{"id":71726,"date":"2010-03-31T17:51:32","date_gmt":"2010-03-31T17:51:32","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/03\/31\/dialogues-ii-la-these-du-paradoxe-du-sapiens\/"},"modified":"2010-03-31T17:51:32","modified_gmt":"2010-03-31T17:51:32","slug":"dialogues-ii-la-these-du-paradoxe-du-sapiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/03\/31\/dialogues-ii-la-these-du-paradoxe-du-sapiens\/","title":{"rendered":"<em>DIALOGUES<\/em>-II : La th\u00e8se du <em>Paradoxe du Sapiens<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article2\"><em>DIALOGUES<\/em>-II : La th\u00e8se d\u00e9fendue dans <em>Le paradoxe du Sapiens<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre essai, <em>Le Paradoxe du Sapiens<\/em>, paru en mars 2010 chez Jean-Paul Bayol, offre une hypoth\u00e8se de travail visant \u00e0 \u00e9tudier l&rsquo;\u00e9volution actuelle de nos soci\u00e9t\u00e9s avec des outils plus efficaces que ceux propos\u00e9s chacun dans son domaine par les diff\u00e9rentes sciences traitant de cette question : \u00e9conomie, science politique, anthropologie, biologie et bien d autres. Pour nous, les agents moteurs dans cette \u00e9volution sont des entit\u00e9s jamais encore identifi\u00e9es en tant que telles, que nous avons nomm\u00e9es les syst\u00e8mes anthropotechniques. Il s&rsquo;agit de superorganismes associant de fa\u00e7on intime les processus \u00e9volutionnaires biologiques, dont l&rsquo;homo sapiens sous sa forme actuelle est un des produits, et les processus \u00e9volutionnaires technologiques n\u00e9s il y a plus d&rsquo;un million d&rsquo;ann\u00e9es par l&rsquo;utilisation syst\u00e9matique de certaines forces naturelles par les hominid\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa difficult\u00e9 de cette approche tient \u00e0 ce que les syst\u00e8mes anthropotechniques sont aussi nombreux et foisonnants aujourd&rsquo;hui que le sont les fili\u00e8res technologiques modernes. Chacun d&rsquo;eux peut en principe \u00eatre \u00e9tudi\u00e9 dans sa singularit\u00e9. Mais l&rsquo;observation de leurs comportements collectifs et des cons\u00e9quences de ces comportements sur l&rsquo;\u00e9volution de la plan\u00e8te ne peut se faire que de fa\u00e7on statistique. Dans ce cas alors, la rigueur scientifique impose de rappeler que c&rsquo;est l&rsquo;il (ou l&rsquo;esprit) de l&rsquo;observateur qui d\u00e9coupe dans le continuum des faits observables ceux qui lui paraissent significatifs. Les motivations de cet observateur sont donc \u00e0 prendre en compte, si cela se peut, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de juger de la g\u00e9n\u00e9ralisation possible des descriptions ainsi propos\u00e9es. Mais cette pr\u00e9caution s&rsquo;impose \u00e0 toute science. Aucune aujourd&rsquo;hui ne pourrait pr\u00e9tendre \u00e0 une objectivit\u00e9 ne tenant pas compte de la situation de l&rsquo;observateur et des moyens dont il dispose pour observer. <\/p>\n<h3>Rappel des bases th\u00e9oriques envisag\u00e9es<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tNous montrons dans notre essai que les capacit\u00e9s cognitives des syst\u00e8mes anthropotechniques sont par d\u00e9finition limit\u00e9es. Les capacit\u00e9s cognitives sont le propre des syst\u00e8mes disposant de l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;un cerveau capable de m\u00e9moriser et d&rsquo;associer les informations sur le monde per\u00e7ues par les organes sensori-moteurs du syst\u00e8me (animal, humain, robot autonome, groupe quelconque r\u00e9unissant ceux-ci). Par capacit\u00e9s cognitives, on entendra donc la capacit\u00e9 qu&rsquo;a le cerveau de construire gr\u00e2ce aux instruments d&rsquo;entr\u00e9e-sortie dont dispose le corps, des mod\u00e8les du monde servant de r\u00e9f\u00e9rence pour les actions entreprises. Ces mod\u00e8les peuvent \u00eatre conscients ou inconscients. Ils peuvent relever d&rsquo;une d\u00e9marche exploratoire empirique ou au contraire scientifique (annonc\u00e9e comme telle). La cognition sous sa forme active (li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;action) consiste \u00e0 utiliser les mod\u00e8les du monde d\u00e9j\u00e0 \u00e9labor\u00e9s pour faire des hypoth\u00e8ses sur l&rsquo;\u00e9tat futur du monde et soumettre ces hypoth\u00e8ses \u00e0 la sanction de l&rsquo;exp\u00e9rience. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un processus permanent d&rsquo;enrichissement du contenu cognitif et, par cons\u00e9quence, du syst\u00e8me lui-m\u00eame. Il gagne en efficacit\u00e9 lorsque les sujets peuvent confronter par le langage les repr\u00e9sentations du monde qu&rsquo;ils se sont donn\u00e9s. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils disposent des instruments d&rsquo;observation les plus fins et des moyens de traitement de l&rsquo;information les plus d\u00e9velopp\u00e9s, les syst\u00e8mes anthropotechniques ne peuvent en tant que syst\u00e8mes cognitifs se repr\u00e9senter le monde ext\u00e9rieur que dans la limite de capacit\u00e9 de ces divers outils. Mais le monde est infiniment vaste, complexe et rapidement \u00e9volutif. Les appareils cognitifs des syst\u00e8mes anthropotechniques n&rsquo;en fournissent donc que des repr\u00e9sentations partielles et toujours en retard sur le flux des \u00e9v\u00e8nements. De plus ces repr\u00e9sentations ne peuvent pas provoquer imm\u00e9diatement les changements de comportement qui seraient n\u00e9cessaires pour tenir compte des modifications du monde qu&rsquo;elles ont pu faire appara\u00eetre. Les appareils moteurs ont n\u00e9cessairement un temps de retard, plus ou moins long, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de tenir compte de la modification des repr\u00e9sentations se produisant au niveau des appareils cognitifs. Les d\u00e9cisions finales que prennent les syst\u00e8mes anthropotechniques pour s&rsquo;adapter au monde sont donc toujours fragiles. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCertaines sont cependant plus pertinentes que d&rsquo;autres. Dans la comp\u00e9tition darwinienne incessante qui oppose les syst\u00e8mes anthropotechniques, ceux qui prennent les d\u00e9cisions les plus pertinentes, fond\u00e9e sur des repr\u00e9sentations du monde ext\u00e9rieur plus exactes que celles des autres, mises en uvre par des appareils moteurs plus r\u00e9actifs, obtiennent des avantages comp\u00e9titifs gr\u00e2ce auxquels ils l&#8217;emportent sur leurs rivaux. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl ne s&rsquo;agit l\u00e0 que d&rsquo;\u00e9vidence, dira-t-on. Il serait illusoire de penser qu&rsquo;un syst\u00e8me, fut-il dot\u00e9 des instruments sensoriels et moteurs les plus efficaces possibles, fut-il dot\u00e9 d&rsquo;un cerveau capable de prendre des d\u00e9cisions les plus rationnelles possibles, puisse se repr\u00e9senter la situation du monde dans sa globalit\u00e9 et traiter des probl\u00e8mes du monde comme s&rsquo;il \u00e9tait ce monde lui-m\u00eame. M\u00eame si nous limitions par principe ce monde \u00e0 la plan\u00e8te Terre seule, l&rsquo;impossibilit\u00e9 demeurerait. Pour qu&rsquo;un syst\u00e8me anthropotechnique cognitif puisse obtenir une repr\u00e9sentation pertinente de la plan\u00e8te et des pr\u00e9visions pertinentes relatives \u00e0 son avenir, il faudrait que ce syst\u00e8me puisse s&rsquo;\u00e9tendre aux dimensions de la plan\u00e8te elle-m\u00eame, en prenant en compte l&rsquo;infinit\u00e9 des facteurs agissant sur elle. Comme aucun syst\u00e8me anthropotechnique n&rsquo;a pour le moment cette dimension, il ne peut produire que des repr\u00e9sentations limit\u00e9es et incertaines. Les pr\u00e9visions qu&rsquo;il en retire et les d\u00e9cisions qu&rsquo;il prend sont donc par d\u00e9finition entach\u00e9es d&rsquo;erreurs. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPar ailleurs, un syst\u00e8me anthropotechnique ne peut prendre en compte que ses seuls int\u00e9r\u00eats, d\u00e9finis par les informations que ses capteurs lui donnent du monde relativement \u00e0 ses \u00e9tats internes et aux relations entre ces \u00e9tats et ce qu&rsquo;il per\u00e7oit du monde. Autrement dit, il est fondamentalement \u00e9go\u00efste ou auto-centr\u00e9. Certes, il ne faut pas exclure que, par ce que l&rsquo;on nomme en biologie l&rsquo;altruisme, il puisse tr\u00e8s momentan\u00e9ment adopter le point de vue et servir les int\u00e9r\u00eats d&rsquo;un autre syst\u00e8me, mais ceci ne peut qu&rsquo;\u00eatre marginal au regard du flux permanent d&rsquo;informations qu&rsquo;il re\u00e7oit relativement \u00e0 lui-m\u00eame. Quand la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats n\u00e9cessairement lointains et diffus de la plan\u00e8te p\u00e9n\u00e8tre son appareil cognitif, elle ne p\u00e8se que faiblement au regard de la repr\u00e9sentation de ses int\u00e9r\u00eats propres. Un altruisme \u00e9tendu \u00e0 la plan\u00e8te toute enti\u00e8re et permanent n&rsquo;est pas envisageable, sauf de fa\u00e7on th\u00e9orique. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr comment se d\u00e9finissent les comportements, g\u00e9n\u00e9ralement \u00e9go\u00efstes et plus rarement altruistes, des syst\u00e8mes anthropotechniques ? Ceux-ci \u00e9tant le produit de la symbiose d&rsquo;agents biologiques et d&rsquo;agents technologiques, deux s\u00e9ries causales se font jour au niveau de ceux-ci et se conjuguent de fa\u00e7on impr\u00e9visible : les s\u00e9ries causales biologiques et anthropologiques pesant sur les humains et celles r\u00e9sultant des contraintes de d\u00e9veloppement des machines et des techniques au sein du monde mat\u00e9riel dont elles tirent leurs composants. L&rsquo;essentiel des causes biologiques d\u00e9terminantes a \u00e9t\u00e9 mis en place au long de dizaines de millions d&rsquo;ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9volution et reste encore aujourd&rsquo;hui tr\u00e8s peu adaptable. Les causes technologiques d\u00e9terminantes \u00e9voluent au contraire tr\u00e8s vite, tout en se heurtant aux contraintes d&rsquo;un monde mat\u00e9riel fini auquel les technologies doivent in\u00e9vitablement s&rsquo;adapter. Les d\u00e9terminismes crois\u00e9s qui en r\u00e9sultent et dont d\u00e9coule \u00e0 tout moment l&rsquo;action singuli\u00e8re d&rsquo;un syst\u00e8me anthropotechnique individuel sont si complexes que leur effet est tr\u00e8s rarement pr\u00e9visible, m\u00eame en termes statistiques. A plus forte raison est-ce le cas quant des milliers de syst\u00e8mes anthropotechniques diff\u00e9rents interagissent dans la comp\u00e9tition darwinienne permanente qui les oppose. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa notion de comp\u00e9tition darwinienne constitue un pr\u00e9alable m\u00e9thodologique indispensable pour comprendre les modalit\u00e9s de l&rsquo;\u00e9volution que subissent les syst\u00e8mes anthropotechniques. Ceux-ci, comme tous les \u00eatres vivants (dont ils font partie) \u00e9voluent plus ou moins vite en fonction de la comp\u00e9tition qui les oppose les uns aux autres, des mutations qu&rsquo;ils enregistrent et de la s\u00e9lection gr\u00e2ce \u00e0 laquelle les mieux adapt\u00e9s l&#8217;emportent sur les moins adapt\u00e9s. La comp\u00e9tition elle-m\u00eame est plus ou moins vive selon les limites des espaces ou interagissent les comp\u00e9titeurs. Si nous consid\u00e9rons pour pr\u00e9ciser