{"id":71607,"date":"2010-02-26T05:08:54","date_gmt":"2010-02-26T05:08:54","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/02\/26\/civilisation-societe-et-barbarie\/"},"modified":"2010-02-26T05:08:54","modified_gmt":"2010-02-26T05:08:54","slug":"civilisation-societe-et-barbarie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/02\/26\/civilisation-societe-et-barbarie\/","title":{"rendered":"Civilisation, soci\u00e9t\u00e9 et barbarie"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article2\">Civilisation, soci\u00e9t\u00e9 et barbarie<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tJe r\u00e9agis un peu tardivement sur une partie de la Note d&rsquo;Analyse : \u00ab Notes sur mon ennemi favori \u00bb [NDLR : le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-notes_sur_mon_ennemi_favori_23_01_2010.html\" class=\"gen\">23 janvier 2010<\/a>] o\u00f9 il est question, de l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e2me des Am\u00e9ricains et de l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle ils n&rsquo;auraient construit ni nation, ni civilisation. Si les cons\u00e9quences de cette pathologie des USA sont le sujet m\u00eame de l&rsquo;article (n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;avoir des ennemis pour ne pas avoir \u00e0 affronter son propre vide), l&rsquo;origine de celle-ci n&rsquo;y est pas beaucoup \u00e9voqu\u00e9e. Ce sujet m&rsquo;intrigue particuli\u00e8rement. Bien s\u00fbr, de nombreux articles sur Dedefensa abordent ce th\u00e8me, je parlerai de quelques uns d&rsquo;entre eux plus loin dans ce texte, mais je souhaiterais tout d&rsquo;abords aborder plusieurs ouvrages dont je vais essayer ici de livrer la synth\u00e8se pour prolonger quelque peu le d\u00e9bat. Je ne parlerai pas de l&rsquo;illustre pr\u00e9c\u00e8dent de Tocqueville, mais de Fernand Braudel pour tenter de cerner ce qui constitue une civilisation et de chercher en quoi l&rsquo;Am\u00e9rique, dans sa substance, pourrait \u00eatre d\u00e9pourvue de certains de ses constituants fondamentaux. Je me tournerai ensuite vers Jean Philippe Immarigeon, auteur certes moins connu et moins acad\u00e9mique, mais dont le point de vue est particuli\u00e8rement ac\u00e9r\u00e9 sur le sujet qui nous int\u00e9resse, \u00e0 savoir la pr\u00e9sentation de la fracture qu&rsquo;il constate dans la civilisation occidentale, entre l&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;une part et l&rsquo;Europe d&rsquo;autre part. Fracture dont la nature d\u00e9bouche sur des mentalit\u00e9s et des regards fort diff\u00e9rents sur leurs places respectives dans l&rsquo;Histoire, et ceci quelles que soient les similitudes apparentes entre les deux soci\u00e9t\u00e9s et leur filiation commune.<\/p>\n<h4>Histoire  et civilisation<\/h4>\n<p>Dans l&rsquo;introduction de Grammaire des civilisations, ouvrage p\u00e9dagogique destin\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine \u00e0 un manuel pour lyc\u00e9ens, Braudel expose la difficult\u00e9 qu&rsquo;il voit \u00e0 enseigner l&rsquo;histoire, notamment dans le fait d&rsquo;arriver \u00e0 relier les faits historiques, aux causes r\u00e9elles, profondes, qui les ont engendr\u00e9s. Car, expliquer l&rsquo;histoire par empilement de faits successifs, comme autant de rouages assurant la transmission m\u00e9canique et r\u00e9guli\u00e8re entre les causes et les cons\u00e9quences, c&rsquo;est louper d&rsquo;apr\u00e8s lui, le fait qu&rsquo;elle est parcourue de plusieurs courants, certains \u00e0 la surface, d&rsquo;autres en profondeur, et avan\u00e7ant chacun selon des rythmes inscrits dans des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>La multiplicit\u00e9 \u00e9vidente des explications de l&rsquo;histoire, leur \u00e9cart\u00e8lement entre des points de vue diff\u00e9rents, leurs contradictions