{"id":72524,"date":"2010-12-02T17:55:38","date_gmt":"2010-12-02T17:55:38","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/12\/02\/cinquieme-partie-la-transversale-du-technologisme\/"},"modified":"2010-12-02T17:55:38","modified_gmt":"2010-12-02T17:55:38","slug":"cinquieme-partie-la-transversale-du-technologisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2010\/12\/02\/cinquieme-partie-la-transversale-du-technologisme\/","title":{"rendered":"Cinqui\u00e8me Partie: La transversale du technologisme"},"content":{"rendered":"<p><h4>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/h4>\n<p>Le texte ci-dessous est la Cinqui\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, dont la publication sur <em>dedefensa.org<\/em> a commenc\u00e9 le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\" class=\"gen\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction : \u00ab<em>La souffrance du monde<\/em>\u00bb), pour se poursuivre le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\" class=\"gen\">25 janvier 2010<\/a> (Premi\u00e8re Partie : \u00ab<em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-deuxieme_partie_le_reve_americain_et_vice-versa_03_04_2010.html\" class=\"gen\">3 avril 2010<\/a>  (Deuxi\u00e8me Partie : \u00ab<em>Le r\u00eave am\u00e9ricain et vice-versa<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-troisieme_partie_1919-1933_du_reve_americain_a_l_american_dream_16_05_2010.html\" class=\"gen\">16 mai 2010<\/a> (\u00ab<em>Du r\u00eave am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;American Dream<\/em>\u00bb) et le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-quatrieme_partie_le_pont_de_la_communication_26_07_2010.html\" class=\"gen\">26 juillet 2010<\/a> (\u00ab<em>Le pont de la communication<\/em>\u00bb). [Ce texte est accessible dans son enti\u00e8ret\u00e9. Une version en pdf est accessible seulement aux personnes ayant souscrit \u00e0 l&rsquo;achat de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 les formalit\u00e9s de souscription, vous verrez appara\u00eetre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.] <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">La transversale du technologisme<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tIl existe un d\u00e9bat classique et jamais tranch\u00e9, une sorte de tradition pour les milieux concern\u00e9s, parcouru de faux-semblants et de parti pris, de soup\u00e7ons et de sourires en coin, sur la paternit\u00e9 de l&rsquo;aviation, qui d\u00e9signe pour l&rsquo;un Cl\u00e9ment Ader, pour l&rsquo;autre les fr\u00e8res Wright ; un autre, du m\u00eame genre, de la m\u00eame \u00e9poque, dans la m\u00eame incertitude partisane et les m\u00eames certitudes patriotiques, Thomas Edison et les fr\u00e8res Lumi\u00e8re, pour la tradition du d\u00e9bat sur la paternit\u00e9 du cin\u00e9matographe. Vous notez aussit\u00f4t que l&rsquo;aviation est l&rsquo;activit\u00e9 qui appelle \u00e0 elle et sert d&rsquo;incitatif \u00e0 la fois au d\u00e9veloppement de toute la puissance des technologies ; que le cin\u00e9ma, \u00e0 sa naissance, est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement fondateur de la communication telle que nous l&rsquo;avons d\u00e9finie, lorsque la chose communiqu\u00e9e quitte l&rsquo;\u00e9metteur pour para\u00eetre devenir une chose en soi. Vous notez \u00e9galement, apr\u00e8s un court temps de r\u00e9flexion, qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la France et de l&rsquo;Am\u00e9rique dans les deux cas et qu&rsquo;il y a d\u00e9saccord, c&rsquo;est-\u00e0-dire concurrence, sur la paternit\u00e9 des choses, que tout cela se met \u00e0 la crois\u00e9e des deux si\u00e8cles, peu avant la Grande Guerre qui tient, dans notre propos, une place centrale de pivot paroxystique du d\u00e9cha\u00eenement de l&rsquo;id\u00e9al de puissance. Le symbolisme ne manque pas et l&rsquo;Histoire fait, \u00e0 qui sait regarder, des signes qui ont valeur d&rsquo;explication par l&rsquo;intuition raisonn\u00e9e. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre intention, dans cette partie de <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, est d&rsquo;aller au cur de la chose ; non pas la plus importante, n\u00e9cessairement ou bien \u00e0 premi\u00e8re vue, ni la plus lourde de cons\u00e9quences sans doute, certainement pas la plus \u00e9lev\u00e9e ni la plus noble, en elle-m\u00eame sans nul doute. Notre pr\u00e9occupation, c&rsquo;est d&rsquo;aller au cur du m\u00e9canisme qui, \u00e0 la fois, anime, explique et semble justifier l&rsquo;appr\u00e9ciation de cette formidable dynamique historique que nous tentons de d\u00e9crire, d&rsquo;identifier et de comprendre pour mieux rendre compte des fondements de la crise qui nous frappe. En pr\u00e9sentant comme ouverture de cette partie le rappel de ces inventions et les pol\u00e9miques sur leurs cr\u00e9ateurs qui les accompagnent, on veut rappeler \u00e0 la fois les forces en pr\u00e9sence, les acteurs principaux, leurs outils, la nature du ph\u00e9nom\u00e8ne en action ; et l&rsquo;on veut rappeler \u00e9galement que tout cela se marie \u00e0 une chronologie historique \u00e0 mesure. France et USA tiennent une place centrale dans la pi\u00e8ce ; la communication et la technologie sont les composantes m\u00eames de la modernit\u00e9, <em>a priori<\/em> d\u00e9structurantes mais avec lesquelles l&rsquo;on ne manque pas d&rsquo;avoir des surprises, fondatrices d&rsquo;une sorte d&rsquo;id\u00e9ologie de la force qui caract\u00e9rise cette m\u00eame modernit\u00e9 et qui constitue l&rsquo;arsenal essentiel de l&rsquo;id\u00e9al de puissance ; tout cela \u00e0 la crois\u00e9e des XIX\u00e8me et XX\u00e8me si\u00e8cles, lorsque tout bascule, \u00e0 mi-chemin entre le d\u00e9but de notre aventure et ce qui en est le terme \u00e0 notre sens.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe que nous voulons montrer d&rsquo;une fa\u00e7on d\u00e9cisive dans la description d&rsquo;une \u00e9poque qui pr\u00e9tend \u00e0 l&rsquo;humanisme, au triomphe de la pens\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;\u00e9largissement de la morale au rang des vertus fondatrices, \u00e0 la lib\u00e9ration de l&rsquo;esprit critique, \u00e0 la parole g\u00e9n\u00e9rale et fort largement distribu\u00e9e, \u00e0 la certitude de soi comme l&rsquo;on est certain de sa virginit\u00e9 face \u00e0 la d\u00e9pravation de l&rsquo;usage, bref qui pr\u00e9tend avoir pris son envol jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre un mod\u00e8le, comme une alternative \u00e0 Dieu s&rsquo;il le faut  nous voulons montrer combien, dans tout cela, l&rsquo;esprit est compl\u00e8tement et irr\u00e9m\u00e9diablement tomb\u00e9 sous l&#8217;empire de la mati\u00e8re. La description qu&rsquo;on a faite dans la partie pr\u00e9c\u00e9dente du d\u00e9ploiement de l&rsquo;id\u00e9al de puissance par le dernier de ses interm\u00e9diaires dans la chronologie de la chose, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;Am\u00e9rique transform\u00e9e d&rsquo;autant plus prestement en syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme qu&rsquo;elle l&rsquo;\u00e9tait presque au d\u00e9part, c&rsquo;est au premier chef la description de la puissance de la communication, jusqu&rsquo;\u00e0 sa maturation en une sorte d&rsquo;id\u00e9ologie d&rsquo;une part, en une pathologie compl\u00e8te pour la psychologie d&rsquo;autre part. Il nous manque maintenant le dernier cha\u00eenon, le cur du propos ou bien le ruban de l&#8217;emballage final. Le cin\u00e9ma, dont nous rappelions la naissance plus haut, a enfant\u00e9 le monstre de la communication, dont, si nous avons la sagacit\u00e9 qui importe, nous pouvons faire un alli\u00e9 d\u00e9cisif. L&rsquo;aviation, dans notre image symbolique du d\u00e9part de ce propos pr\u00e9cis\u00e9ment puis dans notre rangement des \u00e9v\u00e9nements et des tendances, repr\u00e9sente ce que nous nommons le technologisme. C&rsquo;est ce ph\u00e9nom\u00e8ne-l\u00e0, apr\u00e8s avoir tent\u00e9 de d\u00e9crire celui de la communication, que nous voulons maintenant investir pour le d\u00e9crire \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;approche m\u00e9tahistorique qui nous importe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme toutes ces choses perverties par l&rsquo;id\u00e9al de puissance, ou enfant\u00e9es par lui, l&rsquo;aviation est un Janus. Elle fut \u00e0 ses d\u00e9buts la plus belle des choses et, en m\u00eame temps, s&rsquo;ouvrit au destin de la pire des aventures. Elle reste o\u00f9 nous l&rsquo;avons fix\u00e9e pour planter le d\u00e9cor, comme un ph\u00e9nom\u00e8ne impr\u00e9gn\u00e9 de la culture paradoxale de cette \u00e9poque, \u00e0 la fois moderniste et antimoderne, o\u00f9 la France a pour nous une place centrale ; l&rsquo;aviation irradie dans ce sens, et nous restitue ainsi les promesses, les enthousiasmes, les nostalgies et la noblesse d&rsquo;une \u00e9poque o\u00f9 l&rsquo;on avait encore des esp\u00e9rances qui n&rsquo;exigeaient pas n\u00e9cessairement de d\u00e9truire son pass\u00e9. A c\u00f4t\u00e9 de cette description \u00e0 la fois dat\u00e9e et irr\u00e9futable, l&rsquo;aviation est un \u00e9v\u00e9nement qui fait faire un pas de g\u00e9ant au technologisme, qui va y trouver son expression la plus extr\u00eame et la plus d\u00e9cisive du ph\u00e9nom\u00e8ne qui nous importe, dans l&rsquo;armement qui va devenir sa seconde nature. Nous parlons d&rsquo;armement, comme le roi disait \u00e0 Tocqueville, Monsieur de Tocqueville, parlez-moi d&rsquo;Am\u00e9rique  comme d&rsquo;un ph\u00e9nom\u00e8ne essentiel, consubstantiel \u00e0 notre existence et \u00e0 notre perception du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous allons nous attacher \u00e0 la derni\u00e8re de nos transversales dans cette \u00e9tude de ce que nous identifions d\u00e9cid\u00e9ment comme la deuxi\u00e8me civilisation occidentale ; cette transversale pourrait \u00eatre d\u00e9crite comme le choc des armes, comme un auteur (Naomi Klein) parle de <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em>, ou encore comme la m\u00e9tahistoire de l&rsquo;armement dans la p\u00e9riode qui nous occupe. Ce qu&rsquo;il importe d&rsquo;observer ici, comme proposition de point de d\u00e9part mais en assurant que nous aboutirons plus haut tout de m\u00eame, c&rsquo;est qu&rsquo;en v\u00e9rit\u00e9 l&rsquo;arme r\u00e8gle tout ; et ce n&rsquo;est dans ce propos ni forcer le th\u00e8me ni en attendre des d\u00e9veloppements d\u00e9cisifs, ce n&rsquo;est faire que constater.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu-del\u00e0, je prends la pr\u00e9caution de la r\u00e9p\u00e9tition en assurant qu&rsquo;\u00e0 mesure que nous avancerons nous nous \u00e9l\u00e8verons \u00e9galement. Le d\u00e9bat n&rsquo;est pas celui de la quincaillerie ni des marchands de mort, ou marchands de canons ; justement, il ne l&rsquo;est pas du tout, de l\u00e0 son originalit\u00e9 extr\u00eame, celle de notre \u00e9poque, celle de notre crise, et, esp\u00e9rons-le, celle de notre propos qui m\u00e8ne la contre-attaque.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">J<\/span>e commence le r\u00e9cit de cette partie en revenant \u00e0 la source de la chose, du moins la source dans son symbole le plus fort, qui est la paradoxale R\u00e9volution fran\u00e7aise  si paradoxale, puisqu&rsquo;\u00e9v\u00e9nement absolument d\u00e9structurant de la rupture des civilisations, n\u00e9 de l&rsquo;entit\u00e9 la plus structurante qu&rsquo;on puisse imaginer (la France), et contre lequel, aussit\u00f4t que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est n\u00e9, cette entit\u00e9 se battra secr\u00e8tement mais f\u00e9rocement. La source principale pour alimenter le propos est anonyme, pr\u00e9cise dans le d\u00e9tail sans v\u00e9ritable importance historique, peu int\u00e9ress\u00e9e par la politique, indiff\u00e9rente en v\u00e9rit\u00e9 aux d\u00e9bats des id\u00e9es. La source est la nature m\u00eame, si l&rsquo;on veut, la nature humaine, plong\u00e9e dans la tourmente et n&rsquo;y entendant rien pour ce qu&rsquo;on voudrait lui faire entendre dans le chef des analystes et des id\u00e9ologues, avec du bon sens, le regard vif et ac\u00e9r\u00e9, avec des mani\u00e8res et le sens des convenances. