{"id":72123,"date":"2010-07-26T04:35:44","date_gmt":"2010-07-26T04:35:44","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/07\/26\/quatrieme-partie-le-pont-de-la-communication\/"},"modified":"2010-07-26T04:35:44","modified_gmt":"2010-07-26T04:35:44","slug":"quatrieme-partie-le-pont-de-la-communication","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/07\/26\/quatrieme-partie-le-pont-de-la-communication\/","title":{"rendered":"Quatri\u00e8me Partie: Le pont de la communication"},"content":{"rendered":"<p><h4>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/h4>\n<p>Le texte ci-dessous est la Quatri\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, dont la publication sur <em>dedefensa.org<\/em> a commenc\u00e9 le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\" class=\"gen\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction : \u00ab<em>La souffrance du monde<\/em>\u00bb), pour se poursuivre le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\" class=\"gen\">25 janvier 2010<\/a> (Premi\u00e8re Partie : \u00ab<em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-deuxieme_partie_le_reve_americain_et_vice-versa_03_04_2010.html\" class=\"gen\">3 avril 2010<\/a>  (Deuxi\u00e8me Partie : \u00ab<em>Le r\u00eave am\u00e9ricain et vice-versa<\/em>\u00bb) et le <LIEN=http:\/\/www.dedefensa.org\/article-troisieme_partie_1919-1933_du_reve_americain_a_l_american_dream_16_05_2010.html>16 mai 2010 (\u00ab<em>Du r\u00eave am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;American Dream<\/em>\u00bb). [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. Une version en pdf est accessible seulement aux personnes ayant souscrit \u00e0 l&rsquo;achat de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 les formalit\u00e9s de souscription, vous verrez appara\u00eetre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.] <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Le pont de la communication<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tDurant la m\u00eame p\u00e9riode qui nous int\u00e9resse (les ann\u00e9es 1919-1933,  mais les ann\u00e9es 1920 pr\u00e9cis\u00e9ment), un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau et qu&rsquo;on doit juger r\u00e9trospectivement comme d&rsquo;une importance consid\u00e9rable, se d\u00e9veloppa, principalement et d&rsquo;abord aux USA. Nommons-le du nom g\u00e9n\u00e9rique qu&rsquo;on emploie souvent aujourd&rsquo;hui, qui est celui de ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication,  nous parlons de la communication comme de quelque chose qui englobe les communications, celles-ci comme on parle des technologies, comme on parlerait d&rsquo;un ensemble de facteurs utilisant des moyens de v\u00e9hiculer \u00e0 la fois des paroles et des images, de fa\u00e7on \u00e0 les donner \u00e0 entendre ou \u00e0 les repr\u00e9senter \u00e0 distance, sans la n\u00e9cessaire pr\u00e9sence de la source cr\u00e9atrice et \u00e9mettrice de la chose. Il y a une connexion, un parall\u00e8le avec le ph\u00e9nom\u00e8ne des technologies, je parlerais m\u00eame d&rsquo;une complicit\u00e9, allant au-del\u00e0 dans le sens et dans l&rsquo;intention. (D&rsquo;une fa\u00e7on convenu et g\u00e9n\u00e9rale, je caract\u00e9riserais ainsi le syst\u00e8me qui constitue aujourd&rsquo;hui l&rsquo;armature, le moteur, l&rsquo;inspirateur et le moteur de notre civilisation, notamment et d&rsquo;une fa\u00e7on extr\u00eamement caract\u00e9ristique avec la crise fondamentale qu&rsquo;il en engendr\u00e9e, d&rsquo;un syst\u00e8me compos\u00e9 lui-m\u00eame deux sous-syst\u00e8mes si l&rsquo;on veut, mais chacun avec toutes les caract\u00e9ristiques d&rsquo;un syst\u00e8me complet : le syst\u00e8me de la communication et le syst\u00e8me du technologisme. Le second sera consid\u00e9r\u00e9 dans la Partie suivante, qui est la transversale du technologisme.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes images et les paroles qui vont fournir le contenu des communications b\u00e9n\u00e9ficient effectivement dans cette p\u00e9riode historique, surtout des ann\u00e9es 1920, de l&rsquo;apparition de diverses technologies qu&rsquo;on qualifierait de v\u00e9hiculaires, par consid\u00e9ration pour le r\u00f4le qu&rsquo;elles jou\u00e8rent dans l&rsquo;expansion du ph\u00e9nom\u00e8ne, dans la cr\u00e9ation des communications dans la p\u00e9riode. Il faut observer qu&rsquo;il n&rsquo;y a l\u00e0 aucun apport de substance intellectuelle, d&rsquo;entendement suppl\u00e9mentaire, dans tous les cas dans la fa\u00e7on dont nous abordons le probl\u00e8me. C&rsquo;est un apport de puissance, de bruits et de repr\u00e9sentations sonores, bient\u00f4t imag\u00e9es, qui cr\u00e9ent un univers de mouvement sensoriel dont l&rsquo;effet est \u00e0 la fois puissamment symbolique et implique une tr\u00e8s forte incitation \u00e0 la repr\u00e9sentation personnelle du monde, selon ses pulsions et ses tendances psychologiques, par chaque individu qui est plong\u00e9 dans cet ensemble sensoriel, mais \u00e9videmment,  esp\u00e8re-t-on, cela va sans dire,  dans un sens favorable au syst\u00e8me qui en est le g\u00e9niteur. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCela se passe principalement aux USA. Nous nous gardons de nous attacher \u00e0 la chronologie, \u00e9ventuellement \u00e0 l&rsquo;invention et au d\u00e9veloppement exp\u00e9rimental de la chose, \u00e0 la gloire ou \u00e0 la r\u00e9crimination du progr\u00e8s. Nous parlons moins des pionniers que des marchands et des hommes charg\u00e9s de l&rsquo;exploitation du march\u00e9 (<em>marketing<\/em>), toute cette population laborieuse et standard fonctionnant au cur d&rsquo;un syst\u00e8me, conform\u00e9ment \u00e0 ses r\u00e8gles, instinctivement inclin\u00e9e et psychologiquement pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 le servir. Nous parlons de ce ph\u00e9nom\u00e8ne comme de quelque chose qui va modifier nos rapports sociaux, nos murs et, plus d\u00e9cisivement quoique secr\u00e8tement, nos psychologies ; et ce constat valant pour l&rsquo;Am\u00e9rique et pour le reste du monde, c&rsquo;est-\u00e0-dire le monde divis\u00e9 en deux branches, USA et le reste, dans un \u00e9lan parall\u00e8le, aveugle, obstin\u00e9, comptable, dans un \u00e9lan absolument d\u00e9termin\u00e9, et, en ce sens, je dirais, sollicit\u00e9 par l&rsquo;extr\u00eame proximit\u00e9 des mots, cet \u00e9lan paraissant d&rsquo;une nature conduite par une sorte de d\u00e9terminisme, dans un sens id\u00e9ologique. Pour accomplir cette t\u00e2che, on comprend que la diffusion doit \u00eatre le trait n\u00e9cessaire de son activit\u00e9. Le mouvement est le caract\u00e8re compl\u00e9mentaire fondamental du ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication, le mouvement sous toutes ses formes et par tous les moyens. On voit que ce que nous d\u00e9signons sous le terme de la communication, s&rsquo;il implique bien entendu les communications, englobe bien d&rsquo;autres choses, aussi bien les effets sur la vie sociale et sur les psychologies, les communaut\u00e9s et l&rsquo;id\u00e9ologie qui suscitent ces effets, le mouvement dont tout cela est anim\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes ann\u00e9es 1920, donc Tandis que la France monte le proc\u00e8s de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, les USA <em>swinguent<\/em>. Les Fran\u00e7ais appellent les ann\u00e9es 1920, les ann\u00e9es folles, les Am\u00e9ricains, <em>the roaring twenties<\/em>,  cela se traduit par les ann\u00e9es rugissantes, ou bien, si l&rsquo;on a le pied marin, les vingti\u00e8mes rugissantes. Contrairement \u00e0 ce que l&rsquo;on croirait \u00e0 la premi\u00e8re appr\u00e9ciation, cette agitation f\u00e9brile n&rsquo;est pas simple caprice d&rsquo;amusement ni conformation exacerb\u00e9e de la psychologie, ou pas seulement. Si l&rsquo;on accepte une interpr\u00e9tation collective de la p\u00e9riode, on parlerait d&rsquo;un dessein avec une dimension de la sorte d&rsquo;une organisation immanente, peut-\u00eatre m\u00eame, cela pour les esprits organis\u00e9s, quelque chose comme un plan o\u00f9 un esprit surhumain organisateur aurait sa part. Restons-en au dessein et laissons l&rsquo;enqu\u00eate sur l&rsquo;organisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour rendre compte du ph\u00e9nom\u00e8ne dans la dimension que nous lui devinons et \u00e0 laquelle nous tenons \u00e0 nous attacher, et, dans cette dimension g\u00e9n\u00e9rale, nous attachant \u00e0 sa dynamique surtout, \u00e0 sa <strong>vie<\/strong> propre qu&rsquo;il se serait cr\u00e9\u00e9e en un sens, il importe de le percevoir bien au-del\u00e0 des donn\u00e9es habituelles. Un grand effort de cr\u00e9ation intuitive est n\u00e9cessaire, pour transformer d\u00e9cisivement l&rsquo;objet de notre appr\u00e9ciation pour, \u00e0 partir de sa substance initiale, parvenir \u00e0 d\u00e9crire la cr\u00e9ation substantielle qu&rsquo;il a lui-m\u00eame r\u00e9alis\u00e9e. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication ne peut \u00eatre r\u00e9duit, dans cette instance, \u00e0 l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ses activit\u00e9s habituelles,  la radiophonie \u00e0 cette \u00e9poque, le cin\u00e9matographe, la publicit\u00e9 (la r\u00e9clame), la politique devenue communication m\u00e9diatique, etc.  ou aux unes et aux autres simplement empil\u00e9es. Il s&rsquo;agit d&#8217;embrasser la perspective de quelque chose de nouveau pour notre esprit, d&rsquo;original, qui est cr\u00e9\u00e9 par le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication et toutes ses activit\u00e9s, y compris certaines que nous serions r\u00e9ticents \u00e0 accepter, certaines qui nous seraient tout simplement dissimul\u00e9es ; mais qui, sans aucun doute, ce quelque chose de nouveau, n&rsquo;en est pas le simple empilement, la seule addition, qui, dans le fait m\u00eame de l&rsquo;addition et de l&#8217;empilement, offre une cr\u00e9ation in\u00e9dite, un ph\u00e9nom\u00e8ne nouveau. C&rsquo;est \u00e9videmment ce qu&rsquo;il nous importe de retrouver.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour renforcer ce m\u00eame propos, il importe d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0,  nous y reviendrons plus loin, plus en d\u00e9tails, selon les n\u00e9cessit\u00e9s de notre r\u00e9cit chronologique,  de signaler la diff\u00e9rence de nature entre la communication comme moyen en effet nouveau de relier entre eux les hommes et les syst\u00e8mes, \u00e9volution magistrale qui a fondamentalement chang\u00e9 nos soci\u00e9t\u00e9s, d&rsquo;une part, et l&#8217;emballement du mod\u00e8le de communication auquel nous assistons depuis dix ou quinze ans, d&rsquo;autre part. Le premier cas  la premi\u00e8re \u00e9tape  conduit \u00e0 des comparaisons entre ce que pouvaient \u00e9changer et comment ils proc\u00e9daient \u00e0 cet \u00e9change, les habitants de la Vall\u00e9e du Nil il y a 4.000 ans, par comparaison avec les moyens de communication modernes qui se sont d\u00e9velopp\u00e9s tr\u00e8s rapidement depuis le d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle. On parle l\u00e0 de progr\u00e8s spectaculaires beaucoup plus significatifs en un si\u00e8cle qu&rsquo;en quatre mill\u00e9naires, mais dont on pourrait comprendre encore la parent\u00e9 dans le cours et la vitesse des mutations sociales, avec les moyens que se donnent ces mutations. Mais il y a une autre perspective. Ce dont nous parlons dans le second cas, c&rsquo;est d&rsquo;une mutation brutale du comportement, li\u00e9e \u00e0 bien autre chose qu&rsquo;\u00e0 un empilement de techniques nouvelles de communication. Le fait de la communication a conquis en peu de temps une autonomie par rapport \u00e0 ce qui doit \u00eatre transmis, au profit d&rsquo;une rupture de la logique s\u00e9mantique et s\u00e9miotique. La communication devient un tout englobant, dot\u00e9 de ses lois propres, lois aussi complexes et polyvalentes que celles qui r\u00e9gissent une soci\u00e9t\u00e9 dans son enti\u00e8ret\u00e9, l&rsquo;ensemble produit ressemblant en tous points \u00e0 une nouvelle civilisation, totalement adoss\u00e9e \u00e0 la communication devenue force vive, constitutive de ses us et coutumes, de sa mentalit\u00e9 et ses ambitions. C&rsquo;est bien d&rsquo;une rupture qu&rsquo;il s&rsquo;agit, qu&rsquo;on peut juger aussi grande entre les premi\u00e8res radios, voire les premi\u00e8res t\u00e9l\u00e9visions et les premiers  ordinateurs et notre aujourd&rsquo;hui, que la rupture des modes de communication des civilisations antiques jusqu&rsquo;\u00e0 leurs plus extr\u00eames prog\u00e9nitures et nos outils <strong>primitifs<\/strong> de notre \u00e9poque de la communication.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu, \u00e0 la lumi\u00e8re de ces observations, les USA apparaissent encore plus comme le champ id\u00e9al et in\u00e9vitable \u00e0 la fois de notre investigation. En observant et en observant encore la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e des ann\u00e9es 1920, des <em>roaring twenties<\/em>, en revenant chaque fois \u00e0 son rythme, \u00e0 son <em>swing<\/em>, nous sommes vite conduits \u00e0 nous interroger. Ces caract\u00e8res, rythme et <em>swing<\/em>, et le reste, sont ceux de la communication, autant dans son fonctionnement que dans les choses qu&rsquo;elle transmet. On le comprend et cela nous para\u00eet aussit\u00f4t logique, il s&rsquo;agit du temps de l&rsquo;\u00e9closion de la communication, de la diffusion (commerciale, psychologique) de la chose, de la cr\u00e9ation par cette soci\u00e9t\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication, avec tous ses aspects en imm\u00e9diate accessibilit\u00e9 ou en devenir \u00e9vident ; mais c&rsquo;en est \u00e0 un point, dans l&rsquo;osmose entre les deux, entre la communication et les choses qu&rsquo;elle transmet, o\u00f9 les caract\u00e8res communs sont d&rsquo;abord ceux, intrins\u00e8quement, de la communication, qu&rsquo;on est conduit \u00e0 s&rsquo;interroger sur le sens du ph\u00e9nom\u00e8ne ; enfin, se dit-on, au contraire de l&rsquo;id\u00e9e de cette soci\u00e9t\u00e9 des <em>roaring twenties<\/em> enfantant le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication, n&rsquo;est-ce pas l&rsquo;inverse qui se produit ? Inspir\u00e9e par l&rsquo;intuition et une fois investie par cette perception, l&rsquo;interpr\u00e9tation devient p\u00e9remptoire, elle fait peser sur votre esprit la douce tyrannie de l&rsquo;\u00e9vidence, de la force, de la coh\u00e9rence, du sens \u00e9clair\u00e9 par l&rsquo;\u00e9lan de la chose. Cette soci\u00e9t\u00e9 des <em>roaring twenties<\/em> n&rsquo;a pas enfant\u00e9 la communication, elle en est au contraire sa cr\u00e9ature, sa chose.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl devient aussit\u00f4t \u00e9vident que ce ph\u00e9nom\u00e8ne, aussit\u00f4t d\u00e9couvert, proclame lui-m\u00eame qu&rsquo;il a un <strong>sens<\/strong>. L&rsquo;\u00e9poque va en \u00eatre absolument transform\u00e9e, enlev\u00e9e, et les <em>roaring twenties<\/em> deviendraient alors une sorte de sas vers le Paradis, ou de parcours initiatique en v\u00e9rit\u00e9. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;un continent, une sorte d&rsquo;exercice de l\u00e9vitation intellectuelle de l&rsquo;esprit. La chose m&rsquo;a toujours frapp\u00e9, fascin\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9,  d\u00e9j\u00e0 ce mot, sur quoi on reviendra,  dans toutes mes p\u00e9r\u00e9grinations de la connaissance sur les terres historiques qui avoisinent la Grande D\u00e9pression. Ainsi, je veux dire par la force de ce sentiment, suis-je conduit \u00e0 \u00e9crire (en juillet 2006, mais qu&rsquo;importe la date) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Il y a comme un engourdissement de l&rsquo;esprit dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9bahissement et de fi\u00e8vre irr\u00e9sistible, suscit\u00e9 par le rythme des choses, la vitesse, l&rsquo;envol\u00e9e, la fortune, l&rsquo;argent qui circule, le cr\u00e9dit qui marche, le commentaire m\u00eame de toute cette activit\u00e9 ; la description \u00e9conomique et technologique du ph\u00e9nom\u00e8ne est trompeuse ; c&rsquo;est de l&rsquo;esprit, donc de la psychologie qu&rsquo;il faut parler. Les gens semblent croire que plus rien des habituelles lois humaines, pour ne rien dire des lois historiques, n&rsquo;arr\u00eatera l&rsquo;ascension vers le Paradis de la chose devenue soudain collective. Nous sommes dans le langage de la mystique et de la magie. A l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1929, cet \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me \u00e9tait proche de l&rsquo;extase. L&rsquo;astrologue Evangeline Adams, interrog\u00e9e par WJZ Radio sur les perspectives de la bourse, avait pr\u00e9dit aux Am\u00e9ricains : The Dow Jones could climb to Heaven. L&rsquo;inauguration du pr\u00e9sident Hoover (en mars 1929), avait \u00e9t\u00e9 une c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9crite par l&rsquo;\u00e9crivain Anne O&rsquo;Hare McCormick, de cette fa\u00e7on : We were in a mood for magicthe whole country was a vast, expectant gallery, its eyes focused on Washington. We had summoned a grat engineer to solve our problem for us ; now we sat back confortably and confidently to watch the problems being solved&#8230; Hoover annon\u00e7a, lors de son discours, rien de moins que la fin de la pauvret\u00e9 du monde: We in America today are nearer to the final triumph over poverty than ever before in the history of any land&#8230; We shall soon with the help of God be in sight of the day when poverty will be banished from this earth.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUn tel \u00e9tat de b\u00e9atification de l&rsquo;esprit ne peut rester sans aucun <strong>sens<\/strong>, je r\u00e9p\u00e8te le mot, pour l&rsquo;appr\u00e9ciation que nous en avons. Pour dompter le chaos de la premi\u00e8re perception qu&rsquo;on en a, il faut en r\u00e9aliser un sens ; il faut partir \u00e0 la recherche d&rsquo;un sens, n&rsquo;importe lequel, toutes affaires cessantes, et nous rencontrons alors une bien \u00e9trange conjonction ; car, en cherchant un sens \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne spirituel de l\u00e9vitation artificielle de l&rsquo;esprit, c&rsquo;est le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication que nous allons trouver, qui est par substance un v\u00e9hicule qui n&rsquo;a pas de sens en lui-m\u00eame ; car nous avons d\u00e9termin\u00e9 que la communication, plus qu&rsquo;\u00eatre l&rsquo;outil d&rsquo;une \u00e9poque, en est l&rsquo;inspiratrice, la matrice en v\u00e9rit\u00e9. Nous sommes devant un ph\u00e9nom\u00e8ne o\u00f9 une technique qui est \u00e9ventuellement un outil donn\u00e9 pour fabriquer un sens, en g\u00e9n\u00e9ral le plus m\u00e9diocre d&rsquo;ailleurs, et qui ne peut donc avoir un sens elle-m\u00eame, est pourtant la matrice elle-m\u00eame du sens d&rsquo;une \u00e9poque.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">C<\/span>ar il n&rsquo;y a de meilleure voie, pour trouver le sens de la chose, que d&rsquo;en explorer l&rsquo;esprit qui l&rsquo;accouche, la justifie, la suit et la nourrit. L&rsquo;esprit qui r\u00e8gne dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, qui impr\u00e8gne toutes les d\u00e9marches, tous les \u00e9lans et les innovations, appara\u00eetra ais\u00e9ment, dans sa grossi\u00e8re puissance, dans son impudente ambition, dans sa certitude imprescriptible, dans cette citation que nous faisons ci-dessous, que nous voulons si longue \u00e0 dessein. Nous c\u00e9dons la plume \u00e0 un auteur am\u00e9ricain  que dire pour \u00eatre plus juste et mieux sugg\u00e9rer notre intention  un auteur absolument am\u00e9ricaniste. Nous citons \u00e0 la barre des t\u00e9moins Ludwell Dunny, auteur de <em>We fight for Oil<\/em>, en 1928, et de <em>America Conquers Britain<\/em>,  <em>A record of Economic War<\/em>, en 1930, tous deux publi\u00e9s chez le fameux \u00e9diteur Alfred A. Kopf ; \u00e9coutez le <em>swing<\/em>, le <em>beat<\/em> de Ludwell Dunny et des citations qu&rsquo;il fait, au rythme des machines \u00e0 sous, des <em>soda fountains<\/em>, des films de Douglas Fairbanks et de Rudolf Valentino, du \u00ab<em>joyeux carillon des caisses automatiques am\u00e9ricaines<\/em>\u00bb, et ainsi de suite, comme un man\u00e8ge qui tourne et prend vos sens par leur acc\u00e8s le plus mou, comme un kal\u00e9idoscope qui enferme vos pauvres yeux \u00e9blouis dans un tourbillon de couleurs stupides&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>L&rsquo;am\u00e9ricanisation de l&rsquo;Europe et du monde avance. Les nations sont fascin\u00e9es par l&rsquo;\u00e9clat du vainqueur, parfois tout en le d\u00e9testant.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Les Am\u00e9ricains ne doutent de rien. Ils sont s\u00fbrs d&rsquo;\u00eatre le peuple \u00e9lu. Nous appelons notre pays God&rsquo;s country, le pays de Dieu. Les affaires sont pour nous comme une religion dont nos dirigeants sont les pr\u00eatres. Ce sont aussi des po\u00e8tes : citons M. Julius Klein, sous-secr\u00e9taire au Commerce :<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>On entend le joyeux carillon des caisses automatiques am\u00e9ricaines dans les boutiques de Johannesburg et de Kharbine. Dans la Chine du Sud, les paysans font cuire leur nourriture dans de vieux bidons d&rsquo;essence am\u00e9ricains. Des lames de rasoir am\u00e9ricaines grattent le menton de Su\u00e9dois blonds \u00e0 Stockholm et de noirs Africains au Soudan.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Dans les villes mini\u00e8res du P\u00e9rou ou dans les quartiers populeux de Tien-Tsin, des spectateurs enthousiastes vont voir les films am\u00e9ricains, avec leurs grands \u00e9v\u00e9nements, leurs h\u00e9ros suspendus \u00e0 des falaises, leurs comiques \u00e0 pantalons larges. On trouve des parfums am\u00e9ricains dans les boudoirs de Cuba, des r\u00e9frig\u00e9rateurs am\u00e9ricains sous les tropiques&#8230; Jamais un fonctionnaire du Board of Trade Britannique ne s&rsquo;est \u00e9lev\u00e9 \u00e0 de telles hauteurs lyriques.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Citons le Bulletin de la Soci\u00e9t\u00e9 de G\u00e9ographie des \u00c9tats-Unis :<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Tokyo croque des gaufres am\u00e9ricaines. Berlin se pr\u00e9cipite \u00e0 sa premi\u00e8re soda fountain&rsquo;. A Moscou, la foule s&rsquo;assemble autour du premier distributeur d&rsquo;essence am\u00e9ricain sur la place de l&rsquo;Arbat. Nos automobiles, nos machines \u00e0 \u00e9crire, nos dentistes font des milliers de convertis. Nos disques enseignent la gamme occidentale aux Orientaux. Des milliers de jeunes gar\u00e7ons de toutes races veulent marcher sur les traces de Dempsey et Turney, et commencent par s&rsquo;acheter des chaussures de gymnastique et des gants de boxe du pays des champions&rsquo;&#8230; Tant que les \u00c9tats-Unis n&rsquo;\u00e9taient que des producteurs de mati\u00e8res premi\u00e8res, le monde suivait son chemin, suivait la mode fran\u00e7aise pour les robes, les bijoux et les parfums, commer\u00e7ait selon les m\u00e9thodes anglaises, et venait en Allemagne chercher la science et la musique. Mais nous avons chang\u00e9 tout cela&#8230;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Le grand escalier de la maison du premier ministre, \u00e0 N\u00e9pal, est orn\u00e9 de distributeurs automatiques am\u00e9ricains. Un potentat local de Born\u00e9o poss\u00e8de plusieurs magnifiques voitures am\u00e9ricaines, qui ne peuvent circuler que sur une route goudronn\u00e9e longue d&rsquo;un mille et demi, construite sp\u00e9cialement dans la jungle&#8230;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Le jazz am\u00e9ricain est en train de chasser Wagner de l&rsquo;Allemagne. L&rsquo;architecture am\u00e9ricaine surpasse la Gr\u00e8ce antique. Le cocktail am\u00e9ricain a conquis les caf\u00e9s de Paris. Le Nelson&rsquo;, gloire de la marine anglaise, a une soda-fountain&rsquo; am\u00e9ricaine, les boxeurs anglais se sont fait naturaliser Am\u00e9ricains.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Dans son dernier discours au Reichstag, M. Stresemann d\u00e9clara que l&rsquo;Europe est en danger de devenir une colonie des \u00c9tats-Unis, que la chance a plus que nous favoris\u00e9s. Il pensait aux emprunts allemands en Am\u00e9rique, dont le montant est presque \u00e9gal aux paiements allemands de r\u00e9parations. Il pensait \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration des industries allemandes par le capital am\u00e9ricain. Mais la vraie servitude n&rsquo;est pas l\u00e0. Une nation ne devient esclave que si elle le veut. L&rsquo;Allemagne d&rsquo;aujourd&rsquo;hui est \u00e0 beaucoup d&rsquo;\u00e9gards plus am\u00e9ricaine que l&rsquo;Am\u00e9rique. C&rsquo;est parce qu&rsquo;elle accepte sans critique tout ce qui vient d&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;elle est notre colonie, ou notre alli\u00e9e, comme l&rsquo;esp\u00e8rent certains. Et l&rsquo;Angleterre devrait m\u00e9diter cette \u00e9volution.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Nous avons \u00e9t\u00e9 une colonie de l&rsquo;Angleterre. Elle sera bient\u00f4t notre colonie. Non pas en nom, mais en fait. Les machines ont fait de l&rsquo;Angleterre la ma\u00eetresse du monde. Nos machines sont meilleures, et nous h\u00e9ritons de cette h\u00e9g\u00e9monie. Il ne nous suffit pas d&rsquo;\u00eatre la nation la plus riche du monde. Mais malgr\u00e9 notre g\u00e9nie m\u00e9canique, nous sommes incapables de r\u00e9partir \u00e9quitablement nos richesses. Au contraire, nous exploitons ceux qui sont moins riches que nous.