{"id":71735,"date":"2010-04-03T10:03:45","date_gmt":"2010-04-03T10:03:45","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/04\/03\/deuxieme-partie-le-reve-americain-et-vice-versa\/"},"modified":"2010-04-03T10:03:45","modified_gmt":"2010-04-03T10:03:45","slug":"deuxieme-partie-le-reve-americain-et-vice-versa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/04\/03\/deuxieme-partie-le-reve-americain-et-vice-versa\/","title":{"rendered":"Deuxi\u00e8me Partie: Le \u201cr\u00eave am\u00e9ricain\u201d et vice-versa"},"content":{"rendered":"<p><h4><em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>Le texte ci-dessous est la Deuxi\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, dont la publication sur <em>dedefensa.org<\/em> a commenc\u00e9 le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction), pour se poursuivre le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\">25 janvier 2010<\/a> (Premi\u00e8re Partie : &laquo;<em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>&raquo;.) [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. Une version en pdf est accessible seulement aux personnes ayant souscrit \u00e0 l&rsquo;achat de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 les formalit\u00e9s de souscription, vous verrez appara&icirc;tre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.]<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">Le \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb et vice-versa<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Nous sommes parvenus au terme de l&rsquo;aventure allemande, avec la France comme compagne \u00e0 la fois provocante et forc\u00e9e, puis la France r\u00e9tive et enfin r\u00e9volt\u00e9e contre ce joug que lui imposait une histoire trompeuse, la France de I\u00e9na \u00e0 Verdun, du vertige r\u00e9volutionnaire \u00e0 l&rsquo;identification de l&rsquo;enjeu entre \u00ab\u00a0id\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0id\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb. Avant d&rsquo;aborder la p\u00e9riode (1919-1933) que nous avons choisie comme pivot de notre r\u00e9cit, comme r\u00e9f\u00e9rence et signalement de la crise et pour mieux la situer, mesurer son espace et appr\u00e9cier sa n\u00e9cessit\u00e9, avant d&rsquo;aborder cette p\u00e9riode o&ugrave; la France joue \u00e0 nouveau un r\u00f4le essentiel, il importe d&rsquo;introduire l&rsquo;acteur qui nous manque et qui y joue, \u00e0 son tour, un r\u00f4le \u00e9galement essentiel. (Bien entendu, la France sera, \u00e0 nouveau, pour se r\u00e9p\u00e9ter, tr\u00e8s largement pr\u00e9sente.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;agit de l&rsquo;Am\u00e9rique, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;Am\u00e9rique avec la France ; car nous ne comprendrons jamais mieux l&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;en l&rsquo;adjoignant \u00e0 la France. Les deux destins se confondent \u00e0 l&rsquo;origine de notre r\u00e9cit, mieux encore, ils se fa\u00e7onnent l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre, comme l&rsquo;on se frotte et comme l&rsquo;on se m\u00e9lange. Ce constat ne rel\u00e8ve ni d&rsquo;une exaltation pro-am\u00e9ricaniste, ni d&rsquo;une coquetterie trop intellectuelle mais d&rsquo;une occurrence historique manifeste. A cet instant de l&rsquo;Histoire, les deux pays, l&rsquo;un et l&rsquo;autre en train de se faire ou en train de se d\u00e9faire selon la circonstance qui l&#8217;emporte, lisent chacun dans l&rsquo;autre ce que chacun croit \u00eatre son propre destin historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ecartons d&#8217;embl\u00e9e les contestations expertes, avec les faits, les d\u00e9tails et les \u00e9crits, toutes ces choses dont on fait, de notre temps, un usage compl\u00e8tement p\u00e9remptoire en veillant \u00e0 ce que la morale dans la version qui convient, tr\u00e8s arrang\u00e9e au go&ucirc;t du jour, verrouille le tout sans le moindre partage. La lourdeur du proc\u00e9d\u00e9 en fait justice, et la vertu de l&rsquo;objectivit\u00e9 appuy\u00e9e sur la morale et brandie comme une \u00e9p\u00e9e qu&rsquo;on vous plante dans le dos tranche le d\u00e9bat pour mon compte. Sa menace m\u00eame est un indice assez fort que votre d\u00e9marche ne manque pas, elle, de vertu. Par cons\u00e9quent, cette d\u00e9marche, dans ces pages, est \u00e9trang\u00e8re et serait volontiers hostile \u00e0 l&rsquo;historiographie du temps courant et \u00e0 la reconstruction qu&rsquo;elle implique, d&rsquo;autant plus que la reconstruction se fait \u00e0 l&rsquo;avantage de l&rsquo;historiographie, comme l&rsquo;Histoire r\u00e9duite en une histoire r\u00e9duite \u00e0 ses d\u00e9tails et \u00e0 ses abats ; l'\u00a0\u00bbhistoire\u00a0\u00bb \u00e0 ce compte n&rsquo;est qu&rsquo;un outil permettant de se construire un pass\u00e9 qui justifie son pr\u00e9sent et impose l&rsquo;avenir qui lui convient, et l&rsquo;on reconna&icirc;t notre \u00e9poque. Laissons cela et occupons-nous de nos horizons ; pour dire aussit\u00f4t, \u00e0 propos de la France et de l&rsquo;Am\u00e9rique, que nous voulons saisir, embrasser, humer et ressentir, et comprendre enfin ce que deviennent en cet instant ces deux pays, sans s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 ce qui disperse l&rsquo;attention et sans agr\u00e9er \u00e0 rien qui trahisse l&rsquo;intuition ; mais ces deux pays-l\u00e0 tels qu&rsquo;ils sont, mus par une m\u00e9canique sup\u00e9rieure, une dynamique hors de leur ma&icirc;trise, qui nous donneront \u00e0 mieux embrasser les n\u00e9cessit\u00e9s de leurs comportements. Nous ne nous int\u00e9ressons pas non plus, je veux dire d&rsquo;une fa\u00e7on sp\u00e9cifique et intentionnelle, comme pour en tirer une le\u00e7on ou pour en tirer argument, \u00e0 leur soi-disant proximit\u00e9 du jugement, ou de ce qu&rsquo;ils (mes ennemis, les historiographes) nomment des \u00ab\u00a0valeurs\u00a0\u00bb, autant vant\u00e9es par les publicistes qu&rsquo;elles sont ignor\u00e9es par les gens d&rsquo;esprit ; nous ne parlons, en fait, ni d&rsquo;amours proclam\u00e9es ni d&rsquo;\u00e9pousailles acclam\u00e9es. Nous parlons de l&rsquo;Histoire comme de quelque chose qui nous domine, cette immense aventure dont notre t\u00e2che est d&rsquo;identifier les traces.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Alors, nous saisissons la France et l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 leur point de convergence irr\u00e9sistible, en 1774-1776. Dans ce laps de temps, un roi nouveau, Louis XVI, est donn\u00e9 \u00e0 la France ; une entreprise de r\u00e9forme est tent\u00e9e, acclam\u00e9e et conduite \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec, en France ; une proclamation est faite, en Am\u00e9rique, celle de l&rsquo;ind\u00e9pendance, et aussit\u00f4t r\u00e9percut\u00e9e ; une mode est lanc\u00e9e, avec le \u00ab\u00a0bonhomme Franklin\u00a0\u00bb pour vecteur, qui enflamme les salons \u00e0 Paris. D\u00e8s cette convergence prestement transform\u00e9e en connivence, sans que personne ne s&rsquo;engage encore, qu&rsquo;importe, les deux destins sont scell\u00e9s. L&rsquo;un conduit \u00e0 la Grande R\u00e9volution Fran\u00e7aise, l&rsquo;autre \u00e0 la R\u00e9volution Am\u00e9ricaine, &ndash; non moins grande, je conseille d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 de n&rsquo;en point douter. Ces diverses entreprises ont, pour l&rsquo;heure et sans engager le reste en aucune fa\u00e7on, deux int\u00e9r\u00eats en commun : se bercer de mots \u00e9lev\u00e9s et pleins de valeurs morales pour mieux croire \u00e0 leur propre transmutation, se d\u00e9barrasser du fardeau anglais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Louis XVI, jeune souverain qui succ\u00e8de \u00e0 une fin de r\u00e8gne cr\u00e9pusculaire, qui enchante ses sujets, qui est une figure jeune et pleine d&rsquo;esp\u00e9rance, ne peut qu&#8217;embrasser la religion de la r\u00e9forme &ndash; nous parlons bien s&ucirc;r de la r\u00e9forme politique, car c&rsquo;est bien cela le sujet dont r\u00e9sonnent les salons. D&rsquo;ailleurs, la France, comme en toute occasion o&ugrave; r\u00e9sonne le discours politique, la France est bonne \u00e0 \u00eatre r\u00e9form\u00e9e ; d&rsquo;ailleurs, encore, il est vrai que la situation n&rsquo;est pas bonne &ndash; une bonne r\u00e9forme ne serait pas de trop&#8230; Ainsi le r\u00e9formiste est-il appel\u00e9 par le Roi, d\u00e8s 1774, dans le chef et sous le visage de monsieur Turgot, que d&rsquo;aucuns tiennent comme un g\u00e9nie de l&rsquo;\u00e9conomie politique et de l&rsquo;\u00e9conomie moderne ; un inspirateur d&rsquo;Adam Smith, ce Turgot, baron de l&rsquo;Aulne pr\u00eat \u00e0 soulever des montagnes. Tous les r\u00e9formistes du Royaume applaudissent \u00e0 cette d\u00e9cision hardie ; il s&rsquo;agit des salons et de ce que l&rsquo;on nommera \u00ab\u00a0les intellectuels\u00a0\u00bb, de ce que l&rsquo;on commence \u00e0 nommer \u00ab\u00a0l&rsquo;opinion publique\u00a0\u00bb, de la noblesse \u00e9videmment r\u00e9formiste dans sa majorit\u00e9, sinon franc-ma\u00e7onne, du clerg\u00e9 aux id\u00e9es avanc\u00e9es, qui ne craint pas de se mettre en question, de la bourgeoisie qui croit son heure venue. Tout ce beau monde fr\u00e9tille et frissonne, persuad\u00e9 qu&rsquo;enfin la lumi\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale va, sur le royaume, confirmer l&#8217;empire des Lumi\u00e8res.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&#8217;emportement est de courte dur\u00e9e. Il appara&icirc;t que la r\u00e9forme de monsieur Turgot, comme toute chose du m\u00eame nom, implique que les privil\u00e9gi\u00e9s c\u00e9deront un peu, voire beaucoup de leurs privil\u00e8ges. Le \u00ab\u00a0beau monde\u00a0\u00bb fr\u00e9tille moins et juge les frissons pr\u00e9matur\u00e9s. Le go&ucirc;t de la r\u00e9forme le c\u00e8de \u00e0 l&rsquo;avant-go&ucirc;t pr\u00e9occupant des int\u00e9r\u00eats menac\u00e9s, l&rsquo;ironie et le libelle remplacent les murmures approbateurs et annoncent la ranc&oelig;ur et le raidissement. Monsieur Turgot, qui, en plus, n&rsquo;est gu\u00e8re diplomate, qui est d\u00e9daignant et cassant, qui se heurte \u00e0 autant de mauvaises volont\u00e9s qu&rsquo;il heurte de vanit\u00e9s retranch\u00e9es, doit bien vite mesurer son \u00e9chec ; aussi vite que cela, il rend son tablier. En v\u00e9rit\u00e9, le \u00ab\u00a0beau monde\u00a0\u00bb pr\u00e9f\u00e8re aller applaudir le spirituel monsieur de Beaumarchais et ainsi, effront\u00e9ment, applaudir les lendemains qui chantent entre les lignes de la tirade de Figaro ; on pr\u00e9f\u00e8re toujours s&rsquo;en promettre pour le lendemain que s&rsquo;ex\u00e9cuter le jour m\u00eame. Pour autant, et parce qu&rsquo;on a ses humeurs autant que sa dignit\u00e9, on garde de l&rsquo;aventure, dans le chef du \u00ab\u00a0beau monde\u00a0\u00bb, l&rsquo;arri\u00e8re-go&ucirc;t amer de l&rsquo;exp\u00e9rience rat\u00e9e ; que cela soit de sa propre faute ne fait que renforcer l&rsquo;amertume, \u00e0 la mesure de la dissimulation mise en place pour maquiller cette faute des couleurs d&rsquo;un destin contraire. La France se pr\u00e9pare \u00e0 entrer dans la modernit\u00e9 en exp\u00e9rimentant ce qui fait le trait principal de cette modernit\u00e9, qui est l&rsquo;irresponsabilit\u00e9. Le cas n&rsquo;est pas du tout, et pas tant, un jugement sur la r\u00e9forme qui n&rsquo;eut pas lieu, qu&rsquo;un jugement sur le comportement qui fit \u00e9chouer la r\u00e9forme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Par ailleurs, il \u00e9tait temps, &ndash; enfin, si ce n&rsquo;est un signe du ciel qu&rsquo;est-ce qui en est un ? Turgot part le 13 mai 1776 ; moins de deux mois plus tard, le 4 juillet, est dite, proclam\u00e9e et affich\u00e9e la D\u00e9claration d&rsquo;Ind\u00e9pendance. Une pr\u00e9occupation chasse l&rsquo;autre, une illusion succ\u00e8de \u00e0 une ambition, toujours la chose consid\u00e9r\u00e9e du point de vue fran\u00e7ais. Turgot s&rsquo;opposait, pour des raisons comptables et budg\u00e9taires, \u00e0 certains vagues projets de soutien des <em>insurgents<\/em> am\u00e9ricains, dans lequel soutien le grand ministre des affaires ext\u00e9rieures Vergennes voit d\u00e9j\u00e0 une occasion de prendre une revanche sur l&rsquo;Angleterre et de l&rsquo;abaisser. Sit\u00f4t pass\u00e9 l&rsquo;\u00e9pisode Turgot, les salons se prennent d&rsquo;amour fou pour les <em>insurgents<\/em>, et pour le plus exquis\u00e9ment naturel d&rsquo;entre eux, le \u00ab\u00a0bonhomme Franklin\u00a0\u00bb. Ils continuent d&rsquo;applaudir \u00e0 tout rompre monsieur de Beaumarchais qui fait commerce des armes avec ces m\u00eames <em>insurgents<\/em>, et se fait leur actif et z\u00e9l\u00e9 promoteur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;abord, il importe de comprendre le sentiment de la politique fran\u00e7aise, qui doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une chose au sens o&ugrave; Emile Durkheim parlait des faits sociaux comme de choses ; de le comprendre aussi comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un esprit, d&rsquo;une conception m\u00eame, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une personne enfin, \u00e0 propos de l&rsquo;Angleterre. Ce sentiment est \u00e0 l&rsquo;image de celui de Charles Gravier de Vergennes, comte et grand ministre de la France ; homme mesur\u00e9, raisonnable, entretenu d&rsquo;une vision structur\u00e9e des relations internationales, et, dans tout cela, un sentiment de passion intercal\u00e9 ; Vergennes, \u00e9crit Gilles Perrault (1), &laquo; <em>hait l&rsquo;Angleterre comme il aime sa femme : absolument<\/em> &raquo;. Cette haine n&rsquo;est pas l&#8217;empire de la passion qui obscurcit l&rsquo;esprit, mais l&rsquo;effet du jugement de la raison concentr\u00e9 dans un besoin d&rsquo;action, et de la raison scandalis\u00e9e par l&rsquo;objet de son observation. Vergennes juge cette nation, l&rsquo;Angleterre, comme &laquo; <em>inqui\u00e8te et avide, plus jalouse de la prosp\u00e9rit\u00e9 de ses voisins que de son propre bonheur, puissamment arm\u00e9e et pr\u00eate \u00e0 frapper au moment o&ugrave; il lui conviendra de menacer<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Vergennes \u00ab\u00a0hait\u00a0\u00bb l&rsquo;Angleterre assez par d\u00e9sir de revanche et esprit de vengeance, apr\u00e8s l&rsquo;humiliation fran\u00e7aise du Trait\u00e9 de Paris (1763) consacrant la victoire anglaise dans la Guerre de Sept Ans. Il la \u00ab\u00a0hait\u00a0\u00bb au-del\u00e0, de fa\u00e7on plus \u00e9lev\u00e9e, cette passion compl\u00e9tant l&rsquo;autre et la justifiant en un sens, parce qu&rsquo;il la consid\u00e8re comme la perturbatrice des relations polic\u00e9es et \u00e9quilibr\u00e9es qui doivent gouverner la situation europ\u00e9enne. Vergennes reproche \u00e0 l&rsquo;Angleterre de ne pas respecter le pacte de la bonne entente et de l&rsquo;\u00e9quilibre loyal des puissances europ\u00e9ennes, cet arrangement entre gentilshommes qui fait la bonne fortune de la civilisation europ\u00e9enne. La jugeant arrogante et imbue d&rsquo;elle-m\u00eame, il voit l&rsquo;Angleterre prompte \u00e0 user de sa puissance et \u00e0 dissimuler cet usage derri\u00e8re le rideau hypocrite de la vertu du Droit. On comprend \u00e0 quel degr\u00e9 dans ce jugement la possibilit\u00e9 d&rsquo;un soutien des <em>insurgents<\/em> d&rsquo;outre-Atlantique devient, selon cette vision-l\u00e0, une aubaine qui est presque une obligation de gentilhomme. On ajoute \u00e0 ce jugement de politique ext\u00e9rieure si conforme \u00e0 la tradition fran\u00e7aise du domaine, de la recherche de l&rsquo;\u00e9quilibre, de la pacification des antagonismes, de l&rsquo;arrangement des ambitions avec la mesure de la l\u00e9gitimit\u00e9, un jugement plus surprenant par sa \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb ; on le dirait en avance sur le courant des r\u00e9alit\u00e9s politiques et proche, assez \u00e9trangement si l&rsquo;on juge les diff\u00e9rences de conception des protagonistes, de l&rsquo;esprit des salons et des philosophes. D\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent chez Louis XV finissant, chez Louis XVI et chez Turgot, enfin retrouv\u00e9 chez Vergennes comme on le voit, ce jugement conclut que le temps est venu d&rsquo;\u00e9manciper les colonies. A la diff\u00e9rence de la conception classique &ndash; celle de l&rsquo;alli\u00e9 espagnol dans l&rsquo;affaire am\u00e9ricaine, qui veut affaiblir l&rsquo;Angleterre sans trop donner aux <em>insurgents<\/em>, pour appuyer ses pr\u00e9tentions sur le Portugal sans donner de mauvaises id\u00e9es \u00e0 ses propres colonies &ndash; la France n&rsquo;est pas indiff\u00e9rente au principe du droit des peuples malgr\u00e9 le danger de renforcer une doctrine qui met indirectement en p\u00e9ril le principe de l&rsquo;autorit\u00e9 absolue et de droit divin de la monarchie. Il s&rsquo;agit moins, dans cette occurrence, du soutien \u00e0 une id\u00e9e r\u00e9volutionnaire que du souci, toujours remarquable, de l&rsquo;\u00e9quilibre des relations internationales, impossible \u00e0 bien tenir s&rsquo;il existe des situations de contrainte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais voici l&rsquo;essentiel pour notre propos : cette double approche de la crise de la colonie am\u00e9ricaine de l&rsquo;Angleterre va, par simple projection des arguments, honorer les futurs Etats-Unis, dans cette p\u00e9riode d&rsquo;une charni\u00e8re o&ugrave; se forment les jugement g\u00e9n\u00e9raux et o&ugrave; se s&rsquo;influencent les psychologies collectives, de la double vertu d&rsquo;acteur stabilisant des relations internationales et de combattant h\u00e9ro\u00efque de la vertu moderne du droit des peuples. La cause am\u00e9ricaine acquiert une puissante l\u00e9gitimit\u00e9, \u00e0 Paris bien entendu o&ugrave; se font et se d\u00e9font les modes et les causes, avec la rencontre rarissime du jugement des philosophes et des salons, et de l&rsquo;autorit\u00e9 restaur\u00e9e pour cette cause de la politique royale. Avant m\u00eame d&rsquo;exister, les Etats-Unis sont honorables, essentiels et vertueux dans la perception du monde des \u00e9lites fran\u00e7aises. C&rsquo;est un point de d\u00e9part, mais d&rsquo;une force telle, d&rsquo;une importance si affirm\u00e9e, qu&rsquo;il esquisse \u00e0 traits d\u00e9j\u00e0 presque pleins la perception fran\u00e7aise de l&rsquo;Am\u00e9rique, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;id\u00e9e que la France se fait imp\u00e9rativement de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le terrain est ainsi f\u00e9cond\u00e9 pour les grands bouleversements de la psychologie. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, vous viendrait aussit\u00f4t \u00e0 l&rsquo;esprit que cette remarque conduit \u00e0 l&rsquo;observation qu&rsquo;un tel bouleversement psychologique sugg\u00e8re l&rsquo;id\u00e9e que la course est lanc\u00e9e vers la grande R\u00e9volution ; l&rsquo;\u00e9poque est propice, l&rsquo;esprit y est prompt&hellip; Nous en avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9, de la R\u00e9volution, et elle, si importante pour notre propos d&rsquo;alors, n&rsquo;est pour ce propos pr\u00e9cis\u00e9ment que d&rsquo;un int\u00e9r\u00eat accessoire. Gardons-la pourtant en r\u00e9serve, car nous y reviendrons, en connexion avec cette autre course dont nous voulons parler, \u00e9galement enfant\u00e9e par ce bouleversement psychologique, qui n&rsquo;en est pas moins r\u00e9volutionnaire. Il s&rsquo;agit de ce rapport psychologique, de sa course et de ses entrelacs, entre France et Am\u00e9rique ; ce rapport psychologique complexe qui accompagne l&rsquo;Histoire et, dans certains aspects essentiels, l&rsquo;\u00e9claire d&rsquo;une lumi\u00e8re inattendue, l&rsquo;interpr\u00e8te bien plus fermement et bien plus largement que les \u00ab\u00a0grands \u00e9v\u00e9nements\u00a0\u00bb habituels qu&rsquo;on a coutume de d\u00e9cortiquer selon les visions convenues &ndash; ce rapport psychologique qui, dans certaines occurrences et selon un certain sens qui nous concerne absolument, se hisse \u00e0 la grandeur de l&rsquo;Histoire et y contribue d\u00e9cisivement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous nous proposons, dans cette voie, de consid\u00e9rer le rapport psychologique franco-am\u00e9ricain, avec son extension franco-am\u00e9ricaniste, dans une sorte de sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9tablie pour l&rsquo;occasion ; il s&rsquo;agit de bien plus que d&rsquo;une occasion, si l&rsquo;on s&rsquo;en tenait au sens \u00e9troit du mot ; l&rsquo;occasion, ici, cr\u00e9e la substance, et nous permet de cheminer vers une situation qui prendra sa place aux c\u00f4t\u00e9s de la Grande Guerre et de son issue comme nous l&rsquo;avons interpr\u00e9t\u00e9e, et de la poursuivre, pour la substantifier, durant la p\u00e9riode des ann\u00e9es 1919-1933 qui nous importe centralement, avant d&rsquo;en terminer en venant jusqu&rsquo;\u00e0 nous, o&ugrave; nos diverses pr\u00e9occupations se trouveront enfin rassembl\u00e9es. Cette ambition nous conduit effectivement \u00e0 percevoir ces relations franco-am\u00e9ricaines comme un tout, comme une sp\u00e9cificit\u00e9, comme une chose anim\u00e9e de l&rsquo;Histoire, une cr\u00e9ature typique &ndash; cette volont\u00e9 cr\u00e9atrice se justifiant par le r\u00f4le effectivement jou\u00e9 par cette relation, d&rsquo;une fa\u00e7on souterraine, dissimul\u00e9e mais si puissante, pour nous faire entendre sans interf\u00e9rences f\u00e2cheuses notre propre histoire. Jusqu&rsquo;ici, en g\u00e9n\u00e9ral, ce sont les interf\u00e9rences qui ont s\u00e9duit et presqu&rsquo;exclusivement occup\u00e9 les universitaires besogneux qui reconstituent \u00e0 leur fa\u00e7on ce puzzle transatlantique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale et bri\u00e8vement observ\u00e9e, mais observ\u00e9e en profondeur, selon une perception simple et qui ne serait pas simpliste, la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise o&ugrave; nous l&rsquo;avons laiss\u00e9e, avec l&rsquo;\u00e9chec de Turgot, est dans une situation singuli\u00e8re, \u00e0 la fois de pl\u00e9nitude achev\u00e9e et de pourrissement commenc\u00e9, comme un fruit juteux mais d\u00e9j\u00e0 trop m&ucirc;r qui commence \u00e0 s&rsquo;amollir avec la mati\u00e8re morte. (Par \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise\u00a0\u00bb qui d\u00e9signe la partie active et influente, celle qui intrigue et imprime sa marque, celle qui ch\u00e9rit ces rapports naissant avec l&rsquo;Am\u00e9rique qui nous occupent, nous entendons \u00ab\u00a0les \u00e9lites\u00a0\u00bb, ou encore disons \u00ab\u00a0la classe intellectualiste\u00a0\u00bb. Cette pr\u00e9cision ne nous procure nulle joie particuli\u00e8re, sans aucun doute. Notre joie, la <em>gaya scienza<\/em>, se trouve plus dans la d\u00e9marche de d\u00e9couvrir notre r\u00e9alit\u00e9, que dans le contenu de cette r\u00e9alit\u00e9. On s&rsquo;en serait dout\u00e9 mais je m&#8217;emploie \u00e0 dissiper les doutes.