{"id":71873,"date":"2010-05-16T12:07:39","date_gmt":"2010-05-16T12:07:39","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/05\/16\/troisieme-partie-1919-1933-du-reve-americain-a-lamerican-dream\/"},"modified":"2010-05-16T12:07:39","modified_gmt":"2010-05-16T12:07:39","slug":"troisieme-partie-1919-1933-du-reve-americain-a-lamerican-dream","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/05\/16\/troisieme-partie-1919-1933-du-reve-americain-a-lamerican-dream\/","title":{"rendered":"Troisi\u00e8me Partie: 1919-1933, du \u201cr\u00eave am\u00e9ricain\u201d \u00e0 l&rsquo;<em>American Dream<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h4>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>Le texte ci-dessous est la Troisi\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction : &laquo;<em>La souffrance du monde<\/em>), pour se poursuivre le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\">25 janvier 2010<\/a> (Premi\u00e8re Partie : &laquo; <em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em> &raquo;) et le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-deuxieme_partie_le_reve_americain_et_vice-versa_03_04_2010.html\">3 avril 2010<\/a> (Deuxi\u00e8me Partie : &laquo; <em>Le \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb et vice-versa<\/em> &raquo;) [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. Une version en pdf est accessible seulement aux personnes ayant souscrit \u00e0 l&rsquo;achat de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 les formalit\u00e9s de souscription, vous verrez appara&icirc;tre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.]<\/p>\n<\/p>\n<p><h2>1919-1933, du \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;<em>American Dream<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>La p\u00e9riode dite \u00ab\u00a0de l&rsquo;entre-deux-guerres\u00a0\u00bb va de soi, on la nomme sans juger n\u00e9cessaire quelque autre pr\u00e9cision ; elle appelle une classification autour de ces deux bornes, 1919 et 1939, qui d\u00e9limitent deux formidables \u00e9v\u00e9nements en les liant profond\u00e9ment, ainsi mis en vis-\u00e0-vis puis en \u00e9quivalence, puis encha&icirc;n\u00e9s jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre presque confondus, dans tous les cas sugg\u00e9rant avec force de ne point appr\u00e9cier l&rsquo;un sans se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 l&rsquo;autre. Le raccourci est si pr\u00e9cis qu&rsquo;<strong>il invite fermement<\/strong> l&rsquo;esprit \u00e0 conclure avant d&rsquo;avoir analys\u00e9, \u00e0 souscrire au verdict g\u00e9n\u00e9ral sans avoir pes\u00e9 les pi\u00e8ces du dossier, &ndash; et, au bout du compte, \u00e0 passer outre et \u00e0 passer \u00e0 autre chose, en prenant la th\u00e8se officielle pour le limon f\u00e9cond d&rsquo;une r\u00e9flexion d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 faite sur notre \u00e9poque et sur la modernit\u00e9. Cela est plus pr\u00e9occupant qu&rsquo;apaisant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0&Ecirc;tre invit\u00e9\u00a0\u00bb pour \u00ab\u00a0\u00eatre invit\u00e9\u00a0\u00bb, il me semble qu&rsquo;on pourrait l&rsquo;\u00eatre avec plus d&rsquo;espoir d&rsquo;enrichissement, avec la recherche d&rsquo;autres voies que les terrains battus et rebattus des phantasmes du caporal Adolf Hitler m\u00e9ditant <em>Mein Kampf<\/em> dans les tranch\u00e9es, nous pr\u00e9parant la Deuxi\u00e8me Guerre et le reste ; que les man&oelig;uvres vicieuses de Joseph Staline caviardant le testament de L\u00e9nine et pr\u00e9parant l&rsquo;\u00e9limination de l&rsquo;imprudent Trotsky, pour nous offrir un voyage chez l&rsquo;Ing\u00e9nieur des &Acirc;mes ; que toutes ces fureurs contestatrices et p\u00e9titionnaires de cette classe nouvellement form\u00e9e qu&rsquo;on nomme \u00ab\u00a0les intellectuels\u00a0\u00bb, autour des toupies de l&rsquo;id\u00e9ologie \u00e0 multiples facettes qui pr\u00e9tend donner du caract\u00e8re au si\u00e8cle. L&rsquo;invitation faite \u00e0 l&rsquo;esprit est born\u00e9e, enferm\u00e9e, regroup\u00e9e, voil\u00e0 ce qui me pr\u00e9occupe ; et aussit\u00f4t, je veux dire dans un m\u00eame \u00e9lan, voil\u00e0 ce qui doit nous d\u00e9cider \u00e0 l&rsquo;audace, apr\u00e8s avoir mesur\u00e9 \u00e0 quelle ignorance du monde et \u00e0 quelle souffrance \u00e0 mesure cette recette historique nous a conduits aujourd&rsquo;hui. Notre esprit, lui, se pr\u00e9occupe autrement, ayant adopt\u00e9 un bon pas hors des sentiers battus, o&ugrave; il se trouve que, &ndash; bonne surprise, &ndash; l&rsquo;air est vivifiant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voici notre r\u00e9solution d&rsquo;un rangement diff\u00e9rent qui doit ouvrir l&rsquo;esprit et d\u00e9cha&icirc;ner sa pens\u00e9e. Notre regard g\u00e9n\u00e9ral pos\u00e9 sur la p\u00e9riode que nous avons choisie comme pivot chronologique de notre r\u00e9cit garde l&rsquo;une des bornes en la transformant en une \u00e9tape inspiratrice et r\u00e9pudie l&rsquo;autre, pour r\u00e9aliser, entre 1919 et 1933, une lib\u00e9ration des sch\u00e9mas historiques qui entra&icirc;nera ouverture de l&rsquo;esprit et d\u00e9cha&icirc;nement de la pens\u00e9e. Il doit \u00eatre accept\u00e9, sur la bonne foi de l&rsquo;auteur, qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;un caprice, ni d&rsquo;un exercice de haute voltige ; il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;\u00eatre brillant par go&ucirc;t du brio ; il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;\u00eatre anticonformiste comme l&rsquo;on est conformiste ; il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;une pose, ni d&rsquo;un \u00ab\u00a0truc\u00a0\u00bb, ni d&rsquo;une provocation ou d&rsquo;un fond de commerce. Il s&rsquo;agit de 1919 et de 1933, parce que ces deux ann\u00e9es identifient une p\u00e9riode qui nourrit et soul\u00e8ve un flux formidable de la pens\u00e9e dont les embruns nous annoncent la proximit\u00e9, dont les \u00e9clairs commencent \u00e0 nous \u00e9clairer ; tandis que la p\u00e9riode accouch\u00e9e par la vision 1919-1939, elle, peine diablement pour nous expliquer la situation qui p\u00e8se sur nous, comment elle a enfant\u00e9 le monstre que nous sommes alors qu&rsquo;elle pr\u00e9tendit si longtemps \u00eatre la r\u00e9f\u00e9rence de la vertu par les r\u00e9actions qu&rsquo;elle provoqua pr\u00e9tendument chez nos parangons d\u00e9mocratiques. 1919-1933, donc&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre sch\u00e9ma a d&rsquo;abord la logique des grands flux. 1919 cl\u00f4t par sa d\u00e9marche l\u00e9galiste des Trait\u00e9s une p\u00e9riode terrible, dont on pr\u00e9tend ainsi, par trait\u00e9, amorcer la gu\u00e9rison, \u00e0 propos de laquelle on ne fait qu&rsquo;offrir une autre vision faussaire. On conna&icirc;t le d\u00e9sordre qu&rsquo;engendr\u00e8rent les Trait\u00e9s, les ranc&oelig;urs, les insatisfactions ; on sait qu&rsquo;ainsi on pr\u00e9pare la guerre \u00e0 venir, l&rsquo;in\u00e9luctable disent ceux qui ont compris les choses jusqu&rsquo;\u00e0 les pr\u00e9voir apr\u00e8s qu&rsquo;elles se soient accomplies. Par cons\u00e9quent, 1919 ne nous int\u00e9resse nullement par les perspectives qu&rsquo;ouvre cette date soi-disant transcend\u00e9e par les Trait\u00e9s, ces perspectives qui ne sont que catastrophiques, qui sont un ent\u00e9rinement du d\u00e9sastre et sa poursuite par d&rsquo;autres moyens &ndash; \u00ab\u00a0la poursuite de la guerre par un autre moyen\u00a0\u00bb aurait pu \u00e9crire Clausewitz. Nous int\u00e9resse bien autrement, \u00e0 l&rsquo;inverse dirions-nous, ce que 1919 nous permet de r\u00e9flexion sur le pass\u00e9, pour tenter de comprendre la substance de la trag\u00e9die, en mesurer la profondeur, la puissance, en m\u00e9diter les le\u00e7ons ; en un mot, plus du parti de Val\u00e9ry comme nous l&rsquo;avons cit\u00e9 au d\u00e9but de la Premi\u00e8re Partie, que de celui des Trait\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De ce fa&icirc;te-l\u00e0, de ce poste d&rsquo;observation et de r\u00e9flexion, la perspective est diff\u00e9rente. De m\u00eame, mais d&rsquo;une fa\u00e7on bien plus pr\u00e9cise et qui nous conduit, pour cette raison, au c&oelig;ur de notre sujet, l&rsquo;on observera d&rsquo;une fa\u00e7on diff\u00e9rente l&rsquo;entr\u00e9e sur la sc\u00e8ne du monde d&rsquo;un acteur jusqu&rsquo;alors tenu sur sa r\u00e9serve, quelle que f&ucirc;t sa puissance jusqu&rsquo;alors, quelles que fussent ses ambitions. L&rsquo;Am\u00e9rique entr\u00e9e sur la sc\u00e8ne du monde qu&rsquo;elle ma&icirc;trise d\u00e9j\u00e0 en partie, sans qu&rsquo;on se soit avis\u00e9 des cons\u00e9quences de cette situation, va commencer \u00e0 les faire r\u00e9aliser en entier, et dans leur substance r\u00e9elle, \u00e0 ceux qui entendent faire de 1919 le d\u00e9but d&rsquo;une r\u00e9flexion tragique, tourn\u00e9e vers le pass\u00e9 pour nourrir une vision plus large de l&rsquo;avenir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette perception, qui appr\u00e9cie 1919 autrement que comme l&rsquo;ann\u00e9e des Trait\u00e9s, conduit \u00e0 consid\u00e9rer la Grande Guerre comme quelque chose de plus que ce conflit plus terrible que les autres. L&rsquo;on devine que nous allons retrouver l&rsquo;\u00e9vocation faite au d\u00e9but de cet ouvrage puis dans la Deuxi\u00e8me Partie, tant cette interpr\u00e9tation de la Grande Guerre est centrale \u00e0 notre propos, comme l&rsquo;axe du monde autour duquel tourne le reste. Pour cet \u00e9tat de l&rsquo;esprit, la Grande Guerre a marqu\u00e9 un paroxysme d&rsquo;une crise de civilisation, ou d&rsquo;un conflit de deux perceptions du monde \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une civilisation, ce qui constitue le grand d\u00e9chirement de notre civilisation. Cet esprit-l\u00e0 ne raisonne pas en termes historiques courants ; il ne juge pas d&rsquo;une \u00e9poque sans en mesurer la place dans l&rsquo;Histoire, son r\u00f4le dans une cha&icirc;ne catastrophique, les tenants et les aboutissants de cette cha&icirc;ne&hellip; Pour lui, la Grande Guerre termine une s\u00e9quence d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements dans un fracas \u00e9pouvantable, qui roule comme entre deux parois resserr\u00e9es plongeant dans un ab&icirc;me sans fond, pour mieux en ouvrir la suivante, qui d\u00e9pend de la m\u00eame logique. Les clameurs extraordinaires du jour de la victoire, qui saluent la fin d&rsquo;un calvaire d&rsquo;une telle ampleur que s&rsquo;installe la conviction qu&rsquo;il ne peut plus y avoir de guerre apr\u00e8s cette guerre-l\u00e0, que se d\u00e9veloppe l&rsquo;illusion que l&rsquo;humanit\u00e9 va enfin \u00e9pouser la sagesse, ces clameurs dissimulent mal l&rsquo;angoisse d&rsquo;une hypoth\u00e8se selon laquelle, exactement \u00e0 l&rsquo;inverse, une telle h\u00e9catombe a ouvert les digues d&rsquo;un d\u00e9cha&icirc;nement dont on n&rsquo;a pas id\u00e9e. Cette vision-l\u00e0 interpr\u00e8te la Grande Guerre moins comme une guerre si intense qu&rsquo;elle ne peut que mettre en \u00e9vidence la n\u00e9cessit\u00e9 de la paix, mais comme un \u00e9v\u00e9nement qui a permis et nous r\u00e9v\u00e8le le d\u00e9cha&icirc;nement du machinisme du progr\u00e8s, au moment exact, par cons\u00e9quent, de la rupture, quand la technique encore ma&icirc;tris\u00e9e se transforme en cette technologie dont nous allons \u00eatre les esclaves. Rupture il y a, mais pour mieux nous indiquer une voie nouvelle qui serait, sans cela, rest\u00e9e dissimul\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D&rsquo;une fa\u00e7on diff\u00e9rente, parlant alors du sens de notre appr\u00e9ciation, effectivement le mot \u00ab\u00a0rupture\u00a0\u00bb guide notre esprit et colore notre intelligence de la p\u00e9riode qui nous importe. 1919-1933 ne doit nous \u00eatre intelligible que dans cette mesure absolument contraignante qu&rsquo;il y a eu 1914-1918 avant. La puissance de cet \u00e9v\u00e9nement extraordinaire sculpte ce qui suit, exactement comme Rodin fa\u00e7onne, mart\u00e8le et oriente la pierre, avec sa puissance extraordinaire venue de Dieu, vers ce qu&rsquo;il importe qu&rsquo;il cr\u00e9e. Cette \u00e9vidence ne l&rsquo;est pas tant qu&rsquo;on croit, qu&rsquo;elle \u00e9carterait toute inclination \u00e0 en disposer autrement. Pour le th\u00e8me qui nous importe, qui est, pour cette p\u00e9riode, principalement celui d&rsquo;une sorte de \u00ab\u00a0red\u00e9couverte\u00a0\u00bb de l&rsquo;Am\u00e9rique par l&rsquo;Europe, principalement la France, on devrait avoir \u00e0 l&rsquo;esprit que l&rsquo;\u00e9rudition plut\u00f4t universitaire de la chose analyse le ph\u00e9nom\u00e8ne en se r\u00e9f\u00e9rant en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 la continuit\u00e9 de lui seul, comme si la Grande Guerre n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un cadre de rencontre, comme si elle n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;accessoire, une occasion et rien de plus ; on \u00e9tudie les relations entre la France et les USA, souvent dans le cadre de graves questions gravitant autour du th\u00e8me de l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme, en ne se r\u00e9f\u00e9rant qu&rsquo;au th\u00e8me lui-m\u00eame. Nous proc\u00e9dons d&rsquo;une autre fa\u00e7on. Le ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;on d\u00e9signe en g\u00e9n\u00e9ral comme de l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme \u00e0 partir de 1919 n&rsquo;est pas, pour nous, fonction de l&rsquo;\u00e9volution de la France et des USA, et de leurs rapports, avant 1919, avec les effets des \u00e9v\u00e9nements, dont la Grande Guerre, impliqu\u00e9s par la chronologie m\u00eame, sans plus ; au contraire, la Grande Guerre bouleverse tout, les deux pays, leurs rapports et aussi l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme en tant que tel. La nature du monde change, et celle de ses composants par cons\u00e9quent. L&rsquo;int\u00e9gration r\u00e9alis\u00e9e par les grands courants historiques doit \u00eatre respect\u00e9e, ou bien vous n&rsquo;examinez que des faits devenus artefacts ; cela est comme si, voulant \u00e9tudier un galet au fond d&rsquo;un fleuve, vous le d\u00e9barrassiez de la vase ou de la boue qui constitue sa gangue, vous le s\u00e9chiez, vous en veniez \u00e0 vous offusquer de sa forme imparfaite forg\u00e9e par les courants et le limon, vous le d\u00e9formiez litt\u00e9ralement en le sculptant pour qu&rsquo;il retrouve sa forme originelle, &ndash; c&rsquo;est-\u00e0-dire cette forme que votre raison et sa logique, appuy\u00e9es sur ce que vous jugez \u00eatre la connaissance, vous d\u00e9crivent comme \u00ab\u00a0originelle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi, le sentiment que nous nommons antiam\u00e9ricanisme, d&rsquo;ailleurs pour la facilit\u00e9 du propos car la chose est beaucoup plus complexe, qui serait en r\u00e9alit\u00e9 plus justement d\u00e9crit comme l'\u00a0\u00bbint\u00e9r\u00eat critique pour l&rsquo;am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb, ce sentiment, en 1919, tel qu&rsquo;il appara&icirc;t, se d\u00e9finit pour une part tr\u00e8s importante par cet \u00ab\u00a0\u00e9v\u00e9nement extraordinaire\u00a0\u00bb de la Grande Guerre, et \u00e0 mesure beaucoup moins par l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme ou l'\u00a0\u00bbint\u00e9r\u00eat critique pour l&rsquo;am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb qui pr\u00e9c\u00e9da. On doit envisager alors la forme de cet \u00e9v\u00e9nement sp\u00e9cifique (la Grande Guerre), telle qu&rsquo;elle appara&icirc;t en termes d&rsquo;influence, pour donner au sentiment qui nous int\u00e9resse (\u00ab\u00a0le sentiment que nous nommons antiam\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb) la force et l&rsquo;orientation qu&rsquo;il a, et l&rsquo;originalit\u00e9 qui s&rsquo;en d\u00e9duit, et sa complexit\u00e9. A cette lumi\u00e8re, et pour cette aide d\u00e9cisive que nous lui demandons de nous apporter, il appara&icirc;t que l&rsquo;essentiel de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de la Grande Guerre n&rsquo;est pas pour nous, pour ce propos, du domaine des id\u00e9es m\u00eame s&rsquo;il engendre effectivement des id\u00e9es. Il m\u00e9rite une d\u00e9finition absolument attentive.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre, donc, elle non plus, ne se d\u00e9finit ni ne se comprend par des id\u00e9es. On conna&icirc;t la musique, qui r\u00e9sonne dans la rengaine de la dictature intellectuelle et universitaire qui accable notre destin ; quelques mots et expressions toutes faites, \u00e0 la lettre pr\u00e8s, \u00ab\u00a0le d\u00e9cha&icirc;nement des nationalismes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une tuerie incompr\u00e9hensible\u00a0\u00bb, l&rsquo;un ou l&rsquo;autre, et d&rsquo;autres encore, toujours le standard du jugement de s\u00e9rie, comme la pens\u00e9e fig\u00e9e de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve z\u00e9l\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9flexion asserment\u00e9e, la geste conformiste d\u00e9crite pompeusement comme une geste h\u00e9ro\u00efque ; l&rsquo;affaire est entendue, la Grande Guerre r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiquette, reflet et transcription laborieuse de cette p\u00e2le dictature de nos r\u00e9dactions et de nos chaires ; l&rsquo;\u00e9tiquette aussi changeante que les \u00e9nervements de cette dictature, et sa sensibilit\u00e9 aux caprices de la rose des vents, qui va et qui vient, qui ira et qui viendra encore&hellip; Laissons tout cela aux pens\u00e9es courtes et passons aux choses s\u00e9rieuses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre ne se d\u00e9finit ni ne se comprend par des id\u00e9es parce qu&rsquo;elle est d&rsquo;abord mati\u00e8re, et mati\u00e8re en fureur. C&rsquo;est une \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb au sens que sugg\u00e8re Guglielmo Ferrero quand il analyse la campagne d&rsquo;Italie de Bonaparte. (Nous y avons fait une allusion rapide.) L&rsquo;analyse de Ferrero est que la guerre de Bonaparte, d&rsquo;ailleurs men\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral avec la plus grande prudence hi\u00e9rarchique, en suivant attentivement les instructions du Directoire, est un \u00e9v\u00e9nement qui, par sa brutalit\u00e9 et son irrespect des \u00ab\u00a0coutumes\u00a0\u00bb polic\u00e9es de la guerre du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, brise les structures politiques et sociales, en m\u00eame temps que les psychologies qui les soutiennent, et rend les unes et les autres, par le fait mat\u00e9riel de la rupture brutale, de la d\u00e9sint\u00e9gration qui s&rsquo;ensuit, extr\u00eamement vuln\u00e9rables aux pressions de la force, qui expriment justement aussit\u00f4t une incitation terroriste et imp\u00e9rative aux arrangements r\u00e9volutionnaires. Ce ne sont pas les id\u00e9es qui fomentent les r\u00e9volutions mais la destruction des structures existantes par la brutalit\u00e9 de la guerre qui rend possible, sinon facile, sinon \u00e9vidente comme un tourbillon fou aspire dans le vide qu&rsquo;il cr\u00e9e tout ce qu&rsquo;il happe dans sa dynamique, la p\u00e9n\u00e9tration des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires sous la forme du <em>diktat<\/em> du d\u00e9sordre bien plus encore que du conqu\u00e9rant ; c&rsquo;est la puissance m\u00e9canique qui compte et cr\u00e9e l&rsquo;illusion de l&rsquo;ordre (qu&rsquo;on le nomme \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sovi\u00e9tique\u00a0\u00bb, plus tard \u00ab\u00a0lib\u00e9ral\u00a0\u00bb, qu&rsquo;importe les \u00e9tiquettes qui sont justement ces id\u00e9es entr\u00e9es par effraction&hellip;) ; c&rsquo;est la puissance des armes et du maniement de ces armes, la fa\u00e7on dont on r\u00e9duit l&rsquo;adversaire en d\u00e9truisant physiquement les structures qu&rsquo;il a fabriqu\u00e9es, et non la soi-disant \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb des id\u00e9es ; c&rsquo;est l&rsquo;inverse de l&rsquo;harmonie et donc de l&rsquo;ordre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous pr\u00e9cisons davantage cette d\u00e9finition et, en cela, nous semblons aller un peu plus loin que Ferrero, ce qui s&rsquo;explique ais\u00e9ment pour lui qui n&rsquo;a pas mesur\u00e9 sur la perspective toute la puissance brisante de la technologie. Cette \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb-l\u00e0 (celle de 1914-1918) l&rsquo;est <em>per se<\/em>, ind\u00e9pendamment des id\u00e9es, y compris \u00e0 son origine et dans ses intentions. La chronologie qui place sa naissance pendant la R\u00e9volution, au service de la R\u00e9volution, rend difficile de distinguer cet aspect mais celui-ci nous appara&icirc;t \u00e9vident sur le terme, et, bien s&ucirc;r, avec l&rsquo;exemple \u00e9clairant de la Grande Guerre qui est le contraire d&rsquo;une \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb lors de son d\u00e9clenchement &ndash; qui le devient, justement, dans son cours, parce qu&rsquo;elle brise tout, installe le d\u00e9sordre, laisse le champ libre \u00e0 l&rsquo;expansion frauduleuse des id\u00e9es, qui semblerait comme une explosion vertueuse des id\u00e9es et qui l&rsquo;est d&rsquo;une vertu faussaire, celle \u00e0 laquelle nous commen\u00e7ons \u00e0 \u00eatre accoutum\u00e9s ; \u00ab\u00a0l&rsquo;explosion des id\u00e9es\u00a0\u00bb, certes, et l&rsquo;on pourrait mieux d\u00e9signer la chose, alors, comme une maladie contagieuse et foudroyante, sans prendre garde en aucun cas \u00e0 son contenu ni entretenir quelque jugement sur ce contenu, sans parti-pris si vous voulez ; \u00ab\u00a0l&rsquo;explosion des id\u00e9es\u00a0\u00bb comme une pand\u00e9mie des id\u00e9es r\u00e9pandue sans pr\u00e9paration, m\u00e9caniquement, sur un territoire soudain rendu propice par la calamit\u00e9 des destructions mat\u00e9rielles de la guerre qui brise et saccage tout et que nul n&rsquo;a vu venir. (En 1914, L\u00e9nine n&rsquo;a plus aucun espoir d&rsquo;imposer ses id\u00e9es ; c&rsquo;est chose faite, trois ans plus tard.) Il y a une r\u00e9elle substance de la \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, qui repose dans la mati\u00e8re m\u00eame et dans la dynamique qui lui est impos\u00e9e par l&rsquo;explosion de la guerre, avec les effets sur les structures en place, naturelles et physique, sociales, politiques et psychologiques. Cela n&rsquo;inclut en rien l&rsquo;id\u00e9e, au d\u00e9part, et l&rsquo;id\u00e9e \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb n&rsquo;est plus qu&rsquo;habilet\u00e9 d&rsquo;opportuniste ou dans le meilleur des cas un pr\u00e9texte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Certes, \u00e0 ce point, on pourrait nous faire grand reproche de faire si pi\u00e8tre cas de ces choses, ces \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb qui, selon le sens commun, et le sens commun le plus \u00e9lev\u00e9, ont \u00ab\u00a0soulev\u00e9 le monde\u00a0\u00bb, ont \u00ab\u00a0boulevers\u00e9 le monde\u00a0\u00bb, etc. &ndash; les Lumi\u00e8res, les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires et tout le reste&hellip; Ce n&rsquo;est pas la substance, la valeur, voire la force des id\u00e9es que nous mettons en cause. Ce sont des r\u00e9alit\u00e9s qui existent, qui subsistent et qui subsisteront, qui ont une f\u00e9condit\u00e9, qui ont engendr\u00e9 bien d&rsquo;autres pens\u00e9es, ont nourri et enrichi l&rsquo;esprit et l&rsquo;ont fait progresser. Que dire de plus pour marquer la r\u00e9v\u00e9rence et le respect que nous faisons \u00e0 leur \u00e9gard ? Notre propos ne porte pas sur leur substance et leur grandeur \u00e9ventuelle mais bien sur la place qu&rsquo;elles occupent, et, par cons\u00e9quent, leur influence, dans le r\u00e9cit que nous offrons d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui ont \u00e9t\u00e9, jusqu&rsquo;ici, au contraire, quasi exclusivement interpr\u00e9t\u00e9s au seul profit de la puissance des id\u00e9es. Notre propos est que cette p\u00e9riode que nous d\u00e9crivons, qui est vraiment, pour ce cas bien particulier du r\u00e9cit, le d\u00e9but d&rsquo;une nouvelle \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb lorsqu&rsquo;on la prend \u00e0 son origine de la \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb de l&rsquo;extr\u00eame fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, voit l&rsquo;affirmation soudaine de la domination brutale de la mati\u00e8re, et ici la mati\u00e8re brisante et d\u00e9structurante des armes ; la force m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9 conduit ces id\u00e9es, fussent-elles si pleines de brio, \u00e0 occuper une position d&rsquo;asservissement, de second ordre, d&rsquo;abaissement jusqu&rsquo;\u00e0 ne compter pour rien, litt\u00e9ralement pour rien, dans l&rsquo;instant qui compte, celui o&ugrave; tout se rompt et se brise sous la force d\u00e9structurante et irr\u00e9sistible de la ferraille des armes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous en concluons \u00e9videmment que ce qu&rsquo;il y a de r\u00e9volutionnaire dans \u00ab\u00a0la guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, c&rsquo;est la m\u00e9thode et nullement l&rsquo;esprit, la dynamique et nullement la pens\u00e9e ; la tension de rupture impos\u00e9e \u00e0 la psychologie et nullement la sp\u00e9culation d\u00e9velopp\u00e9e par l&rsquo;esprit. Nous proposons l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, tout en gardant cette d\u00e9finition au d\u00e9part, devrait \u00eatre plus justement d\u00e9crite, si l&rsquo;on veut aller au d\u00e9tail de la machinerie et de ses effets, comme une \u00ab\u00a0guerre d\u00e9structurante\u00a0\u00bb. (Cela ne suppose pas du tout une volont\u00e9 pr\u00e9alable de d\u00e9structuration ; avant les trotskystes, les anarchistes et certains de leurs h\u00e9ritiers n\u00e9oconservateurs qui utilis\u00e8rent l&rsquo;id\u00e9e de <em>creative destruction<\/em>, la plupart des r\u00e9volutions fondaient leur cr\u00e9do sur l&rsquo;ambition d&rsquo;une structuration parfaite. On est pass\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9e structurante \u00e0 son application dans le monde r\u00e9el, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans les choses et le chef des hommes, application par le biais de la violence qui brise \u00e0 chaque fois davantage l&rsquo;essentiel des structures, &ndash; au rythme du progr\u00e8s, serions-nous tent\u00e9s de dire, &ndash; l&rsquo;id\u00e9ale structuration impliquant d&rsquo;abord l&rsquo;in\u00e9vitable d\u00e9structuration, seule r\u00e9alit\u00e9 tangible du processus avant de juger du reste, &ndash; s&rsquo;il y a un reste \u00e0 juger. C&rsquo;est bien dans ce domaine de la gestion des m\u00e9thodes, des avancements et du camouflage de la destruction des structures qu&rsquo;il est laiss\u00e9 quelque place \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e pour s&rsquo;exprimer, essentiellement pour nous faire prendre la d\u00e9structuration, ou <em>creative destruction<\/em>, comme le stade ultime avant le stade de l&rsquo;id\u00e9ale structuration.