ceci qu&rsquo;il existe deux grands types de syst\u00e8mes anthropotechniques, ceux prenant la forme des Etats ou des structures politico-administratives sur ce mod\u00e8le d&rsquo;une part, ceux prenant la forme des entreprises ou des structures \u00e9conomico-financi\u00e8re sur ce mod\u00e8le d&rsquo;autre part, les espaces o\u00f9 ils \u00e9voluent sont diff\u00e9rents. Les Etats \u00e9voluent et s&rsquo;affrontent dans la sph\u00e8re politique. L\u00e0 existent de nombreuses r\u00e8gles qui limitent les conflits et a fortiori les disparitions. Au contraire les entreprises, sous la pression du capitalisme financier, se sont vues imposer le concept de march\u00e9 mondial sans r\u00e9gulations ni fronti\u00e8re. Elles sont donc contraintes d&rsquo;\u00e9voluer dans un espace globalis\u00e9 et sont en permanence confront\u00e9es \u00e0 la disparition des moins adapt\u00e9es. Celles qui survivent \u00e0 cette comp\u00e9tition se transforment plus vite que les autres et sont conduites par leur action \u00e0 transformer le monde d&rsquo;une fa\u00e7on de plus en plus pr\u00e9cipit\u00e9e. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPar ailleurs, les syst\u00e8mes anthropotechniques sont des organismes ou plus exactement des superorganismes. Les organismes, dans le monde de la biologie, se forment en regroupant des cellules jusque l\u00e0 autonomes. Ils ne conservent leur coh\u00e9rence qu&rsquo;en assurant un contr\u00f4le \u00e9troit sur ces cellules ainsi regroup\u00e9es afin de faire en sorte qu&rsquo;elles mettent toutes leurs ressources au service de l&rsquo;organisme et non plus \u00e0 leur service propre. Plus la comp\u00e9tition entre les syst\u00e8mes anthropotechniques s&rsquo;accroit, plus ils auront tendance \u00e0 renforcer le contr\u00f4le sur leurs divers composants, afin d&rsquo;augmenter leur efficacit\u00e9 globale. Les syst\u00e8mes anthropotechniques sont constitu\u00e9s d&rsquo;humains et de technologies. Or les technologies dont ils disposent sont de plus en plus celles du contr\u00f4le. M\u00eame si certaines d&rsquo;entre elles peuvent encourager l&rsquo;autonomie des individus (comme le d\u00e9veloppement de l&rsquo;Internet est r\u00e9put\u00e9 pouvoir le faire), elles peuvent aussi parall\u00e8lement contribuer \u00e0 la diminuer. Le risque est donc grand de voir les syst\u00e8mes anthropotechniques en comp\u00e9tition darwinienne de plus en plus forte, dans un monde aux ressources finies, renforcer le contr\u00f4le qu&rsquo;ils exercent sur leurs divers composants. Ce contr\u00f4le prendra des formes diff\u00e9rentes, selon qu&rsquo;il s&rsquo;agira de celui des Etats ou de celui des entreprises. Les probabilit\u00e9s sont grandes pour que ces deux cat\u00e9gories de mise en conformit\u00e9, au lieu de s&rsquo;opposer, se conjuguent.<\/p>\n<h3>Ego\u00efsme et impr\u00e9visibilit\u00e9<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tMais pourquoi rappeler ces \u00e9vidences ? Elles ne font que traduire en leur donnant une base scientifique nouvelle ce que n&rsquo;acceptent d&rsquo;admettre que quelques rares philosophes des sciences et scientifiques : les politiques humaines sont essentiellement \u00e9go\u00efstes, d&rsquo;une part, impr\u00e9visibles d&rsquo;autre part. Par ailleurs, les possibilit\u00e9s d&rsquo;initiative dont peuvent y disposer les cellules individuelles sont historiquement d&rsquo;apparition r\u00e9cente et toujours combattues par une volont\u00e9 sup\u00e9rieure de contr\u00f4le. Il s&rsquo;ensuit que ces politiques ne peuvent en g\u00e9n\u00e9ral faire l&rsquo;objet d&rsquo;un pilotage par ce que l&rsquo;on nomme la conscience volontaire rationnelle: les humains s&rsquo;exprimant \u00e0 ce titre, fut-ce pour leur compte propre, \u00e9tant le plus souvent les porte-paroles du