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn v\u00e9rit\u00e9, le souffle vous en tombe, comme de vulgaires bras. Ne sent-on pas, dans cette citation si diverse, si chamarr\u00e9e, si aguichante comme un clin d&rsquo;il sans fin, avec l&rsquo;intervention de divers ministres qui paraissent pour l&rsquo;occasion grim\u00e9s en po\u00e8tes publicitaires et hommes-sandwiches, ne sent-on pas ce rythme, ce battement, cette respiration saccad\u00e9e, ce mouvement comme une forge et comme un piston \u00e0 la fois,  le <em>beat<\/em> devenu fondamental et colossal, le <em>beat<\/em> comme disent les musiciens de jazz et, par cons\u00e9quent, les <em>beatniks<\/em> comme Jack Kerouac, ce <em>beat<\/em> qui n&rsquo;en est plus dans le cas de notre citation que la lourde et grossi\u00e8re extension ? Ludwell Dunny est de ces esprits f\u00e9roces, nullement embarrass\u00e9s de litt\u00e9rature ni de dentelle, qui font tenir leur message, toujours le m\u00eame au travers des temps historiques diff\u00e9rents, en force et sans soucis de nuances ni de cama\u00efeux. L&rsquo;esprit de ces esprits est de type social-darwiniste, social r\u00e9aliste, qu&rsquo;importe l&rsquo;\u00e9tiquette sans nul doute, qui expose l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 de la marche s\u00e9lective du syst\u00e8me et ainsi de suite ; Ludwell Dunny exprime parfaitement l&rsquo;esprit de son temps, jusqu&rsquo;\u00e0 faire penser qu&rsquo;il pourrait \u00eatre lui-m\u00eame cet esprit de son temps, de cette fa\u00e7on qu&rsquo;il en a la f\u00e9rocit\u00e9 all\u00e8gre et l&rsquo;\u00e9lan roboratif, la conscience la meilleure du monde, la certitude jubilatoire ; il est l&rsquo;am\u00e9ricanisation en marche<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA ce point, nous vient naturellement la d\u00e9cision d&rsquo;\u00e9carter la question des Am\u00e9ricains, je veux dire les interrogations sur les comportements, sur les caract\u00e8res, les vertus et les vices, les responsabilit\u00e9s et les blessures secr\u00e8tes ; nous \u00e9cartons la question personnelle de Ludwell Dunny, notamment pour ce qui concerne le jugement moral que d&rsquo;aucuns seraient tent\u00e9s de pr\u00e9senter \u00e0 son encontre ; il n&rsquo;est dans ce cas, Ludwell Dunny, que l&rsquo;extension volubile, caustique et assur\u00e9e, agressive et abrasive si l&rsquo;on peut choisir ce qualificatif utilis\u00e9 pour l&rsquo;usage sur les mati\u00e8res, d&rsquo;une dynamique am\u00e9ricaniste qui le d\u00e9passe et l&rsquo;entra\u00eene, et le mod\u00e8le, et le fait chanter dans les deux sens du verbe plac\u00e9 de cette fa\u00e7on, mais disons comme un coucou, comme disait Orson Welles en parlant de la d\u00e9mocratie en Suisse, dans <em>Le troisi\u00e8me homme<\/em>. Nous atteignons le cur de notre propos, pour ce cas pr\u00e9cis\u00e9ment ; nous retournons l&rsquo;argument, comme nous l&rsquo;avons fait plus haut pour la communication en g\u00e9n\u00e9ral. C&rsquo;est la puissance dynamique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, son rythme, son <em>beat<\/em> si vous voulez, qui donnent \u00e0 Ludwell Dunny son abattage, cette esp\u00e8ce de force arrogante et presque provocatrice pour affirmer : eh oui, nous vous conquerrons de cette fa\u00e7on, sans autre but que la conqu\u00eate, pour empiler notre puissance, sans nous demander pourquoi, parce que nous sommes ainsi, que cela vous plaise ou non. Les Am\u00e9ricains trouvent dans la puissance de la dynamique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme l&rsquo;argument du sens de leur action, ou plut\u00f4t l&rsquo;argument du sens o\u00f9 le sens est justifi\u00e9 par la forme elle-m\u00eame, par le mouvement, par le rythme. C&rsquo;est par cette voie imp\u00e9rative, par la voix de Ludwell Dunny, que nous sommes renvoy\u00e9s \u00e0 notre th\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale selon laquelle le rythme et le mouvement de la communication sont eux-m\u00eames justification, contenu, sens dans les deux sens, orientation et substance \u00e0 la fois, de l&rsquo;am\u00e9ricanisme Pour l&rsquo;am\u00e9ricanisme, la fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre qui gouverne l&rsquo;\u00eatre, et cet \u00eatre-l\u00e0 qui cr\u00e9e sa propre essence, comme par capillarit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette osmose ainsi mesur\u00e9e, dans le sens qu&rsquo;on dit, l&rsquo;am\u00e9ricanisme incarn\u00e9 dans la communication et la communication enveloppant l&rsquo;am\u00e9ricanisme comme une inspiratrice fondamentale, l&rsquo;am\u00e9ricanisme change de substance par cons\u00e9quent. Ce fut le cas au long des <em>roaring twenties<\/em>, comme au terme d&rsquo;un processus transformationnel qui aurait pris le temps d&rsquo;une d\u00e9cennie. Il y a dans cette d\u00e9marche quelque chose qui ressemble \u00e0 une inspiration, outre l&#8217;empire de la n\u00e9cessit\u00e9. L&rsquo;Am\u00e9rique est un <em>ersatz<\/em> de nation, c&rsquo;est-\u00e0-dire en v\u00e9rit\u00e9 une anti-nation caract\u00e9ris\u00e9e, d\u00e8s sa fondation, par la place centrale des communications dans sa structure, son fonctionnement et la perception qu&rsquo;elle a d&rsquo;elle-m\u00eame, et ainsi la fonction centrale que conquiert la communication dans la p\u00e9riode qu&rsquo;on d\u00e9crit n&rsquo;est-elle pas usurp\u00e9e. Soudain projet\u00e9e dans sa maturit\u00e9 et charg\u00e9e dans le m\u00eame souffle d&rsquo;une transcendance, ou d&rsquo;une apparence de transcendance dans tous les cas, la communication va \u00eatre l&rsquo;instrument de sauvegarde de l&rsquo;\u00e9conomie d\u00e9brid\u00e9e qui l&rsquo;a enfant\u00e9e, et qui, soudain, s&rsquo;effondre, et qui dispara\u00eetrait dans le Trou Noir de la Grande D\u00e9pression si elle, la communication, n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 pour la retenir au dernier instant de sa vie tr\u00e9pidante devenue chute vertigineuse et barbarie inf\u00e2me <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">F<\/span>DR, certes, ces trois lettres aussit\u00f4t viennent \u00e0 l&rsquo;esprit par la voie d&rsquo;une m\u00e9moire vigilante, et d&rsquo;une m\u00e9moire affective \u00e9galement car l&rsquo;aventure de cet homme bouleverse les sentiments et brise les sch\u00e9mas convenus. Franklin Delano Roosevelt rompt avec cette Am\u00e9rique plong\u00e9e dans son dynamisme et dans sa fabrication rythm\u00e9e de richesses qui caract\u00e9ris\u00e8rent la chevauch\u00e9e \u00e9conomique et spirituelle des ann\u00e9es 1920 ; \u00e0 aucun moment il ne songe \u00e0 tenter de r\u00e9tablir cet ordre ancien qui s&rsquo;est bris\u00e9 en \u00e9tant la cause de sa propre infortune, et surtout pas dans ses aspects psychologiquement ali\u00e9nants ou id\u00e9ologiquement militants ; il est tout entier accord\u00e9 au destin d&rsquo;une trag\u00e9die dont il devine qu&rsquo;elle transcende toutes les autres logiques. Cet homme a sauv\u00e9 l&rsquo;Am\u00e9rique qui, d\u00e9j\u00e0, vacillait vers la chute sans fin du Trou Noir de l&rsquo;ab\u00eeme. Pour cette raison, il exista une tr\u00e8s forte affection entre le peuple sauv\u00e9 et son sauveur, qui se marqua, selon notre curiosit\u00e9 comptable, dans le pl\u00e9biscite de sa premi\u00e8re r\u00e9\u00e9lection de 1936.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour embrasser la vraie nature de Roosevelt, d&rsquo;une si extr\u00eame grandeur et d&rsquo;une importance historique consid\u00e9rable, il faut consid\u00e9rer qu&rsquo;il existe deux \u00e9v\u00e9nements dans la Grande D\u00e9pression, qui se d\u00e9roulent en parall\u00e8le, se chevauchent, s&rsquo;entrem\u00ealent, mais pourtant d&rsquo;essence si diff\u00e9rente. L&rsquo;un est la crise financi\u00e8re et \u00e9conomique. Pour le domaine US qui nous int\u00e9resse essentiellement, qui est le domaine essentiel du rythme, de l&#8217;embrasement m\u00e9canique, \u00e9conomique et donc psychologique, celui qui influence et entra\u00eene le reste, cette crise est la cons\u00e9quence d&rsquo;une d\u00e9cennie o\u00f9 il y a un d\u00e9veloppement paroxystique des diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;une \u00e9conomie fond\u00e9e sur l&rsquo;artifice, avec le cr\u00e9dit, les communications, l&rsquo;incitation \u00e0 la consommation, le tout formant une dynamique \u00e9galement cr\u00e9atrice de bulles qui sont autant de concentrations pseudo-\u00e9conomiques et financi\u00e8res \u00e9chappant aux lois de la r\u00e9alit\u00e9 et promises \u00e0 l&rsquo;\u00e9clatement. Le facteur psychologique, activ\u00e9 par une sorte in\u00e9dite de m\u00e9ta-propagande, par ce qu&rsquo;ils nomment l&rsquo;id\u00e9ologie de l&rsquo;optimisme, joue un r\u00f4le immense d&rsquo;exaltation presque m\u00e9taphysique, de croyance exacerb\u00e9e essentiellement sur l&rsquo;artifice de la dynamique. Durant cette p\u00e9riode, les USA croient atteindre une situation unique dans l&rsquo;Histoire, qui se lib\u00e8re des r\u00e8gles de l&rsquo;Histoire, une situation effectivement m\u00e9taphysique, ou m\u00e9tahistorique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe premier paroxysme de la crise a la brutalit\u00e9 et la violence des grands chocs historiques. Le <em>Great Crash<\/em> de Wall Street est un \u00e9v\u00e9nement sp\u00e9cifique, dont on aurait pu croire, \u00e0 le suivre dans son d\u00e9roulement, qu&rsquo;il se r\u00e9sorbait et s&rsquo;apaisait finalement (au printemps 1930, Wall Street avait retrouv\u00e9 le niveau du d\u00e9but de 1929). Mais l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement a bris\u00e9 la confiance, il a transform\u00e9 la psychologie. L&rsquo;essentiel se passe encore souterrainement, avec la paralysie qui gagne le comportement am\u00e9ricain, qui alimente la progression de l&rsquo;\u00e9conomie vers l&rsquo;immense d\u00e9sastre socio-\u00e9conomique qu&rsquo;est la Grande D\u00e9pression <em>stricto sensu<\/em> ; puis, la catastrophe install\u00e9e, l&rsquo;\u00e9conomie qui peine tant \u00e0 se redresser, qui doit attendre la guerre et m\u00eame l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre pour enfin quitter cette situation de crise, dont on peut m\u00eame douter qu&rsquo;elle ait r\u00e9ellement quitt\u00e9 cette situation de crise jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui et n&rsquo;ayant subsist\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 coups d&rsquo;artifices dont celui d&rsquo;une \u00e9conomie militaris\u00e9e (y compris et surtout sur le long terme avec la Guerre froide) ; et la crise actuelle n&rsquo;\u00e9tant alors que la r\u00e9apparition des conditions de la Grande D\u00e9pression, la r\u00e9activation de l&rsquo;incendie qui couve. Voil\u00e0 pour le domaine \u00e9conomique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;autre part, il y a ce que nous d\u00e9signons sans aucun doute comme une trag\u00e9die historique, qui commence quelque part en 1930 ou 1931, lorsque les conditions \u00e9conomiques en constante d\u00e9gradation ouvrent la porte \u00e0 une crise sociale et psychologique aux dimensions historiques sans gu\u00e8re de pr\u00e9c\u00e9dent aux USA ; qui conduit au paroxysme de l&rsquo;hiver 1932-1933, lorsque les USA paraissent au bord de la d\u00e9sint\u00e9gration, entre l&rsquo;\u00e9lection et l&rsquo;inauguration de FDR (novembre 1932-mars 1933). Cette s\u00e9quence rel\u00e8ve sans aucun doute de la trag\u00e9die. Pendant quelques mois, au paroxysme de la chose, on aurait pu croire \u00e0 un processus de d\u00e9sint\u00e9gration d&rsquo;un pays qui avait pr\u00e9tendu \u00eatre une nation charg\u00e9e d&rsquo;un dialogue avec Dieu qui e\u00fbt m\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;\u00eatre exclusif et infini. Sans doute le contraste entre la proximit\u00e9 du Paradis de 1928-1929 et la chute qui suivit compte-t-il au moins pour son poids dans la puissance de la trag\u00e9die qui s&rsquo;ensuit. Cette sensation de tragique est particuli\u00e8rement vivace dans les esprits am\u00e9ricains,  beaucoup moins chez les Europ\u00e9ens, qui ont la m\u00e9moire bronz\u00e9e par les vicissitudes tragiques de l&rsquo;Histoire. En v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est la psychologie am\u00e9ricaniste,  dans ce cas, le qualificatif syst\u00e9mique d&rsquo;am\u00e9ricaniste s&rsquo;impose, puisque renvoyant au syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme,  qui est frapp\u00e9e, qu&rsquo;on croirait frapp\u00e9e mortellement. La psychologie am\u00e9ricaniste de ce moment tragique serait bien d\u00e9crite par cette image que Thomas Mann employait pour le peuple allemand juste apr\u00e8s la d\u00e9faite de 1918, qui lui conviendrait absolument : le peuple (am\u00e9ricain) \u00e9tait \u00ab <em>bris\u00e9 jusqu&rsquo;en ses profondeurs : il \u00e9tait mou comme un nouveau-n\u00e9.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(La similitude pourrait sugg\u00e9rer d&rsquo;aller au-del\u00e0, faisant un lien r\u00e9v\u00e9lateur entre deux situations pan expansionnistes, le pangermanisme et le panam\u00e9ricanisme, ces deux courants en apparence \u00e9trangers sinon antagonistes, en r\u00e9alit\u00e9 qui se succ\u00e8dent dans la charge, l&rsquo;animation et l&rsquo;affirmation du courant de la modernit\u00e9 machiniste, de l&rsquo;id\u00e9al de puissance de Ferrero, qui ainsi ne feraient qu&rsquo;un au regard de la m\u00e9tahistoire ; ces deux courants r\u00e9unis en un par l&rsquo;appr\u00e9ciation m\u00e9tahistorique, marqu\u00e9s par la puissance m\u00e9caniste et technologique, la m\u00e9taphysique de cette puissance ; mais avec cette faiblesse terrible de la fragilit\u00e9 psychologique qui serait ainsi r\u00e9v\u00e9l\u00e9e, aux USA apr\u00e8s l&rsquo;Allemagne, qui serait le tribut de la charge insupportable de cette puissance moderniste d\u00e9cha\u00een\u00e9e, qui serait la cons\u00e9quence de l&rsquo;affreux caract\u00e8re d\u00e9structurant de cette m\u00eame puissance moderniste exerc\u00e9e contre les autres comme une arme de conqu\u00eate, et retourn\u00e9e comme une punition immanente contre les peuples que le syst\u00e8me a engag\u00e9s dans cette voie.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe Moment tragique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme et de l&rsquo;Am\u00e9rique, durant l&rsquo;hiver 1932-1933, ressembla en v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 la fin d&rsquo;un monde. Il correspondit, comme une \u00e9trange ironie renvoyant \u00e0 la vanit\u00e9 des hommes qui croient organiser le monde avec l&rsquo;ordre de leur esprit, \u00e0 une faiblesse \u00e9galement tragique du cadre l\u00e9gislatif ; la p\u00e9riode correspond effectivement \u00e0 une immense vacance du pouvoir de cinq mois, entre l&rsquo;\u00e9lection du nouveau pr\u00e9sident (novembre 1933) et sa prise de fonction (mars 1933). (Comme s&rsquo;il pressentait cet \u00e9pisode tragique, le syst\u00e8me, dans le chef de ses repr\u00e9sentants parlementaires, avait mis en route, en 1932, un amendement \u00e0 la Constitution sacr\u00e9e, pour r\u00e9duire cette vacance \u00e0 trois mois, de novembre \u00e0 janvier. Il aurait \u00e9t\u00e9 si n\u00e9cessaire qu&rsquo;il f\u00fbt vot\u00e9 avant l&rsquo;\u00e9lection de Roosevelt, mais l&rsquo;Histoire avait pris tout cela de vitesse.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAlors, il y eut ce tournant si \u00e9tonnant et inattendu qu&rsquo;on le qualifierait de magique, comme l&rsquo;on dirait d&rsquo;une incantation, d&rsquo;un exorcisme \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;un peuple qui est un continent ; ce tournant, qui est l&rsquo;activit\u00e9 psychologique, ou plut\u00f4t de communication, du nouveau pr\u00e9sident, sit\u00f4t install\u00e9 ; l&rsquo;intervention de Roosevelt, cette sorte de magie qui, soudain, anime ses discours, ses proclamations, et surtout sa voix radiophonique, chaque samedi apr\u00e8s-midi, sa causerie au coin de feu. L&rsquo;\u00e9crivain Saul Bellow se rappelle ces apr\u00e8s-midi de Chicago, o\u00f9 il partait, dans la voiture familiale conduite par son p\u00e8re, qui prenait sa place dans la longue file de v\u00e9hicules arr\u00eat\u00e9s sur un chemin de terre, \u00e0 la lisi\u00e8re d&rsquo;une for\u00eat superbement reverdie par le printemps de 1933, cette longue file de survie, o\u00f9 chaque voiture branche sa radio, l&rsquo;on ouvre les porti\u00e8res, cigarette au bec, et chacun \u00e9coutant cette voix \u00e0 la fois chaleureuse, famili\u00e8re, paternelle ou fraternelle c&rsquo;est selon, et en m\u00eame temps autoritaire, p\u00e9remptoire, qu&rsquo;on ne peut songer \u00e0 contredire ou mettre en doute Allons, FDR est un magicien ! C&rsquo;est le r\u00e9parateur, le plombier g\u00e9nial du syst\u00e8me ! Il leur dit, en une formule longuement pes\u00e9e et qui semble la nature m\u00eame, comme \u00e0 l&#8217;emporte-pi\u00e8ce : \u00ab <em>Il n&rsquo;y a qu&rsquo;une chose dont il faut avoir peur, et c&rsquo;est la peur elle-m\u00eame.<\/em> \u00bb Ou encore, cette exhortation \u00e9trange, presque dite comme si nous \u00e9tions devenus un asile d&rsquo;ali\u00e9n\u00e9s : \u00ab <em>Faites quelque chose ! Et si \u00e7a ne marche pas, faites autre chose !<\/em> \u00bb Nul ne peut contester que l&rsquo;intervention de Franklin Delano Roosevelt repr\u00e9sente une exceptionnelle occurrence historique, et l&rsquo;effet de son intervention, ce formidable choc psychologique collectif, qui ne r\u00e9sout rien de la crise \u00e9conomique, car l\u00e0 n&rsquo;est pas l&rsquo;objet de la chose ni de notre propos,  qui retient un pays immense, au bord de l&rsquo;effondrement, au bord d&rsquo;un trou noir sans fond,  un pays immense qui, dans cette p\u00e9riode, parut \u00eatre devenu une v\u00e9ritable nation, avec une conscience et une psychologie historiques. Arr\u00eatons-nous l\u00e0 car, au-del\u00e0, il n&rsquo;est pas utile de s&rsquo;attacher \u00e0 un argument qui tenterait de nous convaincre de l&rsquo;existence d&rsquo;une nation am\u00e9ricaine. Au contraire, l&rsquo;action elle-m\u00eame de FDR, son triomphe initial, puis son \u00e9chec sur le terme, d\u00e8s 1937 o\u00f9, apr\u00e8s une r\u00e9\u00e9lection qui est un pl\u00e9biscite (1) comme jamais aucun pr\u00e9sident n&rsquo;avait os\u00e9 r\u00eaver, ni apr\u00e8s lui d&rsquo;ailleurs, comme aucun autre pr\u00e9sident n&rsquo;osera jamais plus r\u00eaver, il dut s&rsquo;incliner devant la riposte de l&rsquo;<em>establishment<\/em>, repr\u00e9sent\u00e9 en ce cas par le Congr\u00e8s, qui repoussa sa tentative de r\u00e9forme de ce m\u00eame syst\u00e8me ; par ailleurs, l&rsquo;initiative de FDR \u00e9tait ce qu&rsquo;elle \u00e9tait, non exempte d&rsquo;arri\u00e8re-pens\u00e9es, elle-m\u00eame farcie de chausse-trappes politiciennes, bref qui ne d\u00e9pare nullement les coutumes washingtoniennes. En un mot, le moment de la magie rooseveltienne est pass\u00e9, la crise n&rsquo;est pas vaincue, la bagarre politicienne qui est la marque du syst\u00e8me est repartie de plus belle. Cette affaire n&rsquo;est plus la n\u00f4tre, nous qui voulons nous cantonner \u00e0 ce moment magique du printemps 1933 o\u00f9, en quelques semaines d&rsquo;une \u00e9trange et exceptionnelle proximit\u00e9 psychologique entre un homme et son peuple, ou ce qui \u00e9tait effectivement devenu son peuple comme l&rsquo;Histoire nous enseigne qu&rsquo;il y en a, et cela qui est si compl\u00e8tement \u00e9tranger \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique en temps normal, ce moment magique o\u00f9 l&rsquo;Am\u00e9rique fut sauv\u00e9e de sa propre mort in\u00e9luctable en quelques semaines de magie parl\u00e9e<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;essentiel est bien l\u00e0 et l&rsquo;essentiel est bien que ce moment s&rsquo;exprime et acquiert sa substance, pleinement par le moyen de la communication. La radiophonie transporte la voix de Roosevelt et touche les Am\u00e9ricains jusqu&rsquo;au fond de leurs \u00e2mes, les retenant au bord du pr\u00e9cipice, les convainquant de s&rsquo;en d\u00e9tourner. Cette activit\u00e9 de la radiophonie, qui a acquis tout son d\u00e9veloppement au rythme de la mont\u00e9e au paradis des ann\u00e9es 1920, retient l&rsquo;Am\u00e9rique de s&rsquo;effondrer jusqu&rsquo;au fond de l&rsquo;enfer. Qui, dans ce pays construit sur des symboles et \u00e0 l&rsquo;aide de symboles, qui semble n&rsquo;avoir de substance que symbolique, qui pourrait pr\u00e9tendre \u00e9chapper \u00e0 l&rsquo;attraction, \u00e0 la fascination de cette occurrence extraordinaire ? Nous-m\u00eames n&rsquo;y pouvons \u00eatre indiff\u00e9rents. De ce jour, l&rsquo;Am\u00e9rique devient un artefact de communication sans plus aucune restriction, sans la prudence de s&rsquo;assurer de la ma\u00eetrise des techniques mais au contraire en succombant \u00e0 l&rsquo;ivresse de la technique. De ce jour date l&rsquo;apparition dans les pens\u00e9es, dans les discours, dans les sciences sociales elles-m\u00eames, de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> selon les normes officielles am\u00e9ricanistes, pure cr\u00e9ation de la communication,  rien de commun, bien entendu, avec l&rsquo;<em>American Dream<\/em> que nous avons d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9, principalement en France d\u00e8s le d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle, qui \u00e9tait, lui, une cr\u00e9ation de la psychologie historique. De ce jour, le cin\u00e9ma, lui-m\u00eame nouveau medium transfigur\u00e9 en acteur essentiel de l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, prend sa place et devient un composant actif, non seulement de l&rsquo;imaginaire, de l&rsquo;art transform\u00e9 en industrie ou de l&rsquo;industrie maquill\u00e9e en art, mais de la psychologie am\u00e9ricaniste et de sa politique,  et lui aussi, le cin\u00e9ma, pure cr\u00e9ation de la communication. Les ann\u00e9es 1930, dites celles de l&rsquo;\u00e2ge d&rsquo;or des grands studios, sont le cadre imp\u00e9ratif de l&rsquo;engagement du cin\u00e9ma, je veux dire d&rsquo;une fa\u00e7on ordonn\u00e9e, structur\u00e9e, presque au pas, dans la bataille de l&rsquo;am\u00e9ricanisme,  dans ce cas, la bataille pour \u00e9craser l&rsquo;hydre hideuse de la Grande D\u00e9pression,  par l&rsquo;illusion tentatrice nourrissant la conviction des esprits sommaires, l&rsquo;<em>entertainment<\/em> comme philosophie du monde, la pr\u00e9sence lancinante de la banni\u00e8re \u00e9toil\u00e9e ; cela, avant de pr\u00e9parer la mobilisation pour la Grande Guerre Patriotique des studios<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">D<\/span>es studios du cin\u00e9matographe, nous passons ais\u00e9ment \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 puisque la r\u00e9alit\u00e9 est d\u00e9sormais celle qui sort des studios, et rien d&rsquo;autre ne s&rsquo;y peut comparer en v\u00e9rit\u00e9. Le professeur George H. Roeder Jr., qui est professeur <em>of liberal art<\/em>, dont l&rsquo;image du cin\u00e9matographe fait partie, et nullement historien, nous pr\u00e9sente la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale sous les traits d&rsquo;une guerre censur\u00e9e (2) ; mais bien au-del\u00e0 de cet aspect somme toute conjoncturel, il nous instruit dans ses remarques introductives de ceci qui r\u00e9sume notre propos \u00e0 merveille : \u00ab <em>La Deuxi\u00e8me Guerre mondiale fut le premier film dans lequel chaque Am\u00e9ricain pouvait avoir un r\u00f4le.<\/em> [&#8230;] <em>La Deuxi\u00e8me Guerre mondiale offrit \u00e0 chaque citoyen<\/em> [am\u00e9ricain] <em>le double r\u00f4le de spectateur et de participant.<\/em> \u00bb George H. Roeder Jr. nous dit bien plus de la r\u00e9elle substance de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, de sa puissance et de son influence sur la psychologie am\u00e9ricaniste (et sur le renforcement de l&rsquo;am\u00e9ricanisation de la psychologie des Am\u00e9ricains), dans cette fa\u00e7on cin\u00e9matographique de l&rsquo;aborder, et il nous dit bien plus par cons\u00e9quent sur l&rsquo;histoire am\u00e9ricaniste ainsi sortie du spectre de la Grande D\u00e9pression, cette \u00e9pouvantable agression de la r\u00e9alit\u00e9, cette scandaleuse provocation en v\u00e9rit\u00e9 ; il nous en dit bien plus que toutes les studieuses et laborieuses, et n\u00e9cessairement conformistes, \u00e9tudes historiographiques enfant\u00e9es par le syst\u00e8me. Il ne s&rsquo;agit pas ici de signaler un \u00e0-c\u00f4t\u00e9, un aspect int\u00e9ressant mais tout de m\u00eame marginal de la perception du grand conflit, notamment chez les Am\u00e9ricains mais \u00e9galement sur les terres ext\u00e9rieures. Au contraire, nous pr\u00e9tendons d\u00e9crire la substance de la chose, telle qu&rsquo;elle fut model\u00e9e par la communication. L&rsquo;appr\u00e9ciation de George H. Roeder Jr., si elle para\u00eet sortir du laboratoire original mais limit\u00e9 du sp\u00e9cialiste, concerne au contraire l&rsquo;enti\u00e8ret\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne. La politique g\u00e9n\u00e9rale, les appr\u00e9ciations des dirigeants de cette politique, du moins ceux qui sont acquis au syst\u00e8me, montrent une transcription en des concepts s\u00e9rieux de cette fa\u00e7on de percevoir l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une v\u00e9ritable mise en sc\u00e8ne de l&rsquo;Histoire dans laquelle croit entrer l&rsquo;Am\u00e9rique, alors que ce qu&rsquo;elle fait est de tenter d&rsquo;annexer l&rsquo;Histoire pour la faire traiter par les r\u00e9giments de sc\u00e9naristes de Hollywood ; pour un certain temps, quelques d\u00e9cennies au moins, on put consid\u00e9rer que le tour avait r\u00e9ussi, passe-passe certes, mais dans le cadre s\u00e9rieux de l&rsquo;industrie cin\u00e9matographique. Dans tous les cas, il s&rsquo;agit de convenir que la communication, l\u00e0 encore, constitue l&rsquo;arme absolue de l&rsquo;am\u00e9ricanisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuisque la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale fut un film o\u00f9 les Am\u00e9ricains \u00e9taient acteurs et dont ils \u00e9taient les spectateurs, il importait que ce film f\u00fbt tourn\u00e9 \u00e0 Hollywood, que les bons y triomphassent sans qu&rsquo;on puisse \u00e9mettre le moindre doute sur leur vertu et leur puissance, que les mauvais y fussent punis \u00e0 mesure, que les acolytes fussent mis \u00e0 leur place et ainsi de suite. Ainsi la Deuxi\u00e8me Guerre devint-elle une guerre am\u00e9ricaniste et, v\u00e9ritablement, l&rsquo;aube claire et radieuse d&rsquo;une \u00e9poque nouvelle et sans pr\u00e9c\u00e9dent. Certains nomm\u00e8rent cela, avec le sens de l&rsquo;\u00e0-propos et du raccourci, <em>The American Century<\/em>. Monsieur Henry Luce, qui a impos\u00e9 la formule en 1941, \u00e9tait encore modeste, avec l&rsquo;arri\u00e8re-go\u00fbt d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de la Grande D\u00e9pression et l&rsquo;humeur morose, sinon anxieuse ; il aurait pu \u00e9crire plus justement, pour d\u00e9signer la p\u00e9riode qui s&rsquo;ouvrait : <em>The American History as the History of the World<\/em> ou, plus prestement dit, <em>America as the World<\/em>. M\u00eame les non-Am\u00e9ricains qui comptent, les amis les plus proches, les fid\u00e8les porteurs d&rsquo;eau qui pr\u00e9tendent garder leur verbe libre au nom d&rsquo;une parent\u00e9 vertueuse entre toutes, au nom du cousinage anglo-saxon, m\u00eame ceux-l\u00e0 accept\u00e8rent, en se conformant aux th\u00e9ories fumeuses et aux manuvres qualifi\u00e9es d&rsquo;habiles, le sc\u00e9nario du cin\u00e9matographe. Nul ne doit douter que, derri\u00e8re cette raison, se dissimule \u00e0 peine, je veux dire maquill\u00e9e \u00e0 la va-vite et tr\u00e8s vite d\u00e9couverte, une passion extr\u00eame qui se nourrit des apparences s\u00e9duisantes, des illusions enj\u00f4leuses, des r\u00eaveries entreprenantes, qui est absolument vuln\u00e9rable au charme g\u00e9n\u00e9ral de la communication, qui lui c\u00e8de avec un d\u00e9lice \u00e0 peine dissimul\u00e9 ; cette passion d\u00e9vorante, br\u00fblante, irr\u00e9sistible, \u00e9prouv\u00e9e pour l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;Am\u00e9rique comme Nouveau Monde et Terre Promise Certes, on est en droit de se trouver confondu par cette passion accept\u00e9e, succomb\u00e9e presque avec d\u00e9lice pour l&rsquo;apparence, pour la construction artificielle, pour le montage de la communication, et tout cela couronn\u00e9 du nom de nation que les USA, ne m\u00e9rit\u00e8rent jamais vraiment, et surtout pas en cette circonstance ; et ce qu&rsquo;il faut en v\u00e9rit\u00e9, au rythme de l&rsquo;Histoire, de la patience et de la cruaut\u00e9, de la mort et de la souffrance, de la trag\u00e9die et de la dur\u00e9e, pour faire une nation qu&rsquo;on pourra bient\u00f4t qualifier de vieille, qui deviendrait, si l&rsquo;on veut, pour retrouver notre r\u00e9f\u00e9rence, la Grande Nation. Ce go\u00fbt de l&rsquo;absence de substance, de refus de la gr\u00e2ce, du m\u00e9pris des choses hautes qui poserait \u00e0 \u00eatre hautain, voil\u00e0 bien le myst\u00e8re qui enrobe l&rsquo;\u00e9nigme am\u00e9ricaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn novembre 1942, le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, qui n&rsquo;est pas de ce troupeau, admonesta s\u00e9v\u00e8rement Winston Churchill, qui, lui, aurait tendance \u00e0 en \u00eatre, m\u00eame lorsqu&rsquo;il se pare de la crini\u00e8re flamboyante du vieux lion britannique. Cela se passait le 18 novembre 1942, une d\u00e9cade apr\u00e8s le d\u00e9barquement alli\u00e9 en Afrique du Nord, l&rsquo;op\u00e9ration <em>Torch<\/em> dont le g\u00e9n\u00e9ral avait fortement pris ombrage de n&rsquo;avoir pas \u00e9t\u00e9 averti. La cause de cet ostracisme, inacceptable pour lui puisque l&rsquo;Afrique du Nord \u00e9tait territoire fran\u00e7ais, lui semblait \u00e9vidente, dans la r\u00e9v\u00e9lation que lui avaient fait les Britanniques en l&rsquo;informant du d\u00e9barquement, de la direction am\u00e9ricaniste de l&rsquo;affaire ; \u00ab <em>je comprends mal<\/em>, avait-il dit \u00e0 Churchill et \u00e0 Eden, <em>que vous, Anglais, passiez aussi compl\u00e8tement la main dans une entreprise qui int\u00e9resse l&rsquo;Europe au premier chef.