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une jeune femme anglaise, qui publia en 1796 \u00e0 Londres, fit une r\u00e9\u00e9dition aussit\u00f4t, une troisi\u00e8me en 1797, avec du succ\u00e8s ; il s&rsquo;agissait de sa correspondance, essentiellement destin\u00e9e \u00e0 son fr\u00e8re, envoy\u00e9e ou pas selon les circonstances, \u00e9crite lors de son s\u00e9jour agit\u00e9 en France, de 1792 \u00e0 1795, dont plusieurs mois sur la fin dans des prisons r\u00e9volutionnaires. En 1872, notre grand historien Hippolyte Taine, anglophile fameux et connaisseur de la langue autant que du caract\u00e8re britanniques, traduisit ces lettres et les publia en fran\u00e7ais. (1) L&rsquo;Anglaise avait publi\u00e9 anonyme pour ne pas compromettre des amis sur le continent et elle le resta. Finalement, cela nous convient, en \u00e9cartant l&rsquo;encombrement de l&rsquo;identification de la personne ; c&rsquo;est comme un il objectif, si vous voulez, qui nous restitue la R\u00e9volution par le tr\u00e8s petit bout du quotidien, sans consid\u00e9ration des id\u00e9es ni des \u00e9v\u00e9nements auxquels l&rsquo;on donne si vite un sens un peu trop construit, et un sens qui sert \u00e0 la chapelle que l&rsquo;on fr\u00e9quente. L&rsquo;anonymat nous instruira de mani\u00e8re beaucoup plus f\u00e9conde et cela nous servira <strong>d\u00e9cisivement<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;Anglaise est affreusement s\u00e9v\u00e8re pour les Fran\u00e7ais, impitoyable dans son jugement, et lorsqu&rsquo;elle laisse \u00e9chapper une indulgence, c&rsquo;est par une inadvertance qui lui semblerait vite \u00eatre une incorrection ; elle destine tout cela bien plus aux victimes, \u00e0 cette population g\u00e9n\u00e9rale aux classes confondues et sens dessus dessous, qui hait les bandes et les gredins r\u00e9volutionnaires par le fer desquels elle est tenue dans la terreur et le d\u00e9sordre sanglant les plus inf\u00e2mes sous couvert de gouvernement r\u00e9volutionnaire, qu&rsquo;aux meneurs des bandes r\u00e9volutionnaires eux-m\u00eames ; elle fustige la passivit\u00e9, l&rsquo;\u00e9go\u00efsme, la l\u00e2chet\u00e9 des Fran\u00e7ais sous le joug r\u00e9volutionnaire ; elle s&rsquo;exclame : mais comment peut-on subir tout cela sans broncher ! Ce ne sont jamais les Anglais, dit-elle, qui accepteraient un tel destin qui prend l&rsquo;allure d&rsquo;un sort funeste, de la sorte, sans r\u00e9action de dignit\u00e9 et de r\u00e9volte \u00ab <em>En Angleterre, chaque chose est un sujet de d\u00e9bat ou de contestation ; ici on attend en silence le r\u00e9sultat d&rsquo;une mesure politique ou d&rsquo;une dispute de partis, et, sans entrer dans les m\u00e9rites de la cause, on adopte ce qui r\u00e9ussit.<\/em> [] <em>Je ne connais aucun exemple d&rsquo;une soumission \u00e9gale \u00e0 celle des Fran\u00e7ais en ce moment<\/em> \u00bb, et c\u00e6tera.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA ce point de cette correspondance, une pens\u00e9e me traverse, qui ouvre, elle, une correspondance avec notre temps. Le reproche qu&rsquo;on ne cesse de faire aux Fran\u00e7ais, et surtout du c\u00f4t\u00e9 anglais, depuis deux si\u00e8cles et cette r\u00e9volution au moins mais on pourrait aller bien plus loin jusqu&rsquo;aux origines, c&rsquo;est bien entendu l&rsquo;indiscipline, l&rsquo;absence d&rsquo;unit\u00e9, le refus et la mise en cause de l&rsquo;autorit\u00e9, la subversion de l&rsquo;ordre social, l&rsquo;instabilit\u00e9 chronique, l&rsquo;individualisme anarchique, que sais-je encore dans ce sens, qui est le sens contraire de celui que nous indique notre Anglaise. Ainsi nous introduit-elle dans un univers fran\u00e7ais chaotique, inconnu, contradictoire, paradoxal, qui nous est compl\u00e8tement \u00e9tranger mais qui, au bout du compte, ne nous \u00e9tonne en rien parce qu&rsquo;arriv\u00e9s proche du terme de ce p\u00e9riple, plus rien de ce qui est contradictoire et paradoxal ne peut plus nous \u00e9tonner. Les lettres de l&rsquo;Anglaise sont une rengaine sans cesse poursuivie des m\u00eames horreurs, des m\u00eames banalit\u00e9s crasseuses et ignobles, du m\u00eame arbitraire sans le souci du moindre sens et d&rsquo;ailleurs ricanant presque en se glorifiant de ce manque, sans ordre ni dessein, sans rien du tout Chemin faisant vous vient une \u00e9trange impression ; c&rsquo;est comme si la terreur s&rsquo;adaptait au quotidien (plut\u00f4t que le contraire) jusqu&rsquo;\u00e0 en transformer l&rsquo;essence par l&rsquo;int\u00e9rieur et \u00e0 la r\u00e9duire en une substance informe, jusqu&rsquo;\u00e0 le d\u00e9structurer de l&rsquo;int\u00e9rieur tout en faisant que le quotidien semble rester quotidien dans l&rsquo;apparence et n&rsquo;ait rien des temps exceptionnels d&rsquo;une r\u00e9volution. La banalit\u00e9 elle-m\u00eame acquiert un autre sens, sans pourtant perdre le sens que nous lui connaissons. Ces lettres de la jeune Anglaise du continent r\u00e9volutionnaire nous entra\u00eenent dans un univers poisseux, ralenti et alangui, comme chloroform\u00e9 et o\u00f9 les ordures restent \u00e9parses l\u00e0 o\u00f9 on les a jet\u00e9es, o\u00f9 l&rsquo;acte le plus commun et le plus futile devient le fruit d&rsquo;une d\u00e9lib\u00e9ration et d&rsquo;un effort extraordinaires, eux-m\u00eames, la d\u00e9lib\u00e9ration et l&rsquo;effort, d&rsquo;une aussi grande futilit\u00e9 tout en \u00e9tant d&rsquo;une intensit\u00e9 extr\u00eame, o\u00f9 l&rsquo;on est sale, indigne et o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;efforce de ne penser \u00e0 rien, o\u00f9 l&rsquo;on ne pense pas, o\u00f9 l&rsquo;on fait une force presque vertueuse, comme un devoir civique, de ne point penser. Peut-on tomber plus bas ? fulmine notre Anglaise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;insiste sur cette impression de banalit\u00e9 et de quasi uniformit\u00e9 malgr\u00e9 la constance des \u00e9v\u00e9nements brutaux, arbitraires et insens\u00e9s, terribles et d\u00e9finitifs, les t\u00eates tomb\u00e9es de la guillotine dans le panier de son, le sang poisseux et puant, presque vici\u00e9, les chairs putr\u00e9fi\u00e9es, les massacres divers et comme en passant, avec la terreur int\u00e9gr\u00e9e dans cette impression de la vie agress\u00e9e dans sa forme m\u00eame pour en changer la substance sans en modifier le rythme ni la dimension \u00e9molliente. Le chant de la vie semble devenu une litanie presque sans relief, comme une basse continue caricaturale ou jou\u00e9e tout en faux, un crincrin en continu, un couinement sardonique chuint\u00e9 sans aucun effort excessif, sans aucune intention particuli\u00e8re, toujours sur la m\u00eame note qui ne peut \u00eatre que fausse. Le chaos de la terreur, avec ses extensions dans l&rsquo;arbitraire, dans la cruaut\u00e9, dans la b\u00eatise et le nihilisme, semble atteindre un tel \u00e9tat de nivellement qu&rsquo;on parlerait d&rsquo;une sorte d&rsquo;entropie r\u00e9volutionnaire, exposant le paradoxe ultime de l&rsquo;immobilit\u00e9 absolue comme caract\u00e8re dynamique final et accompli du mouvement insens\u00e9 et sans fin. La R\u00e9volution, dans toute la force de sa manufacture, semble comme un astre mort, ass\u00e9ch\u00e9 et inf\u00e9cond, une sorte de Terre devenue lunaire, o\u00f9 l&rsquo;entropie a tout mac\u00e9r\u00e9, m\u00e9lang\u00e9, amalgam\u00e9 en une bouillie caract\u00e9ris\u00e9e par la bassesse devenue vertu haute et la m\u00e9diocrit\u00e9 devenue caract\u00e8re universel, avec ses ornements sanglants bien s\u00fbr, partout pr\u00e9sents, son arbitraire constant, sa jactance terroris\u00e9e et sa terreur de chaque instant. Tout est immobile dans la temp\u00eate r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tM\u00eame les noms nous plongent dans la m\u00e9diocrit\u00e9 qui touche presque \u00e0 quelque chose de tout \u00e0 fait nouveau, qui serait une sorte de m\u00e9diocrit\u00e9 anonyme, qu&rsquo;on ne peut identifier, comme si elle \u00e9tait devenue \u00e0 la fois nature et substance des choses. Les chefs terroristes, les brigands du coin ou les gredins d\u00e9p\u00each\u00e9s par Paris, ces r\u00e9volutionnaires exprim\u00e9s en dictateurs de province et des d\u00e9partements des r\u00e9gions du Nord et du Pas-de-Calais o\u00f9 \u00e9volue essentiellement notre Anglaise, se nomment Dumond et Lebon, comme vous et moi ; m\u00eame de ce point de vue qu&rsquo;on conviendra assez accessoire mais qui a sa place dans la paradoxale banalit\u00e9 qu&rsquo;on d\u00e9crit, on est loin de la sonorit\u00e9 et de la prestance linguistique des noms connus, des Saint-Just, Fouquier-Thinville, Camille Desmoulins, Robespierre, voire des Danton, H\u00e9bert, Marat Plus elle s&rsquo;\u00e9tend dans son quotidien de chaque r\u00e9volution du soleil,  et o\u00f9 peut-elle mieux le faire qu&rsquo;en province, o\u00f9 l&rsquo;on est loin de la capitale qui se croit un soleil d&rsquo;o\u00f9 rayonne l&rsquo;histoire du monde, celle qu&rsquo;on vous contera plus tard pour vous en conter,  plus la R\u00e9volution devient incroyablement commune, vulgaire, grossi\u00e8re et sans appr\u00eat ni attrait, presque sans \u00e9v\u00e9nement sinon qu&rsquo;elle n&rsquo;est faite que de ces \u00e9v\u00e9nements qui font une r\u00e9volution mais comme si cela \u00e9tait sans heurts particuliers. On dirait que l&rsquo;existence courante, emport\u00e9e par une immense dynamique que nul ne distingue et qui est incompr\u00e9hensible, est devenue immobile elle aussi, et qu&rsquo;on ne distingue plus la fronti\u00e8re entre la servilit\u00e9 et l&rsquo;ob\u00e9issance, entre la servitude et la libert\u00e9, entre la vie et la mort. On se dit qu&rsquo;il s&rsquo;est agi d&rsquo;un choc d&rsquo;une puissance inou\u00efe, venue d&rsquo;on ne sait o\u00f9, comme un ast\u00e9ro\u00efde surgi du fond du fond de l&rsquo;univers, qui a soudain ravag\u00e9 les lieux, les coutumes, la nature et les \u00eatres, et leurs \u00e2mes, les a plong\u00e9s dans un univers atone et nivel\u00e9 qui ne ressemble \u00e0 rien de ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA lire cette correspondance fort bien faite, comme on imagine notre Anglaise, et surtout faite avec dignit\u00e9 et avec une froideur comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de prendre ses distances pour nous dire moi, je ne mange pas de ce pain-l\u00e0, on est pris d&rsquo;un malaise physique. On se sent comme englu\u00e9 dans un univers contraint et inquisiteur, fouineur, sans vergogne ; on se d\u00e9bat dans une toile d&rsquo;araign\u00e9e faite d&rsquo;une m\u00e9lasse indiscr\u00e8te, puante et collante ; tout cela, pourtant, insaisissable, et contre quoi il est vain de tenter de se r\u00e9volter  et cela, peut-\u00eatre, explique et \u00e9claire le constat de notre Anglaise. La R\u00e9volution ressemble \u00e0 une concierge qui s&rsquo;arroge tous les droits sur l&rsquo;immeuble qu&rsquo;elle pr\u00e9tend garder et sauvegarder, une concierge qui serait \u00e0 la fois poissarde et poisseuse, poivrote et puante, vicieuse et sournoise, bourreau et intrigante, grossi\u00e8re et cruelle, vieille sorci\u00e8re sifflante et pute \u00e9dent\u00e9e qui fait l&rsquo;aguicheuse pour mieux vous faire les poches, mais qui pour autant reste dans sa loge puisqu&rsquo;elle ne songerait pas une seconde \u00e0 <strong>s&rsquo;\u00e9lever<\/strong> en quoi que ce soit. Cette lecture bien faite donne la naus\u00e9e \u00e0 toute \u00e2me bien n\u00e9e, qui doit \u00e0 l&rsquo;estomac le respect qui importe.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl faut une explication, et nous sommes l\u00e0 pour nous y mettre. A la lumi\u00e8re de cette lecture, on ne peut plus supporter la seule approche historiographique de nos conformismes universitaires, m\u00eame si c&rsquo;est pour vous opposer \u00e0 la R\u00e9volution, m\u00eame si c&rsquo;est pour vous placer dans le camp des contre-r\u00e9volutionnaires. L&rsquo;explication doit \u00eatre \u00e0 mesure de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. L&rsquo;impression g\u00e9n\u00e9rale qui vous envahit bient\u00f4t, devant cette minutieuse description de cet immense \u00e9v\u00e9nement historique, o\u00f9 tout se passe, o\u00f9 le <em>tabula rasa<\/em> est la consigne qui se fait sans effort apparent, c&rsquo;est justement de n&rsquo;y ressentir rien d&rsquo;historique. Tout se passe, se dit-on, \u00e0 ce point qu&rsquo;on ne distingue plus rien pr\u00e9cis\u00e9ment de ce qui se passe ; ce n&rsquo;est pas le d\u00e9sordre pour autant, non, on semble ob\u00e9ir \u00e0 certaines choses, d&rsquo;ailleurs la terreur en soi est une organisation de l&rsquo;ob\u00e9issance assez stricte, finalement efficace ; il y a des apparences de hi\u00e9rarchie, des esquisses de rassemblement, des \u00e9bauches d&rsquo;orientation ; il y a des lois, n\u00e9cessairement sc\u00e9l\u00e9rates et \u00e9videmment iniques, et des sentiments qui rel\u00e8vent d&rsquo;une extr\u00eame bassesse. Il n&rsquo;y a pas de sens mais tout de m\u00eame une sorte d&rsquo;organisation. Rien ne les conduit, ces gens qui ne sont plus rien, o\u00f9 l&rsquo;on ne reconna\u00eet plus les Fran\u00e7ais, mais quelque chose les m\u00e8ne ou les entra\u00eene.