{"id":71882,"date":"2010-05-18T11:45:13","date_gmt":"2010-05-18T11:45:13","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/05\/18\/la-turquie-et-le-concept-de-superpuissance-regionale\/"},"modified":"2010-05-18T11:45:13","modified_gmt":"2010-05-18T11:45:13","slug":"la-turquie-et-le-concept-de-superpuissance-regionale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/05\/18\/la-turquie-et-le-concept-de-superpuissance-regionale\/","title":{"rendered":"La Turquie et le concept de \u201csuperpuissance r\u00e9gionale\u201d"},"content":{"rendered":"<p><p>On parle beaucoup de la Turquie ces temps-ci. Des analystes de pays hors du bloc am\u00e9ricaniste-occidentaliste s&rsquo;y int\u00e9ressent pr\u00e9cis\u00e9ment, et leurs analyses ont \u00e9videmment la fraicheur de ces pays qui sont \u00e0 la fois en dedans et en dehors du syst\u00e8me dominant. Citons deux de ces analyses r\u00e9centes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Andre\u00ef Fediachine, de Novosti, donne ce <a href=\"http:\/\/fr.rian.ru\/discussion\/20100517\/186707185.html\" class=\"gen\">17 mai 2010<\/a> une analyse en profondeur de la Turquie. D&rsquo;abord, il met en \u00e9vidence l&rsquo;activisme de ses dirigeants ces derniers jours : \u00ab<em>D&rsquo;abord, le pr\u00e9sident et le premier ministre turcs Abdullah G\u00fcl et Tayyip Erdogan ont accueilli, le 12 mai, le pr\u00e9sident russe Dmitri Medvedev. Ensuite, le 14 mai, Erdogan a effectu\u00e9 une visite historique en Gr\u00e8ce et, le 16 mai, il a effectu\u00e9 une visite surprise \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 conclu un contrat nucl\u00e9aire irano-turco-br\u00e9silien ; de l\u00e0 il s&rsquo;est rendu, le 17 mai, en visite en Azerba\u00efdjan d&rsquo;o\u00f9 il partira pour la G\u00e9orgie. Le plus int\u00e9ressant est que ce sont les m\u00eames sujets qui ont \u00e9t\u00e9 abord\u00e9s lors des n\u00e9gociations avec tous les interlocuteurs: le nucl\u00e9aire iranien, le Haut-Karabakh, le conflit caucasien (tous trois examin\u00e9s avec Dmitri Medvedev), les tubes d&rsquo;hydrocarbures passant sous la mer Noire, l&rsquo;approvisionnement de l&rsquo;Europe en \u00e9nergie, etc.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tFediachine d\u00e9veloppe son analyse et identifie un concept nouveau que, selon lui, la Turquie est en train de mettre en uvre, <em>de facto<\/em> : le concept de superpuissance r\u00e9gionale. Il s&rsquo;agit effectivement d&rsquo;un activisme r\u00e9gional, mais qui d\u00e9passe la seule r\u00e9gion du Caucase et des portes du Moyen-Orient. (Plus loin, Fediachine met en \u00e9vidence combien cet activisme est li\u00e9 aux relations de la Turquie avec la Russie et avec l&rsquo;Union europ\u00e9enne,  <em>dito<\/em>, l&rsquo;Europe, pour \u00eatre pr\u00e9cis.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>Les Turcs font presque litt\u00e9ralement la navette sur le p\u00e9rim\u00e8tre de l&rsquo;Anatolie en mat\u00e9rialisant autour de la Turquie les principes de la conception qualifi\u00e9e par les experts d&rsquo;Ankara de pluralisme g\u00e9opolitique et \u00e9nerg\u00e9tique. L&rsquo;objectif final pourrait \u00eatre aussi de parvenir \u00e0 une superpuissance r\u00e9gionale, mais, h\u00e9las, cette notion paradoxale n&rsquo;existe pas encore. Cependant, qui sait, il se pourrait qu&rsquo;elle apparaisse bient\u00f4t \u00e0 la suite des efforts d\u00e9ploy\u00e9s par Ankara, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit du renforcement de son r\u00f4le particulier dans la r\u00e9gion o\u00f9 se rejoignent l&rsquo;Europe et l&rsquo;Asie, le monde musulman et le monde chr\u00e9tien, o\u00f9 le Caucase confine \u00e0 la Russie et o\u00f9 se forme un centre de transbordement \u00e9nerg\u00e9tique le plus important du monde (celui du p\u00e9trole et du gaz). C&rsquo;est la r\u00e9gion o\u00f9 se heurtent les int\u00e9r\u00eats de Moscou et de l&rsquo;Occident et o\u00f9 se trouve la porte du Proche-Orient. Par cons\u00e9quent, comme on le voit, tout cela d\u00e9passe les limites de la r\u00e9gion en tant que telle.