m\u00eame s&rsquo;accordent, en fait, dans une dialectique particuli\u00e8re \u00e0 l&rsquo;histoire, fond\u00e9e sur la diversit\u00e9 des temps historiques eux-m\u00eames : temps rapide des \u00e9v\u00e8nements, temps allong\u00e9 des \u00e9pisodes, temps ralenti, paresseux des civilisations<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour Braudel, le temps rapide est celui de l&rsquo;actualit\u00e9, le temps allong\u00e9 celui de nos soci\u00e9t\u00e9s, et le temps ralenti, bien s\u00fbr comme il le souligne, celui des civilisations. Il insiste bien, en y revenant plusieurs fois, sur les diff\u00e9rences entre temps court et temps long, entre soci\u00e9t\u00e9s et civilisations, et sur le fait que d&rsquo;apr\u00e8s lui, les premi\u00e8res sont ench\u00e2ss\u00e9es dans les secondes qui leur servent de support et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur desquelles, elles peuvent se succ\u00e9der sans en changer la nature profonde, malgr\u00e9 des \u00e9volutions spectaculaires : <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>L&rsquo;historien, lui-m\u00eame, ne les voit pas appara\u00eetre aussit\u00f4t<\/em>  [les civilisations] <em>dans son r\u00e9cit chronologique habituel trop pr\u00e9cipit\u00e9. Aussi bien, on ne peut ni comprendre, ni surtout vivre ces r\u00e9alit\u00e9s dans leur tr\u00e8s lente \u00e9volution, qu&rsquo;en parcourant, qu&rsquo;en gaspillant de vastes espaces de temps. Les mouvements de surface dont nous parlions tout \u00e0 l&rsquo;heure, les \u00e9v\u00e8nements et les hommes eux-m\u00eames s&rsquo;effacent alors devant nos yeux tandis que se d\u00e9gagent de grandes permanences ou semi-permanences, \u00e0 la fois conscientes et inconscientes. Ce sont l\u00e0 les fondements ou mieux les structures des civilisations : les sentiments religieux par exemple, ou les immobilit\u00e9s paysannes, ou les attitudes devant la mort, devant le travail, le plaisir, la vie familiale&#8230;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb<em>Ces r\u00e9alit\u00e9s, ces structures sont en g\u00e9n\u00e9ral anciennes, de longues dur\u00e9es, et toujours des traits distinctifs et originaux. Elles donnent aux civilisations leur visage particulier, leur \u00eatre. Et celles-ci ne les \u00e9changent gu\u00e8re, chacune les consid\u00e9rant comme des valeurs irrempla\u00e7ables<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour illustrer la permanence et la solidit\u00e9 de ces caract\u00e9ristiques, ainsi que pour r\u00e9pondre \u00e0 la question de savoir si par exemple, une soci\u00e9t\u00e9 industrielle moderne et mondiale pourrait provoquer un rapprochement, voire une fusion progressive des civilisations des cinq continents avec la civilisation occidentale, Braudel fait remarquer qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 le livre est \u00e9crit (1962), deux si\u00e8cles de bouleversements industriels similaires et parall\u00e8les dans les diff\u00e9rents pays europ\u00e9ens, n&rsquo;ont pas r\u00e9ussi \u00e0 gommer les diff\u00e9rences de mentalit\u00e9s profondes entre ces pays, et qu&rsquo;on peut encore parler des cultures fran\u00e7aise, allemande, italienne,  anglaise etc alors que les diff\u00e9rences entre ces nations sont pourtant bien plus faibles qu&rsquo;avec celles des autres continents. Partant de ce constat et en le prolongeant, on peut consid\u00e9rer aujourd&rsquo;hui que le r\u00eave d&rsquo;une globalisation achev\u00e9e et niveleuse, qui ferait que les hommes du monde entier pourraient partager les m\u00eames valeurs et les m\u00eames visions, appara\u00eet donc dans toute sa supercherie et toute sa vanit\u00e9. Malgr\u00e9 tous les efforts des m\u00e9dias de masse pour tenter de standardiser les comportements et les mentalit\u00e9s, cet av\u00e8nement n&rsquo;est certainement pas pour demain, quand bien m\u00eame assisterions-nous \u00e0 la multiplication des \u00ab Hypernomades \u00bb chers \u00e0 Attali. Nos grands penseurs et essayistes contemporains devraient probablement reconsid\u00e9rer quelque fois leurs positions.