{"id":72257,"date":"2010-09-09T03:10:13","date_gmt":"2010-09-09T03:10:13","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/09\/09\/un-peu-de-mauvaise-lecture\/"},"modified":"2010-09-09T03:10:13","modified_gmt":"2010-09-09T03:10:13","slug":"un-peu-de-mauvaise-lecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/09\/09\/un-peu-de-mauvaise-lecture\/","title":{"rendered":"Un peu de mauvaise lecture"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article2\">Un peu de mauvaise lecture<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tBaudelaire a signal\u00e9 que l&rsquo;abus de mauvaise litt\u00e9rature, la moderne dans sa variante utopiste, provoque un besoin proportionnel d&rsquo;air frais. Vous aurez le droit de sortir un peu apr\u00e8s les extraits qui suivent.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Indications de sources: Une \u00e9dition \u00e9lectronique r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 partir du livre de Gabriel Tarde, <em>Fragment d&rsquo;histoire future<\/em> (1896). Con\u00e7u d\u00e8s 1879, achev\u00e9 en 1884 et publi\u00e9 pour la premi\u00e8re fois en 1896 dans la <em>Revue internationale de sociologie<\/em>. Une publication s\u00e9par\u00e9e a \u00e9t\u00e9 faite en 1896 aux \u00c9ditions V. Giard et E. Bri\u00e8re \u00e0 Paris, puis aux \u00e9ditions A. Stock en 1904. R\u00e9\u00e9dition: Atlantica, Biarritz, 1998, 149 pages. <a href=\"http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/tarde_gabriel\/fragment_histoire_future\/fragment_histoire_future.pdf\" class=\"gen\">http:\/\/classiques.uqac.ca\/classiques\/tarde_gabriel\/fragment_histoire_future\/fragment_histoire_future.pdf<\/a>)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe texte peut para\u00eetre s\u00e9rieux, dans la mesure ou un Fourrier par exemple \u00e9tait s\u00e9rieux, ou parodique du fait de son outrance. La personnalit\u00e9 de l&rsquo;auteur \u00e9tant ce qu&rsquo;elle est, celle d&rsquo;un fondateur de la sociologie, on peut envisager de sa part une relation complexe avec l&rsquo;utopie. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSelon un commentaire favorable de Raymond Trousson :  <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Il serait erron\u00e9, cela va de soi, de prendre \u00e0 la lettre ce Fragment d&rsquo;histoire future. Tarde n&rsquo;est pas Morris, ni Bellamy ou Wells. Ce qu&rsquo;il sugg\u00e8re dans cette fantaisie de philosophe et de sociologue, c&rsquo;est l&rsquo;illustration de th\u00e9ories g\u00e9n\u00e9rales sur le sens de l&rsquo;\u00e9volution et la nature des rapports sociaux, tout comme Candide \u00e9tait pour Voltaire une mani\u00e8re de discuter la philosophie leibnizienne du Tout est bien. L&rsquo;utopie n&rsquo;est pas ici proph\u00e9tie, mais mod\u00e8le heuristique et sp\u00e9culation th\u00e9orique o\u00f9 l&rsquo;affabulation a permis au sociologue, le temps d&rsquo;un songe, de concr\u00e9tiser sa pens\u00e9e.<\/em> \u00bb <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(<a href=\"http:\/\/www.arllfb.be\/ebibliotheque\/communications\/trousson070401.pdf\" class=\"gen\">http:\/\/www.arllfb.be\/ebibliotheque\/communications\/trousson070401.pdf <\/a>.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tFrappent, en tout cas, la d\u00e9valorisation de la nature et la nuance totalitaire, la folie du contr\u00f4le humain. (Jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;enthousiasme pour l&rsquo;eug\u00e9nisme.) Et, bizarre, l&rsquo;obsession des Chinois, comme pour prouver que le racisme va bien \u00e0 l&rsquo;utopie. Notons que Sarde n&rsquo;est pas si mauvais proph\u00e8te : son humanit\u00e9 d&rsquo;asticots log\u00e9s dans le cadavre de la nature est tr\u00e8s \u00e9vocatrice.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe qui \u00e9touffait Baudelaire nous est en quelque sorte livr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur.<\/p>\n<h4>Gabriel Tarde,  Fragment d&rsquo;histoire future (1896)<\/h4>\n<p>\u00ab Il n&rsquo;entre pas dans le cadre de mon rapide expos\u00e9 de raconter date par date les p\u00e9rip\u00e9ties laborieuses de l&rsquo;humanit\u00e9 dans son installation intra-plan\u00e9taire, depuis l&rsquo;an 1 de l&rsquo;\u00e8re du Salut jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;an 596 o\u00f9 j&rsquo;\u00e9cris ces lignes \u00e0 la craie sur des lames schisteuses. Je voudrais seulement mettre en relief pour mes contemporains qui pourraient ne pas les remarquer (car on ne regarde gu\u00e8re ce qu&rsquo;on voit toujours), les traits distinctifs, originaux, de cette civilisation moderne dont nous sommes si justement fiers. Maintenant qu&rsquo;apr\u00e8s bien des essais avort\u00e9s, bien des convulsions douloureuses, elle est parvenue \u00e0 se constituer d\u00e9finitivement, on peut d\u00e9gager avec nettet\u00e9 son caract\u00e8re essentiel. Il consiste dans l&rsquo;\u00e9limination compl\u00e8te de la Nature vivante, soit animale, soit v\u00e9g\u00e9tale, l&rsquo;homme seul except\u00e9. De l\u00e0, pour ainsi dire, une purification de la soci\u00e9t\u00e9. Soustrait de la sorte \u00e0 toute influence du milieu naturel o\u00f9 il \u00e9tait jusque-l\u00e0 plong\u00e9 et contraint, le milieu social a pu r\u00e9v\u00e9ler et d\u00e9ployer pour la premi\u00e8re fois sa vertu propre, et le v\u00e9ritable lien social appara\u00eetre dans toute sa force, dans toute sa puret\u00e9. On dirait que la destin\u00e9e a voulu faire sur nous, pour son instruction en nous pla\u00e7ant dans des conditions si singuli\u00e8res, une exp\u00e9rience prolong\u00e9e de sociologie. Il s&rsquo;agissait en quelque sorte de savoir ce que deviendrait l&rsquo;homme social livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, mais abandonn\u00e9 \u00e0 lui seul,  pourvu de toutes les acquisitions intellectuelles accumul\u00e9es par un long pass\u00e9 de g\u00e9nies humains, mais priv\u00e9 du secours de tous les autres \u00eatres vivants, voire m\u00eame de tous ces \u00eatres demi-vivants appel\u00e9s les rivi\u00e8res et les mers, ou appel\u00e9s les astres, et r\u00e9duit aux forces dompt\u00e9es mais passives de la nature chimique, inorganique, inanim\u00e9e, qui est s\u00e9par\u00e9e de l&rsquo;homme par un ab\u00eeme trop profond pour exercer sur lui, socialement, une action quelconque. Il s&rsquo;agissait de savoir ce que ferait cette humanit\u00e9 toute humaine, oblig\u00e9e de tirer sinon ses ressources alimentaires, au moins tous ses plaisirs, toutes ses occupations, toutes ses inspirations cr\u00e9atrices, de son propre fonds. La r\u00e9ponse est faite, et l&rsquo;on a appris en m\u00eame temps de quel poids inaper\u00e7u pesaient auparavant la faune et la flore terrestres sur le progr\u00e8s entrav\u00e9 de l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb A-t-on un instant r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 la vie de cet \u00eatre fossile dont il est si souvent question dans les livres d&rsquo;histoire ancienne et qu&rsquo;on appelait le paysan ? La soci\u00e9t\u00e9 habituelle de cet \u00eatre bizarre, qui composait la moiti\u00e9 ou les trois quarts de la population, ce n&rsquo;\u00e9taient point des hommes, c&rsquo;\u00e9taient des quadrup\u00e8des, des l\u00e9gumes ou des gramin\u00e9es qui, par les exigences de leur culture, \u00e0 la campagne (autre mot devenu inintelligible), le condamnaient \u00e0 vivre inculte, isol\u00e9, \u00e9loign\u00e9 de ses semblables. Ses troupeaux, eux, connaissaient les douceurs de la vie sociale ; mais lui n&rsquo;en avait pas m\u00eame la moindre id\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb Au r\u00e9gime anarchique des convoitises a succ\u00e9d\u00e9 le gouvernement autocratique de l&rsquo;opinion, devenu omnipotent. Car ils s&rsquo;abusaient fort, nos bons a\u00efeux, en se persuadant que le progr\u00e8s social tendait \u00e0 ce qu&rsquo;ils appelaient la libert\u00e9 de l&rsquo;esprit. Nous avons mieux, nous avons la joie et la force de l&rsquo;esprit qui poss\u00e8de une certitude, fond\u00e9e sur sa seule base solide, sur l&rsquo;unanimit\u00e9 des esprits en quelques points essentiels. Sur ce rocher-l\u00e0 on peut b\u00e2tir les plus hauts \u00e9difices d&rsquo;id\u00e9es, les sommes philosophiques les plus gigantesques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb Par exemple, c&rsquo;est en vain qu&rsquo;on chercherait l\u00e0 une cit\u00e9 d&rsquo;avocats, ou m\u00eame un palais de justice. Plus de terres