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Un autre texte \u00e0 signaler, compl\u00e9tant le pr\u00e9c\u00e9dent, est celui de l&rsquo;excellent analyste indien de <em>Atimes.com<\/em>, M K Bhadrakumar, le <a href=\"http:\/\/www.atimes.com\/atimes\/Central_Asia\/LE15Ag01.html\" class=\"gen\">15 mai 2010<\/a>. Bien qu&rsquo;il s&rsquo;attache \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution extr\u00eamement riche et entreprenante de la diplomatie russe, M K Bhadrakumar marque combien, dans cette \u00e9volution, la Turquie tient une place importante Ainsi, apr\u00e8s avoir consid\u00e9r\u00e9 divers succ\u00e8s diplomatiques russes, il poursuit :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>However, an historic breakthrough in Russia&rsquo;s ties with Turkey does not quite fall into this category. A tempo has been steadily building up over the past two decades for Russian-Turkish relations to develop into a strategic partnership between the two rivals who constantly jostled or even fought bloody wars against each other through centuries.<\/em> <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb<em>Their post-Cold War reset  as much at Ankara&rsquo;s initiative as Moscow&rsquo;s  in actuality by far predates the Obama era, and is based on well-thought-out foundations of hardcore mutual interests. <\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb<em>Medvedev&rsquo;s visit to Ankara this week has cemented this phenomenal transformation in the ties and launches it onto a far higher trajectory. A relationship that was heavily based on economic interests so far is rapidly acquiring political content. As Medvedev pointed out on Wednesday, Russia and Turkey are strategic partners, not only in words but genuinely.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Ajoutons un petit d\u00e9tail personnel int\u00e9ressant, qui concerne Vladimir Poutine, moqu\u00e9 en Occident comme un homme glacial, sorte de sinistre ex-robot du KGB, etc. Dans le cas turc,  note M K Bhadrakumar : \u00ab<em>Many factors have contributed to the new impetus in Russian-Turkish understanding. Putin&rsquo;s extraordinary personal friendship with Erdogan became a significant template in itself<\/em>\u00bb On notera que les m\u00eames relations extr\u00eamement cordiales de Poutine avec le Premier ministre Donald Tusk sont un des facteurs de la r\u00e9conciliation polono-russe. Pour un sinistre ex-robot du KGB, ce n&rsquo;est pas si mal et cela vaut bien les embrassades bling-bling de nos dirigeants occidentalistes.)<\/p>\n<h4>Notre commentaire<\/h4>\n<p> La Turquie est un cas fascinant de notre monde contemporain. L&rsquo;\u00e9closion de cette puissance r\u00e9gionale, peut-\u00eatre vers la superpuissance r\u00e9gionale, pulv\u00e9rise tous nos jugements conformistes. C&rsquo;est le parti islamiste qui a lanc\u00e9 cette refonte du pays en le lib\u00e9rant de ses liens de suj\u00e9tion avec les USA et de la dictature curieusement jug\u00e9e vertueuse, parce que soi-disant la\u00efque alors qu&rsquo;elle \u00e9tait plus simplement pro-US, de l&rsquo;arm\u00e9e turque ; en d\u00e9montrant que la Turquie n&rsquo;a certainement pas besoin de la perspective, largement entrav\u00e9e, de l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 l&rsquo;UE, voire m\u00eame qu&rsquo;il devient <strong>beaucoup<\/strong> plus int\u00e9ressant pour ce pays de rester en dehors de l&rsquo;UE, dont le destin actuel n&rsquo;aboutit qu&rsquo;\u00e0 pourrir ses membres et \u00e0 les priver de leur souverainet\u00e9 utile.