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise est celle du XVIII\u00e8me si\u00e8cle vers son terme. Les \u00ab\u00a0Lumi\u00e8res\u00a0\u00bb brillent maintenant de tous leurs feux, elles sont devenues naturelles, \u00e9videntes, elles sont, comme on dit, \u00ab\u00a0int\u00e9gr\u00e9es\u00a0\u00bb jusque dans la psych\u00e9 du domaine ; la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise est alors, incontestablement et pleinement, celle des Lumi\u00e8res. Cette soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise \u00e9tait aussi brillante, futile, bel esprit, avide de mode et des jours qui passent sans laisser de trace, plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;<em>\u00e9cume des jours<\/em>, d\u00e9cadente, exquis\u00e9ment et profond\u00e9ment d\u00e9prav\u00e9e comme l&rsquo;on joue aux tarots, pour le myst\u00e8re et la grandeur de la chose, inspir\u00e9e par les doctrines \u00e9sot\u00e9riques, naviguant entre une spiritualit\u00e9 faisand\u00e9e et un libre esprit proclam\u00e9 comme l&rsquo;on s&rsquo;\u00e9mancipe de cha&icirc;nes imaginaires, attentive enfin plus que tout \u00e0 son image dans son miroir&hellip; Cette soci\u00e9t\u00e9 soutenait, plus ou moins vaguement, ce Turgot et sa r\u00e9forme, parce qu&rsquo;on ne peut faire diff\u00e9remment qu&rsquo;\u00eatre r\u00e9formiste, \u00e0 peu pr\u00e8s comme l&rsquo;on se poudre et comme l&rsquo;on s&rsquo;appr\u00eate devant son miroir. En m\u00eame temps, ce Turgot l&rsquo;horripilait, notamment de lui demander des sacrifices. Elle fit en sorte, cette soci\u00e9t\u00e9, de contribuer grandement \u00e0 son \u00e9limination mais, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle le faisait, en \u00e9prouvant une grande frustration de l&rsquo;\u00e9chec de la r\u00e9forme ; j&rsquo;insiste sur ce point, &ndash; frustration, nullement culpabilit\u00e9 ni remords plus tard, car ne se sentant en aucun cas impliqu\u00e9e dans le proc\u00e8s qu&rsquo;on pourrait faire de l&rsquo;\u00e9chec de Turgot. Comme par nature et renforc\u00e9e par la pratique, cette soci\u00e9t\u00e9-l\u00e0, je l&rsquo;ai dit, est experte dans l&rsquo;art de l&rsquo;irresponsabilit\u00e9. Ce qu&rsquo;elle ne supporte pas, c&rsquo;est le risque d&rsquo;\u00eatre identifi\u00e9e comme liquidatrice du r\u00e9formisme repr\u00e9sent\u00e9 par Turgot, le soup\u00e7on qui pourrait na&icirc;tre \u00e0 cet \u00e9gard (non pour la valeur de la r\u00e9forme mais parce qu&rsquo;il est question de \u00ab\u00a0r\u00e9forme\u00a0\u00bb, qui est du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;insurpassable vertu et, d\u00e9sormais, de la modernit\u00e9 naissante, et qu&rsquo;on ne peut pas ne pas \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 de la vertu). Elle souffre de ce soup\u00e7on possible, comme d&rsquo;une contradiction affreuse, d&rsquo;une <strong>frustration<\/strong>, le mot est dit et redit ; elle ne craint rien plus que la mauvaise r\u00e9putation, l&rsquo;incons\u00e9quence qu&rsquo;on lui ferait porter comme on fait porter le chapeau, la futilit\u00e9 qu&rsquo;on lui d\u00e9couvrirait, en lui d\u00e9couvrant le vrai d&rsquo;elle-m\u00eame, le reproche alors en forme d&rsquo;acte d&rsquo;accusation, de n&rsquo;avoir pas montr\u00e9 la force d&rsquo;une fermet\u00e9 de caract\u00e8re qui e&ucirc;t pouss\u00e9 \u00e0 sacrifier ses int\u00e9r\u00eats \u00e0 la vertu g\u00e9n\u00e9rale de la r\u00e9forme. Lorsqu&rsquo;une frustration d&rsquo;une telle force est ressentie, nous dit le psychanalyste, il faut en transf\u00e9rer le fardeau ; \u00e0 la frustration r\u00e9pond le <strong>transfert<\/strong>. Ce sera la cause des <em>insurgents<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a transfert de la vertu fran\u00e7aise, ou de la vertu parisienne pourrions-nous pr\u00e9ciser si nous nous laissions aller au go&ucirc;t de la pol\u00e9mique, par les \u00e9pousailles enthousiastes de la cause am\u00e9ricaine. Ainsi sauve-t-on la vertu de la vertu, en l&rsquo;extrayant des griffes \u00e9pouvantables des incertitudes des situations int\u00e9rieures o&ugrave; le vertueux a ses int\u00e9r\u00eats engag\u00e9s, pour la remettre dans des mains jug\u00e9es pures, \u00e0 sept mille kilom\u00e8tres de distance ; effectivement, au regard des lucarnes parisiennes, les <em>insurgents<\/em> avaient une puret\u00e9 \u00e9d\u00e9nique, celle de la naissance d&rsquo;un monde nouveau, une sorte de <em>Paul &#038; Virginie<\/em> ayant retrouv\u00e9 leur paradis perdu dans le grand pays en formation du Nouveau Monde. Il naquit un sentiment d&rsquo;une grande force mais souterrain, jamais explicit\u00e9, jamais substantiv\u00e9 comme il aurait d&ucirc; l&rsquo;\u00eatre, une \u00e9motion pure conserv\u00e9e dans les labyrinthes de la psychologie comme pr\u00e9cieux t\u00e9moignage et source pure de ce transfert ; par le fait, ce transfert acqu\u00e9rant une fonction g\u00e9n\u00e9rique dans l&rsquo;inconscient collectif de l&rsquo;intellectualisme fran\u00e7ais. On pourrait baptiser ce ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;expression de \u00ab\u00a0seconde d\u00e9couverte de l&rsquo;Am\u00e9rique\u00a0\u00bb pour la classe sociale et intellectuelle impliqu\u00e9e, cette fois une d\u00e9couverte compl\u00e8tement int\u00e9rioris\u00e9e, impliquant une construction int\u00e9rieure de l&rsquo;objet consid\u00e9r\u00e9, une architecture doctrinale qui n&rsquo;allait plus nous quitter ; elle impr\u00e9gnait \u00e0 mesure la psychologie, cette d\u00e9couverte, comme pour assurer les fondations de l&rsquo;architecture ainsi install\u00e9e ; elle figurait aussit\u00f4t ce qui s&rsquo;imposerait comme une r\u00e9f\u00e9rence pour la situation fran\u00e7aise elle-m\u00eame ; elle transformait enfin en une r\u00e9f\u00e9rence objective, hors de toute attaque et de toute critique, cette id\u00e9ologie moderniste, de la modernit\u00e9 d\u00e9sormais d\u00e9barrass\u00e9e de toute h\u00e9sitation, si essentielle \u00e0 cette classe de l&rsquo;intellectualisme fran\u00e7ais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;aussit\u00f4t s&rsquo;installer \u00e0 son \u00e9tabli d&rsquo;universitaire pour s&rsquo;attacher \u00e0 une \u00e9tude pr\u00e9cise et d\u00e9taill\u00e9e, sinon affectueuse, du pro-am\u00e9ricanisme ainsi d\u00e9couvert dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, aussit\u00f4t contest\u00e9e par une autre \u00e9tude qui vous d\u00e9montrerait impeccablement le contraire. Ce sont des querelles de salons et des querelles de clochers ; juste quelques grains de poussi\u00e8re pour occuper le vent qui passe. Nous parlons d&rsquo;un sentiment, d&rsquo;une \u00e9motion bien plus profonde, bien plus vaste, qui embrasse le Nouveau Monde pour en faire le d\u00e9positaire, la sacralisation de la modernit\u00e9 ; s&rsquo;y adjoint en effet une \u00e9pist\u00e9mologie du \u00ab\u00a0Nouveau Monde parall\u00e8le\u00a0\u00bb au vrai, sans rapport avec le r\u00e9el. Ouverture de cette symphonie nomm\u00e9e <em>American Dream<\/em>. On n&rsquo;a pas fini d&rsquo;en parler dans ces pages.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De cette fa\u00e7on, les relations franco-am\u00e9ricaines sont, pour la psychologie fran\u00e7aise, d&rsquo;abord une affaire int\u00e9rieure fran\u00e7aise. Dans l&rsquo;excellente r\u00e9f\u00e9rence qu&rsquo;est l&rsquo;\u00e9tude de Ren\u00e9 R\u00e9mond sur la pr\u00e9sence de l&rsquo;Am\u00e9rique dans l&rsquo;opinion fran\u00e7aise de 1815 \u00e0 1852 (2), ce n&rsquo;est pas la question de cette pr\u00e9sence qui est pos\u00e9e, mais les formes diverses qu&rsquo;elle prend tant cette pr\u00e9sence est partout \u00e9vidente ; et abondent les expressions qui rendent compte du \u00ab\u00a0climat\u00a0\u00bb \u00e0 cet \u00e9gard : &laquo; <em>En outre, cette histoire<\/em> [de l&rsquo;Am\u00e9rique] <em>a \u00e9t\u00e9 \u00e9troitement associ\u00e9e \u00e0 celle de la France, elle forme presque un chapitre annexe de notre histoire nationale.<\/em> [&hellip;] <em>&hellip;par lui<\/em> [Lafayette], <em>l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine est pr\u00e9sente au c&oelig;ur de la vie politique fran\u00e7aise.<\/em> [&hellip;] <em>Du fait de sa liaison \u00e9troite avec notre propre histoire, la connaissance de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine en subit les contrecoups et est sujette aux fluctuations des relations franco-am\u00e9ricaines. Ainsi quelques \u00e9pisodes de la guerre d&rsquo;Ind\u00e9pendance sont aussi connus que s&rsquo;ils faisaient partie des fastes nationaux mais le nom du pr\u00e9sident Madison est pratiquement inconnu.<\/em> &raquo; Il s&rsquo;agit effectivement moins de connaissance, de justesse de jugement, de mesure \u00e9quilibr\u00e9e, que d&rsquo;une proximit\u00e9 proche de l&rsquo;intimit\u00e9 entre les deux pays, comme s&rsquo;ils venaient d&rsquo;un tronc commun, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une intimit\u00e9 qui est presque une identit\u00e9. Il ne faut pas entendre ce jugement au seul sens politique, y compris par rapport \u00e0 la situation politique fran\u00e7aise, et m\u00eame il faut plut\u00f4t se garder de l&rsquo;\u00e9couter trop dans ce sens ; il faut tenter de l&rsquo;appr\u00e9cier comme un ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique. Les Fran\u00e7ais per\u00e7oivent effectivement l&rsquo;Am\u00e9rique, lorsqu&rsquo;ils s&rsquo;en occupent plus ou moins pr\u00e9cis\u00e9ment, comme une mati\u00e8re avec quelque chose de fondamentalement fran\u00e7ais, et ce \u00ab\u00a0quelque chose\u00a0\u00bb occupe beaucoup de l&rsquo;esprit et influe fortement sur le jugement ; il ne garantit ni la justesse ni la mesure du second mais t\u00e9moigne de la proximit\u00e9 extr\u00eame du premier.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&hellip;Pour le reste, et ceci qui sera tr\u00e8s vite per\u00e7u comme quelque chose d&rsquo;essentiel dans mon propos, qui en sera plus loin le centre, pour le reste confirmons aussit\u00f4t ce que nous avons sugg\u00e9r\u00e9 plus haut (\u00ab\u00a0Ouverture de cette symphonie nomm\u00e9e <em>American Dream<\/em>\u00ab\u00a0). Il s&rsquo;agit d&rsquo;un Moment psychologique fondamental pour la France, d&rsquo;un Moment fondamental pour la psychologie fran\u00e7aise, qui aura ses effets \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9volution, mais \u00e9galement pour sortir de la R\u00e9volution, qui va imprimer sa forte marque dans l&rsquo;\u00e9volution de la perception fran\u00e7aise de la modernit\u00e9 ; la France, dans une intuition qu&rsquo;on peut qualifier de visionnaire autant qu&rsquo;annonciatrice de tant de calamit\u00e9s, per\u00e7oit parfaitement que l&rsquo;Am\u00e9rique qui va na&icirc;tre et que la modernit\u00e9 qui en fait autant ne font qu&rsquo;une. En m\u00eame temps, ce Moment psychologique autant que cette intuition visionnaire apparaissent comme des t\u00e9moins et des acteurs de la lev\u00e9e du grand courant historique qui va prendre son \u00e9lan \u00e0 la jointure des deux si\u00e8cles et que plus rien n&rsquo;arr\u00eatera jusqu&rsquo;\u00e0 nous. Il ne doit faire nul doute que dans cet incident psychologique, psychanalytique, cet accident essentiel du transfert de la frustration fran\u00e7aise vers l&rsquo;Am\u00e9rique d&rsquo;une r\u00e9forme inachev\u00e9e, comme une \u00ab\u00a0symphonie inachev\u00e9e\u00a0\u00bb qu&rsquo;on transmettrait dans le but qu&rsquo;elle soit effectivement achev\u00e9e, il ne doit faire nul doute qu&rsquo;on trouve les premi\u00e8res racines, les plus honorables sans aucun doute, les plus profondes \u00e9galement, de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme on le per\u00e7oit \u00e0 ce point du r\u00e9cit, on reconna&icirc;t qu&rsquo;il y a une forme d&rsquo;authenticit\u00e9 dans la d\u00e9marche, une tentative que l&rsquo;on comprend, qui est \u00e0 la mesure humaine, malgr\u00e9 les multiples accidents de l&rsquo;incons\u00e9quence fran\u00e7aise de ce temps si incertain ; il y a \u00e0 la fois de l&rsquo;ing\u00e9nuit\u00e9 et comme une sorte de puret\u00e9, renouvel\u00e9es en d\u00e9pit de tout et surgies, malgr\u00e9 tant d&rsquo;accidents d\u00e9plorables et de chicaneries indignes qui caract\u00e9risent cette soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise type \u00ab\u00a0fin de r\u00e9gime\u00a0\u00bb. De m\u00eame, et comme un double sombre apparu sans pr\u00e9venir, observons aussit\u00f4t qu&rsquo;il s&rsquo;agit bien de ce m\u00eame <em>American Dream<\/em> dont il faut dire d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;il va nous ravager sans piti\u00e9 et qu&rsquo;il commence sa marche pour nous conduire vers notre cr\u00e9puscule, qui est celui des illusions de la modernit\u00e9 dont nous go&ucirc;tons les fruits amers deux si\u00e8cles plus tard, cet <em>American Dream<\/em> qui nous fascine comme une clart\u00e9 \u00e9blouissante cachant le reste, ces ombres affreuses de trous noirs sans fond et sans fin. Quoi qu&rsquo;il en soit des vertus originelles de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> des Fran\u00e7ais, qui ne sera pas avare d&rsquo;\u00e9mulation dans le reste du vieux monde, quoi qu&rsquo;il en soit des belles intentions sans la moindre simulation, quoi qu&rsquo;il en soit des beaux esprits et des belles dames \u00e0 l&rsquo;esprit bien fait, nous tenons le d\u00e9but de la tromperie et c&rsquo;est une distorsion fatale de la psychologie, avec l&rsquo;\u00e9trange pouvoir de se transmettre, par influence et suggestion, g\u00e9n\u00e9riquement certes, mais presque comme g\u00e9n\u00e9tiquement. Cela deviendra plus tard mais assez vite, il faut bien le mesurer, comme une sorte de r\u00e9flexe de Pavlov avant Pavlov lui-m\u00eame, une sorte de penchant du c&oelig;ur et du sentiment aussit\u00f4t habill\u00e9 par l&rsquo;esprit, en faveur de l&rsquo;Am\u00e9rique devenue une part de nous-m\u00eames. Certains nomment cela du pro-am\u00e9ricanisme mais dit-on qu&rsquo;on est du parti de celle qu&rsquo;on croit \u00eatre sa fille parce qu&rsquo;on la favorise sans chercher \u00e0 mesurer ses vertus, qu&rsquo;on la choisit sans rien d\u00e9cider \u00e0 cet \u00e9gard ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Peut-\u00eatre y avait-il, dans cette illusion fondamentale qui s&rsquo;exprimait de fa\u00e7on diff\u00e9rente selon les partis, dans cette \u00e9trange union nationale qui allait des philosophes ricaneurs et de l&rsquo;auteur si brillant du <em>Figaro<\/em> \u00e0 un Vergennes s\u00e9rieux comme un pape et aimant sa femme comme son Roi, dans cette union subreptice, souterraine, qui caract\u00e9risait le regard fran\u00e7ais sur les <em>insurgents<\/em> de l&rsquo;Am\u00e9rique prenant en charge la r\u00e9forme devenue id\u00e9ale que la France n&rsquo;avait su faire &ndash; peut-\u00eatre y avait-il une esp\u00e9rance partag\u00e9e, ultime, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, \u00e0 la fois inconsciente, instinctive et pr\u00e9monitoire, pour \u00e9viter le terrible choc de la Grande R\u00e9volution ? Si la r\u00e9forme qui ne se fait pas sur les bords de la Seine se fait sur les rives du Potomac, et que c&rsquo;est la m\u00eame, et que c&rsquo;est, rive pour rive, un cours semblable, peut-\u00eatre la terrible perspective sera-t-elle \u00e9cart\u00e9e ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Placide, ou bien est-ce un peu de ce cynisme tranquille qui, je pense, caract\u00e9rise les beaux esprits du temps moderniste \u00e0 son aube radieuse, le Prince de Ligne se tourne vers nous et nous interroge : &laquo; <em>N&rsquo;est-ce pas curieux de voir le ministre le moins gai qu&rsquo;il y e&ucirc;t jamais en France employer un farceur ?<\/em> &raquo; Il parle de l&rsquo;incertain couple que forment Vergennes et Beaumarchais. L\u00e0-dessus, comme il sied \u00e0 l&rsquo;esprit fran\u00e7ais, l&rsquo;historiographe met les choses au point : &laquo; [L]<em>a justice impose de saluer la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;un homme \u00e9mergeant des \u00e9gouts pour se hisser au niveau de l&rsquo;Histoire.<\/em> &raquo; (L&rsquo;on parle de Beaumarchais.) L&rsquo;auteur-comploteur se fait marchand de canons pour la cause des <em>insurgents<\/em>. Il \u00ab\u00a0transf\u00e8re\u00a0\u00bb, si l&rsquo;on veut bien accepter de charger le mot d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9 de sa diversit\u00e9 de signification, la puissance (le canon) comme l&rsquo;acte manqu\u00e9 du vieux continent vers le Nouveau Monde. Il est \u00e0 l&rsquo;exemple de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise, Beaumarchais, futile et spirituel, et \u00ab\u00a0militant\u00a0\u00bb comme l&rsquo;on dit, presque \u00ab\u00a0droit-de-l&rsquo;hommiste\u00a0\u00bb par avance, et enfin exalt\u00e9 par ses propres discours ; entendant ce qu&rsquo;il a magnifiquement \u00e9crit dans la tirade de Figaro, soudain interdit, puis s&rsquo;interrogeant aussit\u00f4t, ravi en un sens : \u00ab\u00a0Et si c&rsquo;\u00e9tait vrai, et en train de se r\u00e9aliser en Am\u00e9rique ?\u00a0\u00bb Ainsi le transfert achev\u00e9, et d\u00e9couverte aussi vite faite que tout cela n&rsquo;est pas tomb\u00e9 dans l&rsquo;escarcelle d&rsquo;un ingrat, que l&rsquo;Am\u00e9rique va nous rendre au centuple, par le r\u00eave qu&rsquo;elle dispensera, l&rsquo;investissement de l&rsquo;utopie que nous avons mise en elle. Il faut savoir, comme l&rsquo;\u00e9crit Perrault avec la pompe qui sied, que ce qui se passe l\u00e0-bas, &laquo; <em>ce n&rsquo;est pas une discorde de taxe sur le th\u00e9 et la m\u00e9lasse,<\/em> [&hellip;] <em>mais la grande et \u00e9ternelle querelle de l&rsquo;humanit\u00e9 en qu\u00eate de libert\u00e9<\/em> &raquo;. L&rsquo;Am\u00e9rique et le complexe parisien valent bien un pot de m\u00e9lasse, si ce n&rsquo;est une messe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En r\u00e9alit\u00e9, que fait et que pense l&rsquo;Am\u00e9rique ? Pour qu&rsquo;il y ait ces relations qui vont jusqu&rsquo;\u00e0 la complicit\u00e9 comme celles qu&rsquo;on tente de d\u00e9crire, il faut \u00eatre deux, et nous n&rsquo;avons parl\u00e9 que de l&rsquo;un des deux, et m\u00eame lorsque nous parlions d&rsquo;Am\u00e9rique nous parlions de la perception fran\u00e7aise de l&rsquo;Am\u00e9rique. La perception fran\u00e7aise est que la r\u00e9forme infaisable sur les bords de la Seine se fait sur les bords du Potomac, comme par d\u00e9l\u00e9gation d&rsquo;utopie si l&rsquo;on veut &ndash; et nul ne s&rsquo;\u00e9tonne si, en traversant l&rsquo;Atlantique, la r\u00e9forme devient R\u00e9volution. Il se trouve que c&rsquo;est le cas, du moins dans la construction d&rsquo;abord psychologique que les <em>Founding Fathers<\/em> s&#8217;emploient \u00e0 \u00e9difier.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au d\u00e9part, admettons-le, la querelle est plut\u00f4t basse, avec cette affaire de taxes, de th\u00e9 et de m\u00e9lasse. Elle aurait pu, elle aurait d&ucirc; se conclure selon l&rsquo;esprit de la chose, en bons marchands et selon l&rsquo;esprit du marchand. Il y avait la place pour cela, et l&rsquo;on dira qu&rsquo;on cherche en vain, dans la situation g\u00e9n\u00e9rale des colonies, les conditions \u00ab\u00a0objectives\u00a0\u00bb, comme ils disent, de la R\u00e9volution. Certes, il y a des esprits exalt\u00e9s, cela d&rsquo;ailleurs d\u00e8s l&rsquo;origine puisque les premiers colons \u00e9taient de z\u00e9l\u00e9s religieux fuyant les oppressions britannique et autres pour mieux \u00e9tablir la leur sur des territoires vierges. (Les Natives font partie de la virginit\u00e9 de la chose, ce qui permettra qu&rsquo;en les \u00e9liminant, virginit\u00e9 pour virginit\u00e9, tout se sera pass\u00e9 comme si rien ne s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9.) Il y a aussi des avocats, qui savent parler, qui ont une approche rigoureuse de la loi, qui vous d\u00e9montent la vertu n\u00e9cessaire en autant d&rsquo;engagements l\u00e9gislatifs et la remontent en autant de d\u00e9monstrations irr\u00e9sistibles. Pour autant, revenons-y, tout cela se marie ais\u00e9ment avec un incontestable esprit de marchand qui impr\u00e8gne les colonies laborieuses, qui domine le tout, qui donne son vrai rythme aux colonies. Puisqu&rsquo;il est question de taxes, de th\u00e9 et de m\u00e9lasse, l&rsquo;esprit du commerce aurait d&ucirc; triompher.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les Anglais se montr\u00e8rent brutaux et peu adroits, \u00e0 l&rsquo;image de leur fa\u00e7on de voir cette \u00e9poque qui ne les inclinait gu\u00e8re au compromis ; entre le Trait\u00e9 de Paris de 1763 et jusqu&rsquo;avant l&rsquo;aventure d\u00e9sastreuse de la r\u00e9volte des colonies, l&rsquo;Angleterre put croire qu&rsquo;elle avait r\u00e9duit le monde et que les coloniaux, eux, n&rsquo;avaient qu&rsquo;\u00e0 obtemp\u00e9rer ; on les traita comme tels&hellip; La ferveur r\u00e9volutionnaire des <em>insurgents<\/em>, expos\u00e9e dans l&rsquo;appr\u00e9ciation qui fut donn\u00e9e de la bataille de l&rsquo;ind\u00e9pendance, n&rsquo;\u00e9tait naturellement ni un fondement de la chose, ni une cause exclusive, comme pr\u00e9tendent \u00eatre les r\u00e9volutions ; elle fut d&rsquo;abord un moyen, qu&rsquo;on transforma en cause et qu&rsquo;on pr\u00e9senta alors comme le fondement qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas. Le go&ucirc;t de la rh\u00e9torique, la mise en \u00e9vidence des plus radicaux gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;habilet\u00e9 du publiciste, notamment par les proc\u00e9d\u00e9s britanniques, le caract\u00e8re unificateur dans la lutte de cette sorte de doctrine, voil\u00e0 qui justifiait qu&rsquo;on us\u00e2t du mode r\u00e9volutionnaire comme d&rsquo;un hymne rassembleur des esprits et briseur des h\u00e9sitations.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Si elle fit bon usage du mot durant la Guerre d&rsquo;Ind\u00e9pendance, qu&rsquo;ils nomment en effet \u00ab\u00a0<em>American Revolution<\/em>\u00a0\u00bb pour l&rsquo;occasion, la R\u00e9volution fit long feu. La chose est connue et largement r\u00e9f\u00e9renc\u00e9e. C\u00e9dons la plume, pour nous couvrir des attributs de la vertu, \u00e0 un digne critique du <em>Monde<\/em>, publiant en mai 1993, r\u00e9sumant la th\u00e8se du radicalisme am\u00e9ricaniste, depuis longtemps classique, qui sert de feuille de vigne et de coquetterie id\u00e9ologique \u00e0 l&rsquo;activisme mercantile de la Grande R\u00e9publique ; cela se fait au travers d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;ouvrage de Gordon S. Wood (<em>The Radicalism of the American Revolution<\/em>), paru \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque : &laquo; <em>Ce livre repose sur l&rsquo;affirmation r\u00e9p\u00e9t\u00e9e selon laquelle la r\u00e9volution am\u00e9ricaine fut aussi absolue, dans son essence, que celles de 1789 et de 1917.<\/em> [&hellip;] <em>Las,<\/em> [elle] <em>prit rapidement un autre cours. D\u00e8s 1787, rappelle Gordon S. Wood, James Madison, dans un article fameux du \u00ab\u00a0F\u00e9d\u00e9raliste\u00a0\u00bb, juge in\u00e9vitable l&rsquo;affrontement dans une soci\u00e9t\u00e9, f&ucirc;t-elle r\u00e9publicaine, entre \u00ab\u00a0int\u00e9r\u00eats capitalistes\u00a0\u00bb oppos\u00e9s.<\/em> [&hellip;] <em>Au cr\u00e9puscule de son existence, en 1825, Jefferson ne pouvait que se lamenter : \u00ab\u00a0Tout, tout est mort.\u00a0\u00bb Sous-entendu : de la soci\u00e9t\u00e9 dont lui et d&rsquo;autres avaient r\u00eav\u00e9.