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPar ailleurs, une id\u00e9e fondamentale de l&rsquo;ouvrage est celle de la transmission de valeurs dont les origines remontent fort loin dans le pass\u00e9. Les cultures des peuples gardent les traces enfouies et souvent inconscientes des contraintes et des \u00e9preuves parfois formidables, par lesquelles ceux-ci sont pass\u00e9s, ainsi que des r\u00e9ponses, techniques, politiques, m\u00e9taphysiques, qu&rsquo;ils ont d\u00fb trouver pour les traverser. Autant de traces qui s&rsquo;accumulent par s\u00e9dimentation, et se transmettent de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, par les tabous, les valeurs et les mod\u00e8les de comportement v\u00e9hicul\u00e9s par l&rsquo;\u00e9ducation et l&rsquo;environnement social.  Braudel parle m\u00eame de civilisations \u00ab secondes \u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire de civilisations qui ont repris \u00e0 leur compte l&rsquo;h\u00e9ritage de civilisations ant\u00e9rieures, comme la civilisation occidentale est l&rsquo;h\u00e9riti\u00e8re des civilisations grecques et romaines ou la civilisation musulmane, celles du proche orient depuis les Assyriens. Toutes celles-ci ont d&rsquo;ailleurs eu de nombreux contacts et \u00e9changes entre elles autour de la m\u00e9diterran\u00e9e. <\/p>\n<h4>Refus de l&rsquo;H\u00e9ritage europ\u00e9en<\/h4>\n<p>Mais encore faut il que les civilisations reconnaissent, acceptent et enrichissent les h\u00e9ritages qui s&rsquo;offrent \u00e0 elles. Dans cette optique, les USA pr\u00e9sentent une situation singuli\u00e8re. Clairement issus de la civilisation europ\u00e9enne et de son expansion coloniale, ils ont cependant choisi la rupture avec leur filiation. Jean-Philippe Immarigeon dans son livre \u00ab American Parano \u00bb d\u00e9crit \u00e0 quel point ce rejet est l&rsquo;acte fondateur de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, qui pr\u00e9sente alors l&rsquo;aspect unique au monde, au moins \u00e0 cette \u00e9chelle, d&rsquo;\u00eatre une soci\u00e9t\u00e9 volontairement orpheline, une soci\u00e9t\u00e9 sans civilisation :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Pourquoi fuit-on en Am\u00e9rique ? Pour, comme le dit Susan Sonntag, se d\u00e9barrasser de ce fardeau qu&rsquo;est la civilisation, et retrouver nos origines barbares o\u00f9 tout est possible et tout est permis ? L&rsquo;Am\u00e9rique offre la possibilit\u00e9 d&rsquo;effacement du pass\u00e9 pour ne voir que le pr\u00e9sent, ne conservant d&rsquo;autre m\u00e9moire que celle qui est utile pour l&rsquo;avenir ; il y r\u00e8gne ainsi une ignorance volontaire de tout ce qui fit le monde depuis les origines, en un mot de tout ce qui l&rsquo;encombre. Hegel \u00e9crivait dans ses Le\u00e7ons sur la philosophie de l&rsquo;Histoire que c&rsquo;\u00e9tait \u00ab une terre de d\u00e9sir pour tous ceux qui sont fatigu\u00e9s de l&rsquo;arsenal historique de la vieille Europe. L&rsquo;Am\u00e9rique se s\u00e9pare du sol sur lequel s&rsquo;est pass\u00e9e jusqu&rsquo;ici l&rsquo;Histoire universelle.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Le d\u00e9barquement des Pilgrims du Mayflower a \u00e9t\u00e9 une s\u00e9paration du monde, la D\u00e9claration d&rsquo;ind\u00e9pendance de 1776 en fut une autre.<\/em> [] <em>Ce n&rsquo;est donc pas simplement de Londres que les Insurgents se s\u00e9parent en coupant le cordon ombilical, c&rsquo;est du reste de la communaut\u00e9 des nations. Autant dire qu&rsquo;elle se retranche de l&rsquo;Histoire \u00e0 l&rsquo;inverse de l&rsquo;Europe construite par voisinage et par m\u00e9moire (qui) est semblable, en cela, au reste du monde.