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais qui r\u00e8gne sur ce temps historique ? On sait que le Roi est mort, cela est une chose assur\u00e9e ; on \u00e9voque les Girondins, les Jacobins, le Comit\u00e9 de S\u00fbret\u00e9 G\u00e9n\u00e9rale, Marat, Danton, Robespierre ; mais tout cela passe, on le sait \u00e9galement, et tr\u00e9passe chacun son tour, dans l&rsquo;indignit\u00e9 de la chute toujours recommenc\u00e9e ; les lieux communs sont l\u00e0 pour vous y conduire, la R\u00e9volution d\u00e9vore ses enfants et le reste Puis, aussi vite, une autre certitude vous envahit et vous habite d\u00e9j\u00e0, m\u00eame si vous ne vous en doutez pas encore. Les id\u00e9es, les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires, ne serait-ce pas les id\u00e9es qui affirment leur r\u00e8gne, comme on vous le proclame ici et l\u00e0, comme tel gredin baptis\u00e9 repr\u00e9sentant du pouvoir l&rsquo;affirme avec emphase ? Non, l&rsquo;hypoth\u00e8se une fois consid\u00e9r\u00e9e se d\u00e9sagr\u00e8ge aussit\u00f4t. Les id\u00e9es ne r\u00e8gnent pas plus. Les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires tra\u00eenent ici et l\u00e0, comme des limaces, des ordures \u00e9parses, des excr\u00e9ments, des pi\u00e8ces de viande avari\u00e9es, \u00e0 qui chacun fait ses d\u00e9votions tout en les \u00e9crasant du talon, en vache et l&rsquo;il torve. Elles ne jouent aucun r\u00f4le, sont sans r\u00e9elle importance, et cette absence fait comprendre en un sens la description de cette situation qui pr\u00e9tend \u00eatre le produit des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires. La R\u00e9volution, qui se pr\u00e9sente, fard\u00e9e, comme la M\u00e8re de toutes les id\u00e9ologies, est d\u00e9nonc\u00e9e comme trompeuse par son quotidien ; nulle part l&rsquo;id\u00e9ologie n&rsquo;appara\u00eet comme force dynamique ; l&rsquo;id\u00e9ologie n&rsquo;est l\u00e0, d&rsquo;ailleurs dans sa fonction r\u00e9elle et profonde, conclut-on, que pour habiller comme on la dissimule une autre force obscure et profonde. Le mot est dit  une autre force obscure et profonde  c&rsquo;est bien elle qui nous int\u00e9resse.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA ce point de mes observations qui sont plut\u00f4t l&rsquo;effet de sensations multiples qui me semblent pr\u00e9parer \u00e0 une intuition, je songe \u00e0 ces phrases de Joseph de Maistre dont il ne faut pas craindre de faire grand usage (2) : \u00ab <em>On a remarqu\u00e9, avec grande raison, que la r\u00e9volution fran\u00e7aise m\u00e8ne les hommes plus que les hommes la m\u00e8nent. Cette observation est de la plus grande justesse<\/em>&#8230; [&#8230;] <em>Les sc\u00e9l\u00e9rats m\u00eames qui paraissent conduire la r\u00e9volution, n&rsquo;y entrent que comme de simples instruments; et d\u00e8s qu&rsquo;ils ont la pr\u00e9tention de la dominer, ils tombent ignoblement.<\/em> \u00bb Ne peut-on appliquer ces citations aux Fran\u00e7ais eux-m\u00eames, \u00e0 ces victimes dont notre Anglaise nous expose le plus grand m\u00e9pris o\u00f9 elle les tient, tout autant qu&rsquo;aux chefs r\u00e9volutionnaires dont Maistre parle ? Dans ces instants qu&rsquo;on dit historiques de la R\u00e9volution, ne peut-on envisager que ce sont justement tous les hommes et les femmes qui sont emport\u00e9s, meneurs et victimes, dans ces instants o\u00f9, comme nous l&rsquo;expose notre Anglaise, plus rien des structures vitales de la soci\u00e9t\u00e9 des hommes autant que de leur psychologie ne semble anim\u00e9 du besoin de vivre, sans parler du d\u00e9sir ? Notre int\u00e9r\u00eat va alors \u00e0 la recherche de cette autre force obscure et profonde qui d\u00e9termine le destin.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">C<\/span>ertes, j&rsquo;en suis r\u00e9duit \u00e0 une hypoth\u00e8se mais, en consid\u00e9ration de ce qui suit, qui va articuler si justement le r\u00e9cit de cette partie de <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, je pr\u00e9f\u00e8re y voir la force irr\u00e9sistible de l&rsquo;intuition haute  et alors, ce n&rsquo;est pas r\u00e9duit qu&rsquo;il faut dire, mais grandi. A la lecture de notre Anglaise anonyme, dont nous ne recomposerons jamais le visage ni ne croirons pas plus distinguer le timbre de sa voix, dont nous n&rsquo;avons que la rigide et s\u00e9v\u00e8re observation, l&rsquo;indignation sans \u00e9clat excessif par souci de tenue, l&rsquo;\u00e9criture stricte et anonyme, comme d\u00e9personnalis\u00e9e, nous croyons soudain tenir une v\u00e9rit\u00e9 sans fard. La r\u00e9serve hautaine du r\u00e9cit laisse voir bien mieux la v\u00e9rit\u00e9 du spectacle qu&rsquo;elle nous d\u00e9crit. Elle ne nous montre rien, notre Anglaise, qui puisse figurer une structure quelconque, mais c&rsquo;est plut\u00f4t une sorte d&rsquo;agitation molle et presque somnambulique, comme une esp\u00e8ce priv\u00e9e de ses sens vitaux. Soudain, nous r\u00e9alisons, et c&rsquo;est l\u00e0 le foudroiement de l&rsquo;intuition haute, qu&rsquo;il y a une sorte de perfection d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 maudite qui s&rsquo;est abattue comme une prison sur une nation, comme elle s&rsquo;abattrait sur un monde ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 absolument d\u00e9structur\u00e9e, qui s&rsquo;est elle-m\u00eame priv\u00e9e de toute mesure humaine dans ce que l&rsquo;humanit\u00e9 peut avoir de n\u00e9cessaire pr\u00e9tention spirituelle. Nous r\u00e9alisons, toujours sur la voie de la fulgurance de l&rsquo;intuition, que c&rsquo;est la mati\u00e8re m\u00eame qui s&rsquo;est empar\u00e9e des \u00e2mes, des curs et des esprits. Comme nous parcourons des espaces et des lieux sem\u00e9s de douleurs cruelles, d&rsquo;infamies diverses et sans nombre, de sang d\u00e9vers\u00e9 et poisseux et de chairs martyris\u00e9es, de l\u00e2chet\u00e9s et de bassesses contraintes, nous r\u00e9alisons combien, finalement, la r\u00e9f\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale qui \u00e9merge est bien cette \u00e9trange silhouette de la guillotine, avec son couperet pr\u00eat \u00e0 filer entre ses deux lattes de bois ; et combien, comme l&rsquo;\u00e9vidence nous le sugg\u00e8re, c&rsquo;est la mati\u00e8re du m\u00e9tal, et du m\u00e9tal aiguis\u00e9, du m\u00e9tal compos\u00e9 en arme mortelle, qui d\u00e9finit la r\u00e9alit\u00e9 ma\u00eetresse de ce monde \u00e9trange que nous d\u00e9crit notre Anglaise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUne fois embrass\u00e9 par cette intuition haute, vous n&rsquo;en \u00eates plus quitte. Les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires, celles qui d\u00e9placent des montagnes, vous paraissent comme autant de bulles de langage promises \u00e0 \u00e9clater et \u00e0 dispara\u00eetre, avec leur signification et leur puissance \u00e9vocatrice \u00e0 mesure ; les r\u00e9volutionnaires, des pantins sans importance, des sc\u00e9l\u00e9rats de bien pi\u00e8tre lign\u00e9e, avec m\u00eame des aspects inattendus d&rsquo;humanit\u00e9 qui les exon\u00e8rent de cette qualit\u00e9 de monstres qu&rsquo;on accorde si ais\u00e9ment aux bourreaux, sans rien entendre de la m\u00e9canique des choses, et encore plus de sa vertu inspiratrice et de direction. D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;Anglaise nous confie,  c&rsquo;est l&rsquo;une des rares fois o\u00f9 elle s&rsquo;int\u00e9resse aux personnages soi-disant historiques,  que tous ces monstres \u00e0 faire fr\u00e9mir, qu&rsquo;on croirait capables de d\u00e9truire des royaumes mill\u00e9naires \u00e0 force de cruaut\u00e9 et de vice, dissimulent des tr\u00e9sors de vertus domestiques et personnelles. \u00ab <em>Une personne qui \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole avec Fouquier-Tinville et qui a eu de fr\u00e9quentes occasions de l&rsquo;observer \u00e0 diff\u00e9rentes p\u00e9riodes de sa vie, me dit qu&rsquo;il lui a toujours paru un homme de murs douces et nullement propre \u00e0 devenir l&rsquo;instrument de ces atrocit\u00e9s ; mais il \u00e9tait joueur et tr\u00e8s embarrass\u00e9 dans ses affaires ; on lui persuada d&rsquo;accepter l&rsquo;office d&rsquo;accusateur public, et il arriva \u00e0 se trouver progressivement satisfait de son horrible emploi<\/em> [] <em>Couthon, l&rsquo;ex\u00e9crable associ\u00e9 de Robespierre, fut la douceur m\u00eame ; le style des harangues de Robespierre semble empreint d&rsquo;une sensibilit\u00e9 remarquable. Carrier lui-m\u00eame, le destructeur de trente mille Nantais, avait, au t\u00e9moignage de ses camarades d&rsquo;\u00e9tudes, un caract\u00e8re aimable. Je sais un homme dont l&rsquo;abord est des plus insinuants qui a fourni les moyens de conduire son propre fr\u00e8re \u00e0 la guillotine<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe laisse l\u00e0 notre Anglaise, qui fait ces remarques \u00e0 propos d&rsquo;un comportement du caract\u00e8re fran\u00e7ais, remarques qui me paraissent mineures sinon sollicit\u00e9es, dans tous les cas inconvaincantes. Il m&rsquo;int\u00e9resse par contre d&rsquo;observer combien ces pantins, ces marionnettes, ces sc\u00e9l\u00e9rats qui ne restent en place que parce qu&rsquo;ils servent un mouvement, une dynamique qui leur est sup\u00e9rieure, le sont vraiment, pantins et sc\u00e9l\u00e9rats sans colonnes vert\u00e9brales, jusqu&rsquo;\u00e0 les faire para\u00eetre autant prisonniers d&rsquo;une culpabilit\u00e9 que leur impose le destin et \u00e0 laquelle ils n&rsquo;entendent rien, qu&rsquo;effectivement responsables de cette culpabilit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais la mati\u00e8re, le m\u00e9tal froid, le fer de l&rsquo;arme ont abattu leurs mains glac\u00e9es sur la terre de France, et tous les incendies du monde ne parviennent pas \u00e0 r\u00e9chauffer le Grand Froid qui s&rsquo;est empar\u00e9 du monde. Ainsi la R\u00e9volution fran\u00e7aise n&rsquo;a-t-elle de fran\u00e7ais que son nom, mais si elle a choisi la terre de France pour son \u00e9lection c&rsquo;est en esp\u00e9rant l&#8217;emporter du premier coup car elle sait bien qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas de plus grande ennemie. (On a d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 cette sorte de malaise que nous croyons sous-jacent, cette contradiction implicite dans les r\u00e9actions et les attitudes des Fran\u00e7ais vis-\u00e0-vis de la R\u00e9volution, m\u00eame des plus fermement et structurellement r\u00e9publicains ; leurs affirmations, faites avec grand civisme, comme c&rsquo;est le cas par exemple des souverainistes de gauche, de la valeur fondamentalement structurante de la R\u00e9publique, alors que la chose est issue directement, ou <strong>serait<\/strong> issue, de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement le plus d\u00e9structurant que l&rsquo;on puisse imaginer, qui est la R\u00e9volution. Il y a un malaise fran\u00e7ais depuis la R\u00e9volution, qui se traduit par une indiscipline spasmodique vis-\u00e0-vis d&rsquo;une l\u00e9galit\u00e9 dont la l\u00e9gitimit\u00e9 est parfois mise en doute, avec l&rsquo;affirmation de n\u00e9cessit\u00e9s contraires, le pan\u00e9gyrique de la France comme mod\u00e8le universel d&rsquo;une part, en l\u00e9gataire des valeurs de la R\u00e9volution, et comme Grande Nation absolument structur\u00e9e selon un caract\u00e8re national si sp\u00e9cifique ; enfin, entre cette France qui poserait \u00e0 \u00eatre l&rsquo;\u00e9tendard de la r\u00e9volte d\u00e9structurante, m\u00e8re de tous les d\u00e9s\u00e9quilibres et du d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re, et la France qui est l&rsquo;arch\u00e9type de l&rsquo;\u00e9quilibre, de la structure du Milieu, de l&rsquo;opposition intuitive au d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la haute civilisation latine.