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi lib\u00e8re-t-on compl\u00e8tement l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de l&rsquo;encha&icirc;nement trompeur \u00e0 une id\u00e9ologie, \u00e0 une \u00e9poque, \u00e0 une chapelle et \u00e0 des int\u00e9r\u00eats. Le constat peut alors convenir parfaitement pour les \u00ab\u00a0guerres r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb du XX\u00e8me si\u00e8cle. Le fracas et la puissance brisante de l&rsquo;armement moderne dominent tout, d\u00e9terminent l&rsquo;essentiel, imposent la strat\u00e9gie et justifient la tactique. Bien entendu, il faut garder l&rsquo;id\u00e9e que le complet refus des lois de la guerre qu&rsquo;on observe dans ces conflits (comme Ferrero l&rsquo;observait pour les guerres de la R\u00e9volution par rapport aux guerres du XVIII\u00e8me si\u00e8cle), ces lois souvent qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0bourgeoises\u00a0\u00bb pour l&rsquo;occasion et pour s&rsquo;en arranger \u00e0 bon compte, renforce le caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire et d\u00e9structurant de la guerre. A partir de cet \u00e9tat de fait du caract\u00e8re \u00e9tabli hors des normes et des lois, les id\u00e9es pourront \u00eatre introduites en faisant croire qu&rsquo;elles sont les causes de la pression r\u00e9volutionnaire alors qu&rsquo;elles n&rsquo;ont fait qu&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 leurs instigateurs, indiff\u00e9rents au caract\u00e8re syst\u00e9matiquement totalitaire et abstrait de la plupart des doctrines qu&rsquo;ils ont \u00e9difi\u00e9es ; cr\u00e9ant en cela une situation psychologique o&ugrave; il devient, d\u00e9j\u00e0 en 1792, difficile de savoir de laquelle &ndash; de la r\u00e9alit\u00e9 ou du propos sur la r\u00e9alit\u00e9 &ndash; sont issus le vrai et la repr\u00e9sentation du vrai ; cette situation, elle-m\u00eame d\u00e9j\u00e0 r\u00e9volutionnaire, ne peut que briser les structures avant tout autre acte, au rythme o&ugrave; s&rsquo;accro&icirc;t l&#8217;emprise paradoxale de la puissance-progr\u00e8s, rel\u00e9guant les id\u00e9es pourtant au fa&icirc;te de leur apoth\u00e9ose au rang de comparses approximatifs qui ne feront que profiter des portes violemment ouvertes par la puissance d\u00e9structurante de la force d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e pour s&rsquo;installer comme en terrain conquis &ndash; mais d\u00e9truit&#8230; M\u00eame ce refus des lois de la guerre, notamment dans les moments d\u00e9cisifs comme au moment d&rsquo;une d\u00e9claration de guerre qui n&rsquo;est pas faite du tout ou pas faite en temps utile, est souvent dict\u00e9 par le souci de profiter \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame de tous les \u00ab\u00a0avantages\u00a0\u00bb de l&rsquo;usage des armements modernes, de leurs effets de fracas et de rupture. L\u00e0 aussi, la furieuse mati\u00e8re de l&rsquo;armement r\u00e8gne et inspire le respect, ou plut\u00f4t l&rsquo;irrespect de la loi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat ici est d&rsquo;appliquer la formule \u00e0 la Grande Guerre, pour en faire en r\u00e9alit\u00e9 la guerre la plus r\u00e9volutionnaire, et par cons\u00e9quent la plus d\u00e9structurante, que l&rsquo;on ait vue et connue. Nous justifions ce jugement par l&rsquo;appr\u00e9ciation que la Grande Guerre est le conflit majeur qui apporta, relativement \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, le plus de bouleversement dans la brutalit\u00e9 de la guerre. La Grande Guerre est \u00ab\u00a0en r\u00e9alit\u00e9 la guerre la plus r\u00e9volutionnaire [&hellip;] que l&rsquo;on ait vue et connue\u00a0\u00bb, comme nous \u00e9crivons plus haut, parce qu&rsquo;elle est, relativement au cadre o&ugrave; elle survient, \u00e0 la situation structurelle qui caract\u00e9rise le temps historique qui la fait na&icirc;tre, la guerre la plus d\u00e9structurante qu&rsquo;on ait vue et connue et qu&rsquo;on puisse imaginer. Nous parlons alors d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements physiques, de la brutalit\u00e9 de la ferraille et du feu, des obus s&rsquo;abattant par nu\u00e9es orageuses et furieuses, de la terre saccag\u00e9e et martyris\u00e9e, des for\u00eats pulv\u00e9ris\u00e9es, des maisons incendi\u00e9es ; nous parlons des hommes massacr\u00e9s, d\u00e9membr\u00e9s, r\u00e9pandus dans leur sang et dans la boue, de leur psychologie soumise au pilonnage du bruit et du choc, soumise \u00e0 leur propre peur, \u00e0 leur panique, \u00e0 leur angoisse. Tout cela doit \u00eatre con\u00e7u dans un domaine marqu\u00e9 par la rapidit\u00e9 de l&rsquo;orage de feu, par l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 de l'\u00a0\u00bborage d&rsquo;acier\u00a0\u00bb. On ne sait d&rsquo;o&ugrave; cela vient ni \u00e0 quel instant mais on sait que cela peut venir \u00e0 chaque instant et de n&rsquo;importe o&ugrave;. Nous ne voyons pas qu&rsquo;on puisse d\u00e9crire une situation plus r\u00e9volutionnaire, plus radicale, qui annihile l&rsquo;esprit et emprisonne la perception, tyrannise le sentiment et encha&icirc;ne la pens\u00e9e ; nous ne voyons pas qu&rsquo;on puisse trouver une dynamique plus d\u00e9structurante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Par rapport \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e9da chronologiquement, la Grande Guerre, r\u00e9pondant ainsi au concept de \u00ab\u00a0guerre totale\u00a0\u00bb consid\u00e9r\u00e9 dans ce cas du point de vue psychologique et historique, impose tout cela comme une contrainte contre laquelle nulle r\u00e9volte n&rsquo;est possible. Plus aucune partie du territoire ou de l&rsquo;espace impliqu\u00e9s ne semble pouvoir lui \u00eatre interdite, par son action subie directement ou indirectement. Elle enserre, emprisonne, verrouille l&rsquo;\u00eatre ; elle r\u00e9pand cette force en une dynamique \u00e9pouvantable qui d\u00e9truit et d\u00e9structure la psychologie collective d&rsquo;une \u00e9poque ; elle est d\u00e9structurante comme jamais aucun \u00e9v\u00e9nement guerrier ne fut avant elle, ni apr\u00e8s elle puisqu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;elle on \u00e9tait averti que la guerre \u00e9tait devenue cet \u00e9v\u00e9nement universel dont nul n&rsquo;\u00e9chappait intact &ndash; et qu&rsquo;entre-temps, d&rsquo;ailleurs, par sa violence m\u00eame, l&rsquo;essentiel avait \u00e9t\u00e9 acquis, la d\u00e9structuration r\u00e9volutionnaire men\u00e9e d\u00e9cisivement. La violence m\u00eame de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, sa longueur, sa persistance, son enfermement dans un processus de destruction aveugle, conduisent effectivement \u00e0 une d\u00e9structuration r\u00e9volutionnaire presque achev\u00e9e, jusqu&rsquo;au nihilisme m\u00eame, une d\u00e9structuration pour laquelle aucune alternative n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue, aucune suite n&rsquo;est pr\u00e9vue, comme si la d\u00e9structuration devenait l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement m\u00eame de la guerre, d\u00e9passant la guerre. (Ce dernier point &ndash; peut-on concevoir, enfin, une d\u00e9finition qui fasse d&rsquo;une guerre un \u00e9v\u00e9nement plus important que celui qui est d\u00e9fini par les divers caract\u00e8res et cons\u00e9quences de cette guerre, en envisageant des effets m\u00e9tahistoriques qui la pr\u00e9c\u00e8dent, la d\u00e9passent et la transcendent ? L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de cette puissance d\u00e9structurante d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e \u00e0 ce carrefour central de l&rsquo;Histoire ne fait-il pas d\u00e9cisivement de la Grande Guerre, outre ses terribles caract\u00e8res propres, la plus importante de toutes ?)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais est-ce la guerre elle-m\u00eame, con\u00e7ue comme un concept abstrait et comme l&rsquo;objet arrangeant de nos d\u00e9nonciations id\u00e9ologiques, qui provoqua cela ? Est-ce m\u00eame cette guerre-l\u00e0, con\u00e7ue de fa\u00e7on plus pr\u00e9cise, c&rsquo;est-\u00e0-dire la politique, les id\u00e9ologies, les m&oelig;urs et la soci\u00e9t\u00e9 caract\u00e9risant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement ? La question m\u00e9rite sans aucun doute d&rsquo;\u00eatre pos\u00e9e, et l&rsquo;on comprend d\u00e9j\u00e0 que c&rsquo;est pour proposer une r\u00e9ponse n\u00e9gative.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous devons revenir \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e sugg\u00e9r\u00e9e par Ferrero et que nous avons adopt\u00e9e et d\u00e9velopp\u00e9e ; ce qui fait la diff\u00e9rence et la sp\u00e9cificit\u00e9 de la chose, et dans la Grande Guerre c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vidence, ce sont les moyens, c&rsquo;est-\u00e0-dire la m\u00e9canique, la technologie, &ndash; c&rsquo;est-\u00e0-dire le <strong>progr\u00e8s<\/strong>. (1) Prenez Verdun et \u00f4tez aux hommes la disposition du canon, qu&rsquo;avez-vous alors ? Une escarmouche sans cons\u00e9quence, un affrontement de si\u00e8ge qui laisse quelques centaines de morts, un ou deux milliers au plus, et, tr\u00e8s vite, en trois ou quatre jours, les Allemands ayant mesur\u00e9 la position inexpugnable des forts fran\u00e7ais, quittant la place et abandonnant leurs projets. Non, d&rsquo;ailleurs, \u00f4tez le canon et vous n&rsquo;avez pas de bataille ; les Allemands n&rsquo;en auraient jamais eu l&rsquo;id\u00e9e puisque l&rsquo;id\u00e9e leur est souffl\u00e9e par le canon lui-m\u00eame. Ce fait de la puissance de la technologie et des moyens que lui donne le progr\u00e8s emprisonne, explique, oriente, rythme la Grande Guerre ; c&rsquo;est \u00e0 cause de lui qu&rsquo;on part en guerre pour une guerre de trois mois et qu&rsquo;on y reste quatre ans ; c&rsquo;est \u00e0 cause de lui que le soldat porte en ao&ucirc;t 1914 des pantalons garance, qu&rsquo;il faudra vite teindre dans la couleur de la terre d\u00e9vast\u00e9e et saccag\u00e9e. Tout cela est curieusement port\u00e9 au d\u00e9bit des hommes qui partirent \u00e0 la guerre, comme s&rsquo;il leur \u00e9tait reproch\u00e9 de n&rsquo;\u00eatre pas assez barbares, pas assez assassins et cruels, pas assez pr\u00e9dateurs et nihilistes de n&rsquo;avoir pas pr\u00e9vu la tuerie insupportable que susciterait le progr\u00e8s des armes, &ndash; pas assez progressistes en ce sens, puisque c&rsquo;est le progr\u00e8s qui leur donne les moyens d&rsquo;\u00eatre barbares, assassins, cruels, pr\u00e9dateurs et nihilistes, jusqu&rsquo;\u00e0 les y pousser, &ndash; non, jusqu&rsquo;\u00e0 les y obliger en v\u00e9rit\u00e9 puisqu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re que \u00ab\u00a0tout cela\u00a0\u00bb c&rsquo;est le <strong>progr\u00e8s m\u00eame<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous en concluons que nos clercs ont fait une erreur remarquable dans l&rsquo;arrangement du proc\u00e8s, si le reste est bon. Leur proc\u00e8s fait \u00e0 la Grande Guerre est le bon sauf qu&rsquo;il ne concerne pas la guerre elle-m\u00eame mais le progr\u00e8s. Nous voulons bien entendu exprimer dans ce jugement, le n\u00f4tre cette fois, qu&rsquo;il nous para&icirc;t d\u00e9loyal et fort int\u00e9ress\u00e9, dans le cas de la guerre et de celle-ci en particulier, de cantonner le progr\u00e8s, lorsque m\u00eame on en parle, dans la position d&rsquo;un comparse accessoire ou d&rsquo;une sorte de fatalit\u00e9 vaguement \u00e9voqu\u00e9e et qu&rsquo;il faut bien accepter, tandis que la responsabilit\u00e9 va \u00e0 ceux qui en font usage, qui sont en g\u00e9n\u00e9ral class\u00e9s dans des cat\u00e9gories id\u00e9ologiques inf\u00e2mes (nationalistes, r\u00e9actionnaires) ; au contraire, notre propos est que la responsabilit\u00e9 va \u00e0 la puissance du progr\u00e8s, \u00e0 ce <em>deus ex machina<\/em> n\u00e9cessairement sup\u00e9rieur qui, par son activit\u00e9 et par les pressions qu&rsquo;il exerce, impose les r\u00e8gles de la guerre tout en favorisant les tensions qui conduisent \u00e0 la guerre. En v\u00e9rit\u00e9, la mati\u00e8re, la ferraille, le feu nous dictent notre conduite, ignorant avec superbe, sinon m\u00e9pris, notre volont\u00e9 soudain affol\u00e9e ; l&rsquo;on voit bien que si certains avaient voulu, \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1914, f\u00e9d\u00e9rer leur opposition \u00e0 la machinerie tonitruante de la guerre en progr\u00e8s (les appels d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de Romain Rolland \u00e0 sa propre famille politique), ils ne l&rsquo;auraient pu ; de m\u00eame, selon ce semblable et impitoyable entra&icirc;nement irr\u00e9sistible, est-il impossible aujourd&rsquo;hui d&rsquo;arr\u00eater le progr\u00e8s et sa terrifiante dynamique technologique ; nous sommes forc\u00e9s jusqu&rsquo;au terme de cet encha&icirc;nement d\u00e9structurant avant d&rsquo;escompter un quelconque salut eschatologique. Il faut aller \u00e0 ce jugement de la ferraille qui dicte notre conduite et dig\u00e9rer jusqu&rsquo;\u00e0 la lie, au risque de la naus\u00e9e, la complaisance int\u00e9ress\u00e9e des partisans du progr\u00e8s, qui voient le canon, en effet, comme une fatalit\u00e9 du monde hors de notre contr\u00f4le, et l'\u00a0\u00bborage d&rsquo;acier\u00a0\u00bb comme un orage tout court d\u00e9pendant des lois sup\u00e9rieures de la m\u00e9t\u00e9orologie. (Dans ce cas, observons-le, la th\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;homme ma&icirc;tre du monde est pr\u00e9cipitamment jet\u00e9e par-dessus bord, et l&rsquo;on en revient \u00e0 la bonne vieille tradition de l&rsquo;Architecte de l&rsquo;Univers, soup\u00e7onn\u00e9 alors d&rsquo;\u00eatre malveillant ou peu responsable dans ses cr\u00e9ations, et nous imposant sa loi, que dis-je, sa tyrannie.) Au contraire, nous en sommes responsables, le progr\u00e8s est notre enfant, il est n\u00e9 de nous, il nous repr\u00e9sente et il est nous-m\u00eames. Nous avons fabriqu\u00e9 le canon et nous sommes les d\u00e9miurges de l'\u00a0\u00bborage d&rsquo;acier\u00a0\u00bb, et le progr\u00e8s est la source de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les clercs, ou le parti des intellectuels \u00e0 partir de l&rsquo;affaire Dreyfus, ne se sont aper\u00e7us de rien, notamment parce que la mati\u00e8re, &ndash; la ferraille et le reste, &ndash; manque de noblesse et parle peu \u00e0 l&rsquo;esprit. Ils ont continu\u00e9 \u00e0 p\u00e9rorer et \u00e0 juger avec l&rsquo;outil de la morale, et rien que cela, et ne mesurant que la vertu des intentions et la culpabilit\u00e9 des conceptions dans les r\u00e9sultats de la guerre. Ils ne se sont certainement pas attard\u00e9s au champ ouvert \u00e0 la r\u00e9flexion par cette hypoth\u00e8se du raffinement n\u00e9cessaire de la d\u00e9finition de la \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0guerre d\u00e9structurante\u00a0\u00bb, o&ugrave; la technologie de l&rsquo;armement et le progr\u00e8s m\u00e9canique comptent pour l&rsquo;essentiel, et les id\u00e9es et les th\u00e9ories pour l&rsquo;accessoire. Epousant avec le z\u00e8le d&rsquo;un jeune mari\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e de la R\u00e9volution (sans pr\u00e9ciser) et ses faux masques id\u00e9ologiques, ils ont fait des id\u00e9ologies et des id\u00e9es qu&rsquo;elles sugg\u00e8rent le moteur du Mal qui conduit aux massacres du XX\u00e8me si\u00e8cle quand c&rsquo;est la technologie qui est la clef de l&rsquo;essentiel. Ils n&rsquo;ont pas observ\u00e9, sans doute la t\u00eate ailleurs, et pour cause, tout occup\u00e9s \u00e0 jouer les Saint-Just dans les d&icirc;ners en ville, que les deux R\u00e9volutions parall\u00e8les (la fran\u00e7aise, l&rsquo;id\u00e9ologique, et l&rsquo;anglaise, celle du <em>Choix du feu<\/em>) nous font entrer dans l&rsquo;\u00e9poque du syst\u00e8me d\u00e9structurant, o&ugrave; la mati\u00e8re est l&rsquo;essentiel et o&ugrave; la mati\u00e8re essentielle est la technologie, &ndash; et l&rsquo;id\u00e9ologie, le faux masque pos\u00e9 l\u00e0-dessus pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Ils s&rsquo;exercent avec d\u00e9lice \u00e0 des jugements excessifs ou \u00e0 des justifications scabreuses, selon que l&rsquo;utilisateur de l&rsquo;armement h\u00e9rite d&rsquo;une \u00e9tiquette morale m\u00e9prisable ou d&rsquo;une aura morale toute teint\u00e9e de vertu. Pire encore, les effets terribles obtenus par la technologie couvrent d&rsquo;un manteau d&rsquo;infamie, qui engendre les mythes et bouleverse la civilisation, des actes qui auraient, dans d&rsquo;autres circonstances o&ugrave; les armes et les syst\u00e8mes n&rsquo;auraient pas cette capacit\u00e9 d&rsquo;effets de substance multipli\u00e9e de la technologie, l&rsquo;aspect beaucoup plus anodin des malheurs et vilenies courantes des activit\u00e9s humaines. On retrouve dans notre \u00e9poque postmoderne, elle-m\u00eame compl\u00e8tement renvers\u00e9e dans la mesure morale des malheurs du monde, cette m\u00eame proposition faussaire qui conduit les jugements \u00e0 des impasses et force \u00e0 des verdicts hyst\u00e9riques au nom de l&rsquo;id\u00e9ologie, parce que les progr\u00e8s du syst\u00e8me ont \u00e9volu\u00e9 de telle fa\u00e7on que l&rsquo;essentiel de la puissance s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9ologie dominante ; il en r\u00e9sulte que ceux que cette id\u00e9ologie d\u00e9signe comme ses adversaires, qui n&rsquo;ont pas les moyens de la mise en sc\u00e8ne qu&rsquo;on monte \u00e0 leur propos, sont couverts du manteau de l&rsquo;opprobre absolu des r\u00e9f\u00e9rences diaboliques pass\u00e9es sans qu&rsquo;ils ne disposent de moyens s\u00e9rieux de confirmer ces jugements par les massacres qui vont avec et justifient effectivement opprobres et r\u00e9f\u00e9rences diaboliques. Comment faire, m\u00eame si on le fait, d&rsquo;un Milosevic un Hitler et d&rsquo;une cr\u00e9ation m\u00e9diatique d\u00e9crite comme un mouvement islamiste soi-disant universel un nouveau fascisme conduisant \u00e0 un constat d&rsquo;hyst\u00e9rie exprim\u00e9 dans des jugements schizophr\u00e9niques puisque ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne sont capables, si m\u00eame ils le voulaient, d&rsquo;approcher l&rsquo;\u00e9quivalent concevable des massacres et horreurs diverses d\u00e9crits par nous, selon notre mythologie, qui justifi\u00e8rent <em>in illo tempore<\/em> les condamnations des r\u00e9f\u00e9rences cit\u00e9es, et leur identification elle-m\u00eame ; ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne disposent des technologies qui permettent cela et, en v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame si leurs intentions sont d\u00e9testables, ce qui reste d&rsquo;ailleurs du domaine de l&rsquo;hypoth\u00e8se, ils n&rsquo;ont rien de comparable qui leur permettrait de confirmer ce qu&rsquo;on leur reproche. Notre \u00e9poque h\u00e9rite de l&rsquo;enfermement o&ugrave; la fureur de la ferraille et du feu du progr\u00e8s investissant la Grande Guerre et transformant le ph\u00e9nom\u00e8ne de la guerre en guerre d\u00e9structurante ultime a mis notre civilisation ; nous en go&ucirc;tons les fruits amers, enfin revenus aux constats essentiels apr\u00e8s l&rsquo;horrible parenth\u00e8se (1933-1989) consacr\u00e9e aux illusions de l&rsquo;id\u00e9ologie et de la puissance des id\u00e9es.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour mieux expliciter la cons\u00e9quence pour 1919-1933 de cette r\u00e9alit\u00e9 historique impliqu\u00e9e par la r\u00e9interpr\u00e9tation de la Grande Guerre, nous allons citer et nous attacher \u00e0 des auteurs du temps (1919-1933), et \u00e0 leur r\u00e9interpr\u00e9tation par les clercs asserment\u00e9s de l&rsquo;id\u00e9ologie de <strong>notre<\/strong> temps. L&rsquo;exemple \u00e9clairera l&rsquo;enjeu fondamental de cette interpr\u00e9tation de la Grande Guerre, de la p\u00e9riode 1919-1933, de notre crise par cons\u00e9quent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans cette p\u00e9riode, l&rsquo;un des livres les plus fameux par son ton pol\u00e9mique et l&rsquo;avancement de sa th\u00e8se, autant que par les personnalit\u00e9s de ses auteurs, est sans nul doute <em>Le cancer am\u00e9ricain<\/em>, de Robert Aron et Arnaud Dandieu. (2) Nous nous arr\u00eatons \u00e0 un aspect accessoire du sujet trait\u00e9, mais int\u00e9ressant pour le sujet que nous-m\u00eames traitons ici. A propos de la Grande Guerre, Aron-Dandieu \u00e9crivent notamment ceci :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Il y a deux fa\u00e7ons de consid\u00e9rer la guerre de 1914. On peut ou bien y voir le r\u00e9sultat d&rsquo;un d\u00e9terminisme \u00e9conomique et financier qui, expliquant la derni\u00e8re guerre par une crise de surproduction, est pr\u00eat \u00e0 justifier de la m\u00eame mani\u00e8re les conflits futurs<\/em>&hellip; [&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Ou bien, solution du moindre effort, en faire une guerre, comme les autres guerres, comme les guerres ant\u00e9rieures tout au moins, d\u00e9clench\u00e9es sous le coup de raisons fortuites, pour des raisons de prestige, de conqu\u00eate et de revanche, accidents qu&rsquo;il appartient \u00e0 la diplomatie selon les cas d&rsquo;\u00e9viter ou de provoquer.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>La guerre, dans ce second cas, peut avoir une initiative, peut exercer une influence et peut servir de s\u00e9paration entre des p\u00e9riodes historiques distinctes.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Dans l&rsquo;autre cas, elle n&rsquo;est que le moment d&rsquo;un mouvement qui la d\u00e9passe, dont elle est tout au plus un signe, mais dont elle laisse chercher ailleurs les lois et les ressorts r\u00e9els.