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi, ce n&rsquo;est pas seulement parce qu&rsquo;elle est une soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;origine coloniale, apparue depuis peu, que l&rsquo;Am\u00e9rique ne serait pas fond\u00e9e sur une civilisation, mais probablement bien plus en raison de sa volont\u00e9 consciente et assum\u00e9e, de rejeter ses racines en faisant table rase du pass\u00e9 afin de ne rien devoir \u00e0 \u00ab la vielle Europe \u00bb. Pourtant, d&rsquo;autres pays d&rsquo;origine semblable, Latino-am\u00e9ricains notamment, sont en train de se construire une identit\u00e9, en acceptant les h\u00e9ritages m\u00eal\u00e9s de l&rsquo;Europe, de l&rsquo;Am\u00e9rique pr\u00e9colombienne ou encore de l&rsquo;Afrique, m\u00eame si cette construction se passe dans la douleur et que la synth\u00e8se est encore loin d&rsquo;\u00eatre achev\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe refus am\u00e9ricain engendre aujourd&rsquo;hui une soci\u00e9t\u00e9 inqui\u00e9tante qui commence \u00e0 tourner \u00e0 vide, car fond\u00e9e sur un besoin irr\u00e9pressible d&rsquo;expansion, elle a atteint ses limites et ne peut faire autrement que de s&rsquo;ent\u00eater \u00e0 essayer de r\u00e9aliser le projet pr\u00e9vu lors sa fondation. En se proclamant Nation \u00e9lue, dot\u00e9e d&rsquo;institutions parfaites d\u00e8s sa cr\u00e9ation, les \u00ab Founding Fathers \u00bb ont bien soulign\u00e9 \u00e0 quel point ils consid\u00e9raient que leur soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;Histoire, un id\u00e9al ind\u00e9passable. Il ne peut donc \u00eatre question d&rsquo;avoir une \u00e9volution autre que celle pr\u00e9vue dans le d\u00e9roulement du projet original. Apr\u00e8s le XVIIIe si\u00e8cle, les mentalit\u00e9s et les doctrines n&rsquo;ont plus gu\u00e8re chang\u00e9, car les am\u00e9ricains pensent qu&rsquo;ils sont d\u00e9sormais \u00ab sortis \u00bb de l&rsquo;Histoire. Immarigeon souligne \u00e0 quelle point la rigidit\u00e9 religieuse des \u00ab Pilgrim Fathers \u00bb et les th\u00e9ories lib\u00e9rales de Mandeville ont \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9es intactes \u00ab fossilis\u00e9es \u00bb dans une Am\u00e9rique puritaine qui refuse de se confronter au monde autrement qu&rsquo;en position de force, par crainte d&rsquo;\u00eatre contamin\u00e9e par sa corruption.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est donc \u00e0 un renversement de perspective qu&rsquo;il nous invite dans notre regard sur l&rsquo;Am\u00e9rique. Elle n&rsquo;est pas un projet d&rsquo;avenir comme on a l&rsquo;habitude de le penser, mais celui de p\u00e8lerins des XVIIe et XVIIIe si\u00e8cles, d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 fuir les bouleversements europ\u00e9ens de l&rsquo;\u00e9poque, ceux des lumi\u00e8res, pour figer sur une nouvelle terre, leurs conceptions religieuses et pr\u00e9datrices. De l\u00e0, l&rsquo;\u00e9trange paradoxe constat\u00e9 par les observateurs d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 se pr\u00e9sentant elle-m\u00eame comme la pointe avanc\u00e9e du progr\u00e8s et pr\u00e9sentant simultan\u00e9ment des aspects et des mentalit\u00e9s archa\u00efques abandonn\u00e9s depuis longtemps en Europe. De plus, comme le remarque Emmanuel Todd, elle b\u00e9n\u00e9ficie aussi d\u00e9sormais beaucoup moins, du fait de son poids d\u00e9mographique et de son inertie, des apports structurants des vagues d&rsquo;immigrants d&rsquo;autrefois, qui apportaient avec eux leur \u00e9ducation et leur culture, contribuant par ce biais, \u00e0 l&rsquo;ouvrir sur l&rsquo;ext\u00e9rieur et \u00e0 d\u00e9vier temporairement ainsi sa trajectoire initiale. On peut donc constater que ce manque de racines, qui \u00e9tait un atout pour l&rsquo;Am\u00e9rique dans sa phase d&rsquo;expansion d\u00e9brid\u00e9e sur un territoire vierge, se transforme aujourd&rsquo;hui en handicap, quelles que soient les qualit\u00e9s individuelles, parfois remarquables, de ses habitants.