<\/em> \u00bb Puis ce furent ses observations pleines de fureur contenue, \u00e0 l&rsquo;intention de Churchill, ce 18 novembre 1942 : \u00ab <em>Quant \u00e0 vous, je ne vous comprends pas. Vous faites la guerre depuis le premier jour. On peut m\u00eame dire que vous \u00eates, personnellement, cette guerre. Votre arm\u00e9e progresse en Lybie. Il n&rsquo;y aurait pas d&rsquo;Am\u00e9ricains en Afrique si, de votre c\u00f4t\u00e9, vous n&rsquo;\u00e9tiez pas en train de battre Rommel. A l&rsquo;heure qu&rsquo;il est, jamais encore un soldat de Roosevelt n&rsquo;a rencontr\u00e9 un soldat d&rsquo;Hitler tandis que, depuis trois ans, vos hommes se battent sous toutes les latitudes. D&rsquo;ailleurs, dans l&rsquo;affaire africaine, c&rsquo;est l&rsquo;Europe qui est en cause et l&rsquo;Angleterre appartient \u00e0 l&rsquo;Europe. Cependant, vous laissez l&rsquo;Am\u00e9rique prendre la direction du conflit. Or, c&rsquo;est \u00e0 vous de l&rsquo;exercer, tout au moins dans le domaine moral. Faites-le ! L&rsquo;opinion europ\u00e9enne vous suivra.<\/em> \u00bb (4)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;id\u00e9e offerte par cette intervention est fondamentale, et c&rsquo;est \u00e0 partir d&rsquo;elle qu&rsquo;on peut rapidement observer que la Deuxi\u00e8me Guerre fut aussi un film de cin\u00e9matographie pour d&rsquo;autres que les citoyens am\u00e9ricains, beaucoup d&rsquo;autres, et parmi eux des dirigeants aussi grandement historiques que Churchill. La transmutation de la Deuxi\u00e8me Guerre, en Europe, en victoire am\u00e9ricaine et am\u00e9ricaniste est le fait strat\u00e9gique majeur du conflit,  et une victoire, puisque victoire il y a, de la communication. Un simple survol de l&rsquo;histoire militaire doit nous en convaincre, c&rsquo;est-\u00e0-dire nous confirmer ce que nous devrions savoir d\u00e9j\u00e0. L&rsquo;intervention substantielle des forces arm\u00e9es US (disons, autour de 50% du potentiel alli\u00e9 sur le front Ouest) commence avec le d\u00e9barquement de Normandie, en juin 1944 ; m\u00eame l&rsquo;offensive strat\u00e9gique a\u00e9rienne ne commen\u00e7a \u00e0 sortir ses effets, d&rsquo;ailleurs diff\u00e9rents de ceux qu&rsquo;on attendait, qu&rsquo;\u00e0 partir du printemps 1944. Mais l&rsquo;on sait que le tournant de la guerre se situe en 1943, et que cette guerre fut v\u00e9ritablement gagn\u00e9e avec les batailles de Stalingrad et de Koursk, avec la <em>Wehrmacht<\/em> battue, sur la pente de la destruction,  tout cela, sans les USA. M\u00eame la puissance de l&rsquo;industrie de guerre des USA, si elle joua sans doute un r\u00f4le important et progressivement de plus en plus important, ne joua jamais ce r\u00f4le exclusif d&rsquo;une condition <em>sine qua non<\/em> de la victoire qu&rsquo;on lui attribua.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQui s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 cela ? La Seconde Guerre est entr\u00e9e dans les esprits, et plus encore, dirais-je, dans la psychologie pour devenir un r\u00e9flexe du jugement, comme la guerre am\u00e9ricaine, la Grande Guerre am\u00e9ricaniste, je dirais par substance m\u00eame. Pour compl\u00e9ter l&rsquo;hypoth\u00e8se et ajouter le destin aux manipulations inconscientes, on observerait que par un acte essentiel pos\u00e9 \u00e0 un moment essentiel, Roosevelt joue un r\u00f4le clef dans la poursuite de la guerre et sa transformation d\u00e9cisive en une guerre am\u00e9ricaniste, comme s&rsquo;il voulait s&rsquo;assurer, en la transmutant, de la sc\u00e8ne grondante et terrible \u00e0 partir de laquelle l&rsquo;Am\u00e9rique installera son empire de la communication sur le monde. Le pr\u00e9sident est l&rsquo;ordonnateur et le grand pr\u00eatre de la transmutation, autant que le magouilleur de ses pr\u00e9misses ; ainsi est-on conduit \u00e0 avancer une interpr\u00e9tation hyperbolique de la conviction de fer de Roosevelt et de l&rsquo;insistance inattaquable qui en r\u00e9sulte, pour la capitulation de l&rsquo;Allemagne sans conditions (cette exigence sera \u00e9galement \u00e9nonc\u00e9e pour le Japon, mais l&rsquo;ant\u00e9riorit\u00e9 est incontestablement pour l&rsquo;Allemagne, et, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, la m\u00eame politique fut appliqu\u00e9e pour le Japon parce que la logique politique et id\u00e9ologique interdisait apr\u00e8s ce pr\u00e9c\u00e9dent-l\u00e0 de faire autrement). Appr\u00e9ci\u00e9e d&rsquo;un point de vue simplement historique, classique dirions-nous, cette politique est maladroite et stupide, selon l&rsquo;appr\u00e9ciation la plus mod\u00e9r\u00e9e qu&rsquo;on puisse en avoir. Lorsque Roosevelt l&rsquo;annonce, au d\u00e9but de 1943, le 23 janvier lors d&rsquo;une conf\u00e9rence de presse \u00e0 Casablanca, contre l&rsquo;avis quasiment unanime qu&rsquo;on conna\u00eetra ensuite, du monde politique washingtonien, de ses propres chefs militaires, des Britanniques (Churchill en t\u00eate), de Staline lui-m\u00eame (3), tous les arguments militent contre ce choix. L&rsquo;histoire confirmera tout cela, en ajoutant \u00e0 la maladresse et \u00e0 la stupidit\u00e9 de cette politique, son caract\u00e8re indirectement criminel. Dans son livre <em>The New Dealer&rsquo;s War<\/em>, l&rsquo;historien Thomas Fleming d\u00e9taille les diverses circonstances, pertes, massacres et destructions qui eussent \u00e9t\u00e9 r\u00e9duits ou \u00e9vit\u00e9s, selon lui, sans parler de bouleversements g\u00e9ostrat\u00e9giques, si l&rsquo;exigence de capitulation sans conditions n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e9mise. Fleming poursuit en constatant qu&rsquo;elle interf\u00e9ra d\u00e9cisivement dans les n\u00e9gociations engag\u00e9es notamment par les services de renseignement britannique et US avec une r\u00e9sistance constituant une opposition d\u00e9mocratique allemande, s&rsquo;appuyant sur les SR allemands (amiral Canaris), qu&rsquo;ils auraient pu aider dans le projet d&rsquo;un renversement de Hitler, de l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un r\u00e9gime d\u00e9mocratique avec lequel une paix de compromis \u00e9tait envisageable. Fleming rapporte le contenu d&rsquo;un m\u00e9morandum du capitaine Basil Liddell Hart, le futur fameux historien militaire : \u00ab <em>Liddle Hart thought there was a real possibility of a coup d&rsquo;\u00e9tat that wolud remove Hitler. (He knew nothing about the existence of the German resistance movement.) But he pointed out that unconditional surrender was an insupportable barrier to suc a move. People who feels themselves the target of unlimited attacks, Liddell Hart concluded, would be inclinded to rally to the r\u00e9gime, tyranny through it is, which at least organizes their defence.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est apparu difficile de donner une explication \u00e0 l&rsquo;attitude de FDR alors qu&rsquo;il existait une telle unanimit\u00e9 contre sa d\u00e9cision lorsqu&rsquo;elle fut annonc\u00e9e, alors que les graves faiblesses de la politique de la capitulation sans conditions \u00e9taient \u00e9videntes d\u00e8s l&rsquo;origine. Plusieurs hypoth\u00e8ses furent avanc\u00e9es. En d\u00e9sespoir de cause, nombre d&rsquo;historiens ont accept\u00e9 l&rsquo;explication sommaire et extraordinaire de FDR, selon laquelle l&rsquo;id\u00e9e de la capitulation inconditionnelle lui \u00e9tait \u00ab <em>venue \u00e0 l&rsquo;esprit<\/em> \u00bb pendant la conf\u00e9rence de presse de janvier 1943, o\u00f9 il annon\u00e7a effectivement cette exigence. Les notes prises par FDR pour cette conf\u00e9rence portaient des indications pr\u00e9cises sur cette politique de capitulation inconditionnelle qu&rsquo;il allait annoncer. Thomas Fleming observe que \u00ab <em>l&rsquo;exigence de capitulation sans conditions \u00e9tait tout ce qu&rsquo;on veut sauf accidentelle et son but \u00e9tait extr\u00eamement s\u00e9rieux et \u00e9labor\u00e9. Elle repr\u00e9sentait une tentative de FDR pour rassurer ses critiques lib\u00e9raux en Am\u00e9rique et donner<\/em> [au pays] <em>un but moral, un cri de ralliement qui avait manqu\u00e9 jusqu&rsquo;alors.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette appr\u00e9ciation convient effectivement \u00e0 la situation int\u00e9rieure difficile o\u00f9 se trouvait FDR, alors qu&rsquo;aucun r\u00e9sultat encourageant de la guerre n&rsquo;\u00e9tait venu conforter le moral de la population (l&rsquo;insistance de FDR pour l&rsquo;op\u00e9ration <em>Torch<\/em> de novembre 1942 r\u00e9pondait pour une bonne partie \u00e0 son d\u00e9sir de fouetter le moral d\u00e9faillant des Am\u00e9ricains). Cette appr\u00e9ciation qui concerne une situation int\u00e9rieure par d\u00e9finition secondaire des grands engagements historiques, para\u00eetrait bien maigre en regard, justement, de l&rsquo;importance historique de l&rsquo;exigence de la capitulation sans conditions. Mais c&rsquo;est bien ainsi que le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme fonctionne, d&rsquo;abord attentif \u00e0 ses exigences internes. Dans nombre de cas, on rencontre de ces exemples de d\u00e9cisions de consid\u00e9rable importance, qu&rsquo;on cherchera ensuite \u00e0 habiller des atours de la d\u00e9marche historique, voire morale, et qui s&rsquo;av\u00e8rent \u00eatre de pure tactique interne dans leur conception initiale. On comprend mal le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme si l&rsquo;on ne comprend pas que la ma\u00eetrise des r\u00e9seaux et des obligations de tactique interne prime tout dans un arrangement qui n&rsquo;impose aucune obligation sup\u00e9rieure, aucun engagement r\u00e9galien et aucune r\u00e9elle vision historique. Une autre d\u00e9cision, aussi historique sans aucun doute que celle de l&rsquo;exigence de capitulation sans conditions, et pour la cause de laquelle les historiens continuent de se disputer, est celle de la d\u00e9cision de l&rsquo;utilisation de la bombe atomique par Truman. Ma religion est faite l\u00e0-dessus depuis que j&rsquo;ai entendu (dans le documentaire film\u00e9 <em>Le Soleil noir<\/em>, de 1995) le t\u00e9moignage de l&rsquo;aide de camp de Truman lors de sa d\u00e9cision, alors capitaine de vaisseau de l&rsquo;U.S. Navy, rapportant que le pr\u00e9sident craignait une proc\u00e9dure d&rsquo;<em>impeachment<\/em> du Congr\u00e8s contre lui s&rsquo;il n&rsquo;utilisait pas la bombe. L&rsquo;argument \u00e9tait simple, selon lequel le Congr\u00e8s jugerait injustifiable d&rsquo;avoir d\u00e9pens\u00e9 pr\u00e8s de $2 milliards pour d\u00e9velopper une arme qu&rsquo;on n&rsquo;utiliserait pas. La crainte de cette proc\u00e9dure parlementaire aurait d\u00e9cid\u00e9 Truman, dont la rouerie d&rsquo;une culture parlementaire sans faille \u00e9tait bien connue, et ma conviction est bien que ce point a jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans sa d\u00e9cision historique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ce cadre g\u00e9n\u00e9ral de jugement, l&rsquo;explication de Fleming est compl\u00e8tement acceptable, logique et naturelle au syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. Loin des clich\u00e9s hollywoodiens sur la grande unit\u00e9 nationale accept\u00e9s avec empressement par des esprits si prompts \u00e0 succomber \u00e0 la fascination de la grandeur suppos\u00e9e du mod\u00e8le, la situation en Am\u00e9rique en 1941-42, avec une opinion int\u00e9rieure r\u00e9ticente, une remont\u00e9e des r\u00e9publicains (victoire \u00e9lectorale de novembre 1942), des conditions int\u00e9rieures, sociales et raciales, notablement difficiles,  cette situation pouvait appara\u00eetre fort inqui\u00e9tante pour un homme politique washingtonien avis\u00e9. Il importait de la redresser sous peine de voir l&rsquo;\u00e9rosion du soutien des Am\u00e9ricains \u00e0 la guerre se transformer en une situation de crise. Le pr\u00e9sident avait besoin d&rsquo;une cause, d&rsquo;un \u00e9tendard, comme Lincoln en 1862, alors que la Guerre Civile tournait \u00e0 l&rsquo;avantage des rebelles (certains disent m\u00eame terroristes, aujourd&rsquo;hui, en parlant des forces sudistes). En 1863, Lincoln choisit la cause des Noirs comme acte sublimant le conflit, avec l&rsquo;Acte d&rsquo;\u00c9mancipation, cette solennelle proclamation de la fin de l&rsquo;esclavage qui \u00e9tait, \u00e0 sa fa\u00e7on, une exigence proche de la reddition sans conditions que demandait FDR en 1943. Dans les deux attitudes, la m\u00eame fa\u00e7on de radicaliser la cause, de porter la guerre \u00e0 son paroxysme, qui force \u00e0 la mobilisation populaire et ne laisse plus de choix. Dans les deux cas, c&rsquo;est Cortez qui br\u00fble ses vaisseaux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr, pour l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame, pour sa situation g\u00e9n\u00e9rale et dans l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;on donne \u00e0 cette situation, c&rsquo;est aussi l&rsquo;occurrence de Cortez qui br\u00fble ses vaisseaux. Dans son texte fameux de 1941 que nous avons mentionn\u00e9 plus haut, <em>The American Century<\/em>, Henry Luce annonce l&#8217;empire am\u00e9ricain en le pr\u00e9sentant sur les fonds baptismaux d&rsquo;un d\u00e9sarroi profond et d&rsquo;un path\u00e9tisme an\u00e9miant ; ces sentiments du d\u00e9sespoir de la Grande D\u00e9pression interrompus pendant une poussi\u00e8re d&rsquo;ann\u00e9es par Roosevelt le magicien du verbe, ren\u00e9s devant l&rsquo;\u00e9vidence des conditions \u00e9conomiques de la d\u00e9pression persistante, confort\u00e9s par la r\u00e9alisation que Roosevelt avait sauv\u00e9 la psychologie mais nullement le syst\u00e8me et son \u00e9conomie. C&rsquo;est ainsi que la guerre, celle que Henry Luce au fond de lui appelait de ses vux secrets, apporte un r\u00e9pit \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique, et qu&rsquo;elle apporte peut-\u00eatre plus encore. Pour en exploiter toute la latence am\u00e9ricaniste, il faut qu&rsquo;elle devienne la Grande Guerre am\u00e9ricaniste, qu&rsquo;elle soit port\u00e9e \u00e0 son comble et \u00e0 son paroxysme de rupture apocalyptique (reddition sans condition, l&rsquo;Allemagne \u00e9cras\u00e9e, Hiroshima), que sa repr\u00e9sentation quasiment cin\u00e9matographique nimbe, en exaltant sa vertu \u00e9vidente et sa destin\u00e9e exemplaire, la puissance am\u00e9ricaniste d&rsquo;une sorte de l\u00e9gitimit\u00e9 presque surnaturelle, pour \u00e9tablir sur le monde un empire qui ne puisse \u00eatre contest\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9 ; et un empire lui aussi d&rsquo;une nouveaut\u00e9 qui le mettrait en dehors de l&rsquo;histoire et de ses lois contingentes d\u00e9test\u00e9es puisque d\u00e9sormais configur\u00e9 dans son enti\u00e8ret\u00e9 par l&rsquo;Am\u00e9rique destin\u00e9e \u00e0 s&rsquo;\u00e9tendre sur le reste de l&rsquo;univers en l&rsquo;am\u00e9ricanisant. C&rsquo;\u00e9tait cela ou bien c&rsquo;\u00e9tait la fin de la Grande R\u00e9publique des P\u00e8res Fondateurs. Ainsi en fut-il du dilemme qui, en v\u00e9rit\u00e9, conduisit \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e dans la guerre ; ainsi la Seconde Guerre entra-t-elle dans les esprits, et plus encore, dans la psychologie pour devenir un r\u00e9flexe du jugement, comme la Grande Guerre am\u00e9ricaniste&rsquo;. Une nouvelle v\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait n\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">U<\/span>ne nouvelle v\u00e9rit\u00e9 est n\u00e9e, et la chose est si extr\u00eame, si puissante, si grosse de cons\u00e9quences essentielles, qu&rsquo;il importe de la d\u00e9finir encore plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Il importe absolument de fixer la dimension, les couleurs et leur sombre violence, le bruit, le rythme, le hal\u00e8tement du mythe de la Grande Guerre am\u00e9ricaniste, parce que le mythe constitue en un sens la colonne vert\u00e9brale de cette aventure. Dans ce cas qui compl\u00e8te ce qu&rsquo;on a vu pr\u00e9c\u00e9demment de la Grande Guerre am\u00e9ricaniste, il s&rsquo;agit de ce qu&rsquo;on nomme le second front. Les Fran\u00e7ais nommaient cela, en 1914, l&rsquo;arri\u00e8re, avec quelle charge de rancur et de m\u00e9pris, et l&rsquo;on comprend qu&rsquo;il y a quelque chose de fondamental dans cette diff\u00e9rence. La Grande Guerre am\u00e9ricaniste se forge \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, qui n&rsquo;est pas l&rsquo;arri\u00e8re du sens commun, l&rsquo;arri\u00e8re m\u00e9prisable, qui n&rsquo;est certainement pas l&rsquo;arri\u00e8re selon les Fran\u00e7ais amers,  qui est l&rsquo;arri\u00e8re, au sens le plus offensif et le plus glorieux du terme, comme l&rsquo;on dit que l&rsquo;on recule pour mieux sauter. L&rsquo;importance essentielle de cette perspective m&rsquo;est apparue fortuitement, comme un cas accessoire dans le cours d&rsquo;une musarderie de l&rsquo;esprit, o\u00f9 l&rsquo;intelligence n&#8217;embarrasse pas trop l&rsquo;intuition, o\u00f9 l&rsquo;apparente absence laisse \u00e9clater une lumi\u00e8re \u00e9clairant soudain une appr\u00e9ciation puissante qui dormait en vous. J&rsquo;ai retrouv\u00e9 un de ces livres photographiques, un album historique qui attire le chaland autant avec son iconographie, en g\u00e9n\u00e9ral rem\u00e2ch\u00e9e mais toujours avec son effet, qu&rsquo;avec son texte. Celui-l\u00e0, certes, \u00e9tait si particulier, selon mon sentiment et ce que j&rsquo;en ressentis, \u00e0 la lumi\u00e8re de ce r\u00e9cit o\u00f9 je m&rsquo;enfon\u00e7ais, qui est celui qu&rsquo;on lit \u00e0 l&rsquo;instant. <em>Forge of Freedom  American Aircraft Production in World War II<\/em> (5), tel est le titre de la chose.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit du r\u00e9cit d\u00e9taill\u00e9, tr\u00e8s largement illustr\u00e9 par une iconographie qui devient le v\u00e9ritable sujet de l&rsquo;uvre, de la production a\u00e9ronautique de guerre aux USA. Il y a les avions, class\u00e9s par grandes cat\u00e9gories,  bombardiers, chasseurs, transports, avions d&rsquo;entra\u00eenement, de l&rsquo;U.S. Army Air Forces  avions embarqu\u00e9s et autres de l&rsquo;U.S. Navy ; il y a ceux et celles qui les fabriquent, qui dirigent leur fabrication, qui la financent, ceux et celles qui leur font subir leurs premiers essais, qui les chargent de leurs \u00e9quipements ; il y a les \u00e0-c\u00f4t\u00e9s, les affiches de mobilisation industrielle, de mise en garde des entreprises vicieuses de l&rsquo;ennemi, de camouflage des usines ; il y a les au-dessus des \u00e0-c\u00f4t\u00e9s, le cadre g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;information de propagande et de l&rsquo;<em>entertainment<\/em>, jusqu&rsquo;\u00e0 une photo de l&rsquo;actrice Rita Hayworth pour vous rappeler que Hollywood n&rsquo;est jamais tr\u00e8s loin de la guerre et de l&rsquo;a\u00e9ronautique. Ce qu&rsquo;il m&rsquo;importe de rapporter, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 la lecture (\u00e0 peine) et \u00e0 la vision de ce livre, pour beaucoup cela, pour moi qui ai gard\u00e9 des souvenirs de ma fascination d&rsquo;enfance pour l&rsquo;aviation de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, pr\u00e9cis\u00e9ment celle des USA, il na\u00eet une impression g\u00e9n\u00e9rale qui est celle du rythme puissant d&rsquo;une <strong>forge<\/strong>,  effectivement, le mot convient \u00e0 merveille. C&rsquo;est l&rsquo;univers de Vulcain qui est en marche, et l&rsquo;on reste, \u00e0 la fois fascin\u00e9 et secr\u00e8tement terrifi\u00e9 ; Vulcain est le Dieu des forgerons, des m\u00e9taux et de toutes les mati\u00e8res qui br\u00fblent, des volcans, le Dieu du feu lorsqu&rsquo;il sort des entrailles de la terre comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de l&rsquo;enfer ; Vulcain est le Dieu de la deuxi\u00e8me R\u00e9volution, du choix de la thermodynamique, que l&rsquo;on retrouve inspirant, p\u00e9n\u00e9trant, soulevant cet effort de guerre comme fait un volcan, qui est d&rsquo;abord l&rsquo;effort du feu de la forge.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;impression est celle d&rsquo;une d\u00e9termination presque automatique, non d\u00e9pourvue d&rsquo;une alacrit\u00e9 un peu trop uniforme et sans joie r\u00e9elle, d&rsquo;un dynamisme aveugle, et surtout d&rsquo;un effort qui semble n&rsquo;avoir ni objectif pr\u00e9cis, ni but d\u00e9termin\u00e9 en ce sens qu&rsquo;objectif et but sont les indications d&rsquo;une finitude ; qui semble n&rsquo;avoir que l&rsquo;infini pour champ et perspective de son rythme et de sa production. Vous sentez que l&rsquo;Am\u00e9rique de l&rsquo;am\u00e9ricanisme a trouv\u00e9 sa liturgie, que la forge grondante des outils de la guerre est sa v\u00e9ritable destin\u00e9e, que sa raison d&rsquo;\u00eatre dans le sens de son accomplissement est l&rsquo;acte m\u00eame de produire, de fondre, de transformer le m\u00e9tal, de forger<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi p\u00e9n\u00e8tre-t-on dans la magie absolument factice, et absolument puissante de la forge du monde,  le Nouveau Monde forgeant un monde nouveau \u00e0 son image. Celui qui est sensible \u00e0 cette esth\u00e9tique industrielle et de l&rsquo;a\u00e9ronautique, comme je le suis sans plus m&rsquo;en glorifier, comprendra ce qu&rsquo;on veut signifier en parlant de magie. Le rythme m\u00eame de la chose, visible comme s&rsquo;il \u00e9tait palpable, comme si vous le ressentiez dans tout votre \u00eatre, qui marque l&rsquo;investissement achev\u00e9 de l&rsquo;univers par la machine ; cette vision qu&rsquo;on sait \u00eatre apocalyptique, sombre et horrible, sans aucun doute, qui r\u00e9serve pourtant des perspectives de <strong>beaut\u00e9<\/strong>, comme l&rsquo;on parle de <em>la beaut\u00e9 du diable<\/em>, de Ren\u00e9 Clair,  bonne mesure, une de plus, du miroir \u00e0 double face qu&rsquo;est cette immense dynamique historique que nous \u00e9tudions. Au d\u00e9tour d&rsquo;un clich\u00e9, vous reconnaissez le P-51 <em>Mustang<\/em>, \u00e0 mon sens le plus bel avion de la guerre en m\u00eame temps que l&rsquo;accomplissement supr\u00eame de la performance de la guerre a\u00e9rienne,  sup\u00e9rieur en esth\u00e9tique au <em>Spitfire<\/em> lui-m\u00eame ; les formidables bombardiers moyens, le <em>Mitchell<\/em> et le <em>Marauder<\/em>,  ce dernier, qui avait commenc\u00e9 sa carri\u00e8re avec quelques mauvaises fortunes et le surnom affriolant de prostitu\u00e9e volante (<em>Flying Prostitute<\/em>), \u00e0 cause des tours qu&rsquo;il jouait \u00e0 ses pilotes ; cette pure merveille de conception industrielle, ce miracle d&rsquo;int\u00e9gration technologique, sans doute le plus grand exploit \u00e0 cet \u00e9gard dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;industrie et de l&rsquo;ing\u00e9nierie, qu&rsquo;est le B-29 <em>SuperFortress<\/em>, qui d\u00e9posa d\u00e9licatement les deux Bombes sur le Japon, en ao\u00fbt 1945. Tout cela est entour\u00e9, enrob\u00e9 comme l&rsquo;on dit d&rsquo;une bo\u00eete de drag\u00e9es offerte pour un mariage, de sourires convenus, de drapeaux \u00e9toil\u00e9s immenses pendus sur les parois des immenses usines vomissant l&rsquo;armement de la libert\u00e9, des files d&rsquo;ouvriers bien rang\u00e9s et bien tenus align\u00e9s devant leurs usines, des femmes au travail en pantalons d&rsquo;homme, comme si elles \u00e9taient lib\u00e9r\u00e9es, des Noirs \u00e9galement au travail, vous lan\u00e7ant un regard torve, exactement comme s&rsquo;ils \u00e9taient des Blancs. L&rsquo;impression est irr\u00e9sistible de la plus haute et puissante fabrique du monde, une sorte de <em>Social Fabric<\/em> en m\u00eame temps qu&rsquo;on forge la victoire de la d\u00e9mocratie universelle ; une impression d&rsquo;unit\u00e9, d&rsquo;efficacit\u00e9, de volont\u00e9 ; une impression de machine grondante, soufflante, irr\u00e9sistible et sans but que de tourner de plus en plus vite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQue vous importe, \u00e0 cet instant o\u00f9 vous succombez \u00e0 la magie, de savoir qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;Am\u00e9rique int\u00e9rieure de ces ann\u00e9es-l\u00e0 est une bombe \u00e0 retardement sociale ? Que les \u00e9meutes raciales d\u00e9ferlent, que les gr\u00e8ves ne d\u00e9semplissent pas, que Roosevelt est oblig\u00e9, comme on l&rsquo;a vu, de sortir de son chapeau le truc de la reddition sans condition pour \u00e9viter que le pays lui retire son soutien. C&rsquo;est un miracle de mise en sc\u00e8ne instinctive, comme si ce pays marchait au rythme d&rsquo;un syst\u00e8me qui a inscrit la repr\u00e9sentation de lui-m\u00eame comme sa t\u00e2che prioritaire. Vous comprenez alors pourquoi il ne faut pas parler de l&rsquo;arri\u00e8re avec m\u00e9pris, comme font ces insupportables Fran\u00e7ais, parce que, en v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est l\u00e0 que se forge et se gagne la guerre. Vous imaginez le p\u00e9tulant Jack Warner, qui ne cessa de favoriser dans ses studios d&rsquo;Hollywood la production de films de guerre \u00e0 la gloire de l&rsquo;Air Force, fascin\u00e9 par les uniformes, la larme \u00e0 l&rsquo;il au moment o\u00f9 son ami <em>Hap<\/em> Arnold, ancien patron des relations publiques de l&rsquo;Air Corps devenu le chef d&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;Army Air Force pendant la guerre, et le v\u00e9ritable cr\u00e9ateur de la d\u00e9sormais invincible force a\u00e9rienne des Etats-Unis, lui remet les galons de major honoraire de cette m\u00eame Air Force ; le m\u00eame Arnold, saisissant l&rsquo;occasion et demandant \u00e0 Glenn Miller de devenir l&rsquo;orchestrateur en chef de la VIII<em>th Air Force<\/em>, pour que <em>swinguent<\/em> les <em>Flying Fortresses<\/em> et les <em>Liberator<\/em> avant de lancer leurs cargaisons de bombes incendiaires sur les villes Allemandes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa forge du Vulcain am\u00e9ricaniste Tout est effectivement dans la repr\u00e9sentation, puisque les chiffres montrent qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de miracle industriel particulier ; que les USA, s&rsquo;ils produisirent plus d&rsquo;avions de guerre (303.000) que les autres, ne sont pas pour autant d&rsquo;un univers diff\u00e9rent que l&rsquo;URSS (158.000), le Royaume-Uni  (131.000) ou l&rsquo;Allemagne (119.000), mais simplement \u00e0 la mesure de leur dimension industrielle et de leur impunit\u00e9 vis-\u00e0-vis des destructions de la guerre. La magie est bien, au contraire, de percevoir ce pays grand comme un continent, repr\u00e9senter \u00e0 lui seul un univers diff\u00e9rent qui, bient\u00f4t, n&rsquo;en doutons pas, absorbera le n\u00f4tre. Revient alors, dans ce constat d&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 qui \u00e9voque bien trop pr\u00e9cis\u00e9ment l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un enfermement, l&rsquo;image qui restera, d\u00e9finitive, et qui vous lib\u00e8re de la magie sinon en vous faisant songer \u00e0 de la <strong>magie noire<\/strong>, ou bien parce que, pr\u00e9cis\u00e9ment, elle vous fait songer \u00e0 la magie noire. Une fois lib\u00e9r\u00e9 de la magie par l&rsquo;image de la magie noire, il vous appara\u00eet que l&rsquo;Am\u00e9rique en guerre ressemble \u00e0 cette forge gigantesque, soufflant dans les entrailles de la terre, comme celle que d\u00e9crit Tolkien dans son <em>Seigneur des Anneaux<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuoi qu&rsquo;il en soit du jugement qu&rsquo;on porte sur elle, c&rsquo;est cette forge elle-m\u00eame qui constitue les v\u00e9ritables \u00e9pousailles de l&rsquo;Am\u00e9rique avec la terrible crise du monde qui s&rsquo;est lev\u00e9e au tournant du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, qui vient jusqu&rsquo;\u00e0 nous en v\u00e9rit\u00e9. C&rsquo;est la nature m\u00eame de la chose qui parle, de la voir s&rsquo;installer effectivement au cur de ce conflit aux ambitions immenses qu&rsquo;est la Grande Guerre am\u00e9ricaniste. L&rsquo;appr\u00e9ciation ne peut s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 ce seul moment, \u00e0 cette seule guerre, comme il est coutume de faire pour mieux exalter les vertus de l&rsquo;am\u00e9ricanisme (la croisade des d\u00e9mocraties, <em>the Forge of freedom<\/em>, et ainsi de suite). C&rsquo;est dans la perspective historique qu&rsquo;il faut consid\u00e9rer la chose, avec les USA enfin install\u00e9s dans leur r\u00f4le fondamental, avec les outils pour le faire, avec l&rsquo;ouverture du monde ravag\u00e9 pour les y inciter, avec cet appel \u00e0 prendre d\u00e9finitivement le relais de cette terrible force d\u00e9structurante n\u00e9e du <em>choix du feu<\/em> L&rsquo;apr\u00e8s-guerre s&rsquo;annonce. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">I<\/span>ci, \u00e0 ce point exactement, avec la Grande Guerre am\u00e9ricaniste achev\u00e9e et dans l&rsquo;attente de la s\u00e9quence suivante, la Guerre froide, non encore encha\u00een\u00e9e dans le cours des \u00e9v\u00e9nements, se situe un \u00e9troit passage du temps ; cela ressemble \u00e0 une fr\u00eale passerelle au-dessus de l&rsquo;abysse, qui se balance au gr\u00e9 des ouragans, incertaine et terrifiante, qui semble \u00e9chapper au classement coutumier de nos historiens asserment\u00e9s. John Charmley, qui n&rsquo;est pas de cette sorte, en parle dans <em>La Passion de Churchill<\/em> (<em>Churchill&rsquo;s Grand Alliance<\/em>), supputant les occasions manqu\u00e9es. On dirait qu&rsquo;en cet instant de l&rsquo;histoire du monde, l&rsquo;Histoire h\u00e9site. D&rsquo;abord on observe ce fait que la puissance am\u00e9ricaniste qui vient de remporter la plus grande guerre du monde, ou du moins qui l&rsquo;affirme sans que personne n&rsquo;objecte, voil\u00e0 que la puissance am\u00e9ricaniste s&rsquo;effondre. Il y a un entrelacs de circonstances elles-m\u00eames extr\u00eamement am\u00e9ricanistes, de pressions populaires, de d\u00e9magogie des \u00e9lus du Congr\u00e8s, de ce qui semblerait \u00eatre lassitude ou d\u00e9sordre du pouvoir, de d\u00e9tricotage de cette tension mont\u00e9e par une repr\u00e9sentation et nullement par le lien solide de la transcendance r\u00e9galienne que n&rsquo;a pas l&rsquo;Am\u00e9rique, d&#8217;embarras enfin de cette \u00e9norme forge de la libert\u00e9 qui perd brutalement tout son sens, qu&rsquo;il s&rsquo;agit de d\u00e9sorienter et de r\u00e9orienter vers une autre sorte de production, aussi forte, aussi rythm\u00e9e, mais vraiment <strong>diff\u00e9rente<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire destin\u00e9e \u00e0 un monde <strong>diff\u00e9rent<\/strong> lui-m\u00eame. Mais ce monde diff\u00e9rent existe-t-il si la forge elle-m\u00eame ne l&rsquo;a pas encore cr\u00e9\u00e9, et comment peut-elle le cr\u00e9er alors qu&rsquo;elle est tout enti\u00e8re sur la lanc\u00e9e de sa glorieuse entreprise qui s&rsquo;ach\u00e8ve, de sa Grande Guerre de l&rsquo;am\u00e9ricanisme ? Pendant quelques mois, plus peut-\u00eatre et plus encore, disons deux \u00e0 trois ann\u00e9es, le souffle de la forge du monde para\u00eet comme suspendu, l&rsquo;Am\u00e9rique comme retenant son souffle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;effondrement de la puissance militaire des Etats-Unis en 1945-1947 est un ph\u00e9nom\u00e8ne proche de l&rsquo;unicit\u00e9 dans l&rsquo;histoire militaire ; il s&rsquo;effectue en quelques mois, sans aucune pression ext\u00e9rieure ni la moindre explosion politique, sans r\u00e9elle publicit\u00e9 de la chose ni compte-rendu averti, et pourtant, comme tel, d&rsquo;une ampleur sans gu\u00e8re de pr\u00e9c\u00e9dent. Le g\u00e9n\u00e9ral Georges Marshall, chef d&rsquo;\u00e9tat-major g\u00e9n\u00e9ral, ne trouve qu&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence, qui est la d\u00e9sint\u00e9gration de l&rsquo;arm\u00e9e russe en 1917, dans les quelques mois qui suivirent la r\u00e9volution de f\u00e9vrier jusqu&rsquo;au coup d&rsquo;\u00e9tat bolchevique d&rsquo;Octobre, lorsqu&rsquo;il d\u00e9clare en d\u00e9cembre 1945, dans le cours d&rsquo;un discours public : \u00ab <em>Ce n&rsquo;est pas une d\u00e9mobilisation, c&rsquo;est une d\u00e9sint\u00e9gration<\/em>. \u00bb Pour fixer la mesure du ph\u00e9nom\u00e8ne en pi\u00e8tres chiffres de simples nombres et de quincaillerie, mais qui, dans cette amplitude, prennent du sens, on rapportera comme un exemple et nullement comme une exception qu&rsquo;en mai 1945 l&rsquo;aviation militaire US (l&rsquo;U.S. Army Air Force) comptait 2.310.345 hommes et femmes, dont 388.295 officiers ; qu&rsquo;en d\u00e9cembre 1945 elle comptait 888.769 hommes et femmes, dont 154.000 officiers ; qu&rsquo;en mai 1946, elle comptait 472.563 hommes et femmes, dont 88.746 officers ; qu&rsquo;en mai 1947, elle comptait 303.614 hommes et femmes, dont 43.076 officiers On rapportera encore qu&rsquo;en ao\u00fbt 1945, les USA avaient 17.000 avions de combat en Europe ; qu&rsquo;en d\u00e9cembre 1946 ils en avaient 143 et, en mai 1947, <strong>quarante-huit<\/strong>. (Le reste ne fut m\u00eame pas rapatri\u00e9 mais envoy\u00e9 \u00e0 la ferraille sur place ou donn\u00e9 aux amis europ\u00e9ens exsangues.) (6)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;instant, comme un temps suspendu, ressemble \u00e0 celui-ci, lorsque la formule <em>the end<\/em> appara\u00eet sur l&rsquo;\u00e9cran, que la lumi\u00e8re grandit par saccades successives dans la salle, que le rideau commence \u00e0 se fermer, que les premiers fauteuils claquent, que les derni\u00e8res mesures de la musique de la s\u00e9quence de conclusion, sirupeuse ou martiale, pompeuse ou romantique mais toujours st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, courent encore dans les derniers filets de l&rsquo;air d&rsquo;un temps qui s&rsquo;ach\u00e8ve Le film est fini, se dit-on,  mais est-ce bien s\u00fbr ? Ainsi en est-il lorsque vous \u00e9mergez, comme l&rsquo;on sort d&rsquo;une cage d\u00e9licieuse o\u00f9 s&rsquo;est enferm\u00e9 l&rsquo;esprit, d&rsquo;une s\u00e9ance orchestr\u00e9e, dans le noir, par cette lanterne magique ; envo\u00fbtement de magicien, qui se brise ; incertitude, h\u00e9sitation entre la repr\u00e9sentation qui s&rsquo;\u00e9loigne dans le souvenir et cet <em>ersatz<\/em> de r\u00e9alit\u00e9, d&rsquo;une nature qu&rsquo;on juge encore comme une imposture, qui pr\u00e9tend reprendre sa place ; on semble, enfin, h\u00e9siter entre les deux, et les jeux ne sont pas faits Dans cet instant de vertige qui suit cette guerre, alors qu&rsquo;on commence \u00e0 en d\u00e9couvrir les destructions inimaginables et qu&rsquo;on mesure le chaos qui semble emporter le monde \u00e0 partir d&rsquo;elle, nul ne sait le choix que va faire l&rsquo;Am\u00e9rique. Par ailleurs, est-ce bien le cas que l&rsquo;Am\u00e9rique ait \u00e0 faire un choix, comme si l&rsquo;on \u00e9cartait l&rsquo;\u00e9vidence \u00e9crasante que sa voie est celle de l&rsquo;inspiration directe de Dieu, que cela ne suscite la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;aucun choix ? Ainsi l&rsquo;Am\u00e9rique nous semble-t-elle \u00e9nigmatique non parce qu&rsquo;elle h\u00e9site \u00e0 faire son choix mais parce que sa situation hors de notre champ terrestre ne nous permet pas d&rsquo;en rien savoir \u00e0 cet \u00e9gard, qui est notamment \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ses projets. Ainsi ne nous viendrait-il pas l&rsquo;id\u00e9e de lui reprocher de nous avoir fait languir \u00e0 propos de l&rsquo;orientation qu&rsquo;elle va prendre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn juin 1945, sur le chemin de la conf\u00e9rence de Potsdam, le pr\u00e9sident Truman avait visit\u00e9 les camps des <em>G.I.&rsquo;s<\/em> attendant leur d\u00e9mobilisation et leur avait confi\u00e9 qu&rsquo;une autre grande bataille les attendait <em>at home<\/em>, la bataille pour emp\u00eacher le retour de la Grande D\u00e9pression. Vous comprenez alors que cette p\u00e9riode, cet interstice, cette \u00e9chapp\u00e9e comme une \u00e9vasion d&rsquo;une suite qui semble sans fin, dans une \u00e9volution qui semble \u00e9crite d&rsquo;un seul trait, d&rsquo;une seule plume, d&rsquo;une seule main, cette rupture sans espoir r\u00e9serve un \u00e9clairage \u00e9trange sur les forces souterraines qui nous guettent et, bient\u00f4t, un demi-si\u00e8cle plus tard, s&rsquo;imposeront \u00e0 nous ; cinquante ans plus tard, et ces forces \u00e9tranges, un instant \u00e9merg\u00e9es, qui ne nous quitteront plus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl faut une image \u00e0 la fois po\u00e9tique et d\u00e9cisive pour nous faire p\u00e9n\u00e9trer dans cette portion d&rsquo;univers qui nous attache et nous intrigue \u00e0 la fois, et nous angoisse d\u00e9j\u00e0, qui soit la clef pour tourner le verrou. <em>Le troisi\u00e8me homme<\/em>, ce film de 1949 de Carol Reed, avec Orson Welles, Joseph Cotten, Alida Valli et Trevor Howard, fait office de cette clef qui ouvre sur l&rsquo;interstice d&rsquo;angoisse, qui rouvre nos sens et nourrit une intuition, un instant, sur notre crise fondamentale. Le film n&rsquo;apporte rien d&rsquo;une explication, d&rsquo;un raisonnement, non, il offre un climat qui transmute l&rsquo;univers. La chose se d\u00e9roule dans la Vienne de l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, divis\u00e9e en quatre, ville tortur\u00e9e, bless\u00e9e, d\u00e9membr\u00e9e, \u00e9cartel\u00e9e,  sillonn\u00e9e par les patrouilles des troupes d&rsquo;occupation, o\u00f9 r\u00e8gnent la peur de l&rsquo;avenir et l&rsquo;effroi devant l&rsquo;inconnu, avec tous les stigmates et les affreuses blessures de la guerre, les ruines, les queues du rationnement, les \u00eatres louches, perdus, les femmes qui ont \u00e9t\u00e9 belles, les gamins aux joues creuses qui apprennent \u00e0 chaparder un sou, les barons d&rsquo;un autre temps transform\u00e9s en clochards et qui n&rsquo;ont gard\u00e9 de leur ancienne splendeur qu&rsquo;un manteau d&rsquo;une fourrure luxueuse et d\u00e9sormais mit\u00e9e par le temps des temp\u00eates, tous des survivants d&rsquo;on ne sait plus quoi ; le noir d&rsquo;encre de la nuit du monde, le cr\u00e9puscule de la guerre qui s&rsquo;\u00e9tend comme si cette guerre montrait toute sa st\u00e9rilit\u00e9 \u00e0 engendrer une paix ; les ombres de la nuit, d\u00e9form\u00e9es, d\u00e9mesur\u00e9ment \u00e9tir\u00e9es, des fugitifs solitaires dans les rues d\u00e9sertes, les claquements secs et renvoy\u00e9s de mur en mur, de pierre en pierre, des pas pr\u00e9cipit\u00e9s et des fuites haletantes, l&rsquo;humidit\u00e9 insipide et insolite, la neige \u00e9parse et salie, l&rsquo;extraordinaire assombrissement du monde ; la d\u00e9formation asym\u00e9trique de la cam\u00e9ra qui nous restitue une vision fantasmagorique des fa\u00e7ades des vieilles maisons de l&rsquo;Empire enfui, les pentes des rues serpentant entre des ruines \u00e9pisodiques, les pav\u00e9s rebondis et luisants d&rsquo;humidit\u00e9, tout cela encore d\u00e9form\u00e9 par les prises de vue insolites o\u00f9 l&rsquo;on imagine sans peine la patte insistante de l&rsquo;influence de Welles, les clairs-obscurs sinistres et sombres, plus obscurs que clairs, comme s&rsquo;il existait une lueur diffuse propre au couvre-feu, qui serait presque une lumi\u00e8re noire. Le film nous conte un autre univers dont on a peine \u00e0 croire qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas de l&rsquo;univers <strong>vrai<\/strong> de cette p\u00e9riode L&rsquo;appr\u00e9ciation, effectivement, d&rsquo;un court laps de temps entre les deux guerres, la Deuxi\u00e8me et la Guerre froide, nous justifie de cette impression qui est bient\u00f4t une conviction. Il s&rsquo;agit de quelques mois, une ou deux annn\u00e9es, \u00e0 peine plus, qui semblent avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9rob\u00e9s \u00e0 l&rsquo;histoire officielle de la p\u00e9riode, \u00e0 la <em>narrative<\/em> \u00e0 laquelle nous sommes convi\u00e9s de croire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit d&rsquo;un temps singulier, celui o\u00f9 les Europ\u00e9ens, qui avaient d\u00e9cid\u00e9 de soumettre leur destin \u00e0 l&rsquo;Outre-Atlantique, s&rsquo;en crurent soudain abandonn\u00e9s. Durant les deux ann\u00e9es de 1945 \u00e0 1947, les Britanniques, si compl\u00e8tement engag\u00e9s dans cette \u00e9trange Arche de No\u00e9 transatlantique, s&rsquo;en crurent soudain quittes, simplement comme l&rsquo;on est proche de constater un fait, et crurent urgent et judicieux de presser les Fran\u00e7ais de constituer une alliance europ\u00e9enne pour ces temps difficiles. Il en r\u00e9sulta le Trait\u00e9 de Dunkerque, qui est pour une bonne part l&rsquo;uvre de l&rsquo;ambassadeur britannique \u00e0 Paris Robert Duff-Cooper, qui est un Britannique \u00e9trange, un de ces rares Britanniques dans lesquels les Fran\u00e7ais <strong>devraient<\/strong> avoir confiance. Ce ne fut pas vraiment le cas de De Gaulle, et je ne serais pas loin de penser qu&rsquo;en ces ann\u00e9es 1945-1946 o\u00f9 il se raidit contre les Britanniques, pour des raisons apparemment justifi\u00e9es, de Gaulle commit une de ses rares fautes marquantes. Qu&rsquo;importe, le temps ne dura pas et, bient\u00f4t, les temps chang\u00e8rent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;\u00e9tait pourtant agi d&rsquo;un temps o\u00f9 Raymond Abellio annon\u00e7ait pour le presque-aussit\u00f4t, <em>un nouveau Proph\u00e9tisme<\/em> (7). Il pensait qu&rsquo;il \u00e9tait temps que l&rsquo;Histoire accept\u00e2t dans son sein, \u00e0 nouveau, le proph\u00e9tisme. \u00ab [N]<MI>ous sommes entr\u00e9s dans une p\u00e9riode <strong>diluvienne<\/strong>, analogue \u00e0 celles qui virent la disparition de l&rsquo;Atlantide, de la L\u00e9murie ou de l&rsquo;Hyperbor\u00e9e, et<D> [] <em>se trouve ainsi ouverte une \u00e8re de bouleversements plan\u00e9taires et d&rsquo;effondrement des continents. Tel est le fait proph\u00e9tique du moment<\/em> \u00bb S&rsquo;adressant aux \u00ab <em>\u00e2mes fortes<\/em> \u00bb, donc peu nombreuses, de son temps, Abellio entend \u00ab <em>rechercher avec elles, comment, par le Proph\u00e9tisme, la spiritualit\u00e9 se trouve engag\u00e9e dans le drame contemporain et, sp\u00e9cialement, comment il s&rsquo;ins\u00e8re dans la politique, sans cesser de lui \u00eatre irr\u00e9ductible<\/em> \u00bb Dans ce m\u00eame temps, le philosophe de l&rsquo;histoire et historien des civilisations Arnold Toynbee entreprend une s\u00e9rie de conf\u00e9rences qu&rsquo;il r\u00e9unira plus tard en un volume (8), o\u00f9 il met en \u00e9vidence l&rsquo;angoisse n\u00e9e de la contradiction entre l&rsquo;absence de sens de notre civilisation et sa formidable puissance technologique, et peut-\u00eatre, cette angoisse, justifi\u00e9e encore plus par l&rsquo;impasse de notre civilisation telle qu&rsquo;elle s&rsquo;impose en 1945,  l&rsquo;impasse, peut-\u00eatre, si le Proph\u00e9tisme r\u00e9clam\u00e9 par Abellio n&rsquo;est pas r\u00e9alis\u00e9. Toynbee observe que notre civilisation est prisonni\u00e8re de son \u00e9norme puissance technique, ou technologique, qu&rsquo;elle est d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e tragiquement, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;insupportable, par l&rsquo;absence de sens. C&rsquo;est une rupture dans la continuit\u00e9 successive des civilisations, dont aucune de celles qui pr\u00e9c\u00e9d\u00e8rent la n\u00f4tre ne fut assez d\u00e9form\u00e9e pour, sur sa pente d\u00e9cadente, emp\u00eacher, par sa puissance, la suivante d&rsquo;\u00e9merger.  \u00ab <em>Pourquoi la civilisation ne peut-elle continuer \u00e0 avancer, tout en tr\u00e9buchant, d&rsquo;\u00e9chec en \u00e9chec, sur le chemin p\u00e9nible et d\u00e9gradant, mais qui n&rsquo;est tout de m\u00eame pas compl\u00e8tement celui du suicide, et qu&rsquo;elle n&rsquo;a cess\u00e9 de suivre pendant les quelques premiers milliers d&rsquo;ann\u00e9es de son existence? La r\u00e9ponse se trouve dans les r\u00e9centes inventions techniques de la bourgeoisie moderne occidentale. <\/em>\u00bb (Karl Jaspers dit une chose similaire, lorsqu&rsquo;il \u00e9crit dans <em>La Table ronde<\/em>, num\u00e9ro de mai 1953 : \u00ab <em>Ici, l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment nouveau, diff\u00e9rent, absolument original, que l&rsquo;on ne saurait comparer \u00e0 rien de ce que peuvent offrir l&rsquo;Asie et m\u00eame la Gr\u00e8ce, ce sont la science et la technique modernes de l&rsquo;Europe. Derri\u00e8re nous, l&rsquo;histoire montre une continuit\u00e9, voire une unit\u00e9 dont Hegel, le dernier, a d\u00e9crit la majestueuse grandeur. Tout change avec la technique moderne&#8230;<\/em> \u00bb)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agissait m\u00eame d&rsquo;un temps o\u00f9 l&rsquo;Am\u00e9rique elle-m\u00eame songeait \u00e0 ce probl\u00e8me, que le sociologue William F. Ogburn identifie sous l&rsquo;expression de <em>Cultural lag<\/em>. Il s&rsquo;agit bien de constater, pour \u00e9ventuellement la mesurer, l&rsquo;importance de la chose, pour tenter d&rsquo;y apporter des corrections, le d\u00e9s\u00e9quilibre formidable et en constante croissance entre le d\u00e9veloppement de la puissance technique et le reste. (Il est \u00e9trange, ou bien non, il est significatif, que l&rsquo;am\u00e9ricanisme songe \u00e0 envisager ce probl\u00e8me, plus par les yeux du sociologue que par ceux de l&rsquo;historien ou du moraliste.) Le dissident de l&rsquo;am\u00e9ricanisme Daniel Ellsberg expose effectivement combien la question \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;ordre du jour, alors qu&rsquo;il se trouve au coll\u00e8ge, qu&rsquo;il a 14 ans, \u00e0 l&rsquo;automne de 1944<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Our teacher, Bradley Patterson, was discussing a concept that was familiar then in sociology, William F. Ogburn&rsquo;s notion of cultural lag.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb<em>The idea was that the development of technology regularly moved much further and faster in human social-historical evolution than other aspects of culture: our institutions of government, our values, habits, our understanding of society and ourselves. Indeed, the very notion of progress referred mainly to technology. What lagged behind, what developed more slowly or not at all in social adaptation to new technology was everything that bore on our ability to control and direct technology and the use of technology to dominate other humans.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est dire, au travers d&rsquo;exemples si divers, qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un si court laps de temps, comme un trou noir furtif gliss\u00e9 dans une histoire qui semble d\u00e9j\u00e0 \u00e9crite, qui m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre mentionn\u00e9, qui doit \u00eatre mentionn\u00e9 comme significatif du malaise latent de notre civilisation devenue syst\u00e8me, comme une reprise br\u00e8ve et sans espoir de 1919-1933 dont nous avons parl\u00e9 plus haut. C&rsquo;est comme si les deux conflits se comportaient, \u00e0 leurs termes, eux aussi mim\u00e9tiquement, par un temps d&rsquo;incertitude sur le sens des choses,  mais 1945-1947, bien entendu, infiniment plus court et infiniment moins significatif que 1919-1933.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDisons qu&rsquo;il est \u00e9videmment trop tard, que le sort en avait \u00e9t\u00e9 jet\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit que d&rsquo;un r\u00e9pit, une halte, une \u00e9tape occasionnelle avant que la dynamique ne reprenne le dessus. Que certains y voient autre chose, comme un signe du destin, un avertissement de plus, inutile, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9, d&rsquo;une puissance qui observe notre chute, eh bien ils n&rsquo;ont pas tort ! Mais l&rsquo;Am\u00e9rique et son id\u00e9al de puissance sont en train de se transmuter en une irr\u00e9sistible r\u00e9f\u00e9rence ; l&rsquo;Am\u00e9rique est en train d&rsquo;accoucher comme en une c\u00e9sarienne cosmique d&rsquo;une dynamique politique qui a comme ambition \u00e0 peine secr\u00e8te d&rsquo;imposer au monde cet id\u00e9al de puissance, avec une force \u00e0 vous couper le souffle, \u00e0 vous interdire la r\u00e9flexion, \u00e0 vous emporter sur ses ailes puissantes des escadres de bombardiers de la libert\u00e9 C&rsquo;est la communication qui nous y conduit, \u00e0 grand train parmi les ruines du monde, \u00e0 son rythme tr\u00e9pidant, de l&rsquo;<em>American Dream<\/em> revu par le <em>swing<\/em> de Glenn Miller, qui semble donner le <em>tempo<\/em> aux livraisons am\u00e9ricanistes et modernistes du Plan Marshall,  ce nouveau cat\u00e9chisme des croyants de l&rsquo;apr\u00e8s-guerre,  d\u00e9pos\u00e9es comme dans nos petits souliers en attente du P\u00e8re No\u00ebl, dans les ports europ\u00e9ens d\u00e9vast\u00e9s. C&rsquo;est la communication qui nous presse, nous bouscule, contraint notre pens\u00e9e comme on compresse de la vile mati\u00e8re,  car enfin, il n&rsquo;est plus temps de douter ! Hors de nous, ces vilaines et sombres pens\u00e9es de d\u00e9cadence et de trag\u00e9die ; dans une sorte de r\u00e9volution copernicienne de la perception, n&rsquo;en d\u00e9plaise \u00e0 Copernic, Galil\u00e9e &#038; Cie., il est d\u00e9sormais act\u00e9 solennellement que le soleil se l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;Ouest.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">E<\/span>tabli d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;apr\u00e8s-guerre sur les ruines horribles du conflit qui a d\u00e9truit le reste du monde, l&#8217;empire am\u00e9ricaniste sur le monde n&rsquo;est pas un empire de la sorte classique. C&rsquo;est d&rsquo;abord une fascination immense et universelle, r\u00e9pandue sur le monde \u00e9puis\u00e9 et fourbu comme une contagion du sentiment favoris\u00e9e par une fi\u00e8vre de la psychologie, par le Nouveau Monde qui s&rsquo;est ouvert \u00e0 lui. La repr\u00e9sentation de l&rsquo;Am\u00e9rique, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, la perception qui en r\u00e9sulte dans les psychologies an\u00e9anties par l&rsquo;horreur du conflit, r\u00e9pondent \u00e0 l&rsquo;\u00e9quivalent d&rsquo;une gigantesque repr\u00e9sentation cin\u00e9matographique d\u00e9crivant \u00e0 gros traits un nouvel \u00e9tat de l&rsquo;univers, un basculement m\u00e9taphysique du monde dans une dimension in\u00e9dite. La confirmation s&rsquo;impose aussit\u00f4t : il y a eu transmutation,  et la confirmation se poursuit : cette transmutation vient \u00e0 point nomm\u00e9, qui semble saisir le monde \u00e0 bras-le-corps alors qu&rsquo;il se noie, qui le rattrape, qui le saisit, qui le soul\u00e8ve et qui le sauve. L&rsquo;<em>American Dream<\/em> semble la sauvegarde du monde, l&rsquo;alternative \u00e9vidente et irr\u00e9sistible au cauchemar qu&rsquo;est devenu le monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa chose est entreprise d&rsquo;une fa\u00e7on syst\u00e9matique, qui a \u00e9t\u00e9 largement document\u00e9e, qui embrasse tous les domaines de l&rsquo;\u00e9conomie, de la culture, avec un formidable appareil de promotion \u00e0 l&rsquo;image de la structure et de la dynamique du <em>business<\/em>. L&rsquo;aspect syst\u00e9matique et syst\u00e9mique du ph\u00e9nom\u00e8ne est extr\u00eamement caract\u00e9ristique, et les fruits port\u00e9s seront universels. Il y a un m\u00e9lange tr\u00e8s caract\u00e9ristique d&rsquo;utilitarisme commercial et d&rsquo;exploitation de la productivit\u00e9, et, d&rsquo;autre part, d&rsquo;id\u00e9ologie de l&rsquo;am\u00e9ricanisme qui n&rsquo;est jamais plus \u00e0 l&rsquo;aise que dans le mercantilisme. La tension du processus, vertueuse plut\u00f4t que nerveuse, est maintenue \u00e9videmment, avec une extr\u00eame vigueur, avec une force manifeste, par la r\u00e9f\u00e9rence n\u00e9gative du communisme. La prosp\u00e9rit\u00e9 ainsi r\u00e9pandue et l&rsquo;influence qui l&rsquo;accompagne presque d&rsquo;une fa\u00e7on naturelle et sans soulever de v\u00e9ritable opposition hormis celle qui est n\u00e9cessairement suspecte, et m\u00eame paradoxalement valorisante, des ennemis id\u00e9ologiques, vont cr\u00e9er une l\u00e9gitimit\u00e9 pour l&rsquo;am\u00e9ricanisation. Il s&rsquo;agit du Monde libre, sans autre pr\u00e9cision parce que toute pr\u00e9cision est inutile, et cela suffit \u00e9videmment. Cette situation g\u00e9n\u00e9rale est celle de l&rsquo;\u00e9vidence et le sentiment de l&rsquo;\u00e9vidence constitue une force formidable, par sa nature m\u00eame, qui vous informe par avance que tout exercice de mise en question est superflu, que l&rsquo;am\u00e9ricanisation s&rsquo;en dispense \u00e9videmment ; l&rsquo;am\u00e9ricanisation ne se remet jamais en question et, par cons\u00e9quent, cette fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre dispense du reste, comme si elle offrait un pr\u00e9sent ultime pour fixer sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u00e9cisivement, en se fixant elle-m\u00eame dans sa dimension \u00e9videmment universelle, que personne enfin ne puisse plus la remettre en question. En un mot, il est dit \u00e9videmment que ce qui est l\u00e9gitime ne peut \u00eatre pens\u00e9 par les autres comme pouvant \u00eatre mis en question. C&rsquo;est le cas de l&rsquo;am\u00e9ricanisme et de son produit naturel, l&rsquo;am\u00e9ricanisation. Le reste du monde v\u00e9cut pendant un gros demi-si\u00e8cle sous cette emprise qui ressemblait \u00e0 une dictature portant d&rsquo;abord sur la psychologie, en se situant par rapport \u00e0 cette dictature, sans vraiment pouvoir d\u00e9noncer cette dictature, sans jamais mesurer pr\u00e9cis\u00e9ment de quelle dictature il s&rsquo;agissait et, d&rsquo;ailleurs, si l&rsquo;on pouvait en v\u00e9rit\u00e9 affirmer qu&rsquo;il y avait une dictature.