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On comprend que nos deux comp\u00e8res ont choisi. Pour eux, la guerre n&rsquo;est rien en soi, elle exprime des forces qui la d\u00e9passent. En d&rsquo;autres termes : &laquo; <em>Il faut se dire que les dates importantes du conflit entre les nations ne sont ni Verdun ni Versailles, mais sont en del\u00e0 ou en de\u00e7\u00e0 des limites de la guerre, dans les entreprises financi\u00e8res qui la pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent ou qui voulurent la liquider &ndash; que la guerre n&rsquo;a fait que r\u00e9pandre le vin qui \u00e9tait tir\u00e9 &ndash; que la guerre n&rsquo;est pas toute l&rsquo;histoire, mais surtout une anecdote gigantesque que les historiens futurs auront raison de n\u00e9gliger, la laissant aux d&rsquo;Esparb\u00e8s et aux Dumas p\u00e8re de l&rsquo;avenir.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Comment les clercs de notre temps vont-ils s&rsquo;arranger de cela, puisqu&rsquo;il est convenu qu&rsquo;il faut qu&rsquo;ils s&rsquo;en arrangent, puisqu&rsquo;il va de soi que l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 du jugement implique qu&rsquo;on en parle lorsqu&rsquo;on proclame l&rsquo;ouvrage comme le plus important de son temps pour le domaine explor\u00e9 ? (Tout de m\u00eame, ce livre, <em>Le cancer am\u00e9ricain<\/em>, justement salu\u00e9 comme fort important dans les rangements historiques de notre contemporan\u00e9it\u00e9, ne fut r\u00e9\u00e9dit\u00e9 qu&rsquo;en 2008, apr\u00e8s quelques d\u00e9cennies au purgatoire. On en parlait, plut\u00f4t avec des pincettes. Dans l&rsquo;entretemps, il \u00e9tait devenu un ouvrage mythique, absolument introuvable, y compris chez les d\u00e9positaires du mouvement que les deux auteurs patronn\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, <em>Ordre nouveau<\/em>. Bref et malgr\u00e9 tout, \u00e0 ne pas mettre entre toutes les mains dans notre \u00e9poque postmoderniste, ouverte et tol\u00e9rante.) Voici donc ce qu&rsquo;en dit l&rsquo;historiographie de notre temps&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; [&hellip;L]<em>es auteurs ne privil\u00e9gient pas l&rsquo;importance de la Premi\u00e8re Guerre mondiale comme \u00e9l\u00e9ment d\u00e9clencheur de la crise de civilisation europ\u00e9enne. Elle ne serait pas \u00ab\u00a0sp\u00e9cialement responsable des faiblesses et des incoh\u00e9rences de notre temps\u00a0\u00bb. Selon eux, en effet, \u00ab\u00a0le cancer du monde moderne a pris naissance bien loin des charniers de la guerre, en un terrain bien abrit\u00e9<\/em> [&hellip;] <em>C&rsquo;est le cancer am\u00e9ricain\u00a0\u00bb qu&rsquo;ils d\u00e9finissent par \u00ab\u00a0la supr\u00e9matie de l&rsquo;industrie et de la banque sur la vie enti\u00e8re de l&rsquo;\u00e9poque\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie des m\u00e9canismes rationnels sur les r\u00e9alit\u00e9s concr\u00e8tes et sentimentales, ressorts profonds du v\u00e9ritable progr\u00e8s de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb. Les auteurs invitent par cons\u00e9quent \u00e0 repenser la chronologie traditionnelle en centrant l&rsquo;histoire sur deux dates, 1913 (naissance du Federal Reserve System am\u00e9ricain) et 1919 (plan Young) : \u00ab\u00a0entre les deux il y a la guerre pour d\u00e9blayer le champ de man&oelig;uvre, pour \u00e9carter la catastrophe et pour occuper l&rsquo;opinion\u00a0\u00bb. Une telle d\u00e9marche<\/em> [&hellip;] <em>peut para&icirc;tre iconoclaste, plus encore aujourd&rsquo;hui que jadis puisqu&rsquo;une partie de l&rsquo;historiographie depuis 25 ans a mis en avant l&rsquo;importance de la Premi\u00e8re Guerre mondiale comme matrice du XX\u00e8 si\u00e8cle (alors que nos auteurs la consid\u00e8rent comme \u00ab\u00a0une anecdote gigantesque que les historiens futurs auront raison de n\u00e9gliger\u00a0\u00bb)<\/em>&hellip; &raquo; (3)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces deux interventions, celle-ci apr\u00e8s celle de Aron-Dandieu, fixent deux interpr\u00e9tations de la Grande Guerre qui ont la vertu de la clart\u00e9 mais le vice de la r\u00e9duction de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement \u00e0 des arrangements plus id\u00e9ologiques. Pour Aron-Dandieu, la Grande Guerre n&rsquo;a qu&rsquo;une importance n\u00e9gligeable, sinon marginale, &ndash; &laquo; <em>le moment d&rsquo;un mouvement qui la d\u00e9passe, dont elle est tout au plus un signe<\/em> &raquo;, &laquo; <em>une anecdote gigantesque<\/em> &raquo;. Pour les clercs postmodernes, pour &laquo; <em>une partie de l&rsquo;historiographie depuis 25 ans<\/em> &raquo; dont on sent qu&rsquo;elle a le vent de la postmodernit\u00e9 en poupe, qu&rsquo;elle repr\u00e9sente la v\u00e9ritable pens\u00e9e avanc\u00e9e et progressiste, la Grande Guerre n&rsquo;a d&rsquo;importance que par ce qui suit, qui est une catastrophe compl\u00e8te, dont la catastrophe des catastrophes (le nazisme), donc elle-m\u00eame, la Grande Guerre, virus \u00e9pouvantable de toute cette infamie ; c&rsquo;est d&rsquo;autant plus le cas, dit encore la vulgate du domaine, que cette guerre est elle-m\u00eame infamie, celle des \u00ab\u00a0nationalismes d\u00e9cha&icirc;n\u00e9s\u00a0\u00bb ou, au mieux, avec son \u00ab\u00a0absence de sens\u00a0\u00bb, manifestation d&rsquo;un circonstance sp\u00e9cifique enfantant le virus catastrophique du si\u00e8cle et permettant sa prolif\u00e9ration &ndash; &laquo; <em>la Premi\u00e8re Guerre mondiale comme matrice du XX\u00e8 si\u00e8cle<\/em> &raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Certes, nous n&rsquo;avons aucune parent\u00e9 ni la moindre affinit\u00e9 intellectuelle et affective avec le r\u00e9ductionnisme des clercs postmodernes dont la d\u00e9marche consiste \u00e0 arranger l&rsquo;Histoire pour qu&rsquo;eux-m\u00eames puissent confirmer que leurs th\u00e8ses obsessionnelles de l&rsquo;\u00e9cume de leurs jours courants sont confirm\u00e9es, et leurs positions universitaires et \u00e9ditoriales renforc\u00e9es. Nous sommes plus proches de l&rsquo;analyse plus subtile et plus vaste, avec la p\u00e9rennit\u00e9 de la continuit\u00e9 historique, des comp\u00e8res Aron-Dandieu. Nous les rejoignons lorsqu&rsquo;ils \u00e9crivent que &laquo; <em>la guerre n&rsquo;a fait que r\u00e9pandre le vin qui \u00e9tait tir\u00e9<\/em> &raquo; ; nous nous s\u00e9parons d&rsquo;eux lorsqu&rsquo;ils disent clairement que cet \u00e9v\u00e9nement n&rsquo;a rien apport\u00e9 ni n&rsquo;a rien chang\u00e9. Eux-m\u00eames, nous semble-t-il, ils n&rsquo;auraient pas \u00e9crit <em>Le cancer am\u00e9ricain<\/em> s&rsquo;il n&rsquo;y avait eu la guerre, ils n&rsquo;auraient pas con\u00e7u leur th\u00e8se, ils n&rsquo;auraient pas eu ces dispositions psychologiques n\u00e9es de la Grande Guerre bien comprise, qui tirent le verrou des pens\u00e9es contraintes et permettent \u00e0 ces pens\u00e9es de se d\u00e9cha&icirc;ner.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Effectivement, la Grande Guerre n&rsquo;est que l&rsquo;expression d&rsquo;une immense dynamique de d\u00e9structuration dont nous avons trac\u00e9 les origines imm\u00e9diates aux deux R\u00e9volutions, la fran\u00e7aise et l&rsquo;anglaise, qui marient cette violence guerri\u00e8re qui rompt les structures pour ouvrir la porte aux id\u00e9ologies (la fran\u00e7aise) et au <em>Choix du feu<\/em>, pour r\u00e9duire le progr\u00e8s \u00e0 une force d\u00e9structurante de l&rsquo;univers dont les id\u00e9ologies justifieront la marche en avant (l&rsquo;anglaise). Mais cette \u00ab\u00a0expression\u00a0\u00bb qu&rsquo;interpr\u00e8te la Grande Guerre est elle-m\u00eame d&rsquo;une violence qui entra&icirc;ne une modification de la substance du monde ; alors, il ne s&rsquo;agit plus d'\u00a0\u00bbexpression\u00a0\u00bb mais de \u00ab\u00a0cr\u00e9ation\u00a0\u00bb <em>per se<\/em>. Le \u00ab\u00a0vin tir\u00e9\u00a0\u00bb s&rsquo;av\u00e8re si cors\u00e9 qu&rsquo;il fait plus qu&rsquo;enivrer, qu&rsquo;il induit son ivresse pour en faire une source de transmutation, qu&rsquo;il transmute la psychologie \u00e0 mesure, &ndash; et je pr\u00e9ciserais aussit\u00f4t, \u00ab\u00a0la psychologie\u00a0\u00bb dite impersonnellement et collectivement, c&rsquo;est-\u00e0-dire que toutes les psychologies sont touch\u00e9es et chang\u00e9es d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre. La Grande Guerre est cette terrible, cette tragique et grandiose circonstance de violence et d&rsquo;horreur qui fait entrer dans la psychologie humaine l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement formidable qui a grandi au fil du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent, pr\u00e9par\u00e9 par ceux qui pr\u00e9c\u00e8dent, et qui \u00e9clate avec elle en un premier paroxysme. C&rsquo;est exactement l\u00e0 que l&rsquo;id\u00e9e est \u00e9cras\u00e9e, ridiculis\u00e9e, dispers\u00e9e par la force ; l\u00e0 o&ugrave; elle se voulait ma&icirc;tre et possesseur de la nature, elle se retrouve esclave de sa propre cr\u00e9ation. La Grande Guerre est certainement l&rsquo;enfantement &laquo; <em>d&rsquo;un mouvement qui la d\u00e9passe<\/em> &raquo; (nous dirions plut\u00f4t \u00ab\u00a0une dynamique qui la d\u00e9passe\u00a0\u00bb) mais elle n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0anecdotique\u00a0\u00bb pour autant ; elle f\u00e9conde \u00e0 son tour cette dynamique, la transcende en lui donnant son vrai visage par la d\u00e9monstration qu&rsquo;elle fait de sa violence stup\u00e9fiante, de sa capacit\u00e9 monstrueuse de d\u00e9structuration ; et cette violence, et cette capacit\u00e9 de d\u00e9structuration qui lui viennent du &laquo; <em>mouvement qui la d\u00e9passe<\/em> &raquo;, font qu&rsquo;elle-m\u00eame d\u00e9passe ce mouvement \u00e0 cette occasion avant de cesser elle-m\u00eame et de se laisser d\u00e9passer \u00e0 nouveau par lui, mais lui marqu\u00e9 \u00e0 jamais par elle. De l&rsquo;id\u00e9e initiale, il ne reste rien, elle-m\u00eame devenue g\u00e9ant aveugle et sans but, d&rsquo;une irr\u00e9sistible puissance, sans l\u00e9gitimit\u00e9 ni guide, cassant et fracassant tout ce qui est structure de la civilisation, balbutiant des th\u00e8ses et des discours, comme ce fou perdu sur la colline d\u00e9nud\u00e9e d&rsquo;un monde fracass\u00e9 par l&rsquo;artillerie semblable \u00e0 celle qui \u00e9crase les soldats de Verdun de millions d&rsquo;obus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(En proposant \u00ab\u00a0dynamique\u00a0\u00bb plut\u00f4t que \u00ab\u00a0mouvement\u00a0\u00bb, et consid\u00e9rant par ailleurs l&rsquo;impossibilit\u00e9 de trancher par r\u00e9f\u00e9rences en raison de la multitude des d\u00e9finitions, j&rsquo;ai voulu indiquer, pour mon compte, en attribuant \u00e0 la dynamique une capacit\u00e9 d&rsquo;auto-alimentation que n&rsquo;aurait pas un \u00ab\u00a0mouvement\u00a0\u00bb, que ce ph\u00e9nom\u00e8ne a effectivement une vie propre, une acc\u00e9l\u00e9ration propre. Cela justifie plus et explique mieux le sch\u00e9ma que j&rsquo;ai propos\u00e9 de l&rsquo;intervention essentielle, substantielle, de la Grande Guerre dans ce m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avec cette dynamique qui suscite la Grande Guerre et qui, \u00e0 son tour, est profond\u00e9ment grandie, renforc\u00e9e, \u00ab\u00a0dynamis\u00e9e\u00a0\u00bb elle-m\u00eame si l&rsquo;on veut, et finalement transmut\u00e9e par la Grande Guerre, il para&icirc;t impossible de ne pas convenir que les psychologies changent, c&rsquo;est-\u00e0-dire, plus dramatiquement, qu&rsquo;elles ne seront plus jamais comme avant. C&rsquo;est enfin le point essentiel qui fait de 1919 l&rsquo;ouverture d&rsquo;une p\u00e9riode sp\u00e9cifique, de cette nouvelle psychologie influenc\u00e9e par la Grande Guerre, elle-m\u00eame enfant\u00e9e par la dynamique qu&rsquo;on a dite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Au contraire, la Grande Guerre, parce qu&rsquo;elle est une guerre r\u00e9volutionnaire (\u00ab\u00a0d\u00e9structurante\u00a0\u00bb) comme on l&rsquo;a vu, et qu&rsquo;elle l&rsquo;est doublement parce qu&rsquo;elle \u00ab\u00a0r\u00e9volutionne la r\u00e9volution\u00a0\u00bb telle que l&rsquo;entend la conception intellectuelle lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;attache \u00e0 d\u00e9crire avec pompe le grand \u00e9v\u00e9nement de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, la Grande Guerre introduit dans son apr\u00e8s-guerre un bouleversement qui met sens dessus dessous la psychologie des individus autant que les structures de la vie collective. La chose est comme un ouragan, une vague gigantesque qui a boulevers\u00e9 le monde &ndash; et le monde, pour autant et conform\u00e9ment \u00e0 la g\u00e9ographie du conflit, c&rsquo;est d&rsquo;abord la France, jusqu&rsquo;au fond de sa terre boulevers\u00e9e et jusqu&rsquo;au bout de ses \u00e2mes perdues. Parler d'\u00a0\u00bbouragan\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0vague gigantesque\u00a0\u00bb, ce n&rsquo;est pas c\u00e9der \u00e0 la tentation de l&rsquo;image gratuite et convenue ; cela d\u00e9crit un \u00e9v\u00e9nement physique, tectonique, absolument broyeur, avec l&#8217;emploi massif de l&rsquo;artillerie qui est l&rsquo;utilisation compl\u00e8tement extensive et infernale du moyen de la ferraille propuls\u00e9e par le feu et exprim\u00e9e dans l&rsquo;explosion finale pour malaxer, retourner, bouleverser, massacrer la terre et les hommes qui s&rsquo;accrochent \u00e0 elle ; il y a effectivement la dimension eschatologique d&rsquo;un effet entropique, et anthropique si l&rsquo;on veut, exerc\u00e9 sur la portion du monde qui est le th\u00e9\u00e2tre, mais aussi la cause profonde de l&rsquo;agression. Le feu et la ferraille qui disloquent la terre de France, savent bien, comme s&rsquo;ils \u00e9taient dot\u00e9s de conscience et d&rsquo;intuition. Malgr\u00e9 la mascarade sanglante de la R\u00e9volution, absolument accidentelle du point de vue de sa dimension d\u00e9structurante par rapport \u00e0 ce qu&rsquo;est la France, et parce que par ailleurs la France a, pendant un si\u00e8cle, notamment au travers de l&rsquo;exercice critique de ses rapports avec l&rsquo;Am\u00e9rique, retrouv\u00e9 sa force structurante ; \u00e0 partir de cette perspective historique bien comprise, le feu et la ferraille, constitu\u00e9s en une sorte de \u00ab\u00a0Force\u00a0\u00bb qui repr\u00e9sente l&rsquo;outil de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de la puissance\u00a0\u00bb jusqu&rsquo;\u00e0 constituer sa raison d&rsquo;\u00eatre, savent bien que la France, finalement, au bout de la route, est leur ennemi jur\u00e9, privil\u00e9gi\u00e9 et sans retour.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;hypoth\u00e8se \u00e0 ce point est effectivement que les effets de la Grande Guerre sont non seulement immenses, mais d&rsquo;une vari\u00e9t\u00e9 inattendue, d&rsquo;une complexit\u00e9 diverse, qui affectent les domaines les plus inattendus. En tant qu&rsquo;elle est \u00e0 la fois le r\u00e9ceptacle et le premier point paroxystique de la terrible \u00ab\u00a0Force\u00a0\u00bb n\u00e9e au terme du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, et qui forge notre histoire depuis, la Grande Guerre bouleverse son temps historique, le d\u00e9structure et impose \u00e0 son avenir imm\u00e9diat, non pas un destin inattendu mais des structures nouvelles, in\u00e9dites, qui changent la perception du monde et la conception des choses. Il y a le \u00ab\u00a0choc\u00a0\u00bb de la Grande Guerre, un peu comme, plus tard, \u00e0 propos du capitalisme et de son entreprise de conqu\u00eate, Naomi Klein parlera de <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em>. (4) Dans le cas qui nous occupe, de la Grande Guerre, il n&rsquo;y a nulle ma&icirc;trise de la chose ; il s&rsquo;agit d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne qui nous d\u00e9passe, dont nous ne savons rien dans l&rsquo;imm\u00e9diat et selon le seul entendement de la raison, ni de l&rsquo;origine, ni de la conception, ni m\u00eame de la r\u00e9alisation, dont nous ignorons m\u00eame les effets. Pour notre cas, bien entendu, nous d\u00e9veloppons cette hypoth\u00e8se \u00e0 la fois par intuition, \u00e0 la fois par coh\u00e9sion, parce qu&rsquo;elle entre dans le sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral et transcendantal dont nous \u00e9clairons ce r\u00e9cit, parce qu&rsquo;elle le transcende, l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve, lui donne sa dimension de tragique qui est la clef de la v\u00e9rit\u00e9 du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais est-il convenable de parler de \u00ab\u00a0strat\u00e9gie\u00a0\u00bb, lorsque nous citons l&rsquo;analogie du capitalisme ? Dans notre hypoth\u00e8se sur la puissance d&rsquo;effet de la Grande Guerre, plus qu&rsquo;\u00e0 une immense offensive bouleversant effectivement le paysage strat\u00e9gique qui se nourrit de vitesse, d&rsquo;espace et d&rsquo;ampleur, notre analogie va \u00e0 une puissance explosive de d\u00e9tonation, et une puissance qui s&rsquo;exprime d&rsquo;une fa\u00e7on statique. L&rsquo;image d&rsquo;une explosion nucl\u00e9aire vient plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;esprit. Ce qui fait la puissance sans pr\u00e9c\u00e9dent et sans comparaison \u00e0 rien d&rsquo;autre de la Grande Guerre dans ses effets d\u00e9structurants sur le temps historique qui la suit, et sur la psychologie qui va s&rsquo;installer dans ce temps historique, c&rsquo;est justement l&rsquo;espace restreint o&ugrave; elle s&rsquo;est exprim\u00e9e. (Nous disons \u00ab\u00a0espace restreint\u00a0\u00bb malgr\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9ographique immense de la Grande Guerre, \u00e0 cause du choix que nous avons fait, \u00e0 la fois symboliquement et pour la manifestation du ph\u00e9nom\u00e8ne qui nous importe de la dictature de la ferraille sur l&rsquo;homme, de consid\u00e9rer cette expression particuli\u00e8re de la guerre qui en restitue pour nous la substance m\u00eame.) La statique de la Grande Guerre, sur un espace si restreint, oppos\u00e9e \u00e0 ce que nous imaginons de dynamique spatiale dans le concept de \u00ab\u00a0guerre\u00a0\u00bb, fait toute son originalit\u00e9 et justifie d&rsquo;envisager des effets extraordinaires de profondeur et de puissance exerc\u00e9s sur les structures et les psychologies ainsi affect\u00e9es. Pourtant, cette puissance exprim\u00e9e dans un univers statique rend compte, au contraire, de ce que nous avons identifi\u00e9 comme la grande puissance dynamique qui forge l&rsquo;Histoire depuis <em>Le choix du feu<\/em>, la naissance de l&rsquo;Am\u00e9rique sous les auspices fran\u00e7ais, la R\u00e9volution fran\u00e7aise et l&rsquo;Allemagne qui na&icirc;t \u00e0 I\u00e9na. Voici l&rsquo;un des n&oelig;uds de cette aventure, qui donne sa couleur et sa puissance \u00e0 la p\u00e9riode 1919-1933, avec les effets effroyablement mais aussi richement d\u00e9structurants de la Grande Guerre : la statique du premier \u00e9v\u00e9nement paroxystique du ph\u00e9nom\u00e8ne que nous explorons exprime une dynamique d&rsquo;une puissance sans pr\u00e9c\u00e9dent, qui est la caract\u00e9ristique de cet \u00e9v\u00e9nement. Il y a un ph\u00e9nom\u00e8ne de contraction et de concentration dans la Grande Guerre qui se d\u00e9roule pour l&rsquo;essentiel en France, et sur un territoire effectivement restreint selon notre conception, une sorte de \u00ab\u00a0<em>Big Bang<\/em>\u00a0\u00bb contractant cette dynamique formidable en une formidable explosion statique, qui explique le caract\u00e8re in\u00e9dit de ce qui va suivre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il devrait para&icirc;tre incompr\u00e9hensible au premier abord, et \u00e0 la condition nullement remplie par notre \u00e9poque que l&rsquo;on s&rsquo;int\u00e9resse s\u00e9rieusement \u00e0 la marque intellectuelle de la p\u00e9riode, qu&rsquo;en cette p\u00e9riode 1919-1933 le sujet le plus ambitieux et le plus f\u00e9cond de la pens\u00e9e sp\u00e9culative fran\u00e7aise soit les Etats-Unis et leur civilisation. La lecture historiographique courante de la p\u00e9riode ne nous dit pas cela, aujourd&rsquo;hui moins que jamais, parce qu&rsquo;agir autrement serait compromettre la <em>narrative<\/em> fabulatrice qui nous tient lieu d&rsquo;histoire ; mais l&rsquo;on sait bien, dans ces pages ce que nous pensons de la \u00ab\u00a0lecture courante\u00a0\u00bb dans le sens o&ugrave; nous l&rsquo;entendons, qui est aussi celui d&rsquo;une \u00ab\u00a0lecture conformiste\u00a0\u00bb, lorsqu&rsquo;elle est oppos\u00e9e comme une consigne aux enqu\u00eates non r\u00e9pertori\u00e9es ; ce que l&rsquo;auteur en ressent, ce que moi-m\u00eame en dis, d&rsquo;ailleurs sans humeur excessive, pour simplement d\u00e9crire ce qui est ; qu&rsquo;il s&rsquo;agit simplement d&rsquo;un repoussoir, d&rsquo;un outil de cuisine, dont la seule vertu est dans ce cas de nous indiquer, par ce qu&rsquo;il est et par ce qu&rsquo;il nous dit, les voies de la pens\u00e9e qu&rsquo;il faut \u00e9viter comme la peste. La \u00ab\u00a0lecture historiographique courante de la p\u00e9riode\u00a0\u00bb, s&rsquo;en tenant simplement \u00e0 son appr\u00e9ciation conformiste de la Grande Guerre comme d&rsquo;un conflit intra-europ\u00e9en insens\u00e9 et indigne de la pens\u00e9e civilisatrice, et enfantant \u00e0 elle seule et sans autre inculpation majeure toutes les catastrophes de notre XX\u00e8me si\u00e8cle, et donc enferm\u00e9e dans cette culpabilit\u00e9 substantielle et indigne, la \u00ab\u00a0lecture historiographique courante de la p\u00e9riode\u00a0\u00bb observe la p\u00e9riode entre les deux guerres pour n&rsquo;y voir qu&rsquo;un d\u00e9bat entre les protagonistes du terrible conflit achev\u00e9, qui tenteraient, toutes culpabilit\u00e9s enfin reconnues, de construire quelque chose qui emp\u00eacherait que se reproduis&icirc;t la circonstance catastrophique. Sans aucun doute, il y a de ces agitations parce qu&rsquo;on ne se d\u00e9barrasse jamais de l&rsquo;\u00e9cume des jours cruels et de la cruaut\u00e9 de blessures si terribles mais elles ne forment pas l&rsquo;essentiel de ce qu&rsquo;il faut, \u00e0 notre sens, retenir de la p\u00e9riode&hellip; Selon notre logique que nous jugeons lib\u00e9ratrice et pour mieux fixer les r\u00e9f\u00e9rences de notre propos et le laisser \u00e9voluer plus librement, de la fa\u00e7on la plus enrichissante possible, nous changeons de registre, \u00e0 ce point, et, nous fixant sur 1919-1933, nous \u00e9cartons pour notre n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tude la classification qui accompagne notre <em>narrative<\/em> postmoderne, qui impose 1919-1939, et 1939 expliquant tout, imp\u00e9rativement, de ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, et, par cons\u00e9quent, entra&icirc;nant la condamnation et la rel\u00e9gation aux enfers de la Grande Guerre vue \u00e0 la seule lumi\u00e8re tremblotante de 1939, des ombres et des fant\u00f4mes qui se croisent dans cette ann\u00e9e-l\u00e0.