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNon seulement elle n&rsquo;a de fran\u00e7ais que de nom, mais la R\u00e9volution n&rsquo;est ni l&rsquo;Id\u00e9e, ni l&rsquo;Id\u00e9ologie, ni le Monde nouveau,  et ceci expliquant cela, certes. La R\u00e9volution, c&rsquo;est l&rsquo;investissement du monde par la mati\u00e8re soudain transfigur\u00e9e par la violence de son usage, par le fer, le m\u00e9tal et l&rsquo;arme. Bien s\u00fbr, l&rsquo;arme, et avec elle le m\u00e9tal, a toujours exist\u00e9, et toujours le moyen d&rsquo;horreurs sans fin ; mais je crois qu&rsquo;avec la R\u00e9volution, sa force, sa dynamique, bient\u00f4t son emploi, la fa\u00e7on dont on l&rsquo;utilise avec le moyen indirect de l&rsquo;arm\u00e9e qui l\u00e8ve en masse, la strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire qu&rsquo;on a vue \u00e0 propos de Bonaparte en Italie et de Bonaparte expliqu\u00e9 par Ferrero ; je crois qu&rsquo;\u00e0 ce point de l&rsquo;Histoire, et avec cela qui fait que l&rsquo;on change de civilisation, conjointement avec les deux autres r\u00e9volutions qui vont plus tard se trouver si actives en ce domaine, la force bascule, et le m\u00e9tal de l&rsquo;arme que nous dominions, soudain devient <strong>notre ma\u00eetre<\/strong>. Bient\u00f4t l&rsquo;arme deviendra une partie de nous-m\u00eames, devenue armement. La R\u00e9volution est le passage oblig\u00e9, le point de rupture, aussi ac\u00e9r\u00e9e qu&rsquo;un rasoir ; par cons\u00e9quent, aucun doute n&rsquo;est plus permis, pour le symbole qui dicte les grands entendements de l&rsquo;Histoire, la R\u00e9volution c&rsquo;est bien entendu la guillotine  la chose qui r\u00e9sume tout, qui est la violence m\u00eame et sans retour, tranchante, froide, glac\u00e9e, m\u00e9tallique, pourtant poisseuse des chairs d\u00e9chir\u00e9es et du sang encore chaud, d\u00e9goulinante des cris des poissardes assoiff\u00e9es, froid mortel pourtant plein de cette chaleur suspecte qui est celle de la vie en putr\u00e9faction, comme la chair mac\u00e8re et devient visc\u00e8res \u00e9pandues. La R\u00e9volution s&rsquo;installe d\u00e9finitivement, structurellement si l&rsquo;on ose dire alors que la chose se comprend comme d\u00e9structuration pure, d&rsquo;une fa\u00e7on institutionnelle, achev\u00e9e, irr\u00e9m\u00e9diable,  le 21 ao\u00fbt 1792. Ce jour-l\u00e0, l&rsquo;ex\u00e9cution du jour eut lieu en soir\u00e9e, \u00e0 dix ou onze heures du soir,  qui s&rsquo;en souviendrait pr\u00e9cis\u00e9ment, entre tous ces t\u00e9moins qui n&rsquo;en sont pas vraiment, qui sont plut\u00f4t les fant\u00f4mes d&rsquo;existences usurp\u00e9es, dans un temps historique qui ne semble plus \u00eatre que l&rsquo;ombre de lui-m\u00eame ; ce soir-l\u00e0, le nomm\u00e9 Collenot d&rsquo;Angremont, citoyen-f\u00e9lon, fut guillotin\u00e9 pour l&rsquo;argument de ses opinions politiques encore plus que pour son nom. Sanson, l&rsquo;op\u00e9rateur de la chose, qu&rsquo;on avait sorti de la prison o\u00f9 on le tenait de crainte que la contre-r\u00e9volution ne l&#8217;emport\u00e2t et ne s&rsquo;adjoign\u00eet ses services avis\u00e9s, s&rsquo;appr\u00eatait \u00e0 d\u00e9monter son engin lorsque Manuel, procureur de Paris, lui ordonna de le laisser en place&#8230; Citoyen Sanson, lui dit-il sans doute, laisse donc en place cet instrument sacr\u00e9, car demain nous aurons encore notre cargaison de putains contre-r\u00e9volutionnaires et de tra\u00eetres \u00e0 la patrie, laisse donc ta guillotine en place Et Manuel, procureur de Paris, emport\u00e9 par l&rsquo;alliance de l&rsquo;\u00e9loquence et de l&rsquo;\u00e9vidence,  c&rsquo;est ce que je suppose, moi-m\u00eame dans l&#8217;emportement de la chose,  proclama ouverte l&rsquo;\u00e8re de \u00ab <em>la guillotine permanente<\/em> \u00bb. Ainsi la R\u00e9volution fut-elle port\u00e9e sur ses fonds baptismaux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est excellent de remarquer \u00e0 ce point que le m\u00e9tal tout ensemble froid et poisseux du sang chaud, qui a pris le pouvoir, a soign\u00e9 la mise en sc\u00e8ne. Ce n&rsquo;est nullement coquetterie, m\u00eame s&rsquo;il y en a, ou futilit\u00e9 accessoire. La \u00ab <MI>guillotine permanente \u00bb, m\u00eame si elle est dupliqu\u00e9e autant de fois qu&rsquo;il faut, m\u00eame si elle est suppl\u00e9\u00e9e par autant de m\u00e9thodes massacreuses qu&rsquo;il faut, canonnades, noyades, famines, etc., est essentiellement et fondamentalement install\u00e9e au centre de la grande ville, Place de la R\u00e9volution (apr\u00e8s deux rapides s\u00e9jours place de Gr\u00e8ve et place du Carroussel), comme si elle \u00e9tait l&rsquo;unique poigne de l&#8217;empire nouveau qui \u00e9tend son emprise sur le monde. On dirait que tous les massacres de la R\u00e9volution sont concentr\u00e9s dans cette chose, ce qui n&rsquo;est tout de m\u00eame pas exact m\u00eame si elle en a son excellente part. Mais la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb est si parfaitement \u00e0 sa place que cette question d&rsquo;une comptabilit\u00e9 morbide n&rsquo;importe gu\u00e8re. Il y a du symbolisme, il y a l&rsquo;unicit\u00e9, la centralit\u00e9 de la chose qui liquide, le claquement sec du couperet qui tombe, sans bavures oserait-on observer, et la proclamation sacralis\u00e9e de la nouvelle civilisation. Vous allez Place de la R\u00e9volution comme vous iriez \u00e0 la Cath\u00e9drale de Reims assister au sacre du Roi ; la R\u00e9volution semble ainsi se r\u00e9sumer, grosse de sang et de massacres certes, mais remarquablement svelte, concentr\u00e9e en une construction \u00e0 la fois efficace et symbolique, comme si tout se passait ici et nulle part ailleurs, et comme si, pourtant, il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit que nul n&rsquo;y \u00e9chappera jamais La ferraille et la mati\u00e8re, qui ne peuvent mieux s&rsquo;exprimer que dans l&rsquo;acier froid de \u00ab <em>la guillotine permanente<\/em> \u00bb, et bient\u00f4t dans la puissance de l&rsquo;arme qui ne cesse plus d&rsquo;\u00e9tendre le poids de sa force et sa capacit\u00e9 de brisance, installent leur empire sur le monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a bien un instant du temps historique suspendu dans le temps g\u00e9n\u00e9ral du monde, qui concerne cet artefact qu&rsquo;on croit conna\u00eetre pour sa cruaut\u00e9 et son r\u00f4le symbolique, qui prend peu \u00e0 peu des dimensions humaines et m\u00eame m\u00e9tahumaines, comme l&rsquo;on dit m\u00e9tahistorique. La guillotine devient une personne, un demi-Dieu, une sorte de d\u00e9miurge, un corps vivant ordonnant \u00e0 la fois une liturgie et paraissant comme le centre inspirateur d&rsquo;une danse macabre, selon une chor\u00e9graphie caract\u00e9ris\u00e9e \u00e0 la fois par l&rsquo;ivresse du sang et la musique hyst\u00e9rique des id\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 imposer une sorte de licence compl\u00e8te du mouvement et de l&rsquo;esprit, comme on parle de la licence des murs ; le spectacle devient alors celui d&rsquo;une farandole, d&rsquo;une bacchanale, d&rsquo;un carnaval \u00e9chevel\u00e9 Il appara\u00eet comme une certitude d&rsquo;une force caract\u00e9ristique que ce Moment-l\u00e0 de l&rsquo;Histoire, dans la d\u00e9rision et la folie des esprits enfi\u00e9vr\u00e9s, est quelque chose qui n&rsquo;a pas son pareil, qu&rsquo;il ouvre une \u00e9poque elle-m\u00eame sans pareille.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEncore quelques mots de notre Anglaise, suivis d&rsquo;un compte-rendu presque fantasmagorique du <em>Journal des D\u00e9bats<\/em>, pour nous faire mieux saisir l&rsquo;illustration de cette farandole carnavalesque, de ce mouvement d\u00e9cha\u00een\u00e9 en une sorte tr\u00e8s particuli\u00e8re de folie contrainte, presque ordonn\u00e9e, presque comme il faut, qui semblerait devenue la normalit\u00e9 du monde  et l&rsquo;on voit que la guillotine est au milieu de tout cela, qu&rsquo;elle tr\u00f4ne (le mot est dit) \u00e0 l&rsquo;image d&rsquo;un souverain des fous : \u00ab <em>Aujourd&rsquo;hui encore, <\/em>\u00e9crit notre Anglaise, <em>on m&rsquo;a invit\u00e9e \u00e0 voir une sorte d&rsquo;\u00e9gout, d\u00e9crit derni\u00e8rement \u00e0 la Convention par Louvet, o\u00f9 le sang des personnes guillotin\u00e9es \u00e9tait port\u00e9 chaque jour dans des seaux par des hommes employ\u00e9s \u00e0 ce service. Certainement, la R\u00e9volution a produit des exemples de f\u00e9rocit\u00e9 qui n&rsquo;ont eu d&rsquo;\u00e9gaux dans aucun pays civilis\u00e9, et encore moins dans aucun pays sauvage.<\/em> \u00bb A ce point, un appel de note nous renvoie effectivement \u00e0 cet extrait du <em>Journal des D\u00e9bats<\/em>, en date du 1er juin 1795 :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>A Metz, les t\u00eates des guillotin\u00e9s \u00e9taient plac\u00e9es sur le sommet de leur propre maison. La guillotine fut en permanence pendant des mois devant l&rsquo;H\u00f4tel de ville ; quiconque passait devant elle avec un air de d\u00e9sapprobation \u00e9tait not\u00e9 comme suspect. A Cahors, le d\u00e9put\u00e9 Taillefer, apr\u00e8s avoir fait une entr\u00e9e triomphale avec plusieurs voitures pleines de gens qu&rsquo;il avait arr\u00eat\u00e9s, fait dresser une guillotine sur la place et amener quelques prisonniers habill\u00e9s d\u00e9risoirement en rois, reines et nobles ; puis il les obligea tour \u00e0 tour \u00e0 rendre hommage \u00e0 la guillotine comme si elle \u00e9tait un tr\u00f4ne ; cependant le bourreau manuvrait son instrument. A Laval, la t\u00eate de Laroche, d\u00e9put\u00e9 de Constituante, fut expos\u00e9e par ordre de Lavall\u00e9e, d\u00e9put\u00e9 alors en mission dans la ville, sur la maison habit\u00e9e par sa femme. A Auch, un autre d\u00e9put\u00e9, d&rsquo;Artigo vte, obligea plusieurs prisonniers \u00e0 manger comme des chevaux dans une mangeoire. Borie avait coutume de s&rsquo;amuser, lui et les habitants de N\u00eemes, en dansant une farandole autour de la guillotine, dans le costume officiel. Le repr\u00e9sentant Lejeune amusait ses loisirs en d\u00e9capitant les animaux avec une guillotine en miniature, dont il mit la d\u00e9pense au compte de la nation.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa ferraille et la mati\u00e8re, qui ne peuvent mieux s&rsquo;exprimer que dans l&rsquo;acier froid de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb, et bient\u00f4t dans la puissance de l&rsquo;arme qui ne cesse plus d&rsquo;\u00e9tendre sa puissance et sa capacit\u00e9 de brisance, installent leur empire sur le monde, \u00e9crivions-nous plus haut La remarque vaut encore mieux et bien plus, et bien plus riche sans aucun doute, \u00e0 la lumi\u00e8re de cette machine, qui n&rsquo;est pas encore anim\u00e9e d&rsquo;elle-m\u00eame, mais qui pr\u00e9sage cette animation qui va envahir notre civilisation, lorsqu&rsquo;elle nous appara\u00eet comme une personne, qui semble grosse d\u00e9j\u00e0 de tout le reste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBient\u00f4t la mitraille se fera plus dense, les canons plus gros et plus longs, et la port\u00e9e \u00e0 mesure, les obus plus brisants, bient\u00f4t les usages et les traditions, m\u00eame les plus cruels, c&rsquo;est-\u00e0-dire toutes les d\u00e9marches humaines dans les circonstances du choc de la guerre, s&rsquo;effaceront devant le diktat de l&rsquo;arme agissant de plus en plus par la violence, la puissance et la rapidit\u00e9 du choc, toutes ces choses qui d\u00e9structurent. L&rsquo;homme deviendra arm\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00eatre investi de l&rsquo;armement et investi par l&rsquo;armement. Nous serons pass\u00e9s de l&rsquo;\u00e9poque de l&rsquo;arme, cet outil ext\u00e9rieur \u00e0 nous, \u00e0 celle de l&rsquo;armement, lorsque nous sommes investis par l&rsquo;arme, conquis par elle, bient\u00f4t habit\u00e9s par elle. Mais tout commence l\u00e0, pendant que les arm\u00e9es adoptent les strat\u00e9gies et les tactiques de choc dont le but est de d\u00e9structurer l&rsquo;adversaire pour mieux s&rsquo;installer en lui-m\u00eame, pour le confisquer \u00e0 lui-m\u00eame, tout commence sous l&rsquo;ombre \u00e9crasante de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb qui s&rsquo;est \u00e9tendue sur l&rsquo;Europe enti\u00e8re. Il semble que les armes changent, plus qu&rsquo;elles ne l&rsquo;ont jamais fait, la nature de la guerre, mais c&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 l&rsquo;esprit qu&rsquo;on y met, comme fascin\u00e9s par la puissance nouvelle qui nous guide et nous emporte, qui r\u00e8gle tout ; l&rsquo;esprit est d\u00e9sormais sous la domination de la mati\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">I<\/span>l n&rsquo;entre nullement dans mes intentions de faire une histoire de l&rsquo;arme depuis la R\u00e9volution ; il m&rsquo;importe par contre de m&rsquo;arr\u00eater \u00e0 ma chronologie propre de l&rsquo;armement moderne, sinon moderniste, qui fait qu&rsquo;on transforme avec l&rsquo;arme celui qui la porte en outil de cet outil qu&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;arme jusqu&rsquo;alors ; ce qui fait qu&rsquo;avec le tout, on contribue \u00e0 transformer un temps historique en quelque chose de compl\u00e8tement nouveau, en un temps devenu anti-historique, subverti