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;investissement du monde par l&rsquo;am\u00e9ricanisme se fait dans un but <strong>implicite<\/strong> mais sans la moindre dissimulation d&rsquo;am\u00e9ricanisation, c&rsquo;est-\u00e0-dire un but \u00e9vident qui n&rsquo;a aucune raison d&rsquo;\u00eatre justifi\u00e9, qui n&rsquo;a aucun embarras de lui-m\u00eame, qui se dessine comme s&rsquo;il \u00e9tait objectivement justifi\u00e9, qui se d\u00e9veloppe par la force des choses, par sa nature m\u00eame, et un but implicite o\u00f9 la dynamique est plus forte que toute explication et o\u00f9 l&rsquo;explication n&rsquo;a finalement pas sa place ; o\u00f9, si vous voulez, le qualificatif implicite serait bien plus fort que le qualificatif  explicite et le contiendrait sans aucun doute. Cet investissement du monde ne peut \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 que par le moyen de la communication, avec tous les moyens de communication concevables, avec l&rsquo;image, avec l&rsquo;image parlante, avec la parole et avec le texte, avec la musique, avec la r\u00e9clame et avec la publicit\u00e9, avec la propagande qui d\u00e9cr\u00e8te absolument et irr\u00e9sistiblement qu&rsquo;elle n&rsquo;est \u00e9videmment pas propagande. La communication signifie un mouvement constant, l&rsquo;illustration vivante du processus (l&rsquo;am\u00e9ricanisation), sa promotion par les moyens de la publicit\u00e9 agissant comme une lancination, comme une r\u00e9f\u00e9rence r\u00e9p\u00e9t\u00e9e m\u00e9caniquement, comme une respiration, un battement de cur, le rythme (<em>beat<\/em>) de la musique improvis\u00e9e et pourtant enferm\u00e9e,  r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricanisme pr\u00e9sent\u00e9 comme une garantie objective de lib\u00e9ration des murs et des coutumes, \u00e9tablissant un climat de fi\u00e8vre, une attente du bonheur, un \u00e9lan du progr\u00e8s et une garantie de vertu. La communication de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, si vous voulez la d\u00e9finir pr\u00e9cis\u00e9ment, par exemple lorsqu&rsquo;elle est \u00e0 son extr\u00eame, exprim\u00e9e \u00e0 la fois d&rsquo;une fa\u00e7on obsessionnelle et d&rsquo;une fa\u00e7on si naturelle qu&rsquo;elle para\u00eet tout sauf \u00eatre obsessionnelle, parvenant \u00e0 transf\u00e9rer sa propre fi\u00e8vre \u00e0 celui qui la subit comme si c&rsquo;\u00e9tait sa propre fi\u00e8vre \u00e0 lui ; ce transfert marqu\u00e9 du rythme de la communication encha\u00eenant celui qui subit l&rsquo;influence du mouvement, lui imposant l&rsquo;impossibilit\u00e9 d&rsquo;identifier de fa\u00e7on critique les effets de cette influence La communication de l&rsquo;am\u00e9ricanisme r\u00e9duite \u00e0 ses plus simples subterfuges, mais ceux-ci r\u00e9p\u00e9t\u00e9s \u00e0 l&rsquo;infini, s&rsquo;accumulant sans jamais se d\u00e9courager de rien, comme mus par un m\u00e9canisme ;  comme dans cet exemple, ce fait que dans tout film am\u00e9ricain, par simple r\u00e9flexe, appara\u00eet une fois ou plusieurs fois le drapeau am\u00e9ricain, qu&rsquo;on est presque conduit \u00e0 accepter comme une chose naturelle, derri\u00e8re un bureau, \u00e0 une devanture, sur un capot de voiture, en sautoir sur le revers d&rsquo;un veston ; si vous voulez, comme une rose dans une roseraie, comme un brin d&rsquo;herbe dans une prairie, comme une feuille morte, un jour d&rsquo;automne, au cur d&rsquo;une for\u00eat profonde, comme le soleil, au fond du ciel, par un jour de n&rsquo;importe quelle saison du vaste monde<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe ne parlerais pas une seconde de conditionnement, d&rsquo;encha\u00eenement de l&rsquo;esprit, de propagande selon le sens vulgaire du mot, comme l&rsquo;on parle d&rsquo;un processus qui force et qui viole. Il y a un consentement tacite, une sorte de conscience inconsciente du processus, une complicit\u00e9 passive, une solidarit\u00e9 active avec les promoteurs de l&rsquo;entreprise pour d\u00e9noncer ceux qui parlent d&rsquo;entreprise comme d&rsquo;un coup mont\u00e9 ; il y a quelque chose qui serait de la servilit\u00e9 volontaire de La Bo\u00e9tie, mais en r\u00e9futant absolument ce qu&rsquo;il peut y avoir de bas dans le mot servilit\u00e9, ni m\u00eame qu&rsquo;il y a servilit\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9, si bien qu&rsquo;on arrivera au paradoxe d&rsquo;une expression doublement contradictoire, et donc finalement positive,  une libert\u00e9 volontaire d&rsquo;accepter ce que d&rsquo;autres, mal intentionn\u00e9s, estiment alors pouvoir nommer servilit\u00e9. La situation vous conduit \u00e0 accepter l&rsquo;id\u00e9e que votre asservissement, et bien s\u00fbr vous rejetez alors le mot et avec quelle fureur outr\u00e9e, n&rsquo;est que l&rsquo;apparence d&rsquo;un comportement que vous r\u00e9clamiez vous-m\u00eame sans trop formuler cette demande,  parce que vous n&rsquo;aviez pas identifi\u00e9 l&rsquo;objet de cette demande ; l&rsquo;am\u00e9ricanisation, comme on dit, pr\u00e9vient vos d\u00e9sirs comme si elle \u00e9tait un autre vous-m\u00eame, par cons\u00e9quent devenir am\u00e9ricanis\u00e9 revient \u00e0 devenir vous-m\u00eame, encore plus qu&rsquo;\u00e0 re-devenir, en v\u00e9rit\u00e9 comme si vous n&rsquo;\u00e9tiez <strong>rien<\/strong> auparavant. Cette id\u00e9e s&rsquo;impose au bout du processus, d&rsquo;une fa\u00e7on si aigu\u00eb, si puissante, que l&rsquo;id\u00e9e informul\u00e9e, mais inexpugnable dans votre psychologie, est qu&rsquo;en d\u00e9non\u00e7ant l&rsquo;am\u00e9ricanisation de vous-m\u00eame, en v\u00e9rit\u00e9 vous vous d\u00e9noncez vous-m\u00eame, non pire, vous vous trahissez indignement, vous vous sortez de vous-m\u00eame pour \u00eatre votre propre tra\u00eetre, votre bourreau impitoyable, votre propre ennemi mal\u00e9fique. Vous vous damnez, que diable et la disgr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire est compl\u00e8te !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA c\u00f4t\u00e9 de cela, certes, l&rsquo;on parlera des machinations de la CIA, on reviendra sur la puissance d&rsquo;Hollywood, la constance de l&rsquo;orientation p\u00e9dagogique de ses films, on rappellera le prestige indiscutable de ses produits industriels (l&rsquo;avion <em>Constellation<\/em> et la Ford <em>Mustang<\/em>) ; on \u00e9voquera la s\u00e9duction pratique et typique des v\u00eatements si am\u00e9ricanisants (les <em>blue jean&rsquo;s<\/em>), des murs pratiques (les lunettes de pilote <em>Ray Ban<\/em> pour prot\u00e9ger la vision du soleil) ; on c\u00e9l\u00e9brera l&rsquo;envol triomphant de ce qu&rsquo;ils nomment <em>middle-class<\/em>, comme un id\u00e9al ramen\u00e9 au <em>standard<\/em> de la s\u00e9rie permettant la meilleure rentabilit\u00e9 possible du m\u00e9lange de la posture sociale et du sentiment individuel, avec le m\u00e9lange de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9lectrom\u00e9nag\u00e8re et automobilistique d&rsquo;une part, du strict conformisme des jugements autoris\u00e9s d&rsquo;autre part Tout cela n&rsquo;est rien s&rsquo;il n&rsquo;y a ce qui pr\u00e9c\u00e8de, qui est la conqu\u00eate de la psychologie, des automatismes de la pens\u00e9e, de la transformation de la substance m\u00eame du r\u00eave en <em>American Dream<\/em>,  le fait que, lorsque vous r\u00eavez, n\u00e9cessairement c&rsquo;est l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, dans sa version d\u00e9sormais inexpugnable, <em>circa<\/em>-1931.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi en fut-il, pendant plus d&rsquo;un demi-si\u00e8cle, parce que l&#8217;empire de l&rsquo;Am\u00e9rique sur nous-m\u00eames nous apparaissait compl\u00e8tement accord\u00e9 \u00e0 une l\u00e9gitimit\u00e9 qui \u00e9tait le v\u00e9ritable caract\u00e8re de la l\u00e9galit\u00e9 politique dans ce temps. La cons\u00e9quence de cette situation fut que le soutien \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique tenait, dans la transmission du sentiment au niveau de l&rsquo;individu, \u00e0 la d\u00e9votion presque religieuse qui s&rsquo;accordait parfaitement, en l&rsquo;enfantant et en la justifiant, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e du Monde libre en lutte contre la subversion du communisme. Lorsqu&rsquo;il apprit que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle avait pris la d\u00e9cision que la France quitterait le commandement int\u00e9gr\u00e9 de l&rsquo;OTAN  l&rsquo;OTAN, qui \u00e9tait la d\u00e9l\u00e9gation coutumi\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique en Europe , le roi Baudouin de Belgique, qui n&rsquo;\u00e9tait pas un sot, qui \u00e9tait croyant et pratiquant, qui \u00e9tait apr\u00e8s tout un homme de haute civilisation, fit cette remarque douloureusement \u00e9tonn\u00e9e \u00e0 un confident : \u00ab <em>Je croyais que le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle \u00e9tait un bon chr\u00e9tien.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi frappent-ils l&rsquo;esprit, au plus bas qu&rsquo;il puisse \u00eatre abaiss\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">M<\/span>ais tout a une fin dans le royaume terrestre. La fin fut impr\u00e9vue et se manifesta sous la forme de la dissolution de l&rsquo;artefact historique qui constituait l&rsquo;argument implicite mais puissant de la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;am\u00e9ricanisation. La phrase fameuse, tant de fois reprise, souvent d\u00e9form\u00e9e, reste dans nos m\u00e9moires comme la sanction de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, avant m\u00eame qu&rsquo;il ne se soit manifest\u00e9 \u00e0 nos consciences \u00e9bahies. Gorgeyi Arbatov, directeur de l&rsquo;Institut du Canada et des Etats-Unis \u00e0 Moscou, conseiller du Premier Secr\u00e9taire du Parti Communiste de l&rsquo;URSS Mikha\u00efl Sergue\u00efevitch Gorbatchev, la pronon\u00e7a dans le cours d&rsquo;une interview qu&rsquo;il donna \u00e0 un journaliste du magazine hebdomadaire <em>Newsweek<\/em>, au d\u00e9but de mai 1988, en pr\u00e9lude \u00e0 une rencontre \u00e0 Moscou entre ce m\u00eame Gorbatchev et le pr\u00e9sident des USA Ronald Reagan : \u00ab <em>Nous allons vous faire une chose terrible, nous allons vous priver d&rsquo;Ennemi.<\/em> \u00bb Consid\u00e9r\u00e9e en fonction du cas am\u00e9ricaniste que nous avons envisag\u00e9, qui n&rsquo;est pas loin de faire l&rsquo;essentiel de la situation politique, sinon m\u00e9tapolitique, de la p\u00e9riode comme nous la consid\u00e9rons, cette phrase signifiait que la disparition prochaine de l&rsquo;URSS, figurant complaisamment, en repr\u00e9sentation excessive si l&rsquo;on veut, l&rsquo;une des deux super-puissances dans l&rsquo;arrangement strat\u00e9gique antagoniste de la Guerre froide, allait priver les USA de la substance de leur l\u00e9gitimit\u00e9. Le monde libre en tant qu&rsquo;entit\u00e9 d\u00e9finie vertueusement par la r\u00e9f\u00e9rence n\u00e9gative de l&rsquo;oppresseur identifi\u00e9 et lui-m\u00eame l\u00e9gitim\u00e9 allait dispara\u00eetre ; cette disparition serait subreptice mais catastrophique pour notre h\u00e9ro\u00efne, l&rsquo;am\u00e9ricanisation ; la suite serait une longue et laborieuse agitation, une bataille poussive et perdue d&rsquo;avance, un affrontement fantomatique contre cet adversaire jug\u00e9 digne d&rsquo;\u00eatre l\u00e9gitim\u00e9 et en v\u00e9rit\u00e9 introuvable (le successeur hypoth\u00e9tique et ind\u00e9termin\u00e9 de l&rsquo;URSS en tant qu&rsquo;Ennemi), pour d\u00e9fendre un statut officiel vid\u00e9 de toute sa substance. D\u00e9sormais, l&rsquo;am\u00e9ricanisation avait perdu son socle de l\u00e9gitimit\u00e9. Elle flottait dans l&rsquo;<em>\u00e9ther<\/em> politique du monde, soutenue \u00e0 bout de bras par la puissance machiniste d&rsquo;un syst\u00e8me d\u00e9velopp\u00e9 dans tous ses aspects par la technologie, jusqu&rsquo;aux extr\u00eames d&rsquo;activit\u00e9s postmodernes pr\u00e9tendument imp\u00e9riales et pr\u00e9tendument r\u00e9volutionnaires tout autant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe moment est capital et il importe d&rsquo;identifier et de signaler aussit\u00f4t le point le plus important et la fraction ultime du pont de la communication dont nous poursuivons la description. La fin de l&rsquo;URSS qui prend son envol et se d\u00e9veloppe au long des ann\u00e9es 1980 am\u00e8ne avec elle, au travers de la valeur symbolique de la phrase d&rsquo;Arbatov qui s&rsquo;adresse aux USA seuls, la mise en cause radicale et la liquidation cons\u00e9quente, presque imm\u00e9diate, de la l\u00e9gitimit\u00e9 de la position g\u00e9opolitiquement et moralement h\u00e9g\u00e9monique de ces m\u00eames USA sur le monde. Il fallait prendre des mesures imm\u00e9diates, et le syst\u00e8me s&rsquo;y activa, comme m\u00fb inconsciemment, par le moyen de la communication dont l&rsquo;activit\u00e9 allait \u00eatre d\u00e9multipli\u00e9e. A cette r\u00e9alit\u00e9 de la d\u00e9composition et de l&rsquo;effondrement de la l\u00e9gitimit\u00e9, il s&rsquo;imposait d&rsquo;opposer une <em>narrative<\/em> qui affirm\u00e2t le contraire, rafferm\u00eet les \u00e9nergies et rassur\u00e2t les \u00e2mes inqui\u00e8tes. Cela nous conduit, en signalant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, \u00e0 observer combien l&rsquo;activit\u00e9 de la communication, \u00e0 cette occasion, changea de substance. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA l&rsquo;aube des ann\u00e9es 1980, le progr\u00e8s de la communication \u00e9tait un fait av\u00e9r\u00e9, d&rsquo;une incontestable et formidable puissance, notamment gr\u00e2ce \u00e0 ce domaine de la technologie des communications mais aussi gr\u00e2ce \u00e0 ce qui semblait devoir \u00eatre l&rsquo;\u00e9volution des esprits dans le sens de l&rsquo;acquiescement aux entreprises de repr\u00e9sentation virtualiste du monde. La perte de la l\u00e9gitimit\u00e9 qu&rsquo;entra\u00eenait le d\u00e9clin de l&rsquo;URSS entra\u00eena, de ce c\u00f4t\u00e9, dans cet aspect de la puissance machiniste, comme par compensation m\u00e9canique selon le principe dit des vases communicants, un surcro\u00eet d&rsquo;activit\u00e9 de la communication pour tenter de conserver la fiction de la n\u00e9cessit\u00e9 l\u00e9gitime de l&rsquo;am\u00e9ricanisation. Mais la chose n&rsquo;est pas ais\u00e9e, ni \u00e0 maintenir, ni \u00e0 contenir ; de l\u00e0 qu&rsquo;effectivement, le d\u00e9veloppement de la communication prit des proportions et des dimensions peu communes, au-del\u00e0 du raisonnable \u00e0 cet \u00e9gard ; de l\u00e0 que, malheureusement pour cette cause, se r\u00e9v\u00e9l\u00e8rent des effets pervers ou paradoxaux n\u00e9s au cur m\u00eame du processus, comme des rejetons monstrueux de ce d\u00e9veloppement excessif. La communication recelait des surprises pour le syst\u00e8me, dont certaines sont incontestablement peu agr\u00e9ables pour lui, qui constituent un \u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu et fort d\u00e9rangeant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais observons la chose d&rsquo;une mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, car il y a une th\u00e8se \u00e0 ce propos, un bouleversement g\u00e9n\u00e9ral et consid\u00e9rable qui m\u00e9rite et exige \u00e0 la fois d&rsquo;\u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 dans un cadre synth\u00e9tique. Il importe \u00e0 ce point du propos, \u00e0 partir de notre r\u00e9f\u00e9rence chronologique de l&rsquo;effondrement de l&rsquo;URSS, de rassembler les \u00e9l\u00e9ments de la th\u00e8se par un retour en arri\u00e8re et des consid\u00e9rations sur un ph\u00e9nom\u00e8ne de structuration de la psychologie. Le d\u00e9veloppement de la communication tel que nous l&rsquo;avons \u00e9pisodiquement observ\u00e9, \u00e0 partir de l&rsquo;identification que nous en avons faite initialement dans notre r\u00e9cit, avec l&rsquo;apparition de la transmission par ondes, de la retransmission par pellicule, de la ph\u00e9nom\u00e9nologie informatique, etc., ce d\u00e9veloppement en lui-m\u00eame, par sa dynamique je veux dire, a cr\u00e9\u00e9 une cat\u00e9gorie nouvelle de ce domaine g\u00e9n\u00e9ral de la communication. Auparavant, au travers de la parole dite directement, de l&rsquo;image peinte, du livre \u00e9crit, de la musique interpr\u00e9t\u00e9e, le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication \u00e9tait in\u00e9luctablement attach\u00e9 \u00e0 une <strong>amarre<\/strong> humaine, qu&rsquo;on percevait et mesurait aussit\u00f4t d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre ; il s&rsquo;agissait d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne relatif \u00e0 son cr\u00e9ateur, \u00e0 son interpr\u00e8te, voire \u00e0 son lieu d&rsquo;exposition ; il s&rsquo;agissait d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne qui ne peut en aucun cas arguer d&rsquo;une autonomie quelconque, sinon par la gr\u00e2ce, au sens \u00e9lev\u00e9 du terme, de son interpr\u00e9tation, de la richesse qu&rsquo;on y met soi-m\u00eame, sans jamais m\u00e9conna\u00eetre l&rsquo;origine <strong>amarr\u00e9e<\/strong> de la transmutation. La communication moderniste, machiniste et m\u00e9caniste, change tout cela,  je parle de ce qui appara\u00eet presque \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e pour tenter de re-l\u00e9gitimer le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme alors que s&rsquo;effondre la r\u00e9f\u00e9rence par effet indirect contraire de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique. Les syst\u00e8mes et les technologies de la communication ont cr\u00e9\u00e9 un d\u00e9tachement radical de la mati\u00e8re communiqu\u00e9e, f\u00fbt-elle image ou texte qu&rsquo;importe, f\u00fbt-elle information triviale ou repr\u00e9sentation tenant de l&rsquo;art lui-m\u00eame, du sujet activant cette communication ; parlant de substance, en fait, on peut parler d&rsquo;une rupture achev\u00e9e. A partir de cette rupture, les orientations et les techniques ont prolif\u00e9r\u00e9 mais il ne s&rsquo;agit que de diff\u00e9rences de stades, d&rsquo;\u00e9tages, d\u00e8s lors que nous sommes dans ce domaine d&rsquo;une substance diff\u00e9rente avec la s\u00e9paration physique entre le sujet et l&rsquo;objet. L&rsquo;essentiel \u00e0 ce point est de mesurer, en renvoyant pour bien en appr\u00e9cier la diff\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;observation du mouvement que cr\u00e9e la communication dans les ann\u00e9es 1920,  combien ce mouvement devient une vie <strong>en soi<\/strong>, une vie autonome, \u00e9ventuellement artificielle, remarque-t-on d&rsquo;abord puis de moins en moins,  et qui le sait encore et qui s&rsquo;en souvient m\u00eame, de cette artificialit\u00e9 per\u00e7ue d&rsquo;une fa\u00e7on contraignante d&rsquo;abord, puis de toutes les fa\u00e7ons possibles, et elle-m\u00eame de moins en moins suspecte de nous contraindre, \u00e0 mesure que passe le temps et que se d\u00e9veloppe le progr\u00e8s, \u00e0 la vitesse de la communication ? La rupture est achev\u00e9e, et oubli\u00e9e en tant que rupture pour que nous n&rsquo;en constations plus que les effets sans les identifier comme tels. Les images et les sons, qui sont \u00e9galement des informations de toutes sortes, sont appr\u00e9hend\u00e9s, au r\u00e9sultat de la chose, dans notre temps, comme des artefacts absolument autonomes, comme des choses vivantes en soi. Nous ne parlons certainement pas du jugement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9, mais, d&rsquo;une fa\u00e7on bien diff\u00e9rente, et bien plus permanente et impavide, de la perception de la psychologie. Le jugement d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 identifie la communication pour ce qu&rsquo;elle est mais d&rsquo;une fa\u00e7on passive, sans en tirer aucune conclusion qui puisse susciter une mobilisation de la psychologie ; au contraire, cette psychologie, laiss\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, d\u00e9veloppe une perception de plus en plus ouverte \u00e0 l&rsquo;interpr\u00e9tation autonomiste des artefacts de communication. Bient\u00f4t, nous n&rsquo;y pensons plus, et tout se passe comme si, effectivement, la communication \u00e9tait devenue chose en soi, et sa transmission, r\u00e9alit\u00e9 en elle-m\u00eame, sans plus de n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence <strong>amarr\u00e9e<\/strong> \u00e0 un facteur humain qui nous permettrait de faire jouer notre libre arbitre et son esprit critique \u00e0 ce propos. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA ce point de la th\u00e8se, il faut ajouter une pr\u00e9cision essentielle, qui, une fois dite, va de soi et \u00e9claire encore mieux le propos, qui est d&rsquo;ailleurs sugg\u00e9r\u00e9e d\u00e9j\u00e0 par l&rsquo;observation que c&rsquo;est la psychologie qui est touch\u00e9e, non le jugement. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication que nous d\u00e9crivons, dont la consigne de le saluer avec \u00e9clat chez nos clercs asserment\u00e9s a toujours \u00e9t\u00e9 de pr\u00e9ciser avec une emphase jubilatoire qu&rsquo;il permettait ainsi de lib\u00e9rer d\u00e9mocratiquement l&rsquo;esprit du citoyen en l&rsquo;informant mieux, en lui dispensant toute la connaissance du monde, ce ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;informe en rien ni ne dispense la connaissance ; ceux qui ne sont pas inform\u00e9s par grossi\u00e8ret\u00e9 de l&rsquo;esprit ne le sont pas plus ; ceux qui sont incultes par fermeture de l&rsquo;esprit le restent ; le flot de la communication ne change pas la forme du galet qu&rsquo;il frotte sans cesse, il le polit et le confirme dans sa forme. Tout juste peut-on dire, mais ce n&rsquo;est pas rien, que le flot de la communication entretient les illusions \u00e0 propos de la lib\u00e9ration d\u00e9mocratique de l&rsquo;esprit du citoyen et nourrit la propagande des clercs asserment\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais on n&rsquo;en peut rester l\u00e0, parce que la communication, en touchant la psychologie, n&rsquo;implique nullement d&rsquo;imposer n\u00e9cessairement une orientation du jugement. Pour compl\u00e9ter l&rsquo;appr\u00e9ciation attristante que nous avons faite sur les esprits grossiers et ferm\u00e9s, et sur les clercs asserment\u00e9s qui les alimentent, on att\u00e9nue grandement la raideur pessimiste du propos en observant que la communication renforce, parfois d\u00e9cisivement, les esprits d\u00e9j\u00e0 faits et les esprits ouverts et ind\u00e9pendants, et qui savent en user, ou l&rsquo;apprennent, en s\u00e9parant le bon grain de l&rsquo;ivraie qui pullule. Cela conduit \u00e0 montrer le caract\u00e8re ambivalent du ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication qu&rsquo;on d\u00e9crit, et avec quelle force inattendue il a tout de m\u00eame \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 ses cr\u00e9ateurs comme nous l&rsquo;avons sugg\u00e9r\u00e9 plus haut. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication introduit une cons\u00e9quence d&rsquo;une importance consid\u00e9rable, qui va devenir avec l&rsquo;\u00e9pisode historiquement dat\u00e9 dont nous parlons  entre les ann\u00e9es 1980 de la fin de l&rsquo;URSS et les ann\u00e9es 1990 de la tentative de re-l\u00e9gitimation du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme,  un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une importance historique consid\u00e9rable. Comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 observ\u00e9 avec int\u00e9r\u00eat, et en soulignant l&rsquo;importance de la chose, et \u00e0 partir d&rsquo;une certaine ampleur consid\u00e9rable du flot de la communication comme on le vit d\u00e9ferler dans la p\u00e9riode que nous consid\u00e9rons, la communication affecte et transforme radicalement la psychologie. Il s&rsquo;agit d&rsquo;abord de l&rsquo;\u00e9motion, bien avant que la conscience et le jugement soient affect\u00e9s, qui touche et transforme la psychologie. Il en r\u00e9sulte, non pas une connaissance et une culture diff\u00e9rentes au premier chef, non pas un jugement impos\u00e9, mais d&rsquo;abord une nouvelle capacit\u00e9 de perception du monde (et non pas une nouvelle perception <strong>impos\u00e9e<\/strong> du monde). Plus encore, et consid\u00e9rant l&rsquo;\u00e9volution que la communication avait impos\u00e9e depuis les ann\u00e9es 1920 sur un rythme beaucoup moins pressant que celui que nous subissons depuis les ann\u00e9es 1980 et 1990, cette modification de la capacit\u00e9 de perception du monde, lorsqu&rsquo;elle commence \u00e0 se manifester dans le cours des ann\u00e9es 1980 puis appara\u00eet pleinement dans les ann\u00e9es 1990, peut aussi bien se concevoir au contraire de ce qu&rsquo;elle para\u00eet dans le premier jugement n\u00e9gatif qu&rsquo;on est fond\u00e9 d&rsquo;avoir, comme une lib\u00e9ration pour les esprits et les jugements potentiellement puissants mais jusqu&rsquo;alors contraints par la propagande ; la mati\u00e8re de la communication \u00e9tant mall\u00e9able, et \u00e0 son propre b\u00e9n\u00e9fice si l&rsquo;on change sa perception du monde qui \u00e9tait jusqu&rsquo;alors une perception contrainte, on peut effectivement en user pour soi-m\u00eame comme d&rsquo;une lib\u00e9ration. Il y a l\u00e0 tous les ingr\u00e9dients d&rsquo;une communication, non pas impos\u00e9e mais v\u00e9cue par la psychologie, qui peut effectivement s&rsquo;av\u00e9rer comme un outil d&rsquo;ali\u00e9nation ou au contraire comme une entreprise de lib\u00e9ration, selon ce qu&rsquo;on en a inconsciemment. L&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration du domaine de la communication dans les ann\u00e9es 1990, au-del\u00e0 de toutes les formes et le rythme pr\u00e9visibles, rendit possible cette alternative.