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend bien tout cela, &ndash; mais on s&rsquo;interroge, n\u00e9anmoins : qu&rsquo;est-ce que cette \u00ab\u00a0essence\u00a0\u00bb-l\u00e0, l&rsquo;essence absolutiste de cette r\u00e9volution, qui n&rsquo;arrive m\u00eame pas \u00e0 se manifester, qui est tout de suite bafou\u00e9e, maquill\u00e9e, ridiculis\u00e9e ? D&rsquo;autres ont la plume encore plus vive, qui laissent de c\u00f4t\u00e9 ces emphases de la R\u00e9volution perdue avant d&rsquo;exister, qui vont droit au but de l'\u00a0\u00bb<em>American Revolution<\/em>\u00a0\u00bb ; notre ami Jacques Barzun, dont nous avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9, que nous avons d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, qui \u00e9crit comme r\u00e9sum\u00e9 de la chose, qu&rsquo;il prend soin de nommer, lui, \u00ab\u00a0<em>War of Independence<\/em>\u00ab\u00a0, ce qui n&rsquo;est pas rien par rapport aux convenances du syst\u00e8me, &ndash; dans son superbe <em>From Dawn to Decadence &mdash; 500 Years of Western Cultural Life<\/em>, qu&rsquo;il publie en 1999 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>If anything, the aim of the american War of Independance was reactionary : \u00ab\u00a0back to the good old days!\u00a0\u00bb Taxpayers, assemblymen, traders, and householders wanted a return to the conditions before the latter-day English policies. The appeal was to the immemorial rights of Englishmen: self-governments through representatives and taxation granted by local assemblies, not set arbitrarily by the king. No new Idea entailing a shift in forms of power &mdash; the marks of revolutions &mdash; was proclaimed. The 28 offenses that King George was accused of had long been familiar in England. The language of the Declaration is that of a protest against abuses of power, not of proposals for recasting the government on new principles.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Interrogeons-nous : est-ce vraiment supportable ? Peut-on accepter qu&rsquo;une si belle <em>narrative<\/em>, celle de l&rsquo;<em>American Revolution<\/em>, celle de &laquo; <em>la grande et \u00e9ternelle querelle de l&rsquo;humanit\u00e9 en qu\u00eate de libert\u00e9<\/em> &raquo; soit ainsi r\u00e9duite \u00e0 une d\u00e9marche si piteuse, bien qu&rsquo;on n&rsquo;h\u00e9site pas une seconde \u00e0 en comprendre l&rsquo;int\u00e9r\u00eat ? Les Fran\u00e7ais, eux, n&rsquo;accept\u00e8rent jamais cela, sinon en se r\u00e9voltant contre les usurpateurs, en les excluant de leur <em>American Dream<\/em>. Comme nous l&rsquo;avons observ\u00e9 plus haut, la \u00ab\u00a0question am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb devint, aussit\u00f4t qu&rsquo;elle fut implicitement pos\u00e9e, une affaire &laquo; <em>pr\u00e9sente au c&oelig;ur de la vie politique fran\u00e7aise<\/em> &raquo;. D&rsquo;une certaine fa\u00e7on, suivant en cela la complication et la complexit\u00e9 que nous ne cessons de d\u00e9couvrir pour nos lecteurs, cette vision fran\u00e7aise agit comme si elle avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;inspiratrice de l&rsquo;interpr\u00e9tation que les dirigeants et inspirateurs de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, en Am\u00e9rique m\u00eame, s&#8217;employ\u00e8rent aussit\u00f4t \u00e0 d\u00e9velopper, comme s&rsquo;il y avait eu, l\u00e0 aussi, transfert poursuivant le pr\u00e9c\u00e9dent, le justifiant, le grandissant et l&rsquo;enluminant. Comme il y a une vision fran\u00e7aise de l&rsquo;Am\u00e9rique qui est transformatrice de la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine, il y a une pr\u00e9sentation am\u00e9ricaniste de l&rsquo;Am\u00e9rique qui assure la m\u00eame mission, dans le m\u00eame sens, comme s&rsquo;il y avait des consignes communes. Sans doute est-ce \u00e0 partir de l\u00e0 qu&rsquo;on peut commencer \u00e0 c\u00e9der \u00e0 la coquetterie, au travers ou au go&ucirc;t de la pr\u00e9cision, pour employer \u00e0 telle ou telle occasion, puis de plus en plus souvent, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;affaires la concernant, l&rsquo;Am\u00e9rique, le qualificatif d'\u00a0\u00bbam\u00e9ricaniste\u00a0\u00bb de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab\u00a0am\u00e9ricain\u00a0\u00bb. Il est vrai qu&rsquo;en m\u00eame temps que la \u00ab\u00a0R\u00e9volution am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb d\u00e9couvre son vrai visage, un montage gigantesque est entrepris, comme avec naturel dirions-nous, comme si c&rsquo;\u00e9tait la nature de la chose de s&rsquo;habiller d&rsquo;une apparence pr\u00e9tendant \u00e0 la substance, pour dissimuler la vraie substance. L&rsquo;Am\u00e9rique avait les moyens pour cela, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9e de l&rsquo;Histoire mais de la volont\u00e9 humaine, qu&rsquo;elle s&rsquo;appuyait donc, plus que sur les \u00e9vidences et les traditions de l&rsquo;Histoire, sur une certaine forme de \u00ab\u00a0communication\u00a0\u00bb annon\u00e7ant notre postmodernit\u00e9 et assumant de transmettre et de diffuser l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;il importait qu&rsquo;on e&ucirc;t, \u00e0 mesure des situations et de l&rsquo;\u00e9volution, de ce formidable artefact anhistorique. Je d\u00e9signerais bien volontiers l&rsquo;Am\u00e9rique, s&rsquo;il s&rsquo;agit d'\u00a0\u00bbempire\u00a0\u00bb, comme l'\u00a0\u00bbempire de la communication\u00a0\u00bb, tant tout et la moindre chose d&rsquo;elle-m\u00eame d\u00e9pendent de la perception que l&rsquo;on se presse soi-m\u00eame d&rsquo;avoir d&rsquo;elle, et tant il importe aussit\u00f4t de communiquer cette perception pour que, par cet \u00e9change \u00e9minemment d\u00e9mocratique, cet empire vous apparaisse comme une image fabriqu\u00e9e, conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;image qu&rsquo;il importe d&rsquo;en avoir. Avec la communication, et par sa magie en v\u00e9rit\u00e9, le conformisme est consubstantiel \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique et m\u00eame davantage, il est la condition de la p\u00e9rennit\u00e9 de la \u00ab\u00a0R\u00e9volution\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine et de sa vertu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il s&rsquo;en d\u00e9duit que, d\u00e8s cette origine, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ceux qui entretenaient la d\u00e9marche audacieuse et bient\u00f4t suspecte de garder les yeux ouverts et l&rsquo;esprit en \u00e9veil, ceux qui faillaient \u00e0 leur devoir conformiste d&rsquo;autocensure (il n&rsquo;est point de censure dans le pays de la libert\u00e9), \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Jefferson sur leur lit de mort, il existe une <em>narrative<\/em> de l&rsquo;Am\u00e9rique. La chose ne cessera jamais. Elle constitue un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une telle puissance, d&rsquo;une telle constance, d&rsquo;un tel herm\u00e9tisme, qu&rsquo;on doit envisager l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;elle a pes\u00e9 et qu&rsquo;elle continue \u00e0 peser sur les psychologies, sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire, ni possible peut-\u00eatre, d&rsquo;en avoir la conscience, jusqu&rsquo;\u00e0 presser ces psychologies, les modeler, les modifier constamment pour les tenir dans les imp\u00e9ratifs de la s\u00e9rie et les enfermer dans l&rsquo;exclusivit\u00e9 du standard. D&rsquo;une fa\u00e7on tr\u00e8s concr\u00e8te, un Am\u00e9ricain est plus ou moins, avec les nuances qu&rsquo;impliquent la r\u00e9tivit\u00e9 de telle ou telle psychologie, la r\u00e9sistance que permet, voire sugg\u00e8re telle ou telle situation, un \u00eatre <strong>\u00e0 part<\/strong> du reste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous proposons cela comme une r\u00e8gle extraordinaire, \u00e0 laquelle la diversit\u00e9 humaine permettra par bonheur de d\u00e9gager bien des exceptions ; reste que le standard de la s\u00e9rie est fix\u00e9. Cela se traduit par des jugements de fond du mode imp\u00e9ratif : l&rsquo;Am\u00e9rique est \u00ab\u00a0exceptionnelle\u00a0\u00bb, elle est la \u00ab\u00a0nation indispensable\u00a0\u00bb, elle est r\u00e9volutionnaire dans son essence m\u00eame, qui la diff\u00e9rencie du reste bien \u00e9videmment. Ce <em>diktat<\/em> est d&rsquo;une telle intensit\u00e9 qu&rsquo;il bouscule toutes les logiques et rend suspects autant le bon sens et l&rsquo;esprit critique ; l&rsquo;on n&rsquo;h\u00e9sitera pas une seconde, aujourd&rsquo;hui, si l&rsquo;on veut \u00eatre moderne, \u00e0 \u00e9pouser les pires archa\u00efsmes am\u00e9ricains. Cette <em>narrative<\/em> n&rsquo;aura de cesse, dans quelque circonstance que ce soit, y compris les pires moments qui confrontent l&rsquo;Am\u00e9rique avec son propre destin qui ressemble parfois \u00e0 son propre n\u00e9ant, de se r\u00e9affirmer et d&rsquo;\u00eatre r\u00e9affirm\u00e9e, comme un objet sans cesse recycl\u00e9 en lui-m\u00eame, comme un ph\u00e9nix de la communication. L&rsquo;Am\u00e9rique redevient toujours bonne, juste et pure, comme tel pr\u00e9sident nous confie qu&rsquo;il est croyant <em>born-again<\/em> ; patience, il suffit d&rsquo;attendre le chapitre suivant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comme on a bien pris garde de le pr\u00e9ciser, chaque fois que l&rsquo;occasion s&rsquo;en est pr\u00e9sent\u00e9e, pour renforcer le sens du r\u00e9cit et pour rendre hommage \u00e0 la diversit\u00e9 humaine, il y a, dans ce formidable arrangement qu&rsquo;est l&rsquo;Am\u00e9rique lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;organise en un syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et face \u00e0 lui, des psychologies retorses, des esprits batailleurs, des \u00e2mes d\u00e9senchant\u00e9es. On les d\u00e9signera moins comme des opposants, qu&rsquo;ils ne peuvent pr\u00e9tendre \u00eatre un instant dans un tel syst\u00e8me si efficacement verrouill\u00e9, que comme des \u00ab\u00a0dissidents\u00a0\u00bb. Ils sont r\u00e9tifs aux consignes, ils regardent la <em>narrative<\/em> am\u00e9ricaniste avec un m\u00e9pris consid\u00e9rable, ils s&rsquo;enivrent ou essaient les paradis artificiels. Ils repoussent avec hargne et lucidit\u00e9 la constante entreprise d&rsquo;investissement du syst\u00e8me, ses habilet\u00e9s de boutiquier, ses ma&icirc;trises de la manipulation de l&rsquo;information jusqu&rsquo;\u00e0 transformer la basse propagande \u00e0 laquelle ils sacrifieraient s&rsquo;il le fallait, dans d&rsquo;autres circonstances, en un ustensile in\u00e9dit qui finit par acqu\u00e9rir aux yeux de son cr\u00e9ateur lui-m\u00eame la vertu qu&rsquo;il pr\u00e9tend d\u00e9crire (cela serait la d\u00e9finition du \u00ab\u00a0virtualisme\u00a0\u00bb). Nous ne disons pas qu&rsquo;ils proposent quelque chose, ces \u00ab\u00a0dissidents\u00a0\u00bb, qu&rsquo;ils m&ucirc;rissent quelque dessein politique remarquable, ni qu&rsquo;ils complotent, ni qu&rsquo;ils manigancent. Ils n&rsquo;ont aucun avenir, en un sens, parce qu&rsquo;ils font leur gloire de n&rsquo;en point avoir, persuad\u00e9s qu&rsquo;en c\u00e9dant \u00e0 cette vanit\u00e9 terrestre ils seraient \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s\u00a0\u00bb par les r\u00e8gles du jeu. Ces \u00ab\u00a0dissidents\u00a0\u00bb se recrutent chez les artistes notamment, avec le mot pris dans son sens le plus large ; ou bien disons la chose autrement, disons que c&rsquo;est l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;artiste qui, en Am\u00e9rique, n\u00e9cessite, pour se faire, un esprit de \u00ab\u00a0dissident\u00a0\u00bb. La litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, qui est une branche exceptionnellement vivace du domaine, est le miroir, le bras puissant, la s\u00e8ve et la force m\u00eames de cette dissidence ; elle est sa d\u00e9finition m\u00eame, si elle n&rsquo;en est pas la limite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A mesure de son d\u00e9veloppement dans le cours du pays dans cette dynamique d&rsquo;expansion qui semble r\u00e9v\u00e9ler son vrai visage dans la modernit\u00e9 bient\u00f4t industrielle, la dissidence am\u00e9ricaine se cherche et, finalement, trouve en France son port d&rsquo;attache et sa r\u00e9f\u00e9rence culturelle ou socioculturelle, car la \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb semble y \u00eatre une chose qui vit et se vit comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de la nature m\u00eame de la chose. Mais il s&rsquo;agit de la France, justement, et, en France, Paris encore plus pr\u00e9cis\u00e9ment. La magie fran\u00e7aise est, \u00e0 l&rsquo;image renvers\u00e9e mais correspondante de la magie am\u00e9ricaniste pour les Fran\u00e7ais, une constante de l&rsquo;imaginaire de la dissidence de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, \u00e0 ce point o&ugrave; l&rsquo;on pourrait parler d&rsquo;un effet de miroir, ou de mim\u00e9tisme peut-\u00eatre. Si les deux choses ne s&rsquo;\u00e9quivalent pas, nous devons les observer selon une perspective similaire, pour d\u00e9gager leurs vertus et leurs caract\u00e8res r\u00e9ciproques, et comprendre, notamment du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, les m\u00e9canismes qui les animent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette dissidence n&rsquo;est pas pour autant d\u00e9tach\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements de la Grande R\u00e9publique ; m\u00eame si elle ne pr\u00e9tend pas jouer le moindre r\u00f4le politique institutionnel, elle subit \u00e9videmment les effets des \u00e9v\u00e9nements politiques dans la Grande R\u00e9publique. La dissidence am\u00e9ricaniste en France, \u00e0 Paris, cela \u00e0 partir d&rsquo;une pr\u00e9sence am\u00e9ricaine constante depuis l&rsquo;origine, a pignon sur rue d&rsquo;une fa\u00e7on significative \u00e0 partir du tournant du XX\u00e8me si\u00e8cle, comme devenue une institution ; l&rsquo;on pourrait la croire institutionnellement inaugur\u00e9e avec l&rsquo;installation d&rsquo;Edith Wharton, au 59 de la rue de l&rsquo;Universit\u00e9, en 1907 (elle reste en France jusqu&rsquo;\u00e0 sa mort, en 1937). Les \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9rations\u00a0\u00bb se succ\u00e8dent, que ce soit la <em>Lost Generation<\/em> ou celle du maccarthysme, ou encore celle des \u00e9crivains et musiciens noirs, qu&rsquo;importe ; la dissidence am\u00e9ricaine devient, jusque dans l&rsquo;&oelig;uvre m\u00eame de l&rsquo;artiste, du <em>Paris est une f\u00eate<\/em> d&rsquo;Hemingway aux <em>Jours tranquilles \u00e0 Clichy<\/em> d&rsquo;Henry Miller, un \u00e9cho de la quotidiennet\u00e9 de cette ville qui est bien plus qu&rsquo;une installation urbaine, qui est aussi bien une \u00e2me qu&rsquo;un protagoniste puissant du r\u00e9cit que nous faisons. Le tableau ne serait pas complet si, \u00e0 la litt\u00e9rature qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 nomm\u00e9e, qui trouve en France le berceau de ce qui, dans une nation, peut pr\u00e9tendre \u00e0 \u00eatre une ambition artistique et politique universelle, on n&rsquo;ajoutait, \u00e0 l&rsquo;autre extr\u00eame des Arts &#038; Lettres, le cin\u00e9ma, pour mieux illustrer le caract\u00e8re extr\u00eamement large et divers de ce ph\u00e9nom\u00e8ne si singulier. L&rsquo;importance du cin\u00e9ma est av\u00e9r\u00e9e dans ce cas, certes, dans la mesure o&ugrave;, par tradition et par symbolisme, la r\u00e9f\u00e9rence fran\u00e7aise est, pour nombre de gens du cin\u00e9ma am\u00e9ricaniste, &ndash; <em>dito<\/em>, <em>the movie industry<\/em> d&rsquo;Hollywood, &ndash; la formule de transmutation du cin\u00e9ma, d&rsquo;industrie en art, comme le vil plomb devient de l&rsquo;or. Peu nous importe ici la r\u00e9alit\u00e9 du propos, et, notamment, la r\u00e9elle mesure de l&rsquo;\u00e9vidence vertueuse que l&rsquo;on semblerait d\u00e9crire en citant le cin\u00e9ma fran\u00e7ais ; nous importe, il est vrai, la r\u00e9alit\u00e9 psychologique ainsi distingu\u00e9e, sa puissance sans aucun doute, la p\u00e9rennit\u00e9 de son objet par la force qu&rsquo;elle lui insuffle, jusqu&rsquo;\u00e0 la persistance de son existence dans une France qui se per\u00e7oit elle-m\u00eame et par p\u00e9riodes, comme d\u00e9cadente, am\u00e9ricanis\u00e9e, bourgeoise et superficielle, repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, etc., selon les caprices de l&rsquo;\u00e2me fran\u00e7aise soumise au supplice de l&rsquo;\u00e9ternelle inquisition qu&rsquo;elle se fait subir \u00e0 elle-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Partout et toujours, dans la tradition am\u00e9ricaine, subsiste cette magie fran\u00e7aise. Elle colore depuis bien plus d&rsquo;un si\u00e8cle la d\u00e9marche artistique, ou pseudo artistique, du pire au meilleur, du clich\u00e9 \u00e0 l&rsquo;&oelig;uvre d&rsquo;une insondable profondeur. Le plus anodin, le plus insignifiant des exemples nous convainc de la permanence de la chose, emporte n\u00e9cessairement notre conviction. Dans le film <em>Great Expectations<\/em>, d&rsquo;Alphonso Cuaron, qui date de 1997, dans une ann\u00e9e de la p\u00e9riode o&ugrave; l&rsquo;on conna&icirc;t le triomphe am\u00e9ricaniste de l&rsquo;apr\u00e8s-Guerre Froide et l&rsquo;in\u00e9vitable effacement fran\u00e7ais qui l&rsquo;accompagne, &ndash; principe des vases communicants, rien de moins, &ndash; il y a l&rsquo;irr\u00e9sistible occasion, pour l&rsquo;auteur de l&rsquo;&oelig;uvre, d&rsquo;une tirade exalt\u00e9e confi\u00e9e \u00e0 l&rsquo;acteur Robert De Niro. Le r\u00f4le est celui d&rsquo;un vieux truand-bienfaiteur dissimul\u00e9, avec un visage mang\u00e9 d&rsquo;une barbe grise hirsute, un peu comme l&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 un Monte-Cristo ou son abb\u00e9 Farias (ou comme Howard Hughes au bout de sa r\u00e9clusion, dit un comparse du film qui n&rsquo;a pas le sens des images litt\u00e9raires). Ce bagnard \u00e9vad\u00e9 est revenu \u00e0 New York quinze ans, vingt ans apr\u00e8s (c&rsquo;est presque du Dumas). En plein c&oelig;ur d&rsquo;une action dramatique o&ugrave; il va mourir brutalement, perc\u00e9 du coup de couteau d&rsquo;un truand dont il est le tra&icirc;tre, il recommande \u00e0 son prot\u00e9g\u00e9, jeune artiste peintre qui a r\u00e9ussi \u00e0 New York et qui est le h\u00e9ros de la bande, de l&rsquo;accompagner, de partir avec lui pour un s\u00e9jour \u00e0 Paris, pour s&rsquo;y faire reconna&icirc;tre. On dirait un vieux sage provincial (de New York, rien que \u00e7a) recommandant \u00e0 un artiste confirm\u00e9 de sa province (de New York, lui aussi) d&rsquo;aller chercher la cons\u00e9cration parisienne. &laquo; <em>La ville des lumi\u00e8res, tu veux venir ?<\/em>, s&rsquo;exclame De Niro. <em>Viens avec moi, tu vas adorer Paris &#8230; Paris est une belle ville, tr\u00e8s belle. C&rsquo;est la ville de la culture, une ville magnifique. Et il y a tout, l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance, la beaut\u00e9, il faut que tu ailles \u00e0 Paris, pas une seconde tu ne regretteras d&rsquo;avoir fait le voyage. Tout artiste doit aller au moins une fois dans sa vie \u00e0 Paris. Tu dois y aller. Les rues, l&rsquo;atmosph\u00e8re, les femmes &#8230; Oh, les femmes&hellip;<\/em> &raquo; Les images ont la vie dure, surtout lorsqu&rsquo;elles sont d&rsquo;un conformisme aussi d\u00e9routant, et chez De Niro en plus, ou lorsqu&rsquo;elles deviennent symboles et miroir de l&rsquo;Histoire. Pourquoi sinon pour saluer une \u00e9vidence qui transcende les modes, les politiques et les si\u00e8cles &ndash; pourquoi penser \u00e0 cette autre image rest\u00e9e au fond de ma m\u00e9moire, comme la m\u00e8re nourrici\u00e8re dispose sa terre fertile, de l&rsquo;actrice am\u00e9ricaine Lauren Bacall, plus vieille de tout le temps de sa carri\u00e8re et \u00e0 peine vieillie, et devenue une autre femme, devenue v\u00e9ritablement une femme internationale, qui passe \u00e0 l&rsquo;\u00e9mission <em>Inside the Actor&rsquo;s Studio<\/em> en 1999, o&ugrave; la question lui est pos\u00e9e, extraite du rituel o&ugrave; l&rsquo;on d\u00e9roule le \u00ab\u00a0questionnaire de Bernard Pivot\u00a0\u00bb, selon la pr\u00e9sentation immuable du pr\u00e9sentateur et r\u00e9alisateur de l&rsquo;\u00e9mission James Lipton : &laquo; <em>Qu&rsquo;est-ce qui vous fascine par-dessus tout ?<\/em> &raquo; De cette voix br\u00e8ve et qui semble m\u00e9tallique mais qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre une voix de gorge, sans trembler ni ciller, Bacall r\u00e9pond comme cela va de soi, comme une fl\u00e8che se fiche dans la cible et au c&oelig;ur, sans un souffle, presque sans un mot, comme si la r\u00e9ponse \u00e9tait inscrite dans le vent et dans l&rsquo;histoire du monde :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&ndash; <em>Paris<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les images ne veulent pas mourir, dans ce cas parce qu&rsquo;elles tiennent d&rsquo;une parent\u00e9 magique, d&rsquo;une symbiose qui d\u00e9passe le seul r\u00e8gne de la raison. Elles parlent au c&oelig;ur de l&rsquo;homme, se transmettent d&rsquo;esprit en esprit, transportent une \u00e2me vers l&rsquo;autre ; les images de Paris se tiennent au c&oelig;ur de l&rsquo;artiste am\u00e9ricain, comme si la ville, et le pays, et son prestige culturel, \u00e9taient siens, en-dehors de la g\u00e9ographie, de l&rsquo;histoire et de la politique. Il y a une sociologie hors du temps et des al\u00e9as sociaux de l&rsquo;\u00e9migration artistique am\u00e9ricaine vers la France, de la dissidence am\u00e9ricaine toujours avec un pied \u00e0 Paris, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement sociologique unique, qui se joue de l&rsquo;histoire et du temps, qui unit les deux pays distants de milliers de kilom\u00e8tres en effa\u00e7ant leur sp\u00e9cificit\u00e9, comme s&rsquo;ils ne formaient qu&rsquo;un, et que cela serait quelque chose de compl\u00e8tement diff\u00e9rent, et qu&rsquo;en fait les deux pays ainsi intimement unis ne le seraient pas pour autant puisque ce lien serait devenu une chose en soi, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l&rsquo;un et \u00e0 l&rsquo;autre&#8230; M\u00eame avec les artistes am\u00e9ricains et la France, nous ne quittons pas les voies myst\u00e9rieuses, qu&rsquo;il nous faut explorer, de la transcendance historique ; m\u00eame avec les artistes am\u00e9ricains semblent sourdre d&rsquo;improbables songes o&ugrave; ces hommes-l\u00e0 trouveraient en France ce qui manque, malgr\u00e9 les antiennes folkloriques et les \u00e9gouts de la d\u00e9cadence, pour faire de l&rsquo;Am\u00e9rique une nation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les Am\u00e9ricains de Paris n&rsquo;ont jamais eu l&rsquo;impression, en s&rsquo;installant \u00e0 Paris ou en revenant de Paris, de passer d&rsquo;un pays \u00e0 l&rsquo;autre. La v\u00e9rit\u00e9 est qu&rsquo;ils n&rsquo;ont jamais quitt\u00e9 leur \u00ab\u00a0<em>immense Am\u00e9rique<\/em>\u00a0\u00bb (Fr\u00e9d\u00e9ric Prokosch), parce qu&rsquo;en partant \u00e0 Paris ils allaient y retrouver une \u00e2me qui conservait le souvenir de l&rsquo;Am\u00e9rique originelle et le confrontait sans barguigner \u00e0 ce que ce r\u00eave \u00e9tait devenu&hellip; Le proc\u00e8s de ce qu&rsquo;est l&rsquo;Am\u00e9rique par rapport \u00e0 ce qu&rsquo;elle <strong>devrait \u00eatre<\/strong> n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e9poque ; il est constant, il n&rsquo;a nul besoin d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 politique ou autre. Il constitue un aspect compl\u00e8tement extraordinaire des relations entre la France et l&rsquo;Am\u00e9rique. La France a per\u00e7u la r\u00e9volution am\u00e9ricaine comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de la sienne propre, et l&rsquo;a interpr\u00e9t\u00e9e avec l&rsquo;\u00e9clairage de la projection id\u00e9aliste, sinon utopique, qu&rsquo;elle effectuait. Elle observe l&rsquo;Am\u00e9rique en fonction de cette r\u00e9f\u00e9rence utopique et devient par cons\u00e9quent, pour les Am\u00e9ricains exigeants ou dissidents, le d\u00e9positaire de la r\u00e9f\u00e9rence utopique de l&rsquo;Am\u00e9rique id\u00e9ale. Les qualit\u00e9s fran\u00e7aises propres, qui parlent si fortement au c&oelig;ur de l&rsquo;artiste, forment l&rsquo;\u00e9crin de cette r\u00e9f\u00e9rence utopique, jusqu&rsquo;\u00e0 se marier en elle, magnifiant encore cette r\u00e9f\u00e9rence. \u00ab\u00a0Paris, France\u00a0\u00bb est la base profonde de la dissidence am\u00e9ricaine de l&rsquo;am\u00e9ricanisme ; cela est une chose qui ne cesse d&rsquo;exister, qui se joue des modes et des tendances, qui rena&icirc;t constamment ; cela est un \u00e9v\u00e9nement qui semblerait aux esprits soup\u00e7onneux constamment proche d&rsquo;enfanter une r\u00e9alit\u00e9 politique subversive de l&rsquo;ordre am\u00e9ricaniste. Il y a dans cette situation de la psychologie collective qui para&icirc;t conqu\u00e9rante quelque chose d&rsquo;une menace diffuse qui explique \u00e9galement un \u00e9tat de suspicion constante \u00e0 l&rsquo;encontre de la France des forces am\u00e9ricanistes les plus accomplies du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, toujours averties d&rsquo;une vilenie fran\u00e7aise. La proximit\u00e9 irr\u00e9elle entre les deux pays, par le fait du rassemblement des \u00e2mes, constituerait une perversion de l&rsquo;am\u00e9ricanisme par l&rsquo;introduction du poison de la haute culture fran\u00e7aise dans le mod\u00e8le.