syst\u00e8me auxquels ils appartiennent. Certes les syst\u00e8mes anthropotechniques disposent, au regard des soci\u00e9t\u00e9s animales n&rsquo;int\u00e9grant que tr\u00e8s peu de techniques et n&rsquo;ayant pas d\u00e9velopp\u00e9 beaucoup de facult\u00e9s cognitives, de capacit\u00e9s d&rsquo;anticipation suffisantes pour ne pas subir tout \u00e0 fait passivement les \u00e9v\u00e8nements du monde, mais leurs capacit\u00e9s d&rsquo;action dite rationnelle (explicitement raisonn\u00e9e) et volontariste (je d\u00e9cide de faire telle chose et par cons\u00e9quent je la fais) restent tr\u00e8s limit\u00e9es. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr malheureusement, cette impuissance fondamentale est ignor\u00e9e par les opinions publiques, notamment en Occident. L&rsquo;illusion selon laquelle l&rsquo;esp\u00e8ce humaine dispose d&rsquo;une capacit\u00e9, l&rsquo;esprit, qui lui permet d&rsquo;aborder tous les probl\u00e8mes, d&rsquo;envisager toutes les solutions et finalement de mettre en uvre toutes celles qu&rsquo;il juge pour des raisons pratiques ou morales les meilleures, reste extr\u00eamement r\u00e9pandue, malgr\u00e9 les d\u00e9mentis que lui inflige quotidiennement l&rsquo;exp\u00e9rience. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un h\u00e9ritage de la mythologie spiritualiste selon lequel l&rsquo;homme, \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;une entit\u00e9 divine situ\u00e9e en dehors du monde, g\u00e9n\u00e9ralement nomm\u00e9e Dieu, est libre de faire des choix bons ou mauvais. Pour qu&rsquo;il fasse de bons choix, il suffit de le convaincre que des int\u00e9r\u00eats sup\u00e9rieurs, moraux ou de simple survie, lui imposent d&rsquo;\u00e9viter les choix contraires, qualifi\u00e9s de mauvais choix. La puissance de son esprit le mettra \u00e0 m\u00eame de d\u00e9finir les bons choix et de se laisser guider par eux. La mise en uvre de ces choix s&rsquo;ensuivra d&rsquo;elle-m\u00eame. Quant aux technologies, n&rsquo;\u00e9tant que des productions de l&rsquo;homme, elles seront par d\u00e9finition ob\u00e9issantes et n&rsquo;imposeront que tr\u00e8s rarement des comportements qui ne seraient pas conformes aux objectifs d\u00e9finis par la raison des hommes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette illusion, concr\u00e8tement, conduit \u00e0 penser que le monde est pr\u00e9visible et gouvernable par l&rsquo;homme arm\u00e9 de son esprit. Si des erreurs se produisent, c&rsquo;est parce que certains humains se sont laiss\u00e9s envahir par des motivations que la morale altruiste r\u00e9prouve, par exemple le besoin de dominer et de d\u00e9truire. Il faut donc par diverses actions de formation pr\u00e9ventive, civique ou religieuse, redresser les esprits momentan\u00e9ment \u00e9gar\u00e9s. Les syst\u00e8mes anthropotechniques sont tous imbib\u00e9s, au niveau des cerveaux des humains qui les composent et des id\u00e9es ou connaissances qu&rsquo;ils produisent, de cette illusion humaniste, relative \u00e0 la puissance de l&rsquo;esprit humain. D&rsquo;une part, ils se l&rsquo;appliquent \u00e0 eux-m\u00eames. D&rsquo;autre part ils l&rsquo;appliquent \u00e0 leurs actions collectives. Dans les deux cas, ils sont incapables de voir leurs limites. Ils ne peuvent pas admettre qu&rsquo;ils sont ingouvernables ou faiblement gouvernables, d&rsquo;abord en ce qui concerne leurs propres int\u00e9r\u00eats, ensuite et \u00e0 plus forte raison en ce qui concernerait la gouvernabilit\u00e9 d&rsquo;ensemble de la plan\u00e8te.