<\/p>\n<h4>De l&rsquo;abandon de la civilisation \u00e0 la Barbarie<\/h4>\n<p>Dans quelle mesure, l&rsquo;Am\u00e9rique a-t-elle conscience du pi\u00e8ge dans lequel son mythe fondateur l&rsquo;a enferm\u00e9e ? Peut-\u00eatre peut-on parler d&rsquo;intuition, plut\u00f4t que de prise de conscience, en tout cas sa culture populaire a largement explor\u00e9 le th\u00e8me de son effondrement. Celui-ci n&rsquo;est pas, loin de l\u00e0, une sp\u00e9cialit\u00e9 am\u00e9ricaine, \u00ab si Sparte et Rome ont p\u00e9ri, quel \u00c9tat peut esp\u00e9rer de durer toujours ? \u00bb \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 Jean-Jacques Rousseau, mais il a atteint chez eux une dimension pathologique. Comment ne pas \u00eatre stup\u00e9fait par l&rsquo;avalanche de productions culturelles (litt\u00e9rature, cin\u00e9ma, sans parler des jeux video), chaque mois apportant sa nouvelle livraison, o\u00f9 les am\u00e9ricains mettent une nouvelle fois en sc\u00e8ne leur propre destruction. Ces histoires se complaisent g\u00e9n\u00e9ralement dans l&rsquo;horreur, o\u00f9 les survivants retourn\u00e9s \u00e0 la barbarie s&rsquo;entretuent pour des ressources quasi \u00e9puis\u00e9es, avec pour petit raffinement, de George A. Romero \u00e0 Cormac Mc Carthy en passant par Richard Matheson, la remarquable constance du th\u00e8me du cannibalisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPeut-\u00eatre pouvons-nous voir dans ce th\u00e8me, une terrible m\u00e9taphore de l&rsquo;avidit\u00e9 d&rsquo;un syst\u00e8me o\u00f9 les \u00ab perdants \u00bb sont sacrifi\u00e9s  d\u00e9vor\u00e9s  afin que les classes sup\u00e9rieures puissent continuer \u00e0 danser sur le pont du Titanic. Une soci\u00e9t\u00e9 qui, de l&rsquo;expulsion des primo habitants de leurs des terres hier, \u00e0 la titrisation de contrats de cr\u00e9dits hors  de prix refil\u00e9s aux plus pauvres et aux plus fragiles aujourd&rsquo;hui, a port\u00e9 la pr\u00e9dation comme principe de d\u00e9veloppement \u00e9conomique \u00e0 son paroxysme. Priv\u00e9e de nouvelles proies et d&rsquo;une nouvelle \u00ab fronti\u00e8re \u00bb, l&rsquo;Am\u00e9rique commence \u00e0 se d\u00e9vorer elle-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuelles pourraient \u00eatre alors, les effets sur la population du constat de cette terrible impasse engendr\u00e9e par la disparition du \u00ab r\u00eave am\u00e9ricain \u00bb ? Dans son essai sur \u00ab la fascination de la violence dans la culture Am\u00e9ricaine \u00bb, Denis Duclos consacre un chapitre aux dangers qu&rsquo;il voit dans l&rsquo;utilisation de ce r\u00eave comme moyen d&rsquo;encadrement et de contr\u00f4le social. En entretenant le cycle sans fin de \u00ab l&rsquo;Entertainement \u00bb et de la consommation effr\u00e9n\u00e9e : frustration, d\u00e9sir, assouvissement, d\u00e9sillusion et retour \u00e0 la case d\u00e9part, on cr\u00e9e certes des individus le plus souvent empress\u00e9s de communier dans la c\u00e9l\u00e9bration du mythe, mais cet \u00e9quilibre est fragile, il engendre un app\u00e9tit d&rsquo;ogre insatiable, difficilement contr\u00f4lable par ses promoteurs d\u00e9pass\u00e9s qui partagent le plus souvent la m\u00eame h\u00e9b\u00e9tude. On peut fortement douter qu&rsquo;ils pourraient facilement faire \u00e9merger de nouvelles structures (ou faire croire \u00e0 une nouvelle histoire), en cas de bouleversement brutal :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Ces marchands d&rsquo;illusions font \u00e0 ce point corps avec