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce que nous ressentons d&rsquo;imp\u00e9ratif \u00e0 mesure que la pens\u00e9e avance, richement nourrie par l&rsquo;observation attentive de l&rsquo;histoire et par l&rsquo;intuition, c&rsquo;est une interpr\u00e9tation de \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb p\u00e9riode 1919-1933 qui doit m\u00e9riter ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et ce par quoi elle a \u00e9t\u00e9 enfant\u00e9e. C&rsquo;est parce que la Grande Guerre est ce que nous en faisons, ce conflit titanesque comme premi\u00e8re et terrible d\u00e9tonation paroxystique d&rsquo;une crise d\u00e9but\u00e9e dans son m\u00e9canisme inexorable plus d&rsquo;un si\u00e8cle auparavant et qui parviendra, un si\u00e8cle plus tard, \u00e0 une autre d\u00e9tonation paroxystique, que l&rsquo;apr\u00e8s-guerre de 1919-1933 doit \u00eatre cette p\u00e9riode exceptionnelle que nous abordons. Il faut que la pens\u00e9e se hausse au niveau de grandeur historique du conflit qui s&rsquo;ach\u00e8ve. Il faut que 1919 ouvre une p\u00e9riode \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e de laquelle un Val\u00e9ry peut \u00e9crire ce qu&rsquo;il \u00e9crit \u00e0 propos de la fragilit\u00e9 mortelle des civilisations. La Grande Guerre, en opposant principalement la France et l&rsquo;Allemagne, nous a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu&rsquo;un tel conflit d\u00e9passe largement ses protagonistes, qu&rsquo;on s&rsquo;en tienne \u00e0 ces deux-l\u00e0, qu&rsquo;on y inclue les autres, qu&rsquo;importe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est la raison principale qui pousse ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;essentiel dans les esprits, de d\u00e9cisif dans les intuitions, \u00e0 se tourner vers cette puissance \u00e9norme dont on a eu une sorte de repr\u00e9sentation \u00e0 la fin de la guerre, dont on a pu commencer \u00e0 prendre la mesure. L&rsquo;Am\u00e9rique qui est intervenue \u00e0 partir de 1917-1918, qui a fait rena&icirc;tre dans la psychologie fran\u00e7aise d&rsquo;antiques sentiments d&rsquo;apaisement et d&rsquo;illusion, c&rsquo;est \u00e9galement, deuxi\u00e8me \u00eatre diam\u00e9tralement oppos\u00e9 de la chose, celle qui montre ce qu&rsquo;il y a de fer et de feu en elle, ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;historiquement fatal dans l&rsquo;apparition de sa puissance. Je ne parle certainement pas du r\u00f4le qu&rsquo;elle joue dans la guerre, qu&rsquo;on n&rsquo;a cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre inclin\u00e9 \u00e0 grossir, comme on fait d&rsquo;une vache \u00e0 lait qu&rsquo;on engraisse, pour ceindre son front des lauriers qui lieraient sa puissance \u00e0 notre destin et nous assureraient d&rsquo;une s\u00e9curit\u00e9 pourtant bien douteuse. Je parle \u00e0 nouveau du m\u00eame propos, mais vu d&rsquo;une fa\u00e7on compl\u00e8tement diff\u00e9rente, de l&rsquo;attente qu&rsquo;on avait de l&rsquo;Am\u00e9rique, la France particuli\u00e8rement, dans la seconde perception de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement par rapport au renouveau de sa propre psychologie obtenue par la premi\u00e8re perception ; et, cette fois, cette seconde perception, qui est celle de la puissance de fer et de feu de l&rsquo;Am\u00e9rique, d\u00e9tach\u00e9e de la guerre seule, et la France \u00e0 la fois d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, fascin\u00e9e et secr\u00e8tement effray\u00e9e de s&rsquo;\u00eatre convaincue qu&rsquo;il lui fallait envisager de confier son destin \u00e0 elle, &ndash; \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique. C&rsquo;est bien une image d&rsquo;Epinal am\u00e9ricanis\u00e9e, cette fa\u00e7on de donner ce r\u00f4le, le beau r\u00f4le, \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, car l&rsquo;essentiel du poids de la Grande Guerre fut port\u00e9 jusqu&rsquo;au bout par ceux qui l&rsquo;avaient subie depuis le d\u00e9but ; mais cette image renvoie bien entendu \u00e0 la psychologie. Ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es et l&rsquo;effet psychologique de la repr\u00e9sentation de la puissance am\u00e9ricaine sur le sol de France dont elles furent l&rsquo;occasion, conduisent d\u00e9finitivement l&rsquo;esprit vers ces grands d\u00e9bats de 1919 et apr\u00e8s, jusqu&rsquo;en 1933, qui ont pour objet fondamental l&rsquo;avenir de la civilisation, &ndash; c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;Am\u00e9rique, sans nul doute. L&rsquo;Allemagne elle-m\u00eame semble s&rsquo;accorder sur cette id\u00e9e de l&rsquo;Am\u00e9rique comme \u00ab\u00a0avenir de la civilisation\u00a0\u00bb, mais selon sa conception \u00e0 elle, l&rsquo;Allemagne, dont elle devine qu&rsquo;elle est aussi celle de l&rsquo;Am\u00e9rique ; l&rsquo;\u00e9change de t\u00e9l\u00e9grammes entre le Grand Etat-major allemand et le pr\u00e9sident Wilson, en octobre et novembre 1918, montre une troublante connivence de conceptions et l&rsquo;on sent bien que l&rsquo;on parle, assez naturellement, des m\u00eames choses dans le m\u00eame sens. Cette connivence est celle des deux principaux acteurs de \u00ab\u00a0l&rsquo;id\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb, dont l&rsquo;un, dans cet \u00e9trange entre-deux qui est entre la fin de la guerre et la fausse paix comme interm\u00e8de pour permettre la r\u00e9alisation de l&rsquo;op\u00e9ration, passe le flambeau \u00e0 l&rsquo;autre. Cette connivence conceptuelle du monde germano-am\u00e9ricaniste est un des grands flux secrets du XX\u00e8me si\u00e8cle, dont les racines ont prolif\u00e9r\u00e9, comme on les a vues, d\u00e8s la deuxi\u00e8me partie du XIX\u00e8me si\u00e8cle, et qui constitue la structure \u00ab\u00a0op\u00e9rationnelle\u00a0\u00bb fondamentale du grand courant historique que nous suivons depuis la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle et que nous suivrons jusqu&rsquo;\u00e0 notre d\u00e9but de XXI\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quand l&rsquo;Allemagne se convulse plut\u00f4t que s&rsquo;\u00e9crouler \u00e0 l&rsquo;automne de 1918, quand elle se retrouve, comme Thomas Mann le dit des Allemands, &laquo; <em>aussi<\/em> [molle] <em>qu&rsquo;un nouveau-n\u00e9<\/em> &raquo;, nous savons bien que gisent les restes incertains du r\u00eave pangermaniste de l&rsquo;ouverture grandiose et wagn\u00e9rienne de 1914. Nous sentons bien, dans le m\u00eame mouvement de l&rsquo;intuition, que l&rsquo;Am\u00e9rique, qui contemple ces restes, est pr\u00e9sente pour repr\u00e9senter ce qui va succ\u00e9der au r\u00eave pangermaniste, qui a nom am\u00e9ricanisme ; on ne prend m\u00eame pas la peine de lui appliquer la m\u00eame expression, le terme \u00ab\u00a0panam\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb \u00e9tant curieusement r\u00e9serv\u00e9, comme par une ultime et coquette man&oelig;uvre s\u00e9mantique, au cadre restreint des Am\u00e9riques ; mais c&rsquo;est de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit, avec le suffixe <em>pan<\/em> ayant le sens de la totalit\u00e9 de la chose qu&rsquo;il nuance d\u00e9cisivement dans le sens de la globalit\u00e9&hellip; Nous nous y ferons, nous n&rsquo;ignorons plus que l&rsquo;am\u00e9ricanisme contient, en lui-m\u00eame, la puissante nuance de l&rsquo;expansionnisme total qui importe. L&rsquo;am\u00e9ricanisme est, par essence, sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire de l&rsquo;\u00e9crire, \u00e9videmment <em>pan<\/em>am\u00e9ricanisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous en viendrons plus loin, dans la Partie suivante du r\u00e9cit, \u00e0 la description de l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 partir de la p\u00e9riode, avec la n\u00e9cessaire description des ann\u00e9es 1920, les <em>Roaring Twenties<\/em>. Qu&rsquo;il nous suffise de donner quelques pr\u00e9cisions qui fixent l&rsquo;intensit\u00e9, l&rsquo;animation, le rythme, la magie \u00e9galement, de ce qui va \u00eatre l&rsquo;objet des observations et des r\u00e9flexions des esprits les plus \u00e9lev\u00e9s dans la p\u00e9riode dont nous tentons de cerner la substance dans ces pages. Lorsque le pr\u00e9sident Wilson rentre chez lui apr\u00e8s les mois \u00e9puisants qu&rsquo;il a pass\u00e9s dans les n\u00e9gociations de Versailles, alors que cet \u00e9puisement a enfant\u00e9 une domination am\u00e9ricaniste du monde que rien dans ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, dans les sacrifices et la lucidit\u00e9 du regard port\u00e9 sur la guerre par ceux qui la firent r\u00e9ellement, ne justifie, il retrouve un pays d&rsquo;une certaine fa\u00e7on redevenu indiff\u00e9rent au reste du monde. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs sa nature, qui revient chaque fois au galop quand on la repousse, qui fait que lorsqu&rsquo;elle affirme ses ambitions sur le monde, l&rsquo;Am\u00e9rique, c&rsquo;est comme si le monde \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sien et ne m\u00e9ritait plus gu\u00e8re d&rsquo;attention particuli\u00e8re puisque devenue partie d&rsquo;elle-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Rentr\u00e9 comme on l&rsquo;a vu, Wilson ne parvient pas \u00e0 faire entendre raison au Congr\u00e8s repli\u00e9 dans cette indiff\u00e9rence, qui repousse l&rsquo;engagement solennel des Trait\u00e9s. Wilson est \u00e9puis\u00e9 et entreprend une campagne dans le pays pour faire la promotion des Trait\u00e9s, de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations, de tout ce qu&rsquo;il a r\u00e9alis\u00e9 apr\u00e8s la guerre, \u00e0 l&rsquo;occasion de la guerre comme si la Grande Guerre n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une occasion ; cet \u00e9trange p\u00e9riple ressemble comme un double paradoxalement pr\u00e9figurateur de la campagne pr\u00e9sidentielle ; le vainqueur de 1919 et des Trait\u00e9s semble tra&icirc;n\u00e9 aux quatre coins de l&rsquo;Am\u00e9rique comme un vaincu encha&icirc;n\u00e9 et encag\u00e9, ramen\u00e9 dans Rome, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que mort s&rsquo;ensuive apr\u00e8s une retraite am\u00e8re. Son vainqueur par personnes interpos\u00e9es, dans une \u00e9lection pr\u00e9sidentielle qui ne concerne plus Wilson mais qui semble comme la r\u00e9f\u00e9rence catastrophique du projet wilsonien, est un homme d&rsquo;une m\u00e9diocrit\u00e9 \u00e0 mesure inverse, pour ce qui est du quantitatif, de la place qu&rsquo;on attribue d\u00e9sormais \u00e0 la Rome d&rsquo;Outre-Atlantique. On dirait que le destin a voulu humilier Woodrow Wilson et ses ambitions en lui imposant un successeur qui r\u00e9duit aussi significativement les ambitions du pr\u00e9sident sortant, comme on dirait d&rsquo;un pr\u00e9sident s&rsquo;affaissant, chutant, se r\u00e9duisant jusqu&rsquo;\u00e0 bient\u00f4t dispara&icirc;tre. Warren Harding le r\u00e9publicain, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit de lui et qu&rsquo;il faut bien dire son nom, trouve donc un slogan illustrant son \u00e9tat d&rsquo;esprit, comme si la m\u00e9diocrit\u00e9 pouvait c\u00f4toyer le g\u00e9nie de l&rsquo;expression dans sa fa\u00e7on d&rsquo;exactement se d\u00e9finir pour ce qu&rsquo;elle est, &ndash; \u00ab\u00a0<em>Return to normalcy<\/em>\u00ab\u00a0, &ndash; \u00ab\u00a0retour \u00e0 la normale\u00a0\u00bb. Ainsi s&rsquo;ouvrent les <em>Roaring Twenties<\/em>, sans doute la d\u00e9cennie qui reste dans les esprits de ceux qui nous restituent l&rsquo;histoire de l&rsquo;am\u00e9ricanisme comme la plus vibrante, la plus puissante, la plus magique, o&ugrave; se c\u00f4toient l&rsquo;affirmation irr\u00e9sistible du fordisme, l&#8217;emprise d&rsquo;Hollywood sur le monde, l&rsquo;expansion des communications et des exportations, la Prohibition et l&rsquo;alcool clandestin qui coule \u00e0 flot, un \u00e9tat de l&rsquo;\u00e2me qui semble d\u00e9fini par la remarque de Scott Fitzgerald selon qui, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, la vie \u00e0 New York City, dans la Haute Soci\u00e9t\u00e9, semblait t\u00e9moigner dans le chef de ceux qui l&rsquo;animaient d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9bri\u00e9t\u00e9 permanent, du soir au matin et du matin jusqu&rsquo;au soir. C&rsquo;\u00e9tait leur fa\u00e7on de saluer la Prohibition.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Effectivement, l&rsquo;Am\u00e9rique, soudain apparue sur la sc\u00e8ne du monde, soudain proclam\u00e9e par elle-m\u00eame comme isol\u00e9e du reste du monde dans l&rsquo;isolationnisme affich\u00e9 comme une vertu, \u00e9tend son empire magique sur le monde. Mais cela n&rsquo;a gu\u00e8re de rapport avec les agitations fran\u00e7aises \u00e0 propos de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> que nous avons rapport\u00e9es plus haut. A l&rsquo;image de Harding, qui pr\u00e9side \u00e0 l&rsquo;administration la plus corrompue de l&rsquo;histoire du pays et meurt avant le terme de son mandat, dans le cadre d&rsquo;une intrigue de bazar et d&rsquo;alc\u00f4ve rest\u00e9e myst\u00e9rieuse, les dirigeants de la d\u00e9cennie, avec Coolidge et Hoover, montrent la m\u00eame ternissure de l&rsquo;individu, qui est comme une m\u00e9diocrit\u00e9 us\u00e9e par la patine du temps lorsque le temps a perdu la vertu de sa dur\u00e9e et en arrive \u00e0 cochonner sa patine. Le contraste est frappant, il laisse sans voix ou sans comprendre au premier coup d&rsquo;&oelig;il entre la puissance am\u00e9ricaine consacr\u00e9e \u00e0 Versailles, entre cette magie am\u00e9ricaniste des <em>Roaring Twenties<\/em> qui semble bouleverser le monde, et le calibre comme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment r\u00e9duit et racorni par une intervention ext\u00e9rieure des hommes qui en conduisent le destin. C&rsquo;est enfin dire, en un mot, que le destin n&rsquo;a nul besoin d&rsquo;\u00eatre conduit et se passe, pour le cas, de l&rsquo;intervention humaine. La figuration, ou disons le <em>casting<\/em> pour \u00eatre de son \u00e9poque, est secondaire dans l&rsquo;ordre des pr\u00e9occupations.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Aussi ne doit-il plus faire de doute que l&rsquo;Am\u00e9rique n\u00e9e de la Grande Guerre, en m\u00eame temps si compl\u00e8tement \u00e9loign\u00e9e de la Grande Guerre et indiff\u00e9rente \u00e0 elle, comme si la Grande Guerre n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un \u00e9pisode, m\u00eame paroxystique, de quelque chose qui la d\u00e9passe, l&rsquo;Am\u00e9rique en cet instant s&rsquo;av\u00e8re adoub\u00e9e par le destin historique pour endosser son r\u00f4le de repr\u00e9sentation du grand courant de l&rsquo;Histoire qui emporte le monde. Malgr\u00e9 l&rsquo;apparente rupture que les comptables historiographes calculent en arguant de l&rsquo;isolationnisme diabolis\u00e9 et de la Soci\u00e9t\u00e9 Des Nations laiss\u00e9e \u00e0 ses chim\u00e8res, c&rsquo;est au contraire en plein c&oelig;ur de notre civilisation en crise que s&rsquo;installe l&rsquo;Am\u00e9rique, arm\u00e9e d&rsquo;une force \u00e9trange que semble lui avoir procur\u00e9 le destin, qui est ce pouvoir de fascination dont elle va d\u00e9sormais user dans l&rsquo;univers entier gr\u00e2ce au rythme et \u00e0 la puissance de ce qu&rsquo;ils nomment d\u00e9j\u00e0 \u00ab\u00a0la communication\u00a0\u00bb. L&rsquo;<em>American Dream<\/em>, passant de la version id\u00e9aliste et structur\u00e9e de la pens\u00e9e fran\u00e7aise au verbiage et au toc de la communication naissante, est en train de devenir magie pure, culte vaudou, ensorcellement ; la machinerie qui est d\u00e9finitivement install\u00e9e au c&oelig;ur de la dynamique de crise comme substance m\u00eame de la modernit\u00e9, qui va bient\u00f4t se parer des atours du technologisme, nous pr\u00e9sente donc le spectacle de la crise g\u00e9n\u00e9rale du monde. Encore faut-il avoir les yeux ouverts, et la psychologie \u00e0 mesure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre a provoqu\u00e9, avec le choc qu&rsquo;elle ass\u00e8ne aux psychologies, l&rsquo;ouverture de la perception pour trouver dans une vision plus vaste du monde une explication et une justification de la puissance et de la monstruosit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui vient d&rsquo;\u00eatre subi. Cette \u00e9volution psychologique implique \u00e9galement que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de la Grande Guerre est per\u00e7u pour plus important, jusqu&rsquo;au fondamental, qu&rsquo;il ne semble \u00eatre. L&rsquo;intuition rejoint la r\u00e9alit\u00e9 cach\u00e9e des grands courants de l&rsquo;Histoire, faisant effectivement de la Grande Guerre un sympt\u00f4me paroxystique d&rsquo;une crise g\u00e9n\u00e9rale qui la d\u00e9passe \u00e9videmment. Il s&rsquo;en d\u00e9duit \u00e9videmment que l&rsquo;ouverture des psychologies provoqu\u00e9e par le cataclysme conduit l&rsquo;esprit \u00e0 chercher dans la p\u00e9riode qui s&rsquo;ouvre en 1919 un \u00e9v\u00e9nement qui soit \u00e0 la mesure de la Grande Guerre ainsi explicit\u00e9e, pour justifier cette explicitation, pour assumer les suites de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, enfin pour donner une coh\u00e9rence au grand mouvement historique dont la Grande Guerre a \u00e9t\u00e9 le sympt\u00f4me paroxystique. Ainsi l&rsquo;Am\u00e9rique devient-elle cet \u00e9v\u00e9nement, &ndash; et il se trouve que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame, une fois consid\u00e9r\u00e9, justifie qu&rsquo;il soit consid\u00e9r\u00e9 de la sorte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La p\u00e9riode entre 1919 et 1933 semble ouvrir l&rsquo;Am\u00e9rique, son esprit et ses m\u00e9thodes, sa \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb en un mot, comme en un champ nouveau de l&rsquo;enqu\u00eate, de l&rsquo;investigation, de la pol\u00e9mique, de la critique et de la r\u00e9flexion. Il est remarquable, et c&rsquo;est ce qui rend cette p\u00e9riode remarquable, qu&rsquo;au moment o&ugrave; s&rsquo;\u00e9branle le processus de fascination et d&rsquo;envo&ucirc;tement de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, tant d&rsquo;esprits en jugent hors de toute fascination et libres de tout envo&ucirc;tement. Bien entendu, les scribes du domaine nomment cela \u00ab\u00a0antiam\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb, et le qualificatif \u00ab\u00a0primaire\u00a0\u00bb qui leur colle \u00e0 la plume, n&rsquo;en doutons pas, n&rsquo;est pas loin de tomber comme un verdict. Laissons les scribes, on conviendra qu&rsquo;ils n&rsquo;ont gu\u00e8re d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, ni de poids, ni leur r\u00f4le dans la trag\u00e9die ; ce sont des imposteurs de fortune, qui assurent la leur comme ils peuvent. Il nous importe beaucoup plus, au contraire, que s&rsquo;ouvre un d\u00e9bat <strong>profond<\/strong>, au sens o&ugrave; Victor Serge emploie le qualificatif lorsqu&rsquo;il choisit le titre de <em>tournant profond<\/em> pour son livre. Nous voulons dire que le d\u00e9bat va profond et qu&rsquo;il laisse un sillon dans le limon de l&rsquo;\u00e9poque, et qu&rsquo;il appara&icirc;t comme la lumi\u00e8re discr\u00e8te et ent\u00eat\u00e9e d&rsquo;un phare perdu dans la p\u00e9nombre cr\u00e9pusculaire des &laquo; <em>autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo; que distingue sans les identifier vraiment Paul Bourget.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est vrai que les Fran\u00e7ais ont la plus grande part dans cette affirmation intellectuelle qui se nourrit de l&rsquo;exp\u00e9rience de la catastrophe et qui s&rsquo;enrichit d&rsquo;une intuition fondamentale. Je n&rsquo;en ai rien dit jusqu&rsquo;ici express\u00e9ment, tant la chose va de soi ; parce que la France est ce qu&rsquo;elle est, qu&rsquo;elle a subi le choc principalement, qu&rsquo;elle est l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne sans d\u00e9semparer de \u00ab\u00a0l&rsquo;id\u00e9al de la perfection\u00a0\u00bb du g\u00e9nie latin, comme le voit Ferrero. Ayant embrass\u00e9 l&rsquo;importance et l&rsquo;horizon de l&rsquo;angoisse profonde qui l&rsquo;a saisie, la France, dans ce grand courant qui nous importe ici, va faire de l&rsquo;Am\u00e9rique l&rsquo;objet de son \u00e9tude attentive et parfois effar\u00e9e. Elle va \u00e0 l&rsquo;essentiel, aussit\u00f4t assur\u00e9e de repr\u00e9senter, dans cette circonstance absolument essentielle elle aussi, l&rsquo;Europe et sa vieille civilisation, le g\u00e9nie latin et sa qu\u00eate de perfection, les esprits \u00e9veill\u00e9s \u00e0 l&rsquo;essentiel, comme un Guglielmo Ferrero.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est tentant de rompre l\u00e0-dessus, par cette question dont l&rsquo;\u00e9vidence est d\u00e9j\u00e0 en soi une r\u00e9ponse : cette remarque ne pourrait-elle pas avoir \u00e9t\u00e9 faite, et \u00e9crite, et publi\u00e9e certes, quelque part entre 1989-91 et aujourd&rsquo;hui ? &laquo; <em>Nous avons eu l&rsquo;\u00e9poque romaine et grecque ; nous vivons aujourd&rsquo;hui l&rsquo;\u00e9poque am\u00e9ricaine et il n&rsquo;est pas t\u00e9m\u00e9raire d&rsquo;\u00e9crire que les principes de la vie sont chang\u00e9s depuis la guerre par l&#8217;emprise des &Eacute;tats-Unis. Nous traversons une p\u00e9riode de transformations historiques, de d\u00e9s\u00e9quilibre mondial qui s&rsquo;accentue au d\u00e9triment de ceux qui n&rsquo;ont pas assez d&rsquo;\u00e9nergie pour se d\u00e9fendre<\/em>&#8230; &raquo; Ce jugement de notre situation g\u00e9n\u00e9rale, qui n&rsquo;est pas celle de notre temps mais qui pourrait aussi bien l&rsquo;\u00eatre, date de 1931 ; il est extrait d&rsquo;un essai de G\u00e9rard de Catalogne qui introduit le livre <em>Dialogue entre deux mondes<\/em>, (5) dont l&rsquo;int\u00e9r\u00eat est d&rsquo;ensuite rassembler les r\u00e9sultats d&rsquo;une enqu\u00eate du <em>Figaro<\/em>, du 19 novembre 1930 au 11 f\u00e9vrier 1931, s&rsquo;adressant \u00e0 ce que nous ne nommions pas encore, peut-\u00eatre pas, des \u00ab\u00a0intellectuels\u00a0\u00bb, \u00e0 laquelle 250 d&rsquo;entre eux vont r\u00e9pondre, sur le th\u00e8me d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0pour ou contre l&rsquo;am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb. On mesure la vigueur de ce d\u00e9bat sur l&rsquo;Am\u00e9rique et la pression qu&rsquo;il exerce sur cette \u00e9poque, et cette enqu\u00eate avec ses r\u00e9sultats nous appara&icirc;t comme une mesure de la maturit\u00e9 du d\u00e9bat. Mgr Baudrillard, de l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise, est le premier \u00e0 intervenir, dans la rubrique <em>Contre l&rsquo;Am\u00e9ricanisme<\/em>, de loin la plus fournie du bouquin de Catalogne: &laquo; <em>Europe ou Am\u00e9rique, le d\u00e9bat est, en effet, \u00e0 l&rsquo;ordre du jour. Il importe de voir et de penser clair dans un probl\u00e8me dont d\u00e9pend, peut-\u00eatre, pour parler comme Georges Duhamel, la \u00ab\u00a0vie future\u00a0\u00bb de l&rsquo;humanit\u00e9<\/em> &raquo; (6).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces diverses appr\u00e9ciations, qui donnent le ton du recueil et des r\u00e9ponses des enqu\u00eat\u00e9s, qui sont comme un \u00e9cho plus lointain, ou une synth\u00e8se si l&rsquo;on veut, des \u00e9tudes et t\u00e9moignages consacr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique et \u00e0 son am\u00e9ricanisme, publi\u00e9s en grand nombre pendant la p\u00e9riode, en font mesurer l&rsquo;ampleur g\u00e9n\u00e9rale. Il s&rsquo;agit de la perception et de la prise en compte d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne qui est jug\u00e9 comme tr\u00e8s large et puissant, qu&rsquo;on appr\u00e9cie beaucoup moins comme un ph\u00e9nom\u00e8ne national que comme un ph\u00e9nom\u00e8ne de civilisation. La situation elle-m\u00eame confirme cet aspect exceptionnel ; l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est pas un pays dont la France ait directement et imm\u00e9diatement \u00e0 craindre quelque pression, voire quelque agression, directement ou indirectement, comme c&rsquo;est le cas avec l&rsquo;Allemagne ou avec le communisme de l&rsquo;URSS ; les Fran\u00e7ais ne sont pas pouss\u00e9s dans leur jugement, ni m\u00eame justifi\u00e9s d&rsquo;avoir un jugement par une r\u00e9alit\u00e9 qui les pr\u00e9occupe, alors que bien d&rsquo;autres r\u00e9alit\u00e9s les pr\u00e9occupent effectivement. Dans de telles conditions, l&rsquo;on comprend encore mieux le caract\u00e8re exceptionnel qu&rsquo;on doit accorder \u00e0 la campagne g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;enqu\u00eate, de t\u00e9moignage, de jugement et d&rsquo;appr\u00e9ciation qui se d\u00e9veloppe \u00e0 propos de l&rsquo;Am\u00e9rique. Il y a l\u00e0-dedans la force de l&rsquo;intuition historique qui s\u00e9pare, dans les \u00e9v\u00e9nements, le bon grain de l&rsquo;ivraie pour en saisir la vraie substance historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Aussit\u00f4t, \u00e9galement, et tout aussi remarquable, cette observation que la perception critique de l&rsquo;Am\u00e9rique et de l&rsquo;am\u00e9ricanisme est justifi\u00e9e d&rsquo;\u00eatre qualifi\u00e9e de \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne de civilisation\u00a0\u00bb dans la mesure o&ugrave; l&rsquo;am\u00e9ricanisme est largement per\u00e7u comme d\u00e9passant tout aussi largement l&rsquo;Am\u00e9rique, voire comme n&rsquo;ayant pas de rapports oblig\u00e9s avec l&rsquo;Am\u00e9rique, &ndash; m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;Am\u00e9rique. Aron-Dandieu et leur <em>cancer am\u00e9ricain<\/em> explicitent bien la chose \u00e0 cet \u00e9gard, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9crire que ce \u00ab\u00a0cancer\u00a0\u00bb n&rsquo;est finalement am\u00e9ricain qu&rsquo;accidentellement, ou bien par quelque autre hasard qu&rsquo;il importe peu de d\u00e9terminer :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Ayant d\u00e9fini le cancer, si nous l&rsquo;avons appel\u00e9 am\u00e9ricain, ce n&rsquo;est pas, h\u00e9las, qu&rsquo;il se localise de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;Atlantique ; ce pamphlet contre l&rsquo;esprit yankee n&rsquo;est pas antiam\u00e9ricain, au sens habituel du mot, c&rsquo;est-\u00e0-dire au sens nationaliste.