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tM\u00eame lorsque des indices s\u00e9rieux r\u00e9sultant d&rsquo;observations scientifiques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es leur montrent que leurs comportements et d\u00e9cisions de fait divergent de ce qu&rsquo;ils avaient pr\u00e9vu, ils ne sont pas capables d&rsquo;en tenir compte. Ces indices ne sont pas recevables par eux car ils vont trop \u00e0 l&rsquo;encontre de leurs int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats. C&rsquo;est ainsi, pensons-nous, que se manifeste le paradoxe du sapiens d\u00e9crit dans notre livre : le sapiens se croit, non sans raisons, un peu plus sapiens que les autres animaux. Mais, imbriqu\u00e9 dans des syst\u00e8mes anthropotechniques complexes, il reste impuissant \u00e0 prendre les grandes d\u00e9cisions collectives qui sauveraient la plan\u00e8te des agressions qu&rsquo;il lui inflige. La catastrophe est donc, plus que probablement, au bout du chemin. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais alors, dira-t-on, que faire ? Si l&rsquo;hypoth\u00e8se de l&rsquo;anthropotechnique r\u00e9sum\u00e9e ci-dessus pr\u00e9sente quelque s\u00e9rieux scientifique, ne faudrait-il pas en d\u00e9duire qu&rsquo;aucune action rationnelle n&rsquo;est possible, au moins \u00e0 grande \u00e9chelle ? L&rsquo;observateur enferm\u00e9 dans sa petite sph\u00e8re anthropotechnique ne verra que les \u00e9v\u00e8nements accessibles aux instruments d&rsquo;observation dont dispose cette sph\u00e8re. Si les faits observ\u00e9s induisent chez lui des r\u00e9actions et r\u00e9gulations correctrices, celles-ci ne commanderont que les instruments d&rsquo;action ou effecteurs n\u00e9cessairement limit\u00e9s dont cette sph\u00e8re anthropotechnique est \u00e9quip\u00e9e. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9volution globale de la plan\u00e8te, que chaque syst\u00e8me anthropotechnique contribuera \u00e0 perturber et qu&rsquo;aucun syst\u00e8me ne sera capable d&rsquo;observer avec l&rsquo;ampleur n\u00e9cessaire, se poursuivra donc sur sa pente actuelle. Or nous l&rsquo;avons rappel\u00e9, cette \u00e9volution, autant que l&rsquo;on puisse juger, m\u00eame en se limitant aux instruments d&rsquo;observation aujourd&rsquo;hui disponibles, semble catastrophique.<\/p>\n<h4>Des syst\u00e8mes cognitifs se connectant spontan\u00e9ment<\/h4>\n<p>Nous avons cependant fait l&rsquo;hypoth\u00e8se (optimiste!) que les principaux syst\u00e8mes anthropotechniques modernes sont des syst\u00e8mes cognitifs, g\u00e9n\u00e9rant au niveau de leurs cerveaux des connaissances certes limit\u00e9es, mais r\u00e9sultant d&rsquo;un processus d&rsquo;\u00e9laboration de type scientifique. Ceci pourrait permettre l&rsquo;\u00e9mergence progressive de nouvelles connaissances de type scientifique. Nous pensons en effet que le premier comportement scientifique \u00e0 la port\u00e9e d&rsquo;un observateur, fut-il enferm\u00e9 dans les limites de connaissance que lui impose le syst\u00e8me anthropotechnique particulier auquel il appartient, consiste \u00e0 interpr\u00e9ter les donn\u00e9es qu&rsquo;il re\u00e7oit de ses sens \u00e0 la lumi\u00e8re d&rsquo;hypoth\u00e8ses produites par son cerveau. Ne sont conserv\u00e9es que les hypoth\u00e8ses v\u00e9rifi\u00e9es par les exp\u00e9riences \u00e0 la port\u00e9e des moyens d&rsquo;action ou effecteurs dont dispose ce syst\u00e8me anthropotechnique. Si ce processus est suffisamment collectif, impliquant de nombreux observateurs-v\u00e9rificateurs op\u00e9rant en r\u00e9seau, des contenus cognitifs que nous pourrons qualifier de scientifiques appara\u00eetront et g\u00e9n\u00e9reront de nouvelles interpr\u00e9tations, plus \u00ab scientifiques \u00bb que les pr\u00e9c\u00e9dentes, dans les cerveaux des observateurs ult\u00e9rieurs. Cette \u00e9volution se produira \u00e9videmment d&rsquo;abord dans le syst\u00e8me anthropotechnique auquel appartiennent ces observateurs. Mais si plusieurs syst\u00e8mes anthropotechniques coop\u00e8rent de fait et \u00e9changent leurs informations gr\u00e2ce \u00e0 des r\u00e9seaux communs, un r\u00e9seau d&rsquo;acteurs raisonnant selon les m\u00eames logiques et agissant de fa\u00e7on plus ou moins coordonn\u00e9e pourra se mettre en place spontan\u00e9ment. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agirait en ce cas de l&rsquo;\u00e9mergence d&rsquo;une symbiose entre syst\u00e8mes qui auraient des effets contraires \u00e0 ceux de la comp\u00e9tition darwinienne dans laquelle s&rsquo;affrontent les Etats et, plus encore, les grandes entreprises mondialis\u00e9es. Les biologistes \u00e9volutionnaires rappellent en effet que Charles Darwin lui-m\u00eame avait not\u00e9 que la comp\u00e9tition entre esp\u00e8ces n&rsquo;excluait pas la coop\u00e9ration et parfois la symbiose. La s\u00e9lection pouvait alors s&rsquo;exercer entre esp\u00e8ces non-coop\u00e9rantes et esp\u00e8ces coop\u00e9rantes. Si ces derni\u00e8res l&#8217;emportaient en terme de comp\u00e9titivit\u00e9 globale, la coop\u00e9ration se trouvait ainsi encourag\u00e9e. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous indiquons dans notre essai qu&rsquo;avec le d\u00e9veloppement de l&rsquo;instrumentation scientifique en r\u00e9seau impliquant un nombre croissant de cerveaux d&rsquo;observateurs humains, un syst\u00e8me anthropotechnique d&rsquo;un nouveau genre pourrait se superposer aux syst\u00e8mes plus sp\u00e9cialis\u00e9s. Il disposera de cognitions plus \u00e9tendues et de moyens d&rsquo;action plus efficaces. Ses mises en garde et recommandations visant \u00e0 \u00e9viter les risques identifi\u00e9s pourraient peut-\u00eatre mobiliser un nombre plus \u00e9lev\u00e9 de syst\u00e8mes anthropotechniques jusqu&rsquo;alors \u00e9go\u00efstes. Dans le cas de la course suppos\u00e9e de la plan\u00e8te \u00e0 la crise syst\u00e9mique, un tel syst\u00e8me anthropotechnique scientifique (nous dirions plut\u00f4t dans ce cas hyper-scientifique car faisant appel \u00e0 des sciences diff\u00e9rentes) se mettrat-il en place suffisamment vite pour que le pire soit \u00e9vit\u00e9 ? Il ne le fera que si, en termes de comp\u00e9tition darwinienne, il se montre plus efficace que les syst\u00e8mes \u00e9go\u00efstes. Il est impossible aujourd&rsquo;hui de consid\u00e9rer que cette hypoth\u00e8se optimiste se r\u00e9alisera. Tout au plus peut-on penser que le drame final se produirait beaucoup plus t\u00f4t si les observateurs enferm\u00e9s dans leurs propres syst\u00e8mes anthropotechniques pr\u00e9scientifiques comptaient sur les vertus d&rsquo;un pr\u00e9tendu esprit humain omniscient pour prendre les choses en mains.<\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\">Jean-Paul Baquiast<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DIALOGUES-II : La th\u00e8se d\u00e9fendue dans Le paradoxe du Sapiens Notre essai, Le Paradoxe du Sapiens, paru en mars 2010 chez Jean-Paul Bayol, offre une hypoth\u00e8se de travail visant \u00e0 \u00e9tudier l&rsquo;\u00e9volution actuelle de nos soci\u00e9t\u00e9s avec des outils plus efficaces que ceux propos\u00e9s chacun dans son domaine par les diff\u00e9rentes sciences traitant de cette&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[15],"tags":[7895,9419,2651,6978,9390],"class_list":["post-71726","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-dialogues","tag-baquiast","tag-dialogues","tag-du","tag-paradoxe","tag-sapiens"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71726","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=71726"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71726\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=71726"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=71726"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=71726"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}