo;illusion de sa rigueur ; quoi qu&rsquo;il en soit, la r\u00e9serve ne nous concerne pas. Nous tenons, nous, la proposition d&rsquo;une nouvelle \u00e8re anthropoc\u00e8ne comme singuli\u00e8rement attractive, singuli\u00e8rement justifi\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment pour notre propos, pour la vision m\u00e9tahistorique qui nous importe. Elle impose sa vision transcendantale, par ses rapports avec <em>le choix du feu<\/em> (\u00e9vidents par ailleurs pour Crutzen-Stoermer pour le ph\u00e9nom\u00e8ne environnemental). Dans le contexte g\u00e9n\u00e9ral de notre hypoth\u00e8se m\u00e9tahistorique, le caract\u00e8re puissant, \u00e9vident, et justement appr\u00e9ci\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes fondamentaux du monde au moment historique o\u00f9 l&rsquo;action humaine pr\u00e9tend usurper le cours de la nature est en soi une justification de la vision de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne. Pour faire bref et irr\u00e9futable, la rencontre entre les deux R\u00e9volutions et les d\u00e9buts de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne force le jugement par la puissance de l&rsquo;\u00e9vidence et emporte la conviction. (Je vois un signe inattendu et presque foudroyant, comme un \u00e9clair puissant qui illumine l&rsquo;obscurit\u00e9, dans ceci que le qualificatif correspondant \u00e0 anthropoc\u00e8ne soit anthropique, qui est une homonymie d&rsquo;entropique, dont on conna\u00eet le sens ; ce qualificatif caract\u00e9risant, presque comme une accusation sans appel, et de la fa\u00e7on qui importe, qui va au cur du propos, une \u00e8re g\u00e9ologique qui voit l&rsquo;intrusion de l&rsquo;imposture et de l&rsquo;infamie humaines dans la marche du monde, pour imposer effectivement son dessein anthropique et entropique.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCar c&rsquo;est une occurrence extraordinaire qu&rsquo;outre le rapport \u00e9vident entre les d\u00e9buts de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne et la R\u00e9volution anglaise (<em>le choix du feu<\/em>), il y en ait un \u00e9galement, peut-\u00eatre tout aussi puissant, entre cette \u00e8re de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne et la R\u00e9volution fran\u00e7aise, comme matrices correspondantes et compl\u00e9mentaires du m\u00eame courant d\u00e9structurant. Cet arrangement de circonstances au rapport de causalit\u00e9 dissimul\u00e9 mais d&rsquo;une puissance irr\u00e9sistible donne \u00e0 la R\u00e9volution fran\u00e7aise une allure que m\u00eame un Saint-Just n&rsquo;avait pas anticip\u00e9e, \u00e0 moins qu&rsquo;il ne faille entendre diff\u00e9remment, et alors c&rsquo;est mot pour mot, l&rsquo;une de ses citations fameuses : \u00ab<em>Ce qui constitue une R\u00e9publique, c&rsquo;est la destruction totale de ce qui lui est oppos\u00e9.<\/em>\u00bb Nous anticipons \u00e0 peine, et l&rsquo;on retrouvera des points de l&rsquo;argument d\u00e9velopp\u00e9s ci-apr\u00e8s, bien plus complets, \u00e0 d&rsquo;autres occasions dans le r\u00e9cit. Nous n&rsquo;offrons ici que l&rsquo;essentiel mais nous jugeons que la substance et le poids de la chose y sont.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn a signal\u00e9 plus haut combien nous para\u00eet essentielle l&rsquo;interpr\u00e9tation des guerres r\u00e9volutionnaires que nous sugg\u00e8re Guglielmo Ferrero (combien les campagnes de Bonaparte en Italie, \u00e0 partir de 1796, sont r\u00e9volutionnaires&rsquo; pour les structures de la guerre elles-m\u00eames, encore plus par la forme et l&rsquo;inspiration m\u00e9canique que par les motifs politiques et les mots d&rsquo;ordre id\u00e9ologiques) ; nous la compl\u00e9terons plus loin, notamment en accentuant le caract\u00e8re de l&rsquo;armement de la modernit\u00e9, d\u00e9structurant et r\u00e9volutionnaire par les destructions qu&rsquo;il op\u00e8re dans les structures de d\u00e9fense contre l&rsquo;agression de la modernit\u00e9. Par ce biais, le lien, d\u00e9j\u00e0 \u00e9tabli en th\u00e9orie, de la R\u00e9volution fran\u00e7aise avec le d\u00e9but de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne, autant qu&rsquo;avec la deuxi\u00e8me r\u00e9volution (l&rsquo;anglaise), toutes deux li\u00e9es encore plus dans ce cas, est confirm\u00e9 aussi vite dans la r\u00e9alit\u00e9 historique. A la r\u00e9flexion, d&rsquo;ailleurs rapide, le lien se noue avec un naturel confondant, qui accentue le bouleversement de notre vision de l&rsquo;histoire. A partir de cette \u00e9poque commence le d\u00e9veloppement des infrastructures et des m\u00e9canismes, tous grands d\u00e9voreurs de combustibles dont l&#8217;emploi d\u00e9termine l&rsquo;anthropoc\u00e8ne, qui vont poursuivre, accentuer et achever le bouleversement de la guerre dans sa posture d\u00e9structurante qui nous importe compl\u00e8tement dans ce cas, notamment en introduisant des m\u00e9thodes et des armements brisants, eux aussi sp\u00e9cifiquement d\u00e9structurants.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;introduction progressive, dans un rythme d&rsquo;une constante acc\u00e9l\u00e9ration, des armements d\u00e9structurants et des <strong>infra<\/strong>-structures qui les soutiennent et multiplient leurs effets,  ce qu&rsquo;on nommera plus tard la base technologique, qui est le <em>corpus<\/em> industriel et technologique g\u00e9n\u00e9ral que l&rsquo;\u00e9conomie met en place dans notre civilisation,  va acc\u00e9l\u00e9rer d\u00e9cisivement la transformation de la guerre entreprise par la guerre r\u00e9volutionnaire selon la d\u00e9finition de Ferrero, et au-del\u00e0 d&rsquo;elle. (Plus loin, nous nous arr\u00eatons \u00e0 d\u00e9finir ce ph\u00e9nom\u00e8ne en prolongeant l&rsquo;appr\u00e9ciation de Ferrero, selon l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une guerre r\u00e9volutionnaire est d&rsquo;abord et pour l&rsquo;essentiel une guerre d\u00e9structurante, o\u00f9 l&rsquo;action m\u00e9canique, physique, brutale, assure cette fonction r\u00e9volutionnaire, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u00e9structurante.) Voici un autre point fondamental, une circonstance qui bouleverse le monde ; \u00e0 cause de l&rsquo;imbrication des progr\u00e8s divers, la force d&rsquo;une dynamique int\u00e9gratrice qui s&rsquo;inscrit dans le grand courant historique, la puissance de toutes ces choses, se d\u00e9veloppe une <strong>infra<\/strong>-structure industrielle et technologique qui n&rsquo;est rien de moins que le progr\u00e8s transform\u00e9 par <em>le choix du feu<\/em> ; l&rsquo;armement va en devenir l&rsquo;\u00e9manation et la repr\u00e9sentation directes, et directement retranscrites en pulsions brisantes et destructrices, et d\u00e9structurantes bien plus encore. Le ph\u00e9nom\u00e8ne correspond bien entendu \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e dans l&rsquo;anthropoc\u00e8ne et \u00e0 son d\u00e9veloppement, lui aussi en acc\u00e9l\u00e9ration constante, \u00e0 la mesure de l&rsquo;\u00e9volution des effets des activit\u00e9s humaines sur les structures de l&rsquo;univers, bien s\u00fbr, \u00e9galement dans un sens d\u00e9structurant. Cette question des armements est primordiale, elle s&rsquo;impose peu \u00e0 peu comme le point central qui manipule m\u00e9caniquement notre progr\u00e8s, son orientation, les mythes et les th\u00e9ories qui prolif\u00e8rent, les angoisses et les paniques qui pervertissent nos psychologies ; l&rsquo;\u00e9volution exponentielle des armements \u00e0 partir du <em>choix du feu<\/em>, en puissance destructrice et brisante, d\u00e9veloppe la dynamique d\u00e9structurante qui les caract\u00e9rise d\u00e8s lors presque exclusivement, dans la fa\u00e7on qu&rsquo;ils organisent les massacres encore plus que dans les massacres eux-m\u00eames, dans la fa\u00e7on qu&rsquo;ils int\u00e8grent en leur sein tous les atours de la modernit\u00e9, la bureaucratie, le capitalisme d\u00e9cha\u00een\u00e9, encore bien plus que dans les arm\u00e9es elles-m\u00eames ; non seulement les armes tuent,  d\u00e9sormais, elles brisent et elles d\u00e9structurent le monde Que seraient les massacres, les mythes que nous en avons faits, les politiques folles que nous nous sommes justifi\u00e9es de d\u00e9velopper \u00e0 leurs ombres sanglantes, les strat\u00e9gies moralisatrices et hypocritement moralisantes dont nous avons charg\u00e9 nos jugements, que seraient-ils sans les armements devenus d\u00e9structurants avec <em>le choix du feu<\/em> ? Que serait Verdun, que serait Hiroshima sans les armements, ces batailles et ces massacres qui sont devenus des mythes ? Que seraient ces mythes qui ont boulevers\u00e9 nos curs si sensibles et mis sens dessus dessous le sens politique du monde sans les armements devenus force hurlante de d\u00e9structuration ? Que seraient les armements sans la logique d\u00e9structurante mise en marche pour saluer l&rsquo;ouverture de l&rsquo;\u00e8re anthropoc\u00e8ne, et pour lui donner son caract\u00e8re <strong>historique<\/strong> fondamental ? Tout cela s&rsquo;encha\u00eene et se m\u00e9lange, pour former une synth\u00e8se fondamentale d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements et de domaines d&rsquo;habitude s\u00e9par\u00e9s et r\u00e9serv\u00e9s. La connivence et l&rsquo;occurrence sont telles que je me demanderai d\u00e9sormais avec une certaine fascination pour la perfection de l&rsquo;uvre ainsi accomplie, m\u00eame dans le mal, si l&rsquo;\u00e8re anthropoc\u00e8ne n&rsquo;est pas la premi\u00e8re \u00e8re g\u00e9ologique qui se d\u00e9finit dans sa substance m\u00eame par l&rsquo;histoire essentiellement. L&rsquo;illusion de la ma\u00eetrise humaine du monde est achev\u00e9e, avec cette hypoth\u00e8se d&rsquo;une \u00e8re g\u00e9ologique directement usin\u00e9e par l&rsquo;action humaine,  ainsi la g\u00e9ologie enfant\u00e9e par l&rsquo;histoire, comme une suggestion de l&rsquo;ach\u00e8vement de la ma\u00eetrise de l&rsquo;univers par l&rsquo;homme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA l&rsquo;inverse, cet \u00e9v\u00e9nement et ce qu&rsquo;il recouvre sugg\u00e8rent un autre \u00e9v\u00e9nement d&rsquo;une importance bouleversante. Dans l&rsquo;\u00e9lan de cette terrible dynamique d\u00e9structurante, cr\u00e9atrice de mythes et de politiques d&rsquo;une puissance extraordinaire en leur fournissant des socles d&rsquo;une force irr\u00e9sistible pour les psychologies, on d\u00e9couvre des rapports nouveaux, d&rsquo;une puissance \u00e9quivalente, entre la mati\u00e8re des armements et des technologies et l&rsquo;\u00e9volution intellectuelle et spirituelle de la m\u00eame \u00e9poque. A l&rsquo;aube de l&rsquo;\u00e8re anthropoc\u00e8ne qui en est sa repr\u00e9sentation g\u00e9ologique, la modernit\u00e9, car il s&rsquo;agit bien d&rsquo;elle, met en place en lui servant d&rsquo;alibi vertueux sous le nom de progr\u00e8s, car elle ne peut rien imaginer d&rsquo;elle-m\u00eame qui ne soit sa propre vertu, une dynamique qui emprisonne l&rsquo;\u00e2me humaine au <em>choix du feu<\/em>, au d\u00e9veloppement de l&rsquo;armement et \u00e0 la technologie qui l&rsquo;alimente, aux conflits monstrueux cr\u00e9ateurs de mythes d\u00e9structurants, \u00e0 la soumission de la spiritualit\u00e9 \u00e0 la ferraille hurlante de la mati\u00e8re d\u00e9structur\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA cette lumi\u00e8re, l&rsquo;histoire prend un tour in\u00e9dit. Il nous semble difficile, en fait impossible on s&rsquo;en doute, de trouver dans l&rsquo;histoire des tournants, des fractures, des ruptures absolues, c&rsquo;est-\u00e0-dire une rupture qui <strong>rompe<\/strong> r\u00e9ellement l&rsquo;histoire, qui puisse se comparer \u00e0 ce que nous d\u00e9crivons. Cela ne signifie pas qu&rsquo;il n&rsquo;y ait pas de liens avec ce qui pr\u00e9c\u00e8de, des racines n\u00e9es et nourries dans le pass\u00e9, mais cela signifie que, soudain, l&rsquo;on rompt tout cela, d&rsquo;un coup sec, d&rsquo;un moulinet de hache. Cette hypoth\u00e8se peut-elle \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e, qu&rsquo;il y a ainsi, dans l&rsquo;histoire, telle que nous la d\u00e9crivons ici, une rupture si nette et si compl\u00e8te, que la substance m\u00eame du monde en a accouch\u00e9 une nouvelle \u00e8re ? Le XIX\u00e8me si\u00e8cle commence, et s&rsquo;ouvre l&rsquo;\u00e8re de la crise du feu hurlant sur le monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>a France bouillonnante, saisie de fi\u00e8vre et sortie de son esprit de mesure, et l&rsquo;Angleterre \u00e0 l&rsquo;apparente sagesse qui dissimule des ambitions \u00e9lev\u00e9es mais souvent vaniteuses, ont de concert allum\u00e9 la m\u00e8che de l&rsquo;incendie souterrain qui va embraser le monde. L&rsquo;image n&rsquo;est pas qu&rsquo;une image car les deux R\u00e9volutions ont, chacune \u00e0 leur fa\u00e7on, fait <em>le choix du feu<\/em>. (Pour l&rsquo;Angleterre c&rsquo;est \u00e9vident ; pour la France ce ne l&rsquo;est pas moins, qui lance \u00e0 travers le monde, en plus de la guerre d\u00e9structurante n\u00e9e de la R\u00e9volution, ses braises incandescentes de la libert\u00e9 comme habillage de la d\u00e9structuration, dont Dosto\u00efevski fait dire au Gouverneur Lembke, des <em>Poss\u00e9d\u00e9s<\/em>, qu&rsquo;elle [la libert\u00e9] allume \u00ab<em>le feu dans l&rsquo;esprit des hommes<\/em>\u00bb.) A partir de l\u00e0, les deux nations vont diverger, \u00e0 la mesure de l&rsquo;exceptionnalit\u00e9 de leurs engagements ; je veux dire que l&rsquo;exceptionnalit\u00e9 existe sans doute chez l&rsquo;une, peut-\u00eatre pas chez l&rsquo;autre ; que la R\u00e9volution fran\u00e7aise, dans sa fonction de force d\u00e9structurante peut \u00eatre bien consid\u00e9r\u00e9e comme un accident exceptionnel par rapport \u00e0 la substance de l&rsquo;esprit fran\u00e7ais, alors que l&rsquo;anglaise peut \u00eatre vue, selon la dimension paradoxale de l&rsquo;esprit anglais, comme naturelle \u00e0 l&rsquo;une de ses faces. (Aujourd&rsquo;hui, confront\u00e9 \u00e0 la globalisation parvenue \u00e0 son terme absolument d\u00e9structurant et r\u00e9volutionnaire jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9composition apocalyptique, qui est r\u00e9volutionnaire et qui ne l&rsquo;est pas ? Respectivement, l&rsquo;Angleterre et la France. L&rsquo;ensemble des partis politiques anglais, suivant en cela une nature moutonni\u00e8re et ent\u00eat\u00e9e, applaudissent \u00e0 la globalisation, au nom et \u00e0 la gloire de la <em>City<\/em> qu&rsquo;ils s&rsquo;imaginent \u00eatre le reste des gloires de l&rsquo;Empire ; l&rsquo;ensemble des partis politiques fran\u00e7ais, notamment du type r\u00e9publicain et d\u00e9mocrate, montrent toutes les gammes de l&rsquo;hostilit\u00e9, de la dissimul\u00e9e \u00e0 la proclam\u00e9e, \u00e0 la globalisation  insouciants de leurs contradictions, se r\u00e9clamant hautement de l&rsquo;esprit de la R\u00e9volution.) Quoi qu&rsquo;il en soit, seul le parcours fran\u00e7ais