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe ph\u00e9nom\u00e8ne ne se r\u00e9v\u00e9la que sur le terme des quelques ann\u00e9es qui suivirent la chute du communisme, apr\u00e8s qu&rsquo;on ait pu croire trop succinctement qu&rsquo;au contraire cette chose prestement baptis\u00e9e r\u00e9volution de la communication n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un raffinement d&rsquo;une prison d\u00e9j\u00e0 verrouill\u00e9e. C&rsquo;est un effet de boomerang essentiel, contraire aux buts m\u00e9canistes des promoteurs de la chose, sur lequel on en verra plus, plus loin. L&rsquo;essentiel est ici d&rsquo;identifier cette articulation importante entre deux acceptions, tr\u00e8s vite antagonistes, du concept de communication. Il y a modification de la capacit\u00e9 de perception du monde, et nullement modification de la connaissance et de la culture par l&rsquo;information, ni enfermement d&rsquo;une nouvelle mais uniforme perception du monde impos\u00e9e. (C&rsquo;est \u00e0 partir de la modification de la perception du monde agissant alors comme un outil m\u00e9thodologique, une m\u00e9thode inattendue si l&rsquo;on veut, qu&rsquo;on pourra observer, dans les esprits et les jugements qui le peuvent, une modification de la connaissance et de la culture.) <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette transmutation de la r\u00e9volution de la communication, puisqu&rsquo;on voit que c&rsquo;en est une en v\u00e9rit\u00e9, s&rsquo;est r\u00e9alis\u00e9e d&rsquo;une mani\u00e8re radicale, \u00e0 partir d&rsquo;une pr\u00e9paration consid\u00e9rable, sans effets excessifs, sans tambour ni trompette si vous voulez, approximativement durant cette p\u00e9riode autour de la chute de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique. Il faut m\u00e9diter \u00e9ventuellement les interrogations \u00e0 propos du rapport de la cause \u00e0 l&rsquo;effet, \u00e0 propos de la d\u00e9termination de la cause et de l&rsquo;effet, \u00e0 la lumi\u00e8re du constat que les ann\u00e9es 1980 pr\u00e9par\u00e8rent cette transmutation qu&rsquo;on mentionne du cours myst\u00e9rieux des choses, alors que ces m\u00eames ann\u00e9es 1980 furent le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements politiques aussi importants qu&rsquo;ils furent ambigus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y eut donc, il faut y revenir en retrouvant notre propos initial, cette occurrence historique d&rsquo;une extr\u00eame importance. En m\u00eame temps que se pr\u00e9parait cette r\u00e9volution de la communication qui allait notamment, et principalement, servir \u00e0 la tentative de re-l\u00e9gitimation du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, avait donc lieu le processus d&rsquo;effondrement de l&rsquo;URSS. Ce n&rsquo;est pas neutre ni le fait du hasard Cette soi-disant r\u00e9volution encore trop vite nomm\u00e9e mais d\u00e9j\u00e0 esquiss\u00e9e, commen\u00e7a \u00e0 se manifester durant les Jeux Olympiques de Moscou de 1980, o\u00f9 il y eut un grand chambardement, avec manuvres <em>kag\u00e9bistes<\/em> diverses et convenues, pour tenter de contenir l&rsquo;irruption sur la sc\u00e8ne fig\u00e9e de l&#8217;empire sovi\u00e9tique en \u00e9tat de d\u00e9composition passive, de ces nouvelles technologies de la communication \u00e0 l&rsquo;occasion de la couverture m\u00e9diatique de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement On peut avancer que cette irruption, qui fut aussi une invasion, avec des aspects conqu\u00e9rants somme toute, venue de l&rsquo;Ouest, cette irruption eut pour effet de participer activement et efficacement \u00e0 la d\u00e9stabilisation finale de l&rsquo;URSS ; en ce sens, pr\u00e9parant Gorbatchev et sa <em>glasnost<\/em>, \u00e0 partir de 1985, qui est essentiellement une r\u00e9volution de la psychologie par le moyen volontairement et sciemment utilis\u00e9 (au contraire du cas plus large qu&rsquo;on examine) de la communication, avec soudain cette capacit\u00e9 offerte \u00e0 l&rsquo;individu de modifier sa perception du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tObservons d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de cette pr\u00e9-r\u00e9volution de la communication des ann\u00e9es 1980 \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;exp\u00e9rience Gorbatchev ; ses effets ont, dans ce cas, bien des aspects d\u00e9rangeants, antisyst\u00e8me dirais-je, d\u00e9plaisants \u00e0 l&rsquo;am\u00e9ricanisme qui veille, en m\u00eame temps que la destruction du vieil Ennemi qui semblerait une victoire ; m\u00eame ambigu\u00eft\u00e9 que celle que nous signale Arbatov en 1988. Le symbole est ferme et beau, et plein de significations incertaines pour qui s&rsquo;y attache en v\u00e9rit\u00e9. Les grandes manuvres politiques et communicationnelles des ann\u00e9es 1980 eurent pour effet, en plus d&rsquo;\u00eatre toujours proclam\u00e9es en principe et quoi qu&rsquo;il en soit de leurs effets \u00e0 ce niveau, de participer dans ce cas \u00e0 la lib\u00e9ration des psychologies (celles des citoyens de l&rsquo;URSS, redevenus Russes et d&rsquo;autres nationalit\u00e9s). Cela n&rsquo;est certainement pas encore la transmutation radicale dont nous parlons ; pour la transmutation, effectivement, l&rsquo;on se reporte \u00e0 la p\u00e9riode \u00e0 partir de 1989-1991 pour constater qu&rsquo;il s&rsquo;agit au contraire, si l&rsquo;on s&rsquo;en tient au premier abord, de la situation d&rsquo;un enfermement des psychologies, celles des citoyens de l&rsquo;Occident am\u00e9ricaniste d&rsquo;abord, les autres suivant en ordre dispers\u00e9, avec des tangentes paradoxales, \u00e9voluant diversement vers des lib\u00e9rations inattendues de la psychologie qu&rsquo;on a signal\u00e9es. Il reste que l&rsquo;\u00e9pisode de la lib\u00e9ration sovi\u00e9tique constitua un avertissement \u00e0 peine dissimul\u00e9, une suggestion qui avait son sens et son poids, pour ceux qui avaient l&rsquo;oreille fine. Il nous indiquait, l&rsquo;\u00e9pisode, la fa\u00e7on dont les choses pouvaient radicalement changer, par la psychologie, et combien apr\u00e8s lui, apr\u00e8s l&rsquo;URSS, notre tour allait venir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi disposons-nous d&rsquo;une d\u00e9monstration historique, une p\u00e9riode encha\u00eenant sur l&rsquo;autre, \u00e0 la fois impeccable et implacable. Une cr\u00e9ation du syst\u00e8me, et certes la plus ambitieuse, la plus essentielle avec la m\u00e9canique du technologisme puisque nous mettons, avec la communication, les deux sur un plan de hauteur \u00e9gale, alors qu&rsquo;elle engendre les effets les plus \u00e9pouvantables comme le pr\u00e9voient les intentions m\u00e9canistes qui l&rsquo;animent, peut \u00e9galement manifester, compl\u00e8tement \u00e0 l&rsquo;inverse, des effets lib\u00e9rateurs dont la cons\u00e9quence \u00e0 terme, notamment avec le cas de la Russie et de sa position hostile au syst\u00e8me am\u00e9ricaniste du d\u00e9but de la premi\u00e8re d\u00e9cennie du XXI\u00e8me si\u00e8cle, constitue une contre-attaque d\u00e9cid\u00e9e contre ce syst\u00e8me qui nous emprisonne. A l&rsquo;or\u00e9e de cette p\u00e9riode ultime d&rsquo;apr\u00e8s 1989-1991 d&rsquo;enfermement de la pens\u00e9e par une psychologie absolument contrainte, d&rsquo;un enfermement qu&rsquo;on croirait d\u00e9finitif et sans retour, gr\u00e2ce \u00e0 la ci-devant r\u00e9volution de la communication qui va nous envelopper, l&rsquo;affaire Gorbatchev nous appara\u00eet comme un signe inattendu, surprenant, une petite lumi\u00e8re tremblotante dans la brume \u00e9paisse et gluante de l&rsquo;investissement des \u00e2mes par la b\u00eatise arm\u00e9e jusqu&rsquo;aux dents et orn\u00e9e d&rsquo;un front si bas qu&rsquo;il a des allures de menton. Elle nous dit, l&rsquo;affaire Gorbatchev, qu&rsquo;il ne faut pas d\u00e9sesp\u00e9rer.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>e monde d&rsquo;apr\u00e8s la fin de la Guerre froide ne ressemble \u00e0 rien de ce que nous en attendions ; d&rsquo;abord, simple circonstance arrangeante, parce que nous ne l&rsquo;attendions pas. Nous n&rsquo;attendions pas la fin de la Guerre froide,  je parle, disant nous, de nos dirigeants, experts, sp\u00e9cialistes, professeurs d&rsquo;universit\u00e9, publicistes et pr\u00e9sentateurs de t\u00e9l\u00e9vision ; je parle de nos \u00e9lites en v\u00e9rit\u00e9. Ils n&rsquo;ont rien vu venir, par habitude de d\u00e9sint\u00e9r\u00eat du monde dans sa r\u00e9alit\u00e9 et par satisfaction de l&rsquo;enfermement du monde dans les arrangements de la Guerre froide. (De Gaulle avait une recette pour \u00e9viter le pi\u00e8ge de l&rsquo;illusion de la dur\u00e9e de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique : il lui donnait le nom de Russie, rien d&rsquo;autre.) Observant tout cela et s&rsquo;en tenant au bon sens, on en conclut aussit\u00f4t qu&rsquo;il y eut une mobilisation dans le d\u00e9sordre et l&rsquo;urgence, devant l&rsquo;inattendu effondrement. C&rsquo;est de cette fa\u00e7on, suscit\u00e9e par l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement sans crier gare, comme nous en avait avertis Arbatov entre ses lignes, que la r\u00e9volution de la communication de notre temps de crise ultime, pr\u00e9par\u00e9e dans les ann\u00e9es 1980 comme si le Diable se doutait de quelque chose, prit son essor dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie du si\u00e8cle. La mission \u00e9tait d&rsquo;une grande urgence, mission de sauvetage \u00e0 n&rsquo;en pas douter ; il s&rsquo;agissait de sauver nos \u00e2mes en se saisissant, d\u00e9finitivement esp\u00e9rait-on, de nos fr\u00eales psychologies priv\u00e9es de leur miroir sovi\u00e9tique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est vrai que tout se passait comme si nous avions perdu le sens des choses et, perdant le Grand Ennemi, comme si nous avions perdu notre propre identit\u00e9, notre propre sens de nous-m\u00eames. Il y eut quelques ann\u00e9es incertaines. Une fois encore, puisque la fatalit\u00e9 a choisi cette pente affreuse et cet \u00e9trange <em>missi dominici<\/em>, c&rsquo;est l&rsquo;Am\u00e9rique qui est notre r\u00e9f\u00e9rence. On parla, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, d&rsquo;une perte d&rsquo;identit\u00e9 de la Grande R\u00e9publique ; le mot est, \u00e0 la r\u00e9flexion, assez \u00e9trange puisqu&rsquo;il implique que, pour la perdre, il fallait que l&rsquo;Am\u00e9rique e\u00fbt effectivement une identit\u00e9. Tout para\u00eet confus parce que le brouillard enveloppe encore le clair matin du grand \u00e9branlement ; clair matin ou <em>cr\u00e9puscule des idoles<\/em>, je ne sais plus. L&rsquo;historien William Pfaff, vivant \u00e0 Paris, avec cette intelligence et cette sensibilit\u00e9 d\u00e9gag\u00e9es des pressions du syst\u00e8me, qui fut constamment \u00e0 cause de cela un des commentateurs \u00e9clair\u00e9s de la presse am\u00e9ricaine, \u00e9crivit deux articles sur ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la perte d&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;Am\u00e9rique, ou sur le constat de son absence d&rsquo;identit\u00e9. Nous citons ci-dessous trois extraits de ces deux articles (9), qui doivent \u00eatre lus comme un texte continu, qui peuvent parfaitement offrir une synth\u00e8se de ce jugement o\u00f9, partant du constat conventionnel (la perte de l&rsquo;Ennemi de r\u00e9f\u00e9rence), il parvient \u00e0 la conclusion r\u00e9volutionnaire (la perte, ou l&rsquo;absence d&rsquo;identit\u00e9) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab<em>An interesting series of articles in The New York Times has described a sense of loss of purpose in many areas of American life following the Cold War&rsquo;s end. Without an enemy to struggle against, many seem to be questioning what exactly it is that Americans -and America &#8211; are supposed to be doing.<\/em> []<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb<em>In practical matters of policy and national realignment, it seems to me that one is justified in taking an unexcited view of the effects of the Cold War&rsquo;s end on American life and institutions. But there is a deeper question to answer, which I will take up in a second column. I believe that the end-of the Cold War has laid bare a very deep crisis in what may be called the American identity  the American&rsquo;s sense not only of national purpose but of what he or she really is, or wishes to become. That seems to me worth further discussion.<\/em> []<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb<em>So where do we Americans go now? Who are we now? I have no answer. I simply know that I find the idea of a multicultural or rainbow nation unconvincing. In ways it is a pleasing idea. It rights injustices. It invites a new social order of cooperation and goodwill. I fear that the actual results will be the contrary. But I do not know. I argue simply that the disorientation and anxiety felt by Americans in this aftermath, this hangover, of the Cold War, have to do with the loss of an identity  not the loss of an enemy.<\/em>\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe sentiment peut para\u00eetre \u00e0 la fois effrayant et \u00e9trange si l&rsquo;on accepte la vision conventionnelle largement dispens\u00e9e par les hagiographes du syst\u00e8me, qui d\u00e9veloppait \u00e0 l&rsquo;envi la th\u00e8se de la victoire historique et m\u00eame post-historique, et dans tous les cas d\u00e9finitive (la fin de l&rsquo;Histoire), du lib\u00e9ralisme. Au contraire, il  appara\u00eet significatif et compr\u00e9hensif si l&rsquo;on adopte une vision diff\u00e9rente, pr\u00e9sente dans ces pages, de la p\u00e9riode suivante dans le d\u00e9roulement continu d&rsquo;une dynamique historique venue de loin et dont on aurait per\u00e7u d\u00e9j\u00e0, comme inconsciemment, le caract\u00e8re catastrophique. Ce sentiment collectif am\u00e9ricaniste dura encore quatre bonnes ann\u00e9es apr\u00e8s les articles de Pfaff, malgr\u00e9 la fin (officiellement dat\u00e9e au printemps 1992) d&rsquo;une s\u00e9v\u00e8re r\u00e9cession \u00e9conomique, disqualifiant l&rsquo;autre explication dite conjoncturelle de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e9conomique comme cause principale, ce faux-nez arrangeant qui a toujours soutenu les analyses de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit de la population des USA.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTout changea \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1996, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;on jugerait fortuit pour le propos. Son exploitation symbolique et m\u00e9diatique, r\u00e9pondant sans doute \u00e0 une sollicitation d&rsquo;une psychologie collective aux abois, le transforma selon des proportions gigantesques et provoqua une pouss\u00e9e extraordinaire d&rsquo;un sentiment \u00e9galement collectif, tenant plus du d\u00e9lire nationaliste que du chauvinisme habituellement relev\u00e9 dans cette occurrence. Dans notre livre <em>Chronique de l&rsquo;\u00e9branlement<\/em> (10), nous \u00e9criv\u00eemes \u00e0 propos de l&rsquo;\u00e9pisode des Jeux Olympiques d&rsquo;Atlanta :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Le sens et la signification de la d\u00e9cennie 1990 semblent d\u00e9pendre d&rsquo;un myst\u00e8re apparent, o\u00f9 l&rsquo;humeur am\u00e9ricaine est transport\u00e9e des abysses d&rsquo;une crise psychologique proche du d\u00e9sespoir ou de la col\u00e8re r\u00e9volutionnaire, aux sommets d&rsquo;une affirmation triomphale o\u00f9 l&rsquo;on croit avoir chang\u00e9 l&rsquo;histoire du monde. Ces extr\u00eames ne se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 aucun \u00e9v\u00e9nement particuli\u00e8rement significatif et, dans tous les cas, \u00e0 aucun pouvant justifier une telle extr\u00e9mit\u00e9. L&rsquo;humeur change en tornade, myst\u00e8re d&rsquo;un basculement psychologique sans pr\u00e9c\u00e9dent, pourtant \u00e0 peine not\u00e9. De pessimiste et volontiers apocalyptique, le public am\u00e9ricain devient optimiste et euphorique en l&rsquo;espace de quelques semaines. Les Jeux Olympiques d&rsquo;Atlanta de juillet-ao\u00fbt 1996 sont le th\u00e9\u00e2tre, l&rsquo;occasion et peut-\u00eatre l&rsquo;argument principal de ce changement d&rsquo;humeur.  C&rsquo;est un d\u00e9cha\u00eenement de d\u00e9lire nationaliste dont le journal Le Monde, pourtant vertueusement insoup\u00e7onnable d&rsquo;anti-antiam\u00e9ricanisme, \u00e9crit : Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;olympisme ici, tout juste une kermesse \u00e9tats-unienne, ahurissante d&rsquo;ind\u00e9cence. En m\u00eame temps se d\u00e9roule un spectacle abracadabrant d&rsquo;attentats qui n&rsquo;en sont pas, de terroristes qui se ram\u00e8nent \u00e0 un auxiliaire de la police un peu f\u00eal\u00e9, d&rsquo;une alerte g\u00e9n\u00e9rale au terrorisme dont on se demande \u00e0 quoi elle r\u00e9pond,  cela, entre la destruction du vol TWA 888 dont on ignore encore aujourd&rsquo;hui la cause, et le faux-vrai attentat d&rsquo;une bombe artisanale dans un parc d&rsquo;attraction d&rsquo;Atlanta, qui fait un mort, par crise cardiaque, de rien de plus que d&rsquo;une \u00e9motion mal contenue. L&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est plus de notre monde bien qu&rsquo;elle pr\u00e9tende d\u00e9sormais mener le monde, avec un Clinton qui prend go\u00fbt \u00e0 ce qui pourrait \u00eatre effectivement sa stature historique. Son mod\u00e8le historique change de Roosevelt : de FDR \u00e0 Th\u00e9odore, dit Teddy.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuelques semaines apr\u00e8s cet \u00e9pisode, on pouvait relever le constat de ces effets par une plume anodine qui ne se pr\u00e9occupa gu\u00e8re d&rsquo;en chercher l&rsquo;explication, encore moins la signification. Ainsi les \u00e9v\u00e9nements am\u00e9ricanistes sont-ils respect\u00e9s pour ce qu&rsquo;ils sont en apparence, surtout s&rsquo;ils sont de la veine qui colore la perception qu&rsquo;on a du ph\u00e9nom\u00e8ne, sans qu&rsquo;on juge n\u00e9cessaire ne serait-ce qu&rsquo;une simple explication de texte. Par cons\u00e9quent, Sylvie Kaufmann, constatant le <em>retour de l&rsquo;optimisme am\u00e9ricain<\/em>, \u00e9crivit dans <em>Le Monde<\/em> du 29-30 septembre 1996 : \u00ab <em>O\u00f9 est pass\u00e9 l&rsquo;homme blanc en col\u00e8re? O\u00f9 est-il, cet Am\u00e9ricain moyen frustr\u00e9, aigri et anxieux, qui envoya une majorit\u00e9 r\u00e9publicaine au Congr\u00e8s il y a deux ans et provoqua l&rsquo;ascension du populiste Pat Buchanan en f\u00e9vrier 1996 ? Si l&rsquo;on en croit les sacro-saints sondages, cet \u00e9trange sp\u00e9cimen \u00e9lectoral que fut the angry white male semble avoir c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 un citoyen apais\u00e9, satisfait de sa situation \u00e9conomique et pr\u00eat \u00e0 renvoyer pour quatre ans \u00e0 la Maison Blanche un pr\u00e9sident d\u00e9mocrate qui lui garantit une certaine forme de statu quo.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDisons aussit\u00f4t, comme une r\u00e9serve tout \u00e0 fait n\u00e9cessaire, conforme \u00e0 ce que nous percevons de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, \u00e0 la puissance hyst\u00e9rique que nous avons d\u00e9crite et qui le marqua effectivement, que, dans ce commentaire, le qualificatif apais\u00e9 (<em>angry white male<\/em> qui se serait transmut\u00e9 en un citoyen apais\u00e9) nous para\u00eet singuli\u00e8rement d\u00e9plac\u00e9. Mais cela ne d\u00e9pare nullement, cela la confirme au contraire, cette attitude qui caract\u00e9rise si continuellement les milieux intellectuels de nos temps postmodernes, singuli\u00e8rement les parisiens, d&rsquo;accepter comme une \u00e9vidence tout ce qui nous vient de bienheureux des USA,  implicitement comme une confirmation de la vertu supr\u00eame de ce pays, sans perdre son temps \u00e0 explorer une autre explication que celle de la vertu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa chose est, bien entendu, d&rsquo;une essence compl\u00e8tement diff\u00e9rente. La <em>catharsis<\/em> des Jeux Olympiques d&rsquo;Atlanta, \u00e0 la fois sollicit\u00e9e par le public et nourrie, grossie, organis\u00e9e une fois qu&rsquo;elle eut d\u00e9marr\u00e9, par l&rsquo;appareil m\u00e9diatique am\u00e9ricaniste, repr\u00e9sente quelque chose qu&rsquo;on ne peut d\u00e9finir que comme un abandon volontaire, une d\u00e9mission d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 devenue insupportable \u00e0 une psychologie collective \u00e0 bout de nerfs. S&rsquo;il faut marquer, dans notre classement personnel, l&rsquo;installation r\u00e9f\u00e9renc\u00e9e de p\u00e9riodes nouvelles et significatives, alors les Jeux Olympiques d&rsquo;Atlanta marquent l&rsquo;installation d&rsquo;une \u00e8re que nous pourrions qualifier d&rsquo;\u00e8re virtualiste (dans le cadre d&rsquo;une \u00e9poque \u00e9galement nouvelle, celle de la psychopolitique  voir plus loin). Certes, nous parlons de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui est l&rsquo;essentiel du propos ici, mais non sans ajouter que le reste du monde  <em>The Rest Of the World<\/em>, ou ROW, comme l&rsquo;acronyme commence \u00e0 appara\u00eetre, \u00e0 cette \u00e9poque pr\u00e9cis\u00e9ment, dans les \u00e9valuations de la bureaucratie de s\u00e9curit\u00e9 nationale aux USA  ne fait que suivre, ou bien ne peut que suivre, tant il est encalmin\u00e9 psychologiquement dans son encha\u00eenement \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie am\u00e9ricaniste sur le monde telle que la Guerre froide l&rsquo;a impos\u00e9e. On comprend aussit\u00f4t que cet \u00e9pisode est directement enfant\u00e9 par la puissance du syst\u00e8me de la communication, qui rencontre les d\u00e9sirs secrets de la psychologie collective, cette transcription postmoderniste de la tyrannie de la majorit\u00e9 aux USA, selon Tocqueville, comme si lui-m\u00eame (le syst\u00e8me de la communication), les avait devin\u00e9s et traduits en \u00e9v\u00e9nements prenant toute leur force dans le symbolisme dont on les affecta. On comprend que, d\u00e9sormais, le syst\u00e8me de la communication est effectivement \u00e9tabli comme l&rsquo;une des deux forces dominantes (avec le syst\u00e8me du technologisme, dont nous parlerons dans la partie suivante) des relations internationales et de la politique du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous proposons d&rsquo;identifier cette \u00e9volution comme celle du passage d&rsquo;une \u00e9poque \u00e0 une autre qui se fait dans le cours des ann\u00e9es 1990, d&rsquo;une \u00e9poque qu&rsquo;on aurait qualifi\u00e9e de g\u00e9opolitique \u00e0 une autre qu&rsquo;on qualifierait de psychopolitique, la g\u00e9ographie c\u00e9dant la place \u00e0 la psychologie. Cela signifie que la g\u00e9ographie le c\u00e8de \u00e0 la psychologie dans le r\u00f4le de l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant de la politique. L&rsquo;extension exceptionnelle de ce que nous avons nomm\u00e9 la communication (le syst\u00e8me de la communication), jusqu&rsquo;\u00e0 cr\u00e9er une nouvelle substance de cette mati\u00e8re, une substance r\u00e9ellement cr\u00e9atrice d&rsquo;une nouvelle r\u00e9alit\u00e9, est la cause manifeste (avec le technologisme qui se marie \u00e0 la communication) de cette transformation de la situation mondiale, voire de la situation de la civilisation. Cette \u00e9volution signifie que le principal facteur dans la d\u00e9termination de la politique est d\u00e9sormais la psychologie, qui subit avec une force consid\u00e9rable l&rsquo;influence de la communication ajout\u00e9e aux pressions m\u00e9canistes du technologisme ; nous ne disons certainement pas le jugement, voire l&rsquo;esprit lui-m\u00eame, mais bien la psychologie en tant qu&rsquo;outil g\u00e9n\u00e9ral de la perception de la r\u00e9alit\u00e9 et de la formation du jugement, et outil influenc\u00e9 sans que la conscience mesure cette influence. On comprend tr\u00e8s bien ici comment progressivement les effets du syst\u00e8me de la communication sur les structures mentales et collectives sont devenus plus importants que ce qui est communiqu\u00e9, que la communication elle-m\u00eame. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une autre occurrence qui nous ram\u00e8ne au sch\u00e9ma d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9, comme caract\u00e9ristique du ph\u00e9nom\u00e8ne historique dont nous d\u00e9crivons le d\u00e9roulement et la substance, de l&rsquo;action de la mati\u00e8re  cas de la communication, dans ses entrelacs technologiques et les moyens qui lui sont li\u00e9s  sur le domaine intellectuel et, au-del\u00e0, spirituel, cette fois par le biais de l&rsquo;outil de la psychologie qui en subit l&rsquo;influence. D\u00e9j\u00e0 s&rsquo;impose le caract\u00e8re principal de ce que nous d\u00e9signons comme le virtualisme, qui est un \u00e9tat nouveau des choses, qui va devenir lui-m\u00eame une id\u00e9ologie ; la communication, qui est repr\u00e9sent\u00e9e par certains comme une extension incroyablement sophistiqu\u00e9e de la propagande, s&rsquo;av\u00e9rant enfin bien plus que cela ; la communication engendrant le virtualisme, avec comme caract\u00e8re principal s&rsquo;accentuant \u00e0 mesure, l&rsquo;inconscience compl\u00e8te du processus par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui l&rsquo;activent ; avec, au bout du compte, la communication soi-disant li\u00e9e \u00e0 la propagande, mais, en r\u00e9alit\u00e9, devenue compl\u00e8tement \u00e9trang\u00e8re \u00e0 elle, installant par son influence directe sur la psychologie, hors de toute conscience de la chose, une perception bien plus qu&rsquo;une tromperie, \u00e0 laquelle ceux-l\u00e0 m\u00eames qui l&rsquo;activent croient eux-m\u00eames compl\u00e8tement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est vrai que nous n&rsquo;avons jamais r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la tentation de citer et citer encore cette intervention, le 10 juin 1998 devant une commission du Congr\u00e8s des Etats-Unis, r\u00e9percut\u00e9e le 11 juin 1998 en premi\u00e8re page de l&rsquo;International <em>Herald Tribune<\/em>, du pr\u00e9sident de la Federal Reserve, Alan Greenspan. C&rsquo;\u00e9tait au temps d&rsquo;un des spasmes d&rsquo;expansion folle de l&rsquo;\u00e9conomie li\u00e9e \u00e0 la nouvelle finance, celui-ci li\u00e9 aux perspectives enivr\u00e9es et enfi\u00e9vr\u00e9es de la bulle Internet. Greenspan d\u00e9clara : \u00ab<em>La situation ne correspond pas \u00e0 ce que l&rsquo;\u00e9volution historique nous conduisait \u00e0 attendre \u00e0 ce point de l&rsquo;expansion \u00e9conomique et, quoiqu&rsquo;il soit possible, en un sens, que<\/em> [notre \u00e9conomie] <em>ait d\u00e9pass\u00e9 l&rsquo;histoire, nous devons \u00e9galement rester vigilants au fait que des relations historiques moins favorables puissent s&rsquo;imposer \u00e0 nous.