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cela appara&icirc;t comme une appr\u00e9ciation d&rsquo;autant plus acceptable, voir imp\u00e9rative, si l&rsquo;on est aussit\u00f4t tent\u00e9, voire conduit, comme je le suis sans aucun doute, \u00e0 introduire une dimension suppl\u00e9mentaire dans la description et la compr\u00e9hension de ces relations, et une dimension mise au-dessus certes, de la part des dissidents am\u00e9ricains pour Paris, France, &ndash; je veux dire, Paris en France, Paris comme une \u00e9manation absolument sp\u00e9cifique de la France, en ceci que Paris deviendrait finalement dans leur perception, au-del\u00e0 de l&rsquo;histoire de la ville, de ses conflits et des tensions historiques qui l&rsquo;affect\u00e8rent, notamment vis-\u00e0-vis du reste de la France, &ndash; Paris comme une structure absolument fran\u00e7aise. On sent aussit\u00f4t l&rsquo;importance tr\u00e8s grande de ce mot, \u00ab\u00a0structure\u00a0\u00bb, dans la pens\u00e9e qu&rsquo;on pr\u00e9sente ici ; Paris, c&rsquo;est-\u00e0-dire la France, per\u00e7ue intuitivement comme un ph\u00e9nom\u00e8ne historique qu&rsquo;il faut identifier dans le n&oelig;ud m\u00eame de l&rsquo;affrontement entre les dynamiques structurantes et les dynamiques d\u00e9structurantes, et l&rsquo;on comprend bien dans quelle position ma&icirc;tresse dans la dynamique structurante ; dans ce cadre, il va de soi que les vanit\u00e9s nationales n&rsquo;ont ni leur place, ni la moindre justification, que nous parlons apr\u00e8s nous \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s de ces faiblesses du caract\u00e8re&hellip; Le caract\u00e8re exceptionnel du ph\u00e9nom\u00e8ne de la relation de la dissidence de l&rsquo;am\u00e9ricanisme avec Paris, avec la France d&rsquo;autant plus dans ce cas, repr\u00e9sente alors la reconnaissance, par l&rsquo;exp\u00e9rience de la chose, d&rsquo;un cadre structurel fondamental, certes de culture et de hauteur de l&rsquo;esprit, et, pour dire autrement, \u00e0 la mani\u00e8re de Ferrero, la reconnaissance d&rsquo;une structure fondamentale de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb contre l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb qui est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;&oelig;uvre dans la force d\u00e9structurante de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat de cette vision structur\u00e9e, plut\u00f4t que d&rsquo;une vision id\u00e9ologique, est justement d&rsquo;\u00e9carter les interdits id\u00e9ologiques. Ce que trouvent les dissidents \u00e0 Paris, ce n&rsquo;est pas la libert\u00e9 d\u00e9sign\u00e9e \u00e9videmment avec une arri\u00e8re-pens\u00e9e id\u00e9ologique (disons \u00ab\u00a0progressiste\u00a0\u00bb pour fixer le cas, et le paradoxe) mais la possibilit\u00e9 de l&rsquo;exercice de la libert\u00e9 sans aucune contrainte sp\u00e9cifique pour cet exercice, pour le combattre ou pour l&rsquo;orienter ; effectivement, y compris, pour oser cet oxymore indirect, un exercice de la libert\u00e9 sans \u00ab\u00a0contrainte d&rsquo;exercice de la libert\u00e9\u00a0\u00bb, comme cette contrainte existe dans les cadres de l&rsquo;Am\u00e9rique, alors consid\u00e9r\u00e9e comme d\u00e9j\u00e0 pleinement investie par l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb, comme dans les universit\u00e9s, les centres de recherche, les Fondations, les lobbies ou m\u00eame certains quartiers tr\u00e8s sp\u00e9cifiques et communautaires, o&ugrave; ils ont invent\u00e9 l&rsquo;exercice de la libert\u00e9 comme une obligation conformiste. A Paris, Miller est \u00e0 Clichy, ce qui n&rsquo;est pas particuli\u00e8rement un \u00ab\u00a0quartier r\u00e9serv\u00e9\u00a0\u00bb de la libert\u00e9 culturelle sous contrainte, et Hemingway loge rue Mouffetard.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est donc question de ce quelque chose d&rsquo;infiniment impalpable, d&rsquo;extr\u00eamement insaisissable, dont on n&rsquo;a su jusqu&rsquo;ici former des comparaisons qu&rsquo;avec des mots aussi vagues et insaisissables que \u00ab\u00a0climat\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0esprit de la chose\u00a0\u00bb, qui renvoient \u00e0 notre sens, et cette fois de fa\u00e7on beaucoup plus substantiv\u00e9e, \u00e0 une structure d&rsquo;\u00e9quilibre, de secr\u00e8te recherche d&rsquo;harmonie, qui caract\u00e9rise la France. La France est le pays du \u00ab\u00a0milieu\u00a0\u00bb des choses et du monde, comme l&rsquo;on parle du point d&rsquo;\u00e9quilibre et du point d&rsquo;harmonie, et elle est toute enti\u00e8re adoss\u00e9e \u00e0 l&rsquo;Histoire comme \u00e0 quelque chose d&rsquo;acquis, de fix\u00e9, d&rsquo;extr\u00eamement <strong>structurant<\/strong>. Son \u00e2me vit dans sa propre histoire et se tient fermement attach\u00e9e aux r\u00e9alit\u00e9s du monde telles qu&rsquo;elles se firent et telles qu&rsquo;elles se poursuivirent, comme un lien entre ces r\u00e9alit\u00e9s et ce que cette \u00e2me elle-m\u00eame repr\u00e9sente myst\u00e9rieusement. (L&rsquo;Allemand Ernst-Robert Curtius \u00e9crit en 1930 : &laquo; <em>Le Fran\u00e7ais vit beaucoup plus intens\u00e9ment que nous<\/em> [Allemands] <em>parmi les souvenirs du pass\u00e9. Nous voyons dans le pass\u00e9 l&rsquo;histoire d&rsquo;un devenir ; le Fran\u00e7ais y contemple la pr\u00e9sence d&rsquo;une tradition.<\/em> [&#8230;] <em>Les cat\u00e9gories de la pens\u00e9e historique<\/em> [du Fran\u00e7ais] <em>sont celles de la dur\u00e9e, non du d\u00e9veloppement.<\/em> [&#8230;] <em>Ce qui, en France, est devenu r\u00e9alit\u00e9 historique, conserve une fois pour toutes sa validit\u00e9.<\/em> &raquo;) (3) Il ressort de tout cela que la force essentielle pour permettre l&rsquo;\u00e9tablissement de ces structures appuy\u00e9es sur l&rsquo;histoire et \u00e9lev\u00e9es vers l&rsquo;\u00e2me, c&rsquo;est l&rsquo;ouverture constante faite \u00e0 l&rsquo;esprit quand il en appelle \u00e0 l&rsquo;\u00e2me pour devenir \u00ab\u00a0esprit artiste\u00a0\u00bb et, dans sa transcription au niveau social et de la vie courante, la place fondamentale faite \u00e0 cette vaste conception bigarr\u00e9e qu&rsquo;est \u00ab\u00a0la culture\u00a0\u00bb selon une acception tr\u00e8s vaste et n\u00e9cessairement fran\u00e7aise. C&rsquo;est \u00e0 la fois le ciment, l&rsquo;inspiration et le plan de la d\u00e9marche structurante fran\u00e7aise. Quelle que soit l&rsquo;orientation qu&rsquo;on lui veut donner, quelle que soit l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e0 laquelle elle fournit un alibi, quelque vanit\u00e9 qu&rsquo;elle nourrisse dans tels esprits, quelque fausse gloire qu&rsquo;elle acclame dans tels lieux, qu&rsquo;importe, cette culture-l\u00e0 reste le terreau et l&rsquo;impr\u00e9gnation de la chose fran\u00e7aise. Comment voudrait-on qu&rsquo;ils ne s&rsquo;y retrouvassent point comme chez eux, ces dissidents de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, cet am\u00e9ricanisme dont l&rsquo;hymne est ce &laquo; <em>Les Lumi\u00e8res, c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;industrie<\/em> &raquo; (du nomm\u00e9 Gouhier, un Fran\u00e7ais, bien entendu), dont le rythme est la pression d\u00e9structurante de la puissance, dont la r\u00e9f\u00e9rence est la puissance du commerce et de l&rsquo;argent avant d&rsquo;\u00eatre celle de la technologie ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les dissidents am\u00e9ricains ne partirent pas chercher en France l&rsquo;asile du progressisme \u00e9clair\u00e9, ou le berceau de la libert\u00e9, comme aime tant le penser le parti intellectualiste fran\u00e7ais, et comme les dissidents eux-m\u00eames se laissent aller \u00e0 le croire. Ils y vinrent, pour trouver une structure du monde qui tendrait \u00e0 leur assurer un cadre de civilisation, une r\u00e9f\u00e9rence constante \u00e0 l&rsquo;histoire, un go&ucirc;t naturel de l&rsquo;harmonie &ndash; et cela, vraiment, il faut en \u00eatre assur\u00e9 avec la plus belle s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 d&rsquo;\u00e2me du monde, quoi qu&rsquo;en caquettent \u00e0 ce propos les salons du faubourg Saint-Germain et les auteurs \u00e0 la mode. Ils vinrent chercher l&rsquo;air salubre, propice \u00e0 la haute culture, \u00e0 l&rsquo;esprit haut et \u00e0 l&rsquo;\u00e2me enfin rencontr\u00e9e. Ils le hum\u00e8rent et en connurent l&rsquo;ivresse mesur\u00e9e de la ma&icirc;trise des hautes cimes, malgr\u00e9 les vapeurs interlopes et les humeurs d\u00e9pressives qui marquent le courant du quotidien fran\u00e7ais. Ils go&ucirc;t\u00e8rent, contre la modernit\u00e9 industrielle et niveleuse de leur pays d&rsquo;origine, entrecoup\u00e9e d&rsquo;intol\u00e9rance et de conformisme policier autant que d&rsquo;une libert\u00e9 impos\u00e9e comme une contrainte plut\u00f4t qu&rsquo;offerte comme une disposition de l&rsquo;esprit, quelque chose qui a \u00e0 voir avec ce que nous avons d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9, de ce courant fran\u00e7ais qu&rsquo;on nomme \u00ab\u00a0antimoderne\u00a0\u00bb. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il faut, me semble-t-il, voir la dissidence am\u00e9ricaine \u00e0 Paris pour la bien comprendre, plut\u00f4t qu&rsquo;en se conformant aux chromos hollywoodiens des id\u00e9ologies en vogue. Je prends la pr\u00e9caution de parler au pass\u00e9 pour l&rsquo;essentiel, disons parce que l&rsquo;on parle ici d&rsquo;une p\u00e9riode pass\u00e9e et, sans doute, par prudence, pour avoir tout de m\u00eame observ\u00e9 l&rsquo;avidit\u00e9 avec laquelle les Fran\u00e7ais, essentiellement du parti intellectuel, ont suivi le flux de l&rsquo;am\u00e9ricanisation pour l&rsquo;installer dans leur pays. S&rsquo;il n&rsquo;y avait la France, et je parle de la chose contre leur gr\u00e9, il ne resterait rien de leur pays.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>M\u00eame si ces restrictions de fin de p\u00e9riode sont n\u00e9cessaires, on doit garder \u00e0 l&rsquo;esprit que cet ensemble de perception a dessin\u00e9 dans les r\u00e9flexes souvent pavloviens des directions du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, une image f\u00e9roce de la France, et une crainte irr\u00e9pressible devant l&rsquo;existence d&rsquo;une entit\u00e9, o&ugrave; certains de ses fils r\u00e9tifs vont s&rsquo;abreuver, qui semble disposer d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence ext\u00e9rieure au syst\u00e8me et qui peut, par \u00e9quivalence antagoniste, porter un coup mortel \u00e0 la <em>narrative<\/em> de ce m\u00eame syst\u00e8me sur lui-m\u00eame. La vigueur passionn\u00e9e de ces relations entre l&rsquo;Am\u00e9rique et la France, du point de vue am\u00e9ricain, est color\u00e9e de ces r\u00e9serves fondamentales. Nourries \u00e0 des emportements extr\u00eames, une tradition fermement \u00e9tablie, une histoire diverse et tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9latrice, ces relations d\u00e9bouchent sur des soup\u00e7ons officiels qui sont aussi durables que les principes constitutifs de la Grande R\u00e9publique. On devrait ajouter, pour faire bonne mesure, que nombre d&rsquo;intellectuels fran\u00e7ais partagent ces soup\u00e7ons et, bien souvent en p\u00e9riode de basses eaux, eux-m\u00eames se m\u00e9fient des dissidents am\u00e9ricains et de la fa\u00e7on dont ils embrassent la France et Paris.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A la lumi\u00e8re de cette exp\u00e9rience du magn\u00e9tisme fran\u00e7ais sur les esprits, voire sur les \u00e2mes am\u00e9ricaines, on devrait reconna&icirc;tre que la France est, pour l&rsquo;Am\u00e9rique et son syst\u00e8me, une <strong>latence<\/strong> d&rsquo;un danger \u00e9pouvantable et quasiment de la trempe d&rsquo;une apocalypse. Il importe de se m\u00e9fier terriblement de la France, sinon de s&rsquo;en garder comme d&rsquo;une fleur qui peut devenir v\u00e9n\u00e9neuse en l&rsquo;espace d&rsquo;un po\u00e8me ou d&rsquo;une chanson, d&rsquo;une peste noire qui vous joue des airs de romance. Ainsi nous voient-ils, sans sourire un instant&hellip; Cette m\u00e9fiance du syst\u00e8me p\u00e8se de tout son poids et, dans un m\u00eame \u00e9lan coup\u00e9, elle ne parvient pas \u00e0 rien d\u00e9faire de l&rsquo;attraction qu&rsquo;on dirait magn\u00e9tique, ou mal\u00e9fique disons pour leur compte, de la France sur les \u00e2mes am\u00e9ricaines. M\u00eame les efforts de l&rsquo;intellectualisme parisien et de l&rsquo;universit\u00e9 fran\u00e7aise, dont on conna&icirc;t et reconna&icirc;t le z\u00e8le de flanc-garde pour les bergers du troupeau, pour le \u00ab\u00a0parti de l&rsquo;\u00e9tranger\u00a0\u00bb glorieusement baptis\u00e9 \u00ab\u00a0parti du Progr\u00e8s\u00a0\u00bb, ne suffisent pas \u00e0 remettre ces \u00e2mes \u00e9gar\u00e9es dans le chemin dont la droiture est reconnaissable entre mille \u00e0 ces allures d&rsquo;autoroute sans p\u00e9age et avec cam\u00e9ras de surveillance ; l&rsquo;attraction subsiste, ce qui semblerait montrer chez ces \u00e2mes, bien qu&rsquo;am\u00e9ricaines, un reste d&rsquo;imperfection. Il faut donc bien conclure, une fois le dossier d\u00e9pouill\u00e9 de ces artifices de g\u00e9missantes pol\u00e9mique et de moralisantes lamentations, que cette longueur, cette force de l&rsquo;attraction, sont en quelque sorte la d\u00e9monstration de la puissance de sa substance, d&rsquo;autant mieux comprise si l&rsquo;on insiste sur cette proposition qu&rsquo;elle est essentiellement appuy\u00e9e sur le caract\u00e8re structurant naturel de la France. Qu&rsquo;y a-t-il \u00e0 cet \u00e9gard de plus puissant, c&rsquo;est-\u00e0-dire de plus \u00ab\u00a0structurant\u00a0\u00bb, qu&rsquo;une structure ? On la prend d&rsquo;autant mieux comme telle qu&rsquo;on la reconna&icirc;t ais\u00e9ment, qui ne dissimule pas, qui s&rsquo;inscrit selon une magnifique \u00e9vidence dans la logique de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb ; la chose est d&rsquo;une telle force que sa radiance existe toujours, m\u00eame dans notre aujourd&rsquo;hui aux bien tristes cr\u00e9puscules, alors que, bien entendu, les dirigeants et \u00e9lites fran\u00e7aises ont perdu depuis des lustres et des lunes la plus petite approche de conscience de la mati\u00e8re dont il s&rsquo;agit. L&rsquo;influence de la France, la \u00ab\u00a0<strong>latence<\/strong> d&rsquo;un danger \u00e9pouvantable\u00a0\u00bb pour ce caract\u00e8re le plus d\u00e9finitivement entropique, nihiliste et d\u00e9structurant de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, subsistent, comme une oasis incompr\u00e9hensible pour qui s&rsquo;en tient aux statistiques et aux comptables de la Sorbonne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais cela nous conduit, peut-\u00eatre trop loin et trop vite, jusqu&rsquo;\u00e0 nos \u00e9poques de basses eaux et de grandes crises, dans nos temps pr\u00e9sents. Tout de m\u00eame, gardons la chose \u00e0 l&rsquo;esprit, dont nous ne pouvions \u00e9viter l&rsquo;\u00e9vocation dans la logique du propos, mais restons-en l\u00e0 en revenant \u00e0 la p\u00e9riode qui nous attache \u00e0 cet instant, qui est le chemin des relations franco-am\u00e9ricaines, ou franco-am\u00e9ricanistes pour les mauvais esprits, qui est un facteur important quoique sous-jacent de l&rsquo;histoire du XIX\u00e8me si\u00e8cle ; qui est un des affluents fondamentaux du courant de l&rsquo;Histoire si puissant, qui nous occupe, qui va de la crise de la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 celle du d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, avec sa transmutation interm\u00e9diaire, lorsqu&rsquo;il ressurgira dans son enti\u00e8re et terrible signification apr\u00e8s la Grande Guerre, comme le cours central du fleuve tumultueux. Dans ces relations, sans aucun doute le versant fran\u00e7ais fait l&rsquo;essentiel ; il est temps de se tourner vers lui, pour voir combien il est, lui, diff\u00e9rent de son vis-\u00e0-vis am\u00e9ricain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A ce point du r\u00e9cit o&ugrave; nous paraissons nous \u00eatre dissip\u00e9s en rejoignant une \u00e9poque qui semble \u00e9loign\u00e9e et sans lien \u00e9vident avec son cours g\u00e9n\u00e9ral, il para&icirc;t utile, voire n\u00e9cessaire, pour en faciliter le rangement et rappeler, \u00e0 la fois, d&rsquo;o&ugrave; nous venons et o&ugrave; nous allons, d&rsquo;offrir quelques observations g\u00e9n\u00e9rales. Autour de 1774-1776 et dans ce qui suit aussit\u00f4t, sont rassembl\u00e9s \u00e0 peu pr\u00e8s tous les acteurs de la pi\u00e8ce qui nous occupe, avec les grands \u00e9v\u00e9nements o&ugrave; ils sont impliqu\u00e9s, qui en constituent le moteur. Il y a les Fran\u00e7ais, avec leur R\u00e9volution d&rsquo;une part, leurs relations avec les USA de l&rsquo;autre ; les Anglais, battus en Am\u00e9rique, avec bient\u00f4t leur \u00ab\u00a0r\u00e9volution tranquille\u00a0\u00bb du machinisme ; les Am\u00e9ricains, avec leur fausse R\u00e9volution, suscitant d\u00e9j\u00e0, sans que personne ne s&rsquo;en avise pr\u00e9cis\u00e9ment, leur <em>American Dream<\/em>&hellip; Nous n&rsquo;avons pas encore les Allemands \u00e0 bord mais on sait, on l&rsquo;a vu et on l&rsquo;a lu, qu&rsquo;ils ont leur histoire, qu&rsquo;ils conduisent jusqu&rsquo;\u00e0 la fin leur aventure, par leur voie et moyens, qu&rsquo;ils imposeront aux Fran\u00e7ais, d\u00e9roulant pour leur compte le fil rouge de cette trag\u00e9die m\u00e9tahistorique. Pour l&rsquo;instant, les Allemands ce sont surtout les Prussiens et ils ne sont pas encore de l&rsquo;aventure ; les Fran\u00e7ais, sous peu, avec I\u00e9na, contribueront d\u00e9cisivement \u00e0 les y mettre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il ne fait plus aucun doute, selon la logique intuitive de notre r\u00e9cit, qu&rsquo;il nous importe, dans cette partie, de donner notre version de la conception, de l&rsquo;\u00e9laboration, de la construction de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>. Il doit bien \u00eatre entendu que l&rsquo;<em>American Dream<\/em> dont nous parlons ici n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec l&rsquo;<em>American Dream<\/em> dont on fait le composant de base de la bouillie pour chats qui constitue la nourriture intellectuelle traversant ce grand courant de civilisation, durant la plus grande partie du XX\u00e8me si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours. Ce dont nous parlons est \u00e9tranger \u00e0 l&rsquo;explication laborieuse des historiographes et sociologues du symbole, des asserment\u00e9s du syst\u00e8me, qui font de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, de sa naissance et de sa conception, un fait sociologique comptabilis\u00e9 en m\u00eame temps qu&rsquo;une ode \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricanisme triomphant malgr\u00e9 la Grande D\u00e9pression &ndash; puisque la chose, l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, appara&icirc;t, selon eux, en 1931, et qu&rsquo;elle est faite principalement d&rsquo;une bicoque aux normes am\u00e9ricanistes, avec tout ce qui va avec, et que le but du \u00ab\u00a0concept\u00a0\u00bb est d&rsquo;apporter une pierre conceptuelle de plus \u00e0 l&rsquo;amarrage de la psychologie am\u00e9ricaniste, avant de l&rsquo;\u00e9tendre au reste du monde. Au contraire, nous parlons du r\u00eave en tant que produit de l&rsquo;\u00e9laboration myst\u00e9rieuse de l&rsquo;\u00e2me humaine, arriv\u00e9e \u00e0 ce point \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement extraordinaire d&rsquo;un entra&icirc;nement collectif ; c&rsquo;est cela qui nous importe, rien d&rsquo;autre. Rien ne l&rsquo;arr\u00eate, aucune borne ne l&rsquo;entrave, ce r\u00eave, il porte avec lui la Libert\u00e9 du monde, celle qui na&icirc;t en 1776, ou bien en 1789, ou bien encore en 1792, qu&rsquo;importe en v\u00e9rit\u00e9 puisque l&rsquo;on se comprend. On est aussit\u00f4t convaincu qu&rsquo;il na&icirc;t pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;occasion de la rencontre des Fran\u00e7ais et des Am\u00e9ricains, avec leurs sentiments complexes et leurs psychologies exacerb\u00e9es, au c&oelig;ur d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements dont la signification change au long d&rsquo;interpr\u00e9tations en conscience ou sans conscience, dans des circonstances et dans des milieux qui lui sont propices. L&rsquo;<em>American Dream<\/em> n&rsquo;existe pas encore selon la nomenclature de la chose mais le \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb des Fran\u00e7ais est, si l&rsquo;on peut se permettre de le dire, bel et bien r\u00e9el.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est \u00e0 lui qu&rsquo;il faut maintenant s&rsquo;attacher, apr\u00e8s avoir pes\u00e9 sa force \u00e0 travers les \u00e2ges puisque l&rsquo;un de ses effets se retrouve aujourd&rsquo;hui dans la persistance du \u00ab\u00a0r\u00eave fran\u00e7ais\u00a0\u00bb des dissidents am\u00e9ricains de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. Les circonstances y poussent. Sit\u00f4t l&rsquo;Am\u00e9rique install\u00e9e dans le flux qui va instituer et d\u00e9velopper l&rsquo;organisation de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, notamment avec la r\u00e9daction de leur Constitution sacr\u00e9e en 1787-1788, les deux pays qui m\u00eal\u00e8rent leurs destins, la France et l&rsquo;Am\u00e9rique, semblent se s\u00e9parer.