par l&rsquo;all\u00e9geance au <em>diktat<\/em> de la mati\u00e8re anim\u00e9e de cette dynamique d&rsquo;une puissance inou\u00efe, mati\u00e8re transmut\u00e9e elle-m\u00eame, comme par sa propre volont\u00e9, en un outil de puissance irr\u00e9sistible,  <em>dito<\/em>, le syst\u00e8me du technologisme<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans cette vision que nous proposons, tout est emport\u00e9 \u00e0 partir de ce temps de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb, \u00e0 partir de ce que l&rsquo;expression nous sugg\u00e8re d&rsquo;une mobilisation permanente de la force, de l&rsquo;arme et du m\u00e9tal. Le ph\u00e9nom\u00e8ne est si important, si consid\u00e9rable, si universel sans aucun doute, que nous sommes conduits \u00e0 l&rsquo;extraire de son contexte apparemment historique de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, comme d&rsquo;une r\u00e9volution seulement fran\u00e7aise. C&rsquo;est dans la fulgurance dissimul\u00e9e du destin d\u00e9crit comme si banalement et horriblement quotidien des hommes et des femmes pendant la Terreur, ou plut\u00f4t sous la Terreur comme l&rsquo;on titube sous le joug, que surgit \u00e0 nouveau cette intuition esquiss\u00e9e auparavant, selon laquelle la R\u00e9volution fran\u00e7aise ne fait pas partie de l&rsquo;histoire de France, qu&rsquo;elle lui \u00e9chappe, qu&rsquo;elle est pure Histoire comme l&rsquo;on dit de l&rsquo;histoire du monde, au moment o\u00f9, avec elle principalement, avec la R\u00e9volution, l&rsquo;Histoire ouvre une nouvelle civilisation. C&rsquo;est dans cette dimension, dans cette dynamique qu&rsquo;il faut inscrire cette perception radicale que nous avons de la R\u00e9volution, plac\u00e9e comme un moteur central, grondant, furieux, de l&rsquo;ouverture de l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;arme investissant la conscience politique et le destin de l&rsquo;humanit\u00e9  l&rsquo;arme devenant armement de l&rsquo;homme, comme on l&rsquo;habille d&rsquo;une conscience cuirass\u00e9e  la deuxi\u00e8me civilisation occidentale s&rsquo;ouvrant sous les auspices de ce fracas du fer et du feu. Il faut bien cela, sans aucun doute, pour forger l&rsquo;outil principal de l&rsquo;id\u00e9al de puissance qui prend son envol.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est vrai que l&rsquo;armement va suivre d\u00e9sormais une trajectoire extraordinaire de puissance et de capacit\u00e9 de fracas et de brisance. Il va commencer \u00e0 peser directement sur la politique des hommes, sur leur perception, sur leur consid\u00e9ration du monde et sur l&rsquo;appr\u00e9ciation de leur propre destin. Nous allons survoler tout ce si\u00e8cle, le XIX\u00e8me, que nous avons d\u00e9j\u00e0 explor\u00e9 sous d&rsquo;autres \u00e9clairages (trajectoire allemande avec le cas fran\u00e7ais, rapports entre la France et l&rsquo;Am\u00e9rique), en observant le durcissement constant des conditions de la bataille, l&rsquo;extension de son champ, l&rsquo;orientation et la syst\u00e9matisation construite des destructions que sa disposition engendre et m\u00eame sugg\u00e8re, la philosophie qu&rsquo;elle impose au bout du compte. La Guerre de S\u00e9cession am\u00e9ricaine, que les Am\u00e9ricains pr\u00e9f\u00e8rent nommer pudiquement <em>Civil War<\/em>, est un passage de cette sorte, o\u00f9 la puissance nouvelle de l&rsquo;armement semble inspirer, indirectement et parfois directement, l&rsquo;\u00e9volution de la guerre vers un syst\u00e9matisme de destruction qui porte un projet de d\u00e9structuration du monde pour une recomposition qui soit conforme \u00e0 de nouvelles normes \u00e9dict\u00e9es par l&rsquo;id\u00e9al de puissance. Le rythme m\u00eame de ce projet de d\u00e9structuration, \u00e0 cause de la puissance brisante de l&rsquo;armement, impose des conditions nouvelles \u00e0 la politique, \u00e0 la g\u00e9ographie, \u00e0 ce qu&rsquo;on croit \u00eatre l&rsquo;Histoire domin\u00e9e et remodel\u00e9e, enfin \u00e0 la psychologie elle-m\u00eame. Le rythme ouvre la psychologie, en la violant s&rsquo;il le faut, aux conceptions m\u00e9canistes qu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re n\u00e9cessaire d&rsquo;y mettre, en poursuivant et en am\u00e9liorant la m\u00e9thode mise au point par la R\u00e9volution et pour la premi\u00e8re fois appliqu\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral Bonaparte pendant sa campagne d&rsquo;Italie, sur instruction imp\u00e9rative du Directoire  il est important de garder ce d\u00e9tail \u00e0 l&rsquo;esprit, pour bien comprendre qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une uvre collective et non de l&rsquo;accident d&rsquo;un seul homme, f\u00fbt-il un g\u00e9nie militaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA nouveau dans ce cas de la Guerre de S\u00e9cession, cette perception, ou plut\u00f4t, \u00e0 ce point et dans ces circonstances, ce renouvellement de la perception dont on nous dit qu&rsquo;elle est le fait de l&rsquo;Id\u00e9e qui m\u00e8ne la bataille r\u00e9volutionnaire, c&rsquo;est en fait l&rsquo;armement qui s&rsquo;en charge. Les Grandes Id\u00e9es moralisantes des Nordistes ne viennent que comme des attributs de communication, pour ranimer une unit\u00e9 d\u00e9faillante (fin 1862, l&rsquo;Acte d&rsquo;Emancipation, donnant un lustre moral \u00e0 la guerre de Lincoln), alors que l&rsquo;essentiel s&rsquo;appuie sur les gros bataillons, le r\u00e9seau de chemin de fer du Nord, les canons, l&rsquo;industrie du Nord  le Nord respirant avec fureur, comme une b\u00eate d\u00e9cha\u00een\u00e9e, agit\u00e9e d\u00e9j\u00e0 du rythme de la puissance de la machine, et tout cela transcrit dans la guerre elle-m\u00eame, suivant la logique de l&rsquo;armement  d&rsquo;ailleurs, sur le fond de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique, \u00e0 l&rsquo;image de nombre d&rsquo;historiens qui font de cette guerre, en v\u00e9rit\u00e9, un affrontement entre deux mod\u00e8les \u00e9conomiques. Les instructions de Lincoln \u00e0 son g\u00e9n\u00e9ral en chef U.S. Grant (pour Ulysse Simpson Grant), la marche de G\u00e9orgie d&rsquo;Atlanta \u00e0 Savannah, en 1864, du g\u00e9n\u00e9ral nordiste Sherman, qui constitue une destruction d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e par pillage, incendies, d\u00e9molitions, etc., d&rsquo;une culture au sens le plus large et d&rsquo;une fa\u00e7on de vivre, tout cela nous instruit l\u00e0-dessus. Qu&rsquo;Abraham Lincoln soit incontestablement un homme historique, un g\u00e9ant de l&rsquo;Histoire, ne nous importe pas ni ne nous d\u00e9courage, non plus d&rsquo;ailleurs que nous ne songions \u00e0 mettre en cause de telles qualit\u00e9s chez lui ; plus simplement, nous cherchons et trouvons l&rsquo;indication qu&rsquo;il y a, dans la trajectoire que nous d\u00e9crivons, quelque chose de la destin\u00e9e, quelque chose de sup\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;homme, m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit du feu et de la ferraille de la quincaillerie, qui nous semblerait venir d&rsquo;en dessous Nous nourrissons tant d&rsquo;illusions \u00e0 ce propos, \u00e0 propos de la place que nous nous assignons \u00e0 nous-m\u00eames, les hommes, et \u00e0 propos de celle que nous assignons \u00e0 la ferraille, que nous jurons dominer et conduire \u00e0 notre guise, dans la hi\u00e9rarchie des choses du monde. Il reste que pour qui sait voir les choses, les effets de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement (la Guerre de S\u00e9cession) mesurent la r\u00e9elle nature de cette guerre, dans l&rsquo;importance contrast\u00e9e que nous donnons \u00e0 ces composants. De la mati\u00e8re, de la ferraille, du feu et de l&rsquo;armement, de la machinerie \u00e9conomique, de l&rsquo;apparat de l&rsquo;id\u00e9al de puissance d\u00e9j\u00e0 en d\u00e9veloppement, il s&rsquo;ensuit le d\u00e9veloppement d&rsquo;un capitalisme sauvage d&rsquo;une puissance inou\u00efe, l&rsquo;industrialisation des USA \u00e0 mesure, leur transformation d\u00e9cisive en puissance expansionniste au tournant du si\u00e8cle, d\u00e9j\u00e0 le peaufinage de leur pr\u00e9tention bient\u00f4t justifi\u00e9e \u00e0 reprendre des mains du pangermanisme d\u00e9faillant le flambeau de la puissance du technologisme. Cette dimension-l\u00e0 de la guerre est totalement, absolument confirm\u00e9e. De l&rsquo;Id\u00e9e dont on nous fait tant de battage, que reste-t-il ? Plus d&rsquo;esclaves dans la forme l\u00e9gale, mais d\u00e9j\u00e0 le Sud r\u00e9duit et plong\u00e9 dans la rancur et l&rsquo;esprit de revanche ; bient\u00f4t (d\u00e8s les ann\u00e9es 1890) le Sud plus impitoyable qu&rsquo;il n&rsquo;aurait \u00e9t\u00e9 s&rsquo;il \u00e9tait devenu libre et ind\u00e9pendant, et de loin, retrouvant par le biais de lois diverses (les lois Jim Crow) au sein de l&rsquo;Union reconstitu\u00e9e sa domination sur les Noirs, organisant <em>de facto<\/em> et <em>de jure<\/em> le syst\u00e8me de l&rsquo;<em>apartheid<\/em>, avec <em>lynch<\/em> \u00e0 la clef selon les p\u00e9riodes, qui durera jusqu&rsquo;aux ann\u00e9es 1950 et 1960 ; soci\u00e9t\u00e9 encore plus fractionn\u00e9e, plus haineuse, plus inf\u00e9conde que ne l&rsquo;\u00e9tait le Sud d&rsquo;avant. De la mati\u00e8re hurlante avec tous ses effets et de l&rsquo;Id\u00e9e avec toutes ses pr\u00e9tentions moralisantes qui lui servent de faux-nez, qui sort triomphante du conflit, qui affirme sa r\u00e9alit\u00e9 et qui appara\u00eet comme la r\u00e9alit\u00e9 contre la construction de circonstance ? Pire encore, du croisement des deux (triomphe de la mati\u00e8re et de l&rsquo;armement et d\u00e9route de l&rsquo;Id\u00e9e derri\u00e8re son affirmation de forme) sortira une nouvelle cat\u00e9gorie d&rsquo;esclaves, sans distinction de races ni de rien du tout ; asservie au machinisme, avec la distinction \u00e9m\u00e9rite de l&rsquo;\u00eatre librement, dans une adaptation am\u00e9ricaniste du th\u00e8me si f\u00e9cond de la servitude volontaire de La Bo\u00e9tie ; observant le pr\u00e9cepte vertueux, le plus bas et le plus quantitatif possible, le plus indiscrimin\u00e9, le plus \u00e9tendu \u00e0 qui n&rsquo;a pas l&rsquo;habilet\u00e9 financi\u00e8re des fortunes vite faites et l&rsquo;habilet\u00e9 sociale des soumissions qui m\u00e8nent \u00e0 l&rsquo;ascension,  le pr\u00e9cepte vertueux, disais-je, de l&rsquo;Egalit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">M<\/span>ais l&rsquo;on comprend que tout cela n&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9, dans tous les cas pour une partie, que pour nous pr\u00e9parer au premier paroxysme de cette invasion de l&rsquo;Histoire par la puissance de l&rsquo;armement. Nous voulons parler de cette \u00e9tape essentielle et paroxystique qu&rsquo;est la Grande Guerre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa Grande Guerre est si exceptionnelle en tant de points qu&rsquo;elle ne peut manquer de l&rsquo;\u00eatre en celui de l&rsquo;armement \u00e9galement. On en a d\u00e9j\u00e0 vu une partie de l&rsquo;essentiel en nous attachant, notamment, \u00e0 la sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9galement exceptionnelle de la bataille de Verdun, notamment \u00e0 son aspect de d\u00e9structuration si particulier. Si l&rsquo;on veut partir du point de vue technique, qui nous sugg\u00e8re une part de la v\u00e9rit\u00e9 puisque la p\u00e9riode que nous observons lui fait, de par l&rsquo;activit\u00e9 et l&#8217;emportement des hommes, la plus grande place, et dans le cas de l&rsquo;armement encore plus, nous d\u00e9buterons ce chapitre de la chose en rappelant les constats que nous avions rassembl\u00e9s pour caract\u00e9riser les conditions nouvelles de la Grande Guerre, dans un autre \u00e9crit d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9. (3)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa caract\u00e9ristique spatiale et psychologique de la Grande Guerre est que le chef, l&rsquo;esprit qui dirige la bataille, qui donne des ordres, qui jauge et juge la situation, qui force le destin ou lui c\u00e8de, a perdu tout rapport sensoriel et intellectuel direct avec la r\u00e9alit\u00e9 de la bataille, sans moyen temporairement de suppl\u00e9er \u00e0 cette rupture. Le champ de la bataille s&rsquo;est d\u00e9mesur\u00e9ment agrandi, bien au-del\u00e0 du point o\u00f9 il n&rsquo;est plus question d&rsquo;observer la bataille avec son il, m\u00eame un il d&rsquo;aigle aid\u00e9 d&rsquo;une lorgnette. De m\u00eame, la communication \u00e9tablie pour parer \u00e0 cette rupture sensorielle est elle-m\u00eame soumise \u00e0 la tyrannie de la mati\u00e8re brisante et \u00e0 la destruction quasi assur\u00e9e dans les premi\u00e8res heures de la bataille. La t\u00e9l\u00e9phonie par fil, qui est la suppl\u00e9ance disponible de la communication, est pulv\u00e9ris\u00e9e d\u00e8s les premiers instants de la bataille par les \u00e9changes d&rsquo;artillerie. L&rsquo;historien militaire John Keegan r\u00e9sume cette situation (4) : \u00ab <em>Le rideau de fer de la guerre est descendu entre les commandants, quel que soit leur grade, et leurs hommes, les coupant les uns des autres comme s&rsquo;ils se trouvaient sur des continents diff\u00e9rents.