int\u00e9resse notre propos, lequel entend d\u00e9crire les actes et les conceptions des principaux protagonistes, au cur de ces grandes forces formatrices du drame de notre temps historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe parle malgr\u00e9 les apparences, ou contre les apparences tout enti\u00e8res dessin\u00e9es par cette supercherie de l&rsquo;esprit, cette peste de la psychologie, ce poison trompeur qu&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9ologie, du destin de l&rsquo;affrontement entre forces structurantes et forces d\u00e9structurantes, o\u00f9 la France tient une place essentielle. (Le poison trompeur s&rsquo;est transmut\u00e9 en conformisme, aujourd&rsquo;hui, comme l&rsquo;on fait au th\u00e9\u00e2tre, en s&rsquo;affublant des oripeaux d&rsquo;un personnage convenu ; la pens\u00e9e est laiss\u00e9e libre de manifester son choix, ce qu&rsquo;elle peut faire en proclamant son agr\u00e9ment \u00e0 une conception g\u00e9n\u00e9rale qui r\u00e9duit le choix de toute pens\u00e9e \u00e0 une seule pens\u00e9e.) L&rsquo;addition au long du XIX\u00e8me si\u00e8cle des r\u00e9volutions en France (1830, 1848, 1871), entra\u00eenant la succession d&rsquo;autant de R\u00e9publiques ou d&rsquo;autres r\u00e9gimes aux coquetteries diff\u00e9rentes apr\u00e8s des bouff\u00e9es de violence qui ne font qu&rsquo;accentuer la d\u00e9testation du d\u00e9sordre, conduit \u00e9videmment \u00e0 s&rsquo;interroger sur leur r\u00e9elle substance. L&rsquo;abondance, d&rsquo;autant plus soulign\u00e9e par l&rsquo;\u00e9chec r\u00e9p\u00e9t\u00e9, ne trompe pas \u00e0 cet \u00e9gard. Ce que l&rsquo;on d\u00e9signe comme l&rsquo;instabilit\u00e9 fran\u00e7aise, souvent avec un regard anglo-saxon et m\u00e9prisant, n&rsquo;est que la dissimulation par la fameuse intelligence fran\u00e7aise, pour la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e, du refus de renouveler l&rsquo;exp\u00e9rience r\u00e9volutionnaire tout en ne d\u00e9mentant pas son cat\u00e9chisme,  <em>sort of<\/em>, si vous voulez, pour le r\u00e9sultat, d&rsquo;une stabilit\u00e9 dans l&rsquo;instabilit\u00e9. (Depuis que les Fran\u00e7ais, dissimul\u00e9s derri\u00e8re le visage enjou\u00e9 et madr\u00e9 d&rsquo;un Premier ministre nomm\u00e9 Edgar Faure, invent\u00e8rent, au temps de ma prime jeunesse, la figure styl\u00e9e d&rsquo;ind\u00e9pendance dans l&rsquo;interd\u00e9pendance pour la Tunisie, j&rsquo;ai su que rien n&rsquo;est impossible pour l&rsquo;intelligence fran\u00e7aise.) Cette forme de rattrapage dissimul\u00e9 des folies passag\u00e8res de la passion fran\u00e7aise, constante et constamment aux aguets, est une des belles vertus de la tradition fran\u00e7aise. Le XIX\u00e8me si\u00e8cle politique, en France, vit, en effet le r\u00e9tablissement du cours traditionnel des choses fran\u00e7aises, derri\u00e8re les apparences fr\u00e9n\u00e9tiques, les humeurs terribles et d\u00e9cadentes, les d\u00e9faites et les erreurs. Pour commenter et fixer l&rsquo;ambition de ce changement, la France invente l&rsquo;un des grands courants de pens\u00e9e de la modernit\u00e9, qui n&rsquo;a pas pignon sur rue, ignor\u00e9 dans les salons, m\u00e9pris\u00e9 par l&rsquo;universit\u00e9 et non autoris\u00e9 par la science, qui n&rsquo;est jamais re\u00e7u \u00e0 la cour, qui est pourtant pr\u00e9sent dans la pens\u00e9e, dans l&rsquo;art, dans la conception du monde. Il s&rsquo;agit du courant des antimodernes. (Je cite \u00e0 nouveau la phrase qui r\u00e9sume le propos, \u00e9crite par Andr\u00e9 Compagnon (8) \u00e0 propos de Charles P\u00e9guy, car elle dit tout, \u00e9galement de la France qui s&rsquo;est tremp\u00e9e dans la modernit\u00e9 en fusion avec la R\u00e9volution, et qui en est revenue, et comment   \u00ab<em>Celui qui peut dire nous modernes tout en d\u00e9non\u00e7ant le moderne.<\/em>\u00bb)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMalgr\u00e9 les courants de la pens\u00e9e citadine, les mouvements de salons et de bistrots, les \u00e9chotiers et les affaires ; malgr\u00e9 Paris quand il se prend pour une r\u00e9volution, les Cartels des Gauches et les R\u00e9publiques ; malgr\u00e9 les intellectuels et les \u00e9ditoriaux,  bref, malgr\u00e9 les Fran\u00e7ais et malgr\u00e9 les Parisiens, la France suit son destin qui est antimoderne, et sa politique qui s&rsquo;oppose \u00e0 la d\u00e9structuration. Elle poursuit un id\u00e9al de perfection, \u00e0 l&rsquo;occasion avec un scepticisme grandissant, et se garde de plus en plus de l&rsquo;id\u00e9al de puissance qui est l&rsquo;affaire des autres, et de l&rsquo;Allemagne jusqu&rsquo;en 1914. (On retrouve ces deux expressions qui nous ont \u00e9t\u00e9 l\u00e9gu\u00e9es par Guglielmo Ferrero.) Elle le paye cher et le payera toujours plus cher ; qu&rsquo;importe, elle est l\u00e0 pour \u00e7a. C&rsquo;est elle qui, en 1914, est la premi\u00e8re concern\u00e9e quand \u00e9clate l&rsquo;orage du monde ; elle, et puis l&rsquo;Allemagne.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">Q<\/span>uoi qu&rsquo;il en soit des multiples historiographies officielles, surtout anglo-saxonnes, qui nous parlent de l&#8217;empire britannique sur le monde alors qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;une <em>splendid isolation<\/em>, quoi qu&rsquo;il en soit le XIX\u00e8me si\u00e8cle de la dynamique politique est d&rsquo;abord allemand (ou prussien si vous voulez, mais le prussien annexant la dimension allemande en semblant s&rsquo;y dissimuler,  ainsi \u00e9crirons-nous allemand pour faire court mais l&rsquo;on sait de quoi l&rsquo;on parle). On a d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat allemand,  Fichte et Clausewitz autour de et apr\u00e8s I\u00e9na,  pour les m\u00e9thodes fran\u00e7aises ; c&rsquo;est-\u00e0-dire, ce qui est pris, \u00e0 ce moment-l\u00e0, pour les m\u00e9thodes fran\u00e7aises, alors qu&rsquo;il s&rsquo;agit du monstrueux accident r\u00e9volutionnaire et qu&rsquo;il s&rsquo;agit par cons\u00e9quent d&rsquo;un <em>quiproquo<\/em> m\u00e9tahistorique, forme rare de la chose. D\u00e8s cet instant de l&rsquo;Histoire, la Prusse a un destin, et il est allemand ; sa place, on le devine d\u00e9j\u00e0, se trouve dans le courant d\u00e9structurant que nous d\u00e9crivons, dont la source claire et grondante jaillit des deux R\u00e9volutions.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComment d\u00e9crire le destin allemand du XIX\u00e8me si\u00e8cle sinon par le mot puissance ? Les Allemands insisteront bien souvent, parfois avec duret\u00e9, souvent avec lourdeur, pour y substituer le mot <em>Kultur<\/em>, sans oublier de le parer des atours qu&rsquo;il faut (<em>Kulturkampf<\/em>). C&rsquo;est une question de mots, sans aucun doute, donc c&rsquo;est une question fondamentale et une question qui divise, non, qui oppose l&rsquo;Allemagne et la France. Quand il publie, en 1930, <em>Dieu est-il fran\u00e7ais ?<\/em> de l&rsquo;intellectuel nationaliste allemand Friedrich Sieburg, l&rsquo;\u00e9diteur fran\u00e7ais Bernard Grasset accompagne le r\u00e9cit de Sieburg d&rsquo;une <em>Lettre \u00e0 Friedrich Sieburg<\/em> qui entend conduire une critique pr\u00e9cise de la chose, qui rencontre justement cette diff\u00e9rence de perception du monde et de soi-m\u00eame, contenue dans les mots <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Ce n&rsquo;est donc pas un \u00e9tat de civilisation que vous estimez sup\u00e9rieur au n\u00f4tre, que vous pr\u00e9tendez nous imposer avec votre Kultur ; c&rsquo;est simplement votre puissance, faite de ces moyens que nous vous paraissons n\u00e9gliger. Pour nous, culture c&rsquo;est esprit ; pour vous, Kultur c&rsquo;est puissance ; et nous sommes ainsi amen\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre que votre puissance est elle-m\u00eame son propre but.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tConform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;origine (Fichte et Clausewitz), la puissance prussienne devenue allemande s&rsquo;\u00e9labore au long du XIX\u00e8me si\u00e8cle en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la France, pr\u00e9cis\u00e9ment au d\u00e9triment de la France, \u00e9ventuellement en opposition guerri\u00e8re \u00e0 la France. Ce particularisme relationnel qui a forg\u00e9 l&rsquo;histoire moderne de l&rsquo;Europe, a aussi forg\u00e9 l&rsquo;histoire du monde. Cet antagonisme, voulu ici et l\u00e0 subi, repr\u00e9sente compl\u00e8tement et parfaitement la bataille entre la d\u00e9structuration et la structuration, jusqu&rsquo;\u00e0 la catastrophe paroxystique de la Grande Guerre que Ferrero d\u00e9finit effectivement comme l&rsquo;affrontement entre id\u00e9al de puissance et id\u00e9al de perfection.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCet id\u00e9al de puissance, visible dans l&rsquo;incompatibilit\u00e9 des mots encore plus que dans leur construction en forme plus gracieuse d&rsquo;oxymoron, l&rsquo;est aussi dans leur transformation, cette fois pour le compte de la seule Allemagne, pour accompagner, orienter et justifier sa propre transformation. L&rsquo;Allemagne, avec la Prusse comme mentor rus\u00e9 et bott\u00e9, est le th\u00e9\u00e2tre du d\u00e9veloppement vertueux d&rsquo;une force lib\u00e9rale puissante, dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX\u00e8me si\u00e8cle. Sa r\u00e9putation flatteuse, disons de force d\u00e9mocratique de progr\u00e8s, m\u00eame si le sabre cliquette fort, se forge et s&rsquo;amplifie \u00e0 cette occasion. Les intellectuels fran\u00e7ais, dont on sait la ponctualit\u00e9 lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de conchier leur pays, s&rsquo;entendent alors pour honnir Louis-Philippe, le roi-poire, qui pr\u00e9tend soutenir l&rsquo;Autriche-Hongrie et nullement la Prusse. L&rsquo;ann\u00e9e 1848 est le paroxysme de ces esp\u00e9rances o\u00f9 l&rsquo;ivresse de la puissance semble encore contenue, mari\u00e9e dans une harmonie d\u00e9licieuse avec la bonne r\u00e9putation d\u00e9mocratique, et un z\u00e8le progressiste qui semblerait tout aussi r\u00e9volutionnaire dans l&rsquo;une ou l&rsquo;autre perspective. A ce moment, la psychologie allemande est paneurop\u00e9enne comme par nature, lib\u00e9rale avec une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 qui va de soi puisque son effet paneurop\u00e9en serait \u00e9videmment allemand par l&rsquo;\u00e9vidence, par la vertu r\u00e9volutionnaire que porte la psychologie allemande r\u00e9veill\u00e9e par I\u00e9na. Les vieilles barbes, qu&rsquo;elles soient austro-hongroises notamment, n&rsquo;ont qu&rsquo;\u00e0 bien se tenir. L&rsquo;\u00e9chec de 1848 est, pour la psychologie allemande la mesure de l&rsquo;ivresse qui y avait conduit. Lorsqu&rsquo;il d\u00e9crit tr\u00e8s succinctement l&rsquo;\u00e9volution de Wagner, Jacques Le Rider semble ramasser en un \u00e9clair ce qui va \u00eatre l&rsquo;\u00e9volution de la psychologie allemande dans les quarante ann\u00e9es qui suivent, en gommant la partie bismarckienne avec le lib\u00e9ralisme ralli\u00e9 \u00e0 la <em>realpolitik<\/em>, jusqu&rsquo;\u00e0 la fusion fondamentale, <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab [A]<em>pr\u00e8s l&rsquo;engagement politique qui l&rsquo;a conduit \u00e0 s&rsquo;impliquer dans le mouvement r\u00e9volutionnaire de Dresde, Wagner fait l&rsquo;\u00e9preuve de la d\u00e9sillusion id\u00e9ologique et de la condition d&rsquo;exil\u00e9. Durant cette p\u00e9riode de crise, la d\u00e9couverte de Schopenhauer, vers 1852, constitue pour lui une sorte de r\u00e9v\u00e9lation. En 1855, lorsqu&rsquo;il rencontre \u00e0 Londres Marisa von Meysenburg qui lui parle avec enthousiasme de Ludwig Fueuerbach, Wagner laisse son admiratrice abasourdie, car le credo progressiste des quarante-huitards ne lui inspire que sarcasmes et il ne jure que par Schopenhauer.<\/em> \u00bb (9)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn dirait que Wagner franchit la p\u00e9riode d&rsquo;un pas de g\u00e9ant conduisant au d\u00e9senchantement (<em>Entzauberung<\/em>) qui pr\u00e9c\u00e8de et pr\u00e9cipite le d\u00e9part de Bismarck en 1890, tandis que son installation \u00e0 Bayreuth, comme le plus grand artiste des brumes germaniques, ses transports grandioses apr\u00e8s l&rsquo;installation de l&#8217;empire, dans les ann\u00e9es 1870, inspirent d\u00e9j\u00e0 la partie la plus exalt\u00e9e du grand si\u00e8cle allemand sur sa fin, celle qui fera l&rsquo;originalit\u00e9 de la p\u00e9riode, celle qui nous int\u00e9resse pr\u00e9cis\u00e9ment avec la tendance dite r\u00e9al-id\u00e9aliste rompant avec la <em>realpolitik<\/em> de Bismarck ; cette tendance qui \u00e9carte aussi vite qu&rsquo;elle s&rsquo;impose sa part r\u00e9aliste pour s&#8217;emporter dans un id\u00e9alisme d&rsquo;affirmation d&rsquo;une puissance n\u00e9cessairement mat\u00e9rielle qui sera cr\u00e9atrice d&rsquo;une spiritualit\u00e9 nouvelle. Nous sommes, au tournant du XIX\u00e8me si\u00e8cle, en analogie de cur pour ne pas parler de l&rsquo;\u00e2me avec la formation des choses, entre <em>choix du feu<\/em> et guerres r\u00e9volutionnaires d\u00e9structurantes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa d\u00e9sillusion id\u00e9ologique est effectivement la marque de l&rsquo;\u00e9volution du lib\u00e9ralisme allemande, qui constitua la force politique progressiste de l&rsquo;expansion psychologique allemand jusqu&rsquo;en 1848. A partir de cette ann\u00e9e-pivot, qui change l&rsquo;orientation du si\u00e8cle, la psychologie allemande, d\u00e9sillusionn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;instar de Wagner, est en attente d&rsquo;autre chose. On croirait \u00e0 cette lumi\u00e8re que le soutien dont b\u00e9n\u00e9ficie Bismarck durant la phase de conqu\u00eate int\u00e9rieure qui conduit \u00e0 l&#8217;empire, en 1871, est v\u00e9cu, du c\u00f4t\u00e9 allemand, comme un pr\u00e9lude n\u00e9cessaire et sans gloire excessive. M\u00eame la victoire sur la France semble, \u00e0 cette lumi\u00e8re, plus une \u00e9tape parmi d&rsquo;autres d&rsquo;un accomplissement glorieux ; il faut bien plus qu&rsquo;un Sedan pour rattraper I\u00e9na ; en attendant, on squatte Versailles pour y proclamer l&rsquo;Empire, histoire de hausser le fant\u00f4me du Grand Fr\u00e9d\u00e9ric pour qu&rsquo;il se mire dans les glaces de la grande Galerie du Roi-Soleil. On ne peut \u00e9viter de penser qu&rsquo;il y a une tentative de revanche symbolique dans cet acte si ostentatoire, qui ne brille pas par sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. On ne peut s&#8217;emp\u00eacher de croire que l&rsquo;Allemagne, en souvenir du temps o\u00f9 elle \u00e9tait encore la Prusse, tentait \u00e0 Versailles de se lib\u00e9rer de cet empire culturel, de cette influence de civilisation aux certitudes p\u00e9rennes que le Grand Si\u00e8cle avait enfant\u00e9e sur son d\u00e9clin et \u00e0 son dernier soupir, paradoxe insupportable du vaincu victorieux comme fut Louis XIV sur sa fin ; et cela, d\u00e9bouchant sur les Lumi\u00e8res qui, malgr\u00e9 toutes leurs vertus indiscutables, \u00e9taient d&rsquo;abord fran\u00e7aises<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD\u00e8s lors, il doit nous appara\u00eetre que l&rsquo;unification allemande n&rsquo;est, elle-m\u00eame, nullement l&rsquo;accomplissement qu&rsquo;on a coutume d&rsquo;en faire, qu&rsquo;il y a une attente de la psychologie de quelque chose d&rsquo;autre. Ce <em>Kulturkampf<\/em>-l\u00e0, qui court le long du si\u00e8cle, sous les auspices implicites du lib\u00e9ralisme, est non seulement insuffisant, il est faussaire en un sens, en conduisant \u00e0 ce qui pourrait \u00eatre ressenti par certains, de plus en plus pr\u00e9cis\u00e9ment, comme une trahison par anticipation de ce qui est devenu souterrainement comme l&rsquo;id\u00e9al des conceptions et des ambitions allemandes. C&rsquo;est une sorte de fatalit\u00e9 du lib\u00e9ralisme, cette grande trouvaille centrale de la modernit\u00e9, d&rsquo;ainsi accoucher de son contraire et de sa propre trahison, comme les Anglo-Saxons seront conduits \u00e0 faire en d\u00e9bouchant, au tournant du XXI\u00e8me si\u00e8cle, sur la politique totalitaire et d\u00e9structurante conduite au nom de leur version du lib\u00e9ralisme. A nouveau en citant l&rsquo;interpr\u00e9tation de Le Rider du destin de Wagner sur sa fin, on a la synth\u00e8se du sentiment qu&rsquo;on signale ici, cette trahison en toute innocence de l&rsquo;\u00e9lan initial, capable effectivement de soulever une \u00e2me comme on cr\u00e9e un empire du monde, avec le r\u00eave, avec la puissance, bient\u00f4t avec le fer et le feu, avec le sang bien s\u00fbr.