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Si l&rsquo;Am\u00e9rique, avec son pouvoir \u00e9norme et ses forces encore neuves, n&rsquo;\u00e9tait pas devenue, pour son malheur et pour le n\u00f4tre, l&rsquo;origine et le terrain d&rsquo;\u00e9lection de la pire erreur de m\u00e9thode que le monde ait jamais connue, son nom n&rsquo;appara&icirc;trait m\u00eame pas dans ces pages&hellip;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De m\u00eame, d\u00e9crivant le succ\u00e8s consid\u00e9rable de librairie de Duhamel (<em>Tableaux de la vie future<\/em>), tenant l&rsquo;&oelig;uvre et l&rsquo;auteur en assez pi\u00e8tre estime tout en reconnaissant au second disons une vertu par inadvertance (&laquo; <em>Duhamel n&rsquo;a rien compris mais il a senti certaines choses<\/em> &raquo;), les deux, Aron-Dandieu, observent que l&rsquo;effet du livre fut de mettre au net l&rsquo;existence d&rsquo;un sentiment g\u00e9n\u00e9ral dont l&rsquo;impr\u00e9cision se serait fort mal accord\u00e9e avec une hostilit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne aussi temporel et aussi \u00e9triqu\u00e9 en un sens, qu&rsquo;un pays qui n&rsquo;est m\u00eame pas une nation selon le sens r\u00e9galien de la chose, f&ucirc;t-il des dimensions d&rsquo;un continent et avec l&rsquo;ambition d&rsquo;un empire. (&laquo; [Le succ\u00e8s de Duhamel] <em>fut un peu un pl\u00e9biscite, o&ugrave; comme dans tous les pl\u00e9biscites la vraie question n&rsquo;est pas pos\u00e9e ; mais il se montra r\u00e9v\u00e9lateur en ce sens qu&rsquo;il a trouv\u00e9 parmi le gros public fran\u00e7ais un sentiment encore tr\u00e8s vague, mais tr\u00e8s unanime et sinc\u00e8re, du danger am\u00e9ricain.<\/em> &raquo;) Aron-Dandieu identifient la technique de la d\u00e9marche am\u00e9ricaniste, la trahison de la \u00ab\u00a0m\u00e9thode\u00a0\u00bb qui donnent son rythme et son ambition diabolique \u00e0 la d\u00e9marche, et ils citent Descartes comme la principale victime du hold-up. Dans leur livre pr\u00e9c\u00e9dent, <em>D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise<\/em>, (7) ils avaient consacr\u00e9 un chapitre \u00e0 ce th\u00e8me ; ils concentraient leur attaque dans des termes moins accord\u00e9s \u00e0 la technique \u00e9conomique, comme dans le <em>Cancer<\/em>, que d&rsquo;un point de vue de la philosophie embrassant l&rsquo;histoire autant que l&rsquo;histoire des techniques. Nous avions nous-m\u00eames \u00e9crit l\u00e0-dessus, avec \u00e0 l&rsquo;esprit de mettre en \u00e9vidence cette interpr\u00e9tation d&rsquo;Aron-Dandieu selon laquelle la m\u00e9thode cart\u00e9sienne avait pour but de \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;ner la pens\u00e9e\u00a0\u00bb&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Aron-Dandieu interpr\u00e9taient la d\u00e9marche cart\u00e9sienne comme une m\u00e9thodologie pour \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;ner la pens\u00e9e humaine, soumise \u00e0 l&rsquo;esclavage des diverses autorit\u00e9s scholastiques ou mystiques.\u00a0\u00bb Descartes avait suivi un chemin paradoxal puisqu&rsquo;il \u00ab\u00a0avait d&ucirc; commencer par enfermer<\/em> [cette pens\u00e9e] <em>m\u00e9thodiquement en elle-m\u00eame&quot;, ce qui consistait stricto sensu \u00e0 l&#8217;emprisonner \u00e0 double tour ; il l&rsquo;avait soustraite \u00e0 toute influence ext\u00e9rieure, principalement celle de l&rsquo;histoire et de sa contingence, et proposait \u00e0 l&rsquo;homme de prendre \u00ab\u00a0son cerveau pour centre, de poursuivre avec ses propres moyens intellectuels une \u00e9pop\u00e9e math\u00e9matique\u00a0\u00bb (naturellement artificielle parce que tenue \u00e0 un outil th\u00e9orique). Le point critique qui nous importe est ce moment, quelque part dans l&rsquo;histoire, o&ugrave; l&rsquo;on subvertit la d\u00e9marche, \u00ab\u00a0o&ugrave; l&rsquo;on constata que la m\u00e9thode cart\u00e9sienne \u00e9tait susceptible d&rsquo;applications pratiques, \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la connaissance proprement dite, et donnait en particulier la clef de toutes les \u00e9conomies de force qui sont \u00e0 la base de la puissance de l&rsquo;homme moderne.\u00a0\u00bb Du plan math\u00e9matique induisant un caract\u00e8re n\u00e9cessairement et seulement m\u00e9thodologique, on passait \u00e0 une application abusive d\u00e9bouchant inexorablement sur la mise en place d&rsquo;une machinerie nouvelle d&rsquo;exploitation du monde et des \u00eatres. Parti de l&rsquo;exp\u00e9rimentation \u00e9ventuellement f\u00e9conde de Descartes, on aboutit \u00e0 l&rsquo;organisation spirituellement subversive de Henry Ford.<\/em> [Le \u00ab\u00a0fordisme\u00a0\u00bb.] <em>La m\u00e9thode perdait in\u00e9luctablement son caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire de moyen de changer la pens\u00e9e en \u00e9tant d\u00e9sign\u00e9e elle-m\u00eame comme l&rsquo;accomplissement du changement. Ces diff\u00e9rentes \u00e9volutions illustraient la structure essentielle de la conception de l&rsquo;activit\u00e9 humaine propos\u00e9e par le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, &mdash; la confusion des moyens et des fins, substitution du \u00ab\u00a0comment?\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0pourquoi?\u00a0\u00bb. L&rsquo;esprit fut emprisonn\u00e9 \u00e0 l&rsquo;occasion de la substitution. Le but de sa lib\u00e9ration \u00e9tait abandonn\u00e9 au profit d&rsquo;une apparence de lib\u00e9ration m\u00e9nag\u00e9e par l&rsquo;hypertrophie des moyens : on d\u00e9veloppait le processus d&rsquo;exploitation d&rsquo;une lib\u00e9ration tenue pour acquise, alors qu&rsquo;elle ne l&rsquo;\u00e9tait pas, et m\u00eame le contraire. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;exploitation pr\u00e9sent\u00e9e comme une lib\u00e9ration (d\u00e9j\u00e0 un masque). Le r\u00e9sultat se d\u00e9finit comme une perversit\u00e9, et il s&rsquo;agit bien d&rsquo;un processus de subversion. L&rsquo;esprit non encore lib\u00e9r\u00e9 se trouva au contraire de plus en plus emprisonn\u00e9 dans son ali\u00e9nation (nomm\u00e9e \u00ab\u00a0conformisme\u00a0\u00bb) par le d\u00e9veloppement des moyens (le \u00ab\u00a0comment?\u00a0\u00bb) pr\u00e9sent\u00e9s faussement comme l&rsquo;application de la libert\u00e9.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>La m\u00e9thode ne pr\u00e9tendait plus explorer des voies nouvelles pour mieux affronter l&rsquo;irrationalit\u00e9 tragique de l&rsquo;Histoire. Elle \u00e9tait devenue elle-m\u00eame un monde nouveau o&ugrave; l&rsquo;Histoire, irrationnelle et tragique par d\u00e9finition, n&rsquo;avait plus sa place. \u00ab\u00a0Tout en conservant certains cadres de pens\u00e9e et certaines r\u00e8gles, \u00e9crivent encore Aron-Dandieu, la m\u00e9thode rationnelle perd<\/em>[ait] <em>d\u00e9sormais toute valeur agressive : ce n&rsquo;<\/em>[\u00e9tait] <em>plus une arme de conqu\u00eate, mais tout au plus un moyen d&rsquo;exploitation ; toute valeur h\u00e9ro\u00efque lui <\/em> [faisait d\u00e9sormais] <em>d\u00e9faut : elle<\/em> [\u00e9tait] <em>r\u00e9duite \u00e0 n&rsquo;\u00eatre plus qu&rsquo;une routine et une technique.\u00a0\u00bb<\/em> &raquo; (8)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai cit\u00e9 ce passage d&rsquo;un livre publi\u00e9 dix ans plus t\u00f4t, sur ce point, sur ce m\u00eame sujet, pour montrer d&rsquo;abord cette fid\u00e9lit\u00e9 n\u00e9cessaire, cette estime m\u00eame, pour l&rsquo;image si riche et puissante du \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de l&rsquo;esprit\u00a0\u00bb (lui \u00ab\u00a0\u00f4ter ses cha&icirc;nes\u00a0\u00bb) ; pour montrer ensuite combien, en m\u00eame temps et sans trahir le reste, ma d\u00e9marche est diff\u00e9rente \u00e0 ce propos, combien elle a \u00e9volu\u00e9. Je doute que je m&rsquo;attarderais, aujourd&rsquo;hui, \u00e0 cette explication comme je le fis il y a dix ans ; si j&rsquo;ai choisi d&rsquo;en reproduire une partie ici, c&rsquo;est pour mieux faire distinguer ce que je consid\u00e8re comme accessoire et ce qui me para&icirc;t essentiel. Finalement, l&rsquo;explication d&rsquo;Aron-Dandieu m&rsquo;appara&icirc;t moins importante dans sa substance m\u00eame, que dans l&rsquo;indication qu&rsquo;elle donne pr\u00e9cis\u00e9ment de l&rsquo;ampleur et de l&rsquo;ambition du domaine qui \u00e9tait d\u00e9battu alors qu&rsquo;on d\u00e9battait de l&rsquo;Am\u00e9rique, en France, dans ces ann\u00e9es 1919-1933. Il s&rsquo;agit bien de l&rsquo;identification de la Grande Crise, celle qui s&rsquo;est manifest\u00e9e dans un paroxysme avec la Grande Guerre, qui se manifeste aujourd&rsquo;hui \u00e9galement, au d\u00e9but de notre XXI\u00e8me si\u00e8cle, d&rsquo;une fa\u00e7on paroxystique, qui est la grande crise de la modernit\u00e9. Identifi\u00e9e de cette fa\u00e7on, la p\u00e9riode 1919-1933 renvoie, presque exactement \u00e0 un si\u00e8cle de distance, \u00e0 cet \u00e9pisode que nous avons signal\u00e9 \u00e0 deux reprises dans un certain d\u00e9tail, qui est ce que je nommerais \u00ab\u00a0le Moment Stendhal\u00a0\u00bb ; et 1919-1933, c&rsquo;est \u00ab\u00a0le Moment Stendhal\u00a0\u00bb renouvel\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On voit alors qu&rsquo;il n&rsquo;importe que fort secondairement de conna&icirc;tre les motifs et les causes des d\u00e9marches des uns et des autres. Il est manifeste que la d\u00e9marche de Stendhal, qui est d&rsquo;abord suscit\u00e9e par un fondement esth\u00e9tique puisque c&rsquo;est \u00e0 partir du double contradictoire de l&rsquo;Italie en tant que ce pays repr\u00e9sente pour lui la beaut\u00e9, qu&rsquo;il finit par rejeter avec une force inou\u00efe l&rsquo;Am\u00e9rique et sa laideur, est diff\u00e9rente de celle d&rsquo;Aron-Dandieu. L\u00e0 n&rsquo;est pas le pivot central de notre propos. Il n&rsquo;est pas non plus dans l&rsquo;attaque de l&rsquo;Am\u00e9rique en tant que telle, comme l&rsquo;on caract\u00e9rise souvent une partie de la d\u00e9marche de Stendhal, tout comme l&rsquo;on tente de caract\u00e9riser l&rsquo;enti\u00e8ret\u00e9 de la p\u00e9riode 1919-1933 lorsqu&rsquo;on s&rsquo;avise qu&rsquo;elle existe en tant que telle. (9) Bien entendu, on comprend le fondement de cette approche critique, dont on accorde aussit\u00f4t qu&rsquo;il est sans doute inconscient, d&rsquo;une d\u00e9marche dont l&rsquo;ambition est essentiellement r\u00e9ductrice ; comment r\u00e9duire l&rsquo;adversaire \u00e0 sa propre mesure, en l&rsquo;attirant sur le terrain des \u00ab\u00a0faits\u00a0\u00bb apparents, en le cantonnant dans une prison de mauvaise r\u00e9putation qu&rsquo;on nomme \u00ab\u00a0anti-am\u00e9ricanisme\u00a0\u00bb ? Ils furent nombreux, surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es 1940, lorsque l&#8217;empire am\u00e9ricaniste fut \u00e9tabli, \u00e0 apporter leur contribution au <em>patchwork<\/em> ainsi compos\u00e9 de la d\u00e9nonciation d&rsquo;une critique jug\u00e9e mesquine, jalouse et m\u00e9diocre, comme l&rsquo;on apporte sa petite commission ; avec l&rsquo;avantage, certes, en s&rsquo;attardant aux motifs de celui qui pousse le cri d&rsquo;alarme (alerte \u00e0 l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme !), d&rsquo;oublier de s&rsquo;int\u00e9resser vraiment \u00e0 ce qui fait le motif de cette alarme. Passons outre, ces contributeurs livrent une bataille besogneuse qui n&rsquo;entre pas dans notre propos. Il n&rsquo;est pas question d&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme d\u00e9cid\u00e9ment, mais du proc\u00e8s fi\u00e9vreux, fondamental, absolument n\u00e9cessaire, de la modernit\u00e9, et qu&rsquo;il passe par l&rsquo;approche absolument critique de l&rsquo;Am\u00e9rique, dans cette \u00e9poque telle qu&rsquo;on la d\u00e9crut parce qu&rsquo;elle fut effectivement ainsi, est la plus naturelle, la plus saine des d\u00e9marches, de celles qui soignent les pathologies des esprits enivr\u00e9s de modernit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet \u00e9quivalent d&rsquo;un second \u00ab\u00a0Moment Stendhal\u00a0\u00bb, un si\u00e8cle apr\u00e8s le premier, le confirme tout en lui donnant toute sa signification, toute sa puissance, en l&rsquo;\u00e9levant et, litt\u00e9ralement, en le transmutant. Entre-temps, des \u00e9v\u00e9nements d&rsquo;une grande importance sont survenus, dont cette Grande Guerre dont nous faisons si grand cas dans notre r\u00e9cit, justifiant effectivement qu&rsquo;il y ait eu \u00e9l\u00e9vation et transmutation. En liant effectivement la Grande Guerre \u00e0 la p\u00e9riode 1919-1933, c&rsquo;est-\u00e0-dire en faisant le lien entre l&rsquo;Allemagne et l&rsquo;Am\u00e9rique selon le point de vue de l&rsquo;observation du grand courant historique qui nous importe, on comprend bien que l&rsquo;essentiel est bien le lien. Lui-m\u00eame fait effectivement de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement consid\u00e9r\u00e9 un second \u00ab\u00a0Moment Stendhal\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire un \u00e9v\u00e9nement encore plus intense que le premier, mais enti\u00e8rement sur ses traces, compl\u00e8tement selon le m\u00eame propos. L&rsquo;appr\u00e9ciation critique soi-disant anti-am\u00e9ricaniste et en r\u00e9alit\u00e9 critique de la modernit\u00e9 telle que l&rsquo;am\u00e9ricanisme de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb la transforme, d\u00e9taille tous les aspects de cette modernit\u00e9 et de la sourde bataille qui la caract\u00e9rise, que ce soit le travail standardis\u00e9, le \u00ab\u00a0fordisme\u00a0\u00bb des <em>Temps modernes<\/em> de Chaplin, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;Hollywood et de la communication, de Wall Street, du jazz et des Noirs manipul\u00e9s \u00e0 mesure et parfois tent\u00e9s par la r\u00e9volte, que ce soit la litt\u00e9rature exsud\u00e9e par ses rebelles qui suivent la tradition du passage parisien ; il s&rsquo;agit de la critique d&rsquo;un pays grand comme un continent, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;un monde et de son \u00e9poque, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la modernit\u00e9. L&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est pas en soi l&rsquo;objet du proc\u00e8s, elle est l&rsquo;\u00e9crin, le sertisseur de la chose, parfaitement \u00ab\u00a0<em>modernit\u00e9 moderne<\/em>\u00a0\u00bb de Stendhal, \u00ab\u00a0parti des industrialistes\u00a0\u00bb devenu \u00ab\u00a0patrie des industrialistes\u00a0\u00bb, l&rsquo;Am\u00e9rique alors confront\u00e9e \u00e0 sa cr\u00e9ation pour pouvoir mieux \u00eatre pes\u00e9e, mesur\u00e9e et appr\u00e9ci\u00e9e. On comprend bien, devant cette \u00ab\u00a0totalit\u00e9 critique\u00a0\u00bb, comme il en faut pour une approche critique d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne <strong>totalitaire<\/strong>, pourquoi les anti-critiques, les belles \u00e2mes lib\u00e9rales, les vagues \u00e0 l&rsquo;\u00e2me transatlantiques, s&#8217;employ\u00e8rent \u00e0 peinturlurer la p\u00e9riode en un mouvement d&rsquo;humeur anti-am\u00e9ricaniste pour le moins suspect. Il n&rsquo;y a rien de plus rassurant qu&rsquo;une \u00e9tiquette, lorsqu&rsquo;elle est r\u00e9dig\u00e9e \u00e0 l&rsquo;encre sympathique qui permet d&rsquo;\u00e9touffer le vrai sujet de la chose ; il n&rsquo;y a rien de plus apaisant qu&rsquo;une cat\u00e9gorie, qui permet d&rsquo;exp\u00e9dier la condamnation en m\u00eame temps que l&rsquo;usage du st\u00e9r\u00e9otype comme colonne vert\u00e9brale de la plaidoirie ; il n&rsquo;y a rien de plus diluant, enfin, que la r\u00e9duction du ph\u00e9nom\u00e8ne qui vous \u00e9pouvante par son universalit\u00e9, en une d\u00e9marche qu&rsquo;on peut r\u00e9duire \u00e0 des acqu\u00eats de fortune, pour mieux pouvoir \u00e9mettre un jugement de tribunal d&rsquo;exception plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e9laborer un jugement de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans les ann\u00e9es 1920, les Fran\u00e7ais, emmenant les Europ\u00e9ens avec eux ou bien parlant au nom de l&rsquo;Europe en un sens, et soudain investis d&rsquo;une audace consid\u00e9rable de la perception, d\u00e9couvrent l&rsquo;Am\u00e9rique comme l&rsquo;on fait d&rsquo;un continent nouveau ; l&rsquo;Am\u00e9rique d\u00e9barrass\u00e9e de ses oripeaux st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s, de la tentation exotique \u00e0 l&rsquo;imagerie qu&rsquo;on jugerait fascinante d&rsquo;une sorte de Nouveau Monde qui serait le monde recommenc\u00e9e, au \u00ab\u00a0mod\u00e8le\u00a0\u00bb constitutionnel et politique charg\u00e9 \u00e0 craquer de toutes les sagesses antiques, \u00e0 d\u00e9battre, \u00e0 encenser ou \u00e0 tenir \u00e0 distance c&rsquo;est selon. Dans les ann\u00e9es 1920, on d\u00e9couvre l&rsquo;Am\u00e9rique dans sa totalit\u00e9 enfin respect\u00e9e et, aussit\u00f4t, il appara&icirc;t que l&rsquo;Am\u00e9rique c&rsquo;est bien plus que l&rsquo;Am\u00e9rique ; que le Nouveau Monde n&rsquo;est rien de moins que le monde dans lequel nous entrons, qui est la modernit\u00e9 elle-m\u00eame ; et, seuls, nous Fran\u00e7ais, nous savons, parce que nous avons subi le choc inou\u00ef de la Grande Guerre, que ce monde de la modernit\u00e9 dans lequel nous entrons est, en r\u00e9alit\u00e9, dans le cours de son installation sous nos yeux, l&rsquo;int\u00e9gration de l&rsquo;immense crise n\u00e9e plus d&rsquo;un si\u00e8cle plus t\u00f4t dans les structures du monde. L&rsquo;exp\u00e9rience de la Grande Guerre permet d&rsquo;\u00e9viter les tromperies faussaires que sugg\u00e8rent les interpr\u00e9tations int\u00e9ress\u00e9es, &ndash; celle de l&rsquo;anti-am\u00e9ricanisme <em>per se<\/em>, comme s&rsquo;il ne s&rsquo;agissait que de l&rsquo;Am\u00e9rique, un autre monde pour lequel les esprits chagrins con\u00e7oivent quelque jalousie ; celle de la modernit\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9e simplement comme \u00ab\u00a0nouvelle \u00e9poque\u00a0\u00bb oblig\u00e9e, comme l&rsquo;on dirait d&rsquo;une transition en cours qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une simple formalit\u00e9. Le poids \u00e9crasant et tragique de la Grande Guerre, l&rsquo;exp\u00e9rience ind\u00e9passable et indicible en un sens, tout enti\u00e8re per\u00e7ue dans la fibre de l&rsquo;\u00eatre et inscrite d\u00e9sormais dans sa psychologie sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessaire de la dire, l&rsquo;exp\u00e9rience qui fait dire \u00e0 Jean Daniel dans un mot si compl\u00e8tement pr\u00e9monitoire de l&rsquo;interpr\u00e9tation n\u00e9cessaire de l&rsquo;\u00e9pisode : &laquo; <em>Les survivants de la guerre de 14-18 m&rsquo;ont souvent fait penser aux juifs d&rsquo;apr\u00e8s la Shoah, parce qu&rsquo;ils ont \u00e9t\u00e9 saisis d&rsquo;un vertige total<\/em> &raquo; (10), &ndash; voil\u00e0 qui transforme d\u00e9cisivement la perception de la p\u00e9riode qui s&rsquo;installe dans les ann\u00e9es 1920 et le commentaire qui l&rsquo;accompagne, et l&rsquo;interpr\u00e9tation qui m&ucirc;rit. Voil\u00e0 qui fait dire : ce n&rsquo;est pas simplement une nouvelle \u00e9poque, ce n&rsquo;est pas seulement un pays immense qu&rsquo;il faut d\u00e9couvrir, ce n&rsquo;est pas quelque chose <strong>de plus<\/strong> qui nous fait p\u00e9n\u00e9trer dans une nouvelle \u00e9poque qu&rsquo;il nous est interdit de juger encore, parce que nous ne la connaissons pas. Au contraire, nous nous y reconnaissons parfaitement, enfin mesurant les dimensions formidables du ph\u00e9nom\u00e8ne ; nous la connaissons parfaitement, cette crise comme une ombre immense, qui envahit notre horizon, elle nous est famili\u00e8re ; d\u00e9j\u00e0, Stendhal, il y a un si\u00e8cle, la distinguait exactement, \u00e0 sa mesure, dans sa v\u00e9racit\u00e9 profonde, en reculant d&rsquo;horreur devant le \u00ab\u00a0parti industriel\u00a0\u00bb qui pr\u00e9tend s&rsquo;arroger la culture ; Paul Bourget la d\u00e9signait, peut-\u00eatre involontairement qu&rsquo;importe, en nous parlant de ces &laquo; <em>autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo; alors que son navire fendait les flots vers Liverpool, retour du Nouveau Monde ; Guglielmo Ferrero opposait l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb \u00e0 l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb et, de cette fa\u00e7on, il ne faisait \u00e9galement qu&rsquo;identifier \u00e0 sa fa\u00e7on la m\u00eame crise, ou bien encore la crise d\u00e9clench\u00e9e par la modernit\u00e9, pendant que les soldats de Verdun en exp\u00e9rimentaient toute l&rsquo;horreur. Les ann\u00e9es 1920, jusqu&rsquo;en 1933, ont sorti d\u00e9finitivement de sa gangue dissimulatrice la crise telle qu&rsquo;elle est, et elles se sont exclam\u00e9es, soudain saisies d&rsquo;effroi mais sans jamais perdre ce qui fait le sang-froid : \u00ab\u00a0Te voici donc, le monstre, nous t&rsquo;attendions puisque tu nous \u00e9tais promis, et d\u00e9sormais l&rsquo;affrontement est in\u00e9luctable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&hellip;Honneur \u00e0 cette \u00e9poque, qui embrassa le monstre dans sa totalit\u00e9, ne craignant pas de plonger son regard au fond des yeux de la chose, et ne reculant pas devant ce qu&rsquo;elle y d\u00e9couvrit, qui pourrait se dire ainsi : \u00ab\u00a0voici ton destin, le monstre, et voici que je ne veux pas qu&rsquo;il soit le n\u00f4tre\u00a0\u00bb. Cette \u00e9poque qui est ignor\u00e9e pour ce qu&rsquo;elle est, grim\u00e9e par nos soins en une imagerie qui convient \u00e0 nos croyances temporaires, cette \u00e9poque retentit, au contraire, comme le hululement terrible d&rsquo;une corne de brume ; elle nous sert de signal, elle est comme la lumi\u00e8re incertaine et pourtant qui nous semble si vivante et si chaude, du phare fouett\u00e9 par les embruns de la temp\u00eate dans les &laquo; <em>autres t\u00e9n\u00e8bres<\/em> &raquo; de la nuit du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Enfin, pour venir au terme de cette \u00e9tape de la r\u00e9flexion, nous attend la question du choix de 1933 comme borne de fermeture de la p\u00e9riode, avec une r\u00e9ponse qui permettrait en m\u00eame temps de dispenser un \u00e9clairage nouveau sur ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, en pr\u00e9parant l&rsquo;ouverture pour ce qui suivra. Notre propos est d&rsquo;affirmer que cette p\u00e9riode de lucidit\u00e9 l\u00e0 encore assez fran\u00e7aise et sans pareille au regard de la r\u00e9alit\u00e9 profonde, de la force eschatologique de la crise n\u00e9e un si\u00e8cle et demi plus t\u00f4t, que cette p\u00e9riode n\u00e9e en 1919 dans le fracas finissant de la Grande Guerre, s&rsquo;est close en 1933, justement. On ne signifie pas qu&rsquo;un rideau se baisse et que plus rien ne la concerne, comme l&rsquo;on passe \u00e0 autre chose ; on avance qu&rsquo;\u00e0 partir de 1933, la pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale bascule et est aspir\u00e9e sur une autre voie, vers une autre pente. Elle perd de vue ses r\u00e9f\u00e9rences puissantes, sa perception aigu\u00eb du ph\u00e9nom\u00e8ne. Elle semble se d\u00e9pouiller des atours puissants de la lucidit\u00e9, comme brusquement lass\u00e9e par la fr\u00e9quentation des hauts sommets, comme soudain tent\u00e9e par une repr\u00e9sentation historiographique trac\u00e9e par la folie humaine aux d\u00e9pens de la grande Histoire qu&rsquo;elle accompagnait jusqu&rsquo;alors. La lucidit\u00e9 est un poids qui n&rsquo;est pas donn\u00e9 \u00e0 toutes les \u00e2mes de supporter longtemps, qu&rsquo;il n&rsquo;est pas donn\u00e9 de supporter longtemps quoi qu&rsquo;il en soit, et, bient\u00f4t, au terme de la p\u00e9riode, se glisse le poison fatal du <em>t&aelig;dium vitae<\/em> du temps courant. Chaque \u00e9poque, que l&rsquo;on d\u00e9termine autant par ses rep\u00e8res que par notre intuition, comprend son \u00e9lan, son inspiration, son sommet, sa p\u00e9riode f\u00e9condatrice, puis sa pente, sa chute, son d\u00e9senchantement et son amertume&#8230; Cela, pour l&rsquo;id\u00e9e de \u00ab\u00a0l&rsquo;esprit du temps\u00a0\u00bb, en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Si la perception de la p\u00e9riode correspond \u00e0 ce sch\u00e9ma de la mont\u00e9e vers les sommets, de la f\u00e9condation de l&rsquo;essentiel de la d\u00e9marche, de la chute enfin, elle demande quelques explications sur les circonstances et les cons\u00e9quences. Pourquoi dire 1933 plut\u00f4t que, par exemple &ndash; mais bon exemple puisque c&rsquo;\u00e9tait notre choix initial &ndash; 1934 ? En 1934 ont lieu des \u00e9v\u00e9nements importants, par exemple en France et en URSS ; en France, le 6 f\u00e9vrier ouvre la p\u00e9riode des