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France entre en r\u00e9volution alors que l&rsquo;Am\u00e9rique en sort. Les affaires s\u00e9rieuses commencent et les calculs politiques parlent ; la France semble tourner le dos \u00e0 son aventure am\u00e9ricaine et l&rsquo;Am\u00e9rique s&rsquo;organiser vers la conqu\u00eate d&rsquo;un continent, vers l&rsquo;Ouest, ce qui est tourner le dos \u00e0 l&rsquo;Atlantique et \u00e0 l&rsquo;Europe. Les peuples, eux, ont une autre fa\u00e7on de faire ; or, leur respiration alimente les psychologies collectives, bien plus que les actes de gouvernement. Le mouvement fran\u00e7ais vers l&rsquo;Am\u00e9rique, donc l&rsquo;int\u00e9r\u00eat fran\u00e7ais pour l&rsquo;Am\u00e9rique, frappe par sa constance, comme s&rsquo;il \u00e9tait manipul\u00e9 par les circonstances pour que soient m\u00e9nag\u00e9es toutes les opportunit\u00e9s dans ce sens. Les migrations fran\u00e7aises successives dues aux terribles remous politiques de la p\u00e9riode, qui sont en g\u00e9n\u00e9ral des groupes caract\u00e9ris\u00e9s par leur sp\u00e9cificit\u00e9 qualitative, par l&rsquo;aiguisement de leur esprit politique, par leur influence, nourrissent constamment cet int\u00e9r\u00eat ; que ce soit les royalistes vaincus, puis les bonapartistes apr\u00e8s eux et apr\u00e8s la chute de l&rsquo;Empereur, l&rsquo;Am\u00e9rique reste le champ d&rsquo;une \u00e9migration qui serait aussi, dans l&rsquo;un ou l&rsquo;autre aspect, une exploration en m\u00eame temps qu&rsquo;un renouement, sinon la continuation d&rsquo;un destin amorc\u00e9 en 1771-1781. Encore n&rsquo;est-ce qu&rsquo;un aspect de ce courant g\u00e9n\u00e9ral qui court le long du lien France-Am\u00e9rique, qui, lorsqu&rsquo;on va aux d\u00e9tails, rec\u00e8le une infinit\u00e9 de facettes. On d\u00e9couvre, par exemple mais exemple particuli\u00e8rement \u00e9clairant, le cas fort peu document\u00e9 dans le contexte psychologique et politique qui nous importe mais d&rsquo;une puissance impressionnante, des liens entre l&rsquo;Eglise de France et l&rsquo;Eglise catholique des Etats-Unis, la seconde qui n&rsquo;est rien moins que la \u00ab\u00a0fille spirituelle\u00a0\u00bb de la premi\u00e8re. (Encore une fois, les circonstances politiques terribles qui semblent rompre les liens, au contraire les nouent d&rsquo;une fa\u00e7on impr\u00e9vue ; <em>dito<\/em>, nombre parmi les pr\u00eatres r\u00e9fractaires chass\u00e9s par la R\u00e9volution, qui trouvent leur mission \u00e9vang\u00e9lique dans les terres de la Grande R\u00e9publique d&rsquo;outre-Atlantique.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ren\u00e9 R\u00e9mond r\u00e9sume la puissance et la constance de ces liens \u00e0 l&rsquo;origine, non entre l&rsquo;Eglise et l&rsquo;Am\u00e9rique, mais vraiment entre l&rsquo;Eglise catholique fran\u00e7aise et l&rsquo;Am\u00e9rique, comme si la premi\u00e8re voulait retrouver dans la nouvelle R\u00e9publique d&rsquo;outre-mer ce que sa propre et terrible r\u00e9publique enfant\u00e9e de la R\u00e9volution hurlante lui interdit d\u00e9sormais d&rsquo;\u00eatre. En lisant cela, le lecteur ne doit pas <strong>non plus<\/strong> oublier que cette installation d&rsquo;un tel lien puissant concerne \u00e9galement une Eglise qui, aux USA, par rapport aux dispositions fondamentales du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, repr\u00e9sente dans son domaine une force dissidente (par rapport \u00e0 la foi r\u00e9form\u00e9e dominante). M\u00eame dans ce domaine qui est celui de l&rsquo;ordre par essence, l&rsquo;apport fran\u00e7ais puissant repr\u00e9sente le volet contestataire, et m\u00eame si ce domaine semble celui qu&rsquo;ex\u00e8crent les artistes selon la vision conventionnelle, puisqu&rsquo;on vient de parler d&rsquo;eux avec \u00ab\u00a0les Am\u00e9ricains en France\u00a0\u00bb, il y a cette m\u00eame position de contestation relativement \u00e0 l&rsquo;ordre du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Les dizaines de vocations missionnaires qui ont trouv\u00e9 aux Etats-Unis leur champ d&rsquo;apostolat, le provignement en Am\u00e9rique des familles religieuses fran\u00e7aises, l&rsquo;ampleur de l&rsquo;aide mat\u00e9rielle, r\u00e9v\u00e8lent la profondeur de la solidarit\u00e9 vivante qui unit alors les deux Eglises. En 1850, celle des Etats-Unis est encore, plus pour tr\u00e8s longtemps, mais le plus l\u00e9gitimement du monde, du droit que donnent le sang vers\u00e9, les sacrifices consentis, la fille de la grande Eglise de France. Tous ces liens dont nous avons retrac\u00e9 le d\u00e9veloppement, \u00e9prouv\u00e9 la solidit\u00e9, forment aussi, \u00e0 leur fa\u00e7on, des traits d&rsquo;union entre les deux peuples. Cette filiation conf\u00e9rait, aux yeux des catholiques, une mani\u00e8re de valeur spirituelle au th\u00e8me politique de l&rsquo;amiti\u00e9 franco-am\u00e9ricaine. \u00ab\u00a0Quelle nation, s&rsquo;\u00e9criait C\u00e9lestin Moreau [en 1856], doit \u00eatre plus ch\u00e8re que la France au peuple des Etats-Unis ?\u00a0\u00bb R\u00e9ciproquement, comment les catholiques de France n&rsquo;auraient-ils pas \u00e9prouv\u00e9 des sentiments paternels pour un peuple qui devait \u00e0 leur patrie le double bienfait de l&rsquo;ind\u00e9pendance et de la foi ?<\/em> &raquo; (Ren\u00e9 R\u00e9mond)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le courant inverse est aussi vrai pour t\u00e9moigner de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la France, continu\u00e9 de la fusion originelle, pour l&rsquo;Am\u00e9rique, qu&rsquo;elle soit des origines ou de temps plus proches, mais toujours l&rsquo;Am\u00e9rique repr\u00e9sent\u00e9e. Le succ\u00e8s et l&rsquo;influence de Fenimore Cooper en France est un de ces ph\u00e9nom\u00e8nes qui ne laissent aucun doute sur le jugement, &ndash; car Dieu sait combien Cooper, le premier grand \u00e9crivain populaire de l&rsquo;Am\u00e9rique faite, est aussi l&rsquo;\u00e9crivain de l&rsquo;Am\u00e9rique des origines en train de se faire, et son propagandiste, son illustrateur jusqu&rsquo;\u00e0 fournir des \u00e9l\u00e9ments essentiels de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> en cours de fabrication : &laquo; <em>Traductions, \u00e9ditions se multiplient, faisant de l&rsquo;&oelig;uvre de Cooper un des plus gros succ\u00e8s de librairie de la Restauration ou, pour user d&rsquo;une expression que la France n&rsquo;adoptera qu&rsquo;un bon si\u00e8cle plus tard, \u00e0 propos de \u00ab\u00a0Autant en emporte le vent\u00a0\u00bb, mais dont l&rsquo;anachronisme devient v\u00e9niel quand elle s&rsquo;attache \u00e0 un auteur am\u00e9ricain dont l&rsquo;&oelig;uvre a connu un engagement d&rsquo;une ampleur comparable \u00e0 celui de \u00ab\u00a0Gone with the wind\u00a0\u00bb, un best seller.<\/em> &raquo; (Ren\u00e9 R\u00e9mond.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, si l&rsquo;on veut clore l&rsquo;argument par l&rsquo;irr\u00e9futable, il suffit d&rsquo;ajouter qu&rsquo;il y a Franklin&hellip; Peu de mots suffiront, tant l&#8217;empire de Franklin, de sa philosophie du quotidien parfois au rabais, de son bon sens \u00ab\u00a0bonhomme\u00a0\u00bb, de son omnipr\u00e9sence dans tous les foyers de France, comme l&rsquo;Almanach Vermot, le Missel ou l&rsquo;annuaire de la SNCF avant l&rsquo;heure, tant cet empire est \u00e9tabli et semble finalement offrir, comme un choix rassurant, le contraste du triomphe du bon sens bourgeois et l&rsquo;apaisement de la classe moyenne de pr\u00e9f\u00e9rence au fracas des armes et au sang tant r\u00e9pandu de l&rsquo;aventure imp\u00e9riale. Franklin appara&icirc;t comme l&rsquo;inspirateur de ce que seraient la sagesse bourgeoise retrouv\u00e9e, l&rsquo;apaisement et la vertu des m&oelig;urs, le rangement des passions et leur domestication ; et cela, sans aucun doute, absolument am\u00e9ricain depuis l&rsquo;origine, peut-\u00eatre le premier des Am\u00e9ricains pour la France, d\u00e8s 1776 dans les salons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>J&rsquo;ai pris pour mod\u00e8le de conduite l&rsquo;homme illustre, l&rsquo;homme divin ;<\/em>[&hellip;] <em>Je cherche \u00e0 imiter le Socrate moderne, non par ses talents mais par ses m&oelig;urs.<\/em> [&hellip;] <em>Sa vie est dans mon modeste cabinet, et chaque jour j&rsquo;en lis quelque peu pour m&rsquo;encourager.<\/em> &raquo; Ainsi parle Auguste Comte (cit\u00e9 par Ren\u00e9 R\u00e9mond) qui en appelle, pour caract\u00e9riser \u00ab\u00a0le bonhomme Franklin\u00a0\u00bb dans son influence en France, autant \u00e0 Voltaire qu&rsquo;\u00e0 La Fontaine. Ainsi Franklin est-il, \u00e0 partir de son origine lointaine d&rsquo;envoy\u00e9 des <em>insurgents<\/em>, et jusque durant toute la Restauration et bien au-del\u00e0 au c&oelig;ur du XIX\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;\u00e9bauche et l&rsquo;annonce de &laquo; <em>la morale civique et la\u00efque enseign\u00e9e par l&rsquo;\u00e9cole primaire,<\/em> [&hellip;] <em>la morale de la III\u00e8me R\u00e9publique \u00e0 ses d\u00e9buts.<\/em> [&hellip;] <em>Avou\u00e9 ou non, Franklin est le fondateur de la p\u00e9dagogie morale que l&rsquo;\u00e9cole premi\u00e8re enseignera \u00e0 des g\u00e9n\u00e9rations de petits Fran\u00e7ais. La voil\u00e0 bien, l&rsquo;influence des Etats-Unis sur l&rsquo;opinion de notre pays !<\/em> &raquo; (Ren\u00e9 R\u00e9mond)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette adoption unanime de la morale \u00e0 la fois tranquille et petite-bourgeoise de Franklin, comme traduction de l&rsquo;apparence bonhomme que peut prendre la modernit\u00e9 \u00e0 si bon compte, est un legs essentiel de l&rsquo;am\u00e9ricanisme \u00e0 la France. Elle contribue \u00e0 dissimuler d&rsquo;une fa\u00e7on d\u00e9cisive tout ce que l&rsquo;am\u00e9ricanisme rec\u00e8le, au fond de lui-m\u00eame, derri\u00e8re ses ambitions effectivement bourgeoises, de cette potentialit\u00e9 d\u00e9structurante qui fera de lui le choix r\u00eav\u00e9 d&rsquo;\u00eatre le porteur et l&rsquo;interpr\u00e8te virtuose de la dynamique historique elle-m\u00eame universellement d\u00e9structurante n\u00e9e \u00e0 la jointure des deux si\u00e8cles. Elle permet de d\u00e9douaner, \u00e0 aussi bon compte, dans le m\u00eame mouvement d&rsquo;habile dissimulation, toutes les horreurs et tous les exc\u00e8s r\u00e9volutionnaires puisqu&rsquo;en adoptant Franklin, on adopte la modernit\u00e9 dont la R\u00e9volution est la matrice essentielle pour la France. En quoi, enfin, le bonhomme Franklin est, pour la France, le faux-nez id\u00e9al ; puisqu&rsquo;il dissimule ce que cache la faveur qu&rsquo;on a pour l&rsquo;am\u00e9ricanisme d\u00e9structurant et la ferveur qu&rsquo;on \u00e9prouve pour la R\u00e9volution ; puisqu&rsquo;il exalte comme vertueux et modernistes des caract\u00e8res petits-bourgeois qui trempent leur raison d&rsquo;\u00eatre dans les eaux tranquilles et plates de cette m\u00e9diocrit\u00e9 tranquille \u00e0 quoi furent r\u00e9duites par les \u00e9v\u00e9nements cit\u00e9s, la noblesse et la dignit\u00e9 exalt\u00e9es comme par nature dans l&rsquo;ancien r\u00e9gime. Franklin est le pilier moral, l\u00e9gu\u00e9 par l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et pour cause, pour servir de vertueux abat-jour \u00e0 la lumi\u00e8re bient\u00f4t \u00e9lectrique de ce \u00ab\u00a0parti des industrialistes\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0<em>la modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong>\u00a0\u00bb que maudira Stendhal (voir plus loin), et avec quelle raison tant nous sommes au c&oelig;ur de notre d\u00e9bat essentiel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cooper triomphe en France entre 1821 et 1830, Franklin y est en permanence depuis les origines, par cons\u00e9quent tout cela avant m\u00eame que Tocqueville ait pos\u00e9 le pied sur la terre am\u00e9ricaine, en 1831, pour entreprendre son exploration fameuse. C&rsquo;est dire si l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la France pour l&rsquo;Am\u00e9rique au XIX\u00e8me si\u00e8cle ne peut se r\u00e9duire \u00e0 Tocqueville, et ne peut \u00eatre ramen\u00e9, dans sa filiation, au m\u00eame Tocqueville. L&rsquo;universit\u00e9, o&ugrave; l&rsquo;observation conformiste fran\u00e7aise des liens entre les deux pays serait souvent ramen\u00e9e \u00e0 cette croyance dans le seul Tocqueville, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, tient en g\u00e9n\u00e9ral cette th\u00e8se, malgr\u00e9 tous les signes du contraire et l&rsquo;intuition qui nous confirme. Tocqueville raconte dans ses <em>Souvenirs<\/em>, \u00e0 une date de &laquo; <em>peu de temps avant la catastrophe de f\u00e9vrier<\/em> &raquo; (ainsi d\u00e9finit-il de fa\u00e7on br\u00e8ve mais significative la r\u00e9volution de 1848), qu&rsquo;il va voir le Roi \u00e0 la demande de ce dernier, sur un sujet qu&rsquo;il juge peu int\u00e9ressant de rapporter, le concernant en tant que directeur de l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Mais c&rsquo;est l&rsquo;auteur de <em>La d\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em> que le Roi re\u00e7oit. Une fois le sujet anodin \u00e9puis\u00e9 et alors que Tocqueville va prendre cong\u00e9, le souverain le retient : &laquo; <em>Puisque vous voil\u00e0, monsieur de Tocqueville, causons ; je d\u00e9sire que vous me parliez un peu d&rsquo;Am\u00e9rique.<\/em> &raquo; Et Tocqueville de noter, avec une ironie flegmatique mais sans l&rsquo;ombre d&rsquo;un persiflage: &laquo; <em>Je le connaissais assez pour savoir ce que cela voulait dire : je vais parler d&rsquo;Am\u00e9rique.<\/em> &raquo; Louis Philippe parla longuement sans que Tocqueville p&ucirc;t placer un mot, et d&rsquo;ailleurs sans le d\u00e9sir de le faire tant les confidences captiv\u00e8rent son int\u00e9r\u00eat. Le Roi fut charmant et enjou\u00e9. Le monologue royal d\u00e9riva vers l&rsquo;Europe et le ton changea. De l&rsquo;indulgence et l&rsquo;\u00e9merveillement, avec des souvenirs enchant\u00e9s (Louis Philippe avait s\u00e9journ\u00e9 en Am\u00e9rique quarante ans plus t\u00f4t), on passa aux r\u00e9criminations, aux critiques des Russes et de ce &laquo; <em>monsieur Nicolas<\/em> &raquo; (le tzar), des Anglais et de Palmerston trait\u00e9 de &laquo; <em>polisson<\/em> &raquo;, aux soucis que lui causaient les mariages espagnols et ainsi de suite. Dans les confidences du souverain, l&rsquo;Am\u00e9rique semble \u00eatre un havre de paix et un r\u00e9ceptacle du bonheur, l&rsquo;Europe un coupe-gorge o&ugrave; r\u00e8gnent l&rsquo;infamie et la suspicion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;esprit qui r\u00e8gne est celui, charmant et chaleureux, du bon roi Louis Philippe. Lorsqu&rsquo;il l&rsquo;\u00e9coute, Tocqueville se laisse prendre au charme qui le soulage du poids des consid\u00e9rations puissantes dont on trouve racines et ramures dans son &oelig;uvre. Il semble que le grand politologue, qui appara&icirc;t chaque fois plus moderne \u00e0 chaque nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de <em>scholars<\/em> am\u00e9ricains et am\u00e9ricanistes qui le d\u00e9couvre, se trouve soudain envelopp\u00e9 d&rsquo;une satisfaction infinie que lui dispense le babillage du roi \u00e0 t\u00eate de poire. L&rsquo;anecdote de Tocqueville est doublement r\u00e9v\u00e9latrice, de ce qu&rsquo;il nous dit autant que de ce qu&rsquo;on lui fait dire. Lorsqu&rsquo;il \u00e9crit qu&rsquo;il \u00e9coute Louis Philippe lui parler, j&rsquo;insiste sur ce point, on ne sent \u00e0 aucun moment chez Tocqueville complaisance ou ironie. &laquo; &hellip; <em>car il m&rsquo;int\u00e9ressait r\u00e9ellement.<\/em> [&hellip;I]<em>l citait leurs noms, leurs pr\u00e9noms, disait l&rsquo;\u00e2ge qu&rsquo;ils avaient alors, contait leur histoire, leur g\u00e9n\u00e9alogie, leur descendance avec une exactitude merveilleuse et des d\u00e9tails infinis sans \u00eatre ennuyeux.<\/em> &raquo; Bient\u00f4t, on en est convaincu : Tocqueville se taisait, \u00e9coutait et ne s&rsquo;en trouvait pas plus mal. Il n&rsquo;y a, dans son propos, pas le moindre soup\u00e7on de flagornerie, d&rsquo;acquiescement servile, mais au contraire un jugement droit et, pourrait-on dire, ing\u00e9nu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;historien moderniste ne l&rsquo;entend pas de cette oreille, au pavillon pr\u00e9cis\u00e9ment orient\u00e9. Citant en t\u00eate de son texte le mot initial de Louis Philippe extrait du m\u00eame passage des <em>Souvenirs<\/em>, l&rsquo;historienne universitaire Fran\u00e7oise M\u00e9lonio, qui pr\u00e9face l&rsquo;\u00e9dition compl\u00e8te des &oelig;uvres de Tocqueville (collection <em>Bouquins<\/em>, 1986), commence comme ceci : &laquo; <em>\u00ab\u00a0M. de Tocqueville, causons, dit Louis Philippe, je d\u00e9sire que vous me parliez un peu d&rsquo;Am\u00e9rique.\u00a0\u00bb Nous aimons encore causer d&rsquo;Am\u00e9rique avec M. de Tocqueville ; chaque saison nous apporte une nouvelle &lsquo;D\u00e9mocratie en Am\u00e9rique&rsquo; \u00e0 l&rsquo;usage du temps&hellip;<\/em> &raquo; Ce qui est remarquable dans l&rsquo;usage de la citation est que le sens en est prestement retourn\u00e9, &ndash; comme l&rsquo;on dirait \u00ab\u00a0passez muscade\u00a0\u00bb. On comprend, \u00e0 lire cette entame avec citation \u00e0 l&rsquo;appui et \u00e9vocation du <em>D\u00e9mocratie en Am\u00e9rique<\/em> qu&rsquo;il ne faut cesser de relire, que Louis Philippe est suspendu aux l\u00e8vres de Tocqueville et va l&rsquo;\u00e9couter pendant deux heures alors que c&rsquo;est le contraire. L&rsquo;historien install\u00e9, m\u00eame s&rsquo;il sait le contraire, ne peut \u00e9carter son r\u00e9flexe de s\u00e9rieux universitaire, si seulement il y songe ; il tord l&rsquo;anecdote pour lui faire dire son contraire ; il est \u00e9vident, \u00e0 Paris-France, en 1986, que si la France de 1847 \u00e9coute parler de l&rsquo;Am\u00e9rique, c&rsquo;est Mr. de Tocqueville qu&rsquo;elle choisit et non Louis Philippe. Certes, Mr. de Tocqueville fut lu dans son temps, et fort abondamment ; mais on ne le lut nullement comme on le lit aujourd&rsquo;hui, on le lut l&rsquo;esprit l\u00e9ger parce que non encore encombr\u00e9 des <em>ukases<\/em> qui furent \u00e9dict\u00e9s plus tard, tout au long de la deuxi\u00e8me partie du XX\u00e8me si\u00e8cle jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours. L&rsquo;historien de 1986 a voulu nous faire entendre que, d\u00e8s l&rsquo;origine, l&rsquo;Am\u00e9rique est pour la France un ph\u00e9nom\u00e8ne consid\u00e9rable et d&rsquo;une hauteur \u00e0 mesure, qui ne peut \u00eatre trait\u00e9 que par des esprits \u00e9galement consid\u00e9rables, et que Tocqueville &ndash; mais le Tocqueville revu et interpr\u00e9t\u00e9 par la postmodernit\u00e9, ce qui p\u00e8se de son poids du filtre qu&rsquo;on sait &ndash; est l&rsquo;un de ceux-l\u00e0, et sans doute le seul de la p\u00e9riode. Des deux, certes, nous retenons Tocqueville et lui seul ; mais, en son temps, c&rsquo;est Tocqueville qui \u00e9coute Louis Philippe, et avec le plus grand int\u00e9r\u00eat. C&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;essentiel de la le\u00e7on.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour les historiographes officiels fran\u00e7ais, \u00e9duqu\u00e9s durant des d\u00e9cennies selon les normes de l&rsquo;endoctrinement id\u00e9ologique qui caract\u00e9rise leur scientisme moderniste et moraliste, avec \u00ab\u00a0feuille de route\u00a0\u00bb disponible et consignes g\u00e9n\u00e9rales pr\u00e9cis\u00e9es, le XIX\u00e8me si\u00e8cle du sentiment am\u00e9ricain des Fran\u00e7ais est un astre mort et st\u00e9rile, tournant autour de saint-Tocqueville sans rien voir d&rsquo;une lumi\u00e8re qu&rsquo;elle-m\u00eame, l&rsquo;historiographie officielle, s&rsquo;arrange pour \u00e9touffer en silence, voire, m\u00eame, sans y pr\u00eater attention ni crier gare. La consigne principale est de fabriquer un artefact scientifique qui prendrait le nom appropri\u00e9 de \u00ab\u00a0m\u00e9moire\u00a0\u00bb, dont on vous dit que c&rsquo;est l&rsquo;histoire rehauss\u00e9e du col et mise au go&ucirc;t du jour, dont le but est de fabriquer approximativement une France ignorante et sotte, taquinant \u00e9ventuellement quelques pr\u00e9jug\u00e9s anti-am\u00e9ricains \u00e0 mesure, pour aboutir \u00e0 l&rsquo;intol\u00e9rance anti-am\u00e9ricaniste d&rsquo;aujourd&rsquo;hui qui rel\u00e8ve du m\u00eame domaine infernal que l&rsquo;antis\u00e9mitisme et le racisme, remis\u00e9 dans l&rsquo;enfer habituel des biblioth\u00e8ques l\u00e0 o&ugrave; il y a encore des biblioth\u00e8ques. Cela suffit pour d\u00e9crire la substance maigrichonne du probl\u00e8me poussi\u00e9reux, celui de l&rsquo;intol\u00e9rance et de la fermeture de l&rsquo;esprit toujours recommenc\u00e9es, que nous devons c\u00f4toyer incidemment et, surtout, sans trop nous attarder ; il ne faut pas troubler les clercs z\u00e9l\u00e9s du temps pr\u00e9sent, passer sur la pointe des pieds, pr\u00e9f\u00e9rer plus loin l&rsquo;appui sur le sol ferme, identifi\u00e9 avec vigueur et alacrit\u00e9 entre leurs d\u00e9jections diverses, pour savoir ce qu&rsquo;il convient d&rsquo;\u00e9viter, m\u00eame du pied gauche, et aller \u00e0 l&rsquo;essentiel de notre propos ; entretemps, laissez-les \u00e0 leurs ch\u00e8res \u00e9tudes et \u00e0 leurs chaires glorieuses, et poursuivons notre p\u00e9riple. L&rsquo;anecdote sur la rencontre entre Tocqueville et le roi-poire et son double invers\u00e9 du scientifique-historien de la postmodernit\u00e9 signifie, par contraste avec la <em>narrative<\/em> \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricaine qui nous est offerte aujourd&rsquo;hui, que, pour la France, l&rsquo;Am\u00e9rique ne se r\u00e9duit pas, au XIX\u00e8me si\u00e8cle, et particuli\u00e8rement dans sa premi\u00e8re moiti\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la Guerre de S\u00e9cession (jusqu&rsquo;\u00e0 la guerre de 1870), \u00e0 la lecture et \u00e0 la relecture de la <em>D\u00e9mocratie<\/em> de saint-Tocqueville transform\u00e9e par la doctrine de la propagation de la foi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La lecture de la belle \u00e9tude de Ren\u00e9 R\u00e9mond, <em>Les Etats-Unis devant l&rsquo;opinion fran\u00e7aise, 1815-1852<\/em>, qui date bien de 1962, nous convainc que l&rsquo;Am\u00e9rique est un probl\u00e8me central de l&rsquo;opinion politique et de l&rsquo;opinion publique fran\u00e7aises durant la p\u00e9riode ; que c&rsquo;est un probl\u00e8me vivant, chaudement d\u00e9battu, directement li\u00e9 au d\u00e9bat politique fran\u00e7ais, non comme une anecdote exotique mais comme un arsenal de munitions toutes chaudes pour \u00e9tayer la cause de l&rsquo;un ou l&rsquo;autre. Si les opinions sont contrast\u00e9es, il reste que le courant majoritaire tr\u00e8s puissant ne se cache pas pour consid\u00e9rer les Etats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique comme un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une importance primordiale, promis \u00e0 bouleverser le monde (&laquo; <em>Tout bien pes\u00e9, les \u00e9crits favorables passent infiniment en volume et en retentissement les \u00e9crits hostiles<\/em>&#8230; &raquo;, \u00e9crit R\u00e9mond).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voil\u00e0 pour le sentiment, pour l&rsquo;opinion, nous dirions : pour la ferveur. Cela n&rsquo;est garant de rien, pour ce qui concerne l&rsquo;exactitude des propos et des jugements relev\u00e9s dans cette situation tr\u00e8s sp\u00e9cifique de l&rsquo;attention fran\u00e7aise pour l&rsquo;Am\u00e9rique durant cette partie du XIX\u00e8me si\u00e8cle. R\u00e9mond met largement en question, effectivement, v\u00e9racit\u00e9 et justesse du propos sur l&rsquo;Am\u00e9rique, vue plut\u00f4t du point de vue de l&rsquo;exactitude des sciences et des m&oelig;urs, dans les d\u00e9bats divers qui agitent l&rsquo;opinion lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de \u00ab\u00a0parler d&rsquo;Am\u00e9rique\u00a0\u00bb. Pour ce cas, nous l&rsquo;observons aussit\u00f4t, au contraire de tant de remarques qu&rsquo;il nous offre, R\u00e9mond ne nous convainc pas lorsqu&rsquo;il oppose la situation de la connaissance \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 une connaissance meilleure que nous aurions aujourd&rsquo;hui. (Cette sorte de remarque, en 1962, quand R\u00e9mond publie, d\u00e9crit une tendance g\u00e9n\u00e9rale justifi\u00e9e par les progr\u00e8s de la communication. L&rsquo;observation chronologique nous convainc pr\u00e9cis\u00e9ment que notre appr\u00e9ciation critique sur ce point vaut toujours plus \u00e0 mesure que nous progressons, &ndash; donc, encore mieux quarante ans ou cinquante ans plus tard.