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Contre le Kulturkampf qui renforce, selon lui, la tendance contemporaine \u00e0 la d\u00e9christianisation de la culture allemande r\u00e9aliste, Wagner annonce dans Parsifal (1882) le retour du religieux sous la forme d&rsquo;un nouveau culte esth\u00e9tique. Nietzsche a bien vu qu&rsquo;une nouvelle \u00e9poque d&rsquo;id\u00e9alisme et de mysticisme s&rsquo;annon\u00e7ait dans cette uvre, qui est \u00e0 la fois l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;art de Wagner et la r\u00e9traction de ses conceptions de r\u00e9volutionnaire de 1848.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl n&#8217;emp\u00eache qu&rsquo;on se demanderait ce qu&rsquo;il y a de plus r\u00e9volutionnaire pour la psychologie allemande, pour l&rsquo;\u00e2me allemande si cette chose existe : 1848  et 1848 rat\u00e9 en plus, et pour cause d&rsquo;ailleurs  parce que 1848 est insatisfaisant pour l&rsquo;\u00e2me allemande,  ou <em>Parsifal<\/em> ? Ne peut-on conclure, \u00e0 ce point, je veux dire \u00e0 cette \u00e9poque et dans ces circonstances, et avec ces cons\u00e9quences (la Grande Guerre), que <em>Parsifal<\/em> est plus l&rsquo;\u00e2me allemande elle-m\u00eame qu&rsquo;une satisfaction et une rencontre faite pour satisfaire l&rsquo;\u00e2me allemande ? Ne peut-on voir comme une \u00e9vidence qu&rsquo;en m\u00eame temps que <em>Parsifal<\/em>, na\u00eet l&rsquo;\u00e2me allemande dans tout son accomplissement, telle qu&rsquo;elle \u00e9tait pr\u00e9sag\u00e9e n\u00e9cessairement au soir de I\u00e9na ? Ne peut-on concevoir enfin que <em>Parsifal<\/em>, avec tout ce qu&rsquo;il nous annonce, est bien plus <strong>r\u00e9volutionnaire<\/strong> pour l&rsquo;\u00e2me allemande, malgr\u00e9 toutes les tendances et \u00e9tiquettes de mauvaise r\u00e9putation dont on le charge, que toutes les pr\u00e9tentions r\u00e9volutionnaires qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, y compris, bien entendu, celles qui ont \u00e9chou\u00e9 dans le d\u00e9sordre de 1848 ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn 1895, \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Fribourg, lors de sa conf\u00e9rence inaugurale de son enseignement rest\u00e9e fameuse justement pour la cause, Max Weber situe parfaitement les formidables enjeux qui caract\u00e9risent cette \u00e9poque du d\u00e9part de Bismarck. Il fustige la timidit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque qui se termine, principalement celle des lib\u00e9raux ralli\u00e9s \u00e0 la <em>realpolitik<\/em> de Bismarck, et ainsi r\u00e9v\u00e9lant cette politique pour ce qu&rsquo;elle fut, elle aussi \u00e9triqu\u00e9e par la timidit\u00e9 de ses ambitions, \u00ab <em>le r\u00e9alisme politique timor\u00e9 des lib\u00e9raux bourgeois<\/em> \u00bb,  pour annoncer autre chose de bien plus fameux, de bien plus \u00e9lev\u00e9, quelque chose qui correspond au moins \u00e0 l&rsquo;ampleur superbe de <em>Parsifal<\/em> : le \u00ab <em>nouveau r\u00e9al-id\u00e9alisme de la politique d&rsquo;int\u00e9r\u00eats de puissance<\/em> \u00bb. Eclair\u00e9s par le commentaire de Le Rider (\u00ab <em>Max Weber, au moment de cette le\u00e7on inaugurale de Fribourg, se situait bel et bien \u00e0 l&rsquo;avant-garde intellectuelle du nouvel imp\u00e9rialisme allemand<\/em> \u00bb), nous observons aussit\u00f4t que l&rsquo;intervention fameuse d&rsquo;un intellectuel des sciences sociales de la dimension d&rsquo;un Max Weber constitue une ferme confirmation que l&rsquo;Allemagne est entr\u00e9e dans cette phase d&rsquo;imp\u00e9rialisme id\u00e9aliste, dont le pangermanisme est l&rsquo;affirmation dans la pr\u00e9tendue r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9opolitique du monde, et dont la guerre est l&rsquo;issue. Apr\u00e8s <em>Parsifal<\/em>, l&rsquo;\u00e2me allemande est encore confort\u00e9e dans son destin, avec les cons\u00e9quences qui vont s&rsquo;affirmer, avec l&rsquo;envol\u00e9e qui va se r\u00e9aliser, compl\u00e8tement et n\u00e9cessairement dans la force des r\u00e9flexions secr\u00e8tes qu&rsquo;il y eut sans aucun doute, dans quelques esprits soudain \u00e9veill\u00e9s \u00e0 l&rsquo;appel du destin historique, au soir de la bataille d&rsquo;I\u00e9na.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ce cas et tout aussi n\u00e9cessairement, rendez-vous est pris et confirm\u00e9 dans une perspective tragique, avec la France, l&rsquo;adversaire de I\u00e9na, la France qui est tout aussi n\u00e9cessairement la r\u00e9f\u00e9rence \u00e9galement tragique de l&rsquo;aventure. Tout cela, l&rsquo;\u00e9motion et l&rsquo;esprit, et la psychologie, se d\u00e9veloppe dans le flux d&rsquo;une dynamique de surench\u00e8re r\u00e9volutionnaire, sans que l&rsquo;on r\u00e9alise que ce n&rsquo;est plus la m\u00eame r\u00e9volution, qu&rsquo;il n&rsquo;est plus question des chim\u00e8res romantiques du XIX\u00e8me si\u00e8cle. D\u00e8s cette r\u00e9alisation du ph\u00e9nom\u00e8ne de transmutation psychologique de l&rsquo;\u00e2me allemande accompagnant ou guidant c&rsquo;est selon la nouvelle orientation id\u00e9ologique de l&rsquo;Allemagne, on devine puis l&rsquo;on comprend que la France, ab\u00eem\u00e9e, en cette fin de si\u00e8cle, dans d&rsquo;am\u00e8res consid\u00e9rations sur ce qu&rsquo;elle juge \u00eatre sa propre d\u00e9cadence, la France a, comme l&rsquo;\u00e9crit le po\u00e8te et soldat am\u00e9ricain de Verdun, Alan Seeger, \u00ab <em>rendez-vous avec la mort<\/em> \u00bb. Comment voir dans ces cheminements g\u00e9ographiquement si voisins et psychologiquement si antagonistes, dans ce malentendu fondamental et oblig\u00e9, autre chose qu&rsquo;un pr\u00e9lude \u00e0 l&rsquo;horrible carnage ? Et comment ne pas voir dans cet horrible carnage l&rsquo;aboutissement logique et implacable d&rsquo;une \u00e9volution corr\u00e9lative antagoniste impliquant si profond\u00e9ment ces deux nations, et cette \u00e9volution, avec l&rsquo;horreur qui la cl\u00f4t, comme la manifestation impitoyable et barbare d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne historique d&rsquo;une importance si centrale qu&rsquo;il colore et structure tout ce temps historique, et jusqu&rsquo;au n\u00f4tre, jusqu&rsquo;\u00e0 notre crise eschatologique du XXI\u00e8me si\u00e8cle ? C&rsquo;est \u00e0 ce point que l&rsquo;on commence \u00e0 se dire que la Grande Guerre est totalement compr\u00e9hensible dans le flux historique, absolument in\u00e9vitable, plus qu&rsquo;aucun autre \u00e9v\u00e9nement historique sans doute, comme la sanction d&rsquo;une trag\u00e9die dont les pr\u00e9misses ne se dissimulent plus. Il faut savoir regarder.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">Q<\/span>ui sait regarder, en effet, voit l&rsquo;\u00e9norme chose au centre du continent, l&rsquo;Allemagne, transform\u00e9e en un colosse fumant, crachant, qu&rsquo;on devine \u00e0 la fois furieux et exalt\u00e9, qui organise sa puissance comme l&rsquo;on fait avec une \u00e9norme forge emport\u00e9e dans une activit\u00e9 d\u00e9mente. A cette \u00e9vocation et pour qui s&rsquo;est attach\u00e9 un instant \u00e0 l&rsquo;image, il est difficile d&rsquo;\u00e9carter la r\u00e9f\u00e9rence sombre et presque diabolique au cur du ph\u00e9nom\u00e8ne de la modernit\u00e9 industrielle qui triomphe alors en Allemagne, en cette fin de si\u00e8cle. Notre grand et pr\u00e9cieux ami, Guglielmo Ferrero, en fait, en 1917, en plein cur du conflit, se retournant sur ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, une description irr\u00e9futable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Mais apr\u00e8s 1900, l&rsquo;Allemagne sembla devenir rapidement le mod\u00e8le universel, en battant l&rsquo;Angleterre dans presque tous les champs o\u00f9 elle avait conserv\u00e9 jusqu&rsquo;alors une sup\u00e9riorit\u00e9 incontest\u00e9e.<\/em> [] <em>Apr\u00e8s 1900, le monde n&rsquo;avait plus vu, en Europe, que l&rsquo;Allemagne et sa force grandissante, au milieu de peuples ou surpris ou \u00e9blouis.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tRompu comme l&rsquo;on est \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation anglo-saxonne de l&rsquo;Histoire, qui ne voit pas grand&rsquo; chose qui vaille la peine du signalement entre l&#8217;empire britannique et l&rsquo;<em>American Century<\/em>, nous avons perdu de vue le poids formidable de la machine allemande dans l&rsquo;architecture en constante \u00e9volution du monde, \u00e0 partir de la derni\u00e8re d\u00e9cennie du XIX\u00e8me si\u00e8cle. D&rsquo;acteur du concert europ\u00e9en approximatif et \u00e9nerv\u00e9, anim\u00e9 par l&rsquo;habilet\u00e9 un peu lourde d&rsquo;un Bismarck, l&rsquo;Allemagne devient brusquement comme le d\u00e9miurge d&rsquo;un courant de progr\u00e8s brutal qui saisit le monde. Au-del\u00e0 des rangements europ\u00e9ens, qui ont \u00e9videmment leur importance, je distinguerai une <strong>autre<\/strong> corr\u00e9lation, entre l&rsquo;activit\u00e9 allemande qui d\u00e9bouche sur la fr\u00e9n\u00e9sie de puissance qu&rsquo;on signale ici, et l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une puissance presque \u00e9gale, qui enveloppe les USA sortis de leur Guerre de S\u00e9cession prestement transform\u00e9e en <em>Civil War<\/em> pour \u00e9carter les soup\u00e7ons, pour entrer dans le <em>Gilded Age<\/em> du plus formidable d\u00e9cha\u00eenement de capitalisme sauvage que le monde ait connu. Cela se passe comme si ces deux forces \u00e9trang\u00e8res, la pangermaniste et l&rsquo;am\u00e9ricaniste, \u00e9taient \u00e0 la fois concurrentes possibles, ennemies jur\u00e9es \u00e9ventuelles mais aussi complices dans l&rsquo;esprit comme on est de la m\u00eame famille, puisque d\u00e9pendantes si profond\u00e9ment d&rsquo;une m\u00eame dynamique de l&rsquo;Histoire, de l&rsquo;\u00e9conomie et du monde. L&rsquo;histoire du XX\u00e8me si\u00e8cle les verra effectivement se passer le relais de la chose, dans le d\u00e9cha\u00eenement du fer, du feu et du sang qui les opposera ultimement. Il ne doit faire nul doute, d\u00e8s cet instant, que cette dynamique, que Ferrero d\u00e9crit comme l&rsquo;id\u00e9al de puissance, est celle qu&rsquo;on a d\u00e9crite plus haut, n\u00e9e \u00e0 la fois de notre <em>choix du feu<\/em> qui va organiser notre progr\u00e8s selon l&#8217;emportement de la puissance br\u00fblante de notre machinerie artefactuelle ; n\u00e9e aussi bien de la dynamique r\u00e9volutionnaire et d\u00e9structurante de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, \u00e0 laquelle ni l&rsquo;une (la Prusse avant l&rsquo;Allemagne), ni l&rsquo;autre (l&rsquo;Am\u00e9rique) ne sont indiff\u00e9rentes. Au-del\u00e0 des si\u00e8cles et des oc\u00e9ans, il semble que l&rsquo;Allemagne et l&rsquo;Am\u00e9rique soient paradoxalement li\u00e9es par un malentendu partag\u00e9, qui est de nature r\u00e9volutionnaire, qui s&rsquo;exprime essentiellement et d&rsquo;une fa\u00e7on antagoniste dans les deux cas avec la France, et, par cons\u00e9quent, li\u00e9es par une vision du monde s&rsquo;exprimant au travers de ce malentendu o\u00f9 les deux sont du m\u00eame c\u00f4t\u00e9. Lorsque Rathenau baptise Berlin Chicago sur Spree, il ne fait que r\u00e9pondre \u00e0 une profonde logique de l&rsquo;Histoire qui nous d\u00e9passe tous, pour nous imposer son explication fondamentale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVoil\u00e0 effectivement le nud du propos. Dans l&rsquo;occurrence o\u00f9 nous la d\u00e9crivons, parvenue au bord d&#8217;emportements fatals, l&rsquo;Allemagne n&rsquo;est pas plus la ma\u00eetresse de son destin que l&rsquo;Am\u00e9rique ne le sera, un demi-si\u00e8cle plus tard. Sa puissance, c&rsquo;est celle d&rsquo;une dynamique qui la d\u00e9passe et, en un sens, qui la transcende ; la dynamique d&rsquo;une force telle qu&rsquo;\u00e0 elle seule elle fait toute notre histoire depuis au moins trois si\u00e8cles, peut-\u00eatre depuis quatre ou cinq si\u00e8cles. L&rsquo;Allemagne ne fait qu&#8217;emprunter un courant qui la d\u00e9passe, ou bien est-ce ce courant qui la convie, <em>manu militari<\/em>, \u00e0 tenir le r\u00f4le qui lui est assign\u00e9, et alors on dira que l&rsquo;Allemagne est emport\u00e9e ; en ce sens, elle succ\u00e8de, parmi la galerie des \u00e9lus, \u00e0 la France et \u00e0 sa R\u00e9volution, et \u00e0 la r\u00e9volution du feu de l&rsquo;Angleterre. La rencontre est assez intense pour embraser les \u00e2mes trop fragiles ; au contraire de la France qui, une fois enflamm\u00e9 le monde avec sa R\u00e9volution, va jouer \u00e0 continuer \u00e0 \u00eatre r\u00e9volutionnaire mais sans jamais ne l&rsquo;\u00eatre plus vraiment, l&rsquo;Allemagne souscrit sans restriction \u00e0 l&rsquo;aventure qui lui est propos\u00e9e. Le feu lui monte \u00e0 l&rsquo;\u00e2me. Elle croit saisir le monde dans ses mains fi\u00e9vreuses et puissantes, pour pouvoir le secouer, le tordre, le chambouler et qu&rsquo;il naisse enfin, ce monde nouveau selon ses vux hurl\u00e9s mais si peu compr\u00e9hensibles ! Ainsi proposerais-je l&rsquo;interpr\u00e9tation qui confirme une remarque faite plus haut, au contraire de l&rsquo;apparence des circonstances qui suivent les humeurs \u00e9tiquet\u00e9es des troquets intellectuels et Rive-Gauche, que l&rsquo;Allemagne de Weber-<em>Parsifal<\/em>, qui est l&rsquo;Allemagne de Chicago sur Spree, est bien plus r\u00e9volutionnaire que l&rsquo;Allemagne des contestataires de 1848, le jeune Wagner en t\u00eate.