troubles et des fractures id\u00e9ologiques de l&rsquo;entre-deux-guerres devenu le <em>Notre avant-guerre<\/em> de Brasillach. Ainsi fait, et sans choisir son parti, sans s&rsquo;occuper de reconna&icirc;tre \u00e0 l&rsquo;un ou \u00e0 l&rsquo;autre plus de vertu ou de tort qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;autre, le fait est que la France tourne le dos au destin qu&rsquo;on a pr\u00e9sent\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment. Sa r\u00e9flexion va laisser la place \u00e0 la tension politique, la tension artificielle des id\u00e9ologies de circonstance. On sent, qui s&rsquo;inscrit, qui s&rsquo;impose subreptice, qui investit sans crier gare, une sorte de d\u00e9sespoir de l&rsquo;\u00e9poque, qui n&rsquo;est pas nouveau, &ndash; jamais, rien de nouveau sous le soleil lorsqu&rsquo;il est question de d\u00e9sespoir, &ndash; mais qui est dans ce cas d\u00e9pendant de circonstances ; je dirais qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00ab\u00a0d\u00e9sespoir subjectif\u00a0\u00bb, sinon constructif, sans aucun doute tout \u00e0 fait romantique, qui s&rsquo;ab&icirc;me avec d\u00e9lice dans l&rsquo;action obscur\u00e9ment ou inconsciemment devin\u00e9e comme inutile mais accomplie tout de m\u00eame parce qu&rsquo;il ne faut pas d\u00e9sesp\u00e9rer les autres, Billancourt et le reste ; qui se traduit par des actes, des programmes, des ambitions, mais de la sorte, extr\u00eamement terrestre, dont on devinerait avec un peu de mesure qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9puisera dans sa propre manufacture, imposant le sacrifice aux \u00eatres au nom d&rsquo;une id\u00e9e qui vient d&rsquo;eux-m\u00eames et les contraint dans des engagements sans espoirs. Ce n&rsquo;est pas un hasard si les franquistes, ou les phalangistes, crient <em>Viva la muerte<\/em>. Il s&rsquo;agit d&rsquo;ouvrir son intuition, de d\u00e9cha&icirc;ner sa morale des contraintes partisanes, et d&rsquo;en juger pour ce que p\u00e8se tout cela ; il y a dans ce cri une grandeur sans espoir qui nous dit que le jeu, que le plaisir, sont bien ceux du d\u00e9sespoir ; il y a dans cette grandeur une fa\u00e7on d&rsquo;abdiquer tout espoir sans briser l&rsquo;esp\u00e9rance des illusions, c&rsquo;est le mot qui convient, qui ram\u00e8ne l&rsquo;entreprise \u00e0 la dimension d&rsquo;un jeu tragique dont la r\u00e9ussite n&rsquo;est nullement la r\u00e8gle essentielle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un autre \u00e9v\u00e9nement important de 1934, c&rsquo;est, en d\u00e9cembre, l&rsquo;assassinat de Kirov, le chef du parti \u00e0 Leningrad ; liquid\u00e9 par Staline, sans doute, ou plut\u00f4t sans aucun doute, &ndash; qu&rsquo;importe ; c&rsquo;est le signal de l&rsquo;attaque finale contre les structures de l&rsquo;ancien monde de la r\u00e9volution bolch\u00e9vique, le stalinisme atteignant son essence, et, pour notre propos, l&rsquo;URSS parall\u00e8lement oblig\u00e9e d&rsquo;ouvrir sa doctrine sur l&rsquo;ext\u00e9rieur pour ne pas \u00e9touffer, pour commencer \u00e0 am\u00e9nager les effets des tensions insupportables de sept ann\u00e9es qui vont suivre, celles de \u00ab\u00a0la Grande Terreur\u00a0\u00bb, des purges homicides et massives, des liquidations sans fin et sans buts, des perceptions faussaires impos\u00e9es de la nature du monde, de l&rsquo;air m\u00eame qu&rsquo;on respire, tout cela bouleversant la psychologie jusqu&rsquo;au bord du <em>collapsus<\/em>. Pour que le pays survive, il faudra au terme la guerre ext\u00e9rieure, &ndash; et c&rsquo;est de cette ouverture-l\u00e0 que je veux parler, objectivement \u00ab\u00a0pr\u00e9par\u00e9e\u00a0\u00bb par sept ann\u00e9es d&rsquo;activisme subversif qui vont faciliter le mouvement embrass\u00e9 ici. Chostakovitch rapporte combien la guerre, l&rsquo;attaque de Hitler de juin 1941, apporta une d\u00e9tente extraordinaire \u00e0 la psychologie malgr\u00e9 le flot de sang qu&rsquo;elle promettait, parce que, soudain, l&rsquo;on pouvait se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;on pouvait, &ndash; l&rsquo;on devait quitter le terrifiant univers factice du stalinisme. Kirov annonce la d\u00e9tente paradoxale de 1941, en induisant l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;URSS dans un univers si compl\u00e8tement fou, qu&rsquo;il faudra en sortir, effectivement, par la violence de l&rsquo;attaque de Hitler et l&rsquo;appel d&rsquo;un Staline d\u00e9compos\u00e9 et recompos\u00e9 aux \u00ab\u00a0petites s&oelig;urs\u00a0\u00bb et aux \u00ab\u00a0petits fr\u00e8res\u00a0\u00bb de la nation russe red\u00e9couverte, comme font les Slaves face aux Germains. Pour notre propos qui appr\u00e9hende dans ce cas l&rsquo;effet indirect, cela signifie que l&rsquo;URSS et le communisme, jusqu&rsquo;alors absents des relations et des humeurs internationales, vont y peser d\u00e9sormais de leur poids en y introduisant leur id\u00e9ologie partisane. Cet \u00e9v\u00e9nement compl\u00e8te le pr\u00e9c\u00e9dent (6 f\u00e9vrier 1934), il confirme le reclassement des esprits, la division d\u00e9sormais imp\u00e9rative entre deux camps d&rsquo;o&ugrave; la nuance est exclue, et selon une r\u00e9f\u00e9rence qui est d\u00e9sormais celle de la conceptualisation du monde par la pens\u00e9e humaine, avec la pr\u00e9tention affirm\u00e9e de se rendre quitte des r\u00e9alit\u00e9s du monde. L&rsquo;esprit se ferme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi cela ne pouvait-il \u00eatre 1934, qui concerne d\u00e9j\u00e0 la suite dans une nouvelle s\u00e9quence, et cela fut-il 1933. Deux \u00e9v\u00e9nements prennent leur place, qui justifient notre choix contraint en le rendant finalement imp\u00e9ratif, puis tout \u00e0 fait juste, tout \u00e0 fait \u00e9vident, aussi aveuglant qu&rsquo;un soleil. Ils concernent les deux pays dont nous suivons le cours dans le grand flux historique, en achevant la succession qui s&rsquo;est amorc\u00e9e en 1918-1919, entre l&rsquo;Allemagne et les USA. Dans le premier pays, l&rsquo;accession de Hitler \u00e0 la chancellerie cl\u00f4t l&rsquo;aventure commenc\u00e9e en 1871 dans la Galerie des Glaces, et plus en de\u00e7\u00e0, en 1806, \u00e0 I\u00e9na. Quelle que soit l&rsquo;appr\u00e9ciation qu&rsquo;on donne de ses premi\u00e8res ann\u00e9es de gouvernement, Hitler installe une fatalit\u00e9 de la folie bien plus que les sombres desseins organis\u00e9s dans le flux du grand courant historique qu&rsquo;on a identifi\u00e9 et qui soutient tout notre propos. Hitler est une fatalit\u00e9, quelque chose qui contient en soi sa propre destruction, sa tendance absolument pathologique de l&rsquo;apocalypse, son nihilisme presque sardonique, cette tension de la destruction comme forme achev\u00e9e de la cr\u00e9ation, &ndash; comme une caricature monstrueuse de l&rsquo;Allemagne de 1914, une sorte de wagn\u00e9risme pouss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame de sa d\u00e9formation possible. Hitler n&rsquo;est \u00e0 aucun moment une proposition d&rsquo;avenir, m\u00eame monstrueuse, m\u00eame pour 1.000 ans, &ndash; il n&rsquo;est jamais que la fin de quelque chose. Les explications de lui qui pourraient \u00eatre donn\u00e9es s&rsquo;\u00e9loignent toutes de la grandeur de l&rsquo;Histoire et de la puissance des desseins transcendantaux, pour explorer les formes sombres les plus triviales de la nature humaine, et celles-ci prenant le dessus sur toute autre force digne de consid\u00e9ration. John Kenneth Galbraith, qui fit partie de l&rsquo;\u00e9quipe nomm\u00e9e par le gouvernement des Etats-Unis pour conduire une vaste enqu\u00eate sur les dirigeants nazis \u00e0 la fin de la guerre, n&rsquo;en trouva qu&rsquo;un parmi eux, &ndash; Albert Speer &ndash; qui lui parut soutenir un certain niveau intellectuel ; et Speer lui d\u00e9crivit la marque principale du gouvernement nazi pendant les ann\u00e9es de guerre, comme celle d&rsquo;une d\u00e9pravation triviale justement, &ndash; dont l&rsquo;effet \u00e9tait multipli\u00e9, dans les d\u00e9cisions prises, par la rigidit\u00e9 des structures, l&rsquo;esprit d&rsquo;ob\u00e9issance et de discipline bureaucratique&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>They were indeed &ndash; I do not exaggerate &ndash; an incredible collection of often deranged incomptence. Speer knew that this would be the judgement of history and moved to make clear his separate standing. This led him to point out the extraordnary r\u00f4le of alcohol and drugs as the Nazi r\u00e9gime was coming to an end.<\/em> [&hellip;] <em>This prospect Speer had emphasized at Flensburg : \u00ab\u00a0When the history of the Third Reich will be written, il will be said that it drowned in a sea of alcohol&hellip; In those last months, I was always dealing with drunk men.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi, dans notre r\u00e9cit de la borne de la p\u00e9riode, qui est l&rsquo;ann\u00e9e 1933, l&rsquo;accession d&rsquo;Hitler n&rsquo;a que le r\u00f4le de signaler le cr\u00e9puscule de l&rsquo;ambition allemande qui avait re\u00e7u un coup terrible en 1918, et celui de confirmer que l&rsquo;Allemagne avait effectivement, depuis cette m\u00eame d\u00e9faite, perdu le r\u00f4le fondamental qu&rsquo;elle avait jou\u00e9 dans le grand courant historique que nous examinons. La plus grande importance que nous accordons \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e 1933 se situe, comme par contraste volontairement \u00e9tabli, vers d&rsquo;autres horizons, vers la puissance qui a d\u00e9j\u00e0 le relais et sa place fondamentale dans le drame. 1933 est \u00e0 la fois le temps o&ugrave; la Grande D\u00e9pression am\u00e9ricaniste touche le fond de l&rsquo;abysse qu&rsquo;elle repr\u00e9sente pour les USA, et celui de l&rsquo;arriv\u00e9e au pouvoir de Franklin Delano Roosevelt (FDR), avec un lien d&rsquo;une puissance inou\u00efe entre ces deux \u00e9v\u00e9nements. Notre int\u00e9r\u00eat exclusif, pour ce cas, va au premier, tandis que le second trouvera la place que m\u00e9rite son importance dans la p\u00e9riode suivante de ce r\u00e9cit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La crise \u00e9conomique, que l&rsquo;Am\u00e9rique avait sem\u00e9e dans le sillage de l&rsquo;effondrement du <em>Black Tuesday<\/em> de Wall Street, d&rsquo;octobre 1929, les avait tous touch\u00e9s. La marque incontestable de la crise mondiale est am\u00e9ricaniste dans son origine, dans sa force symbolique, dans sa puissance cataclysmique. Tandis que tant de pays se d\u00e9battaient dans les affres terribles de la crise mais dans des dimensions qui font qu&rsquo;on dit : \u00ab\u00a0On en a vu d&rsquo;autres\u00a0\u00bb, les USA suivaient une voie particuli\u00e8re, qui semblait absolument celle de la trag\u00e9die historique fondamentale. A l&rsquo;instar d&rsquo;Andr\u00e9 Maurois, comme d&rsquo;autres, parcourant l&rsquo;Am\u00e9rique dans ces jours terribles, au point extr\u00eame de la trag\u00e9die que fut l&rsquo;hiver 1932-1933 avant d&rsquo;en faire le rapport dans ses <em>Chantiers am\u00e9ricains<\/em> de septembre 1933, l&rsquo;on pourrait \u00e9crire :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l&rsquo;hiver, vous auriez trouv\u00e9 un peuple compl\u00e8tement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Pendant quelques semaines, l&rsquo;Am\u00e9rique a cru que la fin d&rsquo;un syst\u00e8me, d&rsquo;une civilisation, \u00e9tait tout proche.<\/em> [&hellip;] <em>On voyait arriver le moment o&ugrave; les autorit\u00e9s f\u00e9d\u00e9rales n&rsquo;auraient plus le ph\u00e9nom\u00e8ne du ch\u00f4mage \u00ab\u00a0en mains\u00a0\u00bb, et o&ugrave; des millions de gens seraient accul\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9meute.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quelques semaines plus tard, le 5 mars 1933, FDR prit ses fonctions et sa secr\u00e9taire au travail Frances Perkins nota ce qu&rsquo;elle retenait de cette \u00e9trange journ\u00e9e : &laquo; <em>Nous \u00e9tions dans une situation terrifiante. Les banques fermaient. La vie \u00e9conomique du pays \u00e9tait pratiquement paralys\u00e9e. Roosevelt devait prendre en mains le gouvernement des &Eacute;tats-Unis. Si un homme avait jamais voulu prier, ce devait \u00eatre en ce jour-l\u00e0. Il voulait vraiment prier, et il tenait \u00e0 ce que chacun v&icirc;nt prier avec lui.<\/em> [&#8230;] <em>Ce fut impressionnant. Chacun priait, alors que le Docteur Peabody lisait l&rsquo;action de gr\u00e2ce pour \u00ab\u00a0Ton Serviteur, Franklin, qui est sur le point de devenir Pr\u00e9sident de ces Etats-Unis\u00a0\u00bb. Nous \u00e9tions l\u00e0, Catholiques, Protestants, Juifs, mais je doute que l&rsquo;un d&rsquo;entre nous ait pens\u00e9 \u00e0 une diff\u00e9rence \u00e0 cet instant&#8230;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette description multiple d&rsquo;un climat des choses, dans ce qui est manifestement une trag\u00e9die de la fin d&rsquo;un monde, suffit pour nous convaincre qu&rsquo;en cet instant de l&rsquo;Histoire qu&rsquo;est cette ann\u00e9e 1933, nul ne doute, en conscience pour quelques-uns, d&rsquo;une fa\u00e7on irr\u00e9fl\u00e9chie pour les autres, que l&rsquo;exp\u00e9rience am\u00e9ricaniste est \u00e0 son terme et, avec elle, l&rsquo;ordre mondial et capitalistique qu&rsquo;elle a repr\u00e9sent\u00e9. De cette fa\u00e7on, que 1934 encha&icirc;ne sur 1933 avec l&rsquo;apparition comme pr\u00e9occupation centrale de l&rsquo;affrontement d&rsquo;id\u00e9ologies qualifi\u00e9es de nouvelles, per\u00e7ues comme r\u00e9volutionnaires, toutes anim\u00e9es par l&rsquo;esprit d&rsquo;une recherche de la succession de l&rsquo;ordre capitalistique, voil\u00e0 qui ne peut susciter le moindre \u00e9tonnement dans notre for int\u00e9rieur. L&rsquo;esprit, que dis-je, la psychologie elle-m\u00eame, et sans la n\u00e9cessit\u00e9 de la conscience, prend acte du d\u00e9c\u00e8s d&rsquo;un temps \u00e9conomique et id\u00e9ologique, de la perspective ainsi ouverte \u00e0 la recherche d&rsquo;un temps historique compl\u00e8tement nouveau. Cela est bien assez pour imposer \u00e0 la r\u00e9flexion continue que nous avons tent\u00e9 de d\u00e9tailler, et qui se concentrait sur l&rsquo;analyse critique du ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, d&rsquo;abandonner son sujet principal pour aller de l&rsquo;avant. Quelle utilit\u00e9, d\u00e9sormais, d&rsquo;une approche critique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme alors que l&rsquo;am\u00e9ricanisme g&icirc;t, bless\u00e9 \u00e0 mort ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est un tour de l&rsquo;Histoire, \u00e0 sa fa\u00e7on, et l&rsquo;esprit s&rsquo;y est laiss\u00e9 prendre. On a vu que l&rsquo;originalit\u00e9 de la critique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme pendant cette p\u00e9riode se trouvait en ceci que cette critique prenait comme objet, en v\u00e9rit\u00e9, bien plus que l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de la modernit\u00e9 d\u00e9sormais soumise au modelage de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et les deux ainsi confondus. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral, dont les sources sont multiples, dont la parent\u00e9 avec la Grande Guerre et les ambitions allemandes ne peut \u00eatre ignor\u00e9e, qui r\u00e9pond \u00e0 une dynamique historique dont on a explor\u00e9 les sources au cr\u00e9puscule du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, dont l&rsquo;Am\u00e9rique triomphante d&rsquo;\u00e0 partir de 1919 ne fait que commencer \u00e0 prendre le relais. Tout cela, ce syst\u00e8me dynamique, d\u00e9passe les avatars de l&rsquo;Histoire et, m\u00eame, s&rsquo;en sert sinon les provoque. C&rsquo;est pourtant \u00e0 l&rsquo;occasion de cet \u00ab\u00a0avatar\u00a0\u00bb que la r\u00e9flexion critique si originale va perdre de vue son objet, et, proche de consid\u00e9rer que l&rsquo;Am\u00e9rique est mise \u00e0 terre, sur le point d&rsquo;\u00eatre balay\u00e9e de l&rsquo;Histoire, conduire \u00e0 une conclusion selon laquelle on pourrait croire qu&rsquo;elle-m\u00eame, cette critique, n&rsquo;a plus lieu d&rsquo;\u00eatre selon l&rsquo;ampleur qu&rsquo;on lui a vue ; et consid\u00e9rant, presque comme allant de soi, que les temps ont chang\u00e9, qu&rsquo;il faut d\u00e9sormais tenir pour acquis que la chute de l&rsquo;Am\u00e9rique signifie le commencement de la fin, sinon la fin elle-m\u00eame, du terrible syst\u00e8me du capitalisme et du machinisme dans toute sa puissance et que le temps est pass\u00e9 \u00e0 une autre urgence, celle de rechercher une nouvelle alternative \u00e0 la dynamique pr\u00e9datrice de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb. Ainsi \u00e9carte-t-on, d&rsquo;une fa\u00e7on somme toute compr\u00e9hensible mais n\u00e9anmoins bien malheureuse, la grande mission de critique qui fit l&rsquo;honneur de ce temps, pour se tourner vers la recherche d&rsquo;autres horizons. C&rsquo;est dans cette faille fatale, et cette rupture brutale dans le processus que nous avons d\u00e9crit, que se glissa le poison de l&rsquo;affrontement id\u00e9ologique qui brouilla toutes les cartes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour la France, o&ugrave; le privil\u00e8ge de l&rsquo;Histoire avait mis la source d&rsquo;une lucidit\u00e9 sans pareille, pay\u00e9e au sang des massacres de la Grande Guerre, se ferme une p\u00e9riode glorieuse et s&rsquo;en ouvre une autre, trompeuse. Le d\u00e9sastre est au bout de cette distraction mortelle. La cause en est moins due \u00e0 l&rsquo;adversaire retrouv\u00e9 (l&rsquo;Allemagne), qui est lui-m\u00eame trompeur par rapport aux v\u00e9ritables enjeux, qu&rsquo;au retour \u00e0 l&rsquo;une de ces p\u00e9riodes molles et incertaines, ambigu\u00ebs et nihilistes, marqu\u00e9es par les divisions civiles, la fascination des factions pour leur propre d\u00e9cadence attif\u00e9e d&rsquo;atours voyants et vulgaires, dont cette nation a le funeste secret. A cette lumi\u00e8re, je dirais qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas plus ressemblant de la France de l&rsquo;imm\u00e9diat avant-guerre de 1939, que celle de l&rsquo;avant-guerre de 1870.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il n&rsquo;est pas inutile ni indiff\u00e9rent de s&rsquo;imposer, \u00e0 ce point du r\u00e9cit, une \u00e9tape qui nourrira une r\u00e9flexion compl\u00e9mentaire au r\u00e9cit tel qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 conduit jusqu&rsquo;ici, d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 la fois tr\u00e8s sp\u00e9cifique et en apparence tr\u00e8s \u00e9trange. On pourrait en tirer quelques enseignements suppl\u00e9mentaires, qui \u00e9claireront d&rsquo;une lumi\u00e8re encore plus vive le tournant historique que nous d\u00e9crivons. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement marque effectivement la fin de la p\u00e9riode que nous venons de clore tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment, c&rsquo;est-\u00e0-dire cette ann\u00e9e 1933, &ndash; pour s&rsquo;\u00e9tendre, disons jusqu&rsquo;autour de 1935. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du basculement des intellectuels fran\u00e7ais vis-\u00e0-vis de l&rsquo;Allemagne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour instruire ce dossier, je c\u00e8de la plume \u00e0 un historien de la litt\u00e9rature politique, &mdash; Jean-Marie Carr\u00e9, professeur \u00e0 la Sorbonne, \u00e0 partir de son livre <em>Les \u00e9crivains fran\u00e7ais et le mirage allemand<\/em>, dont l&rsquo;ann\u00e9e de publication est 1947 (&Eacute;ditions Contemporaines, Boivin et Cie, Paris). Je ne connais rien de monsieur Jean-Marie Carr\u00e9 et n&rsquo;ai rien lu de lui hormis le livre cit\u00e9 ; c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9crit, le r\u00e9cit\u00e9 m\u00eame, qui m&rsquo;int\u00e9resse. La chose a la clart\u00e9 du constat et la nettet\u00e9 des bornes de la seule description de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Nous savons \u00e0 quoi nous avons affaire, sans fioritures, sans inutile perte de temps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>Dans l&rsquo;ensemble, notre image de l&rsquo;Allemagne est color\u00e9e par le pr\u00e9jug\u00e9 et la passion politique. Entre 1932 et 1935, il faut bien avouer que les \u00e9crivains dits \u00ab\u00a0de gauche\u00a0\u00bb n&rsquo;ont pas eu une vision bien nette de la prodigieuse transformation allemande, une conscience aigu\u00eb du p\u00e9ril qu&rsquo;elle impliquait. Ils pr\u00e9conisaient volontiers une entente \u00e0 tout prix et un d\u00e9sarmement unilat\u00e9ral. Cependant, \u00e0 partir de l&rsquo;affaire des sanctions, de la guerre abyssine et surtout de la guerre civile espagnole, leur vigilance s&rsquo;\u00e9veilla, et bient\u00f4t elle s&rsquo;affirma avec une intransigeance inattendue. Parall\u00e8lement, il est indiscutable que les \u00e9crivains dits \u00ab\u00a0de droite\u00a0\u00bb ont, jusqu&rsquo;en 1935, attir\u00e9 l&rsquo;attention, et souvent en vain, sur la nouvelle Allemagne, d\u00e9nonc\u00e9 ses pr\u00e9paratifs politiques et militaires. Puis une certaine dissidence s&rsquo;esquissa chez eux aussi ; toute une partie de la presse bourgeoise et conservatrice, effray\u00e9e par le bolchevisme, se prit \u00e0 consid\u00e9rer l&rsquo;Allemagne hitl\u00e9rienne comme un rempart dress\u00e9 contre le p\u00e9ril russe et s&rsquo;attacha \u00e0 nous donner de celle-ci une image flatteuse, sympathique et tonifiante. Il y eut l\u00e0 un renversement des positions vraiment paradoxal, un dramatique chass\u00e9-crois\u00e9. D\u00e8s 1936, les internationalistes de la veille accusaient de trahison ceux qu&rsquo;ils taxaient auparavant de militarisme. Ceux qui pr\u00eachaient la conciliation se mirent \u00e0 exiger une politique de force et de fermet\u00e9. Quelques mois avant Munich, le malheureux Pierre Brossolette notait ce prodigieux renversement des attitudes : \u00ab\u00a0L&rsquo;histoire de la troisi\u00e8me R\u00e9publique, \u00e9crivait-il, n&rsquo;offre pas de bouleversement plus sensationnel que celui qui a d\u00e9tourn\u00e9 de la gauche vers la droite l&rsquo;accusation de trahison et de la droite vers la gauche l&rsquo;accusation de bellicisme.<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n<\/p>\n<p><p>[&#8230;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Parmi les pacifistes se trouvent des individualistes radicaux comme Alain, des marxistes comme Jean-Richard Bloch. Pour ceux-ci, le probl\u00e8me n&rsquo;est pas simple, les donn\u00e9es sont mal \u00e9claircies.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Dans ses Libres propos (25 juin 1933), Alain se d\u00e9fend \u00e0 propos des pers\u00e9cutions allemandes, contre \u00ab\u00a0les c&oelig;urs g\u00e9n\u00e9reux\u00a0\u00bb qui l&rsquo;accusent d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0insensible\u00a0\u00bb. Ne soyons pas dupes des propagandes, des informations tendancieuses, des contagions gr\u00e9gaires, du \u00ab\u00a0bourrage de cr\u00e2ne\u00a0\u00bb. Gardons \u00e9veill\u00e9 notre esprit critique et notre sens de l&rsquo;homme. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai peu r\u00e9agi devant la crise hitl\u00e9rienne. Les choses \u00e9loign\u00e9es ne me remuent gu\u00e8re. Depuis que je suis au monde, on m&rsquo;a montr\u00e9 l&rsquo;Allemagne comme un \u00eatre all\u00e9gorique&#8230; qui mena\u00e7ait, qui rusait, qui mentait, qui torturait, qui se gorgeait de bi\u00e8re et de refrains. Je n&rsquo;ai rien cru de tout cela, et je souhaite que nos dirigeants se d\u00e9livrent de ces fant\u00f4mes. Au rebours, dans chaque Allemand que j&rsquo;ai vu, j&rsquo;ai promptement reconnu l&rsquo;homme. Non pas tout bon; il n&rsquo;est point d&rsquo;homme tout bon&#8230; mais encore suffisant pour un rapport de soci\u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb Voil\u00e0 le point de vue de l&rsquo;individualiste. Jean-Richard Bloch se refuse \u00e9galement \u00e0 jeter le bl\u00e2me. \u00ab\u00a0Laissons nos voisins, \u00e9crit-il dans Europe (15 juillet 1933), faire leur salut \u00e0 leur fa\u00e7on. Cette fa\u00e7on n&rsquo;est pas la n\u00f4tre&#8230; Elle nous est parfois tr\u00e8s antipathique, elle nous heurte, nous blesse, nous irrite&#8230; Mais mon regret, mon chagrin, ne sauraient prendre la forme d&rsquo;une condamnation&#8230; Quelle autorit\u00e9 aurais-je, membre d&rsquo;un pays capitaliste, o&ugrave; la libert\u00e9 parlementaire n&rsquo;est plus que le voile hypocrite de l&rsquo;oligarchie capitaliste, pour donner des le\u00e7ons de vertu \u00e0 mon voisin ?