l&rsquo;errance de la foule des chalands, qu&rsquo;ils sont incapables d&rsquo;envisager une \u00e9tape ult\u00e9rieure : Celle o\u00f9 les gens commenceraient \u00e0 reconstruire les valeurs, cette fois, d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 universelle. Non seulement les m\u00e9gas-bateleurs ne peuvent pas aider \u00e0 produire ces nouveaux habitus, mais ils ren\u00e2clent farouchement devant leur \u00e9mergence. C&rsquo;est l\u00e0 que la violence pointe \u00e0 nouveau son mufle aux fortes canines. [Car], les ma\u00eetres de \u00ab la d\u00e9mocratie mondiale \u00bb se sont si bien habitu\u00e9s \u00e0 leur r\u00f4le de guides temporaires pour migrants d\u00e9racin\u00e9s redevenus des grands enfants, qu&rsquo;ils ne veulent plus laisser ces derniers s&rsquo;\u00e9manciper. De leur c\u00f4t\u00e9, les grands enfants (dont on n&rsquo;a jamais assez analys\u00e9 le clich\u00e9) refusent de grandir. Les nerfs satur\u00e9s de sensations agr\u00e9ables, ils n&rsquo;envisagent l&rsquo;age adulte que sur le mode de la frustration. L&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00eatre expuls\u00e9s de l&rsquo;\u00e9cosyst\u00e8me consommatoire suscite en eux un intol\u00e9rable sentiment d&rsquo;injustice.<\/em> []<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb[Pourtant], <em>les porte-parole nob\u00e9lis\u00e9s de la f\u00eate foraine plan\u00e9taire s&rsquo;amusent en donnant des le\u00e7ons de gestion financi\u00e8re. Ils oublient, en y voyant la fin de l&rsquo;histoire, que si l&rsquo;on enferme la foule des badauds dans la consommation infantile, ceux-ci peuvent devenir vraiment m\u00e9chants. Or,<\/em> [] <em>on comprend, rien qu&rsquo;en regardant les carcasses calcin\u00e9es de Coney Island, (le premier essai de parc d&rsquo;attractions s\u00e9dentaire [th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;affrontements tr\u00e8s violents entre bandes rivales et d\u00e9truit par des incendies criminels au d\u00e9but des ann\u00e9es 60]), pourquoi les Disneyland sont devenus si s\u00e9curitaires ! A force de jouer sur les basics instincts, on finit par r\u00e9colter ce que l&rsquo;on s\u00e8me.<\/em>\u00bb<\/p>\n<h4>Quel destin pour l&rsquo;Europe ?<\/h4>\n<p>Bien s\u00fbr, ces sombres constatations nous semblent famili\u00e8res, car depuis des d\u00e9cennies, l&rsquo;Europe s&rsquo;est largement engag\u00e9e dans le ralliement \u00e0 ce mod\u00e8le (qui n&rsquo;est qu&rsquo;une excroissance monstrueuse du sien), avec parfois cependant, une mauvaise volont\u00e9 p\u00e9riodique de la part des peuples europ\u00e9ens, qui peut leur fait rejeter le merveilleux projet de constitution qu&rsquo;on leur avait concoct\u00e9. Ils s&rsquo;y rallient aussi avec retard, comme l&rsquo;illustre par exemple ce fameux \u00ab retard fran\u00e7ais \u00bb d\u00e9nonc\u00e9 inlassablement par nos d\u00e9clinistes patent\u00e9s, tr\u00e9pignant d&rsquo;impatience \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de ne pas participer assez vite au banquet postmoderne de \u00ab la mondialisation heureuse \u00bb. Ils n&rsquo;ont pas l&rsquo;air de r\u00e9aliser, intoxiqu\u00e9s par leur propre propagande, que les convives affam\u00e9s du banquet, pourraient fort bien retourner leur frustration et leur col\u00e8re contre les cuisiniers, si d&rsquo;aventure les plats n&rsquo;arrivaient plus assez vite<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans l&rsquo;article \u00ab L&rsquo;Am\u00e9rique et la France  D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise \u00bb, pr\u00e9sent sur ce site, Robert Aron et Arnaud Dandieu parlent du colonialisme europ\u00e9en transform\u00e9 par la culture am\u00e9ricaine qui, sur son nouveau sol enfin d\u00e9barrass\u00e9e de sa vielle culture poussi\u00e9reuse, a pu pousser jusqu&rsquo;au bout sa logique