<\/em> \u00bb Cet effet-l\u00e0 est celui de l&rsquo;isolement des \u00eatres par la technique  dans notre cas, technologisme, mais aussi bien la communication dans le cas pr\u00e9c\u00e9dent , permettant les manigances de la technique de l&rsquo;armement et du machinisme de la guerre. Ainsi prend-on le pouvoir, en isolant et en fractionnant les capacit\u00e9s de celui qu&rsquo;on veut r\u00e9duire \u00e0 sa d\u00e9pendance, et ainsi en fut-il de l&rsquo;homme, du fait de l&rsquo;armement et de la ferraille hurlante.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>e m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne que celui d\u00e9crit par Keegan entre le chef de la bataille et l&rsquo;acte de la bataille appara\u00eet pour les armements, durant la Grande Guerre. On \u00e9crit bien appara\u00eet car il semble bien que personne ne pr\u00e9voyait cet effet, tout comme les conditions et la dur\u00e9e de la guerre ; au reste, il semble aussi bien que personne ne s&rsquo;en soit encore vraiment avis\u00e9 aujourd&rsquo;hui, tant la mati\u00e8re para\u00eet de peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eats \u00e0 ceux qui n&rsquo;accordent d&rsquo;importance qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Id\u00e9e investie de toute la noblesse de la pens\u00e9e humaine, avec l&rsquo;avantage de satisfaire notre vanit\u00e9, comme en passant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl nous appara\u00eet \u00e9vident, puis cela est aveuglant lorsqu&rsquo;on a appr\u00e9ci\u00e9 le ph\u00e9nom\u00e8ne, que la Grande Guerre, fid\u00e8le \u00e0 la d\u00e9finition de paroxysme qu&rsquo;on s&rsquo;est employ\u00e9 \u00e0 lui donner, apporta une contribution \u00e0 sa mesure \u00e0 la transversale des armements (du technologisme) que nous tentons de tracer pour compl\u00e9ter les \u00e9l\u00e9ments du tableau que nous avons entrepris de composer. La caract\u00e9ristique principale de l&rsquo;armement dans cette guerre, c&rsquo;est effectivement de sortir de l&rsquo;univers sensoriel de la perception humaine du monde et, ainsi, en plus des destructions \u00e9pouvantables caus\u00e9es, d&rsquo;entrer dans une autre dimension qui va occuper l&rsquo;essentiel de notre propos dans cette partie de notre r\u00e9cit. Pour la premi\u00e8re fois \u00e0 ce degr\u00e9 d&rsquo;organisation, de syst\u00e9matisme et d&rsquo;effet de masse, dans l&rsquo;espace comme dans le temps, au rythme des pr\u00e9parations d&rsquo;artillerie avant les attaques, la source de l&rsquo;armement, l&rsquo;arme elle-m\u00eame, n&rsquo;est plus visible ni audible dans ses pr\u00e9paratifs. Elle d\u00e9clenche son enfer particulier \u00e0 partir de 5, 10, 15 kilom\u00e8tres, au-del\u00e0 de tout acc\u00e8s et port\u00e9e des sens humains. Elle fond sur le soldat, sur les tranch\u00e9es, sur le front, sans identification pr\u00e9alable, comme si elle venait de partout et de nulle part. Certes, l&rsquo;on <strong>sait<\/strong> en g\u00e9n\u00e9ral que l&rsquo;ennemi pr\u00e9pare son attaque mais l&rsquo;on n&rsquo;en <strong>per\u00e7oit<\/strong> rien, ni par anticipation, ni par intuition, avant que l&rsquo;enfer ne se d\u00e9cha\u00eene. L&rsquo;intelligence est inform\u00e9e mais l&rsquo;\u00e2me est solitaire, perdue et si affreusement d\u00e9sorient\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous sommes effectivement, et naturellement conduits \u00e0 revenir \u00e0 la bataille de Verdun, dont nous avons propos\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elle rassemble en elle l&rsquo;essentiel des caract\u00e8res de la Grande Guerre, qui permet de mieux illustrer notre propos en le pla\u00e7ant dans la lumi\u00e8re changeante du contraste, dans le contexte achev\u00e9 du monde clos, dans la structure litt\u00e9raire et spirituelle d&rsquo;une histoire propre qui semble \u00e9chapper \u00e0 la guerre. Cette \u00e9chapp\u00e9e aboutit plus \u00e0 une \u00e9pure de la Grande Guerre qu&rsquo;\u00e0 une \u00e9vasion, et c&rsquo;est Verdun. L&rsquo;exemple de Verdun est ce qu&rsquo;il nous faut pour notre propos parce que la topographie enferm\u00e9e de la bataille forme une sorte de condens\u00e9 et de laboratoire naturel de la Grande Guerre dans ses aspects les plus frappants, mais en y ajoutant des conditions propres, absentes de la Grande Guerre, qui mettent encore mieux en \u00e9vidence les premiers tout en formant quelque chose de tout \u00e0 fait sp\u00e9cifique ; avec ses p\u00e9riodes de paroxysme inou\u00ef qui semblent faire peser la menace d\u00e9finitive de la rupture de tout ; avec son absence d&rsquo;id\u00e9e strat\u00e9gique alors que son issue a un sens strat\u00e9gique, qui fait mieux ressortir combien l&rsquo;usage de l&rsquo;armement lui-m\u00eame (et la r\u00e9sistance que lui ont oppos\u00e9e les hommes) a pes\u00e9 sur le sens de la bataille bien plus que la pens\u00e9e fort dispers\u00e9e des chefs. La bataille de Verdun, avec ses chocs de rupture, n&rsquo;est pas une rupture en soi. Elle est le rassemblement d&rsquo;une somme d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, qui se concentrent en elle, qui en font un paroxysme. Elle est d&rsquo;autant plus int\u00e9ressante pour notre propos qu&rsquo;elle est, au d\u00e9part, sans id\u00e9e pr\u00e9cise  cas historiquement reconnu  et qu&rsquo;elle nous donne donc une vision d\u00e9pouill\u00e9e des artifices du calcul ; pas d&rsquo;ambition r\u00e9volutionnaire, bien s\u00fbr, mais m\u00eame pas de vision strat\u00e9gique, les causes de l&rsquo;offensive allemande extr\u00eamement vagues, sans directive ma\u00eetresse et encore aujourd&rsquo;hui l&rsquo;objet de d\u00e9bats. Pourtant cette bataille est essentielle pour ce qui n&rsquo;est pas arriv\u00e9 \u00e0 cause d&rsquo;elle et de son issue : si les Allemands avaient r\u00e9duit les d\u00e9fenses autour de Verdun dans leur premi\u00e8re offensive de f\u00e9vrier-mars 1916, emportant Verdun et le verrou que forme cette place forte dans l&rsquo;\u00e9lan, l&rsquo;ordre de bataille existant sur tout le front Ouest aurait offert \u00e0 l&rsquo;Allemagne une capacit\u00e9 d&rsquo;enveloppement strat\u00e9gique d\u00e9cisive, qui aurait pu permettre \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e allemande de prendre Paris et les arm\u00e9es alli\u00e9es par le revers de l&rsquo;Est et du Sud. Pourtant encore, cette bataille est essentielle parce que, malgr\u00e9 la victoire qu&rsquo;elle fut (pour les Fran\u00e7ais), ce sont les instruments et les \u00e9v\u00e9nements du c\u00f4t\u00e9 de la d\u00e9faite (celle des Allemands) qui lui donn\u00e8rent sa marque ind\u00e9l\u00e9bile et qui constituent l&rsquo;apport principal \u00e0 notre propos imm\u00e9diat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTelle qu&rsquo;elle s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e, la bataille de Verdun a vu se d\u00e9ployer, dans un fracas de fin du monde, la panoplie compl\u00e8te de la guerre d\u00e9structurante et de l&rsquo;armement d\u00e9structurant. Verdun fut le th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;une offensive de la guerre d\u00e9structurante \u00e0 cause du caract\u00e8re brisant extr\u00eame des armements. Ce sont les armements  la puissance inou\u00efe, surtout initiale, de l&rsquo;artillerie  qui tendirent \u00e0 bouleverser, \u00e0 d\u00e9structurer compl\u00e8tement le pays (le p\u00e9rim\u00e8tre de la bataille, si bien clos et d\u00e9limit\u00e9), sa g\u00e9ographie, son \u00eatre m\u00eame, et les psychologies de ceux qui le d\u00e9fendaient \u00e0 mesure. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;histoire guerri\u00e8re par le volume et le poids de la force, par l&rsquo;intensit\u00e9 de cette force, par son dynamisme destructeur, par son effet d\u00e9structurant g\u00e9n\u00e9ral. Dans la perspective historique et selon notre approche de la chose, l&rsquo;Allemagne prenait la rel\u00e8ve des arm\u00e9es r\u00e9volutionnaires de Bonaparte, ce qui est absolument concevable lorsqu&rsquo;on adopte une vision un peu plus \u00e9clair\u00e9e que les \u00e9tiquettes banales de nos id\u00e9ologies courantes, et que l&rsquo;on embrasse, comme le fait Modris Eksteins dans <em>Le sacre du printemps<\/em>, le caract\u00e8re intrins\u00e8quement moderniste et d\u00e9j\u00e0 postmoderniste, donc fondamentalement d\u00e9structurant, donc fondamentalement r\u00e9volutionnaire, de l&rsquo;Empire de Guillaume II. C&rsquo;est dans ce cadre tout \u00e0 fait exceptionnel et dans le symbolisme puissant qui s&rsquo;ensuit de cette bataille que nous pouvons d&rsquo;autant mieux exposer le caract\u00e8re le plus fondamental de l&rsquo;armement devenu technologie, et plus encore, de l&rsquo;armement utilis\u00e9, essentiellement avec l&rsquo;artillerie, d\u00e9crit comme \u00ab <em>le summum de la modernit\u00e9 dans la technologie<\/em> \u00bb. (5)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPierre Teilhard de Chardin, infirmier au 6\u00e8me Bataillon du 8\u00e8me R\u00e9giment de Tirailleurs Indig\u00e8nes, de la 38\u00e8me Division d&rsquo;Infanterie, raconte les longs moments d&rsquo;angoisse impuissante, d&rsquo;ennui d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 sous les bombardements de l&rsquo;artillerie, contrastant avec l&rsquo;enthousiasme, l&rsquo;allant et l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme de l&rsquo;attaque. (C&rsquo;est l\u00e0 justement o\u00f9 le contraste de Verdun est passionnant, puisque la bataille nous donne des instants d&rsquo;une guerre qui ne semble plus avoir sa place dans la guerre moderne, o\u00f9 l&rsquo;allant et l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme humains triomphent, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette guerre moderne \u00e0 son paroxysme, o\u00f9 l&rsquo;humanit\u00e9 est soumise \u00e0 la ferraille technologique.) Dans deux lettres successives \u00e0 sa cousine, Teilhard \u00e9crit ceci :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Les coloniaux de ma brigade ont enlev\u00e9 le fort. Tu vois, nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;honneur et cela presque sans pertes, au moins pendant l&rsquo;attaque elle-m\u00eame.<\/em> \u00bb []  \u00ab <em>Je dois dire que ce n&rsquo;\u00e9tait pas le meilleur moment. Tout pr\u00e8s de la ferme de Thiaumont, dans un trou d&rsquo;obus, j&rsquo;ai pass\u00e9, aupr\u00e8s de mon commandant, une fort vilaine journ\u00e9e, sous un bombardement lent et continu, qui semble m\u00e9diter de nous tuer \u00e0 petit feu. Ces heures-l\u00e0 sont le revers du triomphe et de l&rsquo;attaque.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEntre les deux extraits des deux lettres, un monde bascule, et c&rsquo;est la guerre qui a compl\u00e8tement bascul\u00e9 sous la dictature du technologisme. Les attaques que d\u00e9crit Teilhard sont l&rsquo;exception dans la Grande Guerre en g\u00e9n\u00e9ral, paradoxalement propre \u00e0 certains aspects de la bataille de Verdun ; la r\u00e8gle est le bombardement qui a ceci d&rsquo;essentiel qu&rsquo;il vient d&rsquo;on ne sait o\u00f9 et frappe on ne sait quand. Cette id\u00e9e de l&rsquo;impunit\u00e9 et de l&rsquo;anonymat de l&rsquo;armement, de son caract\u00e8re n\u00e9cessairement inattendu et impr\u00e9vu, de l&rsquo;esp\u00e8ce de ma\u00eetrise du monde terrestre qu&rsquo;il exerce \u00e0 partir de son propre monde, diff\u00e9rent, plac\u00e9 au-dessus et dans l&rsquo;alentour hors de la port\u00e9e sensorielle, en toute impunit\u00e9, domine finalement la r\u00e9flexion apr\u00e8s que l&rsquo;intuition ait sugg\u00e9r\u00e9 la voie. On retrouve dans ce cas la correspondance avec le ph\u00e9nom\u00e8ne de la communication, lorsqu&rsquo;on avait signal\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment que le principal caract\u00e8re que ce ph\u00e9nom\u00e8ne avait acquis, justement avec les technologies modernes, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1920, \u00e9tait d&rsquo;\u00eatre devenu une sorte d&rsquo;\u00eatre diff\u00e9rent, une substance tout \u00e0 fait nouvelle : Bient\u00f4t, nous n&rsquo;y pensons plus, et tout se passe comme si, effectivement, la communication \u00e9tait devenue chose en soi, et sa transmission, r\u00e9alit\u00e9 en elle-m\u00eame, sans plus de n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence <strong>amarr\u00e9e<\/strong> \u00e0 un facteur humain qui nous permettrait de faire jouer notre libre arbitre et son esprit critique \u00e0 ce propos. (Citation de notre Quatri\u00e8me Partie, Le  pont de la communication.