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa Turquie d\u00e9montre donc <em>in vivo<\/em> la falsification g\u00e9n\u00e9rale des conceptions occidentalistes et am\u00e9ricanistes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Elle d\u00e9montre que la question de la religion, avec la grande th\u00e8se du choc des civilisations, est un slogan qui suffit aux esprits sommaires mais ne recouvre aucune r\u00e9alit\u00e9 profonde. L&rsquo;entente extraordinairement fructueuse entre la Turquie musulmane et la Russie orthodoxe (dont on conna\u00eet pourtant la crainte de l&rsquo;int\u00e9grisme islamiste) est une indication de la r\u00e9alit\u00e9 des situations \u00e0 cet \u00e9gard, et une indication \u00e9galement de la puissance du principe de respect r\u00e9ciproque des souverainet\u00e9s. L&rsquo;attitude des pays de l&rsquo;UE s&rsquo;opposant \u00e0 la Turquie parce qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;un pays chr\u00e9tien, alors qu&rsquo;ils laissent l&rsquo;immigration les islamiser de l&rsquo;int\u00e9rieur, d&rsquo;une fa\u00e7on agressive et revendicatrice et s&rsquo;appuyant sur la subversion int\u00e9rieure des \u00e9lites nationales des pays-h\u00f4tes, alors, surtout, qu&rsquo;ils suivent une politique g\u00e9n\u00e9rale occidentaliste et am\u00e9ricaniste qui est absolument d\u00e9structurante de notre civilisation (avec ce qu&rsquo;elle a de chr\u00e9tien, mais dans la partie structurante du concept), cette attitude est ridiculis\u00e9e par le comportement actuel de la Turquie et sa r\u00e9ussite sur divers plans. On en est \u00e0 un point o\u00f9 il est probable que la conception turque est en train d&rsquo;\u00e9voluer vers l&rsquo;appr\u00e9ciation que sa position ind\u00e9pendante et autonome, hors-UE, lib\u00e8re la Turquie de la pesanteur des jugements sur les antagonismes religieux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Ce qui donne cette force \u00e0 la Turquie, c&rsquo;est la compr\u00e9hension et le d\u00e9veloppement de sa souverainet\u00e9, surtout depuis qu&rsquo;elle est d\u00e9barrass\u00e9e de la tutelle am\u00e9ricaniste (bien plus perverse et d\u00e9structurante que toutes les religions du monde). Cette affirmation souveraine se fait dans un sens gaullien, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec l&rsquo;affirmation du principe de souverainet\u00e9 qui conduit \u00e0 respecter ce principe chez les autres, donc \u00e0 pacifier ses relations avec les autres, et avec l&rsquo;acquisition d&rsquo;une tr\u00e8s grande influence qui accompagne cette position. La Turquie est d&rsquo;autant plus influente qu&rsquo;elle est souveraine et qu&rsquo;elle respecte la souverainet\u00e9 des autres. La puissance vient avec et nous nous demandons s&rsquo;il est vraiment n\u00e9cessaire d&rsquo;inventer pour elle le concept de superpuissance r\u00e9gionale qui a un parfum d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie de type am\u00e9ricaniste dont la Turquie n&rsquo;a nul besoin, et qu&rsquo;elle n&rsquo;exerce nullement sur ses voisins. Comme Fediachine le sugg\u00e8re dans son titre, la Turquie est en train de devenir le centre de gravit\u00e9 (et d&rsquo;influence) du Caucase, mais cela ne suppose nullement la conception d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie li\u00e9e au concept de superpuissance qui a tendance \u00e0 basculer dans les travers de la politique de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t La cons\u00e9quence de cette \u00e9volution est que la Turquie devient peu \u00e0 peu (c&rsquo;est-\u00e0-dire tr\u00e8s vite, au rythme o\u00f9 vont les choses), non pas un <em>leader<\/em> d&rsquo;un n\u00e9o-Tiers-Monde ou des pays \u00e9mergents, ce qui sont des conceptions propres au syst\u00e8me am\u00e9ricaniste-occidentaliste toutes marqu\u00e9es de son narcissisme de communication et de pseudo-g\u00e9opolitique, mais un <em>leader<\/em> des pays efficacement contestataires de l&rsquo;ordre en place. Nous parlons de pays, \u00e9galement, comme la Russie, comme la Chine, comme le Br\u00e9sil, ces pays \u00e0 la fois en dedans et en dehors parce qu&rsquo;ils suivent les r\u00e8gles de fonctionnement du syst\u00e8me par o\u00f9 passe l&rsquo;affirmation de la souverainet\u00e9 et de l&rsquo;influence, mais aussi parce qu&rsquo;ils portent implicitement, par leur politique, un regard extr\u00eamement critique sur ce syst\u00e8me,  et qu&rsquo;ils ne s&rsquo;en cachent nullement pour le dire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDevant de tels d\u00e9veloppements, on en est encore plus \u00e0 mesurer l&rsquo;obsolescence et le d\u00e9calage extraordinaires de la position antiturque (par rapport \u00e0 l&rsquo;UE, mais ressentie d&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale) d&rsquo;un pays comme la France, alors que la Turquie suit aujourd&rsquo;hui une politique qui pourrait \u00eatre qualifi\u00e9e sans la moindre restriction de gaullienne, tout cela pour prot\u00e9ger des situations qui sont absolument gangren\u00e9es de l&rsquo;int\u00e9rieur, \u00e0 la suite de choix faits par une France dont les \u00e9lites postmodernistes trahissent toutes ses traditions structurantes, et notamment celles du gaullisme. Effectivement, comme l&rsquo;on voit la France avec ses dirigeants actuels et surtout ses \u00e9lites intellectuelles et universitaires, on conviendra ais\u00e9ment qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien d&rsquo;extraordinaire \u00e0 cette situation, puisque la direction actuelle fran\u00e7aise est absolument, totalement \u00e9trang\u00e8re aux conceptions gaulliennes. Son jugement hostile \u00e0 la Turquie a d\u00e9ploy\u00e9 par pure d\u00e9magogie tous les aspects les plus d\u00e9pass\u00e9s et les plus d\u00e9risoires d&rsquo;une politique apparente de tradition en m\u00eame temps que sa faveur allait aux courants postmodernistes et d\u00e9structurants. Il en r\u00e9sulte que cette direction ne s&rsquo;int\u00e9resse pas une seconde au constat qu&rsquo;une telle politique \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de la Turquie \u00e9loigne la France d&rsquo;un pays qui, \u00e0 cause de ses vertus structurantes dans ses relations internationales, est capable de contribuer au r\u00e9tablissement de ce qu&rsquo;il y a de p\u00e9rennit\u00e9 et d&rsquo;influence dans une politique de tradition bien comprise, c&rsquo;est-\u00e0-dire structurante et adapt\u00e9e aux r\u00e9alit\u00e9s du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\tMis en ligne le 18 mai 2010 \u00e0 11H18<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On parle beaucoup de la Turquie ces temps-ci. Des analystes de pays hors du bloc am\u00e9ricaniste-occidentaliste s&rsquo;y int\u00e9ressent pr\u00e9cis\u00e9ment, et leurs analyses ont \u00e9videmment la fraicheur de ces pays qui sont \u00e0 la fois en dedans et en dehors du syst\u00e8me dominant. 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