labourables, dont plus de proc\u00e8s de propri\u00e9t\u00e9 ou de servitude. Plus de murs, dont plus de proc\u00e8s de murs mitoyens. Quant aux crimes et aux d\u00e9lits, on ne sait trop pourquoi, mais c&rsquo;est un fait manifeste que le culte g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 des arts les a fait dispara\u00eetre comme par enchantement ; tandis qu&rsquo;autrefois le progr\u00e8s de la vie industrielle avait fait tripler leur nombre en un demi-si\u00e8cle. L&rsquo;homme, en s&rsquo;urbanisant, s&rsquo;est humanis\u00e9. Depuis que toutes sortes d&rsquo;arbres et de b\u00eates, de fleurs et d&rsquo;insectes, ne s&rsquo;interposent plus entre les hommes, depuis que toutes sortes de besoins grossiers n&rsquo;entravent plus l&rsquo;essor des facult\u00e9s vraiment humaines, il semble que tout le monde naisse poli, comme tout le monde na\u00eet sculpteur ou musicien, philosophe ou po\u00e8te, et parle la langue la plus correcte avec l&rsquo;accent le plus pur.\u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb Le droit d&rsquo;engendrer est le monopole du g\u00e9nie et sa supr\u00eame r\u00e9compense, cause puissante d&rsquo;ailleurs d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation et de sublimation de la race. Encore ne peut-il l&rsquo;exercer qu&rsquo;un nombre de fois pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9gal \u00e0 celui de ses uvres magistrales. Mais, \u00e0 cet \u00e9gard, on se montre indulgent. M\u00eame, il arrive assez fr\u00e9quemment que, touch\u00e9e de piti\u00e9 pour quelques grande passion servie par son talent m\u00e9diocre, l&rsquo;admiration simul\u00e9e du public fait un succ\u00e8s de sympathie et de demi-sourire \u00e0 des uvres sans valeur. Peut-\u00eatre est-il aussi (et m\u00eame sans nul doute) pour l&rsquo;usage commun, d&rsquo;autres genres d&rsquo;adoucissement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb Quels teints jaunes ! Quelle langue impossible sans nul rapport avec notre grec ! C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 n&rsquo;en pas douter, une v\u00e9ritable Am\u00e9rique souterraine, fort vaste aussi et plus curieuse encore. Elle provenait d&rsquo;une petite tribu de Chinois fouisseurs qui, ayant eu, pense-t-on, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, la m\u00eame id\u00e9e que notre Miltiade, mais beaucoup plus pratiques que lui, s&rsquo;\u00e9taient blottis sous terre, \u00e0 la h\u00e2te, sans s&rsquo;y encombrer de mus\u00e9es et de biblioth\u00e8ques, et y avaient pullul\u00e9 \u00e0 l&rsquo;infini. Au lieu de se borner comme nous \u00e0 l&rsquo;exploitation des mines de cadavres d&rsquo;animaux, ils se livraient sans la moindre vergogne, \u00e0 l&rsquo;anthropophagie atavique, ce qui, vu les milliards de Chinois d\u00e9truits et ensevelis sous la neige, leur permettait de donner carri\u00e8re \u00e0 leur salacit\u00e9 prolifique. \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVous pouvez sortir.<\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\"><em>GEO<\/em><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un peu de mauvaise lecture Baudelaire a signal\u00e9 que l&rsquo;abus de mauvaise litt\u00e9rature, la moderne dans sa variante utopiste, provoque un besoin proportionnel d&rsquo;air frais. Vous aurez le droit de sortir un peu apr\u00e8s les extraits qui suivent. (Indications de sources: Une \u00e9dition \u00e9lectronique r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 partir du livre de Gabriel Tarde, Fragment d&rsquo;histoire future&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","footnotes":""},"categories":[14],"tags":[3844,9990,8809,2918,10019],"class_list":["post-72257","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ouverture-libre","tag-baudelaire","tag-gabriel","tag-geo","tag-sociologie","tag-tarde"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72257","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72257"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72257\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72257"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72257"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72257"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}