pr\u00e9datrice. Rencontrant les succ\u00e8s que l&rsquo;on sait, ce colonialisme a finit par retomber sur l&rsquo;Europe, avec le ralliement progressif de cette derni\u00e8re \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie demandant la soumission de toute la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 la rationalisation technique, financi\u00e8re et consum\u00e9riste. Par une \u00e9trange ironie de l&rsquo;Histoire, c&rsquo;est au tour de l&rsquo;ancien colonisateur d&rsquo;\u00eatre \u00e0 pr\u00e9sent conquis par son ancienne colonie. Conqu\u00eate cependant volontaire, qui se fait dans l&rsquo;enthousiasme d&rsquo;une grande partie de ses \u00e9lites, qui se ruent joyeusement vers le m\u00eame gouffre que celui mena\u00e7ant d&rsquo;engloutir leur mod\u00e8le.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAlors, dans quelle mesure l&rsquo;Europe conserve t-elle encore la facult\u00e9 d&rsquo;ouvrir les yeux sur les cons\u00e9quences dramatiques, vers lesquelles son suivisme aveugle l&rsquo;entra\u00eene ? Toujours sur ce m\u00eame site, dans l&rsquo;article \u00ab Note sur l&rsquo;avenir des USA \u00bb l&rsquo;id\u00e9e est avanc\u00e9e selon laquelle la dislocation politique des Etats-Unis, \u00e0 l&rsquo;image de celle de l&rsquo;URSS, pourrait \u00eatre le choc psychologique n\u00e9cessaire, permettant au reste du monde de s&rsquo;arracher \u00e0 la fascination h\u00e9b\u00e9t\u00e9e pour le mod\u00e8le am\u00e9ricain. Il reste \u00e0 esp\u00e9rer que cette hypoth\u00e8se soit juste et que le retard des autres pays, ces quelques petits pas avant l&rsquo;ab\u00eeme o\u00f9 les USA s&rsquo;appr\u00eatent \u00e0 basculer, soient suffisants pour leur laisser le temps de se r\u00e9approprier leur souverainet\u00e9 et de reprendre la marche de leur propre Histoire. Il est cependant permis de nourrir quelques inqui\u00e9tudes pour l&rsquo;Europe, tant les transformations de ces derni\u00e8res d\u00e9cennies ont profond\u00e9ment modifi\u00e9 nos repr\u00e9sentations et nos rep\u00e8res. Jacques G\u00e9n\u00e9reux parle m\u00eame de mutation anthropologique pour d\u00e9crire le bouleversement des rapports humains sous la pression formidable de cette attraction.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette question, tellement importante, devrait \u00eatre le centre de nos pr\u00e9occupations, et pour bien illustrer \u00e0 quel point elle peut nous hanter, je laisserai le mot de la fin \u00e0 JP Immarigeon, avec la conclusion qu&rsquo;il avait tir\u00e9e, \u00e0 la fin de son article \u00ab Le monde selon Rand \u00bb :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Nous<\/em> [Europ\u00e9ens] <em>assistons avec la d\u00e9b\u00e2cle am\u00e9ricaine<\/em> [] <em>\u00e0 une fin de cycle, et nous sommes incapables de nous y pr\u00e9parer avec la g\u00e9n\u00e9ration au pouvoir et celle qui y arrive<\/em> []<em>. Ce n&rsquo;est pas grave pour l&rsquo;humanit\u00e9, d&rsquo;autres syst\u00e8mes de pens\u00e9e sont pr\u00eats \u00e0 la rel\u00e8ve; mais qu&rsquo;il nous soit permis d&rsquo;enrager qu&rsquo;une id\u00e9ologie mortif\u00e8re pr\u00e9cipite l&rsquo;Europe, du fait du m\u00e9pris de ses \u00e9lites pour son propre h\u00e9ritage humaniste, dans un sort qu&rsquo;elle ne m\u00e9rite pas<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\"><em>Coli<\/em><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Civilisation, soci\u00e9t\u00e9 et barbarie Je r\u00e9agis un peu tardivement sur une partie de la Note d&rsquo;Analyse : \u00ab Notes sur mon ennemi favori \u00bb [NDLR : le 23 janvier 2010] o\u00f9 il est question, de l&rsquo;absence d&rsquo;\u00e2me des Am\u00e9ricains et de l&rsquo;id\u00e9e selon laquelle ils n&rsquo;auraient construit ni nation, ni civilisation. 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