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le point m\u00e9rite qu&rsquo;on s&rsquo;y arr\u00eate pr\u00e9cis\u00e9ment, avec un exemple pr\u00e9cis qui \u00e9clairera notre propos et nous permettra de faire progresser notre analyse. A la page 439 de son ouvrage, lorsqu&rsquo;il \u00e9tudie le domaine des illustrations accompagnant les nombreux ouvrages fran\u00e7ais du XIX\u00e8me si\u00e8cle sur l&rsquo;Am\u00e9rique, R\u00e9mond juge que cela accompagne, sinon accro&icirc;t, la <strong>repr\u00e9sentation<\/strong> qu&rsquo;on se fait de l&rsquo;Am\u00e9rique, que cela ne restitue nullement la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine, que m\u00eame cela semble aller gravement contre cette r\u00e9alit\u00e9. On comprend \u00e9videmment le propos dans la mesure o&ugrave; les artistes, pour nombre d&rsquo;entre eux, imaginent leurs illustrations de l&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e0 partir \u00e9videmment de la repr\u00e9sentation qu&rsquo;ils s&rsquo;en font. A premi\u00e8re vue, la remarque para&icirc;t belle et bonne, et sans conteste ; mais on s&rsquo;arr\u00eate sur cette pente de l&rsquo;approbation lorsqu&rsquo;il poursuit en opposant cette situation \u00e0 celle d&rsquo;aujourd&rsquo;hui (en 1962, et encore plus dans notre aujourd&rsquo;hui dans la logique du propos).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>L&rsquo;illustration, c&rsquo;est alors l&rsquo;estampe ou la lithographie : la diff\u00e9rence<\/em> [avec aujourd&rsquo;hui] <em>n&rsquo;est pas seulement entre les proc\u00e9d\u00e9s techniques, entre le burin ou la planche \u00e0 lithographier et l&rsquo;objectif, la plaque sensible ou la cam\u00e9ra ; elle affecte la vision m\u00eame des choses. Si grande que soit la facult\u00e9 d&rsquo;interpr\u00e9tation, la photographie reste un art de reproduction : l&rsquo;estampe est un art de cr\u00e9ation et d&rsquo;imagination. La cons\u00e9quence est d\u00e9cisive quand ces moyens diff\u00e9rents s&rsquo;appliquent \u00e0 la repr\u00e9sentation d&rsquo;un pays \u00e9tranger : aujourd&rsquo;hui, penser aux Etats-Unis, c&rsquo;est \u00e9voquer les gratte-ciels de Manhattan, les grandes plaines de l&rsquo;Ouest, Chicago, la luxuriante Californie, autant de d\u00e9cors popularis\u00e9s par le magazine, le film ou la photographie, reproduits \u00e0 des millions d&rsquo;exemplaires. Mais dans des &oelig;uvres o&ugrave; les n\u00e9cessit\u00e9s techniques laissent \u00e0 l&rsquo;imagination de l&rsquo;artiste une place beaucoup plus grande, la r\u00e9alit\u00e9 en occupe naturellement une plus restreinte ; l&rsquo;\u00e9cart entre le mod\u00e8le am\u00e9ricain et l&rsquo;opinion fran\u00e7aise s&rsquo;en accro&icirc;t d&rsquo;autant.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A tout bien peser, avec l&rsquo;esprit qui nous habite au d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, qui n&rsquo;\u00e9tait tout de m\u00eame pas inexistant en 1962 car la question dont on parle ici se pose d\u00e8s l&rsquo;apparition de ces arts soi-disant &laquo; <em>de reproduction<\/em> &raquo;, cela doit nous appara&icirc;tre un jugement bien contestable dans sa vigueur et sa fermet\u00e9. Voil\u00e0 en effet qu&rsquo;on oppose, \u00e0 la subjectivit\u00e9 manifeste des lithographies et estampes de l&rsquo;\u00e9poque, l'\u00a0\u00bbobjectivit\u00e9\u00a0\u00bb de la photographie d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, comme document de la connaissance, en \u00e9grenant la liste de ces photographies qui sont par essence les \u00ab\u00a0clich\u00e9s\u00a0\u00bb de l&rsquo;am\u00e9ricanisme standard de notre \u00e9poque ; qui pourrait s&rsquo;en tenir, pour pr\u00e9tendre \u00ab\u00a0conna&icirc;tre\u00a0\u00bb l&rsquo;Am\u00e9rique, aux &laquo; <em>gratte-ciels de Manhattan,<\/em> [aux] <em>grandes plaines de l&rsquo;Ouest,<\/em> [\u00e0] <em>Chicago,<\/em> [\u00e0] <em>la luxuriante Californie<\/em> &raquo; ? En effet, l&rsquo;on ne peut \u00e9carter, pour juger justement de la \u00ab\u00a0r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine, celle qui nous importe et nous occupe, celle qui int\u00e9resse et occupe l&rsquo;opinion publique fran\u00e7aise de 1820 comme celle de 1962 ou celle de 2005, la connaissance \u00e9vidente de certains facteurs d\u00e9cisifs, justement, de la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb de l&rsquo;Am\u00e9rique. Comment peut-on opposer l'\u00a0\u00bbobjectivit\u00e9\u00a0\u00bb de techniques dont on sait qu&rsquo;elles constituent l&rsquo;essence m\u00eame de la tromperie virtualiste et de la manipulation am\u00e9ricaniste, &ndash; le cin\u00e9ma au premier chef, par cons\u00e9quent la photographie qui en est la base &ndash; \u00e0 la subjectivit\u00e9 de l&rsquo;illustration qui, elle au moins, ne pr\u00e9tend pas \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9. L&rsquo;exemple serait malheureux, ou bien, au contraire, il est r\u00e9v\u00e9lateur et ouvre la voie \u00e0 la suite du r\u00e9cit. L&rsquo;Am\u00e9rique est n\u00e9e hors de l&rsquo;Histoire et contre l&rsquo;Histoire et, pour cette raison, parce qu&rsquo;il fallait justifier cette construction extr\u00eamement pr\u00e9cise et ajust\u00e9e \u00e0 des int\u00e9r\u00eats bien d\u00e9termin\u00e9s en l&rsquo;habillant d&rsquo;atours moraux et d\u00e9mocratiques d&rsquo;une allure irr\u00e9futable, le verbe et tout le reste devenus description avantageuse devaient circuler \u00e0 leur guise par toutes les voies possibles de la communication. Ce pays fut construit sur un r\u00e9seau, une infrastructure serr\u00e9e de communication, que les distances consid\u00e9rables de la g\u00e9ographie justifiaient d&rsquo;autant pour fixer les rassemblements patriotiques. Il s&rsquo;ensuit qu&rsquo;avec l&rsquo;Am\u00e9rique, nous sommes sur le territoire de l'\u00a0\u00bbempire de la communication\u00a0\u00bb que nous avons d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9, o&ugrave; tromperie et faux-semblant sont les r\u00e8gles du jeu et l&rsquo;essence de l&rsquo;art ; pas moins au XX\u00e8me-XXI\u00e8me si\u00e8cles qu&rsquo;au XIX\u00e8me, sans aucun doute, et m\u00eame un peu plus, et finalement de plus en plus. Ce constat conduit notre raisonnement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il ne nous importe pas de savoir si l'\u00a0\u00bbimage\u00a0\u00bb de l&rsquo;Am\u00e9rique en France au XIX\u00e8me si\u00e8cle est juste dans le sens d&rsquo;\u00eatre objective, alors qu&rsquo;elle est fausse et manipul\u00e9e, d\u00e8s le d\u00e9part, en Am\u00e9rique m\u00eame, et que l&rsquo;on comprend aussit\u00f4t que ceci qu&rsquo;on nommerait l'\u00a0\u00bbobjectivit\u00e9\u00a0\u00bb am\u00e9ricaine est un leurre sans la moindre dissimulation, une non-existence par essence, une impossibilit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre par la nature m\u00eame de la chose. Ce d\u00e9bat faussaire de la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine ainsi \u00e9cart\u00e9, nous d\u00e9couvrons qu&rsquo;il \u00e9mane de ce domaine-l\u00e0, autour de la perception fran\u00e7aise de l&rsquo;Am\u00e9rique, une v\u00e9rit\u00e9 qui est cette perception singuli\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique, distincte, autonome, identifi\u00e9e comme fran\u00e7aise et d&rsquo;autant plus forte et respectable qu&rsquo;elle s&rsquo;est form\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;une exp\u00e9rience historique o&ugrave; la France a une part consid\u00e9rable, sinon fondatrice \u00e0 bien des \u00e9gards. Au-del\u00e0 des enqu\u00eates scientifiques sur le sujet, dont on voit combien l&rsquo;exp\u00e9rience jusqu&rsquo;\u00e0 nous peut, \u00e0 une certaine lumi\u00e8re qui est essentielle, les disqualifier, dont on comprend combien la pr\u00e9tention \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9 peut alors appara&icirc;tre avec violence comme une complicit\u00e9 involontaire \u00e0 l&rsquo;organisation de la tromperie, il s&rsquo;agit de s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 une autre r\u00e9alit\u00e9 d&rsquo;une importance consid\u00e9rable, que nous appr\u00e9cierons comme telle lorsqu&rsquo;on verra qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la placer dans le cours de la grande dynamique historique sur laquelle nous enqu\u00eatons. Ce que la France fait de cette image pour son compte, dans la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e de ce XIX\u00e8me si\u00e8cle, ce qu&rsquo;elle fait et ce qu&rsquo;elle en fait, dans l&rsquo;\u00e9volution de la chose, rendent compte d&rsquo;une v\u00e9rit\u00e9 dont la France est porteuse par ailleurs, hors de ses relations avec l&rsquo;Am\u00e9rique bien que les englobant finalement, et qui la conduit jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre o&ugrave; elle jouera son r\u00f4le en d\u00e9fendant l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb contre l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb. Parall\u00e8lement, et ceci trouvant ainsi sa connexion visionnaire avec cela, la France sera, juste apr\u00e8s la Grande Guerre, la premi\u00e8re \u00e0 porter l&rsquo;accusation supr\u00eame contre le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme d&rsquo;\u00eatre le nouveau porte-drapeau de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb, de ce drapeau qui commence \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;Allemagne dont les ambitions sont d\u00e9sormais sur le d\u00e9clin du d\u00e9sordre puis de la folie nationale-socialiste qui suivra. Cela, la perception fran\u00e7aise de l&rsquo;image de l&rsquo;Am\u00e9rique et de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;Am\u00e9rique, et o&ugrave; tout cela conduit &ndash; tout cela en connaissance de cause&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il semble acquis que l&rsquo;Am\u00e9rique, qui ne cesse d&rsquo;\u00eatre au c&oelig;ur des pr\u00e9occupations fran\u00e7aises, ne cesse pas d&rsquo;\u00eatre aussit\u00f4t repr\u00e9sentation fran\u00e7aise de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> &ndash; mais la premi\u00e8re du genre, car c&rsquo;est bien la France qui met bas l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, bien avant que les publicistes de l&rsquo;am\u00e9ricanisme exploitent la formule, d\u00e9couvrant qu&rsquo;elle est \u00ab\u00a0vendeuse\u00a0\u00bb, qu&rsquo;elle est rentable, qu&rsquo;elle est <em>cost-effective<\/em>. D\u00e8s l&rsquo;origine, cet <em>American Dream<\/em> \u00e9labor\u00e9 par la France porte la marque de la chose d&rsquo;exception. Les adversaires de l&rsquo;Am\u00e9rique eux-m\u00eames en acceptent les vertus ; ils le font pour les d\u00e9noncer, pour proclamer que ce sont des vertus qui portent en elles des formules politiques dangereuses et iniques puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit en g\u00e9n\u00e9ral de l\u00e9gitimistes anti-d\u00e9mocrates ; ils le font d&rsquo;autant mieux et d&rsquo;autant plus que la hauteur de ces vertus suppos\u00e9es grandit \u00e0 mesure la puissance de leurs critiques. S&rsquo;il y a beaucoup de na\u00efvet\u00e9, d&rsquo;approximations, de popularisation de la chose dans la description de ce mod\u00e8le \u00e9videmment exceptionnel qu&rsquo;on rencontre au long de l&rsquo;in\u00e9puisable veine populaire, de l&rsquo;approximation des publicistes qui sont \u00e0 l&rsquo;&oelig;uvre \u00e9galement d\u00e8s les origines, il n&rsquo;y a pas de contradiction avec la perception qu&rsquo;en ont les esprits les plus hauts. C&rsquo;est une garantie inattendue, mais pour nous d&rsquo;une solidit\u00e9 incontestable, que la France d\u00e9tienne, par des voies si complexes, certaines des v\u00e9rit\u00e9s essentielles de l&rsquo;Am\u00e9rique lorsqu&rsquo;elle est \u00ab\u00a0repr\u00e9sent\u00e9e\u00a0\u00bb telle que dans les esprits les plus sensibles \u00e0 la chose, telle qu&rsquo;on tendra ensuite et r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 le faire &ndash; m\u00eame si la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb iconographique laisse \u00e0 d\u00e9sirer et laisse beaucoup \u00e0 penser.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;<em>American Dream<\/em> de la France manifest\u00e9 d\u00e8s les premiers d\u00e9veloppements de la r\u00e9publique am\u00e9ricaine est une poursuite accentu\u00e9e du transfert qu&rsquo;on a signal\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;aventure. Ainsi en est-il, par cons\u00e9quent, du jugement qu&rsquo;on porte sur la nature de la construction institutionnelle et philosophique du gouvernement de l&rsquo;Am\u00e9rique. M\u00eame si la connaissance est approximative, la conviction est enti\u00e8re et r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, qu&rsquo;elle nourrit g\u00e9n\u00e9reusement. Ce jugement de Germaine de Sta\u00ebl, dans une lettre \u00e0 Jefferson du 6 janvier 1816 (cit\u00e9 par R\u00e9mond) ne dit-il pas tout \u00e0 cet \u00e9gard ? &laquo; <em>Si vous parvenez \u00e0 d\u00e9truire l&rsquo;esclavage dans le Midi, il y aurait au moins dans le monde un gouvernement aussi parfait que la raison humaine peut le concevoir.<\/em> &raquo; (Madame de Sta\u00ebl, encore plus exalt\u00e9e pour l&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;elle l&rsquo;est pour l'\u00a0\u00bbAllemagne\u00a0\u00bb, <em>dito<\/em> la Prusse \u00ab\u00a0progressiste\u00a0\u00bb, signalant avec une perception visionnaire apr\u00e8s tout, le parall\u00e9lisme et la proximit\u00e9, m\u00eame originels, des cas am\u00e9ricain et allemand, que nous nous employons nous-m\u00eames \u00e0 retrouver dans notre interpr\u00e9tation g\u00e9n\u00e9rale.) Les autres disent de m\u00eame, des plus obscurs aux plus populaires : &laquo; <em>Les Am\u00e9ricains ont r\u00e9solu le probl\u00e8me si longtemps \u00e9tudi\u00e9 du meilleur gouvernement<\/em> &raquo;, \u00e9crit Barbaroux en 1824 ; &laquo; <em>On aime \u00e0 voir avec quelle perfection tous les pouvoirs s&rsquo;y encha&icirc;nent par de justes gradations<\/em> &raquo;, \u00e9crit la Revue encyclop\u00e9dique en 1829. Cette sorte de jugements est monnaie courante et r\u00e8gle l&rsquo;esprit du temps \u00e0 cet \u00e9gard.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Prenons un peu de notre temps pour observer le processus ainsi \u00e9labor\u00e9 et d\u00e9velopp\u00e9. S&rsquo;il s&rsquo;agit sans aucun doute de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> des origines, et m\u00eame de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> pr\u00e9c\u00e9dant la manufacture de la chose comme s&rsquo;il en \u00e9tait par cons\u00e9quent le constat pr\u00e9c\u00e9dant le mod\u00e8le, il s&rsquo;impose aussit\u00f4t qu&rsquo;il s&rsquo;agit manifestement d&rsquo;une repr\u00e9sentation qui d\u00e9passe le mod\u00e8le &ndash; un peu comme la photo signal\u00e9e par Ren\u00e9 R\u00e9mond d\u00e9passe largement le mod\u00e8le qu&rsquo;elle pr\u00e9tend illustrer et qu&rsquo;elle \u00ab\u00a0repr\u00e9sente\u00a0\u00bb en fait. L&rsquo;<em>American Dream<\/em> est n\u00e9 des Lumi\u00e8res et du reste avant m\u00eame que l&rsquo;Am\u00e9rique ne naisse, et d\u00e9tach\u00e9 d&rsquo;une localisation g\u00e9ographique, f&ucirc;t-elle celle de l&rsquo;Am\u00e9rique, parce qu&rsquo;il est d&rsquo;abord l&rsquo;enfant incontestable de la modernit\u00e9 dans sa totalit\u00e9, <em>as a whole<\/em>, comme ils disent. L&rsquo;<em>American Dream<\/em> pr\u00e9sente le classique cas exceptionnel de l&rsquo;accident qui pr\u00e9c\u00e8de la substance, le r\u00eave qui pr\u00e9c\u00e8de le r\u00e9el qu&rsquo;il pr\u00e9tendrait repr\u00e9senter en le transcendant, &ndash; l&rsquo;<em>American Dream<\/em> pr\u00e9c\u00e9dant l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;on entend proposer par l\u00e0 une interpr\u00e9tation qui fait du cas am\u00e9ricain tel qu&rsquo;il est \u00ab\u00a0repr\u00e9sent\u00e9\u00a0\u00bb quelque chose de si exceptionnel qu&rsquo;on ne peut l&rsquo;attacher \u00e0 l&rsquo;entit\u00e9 terrestre \u00e0 laquelle il pr\u00e9tend se r\u00e9f\u00e9rer. Il ne s&rsquo;agit m\u00eame pas d&rsquo;une \u00ab\u00a0Am\u00e9rique id\u00e9ale\u00a0\u00bb, ce qui pourrait induire qu&rsquo;il pourrait y avoir \u00ab\u00a0une\u00a0\u00bb Am\u00e9rique qui ne le serait pas ; il s&rsquo;agit de l&rsquo;id\u00e9al int\u00e9gr\u00e9 <em>de facto<\/em> dans l&rsquo;Am\u00e9rique et devenu substance de l&rsquo;Am\u00e9rique avant qu&rsquo;elle n&rsquo;existe, et de l&rsquo;id\u00e9al de la modernit\u00e9 bien entendu et par cons\u00e9quent. Il n&rsquo;y a rien de plus normal que tout cela se passe en France ; je veux dire, cette France-l\u00e0 qui invente le Progr\u00e8s, qui est la source des Lumi\u00e8res, qui est sur la voie de sa r\u00e9volution moderniste et qui bifurque sur la grande R\u00e9volution dont malgr\u00e9 tout, malgr\u00e9 Michelet et tout le reste, malgr\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations de constante surveillance du corps professoral et de sa m\u00e2le vertu de censeur des libert\u00e9s r\u00e9publicaines, on sent bien qu&rsquo;elle pue la mort et le sang ; cette France-l\u00e0 qui est pr\u00e9sent\u00e9e sinon impos\u00e9e aux Fran\u00e7ais comme l&rsquo;on offre une reconstitution de type \u00ab\u00a0Son et Lumi\u00e8re\u00a0\u00bb, et qui, dans une \u00e9trange pr\u00e9monition, a r\u00e9alis\u00e9 par avance le transfert am\u00e9ricain qui doit sauver l&rsquo;intuition de la r\u00e9volution. Il y a, entre les deux, entre France et Am\u00e9rique, une alliance qui n&rsquo;est pas de simple circonstance, qui est de la substance m\u00eame des choses. La France, puis la France et son interpr\u00e9tation de l&rsquo;Am\u00e9rique (<em>American Dream<\/em>) sont garantes de ce qu&rsquo;il y a, dans l&rsquo;Am\u00e9rique, d&rsquo;accomplissement de la modernit\u00e9 ; en ce sens, la France <em>as a whole<\/em> est \u00e9galement garante de la vertu am\u00e9ricaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(C&rsquo;est pour cette raison, notamment mais principalement, que, comme on l&rsquo;a vu, des g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;artistes am\u00e9ricains viennent \u00e0 Paris pour s&rsquo;informer, lorsque le doute commence \u00e0 faire son chemin, au tournant du XX\u00e8me si\u00e8cle, et poser la question terrible : y a-t-il encore une vertu am\u00e9ricaine \u00e0 l&rsquo;heure de l&rsquo;am\u00e9ricanisme ? Mais on observe aussit\u00f4t que, le temps ayant pass\u00e9 et les choses s&rsquo;\u00e9tant pr\u00e9cis\u00e9es \u00e0 propos de la r\u00e9alit\u00e9 de la vertu moderniste, les esprits ainsi inform\u00e9s ont d\u00e9velopp\u00e9 une d\u00e9finition de plus en plus \u00e9largie et de plus en plus dissidente de la vertu am\u00e9ricaine, qui d\u00e9passe largement la modernit\u00e9, qui lui tourne le dos, parfois puis souvent, qui cultive \u00e0 son \u00e9gard une ambigu\u00eft\u00e9 qui ne cesse de grandir. La France, qui est consid\u00e9rablement multiple, n&rsquo;est pas d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e pour autant ; elle r\u00e9pond, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;Am\u00e9rique, de toutes les sortes de vertu. Le cas n&rsquo;est plus aussi net et, tr\u00e8s vite, il va l&rsquo;\u00eatre de moins en moins, jusqu&rsquo;\u00e0 d\u00e9boucher sur des situations renvers\u00e9es.