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl ne fait aucun doute que ce serait l&rsquo;analyse, pour l&rsquo;humeur de l&rsquo;Allemagne dans tous les cas, de Modris Eksteins. Dans <em>Le Sacre du Printemps<\/em> (10), du nom de l&rsquo;uvre de Stravinsky mont\u00e9e \u00e0 Paris par Diaghilev en 1913 et qui aurait d\u00fb l&rsquo;\u00eatre \u00e0 Berlin pour l&rsquo;esprit de la chose, Eksteins d\u00e9crit une Allemagne du d\u00e9but du si\u00e8cle, jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre, emport\u00e9e par une fi\u00e8vre moderniste s&rsquo;exer\u00e7ant autant dans le domaine classique de l&rsquo;industrie et de la technologie, que dans le domaine plus \u00e9th\u00e9r\u00e9, plus symbolique, mais puissamment suggestif et d\u00e9cisivement influent, de l&rsquo;art et de la culture. C&rsquo;est une \u00e9poque du d\u00e9passement de soi, de la recherche d&rsquo;une transformation radicale, de la transmutation de la civilisation elle-m\u00eame en quelque chose de compl\u00e8tement diff\u00e9rent. La guerre de 1914 acquiert, dans cette perspective, anim\u00e9e par le rythme sourd de la machinerie industrielle, soulev\u00e9e par l&rsquo;envol\u00e9e de la cr\u00e9ation radicale, par la puissance des th\u00e9ories de rupture du monde ancien, une perspective fusionnelle qui est presque comme le bonheur parfait de la r\u00e9volution Modris Eksteins nous convie \u00e0 observer cela.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>L&rsquo;Allemagne, qui n&rsquo;est unifi\u00e9e que depuis 1871 et qui, en l&rsquo;espace d&rsquo;une seule g\u00e9n\u00e9ration, est devenue une impressionnante puissance militaire et industrielle, repr\u00e9sente alors l&rsquo;innovation et le renouveau. Elle est le symbole du vitalisme et du triomphe de la technique. Pour elle, il s&rsquo;agit d&rsquo;une guerre de lib\u00e9ration, une Befreiungskrieg, face \u00e0 l&rsquo;hypocrisie des conventions bourgeoises<\/em> \u00bb []<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Pour l&rsquo;Allemagne, la guerre est donc eine innere Notwendigkeit, une n\u00e9cessit\u00e9 spirituelle. C&rsquo;est une qu\u00eate d&rsquo;authenticit\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;accomplissement de soi, de ces valeurs \u00e9voqu\u00e9es par l&rsquo;avant-garde avant le conflit, et un combat contre tout ce \u00e0 quoi celle-ci s&rsquo;est attaqu\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire le mat\u00e9rialisme, l&rsquo;hypocrisie et la tyrannie.<\/em> [&#8230;] <em>La guerre devient synonyme d&rsquo;\u00e9mancipation et de libert\u00e9, Befreiungs ou Freiheitskampf. Pour Carl Zuckmayer, c&rsquo;est une lib\u00e9ration par rapport \u00e0 la petitesse et \u00e0 la mesquinerie bourgeoises. Franz Schauwecker la consid\u00e8re comme des vacances de la vie.<\/em> [&#8230;] <em>Pour<\/em> [Emil] <em>Ludwig comme pour bien d&rsquo;autres, le monde s&rsquo;est transform\u00e9 du jour au lendemain. La guerre l&rsquo;a rendu beau, dira plus tard Ernst Glaeser, dans son roman Jahrgang 1902. L&rsquo;instant faustien auquel Wagner, Diaghilev et tant d&rsquo;autres artistes modernes cherchent \u00e0 acc\u00e9der par leurs oeuvres, est donn\u00e9 \u00e0 tout un peuple. Cette guerre est un plaisir esth\u00e9tique sans \u00e9gal, dit l&rsquo;un des personnages de Glaeser.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit de l&rsquo;Allemagne mais il ne s&rsquo;agit pas que de l&rsquo;Allemagne ; l&rsquo;Allemagne devenue porte-drapeau, porte-parole, transmut\u00e9e en symbole et repr\u00e9sentation puissante d&rsquo;un mouvement d\u00e9structurant g\u00e9n\u00e9ral, avec ses racines au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, qui a pris son \u00e9lan radical avec la grande R\u00e9volution en s&rsquo;appuyant sur le <em>choix du feu<\/em>, qui a trouv\u00e9 son v\u00e9hicule politique et culturel avec la Prusse se transformant en Allemagne et transformant l&rsquo;Allemagne en v\u00e9hicule de sa propre puissance, lui impulsant un rythme de puissance accumulant une \u00e9nergie formidable comme un ressort qui se tend, comme un arc qui se bande ; l&rsquo;Allemagne qui va conduire la guerre au nom de l&rsquo;id\u00e9al de puissance Ainsi peut-on esquisser le mouvement puissant, la dynamique irr\u00e9sistible qui pr\u00e9cipite le monde dans la guerre, mais, selon l&rsquo;\u00e2me allemande, dans une guerre qui sera, par exemple, \u00ab <em>une lib\u00e9ration par rapport \u00e0 la petitesse et \u00e0 la mesquinerie bourgeoises<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMa th\u00e8se \u00e0 ce point est que tout cela fut bris\u00e9, d&rsquo;une fa\u00e7on absolument d\u00e9cisive pour la s\u00e9quence, par la gigantesque plus grande bataille de l&rsquo;Histoire, \u00e0 Verdun \u00e9videmment, entre f\u00e9vrier et d\u00e9cembre 1916. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, dans les tranch\u00e9es affreuses et les collines lunaires, dans <em>l&rsquo;orage d&rsquo;acier<\/em> de J\u00fcnger, dans cette apocalypse qui para\u00eet insens\u00e9e aux esprits courts et aux plumes qui font de l&rsquo;\u00e9motion un style, l&rsquo;id\u00e9al de puissance connut un revers significatif. Si ce revers n&rsquo;interrompt nullement sa ru\u00e9e, il nous invite \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la chose, pour comprendre dans quelle ferraille hurlante se consume notre crise ; c&rsquo;est le moindre des hommages qu&rsquo;on puisse rendre \u00e0 tous ces jeunes gens morts \u00e0 Verdun.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour poursuivre le propos, il est donc av\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il faut en revenir \u00e0 la France.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L&rsquo;<\/span>extr\u00eame sottise d&rsquo;une intelligence sans pareille semble \u00eatre la marque de la France, de Paris et de ses intellectuels, lorsque ces trois termes sont r\u00e9unis pour vous convaincre que le r\u00e9sultat de cette r\u00e9union forme une \u00e9tape consid\u00e9rable de l&rsquo;\u00e9volution de la conscience humaine. (Le terme d&rsquo;intellectuel, qui a manifestement tout \u00e0 dire dans la trinit\u00e9 que nous proposons, n&rsquo;est d&rsquo;usage entendu qu&rsquo;\u00e0 partir de l&rsquo;affaire Dreyfus ; mais il est d&rsquo;usage implicite sinon imp\u00e9ratif d&rsquo;entendre sans n\u00e9cessit\u00e9 de preuve que l&rsquo;intellectuel fran\u00e7ais, dans sa forme n\u00e9cessairement voire exclusivement parisienne, existe incontestablement bien avant l&rsquo;Affaire et son intronisation institutionnelle, d&rsquo;abord en tant qu&rsquo;artefact qu&rsquo;il faut avoir visit\u00e9 avec une sorte de respect discret pour comprendre ce qu&rsquo;est la civilisation, ensuite en tant que caract\u00e9ristique la plus remarquable de ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;intelligence fran\u00e7aise.) Cette sottise consid\u00e9rable d&rsquo;une intelligence qui ne l&rsquo;est pas moins se d\u00e9ploie dans toute son esp\u00e8ce de splendeur, comme l&rsquo;on dirait une sorte de puret\u00e9 alcaline, c&rsquo;est-\u00e0-dire une puret\u00e9 min\u00e9rale, notamment \u00e0 ce moment fatal o\u00f9 la Prusse ach\u00e8ve sa transmutation en Allemagne, ou plut\u00f4t transmue l&rsquo;Allemagne \u00e0 son image, et que le tout-Paris de l&rsquo;intelligence applaudit \u00e0 la chose, et cela quatre ans avant que l&rsquo;Allemagne prussienne ne se retourne et inflige \u00e0 la France parisienne et satisfaite de la marche du monde une culott\u00e9e pour laquelle cette France-l\u00e0 semble avoir si bellement conspir\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn 1924, apr\u00e8s que l&rsquo;eau ait pass\u00e9 sous les ponts en torrents furieux, Jacques Bainville note (11), d&rsquo;une plume m\u00e9prisante et pleine de d\u00e9rision, \u00e0 propos de Paris-1866 qui se gausse de ces vieilles barbes (austro-prussiennes) balay\u00e9es par la modernit\u00e9 extr\u00eamement prussienne :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>La France, en 1866, a cri\u00e9 : Bon d\u00e9barras \u00e0 ce vieux particularisme allemand ross\u00e9 par la Prusse ; nous paierions cher pour le ressusciter aujourd&rsquo;hui, et nous saluerions avec plaisir sa renaissance. Mais il avait paru plaisant que ces vestiges d&rsquo;un autre \u00e2ge eussent \u00e9t\u00e9 balay\u00e9s si \u00e9nergiquement par le Prussien, champion des id\u00e9es modernes. Deux hommes d&rsquo;esprit saisiront ce comique, et La Grande Duchesse de Gerolstein eut un grand succ\u00e8s de rire. Le g\u00e9n\u00e9ral Boum, le baron Grog, l&rsquo;\u00e9lecteur de Steis-Stein-Steis, tout ce que Bismarck venait de mettre en d\u00e9route chanta et dansa, pour le grand amusement de Paris et des provinces, sur la sc\u00e8ne des Vari\u00e9t\u00e9s. Sadowa devenait un op\u00e9ra-bouffe, tandis que d\u00e9j\u00e0 Bismarck avait sign\u00e9 des conventions militaires secr\u00e8tes avec les \u00c9tats du Sud, battus mais subjugu\u00e9s. La Grande Duchesse de Gerolstein, c&rsquo;\u00e9tait la circulaire de Lavalette mise en musique par Offenbach. Elle eut beaucoup plus de succ\u00e8s que les nouvelles proph\u00e9ties de Thiers<\/em> &#8230; \u00bb (Thiers, <em>in illo tempore<\/em>  <em>circa<\/em>1840  sensible \u00e0 la fascination prussienne contre l&rsquo;alliance autrichienne, revenu sur terre en 1866 pour d\u00e9noncer l&rsquo;irr\u00e9sistible marche prussienne. Dans <em>Cette \u00e9trange guerre de 1870<\/em>, Henri Guillemin ne lui pardonnera pas cette lucidit\u00e9 tardive, qu&rsquo;il jugera \u00e0 la fois tordue, machiav\u00e9lique, calculatrice et racoleuse. Bref, monsieur Thiers est un sale fusilleur r\u00e9actionnaire. Les esprits lestes et entendus qui applaudissent l&rsquo;Allemagne bismarckienne triomphant \u00e0 Sadowa n&rsquo;ont, eux, que l&rsquo;encre de leurs colonnes des gazettes lib\u00e9rales sur les mains ; ils sont progressistes et vertueux, et ils s&rsquo;en lavent les mains,  qui ne s&rsquo;en serait dout\u00e9 ?)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a ce Moment \u00e0 la fois historique et tragiquement d\u00e9solant, qui est malheureusement fran\u00e7ais, face au personnage d\u00e9cisif et naturellement manipulateur qu&rsquo;est Otto von Bismarck. La g\u00e9ographie et l&rsquo;histoire, et, peut-\u00eatre, une transcendance qui fait souvent sentir sa force, nous le disent ; fermement unies, elles dictent \u00e0 la France la mission historique d&rsquo;endiguer le flot qui monte, cela sans que les \u00e9lites, disons les intellectuels qui pr\u00e9tendent l&rsquo;inspirer et la garder, n&rsquo;en per\u00e7oivent le moindre des remous. Le caract\u00e8re fran\u00e7ais, qui est trop humain par certaines facettes de lui-m\u00eame, se d\u00e9fausse dans ses moments de tr\u00e9buchement de cette responsabilit\u00e9 historique. Les ann\u00e9es 1866-1870 forment un de ces piteux moments de cette faiblesse. (Le caract\u00e8re fran\u00e7ais navigue sans fin entre faiblesse et ardeur, comme s&rsquo;il tr\u00e9buchait sous le poids de la France \u00e0 porter puis se reprenait pour m\u00e9riter de la grandeur de la France qui le distingue.) L&rsquo;expression de ce moment de faiblesse nationale dans ce passage, c&rsquo;est Louis Napol\u00e9on. Cet homme n&rsquo;est pas sans vertus, on s&rsquo;est employ\u00e9 \u00e0 le montrer apr\u00e8s l&rsquo;avoir brutalement diffam\u00e9 et abaiss\u00e9 ; il a accompli des choses honorables et incontestables pour la modernisation de la France (quoique, dans notre contexte g\u00e9n\u00e9ral, ce compliment ne manque pas d&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9,  mais passons) ; il fut, et ceci n&rsquo;est pas indiff\u00e9rent, handicap\u00e9 lors d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements cruciaux, aussi bien lors de Sadowa qu&rsquo;en 1870, par de graves faiblesses physiques qui pes\u00e8rent sur sa d\u00e9cision. Il n&rsquo;est pas temps de le condamner mais il reste ce qu&rsquo;il est, et cela colora sans doute, directement et indirectement, la couleur de l&rsquo;esprit du temps. Quoi qu&rsquo;on ait dit de l&rsquo;Empire (autoritaire, lib\u00e9ral, toutes ces \u00e9tiquettes convenues), quoi qu&rsquo;en ait fait la gauche intellectuelle, jamais plus heureuse que d&rsquo;avoir des adversaires exactement de la m\u00eame trempe qu&rsquo;elle, de la m\u00eame mati\u00e8re, du m\u00eame moule, qui lui permettent de se radicaliser sans fin et en toute irresponsabilit\u00e9, malgr\u00e9 tout cela, c&rsquo;est un lib\u00e9ral dans l&rsquo;\u00e2me. Il y a chez Louis Napol\u00e9on, quoiqu&rsquo;en plus tortur\u00e9, quelque chose de l&rsquo;anc\u00eatre spirituel d&rsquo;un Giscard d&rsquo;Estaing, qui fut naturellement,  je veux dire avec un naturel qui donne \u00e0 penser,  le meilleur alli\u00e9 du parti intellectuel, qui fut compl\u00e8tement, jusqu&rsquo;\u00e0 en \u00eatre l&rsquo;inspirateur, de cette \u00e9poque qui offrit au parti intellectuel ce qu&rsquo;un cin\u00e9aste a nomm\u00e9 pour un de ses films <em>La parenth\u00e8se enchant\u00e9e<\/em> (<em>dito<\/em>, la baise assur\u00e9e sans risque entre la pilule de 1968 et le SIDA de 1981). C&rsquo;est la sorte d&rsquo;esprit qui retrouve toute sa conviction pour exposer la faiblesse principale de son caract\u00e8re, cette attendrissement du jugement, cette fascination pour la biens\u00e9ance intellectuelle que repr\u00e9sente pour lui la r\u00e9putation d&rsquo;un esprit avanc\u00e9,  le paradoxe de cet esprit qui ne trouve sa force que dans l&rsquo;exposition de sa faiblesse ; Giscard retrouvant conviction et force, sans aucun doute, pour dire \u00e0 son adversaire politique et \u00e9lectoral, en juin 1974 lors d&rsquo;un d\u00e9bat t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 que l&rsquo;on n&rsquo;a pas oubli\u00e9, les yeux dans les yeux, m\u00e2choires serr\u00e9es, avec une fermet\u00e9 remarquable dans la voix : \u00ab <em>Monsieur Mitterrand, vous n&rsquo;avez pas le monopole du cur.<\/em> \u00bb C&rsquo;est comme s&rsquo;il se dressait de toute sa taille, comme s&rsquo;il avait des ailes ; il se sent port\u00e9 par cette magie de la bonne conscience,  il a bonne r\u00e9putation, il est admis dans le sein du parti intellectuel. Comme son fils spirituel VGE un si\u00e8cle plus tard, Louis Napol\u00e9on recherche constamment l&rsquo;humanisation de sa politique pour faire de sa politique un humanisme. Il ne cesse de travailler \u00e0 la gauchir, au sens technique et aussi (surtout) au sens id\u00e9ologique du terme, voire au sens o\u00f9 on l&rsquo;entend dans les salons du parti intellectuel. Cette d\u00e9marche a quelque chose de path\u00e9tique ; elle a \u00e9galement quelque chose de d\u00e9risoire ; elle a enfin quelque chose de la mode elle-m\u00eame, celle du boulevard Saint-Germain comme celle du Faubourg Saint-Honor\u00e9, et c&rsquo;est d&rsquo;ailleurs la m\u00eame, et c&rsquo;est tout simplement l&rsquo;accomplissement de l&rsquo;esprit parisien. Louis-Napol\u00e9on ne manque ni de <em>vista<\/em> ni d&rsquo;intelligence dans sa politique, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des bufs \u00e0 front de taureau qui inspirent le parti intellectuel, qui se p\u00e2ment d&rsquo;amour pour la Prusse et ses tambourins lorsque la Prusse peut \u00eatre encore stopp\u00e9e, qui changent brusquement d&rsquo;humeur en 1870, qui r\u00e9clament la guerre et du sang prussien au plus mauvais moment, pour le plus vain des propos, avec le plus faible esprit du monde. Le malheur est que, chez lui comme chez tant d&rsquo;autres, le caract\u00e8re et ses faiblesses prennent le pas sur l&rsquo;esprit et ses jugements.