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;armement dans la Grande Guerre devient effectivement cela, par le biais de l&rsquo;extension massive de l&rsquo;artillerie \u00e0 port\u00e9e moyenne et longue, c&rsquo;est-\u00e0-dire hors de port\u00e9e de notre perception. Le canon n&rsquo;est plus une bouche \u00e0 feu, parce que personne ne voit plus le d\u00e9part du projectile. Celui-ci, l&rsquo;obus, devient chose en soi, \u00e9voluant dans son univers, choisissant son objectif dans notre univers, mugissant et hurlant en plongeant vers lui sans qu&rsquo;il ne se garde de rien, et le brisant enfin, l&rsquo;objectif qui est aussi cet homme, le soldat, touch\u00e9 en m\u00eame temps par le bruit, l&rsquo;avertissement inutile, la surprise, le regret, la m\u00e9moire interrompue et la mort. Involontairement, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans intention de s&rsquo;engager dans les supputations qui nous emportent, Teilhard trouve les mots qui nourrissent de telles supputations, en personnalisant le bombardement, en lui pr\u00eatant des projets  des supputations, \u00e0 lui aussi !  en subissant son bon vouloir, sa dictature de pouvoir autonome et discr\u00e9tionnaire : \u00ab <em>sous un bombardement lent et continu, qui semble<\/em> <strong><em>m\u00e9diter<\/em><\/strong> <em>de nous tuer \u00e0 petit feu<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA partir de l\u00e0, l&rsquo;armement n&rsquo;est plus le m\u00eame, et s&rsquo;avance la deuxi\u00e8me r\u00e9volution de la transversale du technologisme (de l&rsquo;armement) dont le d\u00e9but se trouve dans le fait m\u00eame de la r\u00e9volution fran\u00e7aise \u00e0 son paroxysme de la Terreur (la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb), et dans celui de la guerre r\u00e9volutionnaire de Bonaparte qui s&rsquo;ensuit. La Grande Guerre a fait son office. Avec son paroxysme, elle a install\u00e9 cette r\u00e9volution qui change toute notre perception, notre politique, notre psychologie, qui donne \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance un outil qui va s&rsquo;av\u00e9rer \u00eatre son ma\u00eetre, et dont le mouvement de l&rsquo;am\u00e9ricanisme va prestement s&#8217;emparer tandis que le pangermanisme balbutiant et titubant sous les coups re\u00e7us, transf\u00e9r\u00e9 dans la folie hitl\u00e9rienne, fera de l&rsquo;armement qu&rsquo;il entendait utiliser comme instrument de sa ma\u00eetrise, le linceul de ses esp\u00e9rances.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>orsque l&rsquo;Am\u00e9rique quitta l&rsquo;Europe, apr\u00e8s l&rsquo;avoir rejointe pour lui pr\u00eater main-forte autant que pour lui signifier l&rsquo;\u00e9veil de sa puissance, elle emporta avec elle quelques nouveaux principes de la guerre moderne, pour s&rsquo;en faire son id\u00e9e \u00e0 elle qui ne serait pareille \u00e0 nulle autre. C&rsquo;est vers elle, l&rsquo;Am\u00e9rique, que nos regards doivent se tourner pour poursuivre notre transversale du technologisme, qui, par instants, prendra l&rsquo;allure d&rsquo;une parabole de l&rsquo;armement. Pour mieux suivre cette transversale en l&rsquo;enrichissant de la parabole am\u00e9ricaniste, c&rsquo;est sans h\u00e9siter vers l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement technologique de l&rsquo;aviation, introductif de cette partie de la r\u00e9flexion, que nous tournons nos regards. Il faut s&rsquo;en expliquer avec quelques d\u00e9tails, en demandant au lecteur de ne pas trop craindre l&rsquo;ennui du d\u00e9tail technique car, dans ce domaine particulier et malgr\u00e9 la pauvret\u00e9 de son contenu, il arrive qu&rsquo;il \u00e9claire un instant l&rsquo;essentiel d&rsquo;une lumi\u00e8re r\u00e9v\u00e9latrice.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD\u00e8s 1919-1920 commence, avec des hommes comme l&rsquo;Italien Douhet et l&rsquo;Am\u00e9ricain Billy Mitchell, la r\u00e9flexion sur cette activit\u00e9 qui va \u00eatre connue sous l&rsquo;expression de bombardement strat\u00e9gique, qui pourrait \u00eatre d\u00e9finie comme l&rsquo;ach\u00e8vement par le plus haut dans la dimension spatiale de l&rsquo;armement, qui a ainsi compl\u00e8tement acquis son autonomie de la masse humaine et entend pouvoir frapper cette masse partout o\u00f9 bon lui semble. Par d\u00e9finition, nul ne voit le bombardier strat\u00e9gique ; ce syst\u00e8me semble d\u00e9tach\u00e9 du monde et de notre univers, ses bombes tombent sur nous sans que nous soyons avertis de rien, sans que nous ne voyons rien venir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien que cette probl\u00e9matique du bombardement strat\u00e9gique soit de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de nombreux experts et de nombreuses nations, seule l&rsquo;Am\u00e9rique, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une Angleterre qui fit des efforts m\u00e9ritoires mais ne fut jamais qu&rsquo;une adjointe de son mentor am\u00e9ricaniste, trouva dans ce domaine sa qu\u00eate essentielle et sa place principale dans la transversale du technologisme. La d\u00e9marche est d&rsquo;une ambigu\u00eft\u00e9 qui vaut quelques d\u00e9tails et quelques instants d&rsquo;appr\u00e9ciation, et l&rsquo;on verra o\u00f9 va se nicher la vertu humaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire la vertu am\u00e9ricaniste, qui est sans aucun doute le faux-nez de pr\u00e9dilection de la politique de l&rsquo;id\u00e9al de puissance. La r\u00e9f\u00e9rence choisie par nous se nomme <em>America&rsquo;s Pursuit of Precision Bombing, 1940-1945<\/em> (6), et elle est choisie parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un ouvrage technique, qui d\u00e9crit avec le souci du d\u00e9tail l&rsquo;\u00e9volution des m\u00e9thodes et des instruments de vis\u00e9e par l&rsquo;aviation de bombardement des USA pour gagner toujours, autant que possible, en pr\u00e9cision. M\u00eame si l&rsquo;on comprend qu&rsquo;elles sont consid\u00e9r\u00e9es comme n&rsquo;\u00e9tant que d&rsquo;inspiration indirecte et n&rsquo;ayant d&rsquo;effet qu&rsquo;indirectement, l&rsquo;attitude psychologique et la pens\u00e9e qui en d\u00e9coule, qui soutiennent le d\u00e9veloppement de ces processus, et par cons\u00e9quent la grande id\u00e9e du bombardement strat\u00e9gique, sont \u00e9voqu\u00e9es et rendent compte du d\u00e9bat dans sa plus vaste amplitude possible. Il s&rsquo;agit d&rsquo;une de ces tangentes r\u00e9v\u00e9latrices pour notre propos ; la liaison indirecte, voire involontaire et presque sans conscience de l&rsquo;importance de la chose, dans un ouvrage \u00e0 seule pr\u00e9tention technique, est d&rsquo;autant plus r\u00e9v\u00e9latrice de la puissance du lien qui unit la mati\u00e8re m\u00eame de l&rsquo;armement et de la technologie aux profondeurs les plus sp\u00e9cifiques de l&rsquo;esprit et de l&rsquo;\u00e2me. Les remarques que nous rapportons concernent l&rsquo;un des instruments fondamentaux, ou l&rsquo;une des technologies fondamentales, le viseur Norden (du nom de son inventeur, Carl Norden, d&rsquo;origine norv\u00e9gienne), qui apporta un progr\u00e8s d\u00e9cisif aux capacit\u00e9s de bombardement strat\u00e9gique de l&rsquo;USAAF durant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. (Norden ne sut jamais pr\u00e9cis\u00e9ment, quoiqu&rsquo;il aurait pu s&rsquo;en douter, que son viseur avait \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 \u00e0 Hiroshima et \u00e0 Nagasaki ; \u00ab <em>D&rsquo;un point de vue religieux, cela l&rsquo;aurait d\u00e9truit<\/em> \u00bb, expliquait son fils.) <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Le viseur de Norden \u00e9tait la technologie ma\u00eetresse du d\u00e9veloppement du bombardement strat\u00e9gique diurne de pr\u00e9cision aux Etats-Unis. Il a renforc\u00e9 la perspective de gagner des guerres rapidement et avec des pertes r\u00e9duites. Bien que la guerre nucl\u00e9aire fut l&rsquo;antith\u00e8se du bombardement strat\u00e9gique de pr\u00e9cision, le souvenir  de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale suffit \u00e0 faire croire \u00e0 des millions d&rsquo;Am\u00e9ricains que l&rsquo;American way of war \u00e9tait la fa\u00e7on la plus humaine qu&rsquo;on puisse imaginer de faire la guerre, en attaquant la machine de guerre plut\u00f4t que les \u00eatres humains qui \u00e9taient derri\u00e8re cette machine de guerre. Le bombardement strat\u00e9gique combinait l&rsquo;amour des Am\u00e9ricains pour la technologie avec leur d\u00e9sir de r\u00e9duire les pertes des deux c\u00f4t\u00e9s, mais surtout du c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, au minimum. Bien que ce ne fut pas son intention, Carl Norden avait d\u00e9shumanis\u00e9 la guerre, la rendant impersonnelle et supprimant la culpabilit\u00e9  faire la guerre contre des masses de m\u00e9tal et de b\u00e9ton froides, inertes et priv\u00e9es de sentiments. Il avait contribu\u00e9 \u00e0 rendre la guerre plus tol\u00e9rable<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est bon pour notre propos, \u00e0 propos d&rsquo;une mati\u00e8re si technique qu&rsquo;est le viseur du bombardier, \u00e0 propos d&rsquo;une technologie qui est la mati\u00e8re m\u00eame, qui sous-tend et renforce un domaine fort essentiel de l&rsquo;armement dans l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 la chose est \u00e9voqu\u00e9e, de trouver rassembl\u00e9s tous les facteurs humains, politiques et m\u00e9tahistoriques qui nous importent et donnent toute sa force \u00e0 notre transversale du technologisme. La liaison entre la technologie, qui est le cur de l&rsquo;armement dans cette partie essentielle de la transversale, et la grande strat\u00e9gie de la guerre est \u00e9tablie, et aussit\u00f4t avec la nature de la guerre elle-m\u00eame ; et aussit\u00f4t, avec l&rsquo;interpr\u00e9tation des Am\u00e9ricains de cette guerre, \u00e0 partir de la perception d&rsquo;une guerre la plus humaine possible alors qu&rsquo;elle est la plus aveugl\u00e9ment destructrice des structures humaines, la plus syst\u00e9matiquement d\u00e9structurante ; per\u00e7ue comme une guerre qui n&rsquo;attaque que la mati\u00e8re et nullement l&rsquo;\u00eatre humain, ainsi curieusement pr\u00e9sent\u00e9e dans le chef de Norden, d\u00e9cid\u00e9ment bien peu favoris\u00e9, comme d\u00e9shumanisante, d\u00e9personnalis\u00e9e et pourtant assez arrangeante pour ne pas nous charger de quelque culpabilit\u00e9 ; d&rsquo;ailleurs guerre de la mati\u00e8re contre la mati\u00e8re Tout cela concerne certes une pr\u00e9cision <strong>r\u00eav\u00e9e<\/strong>, bien \u00e0 propos puisqu&rsquo;il est question de viseur, puisque le bombardement strat\u00e9gique, d\u00e9sign\u00e9 id\u00e9alement comme une guerre de pr\u00e9cision destin\u00e9e \u00e0 ne frapper que la mati\u00e8re, est au contraire accompli dans les destructions les plus compl\u00e8tes, les plus inhumaines (d\u00e9shumanis\u00e9es), jusqu&rsquo;au final wagn\u00e9rien de l&rsquo;arme nucl\u00e9aire et de l&rsquo;\u00e9quilibre de la terreur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous tenons notre raccourci, ficel\u00e9 en plusieurs sens, verrouill\u00e9 de toutes les fa\u00e7ons. L&rsquo;armement ne se per\u00e7oit plus, notamment interdit \u00e0 la vision et \u00e0 l&rsquo;audition sinon d&rsquo;une fa\u00e7on vaguement effrayante, que par des bruits indistincts et des ombres furtives, et nul, bient\u00f4t, ne le per\u00e7oit plus du tout. Qui, \u00e0 Hiroshima, \u00e0 07H30 du matin le 6 ao\u00fbt 1945, a pu voir et entendre pr\u00e9cis\u00e9ment le Boeing B-29 surnomm\u00e9 Enola Gay, du nom de la m\u00e8re du pilote, Paul Tibbets ? Qui a pu percevoir les signes annonciateurs de la catastrophe \u00e0 venir dans cet instant, et en deviner intuitivement le sens tragique, le bouleversement historique ? Le bombardement strat\u00e9gique, qui na\u00eet pr\u00e9cis\u00e9ment dans les esprits, dans les conceptions et dans les projections imm\u00e9diatement apr\u00e8s la Grande Guerre, constitue d\u00e8s son apparition puis dans son d\u00e9veloppement \u00e0 la fois une tentation et une tentative irr\u00e9sistible d&rsquo;achever la transmutation qu&rsquo;a constitu\u00e9e, dans notre transversale du technologisme