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Par cons\u00e9quent, l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, qui pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame, d\u00e9passe lui aussi l&rsquo;Am\u00e9rique en une construction d&rsquo;une audace et d&rsquo;une grandeur inou\u00efes. Il repr\u00e9sente non seulement la modernit\u00e9, mais \u00e9galement l&rsquo;illusion de la modernit\u00e9, l&rsquo;enjeu d\u00e9finitif du destin de l&rsquo;humaine nature enfin ma&icirc;tris\u00e9 par la raison. Il n&rsquo;y a rien de frelat\u00e9 ni d&rsquo;invent\u00e9 dans tout cela, dans les rapports de cette triade, entre France, Am\u00e9rique et<em>American Dream<\/em>. Tous trois, ils nous d\u00e9crivent le destin du monde. Ils ont compl\u00e8tement leur place dans l&rsquo;immense ph\u00e9nom\u00e8ne que nous tentons de d\u00e9crire ici, aux c\u00f4t\u00e9s de l&rsquo;Allemagne et de la relation franco-allemande, des deux R\u00e9volutions du tournant du si\u00e8cle, du XVIII\u00e8me au XIX\u00e8me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Eh bien, certes, il nous para&icirc;t appropri\u00e9 qu&rsquo;on s&rsquo;interroge, apr\u00e8s avoir parcouru le panorama que nous offre Ren\u00e9 R\u00e9mond, de cette \u00e9poque du premier tiers \u00e0 la moiti\u00e9 du XIX\u00e8me si\u00e8cle qui est le v\u00e9ritable cimier du sentiment fran\u00e7ais d&rsquo;exaltation pour l&rsquo;Am\u00e9rique, par quel \u00e9nervement \u00e9trange les inquisiteurs de l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme en France parviennent encore \u00e0 faire leur miel de ce qu&rsquo;il affirment \u00eatre une d\u00e9nonciation furieuse de l&rsquo;Am\u00e9rique. La France a \u00ab\u00a0fabriqu\u00e9\u00a0\u00bb l&rsquo;<em>American Dream<\/em> &ndash; \u00ab\u00a0fabriqu\u00e9\u00a0\u00bb, au sens qu&#8217;emploient les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames en parlant d&rsquo;une \u00ab\u00a0<em>social fabric<\/em>\u00ab\u00a0, en ce sens que ce r\u00eave est effectivement en m\u00eame temps une th\u00e9orie politique, une recette du bonheur social, une utopie enfin prise au s\u00e9rieux ; en un mot c&rsquo;est une \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb. Cela \u00e9tant \u00e9crit, aussit\u00f4t les \u00e9v\u00e9nements vous soufflent la r\u00e9ponse \u00e0 la question concernant \u00ab\u00a0l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme en France\u00a0\u00bb ; car ce berceau de l&rsquo;interpr\u00e9tation onirique de l&rsquo;Am\u00e9rique, la France, est aussi, effectivement, celui de la r\u00e9volte contre l&rsquo;Am\u00e9rique et contre son interpr\u00e9tation si grandiose. Ceci ne semblerait pas aller avec cela mais, apr\u00e8s tout, si l&rsquo;on suit notre th\u00e8se, ceci va n\u00e9cessairement avec cela ; les Fran\u00e7ais, qui ont invent\u00e9 la chose, sont les mieux plac\u00e9s, les plus aptes et les premiers \u00e0 pouvoir en d\u00e9tailler le subterfuge. On a d\u00e9j\u00e0 vu, dans la pr\u00e9c\u00e9dente partie de ce r\u00e9cit, le d\u00e9fricheur le plus hardi, le plus convaincant du ph\u00e9nom\u00e8ne, l&rsquo;esprit le plus haut \u00e0 appara&icirc;tre chronologiquement en premier dans cette galerie de ceux qui vont contester, apr\u00e8s l&rsquo;avoir ador\u00e9 comme il se doit, L&rsquo;<em>American Dream<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il faut aussit\u00f4t dire que Stendhal va au c&oelig;ur. En un tournemain, il \u00e9tablit le mod\u00e8le de la critique de la chose, parce qu&rsquo;il attaque la question en politique qui raisonne, guid\u00e9 par une \u00e2me d&rsquo;artiste qui embrasse une culture nourrie au lait splendide de la latinit\u00e9 ; lui aussi, il la \u00ab\u00a0repr\u00e9sente\u00a0\u00bb. Le premier, il identifie d&rsquo;une fa\u00e7on incontestable que l&rsquo;Am\u00e9rique repr\u00e9sente effectivement la modernit\u00e9, que cette modernit\u00e9 est en d\u00e9bat depuis la R\u00e9volution et son \u00e9chec, qu&rsquo;en 1815 elle appara&icirc;t presque triomphalement avec le d\u00e9veloppement paraissant si harmonieux de l&rsquo;Am\u00e9rique confront\u00e9e aux d\u00e9chirements et aux magouilles europ\u00e9ennes ; qu&rsquo;elle \u00e9volue \u00e0 si grande vitesse que, d\u00e8s 1825, tout a bascul\u00e9 pour Stendhal, lorsqu&rsquo;il d\u00e9couvre ce que l&rsquo;id\u00e9al r\u00e9publicain recouvre comme dessein cach\u00e9 ; lorsqu&rsquo;il constate qu&rsquo;on peut identifier \u00ab\u00a0<em>la modernit\u00e9<\/em> <strong><em>moderne<\/em><\/strong>\u00ab\u00a0, que c&rsquo;est la vraie prog\u00e9niture de la modernit\u00e9 jusqu&rsquo;alors c\u00e9l\u00e9br\u00e9e au travers de l&rsquo;Am\u00e9rique, et que c&rsquo;est le \u00ab\u00a0parti des industrialistes\u00a0\u00bb. Le premier, Stendhal appr\u00e9hende avec une quasi-certitude que le destin de la modernit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire le destin de l&rsquo;Am\u00e9rique, est scell\u00e9 ; qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;irr\u00e9sistible absorption dans le vaste domaine de l&rsquo;industrie, de l&rsquo;\u00e9conomie, de toute cette force puissante et bient\u00f4t irr\u00e9sistible, jusqu&rsquo;au \u00ab\u00a0technologisme\u00a0\u00bb de notre temps historique, qui est n\u00e9e du <em>Choix du feu<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Stendhal s&rsquo;ins\u00e8re aussi, \u00e0 une place d&rsquo;honneur, dans le courant antimoderne n\u00e9 avec la R\u00e9volution, ou plut\u00f4t contre elle, qui pr\u00e9figure l&rsquo;affrontement que nous avons signal\u00e9 ici et l\u00e0 entre les forces d\u00e9structurantes et les forces structurantes. Stendhal est, comme P\u00e9guy, un de ceux qui peuvent dire &laquo; <em>\u00ab\u00a0Nous, modernes\u00a0\u00bb, tout en d\u00e9non\u00e7ant le moderne<\/em> &raquo;. Bien entendu, d&rsquo;autres l&rsquo;ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sur cette voie, dans cet \u00e9tat d&rsquo;esprit disons, mais personne ne semble, pour l&rsquo;appr\u00e9ciation que nous voulons donner \u00e0 ce point du r\u00e9cit et sur ce point de la d\u00e9monstration, fixer si pr\u00e9cis\u00e9ment la trag\u00e9die dans les termes pr\u00e9cis qui sont les siens, par rapport \u00e0 des \u00e9tats et \u00e0 des ambitions, y compris leurs \u00e9tiquettes sans dissimuler, qui nous sont, aujourd&rsquo;hui, au d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, si famili\u00e8res puisque nous suivons les coups terribles de leur affrontement. Ce n&rsquo;est pas faire un g\u00e9nie de Stendhal que dire cela &ndash; ou, s&rsquo;il l&rsquo;est, c&rsquo;est selon des arguments plus divers, et d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;importe le g\u00e9nie ; c&rsquo;est simplement reconna&icirc;tre qu&rsquo;il vient \u00e0 son heure, \u00e0 sa place, comme cha&icirc;non essentiel \u00e0 ce point mais aussi essentiel que d&rsquo;autres dans leurs autres points, dans la voie de la mesure de la crise de notre civilisation. Apr\u00e8s lui, effectivement, se d\u00e9veloppe le courant de ce qu&rsquo;il nomme, pour ne pas trop abdiquer de ses illusions d&rsquo;avant, de l&rsquo;expression fort sollicit\u00e9e de \u00ab\u00a0<em>modernit\u00e9 romantique<\/em>\u00a0\u00bb ; en r\u00e9alit\u00e9, courant antimoderne, devenu antimoderne lorsqu&rsquo;apparaissent les premi\u00e8res marques d\u00e9cisives de ce qu&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 la modernit\u00e9, et l&rsquo;Am\u00e9rique avec, cela va de soi ; apr\u00e8s lui, Balzac, Baudelaire avec son pauvre ami d&rsquo;outre-Atlantique Edgar Allan Poe, Flaubert, qu&rsquo;importe, tout le courant artistique, qui d\u00e9nonce la tromperie de la modernit\u00e9, de la d\u00e9mocratie, et le reste, &ndash; dont l&rsquo;Am\u00e9rique, cela va de soi. Presque d&rsquo;instinct, sans utiliser le mot mais en identifiant parfaitement l&rsquo;esprit, ils d\u00e9couvrent la menace de l'\u00a0\u00bbam\u00e9ricanisation\u00a0\u00bb de la France en m\u00eame temps qu&rsquo;ils devinent ce qu&rsquo;est la substance de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et ceci \u00e0 cause de cela. Pour d\u00e9noncer l&rsquo;affairisme, le go&ucirc;t du lucre d\u00e9guis\u00e9 sous le manteau rutilant de la modernit\u00e9 \u00e9conomique, et celui du stupre qui va avec, dans \u00ab\u00a0les affaires\u00a0\u00bb, pour humaniser les affaires, par le cul si l&rsquo;on veut, &ndash; pour d\u00e9noncer le \u00ab\u00a0parti des industrialistes\u00a0\u00bb d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9 dans sa longue maturit\u00e9, les fr\u00e8res Goncourt trouvent naturellement les termes de la crise de notre modernit\u00e9, ici terminant l&rsquo;extrait que nous citons du mot qui explique tout, apr\u00e8s une graduation vers le plus bas (dans leur <em>Journal<\/em>, \u00e0 la date du 18 janvier 1857) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Des affaires, partout des affaires, et m\u00eame au cintre. La Lorette, ce n&rsquo;est plus m\u00eame cette lorette de Gavarni, gardant encore un peu de la Grisette et perdant de son temps pour s&rsquo;amuser &mdash; c&rsquo;est une femme-homme d&rsquo;affaires qui passe des march\u00e9s sans fioritures. Jamais le bas monde de l&rsquo;amour n&rsquo;a refl\u00e9t\u00e9 le haut de la soci\u00e9t\u00e9 comme maintenant ! Des affaires du haut de l&rsquo;\u00e9chelle jusqu&rsquo;au bas, du ministre \u00e0 la fille. Le g\u00e9nie, l&rsquo;humeur, le caract\u00e8re de la France compl\u00e8tement retourn\u00e9s, tourn\u00e9s au chiffre, \u00e0 l&rsquo;argent, au calcul et compl\u00e8tement gu\u00e9ris du premier mouvement. La France devenue une Angleterre, une Am\u00e9rique !&#8230;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi Stendhal, aussit\u00f4t suivi de sa cohorte, ouvre-t-il le d\u00e9bat qui nous importe, en accompagnant le surgissement de l&rsquo;Am\u00e9rique, le passage de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> \u00e0 la r\u00e9alisation de ce que le r\u00eave rec\u00e8le de tromperie absolument fondamentale, dans la r\u00e9alit\u00e9 du monde et dans la structure de la civilisation europ\u00e9enne. Ainsi l&rsquo;\u00e9volution du grand esprit collectif dont il est l&rsquo;une des \u00e2mes, s&rsquo;encha&icirc;ne pour nous ramener \u00e0 notre sujet central, d&rsquo;une grande \u00e2me \u00e0 l&rsquo;autre, \u00e2mes d&rsquo;artistes auxquelles ne manque nullement le coup d&rsquo;&oelig;il politique ou la perception de ce qu&rsquo;il y a de fondamentalement politique dans les r\u00eaveries bourgeoises de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> et autour ; ainsi l&rsquo;\u00e9volution, d&rsquo;un Stendhal \u00e0 un Baudelaire si l&rsquo;on veut, avec consultation d&rsquo;un Edgar Allan Poe qui succomba si myst\u00e9rieusement en 1849, &ndash; avec peut-\u00eatre la forme de symbole de la mort de Poe, pour \u00e9clairer toute la sordide r\u00e9alit\u00e9 du syst\u00e8me, par rapport \u00e0 la \u00ab\u00a0repr\u00e9sentation\u00a0\u00bb dont les adeptes fran\u00e7ais chantaient les louanges, de Germaine de Sta\u00ebl aux vendeurs de concessions-bidon offertes au public fran\u00e7ais lors de \u00ab\u00a0la ru\u00e9e vers l&rsquo;or\u00a0\u00bb des m\u00eames ann\u00e9es 1848-1850.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Le <em>Wikip\u00e9dia<\/em> r\u00e9sume ainsi d&rsquo;une fa\u00e7on fort conventionnelle mais cela suffit, la mort myst\u00e9rieuse de Poe, disparu pendant quatre jours dans les rues de Baltimore en pleine campagne \u00e9lectorale pour l&rsquo;\u00e9lection du <em>sheriff<\/em> local, et retrouv\u00e9 agonisant, affubl\u00e9 de v\u00eatements inconnus. Tout cela nous en dit bien long sur les m&oelig;urs de la Grande R\u00e9publique, c\u00e9l\u00e9br\u00e9e tant pour sa vertu que pour sa sagesse. &laquo; <em>Cependant, la th\u00e9orie la plus largement admise est qu&rsquo;il aurait \u00e9t\u00e9 victime de la corruption et de la violence, qui s\u00e9vissaient de mani\u00e8re notoire lors des \u00e9lections. De fait, la ville \u00e9tait alors en pleine campagne \u00e9lectorale (pour la d\u00e9signation du sh\u00e9rif, le 4 octobre) et des agents des deux camps parcouraient les rues, d&rsquo;un bureau de vote \u00e0 l&rsquo;autre, pour faire boire aux na\u00effs un cocktail d&rsquo;alcool et de narcotiques afin de les tra&icirc;ner ainsi abasourdis au bureau de vote. Pour parfaire le stratag\u00e8me, on changeait la tenue de la victime, qui pouvait \u00eatre battue. Le faible c&oelig;ur d&rsquo;Edgar Poe n&rsquo;aurait pas r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 un tel traitement.<\/em> &raquo;)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi se pr\u00e9pare, dans les soubassements myst\u00e9rieux de l&rsquo;\u00e2me collective, la grande critique fran\u00e7aise du syst\u00e8me qu&rsquo;a enfant\u00e9 l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, objet de tant d&rsquo;adoration. L&rsquo;on sent bien que nous ne sommes plus dans le d\u00e9bat pointilliste autour des vertus suppos\u00e9es de la Grande R\u00e9publique, en g\u00e9n\u00e9ral d&rsquo;origine romaine, que nous rejoignons notre th\u00e8me central, notre tronc commun, justifiant ainsi de nous \u00eatre attard\u00e9s avec une telle persistance \u00e0 ces \u00e9tranges rapports franco-am\u00e9ricains, si contradictoires, si r\u00e9v\u00e9lateurs, &ndash; peut-\u00eatre plus encore des Fran\u00e7ais, des erreurs des Fran\u00e7ais puis de leurs erreurs rattrap\u00e9es, des Fran\u00e7ais victimes de leurs lubies anti-fran\u00e7aises aux Fran\u00e7ais retrouvant l&rsquo;antique sagesse de la France. D\u00e9j\u00e0, nous ne sommes plus avec l&rsquo;Am\u00e9rique que dans cette mesure o&ugrave; elle est la repr\u00e9sentation, le porte-drapeau, le c&oelig;ur de feu de la modernit\u00e9, &ndash; ou dans cette mesure o&ugrave; elle est destin\u00e9e \u00e0 le devenir compl\u00e8tement lorsque la place sera libre, lorsque le porte-drapeau qui a la pr\u00e9\u00e9minence chronologique (l&rsquo;Allemagne) aura chut\u00e9 de son pi\u00e9destal. Jusqu&rsquo;ici, pour cette partie du r\u00e9cit, nous avons survol\u00e9 ces rapports franco-am\u00e9ricains comme s&rsquo;ils \u00e9taient exclusifs de tous les autres, comme si <strong>seule<\/strong> l&rsquo;Am\u00e9rique portait la modernit\u00e9 (la France \u00e9tant en partie inspiratrice avant d&rsquo;en devenir f\u00e9roce critique). C&rsquo;est l&rsquo;exacte r\u00e9alit\u00e9 mais c&rsquo;est une exacte v\u00e9rit\u00e9 partielle. La modernit\u00e9 est une hydre \u00e0 mille t\u00eates, qui jette son d\u00e9volu sur tel ou tel porte-drapeau, qu&rsquo;elle met en avant ou dont elle se r\u00e9serve l&rsquo;usage, selon les circonstances ; ainsi a-t-elle plusieurs fers au feu, servie dans son entreprise de mobilisation permanente par l&rsquo;incroyable fascination qu&rsquo;elle exerce, que ce soit pendant un temps la puissance allemande hurlante et rugissante, que ce soit l&rsquo;<em>American Dream<\/em>. Au bout du compte, nous devrons \u00e9tablir un classement entre les divers porte-drapeaux, et l&rsquo;on devine qui occupera la premi\u00e8re place. Pour l&rsquo;heure, qu&rsquo;on s&rsquo;en tienne \u00e0 cette situation de la diversit\u00e9 de la repr\u00e9sentation de la modernit\u00e9. L&rsquo;on comprend pourtant combien cette \u00e9volution fran\u00e7aise de l&rsquo;appr\u00e9ciation des relations franco-am\u00e9ricaines va peser de tout son poids pour permettre \u00e0 la France de devenir, dans <strong>notre<\/strong> entre-deux-guerres (1919-1933) le porte-voix, contre le porte-drapeau, de la contestation fondamentale du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme comme repr\u00e9sentant achev\u00e9 de la modernit\u00e9, comme prog\u00e9niture incontestable du <em>Choix du feu<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Auparavant, \u00e0 la fin du si\u00e8cle (le XIX\u00e8me), la perception fran\u00e7aise de l&rsquo;Am\u00e9rique, y compris dans sa version<em>American Dream<\/em>, a chang\u00e9. Il y a eu l&rsquo;exploration plus minutieuse de la r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;observation des changements qui ont affect\u00e9 le pays, avec l&rsquo;installation progressive de ce qu&rsquo;on nommera plus tard le \u00ab\u00a0syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb, la chose ressentie dans ses pr\u00e9misses d\u00e8s les ann\u00e9es 1830, accentu\u00e9e et d\u00e9taill\u00e9e au courant des d\u00e9cennies, notamment autour de et apr\u00e8s la Guerre de S\u00e9cession, avec la transformation en une \u00e9norme puissance industrielle. La critique s&rsquo;\u00e9largit, toujours en restant connect\u00e9e \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan de la modernit\u00e9 et du <em>Choix du feu<\/em>. Le moment de la fin du si\u00e8cle a son importance, puisque c&rsquo;est alors qu&rsquo;a lieu, en correspondance avec l&rsquo;extension imp\u00e9rialiste de la politique US qui int\u00e8gre dans sa dynamique l&rsquo;\u00e9norme affirmation du capitalisme industriel du <em>Gilded Age<\/em>, le grand tournant r\u00e9aliste de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine, avec <em>Sister Currie<\/em> (publi\u00e9 en 1899), de Dreiser, vers sa position contestatrice de l&rsquo;am\u00e9ricanisme qui a \u00e9tendu sa chape de plomb fondu sur le grand pays. Les premiers \u00e9lans de l&rsquo;\u00e9migration intellectuelle, litt\u00e9raire et artistique dont on a dit quelques mots plus haut, des USA vers la France, d\u00e9couvrent effectivement un pays (la France) qui a d\u00e9j\u00e0 install\u00e9 une tradition de critique du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. Les artistes am\u00e9ricains n&rsquo;ont pas oubli\u00e9 le r\u00f4le fran\u00e7ais dans cette esp\u00e8ce de \u00ab\u00a0gardien de la vertu am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb, et la critique qu&rsquo;ils y entendent, qui rencontre leurs propres convictions, leur para&icirc;t d&rsquo;autant plus fond\u00e9e et l\u00e9gitime. Ce courant transatlantique-l\u00e0 renforce encore la position fran\u00e7aise dans sa position tr\u00e8s sp\u00e9cifique de grande r\u00e9f\u00e9rence europ\u00e9enne pour juger de l&rsquo;orientation et de la valeur de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. Il donne \u00e0 la critique fran\u00e7aise de l&rsquo;am\u00e9ricanisme qui va \u00e9clore apr\u00e8s la Grande Guerre une sorte de l\u00e9gitimit\u00e9 implicite, indirecte, qui ne serait jamais reconnue comme telle mais qui fait toute sa force et toute sa dynamique, une l\u00e9gitimit\u00e9 d&rsquo;une telle force par cons\u00e9quent qu&rsquo;elle ne serait pas loin d&rsquo;\u00eatre, dans notre perception et compte tenu de la hauteur du sujet, effectivement <strong>transcendantale<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&hellip;Car alors, et pour entamer le terme de l&rsquo;\u00e9pisode, il ne fait plus aucun doute que les p\u00e9rip\u00e9ties de cette aventure sociologique, culturelle, faussement id\u00e9ologique comme l&rsquo;on force l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e0 \u00eatre r\u00e9f\u00e9rence de tout, ce chass\u00e9-crois\u00e9 entre amour et d\u00e9testation de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, ont d\u00e9cisivement pris leur envol. Il ne fait plus aucun doute que nous avons rejoint le grand courant de m\u00e9tahistoire qui nous importe, qui <strong>transcende<\/strong> effectivement le r\u00e9cit courant vers cette dynamique puissante qui d\u00e9crit, au nom de la grande Histoire, le destin spirituel de notre temps de la modernit\u00e9, entre illusions qui sont l&rsquo;objet de la promotion des publicistes, et v\u00e9rit\u00e9s que les \u00e2mes \u00e9lev\u00e9es commencent \u00e0 distinguer. Il ne fait nul doute que nous avons rejoint, en justifiant ainsi le r\u00e9cit qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, le destin m\u00eame de l&rsquo;histoire du monde dans ce que nous nommons \u00ab\u00a0la deuxi\u00e8me civilisation occidentale\u00a0\u00bb, et qui se r\u00e8gle effectivement dans les hauteurs sublimes de la m\u00e9tahistoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais ces circonstances et ces d\u00e9bats \u00e0 la fois exalt\u00e9s et r\u00eaveurs, en attendant 1919 et, \u00e0 nouveau, le grand int\u00e9r\u00eat fran\u00e7ais tourn\u00e9 vers l&rsquo;<em>American Dream<\/em> et ses manigances, cette fois devenus le centre de la crise, tout cela est interrompu par les pr\u00e9misses de la catastrophe, puis par la catastrophe elle-m\u00eame. On dirait que la Guerre de S\u00e9cession, cette grande rupture de l&rsquo;Am\u00e9rique vers l&rsquo;am\u00e9ricanisme, qui a \u00e9t\u00e9 suivie \u00e0 la fois lointainement et \u00e0 la fois avec fi\u00e8vre en France, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans y rien entendre vraiment, on dirait que la Guerre de S\u00e9cession marque le d\u00e9samarrage fran\u00e7ais et temporaire des r\u00e9flexions am\u00e9ricaines de la France. La d\u00e9faite \u00e9crasante de 1870 est un tournant pour l&rsquo;\u00e2me fran\u00e7aise, comme on l&rsquo;a vu pr\u00e9c\u00e9demment. Consid\u00e9r\u00e9e dans la perspective o&ugrave; l&rsquo;on se place, la d\u00e9faite prend encore plus d&rsquo;ampleur, de force, elle acquiert une dimension sismique, une conformation absolument d\u00e9structurante, et la proclamation de l&rsquo;Empire (allemand) dans la Galerie des Glaces a soudain plus qu&rsquo;une allure d&rsquo;un symbolisme un peu lourd, un peu teuton ; la proclamation a soudain les couleurs d&rsquo;une ombre terrible qui envahit la p\u00e9riode qui s&rsquo;ouvre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Aussit\u00f4t vous vient l&rsquo;inspiration que 1870 est bien plus une rupture que ce que l&rsquo;on a coutume d&rsquo;en faire, un tournant beaucoup plus cruel et beaucoup plus profond que ce qu&rsquo;on en fit plus tard, dans nos souvenirs color\u00e9s aux vernis des id\u00e9ologies du jour ; l&rsquo;inspiration insistante, pressante et sans r\u00e9pit, que la catastrophe ouvre, essentiellement pour la France, et alors que la France est le pivot du monde parce qu&rsquo;autour d&rsquo;elle s&rsquo;articule le grand affrontement que l&rsquo;on d\u00e9crit entre les forces d\u00e9structurantes et les forces structurantes, une p\u00e9riode nouvelle dont la Grande Guerre va \u00eatre le paroxysme extraordinaire ; 1870 n&rsquo;est pas concevable sans encha&icirc;ner aussit\u00f4t sur 1914, presque comme un automatisme, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on y voie une fatalit\u00e9 qui vous emporte, irr\u00e9sistible. D\u00e9sormais, plus rien n&rsquo;existe dans la perspective de 1870 que le terme affreux de 1914 ; tout semble fait, con\u00e7u et arrang\u00e9, pour conduire jusqu&rsquo;\u00e0 ce terme du cataclysme. D\u00e9sormais, il n&rsquo;est plus question d&rsquo;Am\u00e9rique, &ndash; &laquo; <em>Puisque vous voil\u00e0, monsieur de Tocqueville, causons ; je d\u00e9sire que vous me parliez un peu d&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> &raquo;, &ndash; fini, tout cela, les choses s\u00e9rieuses nous appellent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce qui se passe en 1870, outre l&rsquo;effondrement tragique de la France, mais peut-\u00eatre \u00e0 cause de l&rsquo;effondrement tragique de la France, c&rsquo;est la brutale \u00e9closion de l&rsquo;Allemagne, &ndash; une \u00e9closion comme une explosion, n&rsquo;est-ce pas, &ndash; l&rsquo;Allemagne apparaissant soudain comme l&rsquo;\u00e9lue du <em>Choix du feu<\/em>. On en oublie bien vite les vaticinations autour de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, effectivement encourag\u00e9 \u00e0 cela par cette Guerre de S\u00e9cession que les Am\u00e9ricains s&rsquo;ent\u00eatent \u00e0 d\u00e9signer comme \u00ab\u00a0<em>the Civil War<\/em>\u00ab\u00a0, qui, soudain, complique terriblement le probl\u00e8me de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>. &laquo; <em>Si vous parvenez \u00e0 d\u00e9truire l&rsquo;esclavage dans le Midi, il y aurait au moins dans le monde un gouvernement aussi parfait que la raison humaine peut le concevoir<\/em> &raquo;, disait madame de Sta\u00ebl ; voil\u00e0 qui est fait, <em>exit<\/em> l&rsquo;esclavage, &ndash; est-ce bien s&ucirc;r, \u00ab\u00a0le gouvernement aussi parfait\u00a0\u00bb ? Le <em>Gilded Age<\/em>, qui s&rsquo;ouvre symboliquement avec la capitulation de Robert E. Lee \u00e0 Appomattox, en avril 1865, ouvre la p\u00e9riode la plus effr\u00e9n\u00e9e du capitalisme qu&rsquo;ait connue le monde, une p\u00e9riode de complet \u00ab\u00a0capitalisme sauvage\u00a0\u00bb, o&ugrave; s&rsquo;exercent et s&rsquo;expriment la sauvagerie de l&rsquo;argent, l&rsquo;arbitraire des forces priv\u00e9es, la liquidation des peuplades inutiles, l&rsquo;\u00e9dification des fortunes aussi vastes qu&rsquo;un continent et l&rsquo;exploitation des vagues immigrantes lev\u00e9es sur la mis\u00e8re d&rsquo;autres horizons, l&rsquo;installation d&rsquo;une pauvret\u00e9 comme seuls les Anglo-Saxons ont le secret dans l&rsquo;\u00e2ge industriel ; est-ce cela, apr\u00e8s l&rsquo;abrogation officielle de l&rsquo;esclavage, ce &laquo; <em>gouvernement aussi parfait que la raison humaine peut le concevoir<\/em> &raquo; ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais la France est plong\u00e9e avec quelle brutalit\u00e9, quelle puissance, quelle force sans retenue, dans le torrent affreux de la catastrophe. Il s&rsquo;agit de la fin d&rsquo;une p\u00e9riode de l&rsquo;esprit, qui a commenc\u00e9 \u00e0 se fermer dans le cours du Second Empire, lorsque brusquement la France revient \u00ab\u00a0aux affaires\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire plong\u00e9e \u00e0 nouveau dans le chaos europ\u00e9en, avec elle-m\u00eame au centre. \u00ab\u00a0Sedan pour rattraper I\u00e9na\u00a0\u00bb, semblent r\u00e9p\u00e9ter les Allemands comme on solde un m\u00e9chant compte, et ainsi d\u00e9bute le calvaire, &ndash; car Sedan ne soldera pas tous les comptes. On n&rsquo;affirme certes pas que l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est plus dans l&rsquo;imagination des chercheurs, dans les images des po\u00e8tes ou dans les ambitions des aventuriers ; mais elle n&rsquo;existe plus comme cette r\u00e9f\u00e9rence qu&rsquo;elle fut dans la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dente, o&ugrave; l&rsquo;esprit fran\u00e7ais s&rsquo;aff&ucirc;tait \u00e0 la repr\u00e9sentation diverse qu&rsquo;il s&rsquo;en faisait. On n&rsquo;affirme pas qu&rsquo;on n&rsquo;\u00e9crit plus sur l&rsquo;Am\u00e9rique ; autour d&rsquo;<em>Outre-mer<\/em> (<em>Notes d&rsquo;Am\u00e9rique<\/em>), de Paul Bourget, en 1895, il y a une floraison d&rsquo;ouvrages qui nous \u00ab\u00a0parle[nt] un peu d&rsquo;Am\u00e9rique\u00a0\u00bb. Par ailleurs, la chose n&rsquo;est pas inutile, car l&rsquo;approche laisse d\u00e9j\u00e0 percer le bout de l&rsquo;oreille, puisque les enqu\u00eateurs et voyageurs y d\u00e9couvrent comme l&rsquo;on dirait \u00ab\u00a0un Nouveau Monde\u00a0\u00bb, &ndash; une \u00ab\u00a0nouvelle Am\u00e9rique\u00a0\u00bb, un pays o&ugrave; se d\u00e9ploie, comme l&rsquo;\u00e9crit un des voyageurs, une \u00ab\u00a0vie intense\u00a0\u00bb ; o&ugrave;, comme en Allemagne apr\u00e8s tout, l&rsquo;industrieuse esp\u00e9rance se transforme en cadences soufflantes et furieuses d&rsquo;une puissance du feu moderniste en train de s&rsquo;\u00e9difier, entre usines et chemins de fer, entre le p\u00e9trole de monsieur Rockefeller et la banque de monsieur J. Pierpont Morgan.