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa France est un myst\u00e8re unique de l&rsquo;Histoire, \u00e0 cause de sa puissance conceptuelle qui lui fait r\u00e9sister \u00e0 toutes les tensions historiques et toutes les forces naturellement centrifuges qui l&rsquo;assaillent, \u00e0 cause de la constance de son affirmation culturelle, \u00e0 cause de la coh\u00e9sion politique que lui donne une langue qui est bien autre chose qu&rsquo;un moyen de communication, \u00e0 cause de sa puissance mystique enfin qui la diff\u00e9rencie du reste sans passer par les attributs de la puissance terrestre. La France est naturellement un paradoxe ; elle est naturellement un fardeau et une ardeur \u00e0 la fois, une esp\u00e9rance sans fin et une d\u00e9ception constante. Sa force sans exemple est c\u00f4toy\u00e9e par un abandon tout aussi constant de ceux qui la servent \u00e0 une faiblesse du caract\u00e8re qui est le go\u00fbt irr\u00e9pressible de la parade dans la bonne r\u00e9putation confirm\u00e9e par la rumeur de la mode. Cette mollesse de l&rsquo;\u00eatre au profit du para\u00eetre, car c&rsquo;est cela finalement,  cette mollesse les invite \u00e0 s&rsquo;abandonner \u00e0 l&rsquo;indulgence coupable, au go\u00fbt de l&rsquo;image sommaire d\u00e9crite par des mots d&rsquo;une lourdeur extr\u00eame, \u00e0 la construction complexe de l&rsquo;esprit qui charme bien plus que la nature, au go\u00fbt de l&rsquo;effet, au go\u00fbt de la parade dans les salons, \u00e0 l&rsquo;ivresse des bons mots et des jeux de mots. Cela ne tient pas \u00e0 un parti, certes non, ni m\u00eame \u00e0 un engagement politique clairement identifi\u00e9. Tocqueville est un lib\u00e9ral, et la mollesse que l&rsquo;on d\u00e9crit est certes retrouv\u00e9e souvent chez les esprits lib\u00e9raux ; mais Tocqueville est un esprit lib\u00e9ral ferme, d&rsquo;une conviction mesur\u00e9e et tenue \u00e0 la poigne, d&rsquo;une lucidit\u00e9 sans passion, d&rsquo;une plume qui ne sacrifie rien aux modes et qui trace sans faillir, d&rsquo;une intelligence qui sait user de l&rsquo;\u00e9motion sans tomber sous son empire. Bainville n&rsquo;est pas un lib\u00e9ral, et l&rsquo;on sent chez lui cette m\u00eame fermet\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me et du caract\u00e8re que chez Tocqueville, qui lui fait tenir un jugement jusqu&rsquo;aux termes de sa logique, pour bien le peser. Taine est un lib\u00e9ral d&rsquo;une sorte diff\u00e9rente de Tocqueville, et lui aussi a la fermet\u00e9 \u00e9blouissante de la logique et de la langue. Tocqueville et Bainville, et Taine, finalement, et les autres de cette trempe, sont du m\u00eame parti de l&rsquo;ordre du spirituel, qui est le parti de l&rsquo;ordre de la pens\u00e9e et de la fermet\u00e9 du caract\u00e8re, et de la force de la conviction, s&rsquo;ils choisissent des voies diff\u00e9rentes pour y souscrire et les exercer.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe parti intellectuel, lui, porte sa marque comme un \u00e9tendard dans l&rsquo;inverse, la mollesse de la plume, de la langue et de l&rsquo;esprit, la versatilit\u00e9, l&rsquo;attrait de la mode en fait de logique, et la fermet\u00e9 du caract\u00e8re lorsque le caract\u00e8re se trompe. C&rsquo;est lui qui triomphe en 1866, qui fait des gorges chaudes du g\u00e9n\u00e9ral Boum, du baron Grog et de <em>La Grande Duchesse de Gerolstein<\/em>. Cette p\u00e9riode fut horrible dans la mesure o\u00f9 elle faisait le lit d&rsquo;un d\u00e9sastre dont on a perdu aujourd&rsquo;hui la mesure et l&rsquo;effet, tordue par l&rsquo;humanit\u00e9 imp\u00e9rative de nos propres fantasmes ; elle organisa, avec l&rsquo;esprit de l&rsquo;\u00e9cervel\u00e9, l&rsquo;humeur du caract\u00e9riel et la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;irresponsable, la trahison du destin fran\u00e7ais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous avons oubli\u00e9, si nous l&rsquo;avons jamais su, combien la guerre de 1870-71 fut terrible. En fait de trag\u00e9die qui nous sied, le parti intellectuel pr\u00e9f\u00e8re bien entendu et sans h\u00e9siter l&rsquo;affaire Dreyfus parce qu&rsquo;il y nourrit en abondance ce symbolisme avec quoi il usurpe en permanence la place de la trag\u00e9die, avec une efficacit\u00e9 grandissante \u00e0 partir de la fracture de la R\u00e9volution. La guerre de 1870 fut terrible, quelque chose comme l&rsquo;\u00e9tiolement des \u00e2mes et l&rsquo;effondrement des \u00e9nergies, apr\u00e8s l&rsquo;ivresse de toutes les fi\u00e8vres trompeuses, dans les premiers instants de la dangereuse illusion  si l&rsquo;on veut, un reste de <em>La Grande Duchesse de Gerolstein<\/em> transpos\u00e9 \u00e0 la guerre, avec la Grande Duchesse jusqu&rsquo;alors c\u00e9dant \u00e0 tout, brusquement prise d&rsquo;une ardeur guerri\u00e8re, sans la justesse du jugement pour soutenir l&rsquo;ardeur ni les outils qu&rsquo;il faut pour bien faire la guerre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Se souvient-on aujourd&rsquo;hui de la fr\u00e9n\u00e9sie dont la population fut atteinte ? On se croyait tellement certain de la victoire<\/em>, \u00e9crit Maxime du Camp dans ses superbes <em>Souvenirs litt\u00e9raires<\/em> [] <em>Se rappelle-t-on les d\u00e9fil\u00e9s de la foule, sur les boulevards, et les cris : A Berlin ! Les t\u00eates les plus solides avaient le vertige<\/em> \u00bb  Puis tout se pr\u00e9cipite, les cervelles d&rsquo;oiseau emport\u00e9es par la temp\u00eate ; les choses semblent se d\u00e9liter, la terre s&rsquo;ouvre sur la b\u00e9ance d&rsquo;un abysse incroyable et le ciel se ferme comme de l&rsquo;encre, jusqu&rsquo;\u00e0 faire croire \u00e0 la mort du soleil.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>C&rsquo;est la nuit et c&rsquo;est le chaos. Cette guerre, entreprise par un fant\u00f4me, est continu\u00e9e par des ombres. Cr\u00e9mieux succ\u00e8de \u00e0 Napol\u00e9on III, un vieillard tomb\u00e9 en enfance se substitue \u00e0 un somnambule. La nation crie, pleure, se d\u00e9sesp\u00e8re, d\u00e9clare qu&rsquo;elle est innocente et que l&#8217;empire seul est coupable. La nation a tort ; elle a eu sa destin\u00e9e entre ses mains et qu&rsquo;en a-t-elle fait ? Nous mourrons par hypertrophie d&rsquo;ignorance et de pr\u00e9somption.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe fut un affreux d\u00e9sastre, ponctu\u00e9 par la discorde civile et les terribles violences et tueries de la Commune. La France perdit ses fils les meilleurs, cela sur le terme plus ou moins long et selon le cours de ses voies imp\u00e9n\u00e9trables, par o\u00f9 le poison faisait son uvre. Cela est comme nous le dit Maxime du Camp, qui nous retient encore pour nous rapporter l&#8217;emportement in\u00e9luctable de deux d&rsquo;entre eux, deux \u00e9crivains qui ne sont d&rsquo;aucun parti sinon celui de la gloire de la France, comme deux victimes dont m\u00eame Otto von Bismarck n&rsquo;aurait pu r\u00eaver mieux, deux pauvres curs emport\u00e9s par une tourmente que nos faiblesses avaient tant favoris\u00e9e :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>La guerre, la r\u00e9volution du 4 septembre ont port\u00e9 \u00e0 Th\u00e9ophile Gautier un coup dont il a toujours souffert<\/em>, \u00e9crit Maxime Du Camp ; <em>il a tra\u00een\u00e9, ou plut\u00f4t il s&rsquo;est tra\u00een\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la tombe, parlant peu et n&rsquo;ayant plus gu\u00e8re que des regrets<\/em> \u00bb A peine plus loin, toujours sorti de ses superbes <em>Souvenirs litt\u00e9raires<\/em> : \u00ab <em>Pour<\/em> [Gustave Flaubert], <em>comme pour tant d&rsquo;autres, tout s&rsquo;\u00e9tait rembruni depuis la guerre. L&rsquo;ennui le d\u00e9vorait ; de plus en plus le labeur devenait difficile ; rien ne le contentait plus ; il s&rsquo;\u00e9puisait en ratures<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tApr\u00e8s l&rsquo;affreuse ross\u00e9e de 1870, la France doute et chancelle, elle aussi s&rsquo;\u00e9puise en ratures ; l\u00e0 nous retrouvons son \u00e2me d\u00e9chir\u00e9e et si haute A l&rsquo;instigation des Fran\u00e7ais et de la versatilit\u00e9 de leur comportement, la France nous para\u00eet double, passant de la d\u00e9rision \u00e0 la trag\u00e9die, ou bien \u00e9tant ceci et cela en m\u00eame temps. Comme transfigur\u00e9e, la France appara\u00eet alors dans sa grandeur tragique, humili\u00e9e, repli\u00e9e sur un chagrin qui pourrait \u00eatre celui de l&rsquo;Histoire bafou\u00e9e ; l&rsquo;on ressent et l&rsquo;on devine que la Grande Nation, d\u00e9risoire et pr\u00e9tentieuse l&rsquo;instant d&rsquo;avant, garde des forces profondes et qu&rsquo;en cet instant elle les exprime compl\u00e8tement. Il est alors tentant, sinon intellectuellement raisonnable, qu&rsquo;il nous apparaisse manifeste que ces forces, qui s&rsquo;expriment dans cette France humili\u00e9e et dans ces Fran\u00e7ais transfigur\u00e9s, de l&rsquo;ex\u00e9crable au sublime, t\u00e9moignent d&rsquo;une intervention ext\u00e9rieure ; la France en ce moment de l&rsquo;Histoire, et les Fran\u00e7ais en l&rsquo;occurrence de ce m\u00eame moment, repr\u00e9sentent effectivement un parti essentiel dans le grand courant historique qu&rsquo;on \u00e9tudie et dont nous accompagnons le d\u00e9veloppement Comment expliquer autrement et d&rsquo;une fa\u00e7on assez haute la filiation entre le sentiment d&rsquo;une blessure tragique que des Fran\u00e7ais ressentent alors, et le m\u00eame \u00e9lan tragique qu&rsquo;ils retrouveront durant la Grande Guerre, comme on retrouve un destin ? La n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;on se croit en g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 cette occasion, de parler de revanche appara\u00eet \u00e0 cette lumi\u00e8re assez accessoire, sinon d\u00e9risoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa voie de la pens\u00e9e et de l&rsquo;intuition fran\u00e7aises dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, \u00e0 partir de 1870 et jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre, quand on les p\u00e8se \u00e0 l&rsquo;aune de leur substance profonde, est si \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la r\u00e9duction aux clich\u00e9s arrangeants par leur adaptabilit\u00e9 \u00e0 la forme simple du slogan sur le nationalisme, la revanche et la ligne bleue des Vosges, dont se d\u00e9lectent nos pauvres \u00e2mes et nos connaissances d\u00e9voy\u00e9es pour la fortune de l&rsquo;\u00e9cume de nos jours. L&rsquo;\u00e9l\u00e9gance tr\u00e8s d\u00e9sinvolte et \u00e0 peine m\u00e9prisante de monsieur Remy de Gourmont semble habiller cet \u00e9crit, en 1883 ou en 1884, en un temps o\u00f9 il n&rsquo;est pas encore interdit de fumer mais o\u00f9 l&rsquo;on savait encore \u00e9crire ; voici, en un mot, qui rend compte de ce qui nous para\u00eet bien plus conforme \u00e0 ce que nous devinons de la r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard, pour le sentiment des perspectives de la guerre, de ce c\u00f4t\u00e9 des Fran\u00e7ais \u00ab <em>Personnellement, je ne donnerais pas, en \u00e9change de ces terres lointaines<\/em> [l&rsquo;Alsace-Lorraine], <em>ni le petit doigt de ma main droite : il me sert \u00e0 soutenir ma main, quand j&rsquo;\u00e9cris ; ni le petit doigt de ma main gauche : il me sert \u00e0 secouer la cendre de mes cigarettes.<\/em> \u00bb Le dandysme \u00e0 la fran\u00e7aise est r\u00e9solument en vogue mais il faut leur pardonner ; que reste-t-il d&rsquo;autre lorsqu&rsquo;on a mesur\u00e9 avec fatalisme ce qu&rsquo;on per\u00e7oit comme le naufrage de la civilisation latine sous les coups de la puissance de l&rsquo;Europe du Nord, celle des Anglo-Saxons comme celle du germanisme ? Voil\u00e0 une question qu&rsquo;il est justifi\u00e9 de poser. Paul Bourget exprime dans <em>Les essais de psychologie contemporaine<\/em> cette posture de l&rsquo;esprit ab\u00eem\u00e9e comme devant une fascination dans la contemplation de la d\u00e9cadence des races latines.