\u00a0\u00bb Voil\u00e0 le point de vue d&rsquo;un marxiste.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Telle n&rsquo;est pas l&rsquo;attitude d&rsquo;un Romain Rolland. Pour lui, le probl\u00e8me est clair. L&rsquo;Allemagne a d\u00e9masqu\u00e9 son vrai visage. Le 30 avril 1933, il refuse la m\u00e9daille Goethe que veut lui remettre, de la part du pr\u00e9sident Hindenburg, le consul allemand de Gen\u00e8ve : \u00ab\u00a0Ce qui se passe aujourd&rsquo;hui en Allemagne, l&rsquo;\u00e9crasement des libert\u00e9s, la pers\u00e9cution des partis oppos\u00e9s au gouvernement, la proscription brutale et infamante des Juifs, soul\u00e8vent la r\u00e9volte du monde et la mienne. Vous ne pouvez ignorer que cette r\u00e9volte, je l&rsquo;ai exprim\u00e9e dans des protestations publiques. J&rsquo;estime qu&rsquo;une telle politique ruine l&rsquo;Allemagne dans l&rsquo;opinion de millions d&rsquo;hommes de tous les pays de la terre : elle est un crime contre l&rsquo;humanit\u00e9. Il m&rsquo;est impossible d&rsquo;accepter cet honneur sous un gouvernement qui a fait de cette politique son programme d&rsquo;id\u00e9es et d&rsquo;action.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>Le 9 mai a lieu \u00e0 Berlin l&rsquo;autodaf\u00e9 des livres proscrits par Hitler. Romain Rolland est \u00e9pargn\u00e9. Les journaux allemands le remarquent et lui conseillent d&rsquo;\u00eatre discret. La K\u00f6lnische Zeitung du 9 mai d\u00e9plore son attitude et fait appel \u00e0 ses anciens sentiments de sympathie pour l&rsquo;Allemagne. Il r\u00e9pond \u00e0 cet article, le 21 mai, par une lettre ouverte au r\u00e9dacteur en chef du grand journal rh\u00e9nan.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo; <em>\u00ab\u00a0II est bien vrai que j&rsquo;aime l&rsquo;Allemagne&#8230; Mais l&rsquo;Allemagne que j&rsquo;aime et qui a nourri mon esprit est celle de ses grands Weltb\u00fcrger, de ceux qui ont travaill\u00e9 \u00e0 la communion des races et des esprits. Cette Allemagne est foul\u00e9e aux pieds, ensanglant\u00e9e et outrag\u00e9e par ses gouvernants &lsquo;nationaux&rsquo; d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, par l&rsquo;Allemagne de la croix gamm\u00e9e qui rejette de son sein les esprits libres, les Europ\u00e9ens, les pacifistes, les isra\u00e9lites, les socialistes, les communistes qui veulent fonder l&rsquo;Internationale du travail. Comment ne voyez-vous pas que cette Allemagne &lsquo;nationale-fasciste&rsquo; est la pire ennemie de la vraie Allemagne, qu&rsquo;elle la renie ?\u00a0\u00bb Et il ajoute en post-scriptum: \u00ab\u00a0Vous traitez de calomnies les griefs \u00e9trangers contre le fascisme hitl\u00e9rien&#8230; D\u00e9niez-vous donc les propres d\u00e9clarations de vos chefs, Hitler, Goering, Goebbels, publi\u00e9es et diffus\u00e9es par la radio? Leurs incitations \u00e0 la violence, leurs affirmations d&rsquo;un racisme insultant pour les autres races, comme les Juifs, tout ce relent d&rsquo;un moyen \u00e2ge depuis longtemps d\u00e9pass\u00e9 par l&rsquo;Occident? D\u00e9niez-vous ces autodaf\u00e9s de la pens\u00e9e, ces b&ucirc;chers enfantins de livres r\u00e9pandus dans le monde entier? D\u00e9niez-vous cette insolente intrusion de la politique dans les Acad\u00e9mies et les Universit\u00e9s ?\u00a0\u00bb Romain Rolland n&rsquo;a plus d&rsquo;illusion. Il se fait de l&rsquo;Allemagne une image tristement exacte, curieusement la m\u00eame que nous r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque dans la Revue des Deux Mondes des \u00e9crivains de droite comme Jacques Bainville, Robert d&rsquo;Harcourt et Wladimir d&rsquo;Ormesson. Mais il n&rsquo;est pas suivi par tous ses amis d&rsquo;Europe, de La Lumi\u00e8re, des Libres Propos. Ce n&rsquo;est pas un des moindres paradoxes de cette extraordinaire confusion des esprits que de voir un homme de bonne foi comme Jean Gu\u00e9henno pr\u00e9coniser cette entente et cette collaboration avec l&rsquo;Allemagne qu&rsquo;exaltaient d&rsquo;autre part ses adversaires politiques, un Alphonse de Chateaubriant ou un Robert Brasillach. N&rsquo;est-ce pas lui qui \u00e9crit dans Europe, le 15 avril 1935 : \u00ab\u00a0Entre la paix et l&rsquo;hitl\u00e9risme en Allemagne, je choisis la paix.\u00a0\u00bb Il va m\u00eame plus loin encore: \u00ab\u00a0Entre la paix et la r\u00e9volution socialiste, si la guerre devait en \u00eatre la condition, je choisis encore la paix.\u00a0\u00bb Il se contenterait, ajoute-t-il, \u00ab\u00a0d&rsquo;une France d\u00e9sarm\u00e9e et modeste, mais forte de son g\u00e9nie raisonnable et de sa tradition r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb.<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je m&rsquo;attache un instant \u00e0 un tel d\u00e9sarroi, une si compl\u00e8te ind\u00e9cision \u00e0 propos de soi, &mdash; cela, je ne cache pas mon dessein, pour dire quelques mots \u00e0 propos de la France et de ses intellectuels en g\u00e9n\u00e9ral, dans cette p\u00e9riode funeste et charni\u00e8re \u00e0 la fois, \u00e0 propos d&rsquo;une affaire politique qui a \u00e9t\u00e9, depuis, pr\u00e9sent\u00e9e comme essentielle \u00e0 notre si\u00e8cle, \u00e0 notre histoire et \u00e0 notre destin, parfois m\u00eame exclusivement essentielle \u00e0 l&rsquo;exclusion de toute autre ; \u00ab\u00a0un tel d\u00e9sarroi, une si compl\u00e8te ind\u00e9cision \u00e0 propos de soi\u00a0\u00bb, voil\u00e0 qui ne peut \u00eatre contenu dans les limites de l&rsquo;opinion et des d\u00e9saccords d&rsquo;opinion, du commentaire du chroniqueur politique, de l&rsquo;\u00e9volution normale et courante de la position de l&rsquo;intellectuel. La v\u00e9rit\u00e9 est que le plus gros de la troupe des intellectuels fran\u00e7ais qui form\u00e8rent plus tard les bataillons furieux de l&rsquo;anti-nazisme, contre cette chose d\u00e9nonc\u00e9e comme la pire possible jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;inconcevable, agit et pensa durant des ann\u00e9es, au nom de th\u00e9ories dont on peut aimer la joliesse mais dont on doit contester l&rsquo;opportunit\u00e9, pour faire, indirectement et parfois m\u00eame directement, le lit des conditions et des dynamismes qui forg\u00e8rent les outils du nazisme et permirent \u00e0 Hitler de s&rsquo;installer l\u00e0 o&ugrave; il s&rsquo;installa, avec la puissance qu&rsquo;il acquit aussit\u00f4t.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce bouillonnement sans queue ni t\u00eate mais qui se mord la queue tout de m\u00eame, ce \u00ab\u00a0chass\u00e9-crois\u00e9\u00a0\u00bb, ces erreurs et querelles de jugement, dans une p\u00e9riode aussi essentielle, sur un sujet aussi pressant, toutes ces choses que nous rappelle monsieur Carr\u00e9 concernent la nation elle-m\u00eame ; toute une nation qui se perd elle-m\u00eame, qui se brouille et qui h\u00e9site, qui s&rsquo;enferme dans des affirmations id\u00e9ologiques aussi verrouill\u00e9es que des portes de prison, qui se laisse secouer par autant de <em>diktat<\/em>, qui se laisse emporter dans des chemins de traverse ; et, l\u00e0-dessus, ces chemins de traverse qu&rsquo;on oublierait tr\u00e8s vite, plus tard, lorsque les causes auront \u00e9t\u00e9 <strong>canonis\u00e9es<\/strong>, lorsqu&rsquo;on oubliera commod\u00e9ment que ces intellectuels qui s&rsquo;en sortirent assez pour para&icirc;tre avoir toujours \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0du bon c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb s&rsquo;\u00e9taient mis \u00ab\u00a0du bon c\u00f4t\u00e9\u00a0\u00bb, souvent, quand cela leur parut \u00eatre de bonne politique parisienne, certains vraiment d&rsquo;extr\u00eame justesse. Diantre, ils me font songer haut, ces \u00ab\u00a0antifascistes\u00a0\u00bb de notre cat\u00e9chisme qui, en 1932-33-34, trouvaient tant de charme au petit caporal \u00e0 la moustache bien nette, tandis que les r\u00e9actionnaires s&rsquo;\u00e9gosillaient \u00e0 d\u00e9noncer l&rsquo;Allemand. Cette p\u00e9riode, par cons\u00e9quent, c&rsquo;est aussi un bon exercice pour la r\u00e9criture de l&rsquo;histoire, cet exercice si path\u00e9tique qu&rsquo;on tente de refaire \u00e0 chaque occasion &ndash; et celle-l\u00e0, quelle bonne occasion ! &ndash; pour tenter de nous garder de la complication des occurrences historiques, de repeindre en noir et blanc ce qui est fait d&rsquo;une multitude de gris, pour tenter de se sortir d&rsquo;une si longue lign\u00e9e de dissimulation de soi-m\u00eame et de pens\u00e9es tordues et trafiqu\u00e9es qu&rsquo;on s&rsquo;est inflig\u00e9es \u00e0 soi-m\u00eame, de se complaire hier et sauver la face aujourd&rsquo;hui. Voil\u00e0 qui devrait nous laisser \u00e0 penser pour longtemps encore&hellip; Pour notre cas, restons-en \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 que nous avons relev\u00e9e pour l&rsquo;essentiel de notre propos, qui est \u00ab\u00a0[u]n tel d\u00e9sarroi, une si compl\u00e8te ind\u00e9cision \u00e0 propos de soi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Du m\u00eame Carr\u00e9, puisqu&rsquo;on se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 lui dans cette occurrence et qu&rsquo;on lui trouve une certaine honn\u00eatet\u00e9 et un \u00e9quilibre du jugement, cette description de la nation effectivement perdue, face \u00e0 la guerre qui bondit sur elle : &laquo; <em>L&rsquo;invasion de la Pologne, le 1er septembre 1939, trouve l&rsquo;opinion fran\u00e7aise lasse et d\u00e9courag\u00e9e. La mobilisation s&rsquo;effectue avec un morne accablement. Les thurif\u00e9raires de Hitler qui s&rsquo;en allaient r\u00e9p\u00e9tant : \u00ab\u00a0Plut\u00f4t Hitler que L\u00e9on Blum\u00a0\u00bb se trouvent pris au mot et au pi\u00e8ge. Les communistes &mdash; \u00e0 part quelques-uns &mdash; se trouvent d\u00e9concert\u00e9s par l&rsquo;accord germano-russe. Chaos et confusion dans la presse, dans les partis&#8230;<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il est tragique mais il est logique que ce soit la France qui se soit perdue de la sorte. C&rsquo;est le signe <em>a contrario<\/em> que cette nation a \u00e9t\u00e9 conduite \u00e0 subir et \u00e0 comprendre l&rsquo;imposture, d&rsquo;une fa\u00e7on sans aucun doute inconsciente mais puissante, et d&rsquo;une fa\u00e7on collective, qu&rsquo;elle y sacrifie et y sacrifiera le temps qu&rsquo;il faut parce qu&rsquo;on n&rsquo;\u00e9chappe pas \u00e0 l&rsquo;histoire, m\u00eame faite temporairement par des bandits, des fous et des m\u00e9diocres, et parmi ceux-ci des Fran\u00e7ais sans nul doute, mais qu&rsquo;en aucun cas elle, la France, n&rsquo;y croira. Nous poursuivons notre constat en observant que le prix qu&rsquo;elle en paie, qui est la catastrophe qu&rsquo;elle subit en 1940, ressemble tant, toujours de notre point de vue, \u00e0 celle qu&rsquo;elle subit en 1870, que les jugements de Maxime Du Camp et de Jean-Louis Carr\u00e9, l&rsquo;un sur 1870, l&rsquo;autre sur 1939, pourraient \u00eatre \u00e9chang\u00e9s, sans mot changer, sans que l&rsquo;esprit y trouve \u00e0 redire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est une p\u00e9riode indigne qui s&rsquo;est ainsi ouverte. Tous, ils y ont leur responsabilit\u00e9. L&rsquo;Allemagne a suivi son chemin catastrophique, de catastrophe en catastrophe, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apocalypse de 1945, apr\u00e8s avoir bris\u00e9 l&rsquo;Europe. Les Fran\u00e7ais ont leur part qui n&rsquo;est pas mince. Les intellectuels fran\u00e7ais, et l&rsquo;on sait de quel parti l&rsquo;on parle, ont renouvel\u00e9 dans leur entre-deux-guerres le m\u00eame aveuglement qui fut le leur avant la guerre de 1870, et que Bainville raillait tristement en 1923, comme on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 vu, dans son livre fort bien nomm\u00e9 <em>Heurs et malheurs de la France<\/em> : &laquo; <em>La France, en 1866, a cri\u00e9 : \u00ab\u00a0Bon d\u00e9barras\u00a0\u00bb \u00e0 ce vieux particularisme allemand ross\u00e9 par la Prusse ; nous paierions cher pour le ressusciter aujourd&rsquo;hui, et nous saluerions avec plaisir sa renaissance. Mais il avait paru plaisant que ces vestiges d&rsquo;un autre \u00e2ge eussent \u00e9t\u00e9 balay\u00e9s si \u00e9nergiquement par le Prussien, champion des \u00ab\u00a0id\u00e9es modernes\u00a0\u00bb. Deux hommes d&rsquo;esprit saisiront ce comique, et \u00ab\u00a0La Grande Duchesse de Gerolstein\u00a0\u00bb eut un grand succ\u00e8s de rire&#8230;<\/em> &raquo; La Grande Duchesse de Gerolstein fut remplac\u00e9e par la Soci\u00e9t\u00e9 Des Nations et ses utopies paralysantes, et sous son ombrelle rassurante tout un courant de pens\u00e9e crut avoir trouv\u00e9 la clef des grands conflits dont il n&rsquo;avait pas compris la nature profonde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9couverte lucide de la nature fondamentale et des v\u00e9ritables dimensions de la crise qui s&rsquo;\u00e9taient exprim\u00e9es lors de la Grande Guerre, subsistait la veine habituelle de l&rsquo;irresponsabilit\u00e9 fran\u00e7aise, ce go&ucirc;t pour la sp\u00e9culation intellectuelle, pour l&rsquo;id\u00e9ologisation du monde, ce go&ucirc;t pour le dehors des structures qui tiennent l&rsquo;esprit collectif, &ndash; l&rsquo;en-dehors du monde comme le dehors de la France, qui conduit in\u00e9vitablement ce que la tradition fran\u00e7aise nomme \u00ab\u00a0le parti de l&rsquo;\u00e9tranger\u00a0\u00bb. Les id\u00e9ologies d\u00e9structurantes prolif\u00e9r\u00e8rent, celles qui se parent des beaux noms et des grands sentiments, qui se disent \u00ab\u00a0internationalistes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0pacifistes\u00a0\u00bb, etc., qui ignorent avec superbe la r\u00e9alit\u00e9 grondante des nations et des esprits de guerre, qui soudain d\u00e9couvrent la r\u00e9alit\u00e9 lorsqu&rsquo;elle devient pressante et irr\u00e9sistible, &ndash; et qu&rsquo;il est trop tard. Le regroupement chaotique que nous d\u00e9crit Jean-Marie Carr\u00e9 a tout du piteux \u00ab\u00a0sauve-qui-peut\u00a0\u00bb ou de la vol\u00e9e de moineaux soudain \u00e9veill\u00e9e par le grondement du tambour. On oublierait vite cet \u00e9pisode malheureux pour ne plus se souvenir que du \u00ab\u00a0front antifasciste\u00a0\u00bb \u00e9rig\u00e9 avec l&rsquo;amical soutien du bonhomme Staline, trop peu, trop tard &ndash; et fort mal \u00e0 propos puisque Staline saurait, le moment venu, s&rsquo;accoquiner avec Hitler en laissant sur place toute la volaille antifasciste ; surtout, ce \u00ab\u00a0front\u00a0\u00bb-l\u00e0, verrouill\u00e9 dans la vision id\u00e9ologique et elle seule, et ainsi interdisant les regroupements d\u00e9cisifs qui, seuls, peuvent \u00e9branler les murailles de l&rsquo;incompr\u00e9hension des choses. On oublierait bient\u00f4t ses engagements pr\u00e9c\u00e9dents qui n&rsquo;\u00e9taient gu\u00e8re pr\u00e9curseurs, pour se conformer \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie dominante et se glisser dans la dialectique douillette de l&rsquo;antifascisme bient\u00f4t devenu antinationalisme, voire antipatriotisme, cette dialectique qui va d\u00e9sormais dominer la pens\u00e9e des intellectuels occidentaux ; bient\u00f4t, l&rsquo;on commencerait \u00e0 sugg\u00e9rer qu&rsquo;on avait vu venir Hitler, sans trop pr\u00e9ciser les circonstances de la d\u00e9couverte. Mais l&rsquo;on comprend ais\u00e9ment de quoi il s&rsquo;agit, tant le processus est devenu coutumier &ndash; on ne cesse de le signaler ici et l\u00e0 &ndash; comme une sorte de tradition que se serait cr\u00e9\u00e9e au c&oelig;ur de notre syst\u00e8me postmoderniste, comme si effectivement le syst\u00e8me postmoderniste \u00e9tait friand de tradition quand cela le sert ; cela se nomme, dans le langage de nos salons, \u00ab\u00a0le devoir de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, cela sur un ton bien plus chaleureux que l&rsquo;\u00e9tiquette d'\u00a0\u00bbhistoire\u00a0\u00bb, et cela consiste \u00e0 r\u00e9crire l&rsquo;Histoire pour que le pass\u00e9 corresponde mieux aux th\u00e8ses et conceptions du pr\u00e9sent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Un Bainville, pour ce qui concerne l&rsquo;Allemagne, a tout compris d\u00e8s les premiers grondements de l&rsquo;entre-deux-guerres. Il leur laisse leurs \u00e9merveillements devant les perspectives de paix universelle, via le pan-europ\u00e9anisme vertueux, pour s&rsquo;en tenir aux faits de l&rsquo;Allemagne qu&rsquo;il conna&icirc;t bien. Le 15 novembre 1918, il \u00e9crit, pr\u00e9monitoire, dans un article de l&rsquo;<em>Action Fran\u00e7aise<\/em> : &laquo; <em>Par quelle monstrueuse aberration oublierait-on aujourd&rsquo;hui que les socialistes allemands sont les grands pontifes<\/em> [du] <em>culte de l&rsquo;&Eacute;tat ? On se m\u00e9fiait d&rsquo;eux \u00e0 juste titre quand ils soutenaient la machine imp\u00e9riale. Mais ils d\u00e9fendaient l&rsquo;Empire parce qu&rsquo;ils savaient en \u00eatre les h\u00e9ritiers directs.<\/em> &raquo; Bainville a compris que le destin de la r\u00e9publique sociale-d\u00e9mocrate de Weimar, qui fit couler tant de larmes aux vertueux crocodiles charg\u00e9s d&rsquo;autant de bonnes \u00e2mes d\u00e9mocratiques (la vol\u00e9e de moineaux signal\u00e9e plus haut), est de frayer la voie au retour du pangermanisme (Hitler), notamment en arrangeant une fructueuse et clandestine coop\u00e9ration avec son Est communiste qui ne fait rien de moins que pr\u00e9parer sur un plateau d&rsquo;acier le r\u00e9armement hitl\u00e9rien. L&rsquo;Allemagne vaincue par son Ouest, par sa destin\u00e9e europ\u00e9enne en un sens, regarde vers l&rsquo;Est et se retire elle-m\u00eame de l&rsquo;Europe dont elle juge qu&rsquo;elle est \u00e0 son cr\u00e9puscule, &ndash; l&rsquo;Europe sans l&rsquo;Allemagne, bien s&ucirc;r ; &laquo; <em>Le soir tombe sur l&rsquo;Europe<\/em>, \u00e9crit Walter Rathenau, quelques mois avant d&rsquo;\u00eatre assassin\u00e9. <em>De plus en plus, tout nous oblige \u00e0 regarder vers l&rsquo;Est. Pour nous, Allemands, c&rsquo;est une question de vie ou de mort&#8230;<\/em> &raquo; La messe est dite, tandis que les bons \u00ab\u00a0Europ\u00e9ens\u00a0\u00bb continueront \u00e0 croire \u00e0 la fable de la vertueuse Allemagne avant qu&rsquo;elle ne devienne le vilain m\u00e9chant loup hitl\u00e9rien et n&rsquo;entreprenne \u00e0 nouveau de mettre l&rsquo;Europe au pas et \u00e0 son pas. On aurait pu se garder de trop croire \u00e0 la fable. Il suffisait de lire Bainville comme il suffisait de lire L\u00e9on Daudet, autre h\u00e9r\u00e9tique de l&rsquo;extr\u00eame droite et de l&rsquo;<em>Action Fran\u00e7aise<\/em>, qui ne cessa jamais, pendant vingt ans, de d\u00e9noncer la permanence du danger allemand encore plus que sa renaissance. Il n&rsquo;est pas convenable d&rsquo;avoir raison trop t\u00f4t, par rapport aux flux apaisants des courants g\u00e9n\u00e9raux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il devra tout de m\u00eame \u00eatre observ\u00e9 que ceux qui, se d\u00e9sint\u00e9ressant des querelles intestines europ\u00e9ennes, se tournent vers le c&oelig;ur de la crise qu&rsquo;ils d\u00e9couvrent dans l&rsquo;Am\u00e9rique, ceux-l\u00e0 ne sont pas sans retrouver, par cet int\u00e9r\u00eat m\u00eame, quelque chose qui nous ram\u00e8ne au c&oelig;ur de notre propos, qui ressemble \u00e0 une partie li\u00e9e entre Allemagne et Am\u00e9rique. Il y a la complicit\u00e9 objective, derri\u00e8re la concurrence acharn\u00e9e qui donnera son verdict en 1945, entre ces deux maillons de la cha&icirc;ne de l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb qui ont parfois des ressemblances de jumeaux. Cela se remarque, depuis les extraordinaires rapports entre Wilson et les dirigeants allemands au moment de l&rsquo;armistice, tout au long des relations de fort bon aloi qui s&rsquo;\u00e9tablirent entre les USA et l&rsquo;Allemagne dans les ann\u00e9es 1920, o&ugrave; l&rsquo;on sait que, sur la question des r\u00e9parations, il sembla souvent aux Fran\u00e7ais que les USA avaient \u00e9t\u00e9 dans leur participation au conflit, plut\u00f4t alli\u00e9s de l&rsquo;Allemagne que de la France. Le <em>Big Business<\/em> US avait trouv\u00e9 \u00e0 qui parler, sur le continent, bien plus \u00e0 Berlin qu&rsquo;\u00e0 Paris. Il s&rsquo;activait \u00e0 mesure et l&rsquo;on vit ainsi s&rsquo;\u00e9tablir un axe financier sans pareil, une proximit\u00e9 qui avait beaucoup \u00e0 voir avec la comptabilit\u00e9, avec l&rsquo;industrie, avec l&rsquo;entra&icirc;nement et la fascination de la banque &ndash; qui avait <strong>tout<\/strong> \u00e0 voir, en v\u00e9rit\u00e9, avec une proximit\u00e9 que nous pla\u00e7ons au-dessus de tout, qui est l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de la puissance\u00a0\u00bb dont nous ne cessons de parler, qui est ce moteur, cette dynamique folle qui transcende tout.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le parlementaire r\u00e9publicain Louis T. McFadden, qui fut r\u00e9put\u00e9 pour son franc-parler et sa langue sans retenue, mais qui savait de quoi il dissertait, d\u00e9clarait le 10 juin 1932 devant la Chambre des Repr\u00e9sentants, dans ce discours rest\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre o&ugrave; il attaquait le r\u00f4le de la Federal Reserve (r\u00f4le effectivement reconnu) dans la catastrophe de la Grande D\u00e9pression : &laquo; <em>Through the Federal Reserve Board over 30 billion of dollars of American money&#8230; has been pumped into Germany&#8230; You have all heard of the spending that has taken place in Germany&#8230; modernistic dwellings, her great planetariums, her gymnasiums, her swimming pools, her fine public highways, her perfect factories. All this was done on our money. All this was given to Germany through the Federal Reserve Board. The Federal Reserve Board&#8230; has pumped so many billions of dollars into Germany that they dare not name the total.<\/em> &raquo; L&rsquo;argent n\u00e9cessaire \u00e0 la pr\u00e9paration de la machine de guerre allemande, pour laquelle les Sovi\u00e9tiques donnaient les le\u00e7ons pratiques, transitait par les banques Thyssen, dont les agents \u00e0 New York se nommaient Harriman et Bush (parent\u00e9 directe avec les pr\u00e9sidents qui suivirent). Les liens \u00e9taient de la fermet\u00e9 m\u00eame du dollar et l&rsquo;on ne se perdit jamais compl\u00e8tement de vue. L&rsquo;\u00e9pisode de la coop\u00e9ration \u00e9conomique entre \u00ab\u00a0<em>Big Business<\/em>, USA\u00a0\u00bb et l&rsquo;Allemagne nazie, alors que la guerre f\u00e9roce opposait les forces d\u00e9mocratiques qu&rsquo;on sait \u00e0 ces m\u00eames Nazis, vaut bien, en int\u00e9r\u00eat, en occurrence des situations r\u00e9ciproques, en poids des int\u00e9r\u00eats engag\u00e9s, en volume des sommes investies et des int\u00e9r\u00eats recueillis, en constance des fid\u00e9lit\u00e9s conserv\u00e9es et prot\u00e9g\u00e9es, en dur\u00e9e des legs jamais compl\u00e8tement dispers\u00e9s, cent fois, mille fois, les r\u00e9cits faits et refaits de la coop\u00e9ration \u00e9conomique entre l&rsquo;Allemagne et la France, entre un pays occupant et un pays occup\u00e9, avec les contraintes que cela suppose. L&rsquo;on fait cette remarque parce que cette situation fran\u00e7aise durant la p\u00e9riode de l&rsquo;Occupation fut cent fois, mille fois explor\u00e9e par les plumes des compagnies de la vigilance attentive de notre <em>intelligentsia<\/em>, comme s&rsquo;il y avait dans cette occurrence l&rsquo;exclusivit\u00e9 du p\u00e9ch\u00e9 capital. (11)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les int\u00e9r\u00eats US en Allemagne qui se form\u00e8rent dans la p\u00e9riode \u00e9taient ainsi d&rsquo;un poids consid\u00e9rable. On y prit garde \u00e0 mesure. En ao&ucirc;t 1941, quatre officiers de l&rsquo;U.S. Army Air Corps r\u00e9alis\u00e8rent en neuf jours, sur ordre de leur chef d&rsquo;\u00e9tat-major (le g\u00e9n\u00e9ral Henry <em>Hap<\/em> Arnold), le sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral de la planification de la future offensive strat\u00e9gique US contre l&rsquo;Allemagne ; ils pass\u00e8rent un temps consid\u00e9rable dans les services les plus confidentiels des grandes banques new-yorkaises pour tout apprendre des principaux investissements US en Allemagne ; les avoirs et les participations se d\u00e9comptant en usines, en laboratoires et autres entreprises commerciales seraient ainsi soigneusement identifi\u00e9s et class\u00e9s <em>off limit<\/em> des cibles allemandes que les B-17 <em>Flying Fortress<\/em> et les B-24 <em>Liberator<\/em> seraient charg\u00e9s de pulv\u00e9riser lors de leurs raids, entre 1943 et 1945. (12)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;\u00e9taient ces Allemands-l\u00e0 que la France officiellement vertueuse de l&rsquo;entre-deux-guerres, qui finirait dans la vertu antifasciste et antiallemande apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre \u00e9panch\u00e9e dans la vertu paneurop\u00e9enne et pro allemande dans la p\u00e9riode d&rsquo;avant, avait courtis\u00e9s de ses v&oelig;ux les plus ardents jusqu&rsquo;en 1933-1935. L&rsquo;Allemagne s&rsquo;arrangeait des arrangements des banquiers am\u00e9ricanistes, prolongeant jusqu&rsquo;au bord du pr\u00e9cipice, et m\u00eame bien au-del\u00e0 si l&rsquo;on en croit Charles Hingham, r\u00e9f\u00e9renc\u00e9 \u00e0 la note (11), une continuit\u00e9 objective, pour ne pas dire le mot \u00ab\u00a0complicit\u00e9\u00a0\u00bb qui choquerait un peu les bonnes \u00e2mes dans ce rangement du \u00ab\u00a0devoir de m\u00e9moire\u00a0\u00bb, o&ugrave; domine la vertu d\u00e9mocratique et capitaliste qui semble n\u00e9cessairement sourdre l&rsquo;antifascisme et l&rsquo;antinazisme comme l&rsquo;eau bouillante la vapeur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(Observons que le livre de Hingham donne un aper\u00e7u remarquable de la collaboration active maintenue durant toute la guerre par de nombreux groupes industriels et banques am\u00e9ricanistes (Standard Oil, ITT, Ford, Chase Manhattan Bank) avec l&rsquo;Allemagne nazie, allant jusqu&rsquo;\u00e0 la production de mat\u00e9riel US servant \u00e0 la machine de guerre nazie alors en guerre contre les USA. Le seul membre du gouvernement Roosevelt qui tenta de mettre fin \u00e0 ces pratiques, sans succ\u00e8s, fut le secr\u00e9taire au tr\u00e9sor Morgenthau. Hingham explique dans sa pr\u00e9face que le gouvernement craignait notamment les effets du scandale sur l&rsquo;unit\u00e9 de la nation si une \u00e9preuve de force, n\u00e9cessairement publique, avait eu lieu ; plus encore et essentiellement, comme il est dit ici en langue originale, il \u00e9tait simplement question de chantage : &laquo; <em>Moreover, as some corporate executives were never tired of reminding the government, their trial and imprisonment would have made impossible for the corporate board to help the American war effort. Therefore, the government was powerless to intervene.