<\/em>\u00bb D\u00e9pass\u00e9 l&rsquo;histoire (<em>beyond history<\/em>) ? Le pr\u00e9sident de la Federal Reserve envisageait comme une hypoth\u00e8se raisonnable, honorable, concevable, etc., sans qu&rsquo;il l&rsquo;\u00e9pous\u00e2t n\u00e9cessairement car on tient \u00e0 son quant-\u00e0-soi, que l&rsquo;\u00e9conomie ne r\u00e9pond\u00eet plus aux lois de la situation et de l&rsquo;\u00e9volution m\u00eames de la civilisation, qu&rsquo;elle leur e\u00fbt \u00e9chapp\u00e9, qu&rsquo;elle e\u00fbt pris son envol dans un <em>\u00e9ther<\/em> nouveau, \u00e9chappant \u00e0 la physique du monde, pour s&rsquo;installer dans une m\u00e9taphysique propre, am\u00e9ricaniste, comme dans les ann\u00e9es 1920 si l&rsquo;on veut. On salua respectueusement Alan Greenspan pour ce pr\u00e9cieux avis et l&rsquo;on attendit la suite,  laquelle ne tarda pas parce que  nous sommes en Am\u00e9rique, que les choses y vont vite et que, lorsqu&rsquo;on parle d&rsquo;Am\u00e9rique aujourd&rsquo;hui, le 11 septembre n&rsquo;est jamais bien loin <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">C<\/span>ommen\u00e7ons par ce que le 11 septembre 2001 n&rsquo;est pas <strong>principalement<\/strong>, m\u00eame s&rsquo;il est en partie ceci et\/ou cela, d&rsquo;une fa\u00e7on ou l&rsquo;autre ; ni un attentat terroriste, ni une attaque contre l&rsquo;Am\u00e9rique, ni un complot, ni un truc pour se donner quelque argument pour attaquer l&rsquo;Afghanistan, l&rsquo;Irak et tout ce qui s&rsquo;ensuit ; ni tout \u00e0 fait ceci, ni tout \u00e0 fait cela, un peu de ceci, un peu de cela, \u00e0 cet \u00e9gard une sorte d&rsquo;\u00e9v\u00e9nement-<em>patchwork<\/em>, si vous voulez une auberge espagnole postmoderne o\u00f9 tout un chacun d\u00e9pose son obole, son hypoth\u00e8se et sa certitude, son projet et son programme, son importance et ses anath\u00e8mes ; rien, au fond, de tout \u00e0 fait s\u00e9rieux. Nous en restons l\u00e0 pour l&rsquo;accessoire, pour en venir \u00e0 l&rsquo;essentiel. Par-dessus tout et bien au-del\u00e0 de tout, comme si la chose \u00e9tait d&rsquo;un autre monde, c&rsquo;est un immense \u00e9v\u00e9nement de communication.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe 11 septembre est un \u00e9v\u00e9nement absolument d\u00e9structurant, il brise son \u00e9poque, ou plut\u00f4t il ach\u00e8ve de briser une \u00e9poque qui se pr\u00e9parait \u00e9videmment \u00e0 cette issue. Dans ce sens, 9\/11 est un \u00e9v\u00e9nement <em>beyond history<\/em>, \u00e0 la fa\u00e7on que nous d\u00e9crit, s\u00e9rieux comme un Nostradamus install\u00e9 comme pape, l&rsquo;<em>authoritative<\/em> Alan Greenspan ; plus pr\u00e9cis\u00e9ment, un \u00e9v\u00e9nement qui entend briser d\u00e9finitivement un cadre contraignant et nous emporter <em>beyond history<\/em>. A la lumi\u00e8re de ces observations, comment ne pas \u00e9tablir un lien, et le nouer avec force, sans un seul instant d&rsquo;h\u00e9sitation, entre le visage impavide de Greenspan exposant son jugement sur l&rsquo;\u00e9conomie <em>beyond history<\/em> sous le regard pompeux des s\u00e9nateurs, et le film de l&rsquo;attaque, et les images des tours qui s&rsquo;effondrent, repassant cent fois, mille fois, plus d&rsquo;un million de fois, sur les \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision, rythm\u00e9es par les larmoiements de tous les commentateurs drap\u00e9s dans autant de banni\u00e8res \u00e9toil\u00e9es  en boucle, disent-ils, autant les attaques que les larmoiements, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait effectivement d&rsquo;un cercle vicieux o\u00f9 nous voil\u00e0 pris L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement en soi, compar\u00e9 \u00e0 Waterloo, \u00e0 Gettysburg, \u00e0 Verdun ou \u00e0 Hiroshima, n&rsquo;est pas vraiment <strong>s\u00e9rieux<\/strong>. La chose est d\u00e9plorable, elle autorise des alarmes diverses, des constats d\u00e9sol\u00e9s et des appr\u00e9ciations convenables sur la civilisation et sur les droits de l&rsquo;homme  mais aller au-del\u00e0, s&rsquo;installer en propri\u00e9taire sur le seuil de la grande Histoire et parler d&rsquo;une perspective absolument \u00e9crite de l&rsquo;histoire du monde, \u00e9crite telle qu&rsquo;on vous pr\u00e9sente l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, en boucle, et \u00e9crite par les hommes ma\u00eetres du monde ? (Et l&rsquo;on sait de quels hommes nous parlons ici, qui sont ceux qui vous d\u00e9crivent l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement en boucle, qui se l&rsquo;approprient, qui le mod\u00e8lent, le fabriquent, le cr\u00e9ent apr\u00e8s qu&rsquo;il ait eu lieu, comme s&rsquo;il existait \u00e0 partir de cet instant \u00e0 o\u00f9 on le d\u00e9crit apr\u00e8s qu&rsquo;il ait eu lieu.) <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est \u00e0 ce point qu&rsquo;effectivement on est conduit \u00e0 distinguer un classement nouveau dans les \u00e9v\u00e9nements. Lorsqu&rsquo;il re\u00e7oit, \u00e0 l&rsquo;automne 2002, l&rsquo;ambassadeur de France venu prendre cong\u00e9, son terme accompli \u00e0 Washington, le vice-pr\u00e9sident Cheney lui confie, l&rsquo;air sombre comme on peut imaginer : \u00ab <em>Vous autres, Europ\u00e9ens, vous n&rsquo;imaginez pas l&rsquo;ampleur de l&rsquo;effet qu&rsquo;a produit sur nous l&rsquo;attaque du 11 septembre.<\/em> \u00bb On peut croire cet homme \u00e0 la conscience tortur\u00e9e, charg\u00e9 de turpitudes et de complots divers, personnalit\u00e9 jug\u00e9e ex\u00e9crable et extr\u00e9miste, d&rsquo;une m\u00e9diocrit\u00e9 extr\u00eame et d&rsquo;un simplisme de l&rsquo;esprit confondant, exprimant pourtant, \u00e0 cet instant, un sentiment sinc\u00e8re n\u00e9 d&rsquo;une psychologie frapp\u00e9e au cur. Le virtualisme rassemble en un esprit unique, manipul\u00e9 par une psychologie soudain aussi mall\u00e9able qu&rsquo;une mati\u00e8re molle, les pires desseins et les terreurs les plus sinc\u00e8res, les secondes filles des premiers sans qu&rsquo;aucune appr\u00e9ciation critique puisse tracer une ligne de d\u00e9marcation. Noami Klein, d\u00e9crivant plus tard la strat\u00e9gie du capitalisme d\u00e9cha\u00een\u00e9, ou capitalisme du d\u00e9sastre, avec le titre de son ouvrage, <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em> (11), fournit la description du premier effet ainsi obtenu, et peut-\u00eatre le premier effet <strong>inconsciemment<\/strong> recherch\u00e9 ; que l&rsquo;essentiel de ce choc, chronologiquement et en intensit\u00e9, soit d&rsquo;abord pour la psychologie,  et, ajoutons-le pour notre compte, avec la plus grande insistance,  pour la psychologie de tous, d&rsquo;abord de ceux qui uvrent avec le plus de z\u00e8le au d\u00e9veloppement du dessein g\u00e9n\u00e9ral sans y rien entendre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa m\u00eame Naomi Klein, dans un passage fort int\u00e9ressant de son uvre, nous permet de poursuivre sur la voie tortueuse ouverte par ce rapide coup d&rsquo;il jet\u00e9 sur la psychologie du vice-pr\u00e9sident Dick Cheney, apr\u00e8s l&rsquo;attaque du 11 septembre 2001. Klein trace un historique de l&rsquo;id\u00e9ologie qui aboutit \u00e0 ce qu&rsquo;elle nomme le capitalisme du d\u00e9sastre, sur lequel s&rsquo;appuie pour l&rsquo;essentiel l&rsquo;action d\u00e9structurante du volet \u00e9conomique du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 largement en activit\u00e9 avant ce m\u00eame 11 septembre. Elle nous donne une explication fondamentale de l&rsquo;usage et du but de la torture dans le cadre du sujet qu&rsquo;elle d\u00e9crit, qui sont beaucoup moins policiers qu&rsquo;id\u00e9ologiques. Elle en fait remonter certaines origines, pour la s\u00e9quence envisag\u00e9e, aux ann\u00e9es 1950 et aux travaux conjoints d&rsquo;agences de renseignements et de divers universitaires qui leur sont li\u00e9s, aux USA certes, utilisant autant des m\u00e9thodes coercitives aux buts psychologiques \u00e9vidents que l&rsquo;usage de drogues agissant dans ce domaine. Elle pr\u00e9cise combien le but est moins d&rsquo;obtenir des renseignements que de changer la psychologie de la victime, jusqu&rsquo;\u00e0 faire de cette psychologie une page blanche sur laquelle pourraient \u00eatre trac\u00e9s des traits nouveaux, composant un caract\u00e8re et un comportement plus conformes \u00e0 ce que l&rsquo;id\u00e9ologie r\u00e9gnante en attendait. \u00ab <em>Selon les articles qu&rsquo;il fit para\u00eetre \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque<\/em>, \u00e9crit Klein, <em>le Dr. Cameron croyait que la seule fa\u00e7on d&rsquo;inculquer \u00e0 ses patients de nouveaux comportements plus sains \u00e9tait d&rsquo;entrer dans leur esprit afin d&rsquo;y briser les anciennes structures pathologiques. La premi\u00e8re \u00e9tape consistait \u00e0 d\u00e9structurer. L&rsquo;objectif, en soi stup\u00e9fiant, \u00e9tait de faire r\u00e9gresser l&rsquo;esprit vers un \u00e9tat o\u00f9, pour reprendre les mots d&rsquo;Aristote, il \u00e9tait comme une tablette o\u00f9 il n&rsquo;y a rien d&rsquo;\u00e9crit, un tabula rasa. Selon Cameron, il suffisait d&rsquo;attaquer le cerveau par tous les moyens r\u00e9put\u00e9s entraver son fonctionnement normal,  simultan\u00e9ment. La technique premi\u00e8re du choc et de l&rsquo;effroi appliqu\u00e9e au cerveau, en somme.<\/em> \u00bb Naomi Klein rapporte combien cette philosophie orienta et caract\u00e9risa diverses campagnes que nous e\u00fbmes coutume d&rsquo;identifier comme politiques ou militaires, et qui avaient comme but r\u00e9el d&rsquo;imposer de nouveaux r\u00e9gimes capitalistes extr\u00eames (12), qui eurent lieu dans des r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques tout au long de la Guerre froide. Klein rapporte ces quelques consid\u00e9rations d&rsquo;un journaliste argentin, Rodolpho Walsh, pers\u00e9cut\u00e9 par la junte des g\u00e9n\u00e9raux argentins \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, extraites d&rsquo;une lettre ouverte qu&rsquo;il tenta de faire diffuser : \u00ab <MI>La lettre d\u00e9bute par une d\u00e9nonciation de la campagne de terreur men\u00e9e par les g\u00e9n\u00e9raux, du recours \u00e0 la torture extr\u00eame, continue et <strong>m\u00e9taphysique<\/strong>, et du r\u00f4le jou\u00e9 par la CIA dans la formation de la police argentine.<D> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe terme m\u00e9taphysique, bien entendu, doit nous arr\u00eater, et c&rsquo;est pourquoi nous le soulignons. Il montre combien cette torture a beaucoup moins d&rsquo;objectifs policiers que de buts psychologiques fondamentaux. Il s&rsquo;agit bien de transformer l&rsquo;homme, par le moyen de la coercition exerc\u00e9e de toutes les fa\u00e7ons pour qu&rsquo;elle atteigne et d\u00e9structure sa psychologie dans le sens qu&rsquo;on a vu. Ainsi en est-il de l&rsquo;usage de la torture \u00e0 partir du 11 septembre 2001, qui fut aussit\u00f4t habill\u00e9 d&rsquo;expressions bureaucratiques (<em>harsh interrogation techniques<\/em>) destin\u00e9es \u00e0 att\u00e9nuer le choc de la r\u00e9v\u00e9lation de la torture sur le public bien-pensant de la Grande R\u00e9publique bien s\u00fbr, mais qui sont aussi destin\u00e9es \u00e0 nous sugg\u00e9rer en v\u00e9rit\u00e9 que le concept classique et trivial de torture,  violence pour obtenir le but imm\u00e9diat d&rsquo;informations,  est ici transcend\u00e9 par un but plus large, plus \u00e9labor\u00e9, plus indirect,  plus <strong>haut<\/strong>, en un sens, selon de tels jugements fi\u00e9vreux et eux-m\u00eames embrass\u00e9s par le virtualisme. On identifie une d\u00e9marche qui se rapproche de la conception am\u00e9ricaniste dite de la <em>Social Fabric<\/em>, en vogue dans les ann\u00e9es 1920 aux USA o\u00f9 le social-darwinisme accompagnait la fi\u00e8vre des <em>Roaring Twenties<\/em>, lorsque la police avait elle-m\u00eame trouv\u00e9 l&rsquo;expression de troisi\u00e8me degr\u00e9 pour ces pratiques contre des suspects dont il s&rsquo;agissait moins d&rsquo;obtenir des informations que l&rsquo;acceptation d&rsquo;endosser en pleine conscience un r\u00f4le sp\u00e9cifique dans la soci\u00e9t\u00e9, celui de coupable ; l\u00e0 aussi, le dessein est la transformation de l&rsquo;homme, la fabrique d&rsquo;un homme nouveau, faite d&rsquo;une fa\u00e7on un peu moins voyante que celle qu&rsquo;on pratiquait en URSS parall\u00e8lement, mais selon les m\u00eames crit\u00e8res de la vertu id\u00e9ologique. Cette r\u00e9f\u00e9rence a \u00e9galement l&rsquo;avantage de relier la d\u00e9cennie (les ann\u00e9es 1920) qui suscita la naissance du ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication et l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, quatre-vingts ans plus tard, qui pr\u00e9tendit lancer l&rsquo;assaut final, en rassemblant tout ce qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, pour installer l&rsquo;id\u00e9ologie du virtualisme. A cette lumi\u00e8re, le camp de Guantanamo o\u00f9 sont fourr\u00e9s pendant des ann\u00e9es, hors de tout cadre l\u00e9gal, des terroristes ou suppos\u00e9s tels,  mais qu&rsquo;importe, si l&rsquo;on consid\u00e8re le but poursuivi,  Guantanamo est plus un centre de r\u00e9\u00e9ducation psychologique, \u00e0 premi\u00e8re vue comme en installaient les communistes avec des prisonniers occidentaux, mais en y r\u00e9fl\u00e9chissant, beaucoup plus que cela  un centre de transmutation psychologique imp\u00e9ratif qui serait alors l&rsquo;apanage de l&rsquo;am\u00e9ricanisme en mati\u00e8re d&rsquo;intensit\u00e9 de pression jusqu&rsquo;\u00e0 la rupture de l&rsquo;identit\u00e9 et son effacement pour la remplacer par une autre, plus convenable, bien plus qu&rsquo;un centre de torture. Retenons ceci, qui convient si compl\u00e8tement \u00e0 tout le reste de la th\u00e8se : bien au-del\u00e0 de l&rsquo;Inquisition ou du communisme, dont les pressions portent sur la modification de l&rsquo;objet de la croyance, la r\u00e9\u00e9ducation am\u00e9ricaniste porte sur la transmutation de la psychologie qui, une fois transmut\u00e9e, conduira l&rsquo;esprit \u00e0 porter <strong>de lui-m\u00eame<\/strong>, en toute libert\u00e9 doit-on dire en \u00e9vitant l&rsquo;\u00e9cueil de l&rsquo;ironie, les jugements et les choix qui importent. La libert\u00e9 elle-m\u00eame est sauve, puisqu&rsquo;elle-m\u00eame est transmut\u00e9e. Le grand dessein n&rsquo;est pas de contraindre le choix et le jugement mais de transmuter l&rsquo;identit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre. M\u00eame la comparaison avec les techniques communistes extr\u00eames dites de lavage de cerveau, qui eurent leur heure de gloire suspecte \u00e0 l&rsquo;occasion des conflits de Cor\u00e9e et d&rsquo;Indochine dans les ann\u00e9es 1950, ne rend pas compte de l&rsquo;ampleur de la d\u00e9marche ; l\u00e0 encore, le lavage de cerveau impliquait qu&rsquo;on impos\u00e2t aussit\u00f4t sur la chose lav\u00e9e des souillures occidentales la pens\u00e9e conform\u00e9e de la doctrine communiste ; dans notre cas, toujours et encore, rien que la psychologie devenue <em>tabula rasa<\/em>, pour que s&rsquo;y installent, en toute libert\u00e9 en v\u00e9rit\u00e9, les composants qui conduiront, par le m\u00eame chemin de la libert\u00e9, \u00e0 la conclusion id\u00e9ologique qui s&rsquo;impose au sujet, avec son irr\u00e9sistible coh\u00e9rence et sa pr\u00e9gnance incontest\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe lecteur comprend \u00e9videmment que notre sujet n&rsquo;est pas le capitalisme, m\u00eame si nous citons en les appr\u00e9ciant comme fondamentaux les travaux de documentation de Noami Klein, mais la psychologie. L&rsquo;entreprise est de cet ordre et porte sur ce domaine. C&rsquo;est la marque incontestable et extraordinaire de la p\u00e9riode que nous venons de d\u00e9crire, avec son acc\u00e9l\u00e9ration depuis 9\/11, qui justifie absolument de d\u00e9crire la charni\u00e8re que nous d\u00e9crivons comme le passage de la g\u00e9opolitique \u00e0 la psychopolitique. L&rsquo;entreprise para\u00eet justifi\u00e9e par des desseins humains bien identifi\u00e9s, comme le capitalisme du d\u00e9sastre selon Naomi Klein. Nous y voyons un dessein plus vaste, dans un temps historique o\u00f9 nous sommes pass\u00e9s, insensiblement d&rsquo;abord puis de plus en plus brutalement, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9tablissement de l&#8217;empire effectif et \u00e0 visage d\u00e9couvert de l&rsquo;am\u00e9ricanisme sur le monde, \u00e0 partir de 1945-48, d&rsquo;une perception <strong>renouvel\u00e9e<\/strong> de la marche triomphale du Progr\u00e8s n\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9al de puissance, \u00e0 une perception retrouvant peu \u00e0 peu puis de plus en plus fortement les cons\u00e9quences catastrophiques de ce Progr\u00e8s, de ce que nous pourrions aussi bien nommer la Force en nous r\u00e9f\u00e9rant au langage \u00e9sot\u00e9rique de l&rsquo;hollywoodisme des temps reaganiens, <em>Star Wars<\/em> et l&#8217;empire du Mal en l&rsquo;occurrence, qui sont l&rsquo;introduction ronflante de notre p\u00e9riode. L&rsquo;\u00e9lan puis l&rsquo;\u00e9panouissement de la communication dans sa p\u00e9riode heureuse, encore gard\u00e9e de ses exc\u00e8s, avaient effac\u00e9 la puissante et salutaire r\u00e9action de la p\u00e9riode 1919-1933 tirant les enseignements m\u00e9tahistoriques de la catastrophe de 1914. Le subterfuge n&rsquo;a dur\u00e9 que le temps de la Guerre froide, qui assurait par la l\u00e9gitimit\u00e9 qu&rsquo;elle conf\u00e9rait \u00e0 l&rsquo;Empire une certaine impunit\u00e9 \u00e0 la communication, m\u00eame si celle-ci \u00e9tait \u00e9videmment identifi\u00e9e comme outil de l&rsquo;am\u00e9ricanisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">C<\/span>e que nous nommons g\u00e9opolitique nous appara\u00eet \u00eatre, sous une forme volontairement rationalis\u00e9e, avec toute la forte \u00e9vidence de la raison devenue reine, presqu&rsquo;avec le masque aimable, s\u00e9rieux et rassurant de la d\u00e9marche scientifique, une application de m\u00e9thodologie politique de l&rsquo;id\u00e9al de puissance. Les facteurs essentiels qui sont consid\u00e9r\u00e9s sont des facteurs de force dont l&rsquo;immanence est proclam\u00e9e puisqu&rsquo;ils sont grav\u00e9s par la logique g\u00e9opolitique dans cette r\u00e9alit\u00e9 immuable de la g\u00e9ographie, avec comme cons\u00e9quence in\u00e9luctable l&rsquo;\u00e9conomie de force dont parlaient Aron et Dandieu en 1931. On ne s&rsquo;\u00e9tonne pas de constater qu&rsquo;\u00e0 part celui que certains d\u00e9signent comme son fondateur institutionnel, le Su\u00e9dois Rudolf Kjell\u00e9n en 1905, la g\u00e9opolitique s&rsquo;est faite quasiment de g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e au tournant des XIX\u00e8me et XX\u00e8me si\u00e8cles et s&rsquo;est r\u00e9pandue en une \u00e9cole allemande et une \u00e9cole anglo-saxonne (am\u00e9ricaniste et britannique). La g\u00e9opolitique fran\u00e7aise s&rsquo;est constitu\u00e9e surtout pour critiquer l&rsquo;approche d\u00e9terministe, d\u00e9termin\u00e9e par le facteur de la force (lid\u00e9al de la puissance), de la v\u00e9ritable g\u00e9opolitique. Le triomphe de la g\u00e9opolitique dans la soi-disant pens\u00e9e politique, ou plut\u00f4t dans ce que la pens\u00e9e politique est conduite \u00e0 accepter comme un ensemble de contraintes qui la bornent d\u00e9cisivement, suit parfaitement l&rsquo;\u00e9volution de la grande force historique dont nous-m\u00eames suivons la trace jusqu&rsquo;\u00e0 en \u00eatre sa transcription terrestre et th\u00e9oris\u00e9e, pour ce cas dans la p\u00e9riode de la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle et de la Grande Guerre jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-Guerre froide. C&rsquo;est \u00e0 ce point de l&rsquo;Histoire  l&rsquo;imm\u00e9diat apr\u00e8s-Guerre froide  que nous situons l&rsquo;entame du d\u00e9clin d\u00e9cisif et tr\u00e8s rapide de la g\u00e9opolitique,  puisqu&rsquo;il est effectivement question, dans notre esprit, du d\u00e9clin d\u00e9cisif de la g\u00e9opolitique. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa g\u00e9opolitique est la projection strat\u00e9gique et politique, et d&rsquo;apparence rationnelle, de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance puisqu&rsquo;elle ordonne la strat\u00e9gie et la politique selon la puissance naturelle et ses prolongements de force (g\u00e9ographie et son prolongement de l&rsquo;\u00e9conomie de force). Le fait m\u00eame illustre sa contradiction interne. L&rsquo;id\u00e9al de la puissance est aussi la transcription politique de l&rsquo;id\u00e9e moderniste de la toute-puissance de l&rsquo;homme, de la ma\u00eetrise du monde par l&rsquo;homme, de la marque impos\u00e9e par l&rsquo;homme sur la nature  de m\u00eame que le puissant mouvement que nous d\u00e9crivons en est la manifestation m\u00e9tahistorique  et, dans ce cas \u00e9galement comme une contradiction interne, la d\u00e9monstration implicite et bien d\u00e9rangeante de la soumission de l&rsquo;homme \u00e0 cette terrible force m\u00e9tahistorique. La g\u00e9opolitique, pour exprimer la sup\u00e9riorit\u00e9 de la puissance sur le reste, encha\u00eene la politique principalement au facteur fondamental de puissance de la nature qu&rsquo;est la g\u00e9ographie avec son prolongement de l&rsquo;\u00e9conomie de force. Cette affirmation de toute-puissance de l&rsquo;homme sur la nature du monde se retrouve prisonni\u00e8re de la nature du monde qu&rsquo;elle pr\u00e9tend soumettre \u00e0 sa mesure. Voil\u00e0 expos\u00e9e la contradiction interne de l&rsquo;esprit de puissance, de l&rsquo;Allemagne et de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui s&rsquo;exprime dans chacune de leurs aventures, dans des fa\u00e7ons qui leur sont sp\u00e9cifiques mais qui rel\u00e8vent de la m\u00eame substance de la n\u00e9cessit\u00e9 de l&rsquo;expansion comme fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre, et de l&rsquo;expansionnisme comme dynamique. Cette contradiction interne se renforce d&rsquo;une caract\u00e9ristique qui conduit \u00e0 faire de toute g\u00e9opolitique, sous l&rsquo;influence allemande lorsqu&rsquo;elle est pangermaniste et sous l&rsquo;influence am\u00e9ricaniste qui lui succ\u00e8de, une course sans fin \u00e0 la puissance pour trouver une identit\u00e9, un <strong>\u00eatre<\/strong>, qui n&rsquo;existe pas intrins\u00e8quement dans ces deux puissances, et cette course \u00e0 la racine de leur poursuite de l&rsquo;id\u00e9al de puissance dont la recherche passe n\u00e9cessairement par l&rsquo;expansion g\u00e9ographique qu&rsquo;ordonne la g\u00e9opolitique. L&rsquo;Allemagne est cette conf\u00e9d\u00e9ration morcel\u00e9e qui se r\u00e9unit par le fer et le feu prussien, pour passer directement au mod\u00e8le de l&#8217;empire qui ne parvient pas \u00e0 se fixer dans l&rsquo;espace, qui dispose d&rsquo;une identit\u00e9 utopique mais qui reste \u00e9ternellement en qu\u00eate de territoires nouveaux ou d&rsquo;espaces voisins sur lesquels elle pr\u00e9tend avoir un bail cach\u00e9 ; l&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e9videmment, dont on sait l&rsquo;origine, qui repousse les r\u00e9f\u00e9rences historiques, qui ne peut s&rsquo;accomplir que dans une qu\u00eate \u00e9ternellement expansionniste promise \u00e0 ne se satisfaire que des fronti\u00e8res du monde, qui ne peut vivre qu&rsquo;en poursuivant un but \u00e9ternel d&rsquo;expansion de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. A cette lumi\u00e8re, la g\u00e9opolitique qu&rsquo;imposent ces deux pan expansionnismes qui se succ\u00e8dent est une science politique o\u00f9 la raison devient, selon la formule moderniste, substance m\u00eame du monde en abandonnant sa noble fonction d&rsquo;outil de compr\u00e9hension du monde, science ainsi transform\u00e9e en utopie qui s&rsquo;exprime parfaitement dans l&rsquo;id\u00e9al de puissance. Avec l&rsquo;Am\u00e9rique, arriv\u00e9e o\u00f9 on la voit dans notre r\u00e9cit, \u00e0 la fois dominatrice de tout et retrouvant sa crise identitaire irr\u00e9solue, plongeant dans la communication jusqu&rsquo;au virtualisme pour maquiller ce constat fatal, la g\u00e9opolitique fut conduite au terme de son destin et mourut de sa mort inf\u00e2me et dissimul\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous n&rsquo;en chercherons pas la cause dans des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9f\u00e9renc\u00e9s, identifi\u00e9s (m\u00eame comme n\u00e9gatifs pour elle) selon la vision g\u00e9opolitique ; cela serait faire la part trop belle \u00e0 la g\u00e9opolitique, en la consid\u00e9rant tout de m\u00eame comme l\u00e9gitime et toujours ma\u00eetresse du jeu, comme r\u00e9f\u00e9rence maintenue malgr\u00e9 son sort funeste. Au contraire, ce sont les r\u00e9f\u00e9rences de la g\u00e9opolitique, avec la g\u00e9opolitique elle-m\u00eame, qui chutent et se dissolvent. Nous ne disons pas que la g\u00e9opolitique dispara\u00eet puisque l&#8217;empire am\u00e9ricaniste tient le haut du pav\u00e9 et qu&rsquo;il s&rsquo;est lui-m\u00eame l\u00e9gitim\u00e9 sur la coh\u00e9rence g\u00e9opolitique de l&rsquo;id\u00e9al de puissance, mais elle se d\u00e9couvre soudain sur un terrain mouvant, incertain, d\u00e9stabilisant,  disons ironiquement le mot puisque c&rsquo;est l&rsquo;effet essentiel de la g\u00e9opolitique retourn\u00e9 contre elle-m\u00eame : sur un terrain d\u00e9structurant. La cause en est l&rsquo;affirmation triomphale et universelle de la communication jusqu&rsquo;\u00e0 son extr\u00eame du virtualisme. C&rsquo;est une ironie du destin de plus, comme notre crise g\u00e9n\u00e9rale devenue structure crisique du monde ne cesse de nous m\u00e9nager ; il n&rsquo;y a m\u00eame que cela, le jugement ironique et par cons\u00e9quent qui remet \u00e0 sa place cette pr\u00e9tention moderniste \u00e0 la puissance que ne cesse de m\u00e9nager le destin m\u00e9tahistorique de notre \u00e9poque du XXI\u00e8me si\u00e8cle o\u00f9 les enseignements de la crise g\u00e9n\u00e9rale apparaissent en pleine lumi\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn a vu que le triomphe de la communication jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00e9misme du virtualisme s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 son stade ultime pour sortir l&#8217;empire d&rsquo;un marasme \u00e9trange qui en mena\u00e7ait la substance (la crise d&rsquo;identit\u00e9 de 1989-1996, jusqu&rsquo;aux JO d&rsquo;Atlanta). Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une circonstance conjoncturelle, et il est temps d&rsquo;y ajouter, comme une ombre terrible et mena\u00e7ante sur le cours du Progr\u00e8s, de la modernit\u00e9 et de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, le facteur eschatologique. Nous entendons d\u00e9signer par cette expression l&rsquo;apparition progressive de facteurs de crise nouveaux, qui affectent des composants universels constitutifs du cimier vital de la modernit\u00e9 (dans la forme absolument anti-stendhalienne du slogan \u00ab <em>les Lumi\u00e8res, c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;industrie<\/em> \u00bb). Nous disons eschatologique parce que les domaines concern\u00e9s \u00e9chappent effectivement \u00e0 la ma\u00eetrise humaine ; qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la crise de l&rsquo;\u00e9nergie, des ressources naturelles, la crise de l&rsquo;environnement, puis la crise climatique prise dans son sens le plus large qui int\u00e8gre la crise (la destruction) de l&rsquo;environnement, c&rsquo;est-\u00e0-dire tout ce qui fonde et entretient la chaudi\u00e8re bouillonnante du Progr\u00e8s entr\u00e9 dans sa structure crisique, c&rsquo;est le syst\u00e8me n\u00e9 du <em>Choix du feu<\/em> qui est en cause ; ce syst\u00e8me du <em>Choix du feu<\/em> est \u00e0 son tour le cimier de l&rsquo;id\u00e9al de puissance dont la politique s&rsquo;exprime dans les r\u00e8gles de fer de la g\u00e9opolitique. On sait que, depuis les premi\u00e8res alertes  m\u00eame si elles ne sont qu&rsquo;indirectement li\u00e9es \u00e0 la cause, elles \u00e9veillent la conscience  disons depuis la premi\u00e8re crise du p\u00e9trole de 1973-1974, la m\u00eame conscience n&rsquo;a cess\u00e9 de s&rsquo;ouvrir \u00e0 la possibilit\u00e9 de ces perspectives eschatologiques de crise. Il ne s&rsquo;agit de rien de moins que la crise centrale et la crise ultime du syst\u00e8me, et de cette civilisation ancienne et pleine d&rsquo;ambitions de l&rsquo;id\u00e9al de la perfection qui s&rsquo;est donn\u00e9e \u00e0 lui, dans un mouvement terrible de volte-face de sa raison d&rsquo;\u00eatre, en le c\u00e9dant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance. M\u00eame si elle a continu\u00e9 \u00e0 s&rsquo;agiter, \u00e0 faire des pieds et des mains, et des plans, et des Grands Jeux de contr\u00f4le de l&rsquo;\u00e9nergie et consort, la g\u00e9opolitique s&rsquo;est trouv\u00e9e de plus en plus enferm\u00e9e dans l&rsquo;impuissance grandissante d&rsquo;offrir le rem\u00e8de d&rsquo;un empl\u00e2tre sur une jambe de bois, de proposer de traiter le sympt\u00f4me en ignorant la cause et ainsi de suite. Bien entendu, l&rsquo;alternative n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 d&rsquo;offrir une voie nouvelle du traitement de la crise dans ses racines profondes, parce que c&rsquo;est alors la mise en cause radicale du syst\u00e8me n\u00e9 du <em>Choix du feu<\/em>, et du <em>Choix du feu<\/em> lui-m\u00eame. L&rsquo;alternative a \u00e9t\u00e9 la dissimulation, puis, tr\u00e8s vite, la proposition de cr\u00e9ation d&rsquo;un univers diff\u00e9rent, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;offre fascinante d&rsquo;un virtualisme transformant l&rsquo;univers de fa\u00e7on \u00e0 \u00e9carter les crises eschatologiques, d\u00e9cid\u00e9ment irritantes et inqui\u00e9tantes, au profit de belles et bonnes crises id\u00e9ologiques, d&rsquo;affrontements de civilisation, de Grande Guerre contre la Terreur et ainsi de suite. La mue fut accomplie plus vite qu&rsquo;il ne faut de mots pour la d\u00e9crire, par exemple, aussi vite que pour l&rsquo;attaque du 11 septembre avec ses montages divers. Malgr\u00e9 ses protestations furieuses, la g\u00e9opolitique fut remis\u00e9e au rayon des vieilles barbes. La communication s&rsquo;imposait, ma\u00eetresse du jeu, et les strat\u00e8ges se perdaient en conjectures sur les raisons de telle et telle aventures ext\u00e9rieures  l&rsquo;Afghanistan, l&rsquo;Irak, toutes ces folies du roi George  qui croyaient pouvoir s&rsquo;expliquer par toutes les raisons du monde, dans tous les domaines du monde et de toutes les fa\u00e7ons du monde, qui s&rsquo;inscrivaient en r\u00e9alit\u00e9, si l&rsquo;on ose dire, dans le cadre grandiose du virtualisme. L&rsquo;\u00e9poque avait d\u00e9j\u00e0 chang\u00e9 et la configuration g\u00e9ographique de la politique de puissance n&rsquo;importait plus. La communication r\u00e9gnait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe travestissement n&rsquo;eut plus de bornes. La raison d\u00e9serta le jugement et l&rsquo;\u00e2me s&rsquo;ab\u00eema dans l&rsquo;illusion que donnait l&rsquo;affirmation d\u00e9sormais illimit\u00e9e de la puissance, en d\u00e9pit des signes contraires pour faire douter de sa vigueur et de son efficacit\u00e9. \u00ab<em>We&rsquo;re an empire now, and when we act, we create our own reality<\/em>\u00bb, disait au journaliste et auteur Ron Suskind (13), \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 2002, un officiel de la Maison-Blanche, dans une phrase fameuse d\u00e9crivant la vanit\u00e9 et l&rsquo;<em>hubris<\/em> d\u00e9sormais devenus sympt\u00f4me d&rsquo;une pathologie de la psychologie. Le but de ce travestissement psychologique, probablement inconscient,  qui ne peut attendre de ces pi\u00e8tres mis\u00e9rables qui servent le dessein de l&rsquo;imposture la moindre lucidit\u00e9,  \u00e9tait dans cette ambition d\u00e9testable de changer la psychologie, de transmuter l&rsquo;identit\u00e9 en \u00e9cartant son domaine critique, pour que l&rsquo;homme accepte les effets devenus pure fiction de cette \u00e9norme puissance pr\u00e9tendument historique. Il nous \u00e9tait alors dit que, d\u00e9j\u00e0, la r\u00e9alit\u00e9 infligeait aux promoteurs du virtualisme imp\u00e9rial des d\u00e9mentis catastrophiques dans toutes les entreprises qu&rsquo;ils lan\u00e7aient pour apporter la preuve historique que leur tromperie inconsciente ne l&rsquo;\u00e9tait pas. Cette \u00e9poque tragique a des aspects d&rsquo;incroyable pu\u00e9rilit\u00e9, de path\u00e9tique st\u00e9rilit\u00e9 de la raison barbouill\u00e9e en sa caricature. Cela serait diabolique si ce n&rsquo;\u00e9tait d\u00e9risoire, mais peut-\u00eatre le Diable, qui est habile, a-t-il compris que la d\u00e9rision est ce par quoi nous les prendrons, ces publicistes z\u00e9l\u00e9s du virtualisme, et les d\u00e9culotterons cul par-dessus t\u00eate. Le Diable en riait donc d\u00e9j\u00e0, par avance.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">M<\/span>ais nous parlons d\u00e9j\u00e0 du pass\u00e9  comme les choses vont vite, comme le temps acc\u00e9l\u00e8re ; c&rsquo;est bien l\u00e0 un majestueux ph\u00e9nom\u00e8ne au centre du destin que nous intime l&rsquo;Histoire, cette acc\u00e9l\u00e9ration qui mesure \u00e9galement le d\u00e9sint\u00e9gration de nos illusions  ou mieux dit pour notre compte, la d\u00e9structuration extraordinairement rapide de l&rsquo;univers mis en place par l&rsquo;id\u00e9al de puissance. C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 un signe de ce ph\u00e9nom\u00e8ne qui justifie compl\u00e8tement le titre de ce r\u00e9cit, de cet essai ; c&rsquo;est en effet <em>la gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em> que les montages les plus enfi\u00e9vr\u00e9s, les plus consid\u00e9rables, \u00e9rig\u00e9s au moyen de forces et de technologies exceptionnelles, avec le concours de tant de psychologies retourn\u00e9es par l&rsquo;id\u00e9al de puissance, se d\u00e9structurent bien plus vite, infiniment plus vite qu&rsquo;ils ont sembl\u00e9 se structurer. La chose se comprend par la nature ambigu\u00eb, ambivalente, la nature aussi fortement marqu\u00e9e d&rsquo;oxymores que la musique baroque, du ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication ; celle-ci, la communication, rec\u00e8le les moyens d&rsquo;\u00e9riger en puissance supr\u00eame l&rsquo;imposture comme si elle n&rsquo;\u00e9tait pas imposture, le montage \u00e0 pr\u00e9tention m\u00e9tahistorique du virtualisme ; et les moyens \u00e9galement, tout aussi puissants, de la mettre \u00e0 nu, de la d\u00e9noncer, de la combattre, de la ridiculiser, de la d\u00e9structurer d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous \u00e9crivions plus haut la communication r\u00e9gnait, n&rsquo;\u00e9voquant pas une seconde la r\u00e9alit\u00e9 <em>per se<\/em> mais une r\u00e9alit\u00e9 que la puissance de la communication semble permettre d&rsquo;imposer \u00e0 nos perceptions enfi\u00e9vr\u00e9es et \u00e0 nos psychologies manipul\u00e9es. Passant \u00e0 l&rsquo;\u00e8re psychopolitique, nous avons perdu la r\u00e9alit\u00e9 en tant que r\u00e9f\u00e9rence objective  f\u00fbt-ce une r\u00e9alit\u00e9 fauss\u00e9e, arrang\u00e9e, manipul\u00e9e  une r\u00e9f\u00e9rence objective impos\u00e9e par la tromperie. A la place, il y a le virtualisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire une r\u00e9alit\u00e9 impos\u00e9e par des moyens d&rsquo;une grande puissance, mais aussi vuln\u00e9rable et fragile qu&rsquo;elle para\u00eet puissamment impos\u00e9e. La communication est un Janus postmoderne, un Janus multipli\u00e9, \u00e0 multiples visages. Elle donne des moyens d&rsquo;une tr\u00e8s grande puissance d&rsquo;imposer une r\u00e9alit\u00e9 indubitable sous le nom de virtualisme, mais indubitable si l&rsquo;on en a soi-m\u00eame la psychologie infect\u00e9e dans ce sens, et le caract\u00e8re trop faible pour \u00e9chapper \u00e0 sa fascination. Mais la communication n&rsquo;entre pas dans ces conditions et les moyens qu&rsquo;elle offre sont \u00e0 la disposition de tous. Si ce n&rsquo;est le cas de la psychologie infect\u00e9e, si vous affermissez votre caract\u00e8re par l&rsquo;exigence du jugement droit, si vous arrivez \u00e0 tenir la position du dissident du syst\u00e8me et du virtualisme, alors vous pouvez vous saisir \u00e0 votre tour, pour en disposer pour votre cause, des moyens \u00e9galement disponibles de la communication, et allumer des contre-feux qui, \u00e0 partir d&rsquo;une ligne d&rsquo;avancement de feu, confrontent le syst\u00e8me et son virtualisme \u00e0 une terre br\u00fbl\u00e9e sur laquelle son incendie de d\u00e9structuration du monde ne trouve plus d&rsquo;aliments. Ainsi, la communication, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle permet d&rsquo;\u00e9riger le virtualisme, permet \u00e0 mesure \u00e0 la dissidence de monter une r\u00e9sistance d\u00e9cisive contre le virtualisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa le\u00e7on est vite comprise, depuis l&rsquo;attaque du 11 septembre 2001 et l&rsquo;offensive de communication qui suit ; la victoire semble \u00e9crasante, elle n&rsquo;est que temporaire, \u00e0 peine, et si illusoire qu&rsquo;elle semble comme du sable qui glisse entre vos doigts ; l&rsquo;esprit exalt\u00e9 par l&rsquo;illusion de cette puissance oublie la mesure du monde, se perd dans des entreprises insens\u00e9es, croit \u00e0 l&rsquo;illusion qu&rsquo;il s&rsquo;est \u00e9rig\u00e9e et y sombre irr\u00e9sistiblement. Ce que nous nommons virtualisme n&rsquo;a jamais triomph\u00e9 ; il a sembl\u00e9 s&rsquo;installer ; il a aussit\u00f4t commenc\u00e9 \u00e0 perdre parall\u00e8lement de l&rsquo;apparence de sa substance, sous les coups de sa confrontation avec la r\u00e9alit\u00e9 ; mais sa substance n&rsquo;est faite que d&rsquo;apparence effectivement, et la perversion progressive de son apparence a engendr\u00e9 la sienne propre ; l&rsquo;effet imm\u00e9diat de l&rsquo;effacement de cette apparence de substance \u00e0 la place de la substance des choses a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le d\u00e9sordre, la parcellisation du monde, la confusion sur la mesure de la puissance, la perdition des r\u00e9f\u00e9rences h\u00e2tivement install\u00e9es comme nouvelles bornes du monde factice si rapidement mis en place. Le chaos des ann\u00e9es 2005-2009, ponctu\u00e9 par l&rsquo;immense crise du 15 septembre 2008, t\u00e9moigne de cette furieuse riposte de l&rsquo;Histoire face \u00e0 la tentative virtualiste,  car, on ne peut nommer autrement ce volte-face qui semble ridiculiser le triomphe des ann\u00e9es 2001-2003, du 11 septembre 2001 \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9dition irakienne si historiquement indescriptible \u00e0 cause de son absurdit\u00e9 nihiliste. Nous allons vite, des \u00e9v\u00e9nements se succ\u00e8dent d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e, que dis-je, de mois en mois, dont la dimension consid\u00e9rable est obscurcie par le virtualisme du monde des \u00e9lites, mais qui p\u00e8se en v\u00e9rit\u00e9 de tout son poids, qui p\u00e8se encore plus lourd parce que ces fous s&rsquo;obstinent \u00e0 ne rien voir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe grand ph\u00e9nom\u00e8ne de notre temps, c&rsquo;est d&rsquo;assister, en spectateurs qu&rsquo;on n&rsquo;oserait qualifier de privil\u00e9gi\u00e9s, et pourtant c&rsquo;est cela, \u00e0 cet affrontement supr\u00eame entre la tentative humaine finale de subversion de l&rsquo;Histoire, et l&rsquo;Histoire elle-m\u00eame. La trag\u00e9die du monde se manifeste chaque jour, avec une si grande rapidit\u00e9, dans une dimension outranci\u00e8rement grossie par le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication, extraordinairement <strong>visible<\/strong> pour qui consent \u00e0 ouvrir les yeux. Nous observons la chose, nous sommes, pour qui s&rsquo;en avise, les historiens imm\u00e9diats de l&rsquo;Histoire fondamentale. Notre perception elle-m\u00eame, imm\u00e9diatement sollicit\u00e9e, aussit\u00f4t r\u00e9active, semble \u00eatre devenue une part de cette trag\u00e9die et contribue \u00e0 la grandir encore. Nous voyons se manifester la substance eschatologique de la trag\u00e9die du monde. Jamais dans notre histoire humaine que nous avons l&rsquo;habitude de manier quotidiennement, l&rsquo;homme n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 aussi proche de l&rsquo;Histoire qui le d\u00e9passe et qui le conduit, et jusqu&rsquo;\u00e0 la m\u00e9tahistoire elle-m\u00eame, consentant \u00e0 approcher \u00e0 la port\u00e9e de notre perception. Et nous la voyons. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous la voyons parce que, comme il a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9 d\u00e9j\u00e0 \u00e0 plusieurs reprises, le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication qui est devenu avec la puissance technologique la version postmoderniste extr\u00eame de la Force, a engendr\u00e9 avec une puissance extraordinaire un double de <strong>r\u00e9sistance<\/strong> absolument inattendu pour cette puissance qui semblait sans limites et sans concurrence possible. Il n&rsquo;est pas utile de s&rsquo;attarder aux d\u00e9tails qui sont monnaie courante dans le jugement contemporain, et dans l&rsquo;esprit des lecteurs de ce temps. Qu&rsquo;il nous suffise d&rsquo;observer qu&rsquo;une sorte de dynamique de mim\u00e9tisme s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;une partie int\u00e9grante, jusqu&rsquo;alors non identifi\u00e9e, de la communication. Devenue universelle comme c&rsquo;est sa fonction m\u00eame, mise entre toutes les mains parce que le syst\u00e8me n&rsquo;a jamais vu dans ce toutes les mains que des outils manipulateurs d&rsquo;une dynamique d&rsquo;entretien de sa propre prosp\u00e9rit\u00e9 marchande, cette dynamique de mim\u00e9tisme a \u00e9t\u00e9 aussit\u00f4t investie  du moins est-il imp\u00e9ratif de l&rsquo;esp\u00e9rer avec une fermet\u00e9 sans faille  par un esprit de r\u00e9sistance qui semble n&rsquo;attendre que cela pour se d\u00e9velopper. On ne s&rsquo;attardera certainement pas \u00e0 en faire l&rsquo;analyse, \u00e0 peser ses id\u00e9es, \u00e0 mesurer ses ambitions, \u00e0 rechercher ses motifs et ses projets  sans doute parce qu&rsquo;on serait d\u00e9\u00e7u dans cette recherche d&rsquo;un comportement qui a la simplicit\u00e9 de la r\u00e9sistance vitale ; qu&rsquo;il nous suffise, et l&rsquo;on comprend qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;essentiel, d&rsquo;observer que la chose s&rsquo;est structur\u00e9e, qu&rsquo;elle est devenue une structure dans les r\u00e9seaux de la communication ou, si vous voulez, une contre-structure, comme l&rsquo;on disait contre-culture <em>in illo tempore<\/em>, s&rsquo;exer\u00e7ant avec brio et alacrit\u00e9 contre les forces officielles de d\u00e9structuration (repr\u00e9sentant les pouvoirs en place, compris en cela les m\u00e9dias officiels) qui devaient assurer l&rsquo;usage exclusif de la communication. En quelques ann\u00e9es, disons depuis 1999 et la guerre du Kosovo qui vit la premi\u00e8re vague de cette contre-structure, une force de r\u00e9sistance d&rsquo;une puissance inou\u00efe s&rsquo;est constitu\u00e9e  nous disons inou\u00efe, simplement parce qu&rsquo;automatiquement et mim\u00e9tiquement li\u00e9e \u00e0 la puissance des forces officielles de d\u00e9structuration ; on dirait que le pr\u00e9cepte du fameux strat\u00e8ge chinois, le myst\u00e9rieux Sun Tsu, qui enseigne principalement d&rsquo;utiliser la force de l&rsquo;adversaire pour la retourner contre lui sans effort et sans frais, par simple usage automatique retourn\u00e9 de cette force, a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 l&rsquo;un des fondements myst\u00e9rieux de la cr\u00e9ation du ph\u00e9nom\u00e8ne universel de la communication. Cette masse critique dans les deux sens, d&rsquo;une puissance critique et d&rsquo;une volont\u00e9 critique \u00e0 la fois, et insaisissable puisque d\u00e9pendant de la masse critique de l&rsquo;adversaire, est le grand facteur souterrain de d\u00e9stabilisation, et m\u00eame de d\u00e9structuration du syst\u00e8me. Elle a institu\u00e9 une existence du syst\u00e8me dans l&rsquo;angoisse, dans la hantise permanente d&rsquo;une menace ind\u00e9finie. Elle accompagne \u00e0 un bon rythme, en les acc\u00e9l\u00e9rant \u00e0 mesure, la chute et l&rsquo;effondrement du syst\u00e8me. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">P<\/span>our en finir avec cet \u00e9pisode de notre trag\u00e9die, il importe de se tourner exclusivement vers l&rsquo;\u00e9picentre, la matrice, le porte-drapeau et la premi\u00e8re victime de cette immense crise. Ce que nous nommons le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, qui repr\u00e9sente les USA entr\u00e9s dans leur phase d&rsquo;affirmation de l&rsquo;id\u00e9al de puissance, en est aujourd&rsquo;hui la cause g\u00e9n\u00e9rale, le <em>medium<\/em>, la g\u00e9n\u00e9ratrice colossale. Apr\u00e8s la Grande Guerre, le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme a fondamentalement choisi la voie de cette affirmation de puissance, o\u00f9 l&rsquo;Allemagne avant lui s&rsquo;\u00e9tait essay\u00e9e, cette voie qui \u00e9claire et accompagne comme un flambeau le puissant courant n\u00e9 \u00e0 la jointure des XVIII\u00e8me et XIX\u00e8me si\u00e8cle, qui est proche, avec notre temps historique, de son terme historique en suscitant de si consid\u00e9rables bouleversements qui sont les signes de la crise g\u00e9n\u00e9rale de notre civilisation. L&rsquo;on sait que tout destinait les USA \u00e0 cette fonction dans la chute finale, d\u00e8s leur origine, et cela au travers notamment de ce que nous avons vu de leurs relations avec la France. Il y a une <strong>fatalit\u00e9<\/strong> tragique dans le destin de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui se signale au prime abord mais scrut\u00e9e d&rsquo;un regard profond, par le paradoxe de la compl\u00e8te incapacit\u00e9 de cet artefact historique \u00e0 comprendre, \u00e0 sentir, \u00e0 saisir ce qu&rsquo;est la dimension tragique du monde, et donc artefact destin\u00e9 d\u00e8s l&rsquo;origine \u00e0 \u00eatre un pion du destin de l&rsquo;Histoire puisqu&rsquo;il en ignorait tout de la r\u00e9elle substance. Mais nous sommes au terme de ce destin. Il serait assez logique, je dirais m\u00eame raisonnable, d&rsquo;attendre une intuition, voire de l&rsquo;entendre d\u00e9j\u00e0, nous dire que l&rsquo;Histoire et son destin m\u00e9ditent assez s\u00e9rieusement sur la fa\u00e7on de se d\u00e9barrasser assez rapidement de l&rsquo;artefact qui n&rsquo;a que trop servi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEcrivant sous la dict\u00e9e de son petit rire \u00e9touff\u00e9, complice des mauvaises pens\u00e9es qu&rsquo;il n&rsquo;osait exprimer qu&rsquo;en pensant \u00e0 autre chose, au Saint-Esprit par cons\u00e9quent, Fran\u00e7ois Mauriac observait, du temps des divisions de la Guerre froide, qu&rsquo;il aimait tellement l&rsquo;Allemagne qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait qu&rsquo;il y en e\u00fbt deux. Nous aimons tellement l&rsquo;Am\u00e9rique que nous prions fort d\u00e9votement pour qu&rsquo;il y en ait cinq, six, dix, 51 qui sait. Nous jugeons sans la moindre h\u00e9sitation que dans ce fait, selon qu&rsquo;il se produira ou ne se produira pas, se trouve le nud gordien de la grande crise de notre \u00e9poque. L&rsquo;\u00e9clatement de l&rsquo;Am\u00e9rique, des USA, de <em>the United States of America<\/em>, la disparition de l&rsquo;artefact monstrueux provoqueraient un choc psychologique d&rsquo;une ampleur qu&rsquo;aucun autre \u00e9v\u00e9nement structurel ne peut pr\u00e9tendre \u00e9quivaloir dans notre civilisation aujourd&rsquo;hui. Il s&rsquo;agit de la rupture d&rsquo;un envo\u00fbtement qui tient la civilisation occidentale sous sa coupe, qui en forme m\u00eame le <em>corpus<\/em> fascinatoire de toute cette p\u00e9riode de plus de deux si\u00e8cles, qui s&rsquo;est transmis d&rsquo;<em>American Dream<\/em> (premier du nom) en <em>American Dream<\/em> (second du nom). Dans cette rupture se trouve le sort du destin de notre civilisation.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<p>(1) Le 3 novembre 1936, 27.752.869 d&rsquo;Am\u00e9ricains votent pour FDR, 16.674.665 pour Alfred M. Landon. FDR emporte 523 grands \u00e9lecteurs contre 8. Au Congr\u00e8s, les d\u00e9mocrates emportent 77% des si\u00e8ges de la Chambre et 79% du S\u00e9nat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(2) George H. Roeder, Jr., <em>The War Censored<\/em>, Yale University Press, 1993.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(3) Robert Fleming, <em>The New Dealer&rsquo;s War<\/em>, Basic Books, New York, 2001. \u00ab <em>In a final irony, unconditionnal surrender made no impression whatsoever on the man for whom Roosevelt claimed to have designed it : Josef Stalin. The Soviezt dictator considered it a blunder and said so, making much the same point that Generals Eisenhower, Wedemeyer and Eaker made : it would only make the German r\u00e9sistance to the bitter.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(4) Charles de Gaulle, <em>M\u00e9moires de guerre<\/em>, La Pl\u00e9iade.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(5) V. Dennis Wrynn, <em>Forge of Freedom<\/em>, Motorbooks International, USA, 1995.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(6) Ces chiffres viennent des archives de l&rsquo;USAAF et sont similaires en ampleur \u00e0 ceux qui affect\u00e8rent les autres services. Ces r\u00e9ductions drastiques sont d&rsquo;autant plus significatives que la d\u00e9mobilisation, ordonn\u00e9e par le Congr\u00e8s, suivait une cotation de points fix\u00e9e par des r\u00e9f\u00e9rences civiles pour d\u00e9terminer les priorit\u00e9s de d\u00e9mobilisation (\u00e2ge, situation de famille, situation \u00e9conomique de la famille, etc.). Il n&rsquo;y avait aucune coh\u00e9sion militaire dans le processus et toutes les unit\u00e9s \u00e9taient touch\u00e9es sans aucune attention port\u00e9e \u00e0 leur fonctionnement. Il suffisait qu&rsquo;un escadron d&rsquo;avions de combat comprenant de 200 \u00e0 250 hommes perdit \u00e0 cause des r\u00e9f\u00e9rences de d\u00e9mobilisation une quinzaine de ses 25 \u00e0 30 pilotes pour que lunit\u00e9 soit totalement annihil\u00e9e dans sa valeur combattante. La d\u00e9sint\u00e9gration de l&rsquo;arm\u00e9e passait par la d\u00e9structuration de ses composants, r\u00e9duisant sa puissance composante \u00e0 un niveau proche de z\u00e9ro. De plus, ces mouvements \u00e9taient renforc\u00e9s par une contestation interne des soldats encore sous l&rsquo;uniforme, notamment sous la forme de manifestations, de refus d&rsquo;ob\u00e9issance, etc., ressemblant \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ral de mutinerie rampante acc\u00e9l\u00e9rant encore cette d\u00e9sint\u00e9gration.   <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(7) Raymond Abellio, <em>Vers un nouveau proph\u00e9tisme<\/em>, A l&rsquo;enseigne du Cheval Ail\u00e9, Gen\u00e8ve, 1947.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(8) Arnold Toynbee, <em>La civilisation \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve<\/em>, 1948 (anglais) et 1951 (fran\u00e7ais, \u00e0 la NRF).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(9) Les deux articles parurent les 11 et 12 f\u00e9vrier 1992, publi\u00e9s par l&rsquo;International <em>Herald Tribune<\/em>, sous les titres respectifs de <em>The Post-Cold War Search for U.S. Goals <\/em>et <em>Post-Cold War Anxiety: Deep and Tangled Roots<\/em>. On peut \u00e9galement consulter notre site <em>dedefensa.org<\/em>, sous le lien http:\/\/www.dedefensa.org\/article-quelques_notes_en_1992_sur_la_crise_americaine_post-guerre_froide_qui_n_a_jamais_ete_resolue_et_qui_conduit_a_9_11_par_william_pfaff_23_11_2003.html, rubrique <em>Notre biblioth\u00e8que<\/em>, \u00e0 la date du 23 novembre 2003.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(10) Philippe Grasset, <em>Chronique de l&rsquo;\u00e9branlement<\/em>, \u00e9ditions Mols, 2003.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(11) Naomi Klein, <em>La strat\u00e9gie du choc  La mont\u00e9e d&rsquo;un capitalisme du d\u00e9sastre<\/em>, Actes Sud, 2007 et 2008 pour la traduction fran\u00e7aise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(12) Klein s&rsquo;attache longuement \u00e0 tous ces centres qui d\u00e9velopp\u00e8rent les th\u00e9ories du capitalisme extr\u00e9miste, avec comme inspirateur central Milton Friedman ; comme p\u00e9pini\u00e8re de la chose l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago (d&rsquo;o\u00f9 le nom des cohortes qui y furent \u00e9duqu\u00e9es, de <em>Chicago&rsquo;s boys<\/em>) ; comme relais tous les pays (Chili, Argentine, Bolivie, toute l&rsquo;Am\u00e9rique Latine, puis les pays d&rsquo;Europe de l&rsquo;Est lib\u00e9r\u00e9s, la Russie, les pays d&rsquo;Asie, etc.) qui subirent, sous pr\u00e9texte d&rsquo;interventions en sauvetage \u00e9conomique d&rsquo;urgence, l&rsquo;attaque du capitalisme du d\u00e9sastre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(13) Article dans le New York <em>Times<\/em> du 17 octobre 2004, de Ron Suskind, \u00ab <em>Without a Doubt<\/em> \u00bb. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Quatri\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction : \u00abLa souffrance du monde\u00bb), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Premi\u00e8re Partie : \u00abDe I\u00e9na \u00e0 Verdun\u00bb), le 3 avril&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[3015,2631,3969,8386,2622,2711,9185,5739,4480],"class_list":["post-72123","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-grace-de-lhistoire","tag-communication","tag-de","tag-grace","tag-lhistoire","tag-la","tag-le","tag-partie","tag-pont","tag-quatrieme"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72123","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72123"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72123\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72123"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72123"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72123"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}