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais la v\u00e9rit\u00e9, nous parlons de la v\u00e9rit\u00e9 la plus profonde, d&rsquo;une fa\u00e7on figurative mais aussi en r\u00e9alit\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9 prend corps et forme subrepticement, en silence et tout au fond des choses, et c&rsquo;est bien une v\u00e9ritable trag\u00e9die fran\u00e7aise. On devine combien cette situation r\u00e9pond, comme une pr\u00e9monition, \u00e0 ce que l&rsquo;\u00e2me de la France entend du surgissement de ses \u00e9preuves \u00e0 venir. C&rsquo;est un grondement sourd venu de l&rsquo;Est. Ceci, en effet, pourrait \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 la r\u00e9plique sismique, lugubre et fracassante, de cette trag\u00e9die, d\u00e9j\u00e0 comme son explication et sa justification monstrueuses, avec son rythme d\u00e9j\u00e0 ent\u00eatant, son hal\u00e8tement aussi puissant qu&rsquo;un univers, lorsque commence \u00e0 monter le grondement de la machinerie allemande qui s&rsquo;\u00e9branle. Qui a l&rsquo;oreille fine entend les bruits annonciateurs de la puissance m\u00e9canique, qui a l&rsquo;il vif voit se tordre les \u00e9tincelles des pr\u00e9misses de la br\u00fblante fatalit\u00e9 ; l\u00e8ve le terrible orage de fer et de feu qui va s&rsquo;abattre sur la terre de France ! Cette esquisse de son destin tourmente la France jusqu&rsquo;au plus profond de son \u00e2me mais ne saisit gu\u00e8re l&rsquo;esprit de ses citoyens, surtout les plus intellectuels parmi eux,  mais c&rsquo;est une habitude cette d\u00e9mission devant l&rsquo;adversit\u00e9 ; au contraire, bient\u00f4t s&rsquo;installe, comme si cette France-l\u00e0 \u00e9tait touch\u00e9e d&rsquo;une langueur mortelle et d&rsquo;une atonie de la volont\u00e9, un esprit aussi divers qu&rsquo;il est destructeur dans ses effets, m\u00eame s&rsquo;il se veut admirable dans ses intentions ; l&rsquo;esprit proclame la libert\u00e9, affectionne l&rsquo;esprit critique au point de se condamner lui-m\u00eame par avance, trouver admirable la pens\u00e9e allemande  l&rsquo;\u00e9cole des philosophes allemands est alors au sommet de sa notori\u00e9t\u00e9, ce qui enrage L\u00e9on Daudet. Il y a bien s\u00fbr l&rsquo;affaire Dreyfus, qui d\u00e9chire l&rsquo;intelligence fran\u00e7aise au nom de la morale ; qui oserait leur sugg\u00e9rer, en ne craignant pas trop l&rsquo;inquisition suivie du <MI>lynch, que c&rsquo;est discuter du sexe des anges <em>sous l&rsquo;il des Barbares<\/em> ? Qui oserait observer que l&rsquo;on pourrait soup\u00e7onner une sorte de d\u00e9lice \u00e9trange \u00e0 ainsi \u00e9riger en symbole universel et universellement proclam\u00e9 cette guerre civile qui conduit n\u00e9cessairement \u00e0 l&rsquo;affadissement de l&rsquo;\u00e2me et \u00e0 l&rsquo;affaiblissement de la volont\u00e9 ? Mais de telles remarques apparaissent aussit\u00f4t d\u00e9plac\u00e9es et vous font aussit\u00f4t classer, et exp\u00e9dier aussi sec dans le camp des inconscients et des irresponsables. Passons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est une France tragique et divis\u00e9e qui se rapproche de la guerre, sans s&rsquo;en aviser vraiment mais, d&rsquo;autre part, au fond d&rsquo;elle-m\u00eame, en ne doutant pas une seconde que l&rsquo;\u00e9preuve ne peut \u00eatre \u00e9vit\u00e9e. Plus tard, France d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9e en guerre, un homme, un historien des plus classiques et qui se tient \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des emportements des publicistes et des futilit\u00e9s provocatrices des d\u00e9cadents, empoignera pour nous ce courant myst\u00e9rieux ; Jacques Bainville, le 20 septembre 1914, dans son <em>Journal, 1914<\/em>, saluant un de ses pairs qui, comme il le d\u00e9crit pour le collectif, a su conduire un destin individuel qui \u00e9pouse l&rsquo;essentiel, avant de mourir, comme il se doit, avec cette balle en plein front, cette trag\u00e9die d\u00e9sormais courante. Puis, venant \u00e0 l&rsquo;ultime du propos, celui qui rel\u00e8ve l&rsquo;attitude fran\u00e7aise jaillie des profondeurs, qui se coule en la grandissant dans l&rsquo;interpr\u00e9tation qui nous attache, nous emporte et rencontre ce que notre raison juge d&rsquo;essentiel du poids de la transcendance et de l&rsquo;irrationnel sacrifice de la nation fran\u00e7aise face \u00e0 ce qu&rsquo;elle juge \u00eatre le d\u00e9ploiement d&rsquo;un mouvement d&rsquo;an\u00e9antissement de la civilisation, qui ne se r\u00e9duit certainement pas \u00e0 l&rsquo;Allemagne, qui gagnerait sans aucun doute \u00e0 ne pas lui \u00eatre identifi\u00e9, ce \u00e0 quoi nous nous employons en g\u00e9n\u00e9ral, mais qui doit l&rsquo;\u00eatre absolument pour ce passage et pour cette Grande Guerre, car c&rsquo;est bien le cas indubitable. (Le soulign\u00e9 en gras, de notre fait, d\u00e9signe effectivement le passage qui nous importe principalement.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Nous avons appris presque en m\u00eame temps la mort h\u00e9ro\u00efque au champ d&rsquo;honneur de Charles P\u00e9guy et la destruction de la cath\u00e9drale de Reims. Ce P\u00e9guy ! Il \u00e9tait avant-hier une esp\u00e8ce de dreyfusard tout \u00e0 fait vulgaire, un professeur radical-socialiste qui faisait une litt\u00e9rature forcen\u00e9e. Il ressemblait \u00e0 Jean-Jacques Rousseau par l&rsquo;insociabilit\u00e9, par la farouche vertu. Et puis la mystique du nationalisme l&rsquo;a saisi. Il s&rsquo;\u00e9tait retrouv\u00e9 paysan de France, tout pr\u00e8s de la terre, de la gl\u00e8be, du sillon. Cet universitaire s&rsquo;\u00e9tait mis \u00e0 v\u00e9n\u00e9rer sainte Genevi\u00e8ve et sainte Jeanne d&rsquo;Arc avec la ferveur et la simplicit\u00e9 d&rsquo;un homme du Moyen \u00c2ge. Il \u00e9tait devenu un des mainteneurs et un des exalteurs de la tradition. Il a \u00e9t\u00e9 de<\/em> <strong><em>ce mouvement profond, de ce mouvement de l&rsquo;instinct qui, dans les mois qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la guerre, a repli\u00e9 les Fran\u00e7ais sur eux-m\u00eames, a conduit l&rsquo;\u00e9lite intellectuelle et morale de la nation \u00e0 des m\u00e9ditations, souvent d&rsquo;un caract\u00e8re religieux, sur les origines et l&rsquo;histoire de la nation&#8230;<\/em><\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Chose \u00e9trange que P\u00e9guy soit mort d&rsquo;une balle au front au moment o\u00f9 commen\u00e7ait \u00e0 br\u00fbler la cath\u00e9drale o\u00f9 Jeanne d&rsquo;Arc, pour le sacre de Charles VII, avait men\u00e9 son oriflamme \u00e0 l&rsquo;honneur. La guerre de 1914 fait de beaux symboles<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">R<\/span>evenons \u00e0 Modris Eksteins. Le titre de son ouvrage est emprunt\u00e9, bien s\u00fbr, \u00e0 l&rsquo;uvre de Stravinsky, cr\u00e9\u00e9e \u00e0 Paris le 29 mai 1913, au th\u00e9\u00e2tre des Champs Elys\u00e9es ; pr\u00e9sent\u00e9e sans aucun doute comme l&rsquo;uvre symbolique, haute et lib\u00e9ratrice de l&rsquo;art devenant total et vital en entrant dans la modernit\u00e9, l&rsquo;uvre qui repr\u00e9sente cette modernit\u00e9 qui s&rsquo;impose avec une \u00e9nergie venue du fond des temps, qui en restitue le caract\u00e8re dynamique puissant, l&rsquo;iconoclasme appuy\u00e9, voire affect\u00e9, les exc\u00e8s, la force vitale et r\u00e9volutionnaire, la dynamique implicite et sans doute irr\u00e9sistible de rupture comme dans un acte de <em>tabula rasa<\/em>, avec le vertige que la perspective suscite dans l&rsquo;esprit  en un mot que nous affectionnons et employons,  la dynamique d\u00e9structurante de la chose. L&rsquo;uvre \u00ab <em>repr\u00e9sente<\/em>, explique Stravinsky, <em>la Russie pa\u00efenne et repose sur une id\u00e9e unique : le myst\u00e8re de la grande explosion de la force cr\u00e9atrice du printemps<\/em> \u00bb Que dire d&rsquo;autre et que dire de plus sinon qu&rsquo;elle expose la modernit\u00e9 vitale du monde face \u00e0 la caricature, \u00e0 la d\u00e9cadence qu&rsquo;est devenue une culture de civilisation qui semble au bout d&rsquo;elle-m\u00eame, que les Fran\u00e7ais ressentent si fortement, pour leur grand malheur ? Quel autre lieu pour l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, pour la premi\u00e8re, que Paris ? Allons donc, il s&rsquo;av\u00e8re que cela devrait \u00eatre le dernier choix \u00e0 faire. Paris accueille <em>Le Sacre<\/em> dans un tohu-bohu incroyable, la pol\u00e9mique est d&rsquo;une vigueur extraordinaire, les invectives, les enthousiasmes d\u00e9brid\u00e9s, les fureurs, les d\u00e9nonciations, les sifflets et les applaudissements, l&rsquo;adoration et les lazzis. On se porte \u00e0 la d\u00e9fense du <em>Sacre<\/em> selon le principe de l&rsquo;originalit\u00e9 et du soi-disant progressisme de l&rsquo;art ; on le d\u00e9nonce bruyamment \u00e0 cause de la cacophonie, des choses incompr\u00e9hensibles, esth\u00e9tiquement choquantes. Sans aucun doute, on se bat, sans le savoir pour autant, pour ou contre la d\u00e9structuration du monde  \u00e9chos mondains de choses en effet bien plus s\u00e9rieuses que les mondanit\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuel lieu pour l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ? Il a bien fallu choisir Paris, parce que c&rsquo;est Paris certes, et qu&rsquo;en Europe comment \u00e9viter Paris ? M\u00eame l&rsquo;\u00e9cho de la pol\u00e9mique et les fureurs des adversaires du <em>Sacre<\/em> ont servi la cause de l&rsquo;art  et celle du <em>Sacre<\/em>, apr\u00e8s tout. Mais certes, c&rsquo;est Berlin qui e\u00fbt d\u00fb \u00eatre choisi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tModris Eksteins nous instruit de l&rsquo;extraordinaire modernit\u00e9 de l&rsquo;Allemagne, dans tant de domaines. Les homosexuels ignorent ce qu&rsquo;ils doivent \u00e0 l&rsquo;Allemagne du Premier Empire pour leur d\u00e9voilement et leur affirmation identifi\u00e9e dans la soci\u00e9t\u00e9. A Berlin, nul n&rsquo;aurait h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 d\u00e9clarer son admiration pour la force de chef d&rsquo;uvre de la modernit\u00e9 \u00e9clatante dans <em>Le Sacre<\/em>. Modris nous rappelle combien toutes ces uvres, ces mouvements, les troupes d&rsquo;avant-garde \u00e9taient accueillis et choy\u00e9s \u00e0 Berlin. Il cite ce t\u00e9l\u00e9gramme de Diaghilev \u00e0 Gabriel Astruc, le 12 d\u00e9cembre 1912, apr\u00e8s la premi\u00e8re de <em>L&rsquo;apr\u00e8s-midi d&rsquo;un faune<\/em>. Si nous le reproduisons, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il semble restituer pleinement l&rsquo;unanimit\u00e9, l&rsquo;esp\u00e8ce d&rsquo;accord absolument collectif, presque disciplin\u00e9, qui caract\u00e9rise le sentiment g\u00e9n\u00e9ral des grandes classes de la soci\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;Empire de Guillaume II. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une attitude collective, d&rsquo;une force g\u00e9n\u00e9rale qui soul\u00e8ve une organisation collective, soutenant les forces de la modernit\u00e9 dans tous leurs aspects, s&rsquo;exaltant pour elles, semblant juger d&rsquo;elles qu&rsquo;elles repr\u00e9sentent \u00e0 la fois une vertu esth\u00e9tique extr\u00eame et une grandeur morale et politique qui sont de celles qui fondent une nouvelle \u00e8re pour l&rsquo;avenir ; en m\u00eame temps, comme le fait sentir le t\u00e9l\u00e9gramme, et renfor\u00e7ant le sens collectif de la chose, une certaine discipline  revenons sur le mot  remarquablement allemande dans la r\u00e9action enthousiaste, une sorte d&rsquo;exclusion par avance d&rsquo;une dissidence qui serait inconvenante et incongrue, presque comme un conformisme d&rsquo;avant-gardisme d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;uvre, puisque c&rsquo;est bien de cet art-l\u00e0 dont il est question. Dans cette affaire, il faut se garder de ne pas l&rsquo;oublier, l&rsquo;art tient une place essentielle, la culture avec lui, et c&rsquo;est une rencontre d&rsquo;une grande force et d&rsquo;une signification extr\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDiaghilev : \u00ab <em>Hier, premi\u00e8re triomphale au nouvel Op\u00e9ra royal. Le Faune&rsquo; biss\u00e9. Dix rappels. Aucune protestation. Tout Berlin pr\u00e9sent. Strauss, Hofmannstahl, Reinhardt, Nikish, tout le groupe de la S\u00e9cession, le roi du Portugal, des ambassadeurs et Cour. Gerbes et fleurs pour Nijinski. Presse enthousiaste. Long article de Hofmannstahl dans le Tageblatt&rsquo;. L&#8217;empereur, l&rsquo;imp\u00e9ratrice et les princes viennent dimanche. Longue discussion avec l&#8217;empereur qui \u00e9tait ravi et a remerci\u00e9 la compagnie. Prodigieux succ\u00e8s.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn a vu plus haut ce qu&rsquo;est l&#8217;empire allemand \u00e0 cette \u00e9poque, cette puissance et cette modernit\u00e9 qui l&rsquo;imposent comme le phare et l&rsquo;aimant de la modernisation industrielle, de la technologie triomphante et int\u00e9gr\u00e9e dans la machine \u00e9conomique, avec l&rsquo;expansion de la puissance motrice, du feu de la production, le rythme, le moteur, la dynamo du monde. L&rsquo;Allemagne, c&rsquo;est le machinisme triomphant, et ceux qui viennent applaudir Diaghilev et Nijinski sont les m\u00eames qui assurent ce triomphe dans leurs bureaux, dans leurs palais, dans les usines de l&rsquo;Empire,  \u00e9ventuellement dans les casernes, quand le temps des armes arrive. Toute la modernit\u00e9 se trouve achev\u00e9e, enfantant enfin sa substance, avec la fusion de ses branches diverses ; les modernit\u00e9s arbitrairement divis\u00e9es, chacune r\u00e9duite par l&rsquo;absence de l&rsquo;autre, ch\u00e2tr\u00e9e en un mot un peu rude, soudain les modernit\u00e9s triomphent, se rencontrent, se retrouvent, se rassemblent dans une gerbe, se fondent dans une fusion qui est celle du feu et du <em>choix du feu<\/em>. L&rsquo;art, aujourd&rsquo;hui, en 1912 et en 1914 \u00e0 Berlin, et pas en 1913 \u00e0 Paris, l&rsquo;art a <strong>retrouv\u00e9<\/strong> le machinisme \u00e9conomique. La modernit\u00e9 est reconstitu\u00e9e en un ensemble coh\u00e9rent. Cela vaut d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9 comme un \u00e9v\u00e9nement car cela est un \u00e9v\u00e9nement apr\u00e8s pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDonc, nous parlons de 1825, pr\u00e8s d&rsquo;un si\u00e8cle plus t\u00f4t, et suivons Michel Crouzet (12) nous d\u00e9crire la rupture de Stendhal avec ce qu&rsquo;on pourrait d\u00e9signer comme la modernit\u00e9 machiniste, que Crouzet d\u00e9signe comme <em>la modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong> (c&rsquo;est lui qui souligne), par opposition \u00e0 la <em>modernit\u00e9 romantique<\/em> dont serait Stendhal. Jusqu&rsquo;alors, Stendhal a mari\u00e9 son sens artistique, son <em>credo<\/em> lib\u00e9ral et sa proximit\u00e9 intellectuelle et presque affective de l&rsquo;Am\u00e9rique sans douleur ni effort excessif. La chose va de soi, et c&rsquo;est le triomphe de la modernit\u00e9, qui taille en pi\u00e8ces l&rsquo;ancien r\u00e9gime, ses privil\u00e8ges et sa noblesse. Dans ce tableau idyllique, l&rsquo;Am\u00e9rique campe la vertu r\u00e9publicaine, presqu&rsquo;\u00e0 son train de s\u00e9nateurs, d&rsquo;une version qui n&rsquo;est pas exempte de la vertu romaine des grands moments de la R\u00e9publique. Puis l&rsquo;\u00e9difice se craquelle, laisse voir des faiblesses, ses inconsistances, ses trahisons enfin comme autant de miroirs aux alouettes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t<em>La modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong>, c&rsquo;est le parti des industrialistes, qui pr\u00e9tend que sa modernit\u00e9 \u00e0 lui permet de tout r\u00e9genter, y compris la culture, y compris l&rsquo;art au bout du compte. Cela nous rappelle bien des choses, comme dans une vision pr\u00e9monitoire,  Berlin, un si\u00e8cle plus tard, ne dira pas diff\u00e9remment. Stendhal, lui, ne supporte pas cette affaire. Il rompt.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Les sophismes des industrialistes, qui viennent demander \u00e0 \u00eatre admir\u00e9s et f\u00e9licit\u00e9s pour leurs millions, et cet animal de Dunoyer qui leur donne raison en utilisant l&rsquo;Am\u00e9rique, ont amus\u00e9 et indign\u00e9 Stendhal et lui ont aussi r\u00e9v\u00e9l\u00e9 un tr\u00e8s riche gisement de grotesque ; il a cru que son pamphlet (c&rsquo;est la com\u00e9die de l&rsquo;\u00e9poque, dit-il au m\u00eame moment), en ridiculisant l&rsquo;id\u00e9ologie industrialiste et les industriels, allait trouver, comme Racine et Shakespeare&rsquo;, comme les textes de Courrier (qui vient d&rsquo;\u00eatre assassin\u00e9), un large consensus. Grave erreur : il s&rsquo;oppose au credo fondamental de l&rsquo;\u00e9poque. Saint-Simon a eu le coup de g\u00e9nie de voir que l&rsquo;industrie consid\u00e9r\u00e9e d&rsquo;un point de vue<\/em> <strong><em>historial<\/em><\/strong> <em>\u00e9tait l&rsquo;ach\u00e8vement des Lumi\u00e8res, ou si l&rsquo;on veut un langage plus moderne, le point o\u00f9 la pens\u00e9e m\u00e9taphysique se r\u00e9ifie et s&rsquo;abolit dans la pens\u00e9e de la technique qui occupe et ferme tout l&rsquo;horizon. Les Lumi\u00e8res, c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;industrie, a indiqu\u00e9 brillamment H. Gouhier.