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Durant la croisi\u00e8re de retour, apr\u00e8s quatre mois pass\u00e9s aux USA, Bourget range ses notes et r\u00e9fl\u00e9chit au p\u00e9riple qu&rsquo;il vient d&rsquo;accomplir ; il nous r\u00e9sume, apr\u00e8s tout, l&rsquo;esprit du temps, dont on nous dit par ailleurs que c&rsquo;est celui de la globalisation, du commerce, de la joyeuse ouverture du monde m\u00e9canique, et dont il se trouve que c&rsquo;est \u00e9galement celui, incertain, sourdement inquiet, avec une fa\u00e7on de forcer \u00e0 l&rsquo;esp\u00e9rance, une fa\u00e7on de danser au <em>Moulin Rouge<\/em> et d&rsquo;aller applaudir monsieur Santos-Dumont sur sa <em>Demoiselle<\/em>, \u00e0 Bagatelle, o&ugrave; roulent de terribles pens\u00e9es qu&rsquo;on ne peut d\u00e9cid\u00e9ment d\u00e9barrasser des nu\u00e9es sombres et cr\u00e9pusculaires qui les embarrassent. Paul Bourget n&rsquo;aime pas, de l&rsquo;Am\u00e9rique, &laquo; <em>son incoh\u00e9rence et sa h\u00e2te ; la brutalit\u00e9 des rues de ses grandes villes ; l&rsquo;outrance de sa vie mondaine et son manque d&rsquo;\u00e9quilibre, de mesure, de go&ucirc;t ; la tension trop artificielle de sa culture, qui donne \u00e0 ses femmes comme \u00e0 ses fleurs une fixicit\u00e9 de plantes de serre ; l&rsquo;esp\u00e8ce d&rsquo;abus d&rsquo;\u00e9nergie qui pousse jusqu&rsquo;\u00e0 la f\u00e9rocit\u00e9 la comp\u00e9tition de ses hommes d&rsquo;affaires et qui r\u00e9duit ses vaincus \u00e0 une trop cruelle extr\u00e9mit\u00e9 du malheur ; la corruption de ses policiers, de ses magistrats et de ses politiciens ; le je ne sais quoi de fabriqu\u00e9 que l&rsquo;exc\u00e8s de la conscience y m\u00e9lange \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation<\/em>&hellip; &raquo; Qu&rsquo;importe tout cela, puisqu&rsquo;on n&rsquo;est point Fran\u00e7ais pour rien, c&rsquo;est-\u00e0-dire, malgr\u00e9 tout, h\u00e9ritier de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, quoi qu&rsquo;on veuille, &ndash; et ainsi sonnent, en v\u00e9rit\u00e9, les derni\u00e8res lignes d&rsquo;<em>Outre-mer<\/em> :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; &hellip;<em>Et cette sensation que cet autre Monde existe \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du n\u00f4tre, que l&rsquo;humanit\u00e9 a l\u00e0-bas ce colossal champ d&rsquo;exp\u00e9rience o&ugrave; continuer son &oelig;uvre, me remplit d&rsquo;une sorte d&rsquo;exaltation myst\u00e9rieuse, comme si un acte de foi dans la volont\u00e9 humaine se pronon\u00e7ait en moi, presque malgr\u00e9 moi, et j&rsquo;ouvris mon c&oelig;ur tout entier \u00e0 ce grand souffle d&rsquo;esp\u00e9rance et de courage venu d&rsquo;Outre-Mer.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Curieux retour au Vieux Monde, \u00e9trange m\u00e9lange de m\u00e9lancolie irr\u00e9m\u00e9diable, de crainte irraisonn\u00e9e, d&rsquo;un soup\u00e7on angoissant, \u00e9clair\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re bien artificielle, &ndash; au n\u00e9on dirait-on, &ndash; par ce brusque acc\u00e8s de la prosternation d&rsquo;usage au Progr\u00e8s (la modernit\u00e9, l&rsquo;<em>American Dream<\/em>) qui semble devoir ponctuer toute pens\u00e9e qui veille \u00e0 ne pas trop prendre ses distances de <strong>la ligne<\/strong>. Mais il y a, tout de m\u00eame, et comme pour \u00e9lever l&rsquo;intuition, cela \u00e0 la lumi\u00e8re de notre th\u00e8se, un curieux passage dans ces derni\u00e8res pages de l&rsquo;<em>Outre-Mer<\/em> de Bourget, un de plus \u00e0 m\u00e9riter citation, mais un peu plus que les autres peut-\u00eatre, qui se situe exactement avant ces derni\u00e8res lignes de l&rsquo;expression convenue de l&rsquo;esp\u00e9rance selon la ligne, de la pri\u00e8re au Progr\u00e8s-<em>American Dream<\/em>. Bourget est \u00e0 quelques heures de Liverpool, la derni\u00e8re nuit \u00e0 bord du paquebot retour du Nouveau Monde. C&rsquo;est le cr\u00e9puscule, ce moment qui, en mer, est certainement le plus poignant de tous, qui vous fait soudain saisir la force de la solitude, l&rsquo;amertume du destin humain lanc\u00e9 sur la puissance sans mesure de l&rsquo;oc\u00e9an, l&rsquo;infinie nostalgie du temps qui est \u00e0 la fois passant et insaisissable, qui est d\u00e9j\u00e0 du pass\u00e9. Le moment o&ugrave; le soleil se noie dans l&rsquo;horizon, dans une sage et silencieuse folie de couleurs, est l&rsquo;un des moments de la plus extr\u00eame grandeur et du tragique le plus impuissant qu&rsquo;on puisse imaginer, la d\u00e9pression m\u00eame de l&rsquo;\u00e2me quand elle se demande si elle n&rsquo;a pas pr\u00e9jug\u00e9 de ses forces d&rsquo;ainsi d\u00e9fier l&rsquo;univers cr\u00e9\u00e9 par un si vaste dessein.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Puis<\/em> [le soleil] <em>diminua jusqu&rsquo;\u00e0 n&rsquo;\u00eatre, dans cette noirceur du ciel appesanti sur une mer maintenant d&rsquo;un roux brun, qu&rsquo;un point de pourpre qui s&rsquo;\u00e9teignit. Et il n&rsquo;y eut plus que l&rsquo;arriv\u00e9e des grandes t\u00e9n\u00e8bres ! C&rsquo;est ainsi &ndash; on l&rsquo;imagine quelquefois par cet \u00e2ge de guerres mena\u00e7antes et d&rsquo;insens\u00e9es r\u00e9voltes &ndash; que<\/em> <strong><em>d&rsquo;autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em><\/strong>, <em>et plus irr\u00e9vocables, vont cerner, d\u00e9vorer, noyer le petit point de lumi\u00e8re qu&rsquo;est la civilisation<\/em>&hellip; &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est bien ce mot, que nous soulignons de gras, qui nous importe, ce &laquo; <em>d&rsquo;autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo; dont on ne sait ce qu&rsquo;elles d\u00e9signent, &ndash; d&rsquo;ailleurs, image exactement contraire \u00e0 l&rsquo;image de celui qui est en mer, &ndash; je poursuis l&rsquo;analogie, &ndash; car autant le cr\u00e9puscule est angoissant, autant les premi\u00e8res minutes de la nuit en mer font aussit\u00f4t rena&icirc;tre d&rsquo;\u00e9tranges lueurs, une vie diff\u00e9rente, presque la joie d&rsquo;une nouvelle agitation, qui est celle de la mer par le temps de la nuit, sous la voute \u00e9toil\u00e9e et dans la phosphorescence des \u00ab\u00a0poissons volants\u00a0\u00bb et des embruns qu&rsquo;ils soul\u00e8vent. Pour Bourget, rien de cela, mais ce &laquo; <em>d&rsquo;autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo;, qui avance soudain une proposition terrifiante et diabolique, qui semble justifier l&rsquo;angoisse du cr\u00e9puscule. Le &laquo; <em>d&rsquo;autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo; ne concernent pas celles des &laquo; <em>guerres mena\u00e7antes et d&rsquo;insens\u00e9es r\u00e9voltes<\/em> &raquo;, ni celles du Nouveau Monde tel qu&rsquo;il nous en rapporte l&rsquo;image ; qu&rsquo;est-ce donc, alors, sinon un de ces mots qu&rsquo;on croit d&rsquo;abord sans signification, coquetterie et vanit\u00e9 d&rsquo;auteur si l&rsquo;on veut, qui soudain, \u00e0 une autre lumi\u00e8re, prennent une dimension nouvelle&hellip; Ce ne sont pas les guerres et les r\u00e9voltes \u00e9ventuelles qu&rsquo;on craint dans ce temps-l\u00e0, ce n&rsquo;est point l&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;il nous ram\u00e8ne, malgr\u00e9 les r\u00e9serves dont il la charge, &ndash; alors, n&rsquo;est-ce pas une pr\u00e9monition de cette Grande Guerre, si diff\u00e9rente de la guerre qu&rsquo;on imagine, qui est un chaos de la chose m\u00e9caniste et destructrice ; n&rsquo;est-ce pas une pr\u00e9monition du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme en pleine expansion, lorsqu&rsquo;il aura acquis toute sa ma&icirc;trise d\u00e9structurante, qu&rsquo;il succ\u00e9dera \u00e0 l&rsquo;Allemagne abattue ; n&rsquo;est-ce pas, enfin, ce &laquo; <em>d&rsquo;autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo;, une pr\u00e9monition de la grande crise g\u00e9n\u00e9rale qui commence \u00e0 presser la civilisation sans qu&rsquo;elle s&rsquo;en avise encore, comme l&rsquo;expression terrible de cette immense pouss\u00e9e souterraine de l&rsquo;Histoire ? L&rsquo;\u00e9crivain, l&rsquo;artiste, le po\u00e8te, re\u00e7oit parfois, comme l&rsquo;on dirait \u00ab\u00a0en h\u00e9ritage\u00a0\u00bb, comme s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait alors que simple <em>medium<\/em> d&rsquo;une voix qui le d\u00e9passe, l&rsquo;image terrible d&rsquo;un grand \u00e9branlement du monde en train d&rsquo;aff&ucirc;ter sa puissance irr\u00e9sistible. Bourget, somme toute, r\u00e9unit dans cette \u00e9trange expression, les principaux acteurs de la crise, la France, l&rsquo;Am\u00e9rique, la guerre, par cons\u00e9quent l&rsquo;Allemagne, la machine, le syst\u00e8me hurlant et fumant ; cela semble comme s&rsquo;il laissait entendre que les protagonistes qu&rsquo;il cite, en m\u00eame temps d&rsquo;\u00eatre ce qu&rsquo;ils sont, avec tous les sentiments contradictoires et ambigus qu&rsquo;ils soul\u00e8vent &ndash; comme ce pan\u00e9gyrique de l&rsquo;Am\u00e9rique comme avenir du monde, apr\u00e8s avoir d\u00e9taill\u00e9 sa d\u00e9testation de l&rsquo;Am\u00e9rique &ndash; sont \u00e9galement les annonciateurs, ou d\u00e9j\u00e0 les figurants d&rsquo;un affrontement encore dissimul\u00e9, dont on ignore l&rsquo;ampleur, dont on n&rsquo;imagine pas l&rsquo;ampleur, mais qui est d\u00e9j\u00e0 effrayant&hellip; <em>Outre-Mer<\/em>, certes, ou bien outre-tombe, l\u00e0 o&ugrave; l&rsquo;on trouve &laquo; <em>d&rsquo;autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0La Fayette, nous voici\u00a0\u00bb&hellip; Nous ne nous doutions de rien. Les Fran\u00e7ais, qui forment ce peuple diversement appr\u00e9ci\u00e9 comme le plus spirituel et le plus intelligent de la terre, ont l&rsquo;aveuglement des certitudes de la raison, avec un ent\u00eatement qui laisse \u00e0 penser. Ils portent, avec d\u00e9sinvolture et un certain d\u00e9dain, la tradition d&rsquo;une nation qui tient, sans doute bien involontairement, une place consid\u00e9rable dans l&rsquo;agencement de la puissante r\u00e9volution du monde que nous voulons d\u00e9crire, faite des deux r\u00e9volutions (France &#038; Angleterre) renforc\u00e9es de la troisi\u00e8me (Etats-Unis), compl\u00e9t\u00e9e par l&rsquo;\u00e9pisode germano-prussien dont elle frappe les trois coups \u00e0 I\u00e9na, jusqu&rsquo;\u00e0 notre crise ultime, dans le flux d&rsquo;un courant qui exprime la plus haute Histoire dans la destin\u00e9e universelle. Avec la France, nous passons sans discontinuer, du haut vers le bas et retour, de la m\u00e9diocrit\u00e9 h\u00e2bleuse et m\u00e9diocre des arri\u00e8re-salles des caf\u00e9s-philosophes de la Rive Gauche, au sublime dans l&rsquo;Histoire dans sa pl\u00e9nitude la plus inimaginable. Et c&rsquo;est ainsi, sans vraiment nous en aviser ni mesurer la force dissimul\u00e9e de la circonstance, que nous retrouv\u00e2mes, en 1917, les Am\u00e9ricains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Leur arriv\u00e9e se fit avec tambours et trompettes. Il semblait qu&rsquo;ils nous apportaient une d\u00e9livrance, et l&rsquo;on songe aussit\u00f4t qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une force psychologique consid\u00e9rable qu&rsquo;ils insuffl\u00e8rent \u00e0 la France d\u00e9sol\u00e9e, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, saign\u00e9e et d\u00e9chir\u00e9e par le doute et les r\u00e9voltes. Leur venue justifiait de nouvelles esp\u00e9rances, comme si elle tranchait un conflit de la France avec elle-m\u00eame, comme si le c\u00f4t\u00e9 du d\u00e9sespoir reculait soudain devant un renouveau de la psychologie. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement para&icirc;t donc pr\u00e9cis\u00e9ment li\u00e9 \u00e0 la guerre, telle qu&rsquo;elle pesait sur la France, dans cette \u00ab\u00a0ann\u00e9e terrible\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La th\u00e8se est connue et, en g\u00e9n\u00e9ral, accept\u00e9e, de l&rsquo;importance de cette dimension psychologique de l&rsquo;arriv\u00e9e des Am\u00e9ricains, plus que la dimension op\u00e9rationnelle qui, on le sait, mit longtemps \u00e0 se manifester, et ne le fit pas avant mai-juin 1918, et d\u00e9cisivement en septembre 1918, alors que la d\u00e9cision \u00e9tait proche d&rsquo;\u00eatre faite sans eux, et d\u00e9j\u00e0 in\u00e9luctable. On en vient alors \u00e0 une remarque qui semble contredire ce que les \u00e9v\u00e9nements semblent dire, que nous avons rappel\u00e9e si succinctement comme si nous prenions tout cela \u00e0 notre compte. S&rsquo;il s&rsquo;agit de la guerre, de l'\u00a0\u00bbann\u00e9e terrible\u00a0\u00bb, de la France et de l&rsquo;Am\u00e9rique, il ne s&rsquo;agit pourtant pas de tout cela \u00e0 proprement dire et \u00e0 s&rsquo;y tenir. Le secours psychologique que la France attend et re\u00e7oit de l&rsquo;Am\u00e9rique ne repose pas seulement sur une comptabilit\u00e9 d&rsquo;hommes en uniformes et de ferrailles diverses ; il ranime, d&rsquo;une fa\u00e7on plus puissante et plus lointaine, une m\u00e9moire historique qui s&rsquo;est ancr\u00e9e dans l&rsquo;inconscient fran\u00e7ais, \u00e0 l&rsquo;occasion des \u00e9v\u00e9nements et des liens secrets qui se sont tiss\u00e9s au long de la p\u00e9riode que nous avons \u00e9voqu\u00e9e. Tout se passe alors comme si la France, en cet instant d&rsquo;\u00e9puisement tragique de la psychologie, retrouvait un pass\u00e9 qui est autre chose que la trag\u00e9die qu&rsquo;elle subit, qui ranime les liens avec l&rsquo;Am\u00e9rique, hors de cette guerre qui est devenue l&rsquo;enfer sur terre, un pass\u00e9 qui recr\u00e9e une dur\u00e9e historique que l&rsquo;affreuse guerre tendait \u00e0 \u00e9touffer. Il est tr\u00e8s acceptable de consid\u00e9rer \u00e9galement l&rsquo;entr\u00e9e en guerre des Am\u00e9ricains, m\u00eame si l&rsquo;on voit aussit\u00f4t le lien avec la guerre, comme quelque chose qui d\u00e9passe ce lien et s&rsquo;inscrit \u00e9galement, et au-dessus finalement, dans la continuit\u00e9 des relations entre la France et l&rsquo;Am\u00e9rique depuis l&rsquo;aventure de Vergennes, Beaumarchais et Lafayette. Selon cette appr\u00e9ciation, il n&rsquo;y a rien de plus vrai, malgr\u00e9 son caract\u00e8re faussement spontan\u00e9, son arrangement comme un slogan de r\u00e9clame pour plaire aux journalistes, son id\u00e9e de publiciste, que ce \u00ab\u00a0<em>Lafayette, there we are<\/em>\u00a0\u00bb que ne pronon\u00e7a pas Pershing ; le rangement se fait dans nos esprits comme si nous pouvions, comme si nous devions croire que Pershing l&rsquo;avait effectivement dit. Il s&rsquo;agit simplement de ne pas lui chercher une signification politique quelconque, d&rsquo;en faire l&rsquo;aliment pour une th\u00e8se sur une sorte de continuit\u00e9 politique. Les Am\u00e9ricains venus en France, cela est comme un immense soulagement psychologique, appuy\u00e9 sur ce dont on se souvient, comme par le biais d&rsquo;une m\u00e9moire collective retrouv\u00e9e, du r\u00f4le que joua l&rsquo;Am\u00e9rique dans la simple \u00e9volution de la perception que la France eut, dans le si\u00e8cle pass\u00e9 et jusqu&rsquo;aux origines, de l&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;elle avait si puissamment aid\u00e9e \u00e0 r\u00e9aliser ce qu&rsquo;elle percevait alors comme l&rsquo;<em>American Dream<\/em> dans toute sa magnificence de l&rsquo;esp\u00e9rance d&rsquo;une aube nouvelle. Ainsi pourrait-on y voir le retour de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, mais comme facteur psychologique d&rsquo;apaisement en ravivant une m\u00e9moire que le bruit, le feu, la ferraille et la mort semblaient avoir r\u00e9duite \u00e0 cette catastrophe paroxystique qui bouleversait la terre de France. On dirait alors qu&rsquo;avec l&rsquo;arriv\u00e9e des Am\u00e9ricains, la France retrouve son pass\u00e9, sa grandeur historique, et qu&rsquo;elle r\u00e9alise qu&rsquo;elle existe encore et toujours.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;arriv\u00e9e de l&rsquo;Am\u00e9rique dans la Grande Guerre, qui est d&rsquo;abord son intrusion dans la guerre fran\u00e7aise, constitue une th\u00e9rapie in\u00e9dite d&rsquo;une psychologie qui n&rsquo;en pouvait plus, qui semblait g\u00e9sir sans plus de force de redressement. C&rsquo;est un lien r\u00e9tabli avec le pass\u00e9, et bient\u00f4t la force retrouv\u00e9e pour figurer encore dans l&rsquo;horrible \u00e9preuve. Peut-\u00eatre devrions-nous fixer \u00e0 ce point du temps, qui ne dura que le temps de la fin de la guerre jusqu&rsquo;\u00e0 la victoire de la France, la derni\u00e8re occurrence o&ugrave; l&rsquo;<em>American Dream<\/em> de la France se manifesta dans son ing\u00e9nuit\u00e9 originelle, et malgr\u00e9 que d&rsquo;autres \u00e9v\u00e9nements aient d\u00e9j\u00e0 amorc\u00e9 sa transformation d\u00e9cisive qui prendrait tous ses effets dans l&rsquo;ann\u00e9e 1919, comme nous allons la consid\u00e9rer.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La France, lorsqu&rsquo;elle consid\u00e8re l&rsquo;Am\u00e9rique, la consid\u00e8re doublement, ou bien est-ce une Am\u00e9rique double qu&rsquo;elle consid\u00e8re. En 1917, elle accueille une Am\u00e9rique comme on l&rsquo;a vue faire, selon notre tentative de d\u00e9crire la chose. D&rsquo;autre part, une autre Am\u00e9rique d\u00e9barque, qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec celle que les Fran\u00e7ais accueillent. Certains se doutent peut-\u00eatre de quelque chose, dans ces esprits qui, \u00e0 partir de 1919, commenceront \u00e0 monter le proc\u00e8s en r\u00e8gle de la modernit\u00e9 devenue machinisme puis technologisme, et qui fleurit en une gerbe d&rsquo;\u00e9tincelles comme une forge gigantesque outre-Atlantique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>*****<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Car, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, il y a, de la part des USA, d\u00e8s l&rsquo;entr\u00e9e en guerre puis dans les p\u00e9rip\u00e9ties qui suivent, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9elle camaraderie avec les Fran\u00e7ais qui fait dire \u00e0 certains Am\u00e9ricains que la puissante arm\u00e9e am\u00e9ricaine est n\u00e9e dans toute sa maturit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;exemple et \u00e0 l&rsquo;\u00e9mulation fran\u00e7aise, il y a un jeu compl\u00e8tement autonome des dirigeants am\u00e9ricains vis-\u00e0-vis des Allemands. Le pr\u00e9sident Wilson le met en musique lorsqu&rsquo;il avertit que son pays, son tr\u00e8s grand pays, en entrant dans la guerre, n&rsquo;entre certes pas dans une alliance, ni m\u00eame dans une coalition, sinon de fortune et \u00e0 la fortune du pot. Il intervient dans la catastrophe internationale pour y r\u00e9tablir l&rsquo;ordre et l&rsquo;on sent bien qu&rsquo;il s&rsquo;interdit sans aucun doute un jugement qui pourrait faire croire qu&rsquo;il est partisan, donc discr\u00e9dit\u00e9 un peu du c\u00f4t\u00e9 de la vertu, qu&rsquo;il entend garder une distance qui sera n\u00e9cessairement vertueuse, qu&rsquo;il a, de substance m\u00eame, comme l&rsquo;on dirait de gr\u00e2ce divine, la recette du meilleur des mondes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Fort bien, &ndash; ce sont des fi\u00e8vres qui enflamment les plus belles \u00e2mes, cette croyance durable en la r\u00e9v\u00e9lation de soi-m\u00eame pour soi-m\u00eame. L\u00e0 o&ugrave; la chose nous int\u00e9resse un peu plus, c&rsquo;est que cette position d&rsquo;inflexible vertu conduit les USA, sous la direction de Wilson, \u00e0 figurer plus proches de l&rsquo;Allemagne que l&rsquo;on ne croirait, ou qu&rsquo;il ne faudrait selon certains ; passons outre, le jugement ne nous importe pas ici, seule la proximit\u00e9 doit nous mettre la puce \u00e0 l&rsquo;oreille. On sent qu&rsquo;on pourrait parfois se poser la question : \u00ab\u00a0mais qu&rsquo;est-ce qui les diff\u00e9rencie vraiment, les Allemands et les Am\u00e9ricains ?\u00a0\u00bb Qui n&rsquo;a encore \u00e0 l&rsquo;esprit les descriptions emport\u00e9es de Modris Eksteins sur l&rsquo;Allemagne wilhelminienne, les comparaisons vite convaincantes faites entre cette Allemagne et les USA, cette esp\u00e8ce de parall\u00e9lisme de destin et de proximit\u00e9 de l&rsquo;esprit, ce go&ucirc;t partag\u00e9 pour la d\u00e9monstration par la puissance, &ndash; tous deux, finalement, du parti de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de la puissance\u00a0\u00bb&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette Am\u00e9rique-l\u00e0, qui n&rsquo;est pas celle que la France accueille comme un baume miraculeux sur son \u00e9puisement psychologique, est exactement du parti inverse de celui que la France a d\u00e9fendu dans l&rsquo;enfer de Verdun. Dans les ann\u00e9es 1917-1919, le destin m\u00e9tahistorique nous offre un \u00e9trange chass\u00e9-crois\u00e9. Il nous dit tout des arrangements fondamentaux de cette immense dynamique historique qui court sur les deux si\u00e8cles, que nous nous acharnons \u00e0 d\u00e9crire dans toutes ses facettes. Personne ne voit la s\u00e9quence de cette fa\u00e7on et cela, qu&rsquo;on ne peut qualifier d'\u00a0\u00bbaveuglement\u00a0\u00bb, est naturel, \u00e9vident, conforme \u00e0 la pression et \u00e0 la force des \u00e9v\u00e9nements. On ne peut distinguer le sens des choses express\u00e9ment d\u00e9chiffr\u00e9 qu&rsquo;une fois que l&rsquo;Histoire vous offre du champ pour le faire. Mais quant \u00e0 l&rsquo;esprit de la chose, sans aucun doute, nombre d&rsquo;esprits, comme nous le disions plus haut, se doutaient de quelque chose. L&rsquo;<em>American Dream<\/em> ressuscit\u00e9 en France le temps de la bataille de fer et de feu jusqu&rsquo;\u00e0 son terme victorieux n&rsquo;est qu&rsquo;une passade, une toquade de circonstance. Il faut dire et redire que nombre d&rsquo;esprits le sentirent, m\u00eame si c&rsquo;est d&rsquo;une fa\u00e7on dissimul\u00e9e et sans ordonner les choses d&rsquo;une fa\u00e7on irr\u00e9futable ; cela suffit amplement \u00e0 leur gloire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notes<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(1) Gilles Perrault, <em>Le Secret du Roi, la revanche am\u00e9ricaine<\/em>, Fayard, Paris, 1996.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) Ren\u00e9 R\u00e9mond, <em>Les Etats-Unis devant l&rsquo;opinion fran\u00e7aise, 1815-1852<\/em>, Armand Collin, Paris, 1962. (Toutes les r\u00e9f\u00e9rences faites \u00e0 Ren\u00e9 R\u00e9mond dans ce passage, et ailleurs dans l&rsquo;ouvrage, renvoient \u00e0 cet ouvrage.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(3) <em>Etude de la France<\/em>, Ernst-Robert Curtius, Grasset, Paris, 1932.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Deuxi\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Premi\u00e8re Partie : &laquo;De I\u00e9na \u00e0 Verdun&raquo;.) [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. 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