<\/em> &raquo; Apr\u00e8s la guerre, ce fut la Guerre froide, et tout cela fut conserv\u00e9 parmi les secrets de famille. Hingham est un Britannique devenu Am\u00e9ricain, dont le p\u00e8re eut une conduite h\u00e9ro\u00efque en Angleterre pendant la guerre, &ndash; mais aussi : &laquo;<em>Morevover, I am part Jewish. Auschwitz is a word stamped on my heart firever.<\/em>&raquo; Publi\u00e9 une premi\u00e8re fois en 1983, une seconde fois en 1995, son livre n&rsquo;a pas provoqu\u00e9 le moindre ouragan de \u00ab\u00a0repentance\u00a0\u00bb selon le souvenir que nous avons des \u00e9v\u00e9nements et il resta l&rsquo;objet d&rsquo;une extr\u00eame et respectueuse discr\u00e9tion de la part de nos bataillons de la vigilance d\u00e9mocratique.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces profondes erreurs, non pas de calculs ni de jugement, mais d&rsquo;intuition profonde sur la nature de la dynamique qui avait emport\u00e9 l&rsquo;Allemagne et n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e par le 11 novembre, co&ucirc;t\u00e8rent particuli\u00e8rement cher en contribuant \u00e0 permettre la relance de la vieille et sinistre partie europ\u00e9enne, qu&rsquo;on aurait aim\u00e9 croire r\u00e9gl\u00e9e apr\u00e8s la catastrophe de 1914. L&rsquo;id\u00e9ologie embrasait \u00e0 nouveau les c&oelig;urs et emportait les \u00e2mes &ndash; et ils en font leur gloire, encore aujourd&rsquo;hui, \u00e0 s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 eux-m\u00eames un monument \u00e0 leur vertu, \u00e0 couvrir de gloire cette guerre de 1939-1945, dont ils jugent qu&rsquo;elle en est l&rsquo;ach\u00e8vement (de cette vertu). La p\u00e9riode (1934-1935) qui ouvrit l&rsquo;imm\u00e9diat avant-guerre fut celle de l&rsquo;\u00e9puisement des sens, de l&rsquo;\u00e9garement de l&rsquo;intuition au profit de certitudes arrangeantes qui satisfaisaient le plaisir \u00e9trange d&rsquo;une vision d\u00e9structur\u00e9e du monde. Peut-\u00eatre l&rsquo;esprit \u00e9tait-il las d&rsquo;avoir, dans sa partie la plus lucide, trop distinctement mesur\u00e9 les dimensions colossales du courant d\u00e9structurant qui secouait l&rsquo;Occident et, soudain effray\u00e9, reculait-il pour verser dans sa partie la plus facile, dans les querelles id\u00e9ologiques qui furent toujours \u00e0 la fois le moteur et la dissimulation des crimes les plus terribles et des crises les plus sauvages.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>***<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce que nous d\u00e9crivons ici, apr\u00e8s avoir d\u00e9taill\u00e9 \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb 1919-1933 qui vit \u00e0 notre sens la perception de la crise centrale du monde par tout un courant essentiellement fran\u00e7ais, c&rsquo;est un rapide survol de \u00ab\u00a0leur\u00a0\u00bb 1919-1939, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;autre interpr\u00e9tation de la p\u00e9riode, centr\u00e9e sur la question allemande et les courants pacifistes et internationalistes qui furent suivis pour la r\u00e9soudre, jusqu&rsquo;\u00e0 leur \u00e9chec catastrophique, et jusqu&rsquo;au retournement de 1933-1935. Il y eut bien entendu des interf\u00e9rences int\u00e9ressantes entre les deux et nous nous attacherons \u00e0 l&rsquo;une d&rsquo;elles, qui peut sembler anecdotique et accessoire, qui ne l&rsquo;est pas \u00e0 notre sens, que nous avons d\u00e9nich\u00e9e, perdue dans un r\u00e9cit g\u00e9n\u00e9ral qui a d&rsquo;autres centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, &ndash; deux phrases qui se minimisent elles-m\u00eames, \u00e9garant leur propre importance cach\u00e9e, &ndash; qui m\u00ealent deux protagonistes importants des deux p\u00e9riodes que nous avons identifi\u00e9es. On trouve cette interf\u00e9rence signal\u00e9e page 101 des m\u00e9moires de Robert Aron, co-auteur avec Dandieu du <em>Cancer am\u00e9ricain<\/em>. Voici le passage :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>A la publication de l&rsquo;ouvrage<\/em> [le <em>Cancer<\/em>]<em>, nous <\/em>[Dandieu et Aron] <em>re\u00e7&ucirc;mes une lettre de Romain Rolland, nous disant que c&rsquo;\u00e9tait le meilleur ouvrage qu&rsquo;il e&ucirc;t lu depuis longtemps. A cette approbation flatteuse d&rsquo;un a&icirc;n\u00e9 aussi prestigieux, nous d\u00e9daign\u00e2mes de r\u00e9pondre : dans notre intransigeance juv\u00e9nile, il nous semblait exclu d&rsquo;avoir aucun contact avec quelqu&rsquo;un dont nous ne partagions pas toutes les id\u00e9es, et dont, en particulier, le pacifisme nous paraissait d\u00e9pass\u00e9.<\/em> &raquo; (13)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La chose se passait probablement en 1932 (<em>Le cancer am\u00e9ricain<\/em> ayant paru fin 1931), cela un peu plus d&rsquo;un an avant que Rolland ne pr&icirc;t cette position furieuse contre Hitler d\u00e8s son arriv\u00e9e au pouvoir, au contraire de tant d&rsquo;intellectuels de gauche. D&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, son pacifisme battait en retraite, ce qui, pour le moins, montre la relativit\u00e9 de positions au nom desquelles, pourtant, Aron-Dandieu avaient refus\u00e9 tout aussi furieusement un contact avec un homme dont l&rsquo;intervention aurait pu ouvrir un fructueux \u00e9change. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un signe dans une \u00e9poque qui s&rsquo;ab&icirc;me d\u00e9j\u00e0 dans la confusion et l&rsquo;amertume des occasions perdues, des pens\u00e9es hautes abandonn\u00e9es, une p\u00e9riode o&ugrave; l&rsquo;on retombe d'\u00a0\u00bbau-dessus de la m\u00eal\u00e9e\u00a0\u00bb pour se retrouver pris dans le d\u00e9sordre et l&rsquo;intol\u00e9rance des temps redevenus courants. Cette rencontre rat\u00e9e entre deux courants que tout semblait opposer et que des choses hautes pouvaient rassembler cl\u00f4t \u00ab\u00a0notre\u00a0\u00bb 1919-1933, dont, bient\u00f4t, le souvenir allait \u00eatre perdu dans les interpr\u00e9tations conformistes, pr\u00e9cis\u00e9ment mesur\u00e9es pour enfermer <em>a posteriori<\/em> cette \u00e9poque dans les intol\u00e9rances id\u00e9ologiques qui furent ensuite mises en place.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:1.25em;\">Mort du \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb, naissance de l&rsquo;<em>American Dream<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Il nous faut ici une transition, apr\u00e8s avoir d\u00e9taill\u00e9 notre p\u00e9riode charni\u00e8re et notre derni\u00e8re charni\u00e8re, au moment d&#8217;emprunter notre dernier couloir, d&rsquo;entrer dans notre p\u00e9riode ultime, celle qui est en train de sceller nos destins. Il nous faut reprendre notre souffle, rassembler nos \u00e9nergies, renouer d\u00e9cisivement le fil apr\u00e8s l&rsquo;avoir d\u00e9nud\u00e9 de ses divers composants, pour le recomposer, le raffermir, le tendre d&rsquo;une main ferme, enfin suivre la voie ultime de notre propos. Il faut aller au fond de la chose, au c&oelig;ur de la b\u00eate, l\u00e0 o&ugrave; la v\u00e9rit\u00e9 est symbole pur, repr\u00e9sentation \u00e9sot\u00e9rique du monde, jusqu&rsquo;\u00e0 la substance m\u00eame de la mati\u00e8re universelle qui vit sous l&#8217;empire de l&rsquo;illusion extraordinaire, de la fascination sans retour. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, revu et recompos\u00e9 pour correspondre aux attendus de notre crise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On n&rsquo;\u00e9chappe pas \u00e0 la sensation d\u00e9j\u00e0 sugg\u00e9r\u00e9e que cette p\u00e9riode, telle que nous l&rsquo;avons d\u00e9limit\u00e9e, de 1919 \u00e0 1933, constitue pour la France qui en fut la g\u00e9nitrice la fin de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> ; nous parlons de cet <em>American Dream<\/em>, que nous \u00e9voquions pour les ann\u00e9es de la Restauration jusqu&rsquo;\u00e0 la p\u00e9riode 1830-1845 si l&rsquo;on veut, celui qui pr\u00e9c\u00e9da l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame apr\u00e8s tout, en lui donnant par avance, par procuration en un sens, les caract\u00e8res et les dimensions de la soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale de ce que nous d\u00e9signons d\u00e9j\u00e0, pour nous en expliquer plus pr\u00e9cis\u00e9ment plus loin, comme la \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me civilisation occidentale\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans le m\u00eame temps, ou tout comme, que cette p\u00e9riode 1919-1933 voyait s&rsquo;accomplir ce qu&rsquo;on interpr\u00e8te comme la mort de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> fran\u00e7ais, naissait ce que les sociologues nomm\u00e8rent officiellement \u00e0 partir d&rsquo;alors, \u00e0 partir de 1931 pr\u00e9cis\u00e9ment : \u00ab\u00a0<em>American Dream<\/em>\u00a0\u00bb &ndash; et l&rsquo;on tient effectivement une occurrence de plus pour justifier notre rangement, puisque 1931 c&rsquo;est presque 1933 et c&rsquo;est encore partie de 1919-1933. L&rsquo;encyclop\u00e9die \u00ab\u00a0en ligne\u00a0\u00bb <em>Wikip\u00e9dia<\/em> donne cette d\u00e9finition de l&rsquo;expression, pour le deuxi\u00e8me cas bien entendu, de fa\u00e7on suffisamment explicite pour que l&rsquo;on entende aussit\u00f4t que cet \u00ab\u00a0<em>American Dream<\/em>\u00ab\u00a0-l\u00e0 n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le premier <em>American Dream<\/em> dont nous avons beaucoup parl\u00e9 ; faisons confiance \u00e0 la d\u00e9finition simple et convenue, dans tous les cas, et d&rsquo;autant plus que ce qui nous importe est moins l&rsquo;inutile et dissimulatrice complication de la soi-disant rigueur scientifique, que l&rsquo;\u00e9vidence de l&rsquo;effet de la chose, \u00e0 partir de ses racines les plus voyantes et les plus s&ucirc;res, sur la signification g\u00e9n\u00e9rale que nous entendons donner \u00e0 la p\u00e9riode :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>The American Dream is a national ethos of the United States of America in which democratic ideals are perceived as a promise of prosperity for its people. In the American Dream, first expressed by James Truslow Adams in 1931, citizens of every rank feel that they can achieve a better, richer, and happier life.\u00a0\u00bb The idea of the American Dream is rooted in the second sentence of the Declaration of Independence which states that \u00ab\u00a0all men are created equal\u00a0\u00bb and that they have \u00ab\u00a0certain inalienable Rights\u00a0\u00bb including \u00ab\u00a0Life, Liberty and the pursuit of Happiness.\u00a0\u00bb<\/em> &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces deux <em>American Dreams<\/em>, l&rsquo;un qui meurt, le second qui lui succ\u00e8de comme on usurpe un magist\u00e8re, comme on trafique une r\u00e9f\u00e9rence, concentrent dans l&rsquo;\u00e9volution trompeuse et le sort funeste d&rsquo;une expression d\u00e9finissant \u00e0 elle seule une civilisation enti\u00e8re le passage essentiel de la p\u00e9riode. 1919-1933 termine les formidables pr\u00e9misses de la p\u00e9riode critique &ndash; ou m\u00eame ce que je nommerais \u00ab\u00a0p\u00e9riode crisique\u00a0\u00bb &ndash; qu&rsquo;est en v\u00e9rit\u00e9 ce formidable \u00e9branlement historique que nous tentons de d\u00e9crire et de faire ressentir dans toute sa puissance d\u00e9structurante. Pour ce cas, en plus des autres bornes que nous avons propos\u00e9es, 1931 et l&rsquo;\u00e9nonciation de l&rsquo;expression \u00ab\u00a0<em>American Dream<\/em>\u00a0\u00bb par James Truslow Adams, et dans le sens qu&rsquo;on sait, qui est celui de l&#8217;empire de la communication que les USA se pr\u00e9parent \u00e0 \u00e9tablir sur le monde, marquent \u00e9galement le dernier basculement de notre r\u00e9cit. Que l&rsquo;expression, le \u00ab\u00a0concept\u00a0\u00bb comme l&rsquo;on dit pour donner du poids \u00e0 l&rsquo;illusion, soit forg\u00e9e alors que l&rsquo;Am\u00e9rique est pr\u00e9cipit\u00e9e dans la Grande D\u00e9pression comme dans un trou noir sans fond, que la recette du bonheur am\u00e9ricaniste soit offerte alors que l&rsquo;Am\u00e9rique sombre dans le malheur, voil\u00e0 qui satisfait pour l&rsquo;occasion notre go&ucirc;t du symbole, &ndash; et, pour eux, la pratique du passe-passe. Il est dit ainsi explicitement que nous entrons &ndash; non, que nous tombons comme une pierre &ndash; dans le temps de la communication, puis du virtualisme, qui va devenir le dernier oripeau, pour tenter de s&rsquo;en dissimuler elle-m\u00eame ses aspects les plus rugueux et les plus brutaux, o&ugrave; va se glisser cette formidable dynamique d\u00e9structurante dont nous suivons la trace.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Bien entendu, l&rsquo;on comprend que ce tour de passe-passe qui se couvrirait volontiers des apparats de l&rsquo;esprit scientifique, &ndash; celui de la sociologie en l&rsquo;occurrence, avec une sorte de reflet de mysticisme, comme dans toute sociologie am\u00e9ricaniste, &ndash; ne brise en rien les perceptions enfuies dans les tr\u00e9fonds de nos psychologie. Le tour de passe-passe ne fait qu&rsquo;installer une ambigu\u00eft\u00e9 fondamentale, comme c&rsquo;est son r\u00f4le d&rsquo;ailleurs, entre une id\u00e9alisation venue de plus du si\u00e8cle et que les faits ont mise \u00e0 mal, et une scientificit\u00e9 invent\u00e9e pour l&rsquo;occasion, qui va effectivement donner un peu de s\u00e9rieux d&rsquo;apparence \u00e0 la chose tout en lui conservant abusivement, et certes inconsciemment, certains des caract\u00e8res de l&rsquo;id\u00e9al bris\u00e9. Le \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb dispara&icirc;t au profit de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, mais le second sait conserver du premier quelques atours publicitaires qui faciliteront sa diffusion, &ndash; ou, mieux dit encore, sa promotion. Le tour de passe-passe est si bien r\u00e9alis\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 la proposition \u00e9vidente qu&rsquo;on a faite (\u00ab\u00a0Mort du &lsquo;r\u00eave am\u00e9ricain&rsquo;, naissance de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>\u00ab\u00a0), on pourrait tout aussi bien substituer \u00ab\u00a0mort et r\u00e9surrection de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>\u00ab\u00a0&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A partir de l\u00e0, investissant peu \u00e0 peu les imaginaires, avec sa force de suggestion, l&rsquo;expression, \u00ab\u00a0<em>American Dream<\/em>\u00ab\u00a0, qui a d\u00e9sormais droit de cit\u00e9, va se r\u00e9pandre comme une folle rengaine, comme une drogue qui attache, comme un \u00e9tendard qui claque, comme une chimie qui r\u00e9agit, comme un <em>Abracadabra<\/em> qui marche, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de la clef du Paradis postmoderniste. A partir de l\u00e0, les psychologies laiss\u00e9es si vuln\u00e9rables par les ouragans que suscite la modernit\u00e9, d\u00e9j\u00e0 presque converties par avance et par lassitude, vont \u00eatre investies ; elles le sont par des moyens parfaitement identifiables et connus, dont nous verrons plus loin l&rsquo;\u00e9tablissement de l&#8217;empire, la marche et le m\u00e9canisme, comme l&rsquo;on observe une mar\u00e9e qui monte ou une peste qui se r\u00e9pand, sans vraiment mesurer le poids et la force de la chose. A partir de l\u00e0, il nous reste \u00e0 suivre les voies modernistes et postmodernistes qui, de la Grande D\u00e9pression \u00e0 la crise du 15 septembre 2008, de Pearl Harbor \u00e0 l&rsquo;attaque 9\/11, de la fin de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale \u00e0 la chute du Mur de Berlin, nous conduisent jusqu&rsquo;au grand \u00e9branlement du d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, jusqu&rsquo;\u00e0 ce moment terrible de notre m\u00e9tahistoire o&ugrave; l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb est confront\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Histoire qui, jaillie des profondeurs, nous dicte d\u00e9sormais sa loi des hauteurs d&rsquo;o&ugrave; elle nous contemple.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce moment de l&rsquo;Histoire de nos ann\u00e9es 1919-1933 est si important, o&ugrave;, si l&rsquo;on veut, le r\u00eave passe et tr\u00e9passe, o&ugrave; le \u00ab\u00a0r\u00eave am\u00e9ricain\u00a0\u00bb devint l&rsquo;<em>American Dream<\/em>. C&rsquo;est le moment o&ugrave;, passant du r\u00eave \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 qui est en train de devenir am\u00e9ricaniste, l&rsquo;<em>American Dream<\/em> est devenu magie pure, culte vaudou, ensorcellement de la machinerie du syst\u00e8me apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle l&rsquo;id\u00e9al tromp\u00e9 d&rsquo;un esprit devenu trompeur par la lourde cause de son besoin d&rsquo;id\u00e9al, pour se satisfaire d&rsquo;un emprisonnement de la machine qu&rsquo;il ne per\u00e7oit pas encore (sauf quelques cas \u00e0 part, comme Stendhal et les artistes). La machinerie qui est d\u00e9finitivement install\u00e9e au c&oelig;ur de la dynamique de crise comme substance m\u00eame de la modernit\u00e9, qui va bient\u00f4t se parer des atours du technologisme, nous pr\u00e9sente donc, durant ces ann\u00e9es de 1919 \u00e0 1933 apr\u00e8s l&rsquo;horreur paroxystique de la Grande Guerre, le spectacle de la crise g\u00e9n\u00e9rale du monde. Encore faut-il avoir les yeux ouverts, et la psychologie \u00e0 mesure.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4> <\/h4>\n<\/p>\n<p><h4>Notes<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>(1) &laquo; La bataille de Verdun est caract\u00e9ris\u00e9e par un gigantesque d\u00e9luge de feu d&ucirc; \u00e0 l&rsquo;artillerie, qui repr\u00e9sente alors <strong>le summum de la modernit\u00e9 dans la technologie<\/strong> guerri\u00e8re, que les Allemands emploient en une concentration jamais vue jusque l\u00e0. &raquo; Professeur Fran\u00e7ois Cochet, Universit\u00e9 Paul Verlaine-Metz, Colloque Verdun 23-24 f\u00e9vrier 2006, <em>Verdun 1916-2006, Sous le regard du monde<\/em>, 14-18 Editions.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(2) <em>Le cancer am\u00e9ricain<\/em>, Robert Aron et Arnaud Dandieu, Editions Rieder, Paris 1931. R\u00e9\u00e9dition L&rsquo;&Acirc;ge d&rsquo;homme, 2008, Lausanne, Paris. (Sauf indications contraires, les autres citations de Aron-Dandieu sont extraites du <em>Cancer<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(3) <em>Am\u00e9ricanisations et anti-am\u00e9ricanismes compar\u00e9s<\/em>, Olivier Dard (<em>Le cancer am\u00e9ricain : le titre-phare de l&rsquo;antiam\u00e9ricanisme fran\u00e7ais de l&rsquo;entre-deux-guerres<\/em>), Presses Universitaires de Septentrion, 2008, Paris.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(4) <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em>, Noami Klein, Actes Sud, 2008, Montreal.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(5) <em>Dialogue entre deux mondes<\/em>, G\u00e9rard de Catalogne, Librairie de la Revue Fran\u00e7aise, 1931, Paris.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(6) Cit\u00e9 dans ces observations de Mgr. Beaudrillard datant de 1931, Georges Duhamel appara&icirc;t en tant qu&rsquo;auteur de <em>Sc\u00e8nes de la vie future<\/em> (1930, Mercure de France), une critique appuy\u00e9e mais assez \u00ab\u00a0innocente\u00a0\u00bb de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, en ce sens qu&rsquo;elle ne se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 aucune appr\u00e9ciation id\u00e9ologique, ou conceptuelle d&rsquo;une autre fa\u00e7on. <em>Sc\u00e8nes de la vie future<\/em> fut un gros succ\u00e8s de librairie et le titre le plus connu d&rsquo;une s\u00e9rie de publications de librairie, pour ou contre l\u00e0 aussi, concernant la question de l&rsquo;am\u00e9ricanisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(7) <em>D\u00e9cadence de la nation fran\u00e7aise<\/em>, Robert Aron et Arnaud Dandieu, Editions Rieder, 1931, Paris.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(8) Philippe Grasset, <em>Le monde malade de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em>, Editions EVO-Chroniques sociales, 1999, Bruxelles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(9) Voir, par exemple, <em>Menace in the West, &ndash; The Rise of French Anti-Americanism in Modern Times<\/em>, de David Strauss, Greenwood Press, 1978, Connecticut, USA.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(10) Entretien avec Fran\u00e7ois Furet, <em>Le Nouvel Observateur<\/em> du 12 mai 1995.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(11) <em>Trading with the Enemy<\/em>, Charles Hingham, Barnes &#038; Noble, 1995, New York.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(12) Il s&rsquo;agit du plan dit AWPD-1, pr\u00e9par\u00e9 sur instruction du g\u00e9n\u00e9ral Arnold, dont l&rsquo;histoire est rapport\u00e9e dans une publication officielle de l&rsquo;USAF, <em>Planning the American Air War &ndash; Four Men and Nine Days in 1941<\/em>, par James C. Gaston, National Defense University Press, 1982, Washington D.C..<\/p>\n<\/p>\n<p><p>(13) <em>Fragments d&rsquo;une vie<\/em>, Robert Aron, Plon, 1981, Paris.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Troisi\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction : &laquo;La souffrance du monde), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Premi\u00e8re Partie : &laquo; De I\u00e9na \u00e0 Verdun &raquo;) et&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[2769,3612,3280,9577,4042,2631,3907,3613,3969,2891,2645,2778,8386,2711,5120,5119,2779],"class_list":["post-71873","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-grace-de-lhistoire","tag-americain","tag-american","tag-aron","tag-cancer","tag-dandieu","tag-de","tag-destructuration","tag-dream","tag-grace","tag-grande","tag-guerre","tag-ideal","tag-lhistoire","tag-le","tag-monstrueuse","tag-parenthese","tag-puissance"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71873","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=71873"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/71873\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=71873"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=71873"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=71873"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}