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQu&rsquo;importent les remous, les Saint-Simon, les salons et autres Enrichissez-vous !. Cette rupture stendhalienne marque la rupture du front moderniste issu de la R\u00e9volution ; d\u00e9sormais, la <em>modernit\u00e9 romantique<\/em> va s&rsquo;attaquer \u00e0 la <em>modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong>, qui est ce parti des industrialistes qu&rsquo;elle va plus simplement baptiser, comme vous et moi, la bourgeoisie. (Cette sorte d&rsquo;\u00e9tiquettes, bien pratique \u00e0 l&rsquo;usage, a l&rsquo;\u00e9norme d\u00e9faut de tromper son monde en sugg\u00e9rant \u00e0 l&rsquo;esprit le d\u00e9placement vers le champ social, l\u00e0 o\u00f9 se d\u00e9ploie l&rsquo;espace pour toutes les manipulations id\u00e9ologiques.) Les romantiques puis ceux qui leur succ\u00e8dent, bref les artistes, deviennent antimodernes en un sens, ils oublient leurs r\u00eaves r\u00e9publicains pour dire tout leur m\u00e9pris de la m\u00e9diocrit\u00e9 bourgeoise et d\u00e9mocratique, qui est pour l&rsquo;heure la repr\u00e9sentation sociale de la <em>modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong> du parti des industrialistes. Peu importent les \u00e9tiquettes dont on les affuble, Stendhal, Balzac, Flaubert, Baudelaire, forment une cha\u00eene aristocratique de l&rsquo;esprit qui se tient d\u00e9sormais dans le camp adverse de la bourgeoisie, de l&rsquo;industrie, de l&rsquo;\u00e9conomie, et de leur d\u00e9mocratie, toutes si arrangeantes pour les affaires,  en deux mots qui en cachent beaucoup d&rsquo;autres, le camp de la <em>modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong> des industrialistes. C&rsquo;est cette continuit\u00e9 moderniste, rompue par Stendhal, que Stravinski, Diaghilev et les artistes de la nouvelle modernit\u00e9 r\u00e9tablissent en retrouvant le cadre qui leur sied dans cette Allemagne imp\u00e9riale devenue le phare et l&rsquo;aimant de la modernisation industrielle. Les deux partis de la modernit\u00e9, celui de l&rsquo;esprit et celui de l&rsquo;industrie, se sont r\u00e9concili\u00e9s. Ils ont fait cette op\u00e9ration avec l&rsquo;Allemagne comme creuset, et ils l&rsquo;ont faite contre la France, contre la ligne Stendhal-1825 d&rsquo;un si\u00e8cle plus t\u00f4t. Ainsi retrouvons-nous, au plus haut niveau de l&rsquo;esprit et m\u00eame de l&rsquo;\u00e2me, les lignes de force que nous avons identifi\u00e9es dans les domaines du climat de l&rsquo;Europe de cet avant-guerre, avec France et Allemagne dans les deux camps oppos\u00e9s. L&rsquo;idylle fortuite et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de Stendhal et du parti industriel, qui suivait exactement celle de Stendhal et de l&rsquo;Am\u00e9rique jusqu&rsquo;\u00e0 la rupture simultan\u00e9e dans les deux cas, aussi radicale l&rsquo;une que l&rsquo;autre sans aucun doute puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit de la m\u00eame, n&rsquo;\u00e9tait finalement qu&rsquo;une cons\u00e9quence finissante du vertige de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Stendhal laisse ce vertige alors qu&rsquo;effectivement la R\u00e9volution fran\u00e7aise a pass\u00e9 \u00e0 la Prusse, apr\u00e8s I\u00e9na et avant l&rsquo;Empire allemand, le flambeau du grand courant d\u00e9structurant qui nous int\u00e9resse. On retrouve cette logique d\u00e9j\u00e0 expos\u00e9e, la trace sublime et terrible de la Grande Histoire qui relie en un trait de feu les deux R\u00e9volutions et la Grande Guerre. Plus tard, apr\u00e8s que l&rsquo;heure de l&rsquo;Allemagne sera pass\u00e9e dans le fer et le feu de la d\u00e9faite, les artistes modernes devenus postmodernes d\u00e9couvriront l&rsquo;Am\u00e9rique ; l&rsquo;art de l&rsquo;Am\u00e9rique deviendra, avec le soutien amical et g\u00e9n\u00e9reux de la CIA, l&rsquo;art postmoderne et industriel par excellence ; symbole am\u00e9ricaniste garanti, Jackson Pollock, qui s&rsquo;invente une jeunesse de <em>cowboy<\/em>, boit comme un trou et roule des m\u00e9caniques, et peint ses toiles jet\u00e9es par terre en d\u00e9gobillages de tubes de couleur, exactement comme Michel-Ange, on vous l&rsquo;assure, peignait la Sixtine,  en mieux, c&rsquo;est-\u00e0-dire, puisque Michel-Ange c&rsquo;\u00e9tait au plafond<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Quand on voit<\/em> [] <em>\u00e0 quel point le niveau de l&rsquo;art s&rsquo;est am\u00e9lior\u00e9 depuis cinq ans, avec l&rsquo;\u00e9mergence de nouveaux talents si d\u00e9bordants d&rsquo;\u00e9nergie et de bonheur comme Arshile Gorky, Jackson Pollock, David Smith<\/em> [&#8230;] <em>alors la conclusion s&rsquo;impose, si grande que soit notre surprise : l&rsquo;avant-garde de l&rsquo;art occidental a fortement \u00e9migr\u00e9 aux Etats-Unis, avec le centre de gravit\u00e9 de la production industrielle et du pouvoir politique.<\/em> \u00bb (13)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEntre-temps et parall\u00e8lement, des artistes am\u00e9ricains moins tonitruants d&rsquo;am\u00e9ricanisme, et m\u00eame au contraire, viennent, eux, \u00e0 Paris, effectuant le trajet inverse. Il pourrait se dire qu&rsquo;ils viennent chercher autre chose que la modernit\u00e9, plut\u00f4t l&rsquo;anti-modernit\u00e9 dirions-nous  mais, comme l&rsquo;on dit, ceci est une autre histoire  on la retrouvera plus loin. Nous avons d\u00e9roul\u00e9 le fil rouge dont la coutume nous fait croire qu&rsquo;il est sublime, celui de l&rsquo;art, celui dont on pourrait croire qu&rsquo;il \u00e9chappe aux tortueuses entreprises qu&rsquo;on croit humaines, qui y succombe pourtant parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;histoire qui submerge et emporte tout. Stendhal repoussant la modernit\u00e9 lorsqu&rsquo;elle devient le parti de l&rsquo;industrie, malgr\u00e9 les slogans qui enivrent plus qu&rsquo;ils n&rsquo;instruisent si l&rsquo;on y prend garde,  \u00ab <em>les Lumi\u00e8res, c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;industrie<\/em> \u00bb,  Stendhal semble bien refl\u00e9ter l&rsquo;attitude profonde de la France, abandonnant la folie d\u00e9structurante de la R\u00e9volution, retrouvant son go\u00fbt de l&rsquo;harmonie, sa fonction d&rsquo;\u00e9quilibre, et l&rsquo;on croirait l&rsquo;art sauv\u00e9 de l&rsquo;illusion moderniste ; un si\u00e8cle plus tard, l&rsquo;art qui fait tous ses d\u00e9lices du rythme moderniste et m\u00e9caniste de Chicago sur Spree, qui c\u00e8de finalement \u00e0 la m\u00eame illusion moderniste, ent\u00e9rinant la terrible \u00e9volution d\u00e9structurante de notre civilisation, l&rsquo;art capitule devant cette ivresse moderniste dont Stendhal s&rsquo;est d\u00e9barrass\u00e9 comme d&rsquo;une peste Cette parabole artistique qui est aussi historique, il s&rsquo;agit du miroir sarcastique de la dynamique historique que nous tentons de d\u00e9crire ; elle nous permet d&rsquo;en comprendre l&rsquo;universalit\u00e9, la puissance, la force irr\u00e9sistible, et de justifier enfin l&rsquo;hommage bien ambigu que nous rendons \u00e0 cette dynamique en la hissant sur le pavois du symbole de l&rsquo;humanit\u00e9 enfin triomphante, pour pouvoir mieux tr\u00e9bucher et se pr\u00e9cipiter dans un trou noir, sans fond, soudain b\u00e9ant. Ainsi la Grande Guerre se d\u00e9couvre-t-elle et s&rsquo;avance-t-elle vers nous, terrible et myst\u00e9rieuse.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">E<\/span>n v\u00e9rit\u00e9, la Grande Guerre a un seul visage, qui la d\u00e9finit tout enti\u00e8re, et c&rsquo;est celui de Verdun. Les autres morts, les autres victimes et les autres h\u00e9ros savent bien qu&rsquo;en parlant de Verdun, personne ne leur \u00f4te rien de ce qui leur est d\u00fb, et moi-m\u00eame n&rsquo;ai pas le moindre doute ni ne me charge du moindre remords \u00e0 ce propos. Trouvez-lui \u00e0 ce visage, si cela vous sied, dans les orbites vid\u00e9es d&rsquo;un cr\u00e2ne fracass\u00e9 et les g\u00e9missements de la chair martyris\u00e9e, les signes des th\u00e9ories qui vous enivrent aujourd&rsquo;hui, saisissez ainsi l&rsquo;occasion de votre le\u00e7on de morale, de votre cat\u00e9chisme, et proclamez enfin, comme ils font si souvent devant les champs apais\u00e9s de la bataille,  que tout cela n&rsquo;a pas de sens ; vous n&rsquo;\u00eates pas de mon parti ni de mon \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, et il s&rsquo;av\u00e8re par cons\u00e9quent que je parle d&rsquo;un Verdun que vous ne connaissez pas et que vous ne rencontrerez jamais. Pour moi, Verdun hurle la Grande Guerre, et la terrible bataille donne tout son sens \u00e0 cette guerre. Sorti de la visite des champs de la bataille, vous n&rsquo;en doutez plus une seconde : tout cela, toute cette horrible tuerie qui vous glace les os,  tout cela a un sens, et il s&rsquo;agit d&rsquo;un sens terrible et bouleversant, le n\u00e9ant de l&rsquo;entropie vu au fond des yeux, et bienheureusement arr\u00eat\u00e9 un instant. (14) Il n&rsquo;est alors pas temps de se d\u00e9fausser du jugement tragique une fois que l&rsquo;\u00e9motion sublime vous l&rsquo;a sugg\u00e9r\u00e9 ; lorsque vous avez ressenti cela dans votre chair, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans votre \u00e2me, il faut n&rsquo;avoir de cesse de l&rsquo;expliquer \u00e0 ceux qui vous accordent leur attention. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLorsque Paul Val\u00e9ry, accueillant le mar\u00e9chal P\u00e9tain \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise en 1931, dit dans son discours de rigueur cette phrase fameuse qui enlumine tous les mus\u00e9es consacr\u00e9s \u00e0 la chose : \u00ab <em>Verdun, c&rsquo;est une guerre toute enti\u00e8re ins\u00e9r\u00e9e dans la Grande Guerre<\/em> \u00bb, il a raison, mais je crois qu&rsquo;il ne va pas au bout de cette pens\u00e9e. Verdun, la bataille, est si compl\u00e8tement ins\u00e9r\u00e9e au cur de la Grande Guerre et si compl\u00e8tement autonome pourtant, si sp\u00e9cifique, ses dimensions, son d\u00e9chirement, sa grandeur tragique, son sens enfin, sont si \u00e9clatants qu&rsquo;ils finissent par contenir et absorber le reste, et alors Verdun <strong>est<\/strong> la Grande Guerre. Comme la guerre elle-m\u00eame, comme nous avons commenc\u00e9 \u00e0 la d\u00e9finir, Verdun est une bataille r\u00e9volutionnaire, o\u00f9, miracle parfait, les structures de r\u00e9sistance \u00e0 la r\u00e9volution qui avance en \u00e9crasant tout et en r\u00e9duisant l&rsquo;univers \u00e0 l&rsquo;entropie (pourrait-on inventer le n\u00e9ologisme d&rsquo;anthropie ?) font face victorieusement ; la r\u00e9volution, certes, lorsque nous parlons de la ferraille hurlante, de ces millions d&rsquo;obus allemands qui, d\u00e8s les premi\u00e8res heures, devaient, en r\u00e9duisant \u00e0 n\u00e9ant les structures du monde, tout emporter jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entropie r\u00e9alis\u00e9e, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oubli d\u00e9finitif dans la nuit des temps et dans le fond des abysses de l&rsquo;univers du monde ordonn\u00e9 qui avait exist\u00e9 auparavant. Il se trouve, nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et devons le r\u00e9p\u00e9ter sans cesse, qu&rsquo;\u00e0 cet instant l&rsquo;Allemand c&rsquo;est la modernit\u00e9 et le progr\u00e8s,  et voil\u00e0 que cela doit laisser \u00e0 penser,  \u00e0 propos de la modernit\u00e9 et du progr\u00e8s, bien plus que de l&rsquo;Allemand<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe consid\u00e8re les acteurs de la plus grande bataille de tous les temps, donc de la Grande Guerre <em>per se<\/em>, d\u00e9loqu\u00e9s de leurs d\u00e9froques arrangeantes, d\u00e9barrass\u00e9s des \u00e9tiquettes qui conviennent aux r\u00e9ductions des esprits policiers, quittes des andragogues qui formatent dans le bon sens nos esprits dispers\u00e9s, qui veillent \u00e0 la discipline dans les rangs ; je ne m&rsquo;int\u00e9resse gu\u00e8re aux nationalit\u00e9s, encore moins \u00e0 leurs soi-disant nationalismes qui rencontrent les pr\u00e9occupations des bistrots chics ; je prends les acteurs comme des \u00eatres soudain sublim\u00e9s pour figurer dans une bataille paroxystique de l&rsquo;affrontement ultime \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une civilisation qui a chu et qui a pris l&rsquo;esp\u00e8ce enti\u00e8re dans ses rets. A cette lumi\u00e8re se mesure la grandeur de cette bataille, et il se justifie qu&rsquo;on la prenne pour la Grande Guerre elle-m\u00eame, la Grande Guerre tout enti\u00e8re rassembl\u00e9e dans cet \u00e9v\u00e9nement sublime et eschatologique, et sublime parce qu&rsquo;eschatologique. Il se passe qu&rsquo;\u00e0 Verdun on se compte, sur l&rsquo;autel d&rsquo;une crise qui doit nous appara\u00eetre comme inou\u00efe, qui passe sans aucun doute tout ce qui a pu \u00eatre pens\u00e9, et m\u00eame imagin\u00e9 en mati\u00e8re d&rsquo;explications convenues. Que m&rsquo;importe s&rsquo;ils ne rendent compte de rien de cela, ces acteurs ; l&rsquo;homme n&rsquo;est pas sur terre pour nous instruire de la raison qu&rsquo;il a d&rsquo;\u00eatre sur terre, mais pour vivre cela intens\u00e9ment, et m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit de mourir, mourir alors. Il y a dans ce destin, une fois qu&rsquo;il s&rsquo;impose \u00e0 nous et qu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re in\u00e9luctable, quelque chose de grandiose et il y a l&rsquo;essentiel de cette trag\u00e9die qui justifie que l&rsquo;histoire soit autre chose que le r\u00e9cit consentant des apparences pass\u00e9es, entretenues pour pouvoir servir nos desseins pr\u00e9sents.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn proposant que la Grande Guerre soit contenue, d\u00e9finie, concentr\u00e9e dans Verdun seul, on ne la r\u00e9duit pas malgr\u00e9 l&rsquo;apparence quantitative, on l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;appr\u00e9ciation qualitative qui convient. Verdun en soi r\u00e9sume comme le ferait une \u00e9pure le jugement que Guglielmo Ferrero portait au printemps 1917, alors que Verdun venait de s&rsquo;achever, sur l&rsquo;affrontement entre id\u00e9al de perfection et id\u00e9al de puissance ; et il parle, au fond, comme si tout \u00e9tait dit, comme si, effectivement, Verdun avait suffi pour exprimer toute la trag\u00e9die et toute la signification profonde de toute cette guerre ; et il nous signifie qu&rsquo;il importe d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;en tirer la le\u00e7on et de comprendre que rien n&rsquo;est fini, qu&rsquo;au contraire elle, cette bataille devenue cette guerre, ouvre le paroxysme de la grande crise de la civilisation qui vient jusqu&rsquo;\u00e0 nous<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>L&rsquo;id\u00e9al de perfection est un legs du pass\u00e9 et se compose d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents, dont les plus importants sont la tradition intellectuelle, litt\u00e9raire, artistique, juridique et politique gr\u00e9co-latine ; la morale chr\u00e9tienne sous ses formes diff\u00e9rentes, les aspirations morales et politiques nouvelles n\u00e9es pendant le XVIIIe et le XIXe si\u00e8cle. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9al qui nous impose la beaut\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9, la justice, le perfectionnement moral des individus et des institutions comme les buts de la vie ; qui entretient dans le monde moderne la vie religieuse, l&rsquo;activit\u00e9 artistique et scientifique, l&rsquo;esprit de solidarit\u00e9 ; qui perfectionne les institutions politiques et sociales, les uvres de charit\u00e9 et de pr\u00e9voyance. L&rsquo;autre id\u00e9al est plus r\u00e9cent : il est n\u00e9 dans les deux derniers si\u00e8cles, \u00e0 mesure que les hommes se sont aper\u00e7us qu&rsquo;ils pouvaient dominer et s&rsquo;assujettir les forces de la nature dans des proportions insoup\u00e7onn\u00e9es auparavant. Gris\u00e9s par leurs succ\u00e8s ; par les richesses qu&rsquo;ils ont r\u00e9ussi \u00e0 produire tr\u00e8s rapidement et dans des quantit\u00e9s \u00e9normes, gr\u00e2ce \u00e0 un certain nombre d&rsquo;inventions ing\u00e9nieuses ; par les tr\u00e9sors qu&rsquo;ils ont d\u00e9couverts dans la terre fouill\u00e9e dans tous les sens ; par leurs victoires sur l&rsquo;espace et sur le temps, les hommes modernes ont consid\u00e9r\u00e9 comme un id\u00e9al de la vie \u00e0 la fois beau, \u00e9lev\u00e9 et presque h\u00e9ro\u00efque, l&rsquo;augmentation ind\u00e9finie et illimit\u00e9e de la puissance humaine.<\/em> []<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>C&rsquo;est pour cette raison surtout que la guerre actuelle semble devoir \u00eatre le commencement d&rsquo;une crise historique bien longue et bien compliqu\u00e9e. Cette immense catastrophe a montr\u00e9 au monde qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de vouloir en m\u00eame temps une augmentation illimit\u00e9e de puissance et un progr\u00e8s moral continuel ; que t\u00f4t ou tard le moment arrive o\u00f9 il faut choisir entre la justice, la charit\u00e9, la loyaut\u00e9, et la force, la richesse, le succ\u00e8s.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">O<\/span>n nous instruit de la Grande Guerre, au long des jours ternes et effrayants de notre temps oppressant, en termes savants sans aucun doute, avec tant de d\u00e9tails, de pr\u00e9cisions, de donn\u00e9es irr\u00e9futables et scientifiques, mais enfin, au bout du compte, comme on compose une image d&rsquo;Epinal ; la complexit\u00e9 de la composition n&#8217;emp\u00eache pas la na\u00efvet\u00e9, et \u00e9ventuellement la duplicit\u00e9 si l&rsquo;on insiste pour baptiser science historique cette na\u00efvet\u00e9. L&rsquo;image obtenue s&rsquo;arrange bien pour nous confirmer le cat\u00e9chisme qui nous sert de description de notre temps pr\u00e9sent, de ses certitudes et de ses pr\u00e9tentions ; oui, c&rsquo;est effectivement le cas ; la Grande Guerre comme nos historiographes scientifiques et vertueux la voient pour nous, et comme nous la voyions par cons\u00e9quent avant de nous reprendre, correspond exactement \u00e0 ce qui est n\u00e9cessaire pour que nos grands choix pr\u00e9sents de conception du monde, je dirais m\u00eame nos grands choix de perception du monde comme si la perception \u00e9tait une chose que l&rsquo;on choisit, se trouvent parfaitement confirm\u00e9s. Le pass\u00e9 arrang\u00e9 \u00e0 cette sauce nous enferme dans une prison de l&rsquo;esprit, condamn\u00e9s \u00e0 conna\u00eetre du temps pr\u00e9sent ce qu&rsquo;on nous autorise aujourd&rsquo;hui \u00e0 en savoir ; et nous voil\u00e0 conduits \u00e0 choisir entre la liquidation spirituelle de l&rsquo;opprobre et de la censure accusatrice si nous \u00e9mettons quelque doute, et le camp de r\u00e9\u00e9ducation de l&rsquo;id\u00e9ologie r\u00e9gnante pour le reste. Leur interpr\u00e9tation de ce pass\u00e9-l\u00e0 enferme notre interpr\u00e9tation du temps pr\u00e9sent comme jamais aucune foi ni aucune id\u00e9ologie ne le firent auparavant. Insurrection et r\u00e9sistance contre cela sont les choses \u00e0 faire, et rien d&rsquo;autre. (Moi-m\u00eame, qui \u00e9cris cela, qui m&rsquo;insurge et r\u00e9siste, qui doute parfois, \u00e9galement. C&rsquo;est pour cette cause aussi que ce livre est \u00e9crit, pour dire que qu&rsquo;insurrection et r\u00e9sistance sont aujourd&rsquo;hui du domaine vital, et que le doute n&rsquo;est l\u00e0 que pour t\u00e9moigner de la faiblesse et de l&rsquo;incertitude humaines, de la difficult\u00e9 qu&rsquo;il y a parfois \u00e0 maintenir cette r\u00e9solution pourtant si n\u00e9cessaire.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa Grande Guerre est un \u00e9v\u00e9nement in\u00e9luctable et in\u00e9vitable. Son embrasement ouvre la crise de l&rsquo;<em>Age du feu<\/em>. \u00ab [L]<em>a guerre actuelle semble devoir \u00eatre le commencement d&rsquo;une crise historique bien longue et bien compliqu\u00e9e<\/em> \u00bb, \u00e9crit Ferrero. La Grande Guerre a fait \u00e9clater le monde civilis\u00e9, qui \u00e9tait de plus en plus \u00e9cras\u00e9, compress\u00e9 horriblement, dans le cadre de la machine du progr\u00e8s et de la technologie qui installe son empire. La globalisation \u00e9tait en place avant la Grande Guerre ; ses \u00e9pigones nombreux ne cessent de nous le rappeler pour en sugg\u00e9rer la p\u00e9rennit\u00e9 presque comme si c&rsquo;\u00e9tait la nature du monde, apr\u00e8s avoir pris la pr\u00e9caution d&rsquo;affirmer p\u00e9remptoirement, comme en passant et comme si la chose allait de soi, que la Grande Guerre ne fut qu&rsquo;un accident absurde et obsc\u00e8ne qui n&rsquo;aurait pas d\u00fb avoir lieu, dont cette m\u00eame globalisation se lave les mains. \u00ab <em>C&rsquo;\u00e9tait une \u00e9poque o\u00f9 les capitaux circulaient librement, comme les personnes et les biens<\/em>, \u00e9crit le professeur am\u00e9ricain Fromkin de l&rsquo;universit\u00e9 de Boston, comme s&rsquo;il red\u00e9couvrait le paradis perdu. <em>Une remarquable \u00e9tude actuellement en cours, sur le monde de l&rsquo;an 2000, nous apprend que la mondialisation<\/em> [c&rsquo;est une faute d&rsquo;interpr\u00e9tation fondamentale encore plus que de traduction : nous dirions globalisation] <em>\u00e9tait plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e avant 1914 qu&rsquo;elle ne l&rsquo;est de nos jours<\/em> \u00bb (15) Le bonheur  au plus pr\u00e8s, dirait-on en termes de marine \u00e0 voile et de lampe \u00e0 huile.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLas, on ne s\u00e9pare pas, sinon pour c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;arbitraire de la th\u00e9orie, deux dynamiques globales aussi imbriqu\u00e9es l&rsquo;une dans l&rsquo;autre, aussi m\u00e8re et fille, et surs jumelles. En m\u00eame temps que la globalisation et dans son cadre, dans sa dynamique et conform\u00e9ment \u00e0 sa dynamique, se d\u00e9veloppait une brutale expansion, disons m\u00eame une explosion de la modernit\u00e9, comme une m\u00e9tastase touchant tous les domaines de l&rsquo;activit\u00e9 et de la pens\u00e9e humaine. L&rsquo;esprit progresse au rythme de ce qu&rsquo;il croit cr\u00e9er. La globalisation est bien le sch\u00e9ma d\u00e9structurant du temps de paix de l&rsquo;\u00e2ge du <em>choix du feu<\/em>, qui se d\u00e9crit mieux par le besoin de rupture d\u00e9structurante que par toutes les descriptions po\u00e9tiques faites \u00e0 propos de la concorde universelle. Les grandes inventions de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX\u00e8me si\u00e8cle, jusqu&rsquo;au tournant du XX\u00e8me,  le d\u00e9veloppement du chemin de fer, du bateau \u00e0 vapeur, de l&rsquo;automobile, bient\u00f4t de l&rsquo;avion, de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, etc.,  ponctuent le progr\u00e8s du tintamarre extraordinaire et bouleversant de l&rsquo;explosion technologique qui les accompagne. Les jeunes puissances industrielles donnent ainsi, par les outils qu&rsquo;elles se cr\u00e9ent elles-m\u00eames au service de leur dynamique d\u00e9structurante, un sens terrible \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance que mentionne Ferrero,  et l&rsquo;on parle ici, le lecteur s&rsquo;en doute, des Etats-Unis et de l&rsquo;Allemagne, bien plus que des autres. L&rsquo;id\u00e9ale et idyllique globalisation \u00e9tait en place et les conditions de l&rsquo;explosion de la Grande Guerre se d\u00e9veloppaient <strong>naturellement<\/strong>, comme on l&rsquo;a vu, dans ce premier cas avec la chaudi\u00e8re allemande au centre de l&rsquo;Europe avant d&rsquo;en venir \u00e0 d&rsquo;autres occurrences. La Grande Guerre est \u00e9galement l&rsquo;enfant incontestable de la globalisation, en ceci que ce processus d\u00e9structurant par essence ne cesse d&rsquo;accumuler les tensions encore dissimul\u00e9es qu&rsquo;il suscite, exactement comme l&rsquo;on bande un arc, comme l&rsquo;on accumule l&rsquo;\u00e9nergie contenue dans la torsion d&rsquo;un filin encore retenu dans un cadre contraint ; enfin le cadre c\u00e8de et la rupture survient, comme un torrent, comme un barrage soudain bris\u00e9. La Grande Guerre est cette rupture, premi\u00e8re crise paroxystique de la globalisation enfant\u00e9e par <em>le choix du feu<\/em>. On comprend \u00e9videmment qu&rsquo;elle est pour nous, dans notre temps de crise, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du pass\u00e9 qui est le plus directement li\u00e9 \u00e0 nous, qui nous pr\u00e9c\u00e8de et nous annonce, qui est d\u00e9j\u00e0 nous et notre crise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes hommes de grand esprit qui v\u00e9curent cela, de Ferrero \u00e0 Val\u00e9ry, comprirent aussit\u00f4t l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de la Grande Guerre dans ce sens. La g\u00e9n\u00e9ration qu&rsquo;ils annoncent, de 1919 \u00e0 1933, le comprend \u00e9galement dans ce sens et se lance dans l&rsquo;examen des causes et des racines de la chose. Les clercs et les cafards, eux, se sont empress\u00e9s depuis de tenter de r\u00e9duire ce m\u00eame \u00e9v\u00e9nement aux catastrophes qui suivirent, en l&rsquo;en faisant d\u00e9pendre \u00e9troitement, en lui d\u00e9niant tout sens sinon celui que, r\u00e9trospectivement, selon la rengaine de leur XX\u00e8me si\u00e8cle ex\u00e9cut\u00e9 \u00e0 partir de leur partition bien connue, on pourrait lui donner ; ce sens autoris\u00e9 de la Grande Guerre est r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;alternative  la boucherie honteuse qui porte la marque infamante des nationalismes ou l&rsquo;absurde boucherie qui n&rsquo;a pas de sens. Laissons clercs et cafards \u00e0 leurs luxueux s\u00e9minaires et poursuivons.<\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<p>(1) Extrait des <em>\u00c2mes de Verdun<\/em>, Philippe Grasset, photos de Bernard Plossu et de Michel Castermans, \u00e9ditions Mols, 2008.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(2) <em>From Dawn to Decadence<\/em>, Jacques Barzun, 2000, \u00e9ditions Harper Collins.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(3) <em>Aventure, Bonaparte en Italie<\/em>, Gugliermo Ferrero, Plon, 1936.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(4) <MI>Le Livre noir de la R\u00e9volution fran\u00e7aise<MI>, livre collectif sous la direction de St\u00e9phane Courtois, Cerf, 2008.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(5) <em>Le choix du feu  Aux origines de la crise climatique<\/em>, Alain Gras, Fayard, 2007.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(6) <em>La grande transformation<\/em>, Karl Polanyi, cit\u00e9 par Naomi Klein, <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em>, Actes Sud, 2008.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(7) Crutzen-Stoermer font cette proposition de mani\u00e8re formelle dans <em>The Anthropocene&rsquo;, Global Change<\/em>. IGBP <em>Newsletter<\/em>, 2000, 41, p.17-18. (Le premier emploi de ce n\u00e9ologisme pour d\u00e9signer une nouvelle \u00e8re g\u00e9ologique daterait de 1992, dans un livre de Revkin, <em>Global Warming<\/em>, page 55.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(8) <em>Les Antimodernes<\/em>, op.cit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(9) <em>L&rsquo;Allemagne au temps du r\u00e9alisme, De l&rsquo;espoir au d\u00e9senchantement, 1848-1890<\/em>, Jacques Le Rider, Albin Michel, 2008.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(10) <em>Le sacre du printemps<\/em>, Modris Eksteins, Plon, 1989.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(11) <em>Heurs et malheurs des Fran\u00e7ais<\/em>, Jacques Bainville, Nouvelle Librairie Nationale, 1915. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(12) Stendhal et l&rsquo;Am\u00e9rique, Michel Crouzet, \u00e9ditions de Fallois, Paris, 2008.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(13) Citation du critique d&rsquo;art Clement Greenberg, dont on nous dit qu&rsquo;il buvait autant que Pollock. La citation est de 1948 et figure dans le livre <em>Qui m\u00e8ne la danse ?  La CIA et la Guerre froide culturelle<\/em>, de Frances Stonor Saunders, Deno\u00ebl, 2003. Le livre d\u00e9taille effectivement les innombrables interventions, en g\u00e9n\u00e9ral indirectes, notamment sous la houlette de James Jesus Angleton qui dirigeait les services de contre-espionnage de la CIA mais qui \u00e9tait aussi amateur d&rsquo;art, en faveur de nombre d&rsquo;artistes am\u00e9ricains, et surtout les plus am\u00e9ricanistes d&rsquo;entre eux, les plus avant-gardistes, les expressionnistes abstraits dans lesquels, selon Stonor Saunders, l&rsquo;<em>establishment<\/em> washingtonien et la CIA voyaient  une \u00ab <em>id\u00e9ologie sp\u00e9cifiquement anticommuniste, l&rsquo;id\u00e9ologie de la libert\u00e9, de la libre entreprise. Non figurative et politiquement silencieuse, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;antith\u00e8se du r\u00e9alisme socialiste. C&rsquo;\u00e9tait le type d&rsquo;art que les Sovi\u00e9tiques abhorraient. Mais c&rsquo;\u00e9tait davantage. C&rsquo;\u00e9tait, disaient ses d\u00e9fenseurs, une intervention explicitement<\/em> <strong><em>am\u00e9ricaine<\/em><\/strong> <em>dans les canons modernistes.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(14) Voir <em>Les \u00e2mes de Verdun<\/em>, op. cit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(15) Dans <em>Le dernier \u00e9t\u00e9 de l&rsquo;Europe<\/em>, David Fromkin, Grasset, 2007. (Cit\u00e9 dans <em>Les \u00e2mes de Verdun<\/em>, <em>op. cit\u00e9<\/em>).<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Premi\u00e8re Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction). [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. 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