per\u00e7ue comme une parabole de l&rsquo;armement, le paroxysme de la Grande Guerre. Il est in\u00e9vitable, pour la double signification du mot, d&rsquo;observer que le bombardement strat\u00e9gique survole la p\u00e9riode de la Grande Guerre \u00e0 la Guerre froide,  et peut-\u00eatre au-del\u00e0 mais d&rsquo;une fa\u00e7on diff\u00e9rente qui va s&rsquo;av\u00e9rer \u00e9trangement autodestructrice,  comme pour imposer \u00e0 ce temps qu&rsquo;il croit ma\u00eetriser une continuit\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par l&rsquo;expansion combin\u00e9e, et tout aussi tentante et irr\u00e9sistible, de la puissance par la brisance du m\u00e9tal et de l&rsquo;innocence par l&rsquo;invisibilit\u00e9 des cieux. Ainsi la transversale du technologisme, o\u00f9 nous avons vu le m\u00e9tal et le feu s&rsquo;allier pour acqu\u00e9rir l&rsquo;autonomie, semble s&rsquo;\u00e9lever \u00e0 la conqu\u00eate de la spiritualit\u00e9 au rythme de l&rsquo;expansion a\u00e9rienne et strat\u00e9gique du technologisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuisqu&rsquo;il nous en faut un pour mieux comprendre le ph\u00e9nom\u00e8ne que nous d\u00e9crivons, le voici, un homme qui domine la p\u00e9riode, n\u00e9 de l&rsquo;acier et nourri de l&rsquo;\u00e9clair du Strategic Air Command (SAC), grossier, brutal, assur\u00e9 de sa force et de la vertu de la force, un cigare profil\u00e9 comme une bombe viss\u00e9 dans sa bouche aux l\u00e8vres serr\u00e9es. Un homme de fer. (Ou de bronze : quand il marchait sur le b\u00e9ton d&rsquo;un parking d&rsquo;une base du SAC, disait-on en mati\u00e8re de plaisanterie, on l&rsquo;entendait cliqueter de loin car l&rsquo;on disait qu&rsquo;il avait les couilles en bronze.) Curtis LeMay \u00e9crasa pendant plus de vingt ans tout le monde strat\u00e9gique des Etats-Unis de sa stature, de ses manigances, de ses insubordinations par rapport au pouvoir civil. Cet homme projeta \u00e0 lui seul, \u00e0 plusieurs reprises, par des moyens divers de provocation, de d\u00e9clencher une attaque nucl\u00e9aire strat\u00e9gique contre l&rsquo;URSS. Il traitait les pr\u00e9sidents successifs qu&rsquo;il servit avec un m\u00e9pris qui confinait \u00e0 ce qu&rsquo;un Mitterrand local aurait pu d\u00e9signer comme un coup d&rsquo;Etat permanent. De lui et des hommes de cette sorte, sur lesquels il n&rsquo;exer\u00e7ait qu&rsquo;une autorit\u00e9 \u00e9pisodique, Kennedy confia \u00e0 son conseiller et ami John K. Galbraith, que \u00ab <em>ces types vivent sur une autre plan\u00e8te<\/em> \u00bb ; LeMay envisageait, plein d&rsquo;un allant m\u00e9canique et sans l&rsquo;ombre d&rsquo;une interrogation, cette sorte de guerre dont on a su, depuis peu, que les comptables du SAC calculaient qu&rsquo;elle aurait pu causer autour de 600 millions de morts (7) en URSS et aux divers alentours de l&rsquo;URSS, dans le cas d&rsquo;une attaque strat\u00e9gique g\u00e9n\u00e9rale effectu\u00e9e par les USA. Lorsqu&rsquo;il organisait l&rsquo;offensive contre le Japon en 1944-45, LeMay calculait avec pr\u00e9cision comment souffler toutes les maisons par une bonne dose de bombardement \u00e0 la bombe explosive soufflante, avant de passer aux bombes incendiaires et au phosphore, pour permettre l&#8217;embrasement plus efficace de dizaines de kilom\u00e8tres carr\u00e9s de zone urbaine avec ses dizaines de milliers d&rsquo;habitants grillant comme autant de sauterelles ; c&rsquo;\u00e9tait le raffinement le plus extr\u00eame, le plus attentif, de \u00ab <em>l&rsquo;American way of war<\/em> [,] <em>la fa\u00e7on la plus humaine qu&rsquo;on puisse imaginer de faire la guerre<\/em> \u00bb. Cet homme avait instill\u00e9 dans l&rsquo;esprit de sa bureaucratie, de ses planificateurs, de ses pilotes  ce qu&rsquo;ils nomment, en langage am\u00e9ricaniste une communaut\u00e9  le concept de l&rsquo;<em>overkill<\/em>. On peut difficilement traduire ce mot mais si on le fait ce sera plus par un n\u00e9ologisme du type de sur-tuer que par l&rsquo;expression tuer davantage ; un peu \u00e0 la mani\u00e8re des gangsters de Chicago qui liquidaient un concurrent en vidant trois ou quatre chargeurs de pistolets-mitrailleurs dans son corps sans pr\u00e9f\u00e9rence de zone et en n&rsquo;oubliant pas le coup de gr\u00e2ce (?) dans la t\u00eate d\u00e9j\u00e0 en \u00e9tat de compote de mati\u00e8re c\u00e9r\u00e9brale ; tout cela passant, pour le cas de LeMay et de son Strategic Air Command, par un amoncellement de m\u00e9tal, d&rsquo;explosifs, de syst\u00e8mes multipli\u00e9s sur un seul objectif, les objectifs multipli\u00e9s par dix, par cent, par rapport au n\u00e9cessaire, jusqu&rsquo;\u00e0 ces comptabilit\u00e9s de morts probables par centaines de millions. Un amiral qui travailla \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat-major conjoint de d\u00e9termination des objectifs strat\u00e9giques (SIOP), de 1960 \u00e0 1963, observa : \u00ab <em>The SAC people never seemed to be satisfied that to kill once was enough. They want to kill, overkill, overkill, because all of this has built up the prestige of SAC, it created the need for more forces, for a larger budget.<\/em> [T]<em>hat&rsquo;s the way their thinking went.<\/em> \u00bb (8)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette singuli\u00e8re soif de tueries, et selon la m\u00e9thode de tuerie surmultipli\u00e9e dans sa manufacture, s&rsquo;accompagna de l&rsquo;extension jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;absence de la perception humaine de la tuerie (le contraire du tueur de Chicago dans ce cas) ; ph\u00e9nom\u00e8ne, pour faire plus large, de la perte de contact entre l&rsquo;outil de la tuerie, l&rsquo;armement, la technologie, et sa correspondance humaine au nom de laquelle la chose \u00e9tait anim\u00e9e. Comme averti d&rsquo;une inspiration myst\u00e9rieuse qui lui sugg\u00e9rait imp\u00e9rativement que sa mission n&rsquo;\u00e9tait pas du domaine de l&rsquo;humaine nature et devait en \u00eatre par cons\u00e9quent s\u00e9par\u00e9e par tous les moyens, Curtis LeMay avait port\u00e9 \u00e0 son plus haut degr\u00e9 possible, avec l&rsquo;avion pilot\u00e9, le ph\u00e9nom\u00e8ne de la perte de contact de l&rsquo;armement avec l&rsquo;humanit\u00e9 terrestre, l&rsquo;armement devenu chose en soi, chose autonome, avec ses bombardiers B-52 qui tenaient l&rsquo;air constamment, par roulement, pendant vingt-quatre heures de suite et plus encore avec les ravitaillements en vol, sans plus aucun lien, plus aucun rapport de responsabilit\u00e9 avec l&rsquo;\u00eatre qui en \u00e9tait le g\u00e9niteur, sinon des codes secrets et incompr\u00e9hensibles assurant l&rsquo;automatisme d&rsquo;une liaison dont le seul but, lorsqu&rsquo;elle \u00e9tait \u00e9tablie, \u00e9tait l&rsquo;ordre d&rsquo;aller an\u00e9antir un objectif lui-m\u00eame d\u00e9sign\u00e9 d&rsquo;abord par une formule de code. (9) Les engins intercontinentaux qui suivirent, \u00e0 partir du d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, port\u00e8rent jusqu&rsquo;aux confins de l&rsquo;espace cette perte d&rsquo;identit\u00e9 humaine de l&rsquo;armement, plus que jamais avanc\u00e9e extr\u00eame du technologisme cr\u00e9\u00e9 par l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et instrument radical de la liquidation \u00e9ventuelle de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuis, en 1965, LeMay quitta le service actif non sans avoir donn\u00e9 son dernier conseil pour la guerre du Vietnam, par le bombardement a\u00e9rien cela va de soi, se r\u00e9sumant \u00e0 une formule qui fit fortune, servant m\u00eame \u00e0 l&rsquo;invasion de l&rsquo;Irak : \u00ab <em>Bring them back to the Stone Age<\/em> \u00bb (Ramenez-les \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de pierre). Son legs \u00e9tait bien le <em>tabula rasa<\/em>, qui est l&rsquo;antienne de la deuxi\u00e8me civilisation occidentale. Il fit un peu de politique, comme candidat vice-pr\u00e9sident de la candidature Wallace en 1968 (le candidat raciste bient\u00f4t ramen\u00e9, au grand soulagement des belles consciences lib\u00e9rales, \u00e0 une chaise roulante apr\u00e8s un attentat et une balle dans la moelle \u00e9pini\u00e8re). M\u00eame \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Wallace, LeMay apparut m\u00e9diocre, emprunt\u00e9, caricaturalement apocalyptique ; Wallace, exc\u00e9d\u00e9 et g\u00ean\u00e9, en venait m\u00eame \u00e0 lui imposer silence en public lorsque LeMay, comme on dirait machinalement, promettait qu&rsquo;on nucl\u00e9ariserait les rouges. L&rsquo;on d\u00e9couvrit le pot aux roses : ce type \u00e9tait un bon technicien, un bureaucrate achev\u00e9, un excellent organisateur des vols de bombardiers et des \u00e9chantillonnages de bombes \u00e0 larguer, mais d&rsquo;une irr\u00e9m\u00e9diable m\u00e9diocrit\u00e9, sans talent, la voix et le trait grossiers, d&rsquo;une \u00e9loquence pauvre, bredouillant et bafouillant, sans id\u00e9es claires sorti de la comptabilit\u00e9 des empilements de morts LeMay avait fait r\u00e9gner la terreur pendant un quart de si\u00e8cle, chez les pr\u00e9sidents et les \u00e9quipages du SAC, mais il \u00e9tait irr\u00e9m\u00e9diablement m\u00e9diocre, valant bien, et en d\u00e9gaine et en ouverture de l&rsquo;esprit, un Joe McCarthy noy\u00e9 dans un oc\u00e9an de <em>Bourbon<\/em>. Alors, voil\u00e0 que soudain tout s&rsquo;\u00e9claire<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVous retrouvez avec LeMay l&rsquo;homme de la terreur jacobine, l&rsquo;homme de la R\u00e9volution, l&rsquo;homme qui n&rsquo;est rien sans la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb. Le r\u00e9volutionnaire n&rsquo;est qu&rsquo;un outil, un accident de la quotidiennet\u00e9 projet\u00e9 dans la r\u00e9volution mais rest\u00e9 quotidien lui-m\u00eame, imposant la Terreur sans en prendre ni la mesure, ni la force morale et politique. Il est prisonnier du m\u00e9tal glac\u00e9 et poisseux de sang, comme LeMay est prisonnier de ses myriades de bombes au phosphore jet\u00e9es sur Tokyo, et de ses m\u00e9gatonnes rang\u00e9es au fond d&rsquo;une soute. Le bureaucrate est le quotidien du r\u00e9volutionnaire et le r\u00e9volutionnaire n&rsquo;est que le bureaucrate de la dialectique quotidienne de la R\u00e9volution. On les retrouve, transmut\u00e9s en hommes de communication et dans les id\u00e9ologues du capitalisme du d\u00e9sastre de Klein, dans le m\u00eame \u00e9tat d&rsquo;esprit et avec les m\u00eames \u00e9tats de service. Aucun n&rsquo;a la moindre conscience du fardeau \u00e0 la charge duquel il participe, ni de l&rsquo;horreur que ses actes quotidiens contribuent \u00e0 installer. Leur banalit\u00e9 n&rsquo;est ni une affaire de caract\u00e8re, ni une question de choix de conscience mais l&rsquo;in\u00e9vitable tribut auquel l&rsquo;individu est soumis par la force du courant m\u00e9tahistorique o\u00f9 il est emport\u00e9. Le r\u00e9volutionnaire-bureaucrate, de Fouquier-Tinville \u00e0 LeMay ou aux bureaucrates nazis d\u00e9crits par Anna Arendt, n&rsquo;implique aucune r\u00e9elle responsabilit\u00e9 personnelle, sinon une faiblesse du sens de la responsabilit\u00e9 chez un \u00eatre ; il est la circonstance humaine typique de ce m\u00eame courant m\u00e9tahistorique o\u00f9 la mati\u00e8re soumet absolument l&rsquo;esprit, o\u00f9, par le tour diabolique, par sa puissance m\u00eame, agissant avec la pr\u00e9tention d&rsquo;une transmutation, la mati\u00e8re pr\u00e9tend soudain \u00e0 la spiritualit\u00e9 et ainsi s&rsquo;investit elle-m\u00eame de la gloire d&rsquo;\u00eatre un courant effectivement m\u00e9tahistorique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTous ces hommes ne sont pas d\u00e9finis par l&rsquo;id\u00e9e, le concept, la th\u00e9orie, comme ils veulent parfois s&rsquo;en faire accroire \u00e0 eux-m\u00eames, mais par le m\u00e9tal, la force brisante de l&rsquo;armement, de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em>  \u00bb aux m\u00e9gatonnes que l&rsquo;on s&#8217;emploie ensuite \u00e0 rev\u00eatir d&rsquo;id\u00e9es, de concepts, de th\u00e9ories pour leur donner l&rsquo;aspect civil qui importe \u00e0 notre jactance moralisante Ainsi doit-on mieux comprendre la d\u00e9finition de notre \u00e9poque, et approcher effectivement d&rsquo;en saisir la compl\u00e8te substance. A partir de l\u00e0, effectivement, la crise syst\u00e9mique qui caract\u00e9rise notre \u00e9poque prend absolument tout son sens.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">O<\/span>n le comprend et on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 laiss\u00e9 entendre, tout cela ne s&rsquo;est pas d\u00e9velopp\u00e9, tel qu&rsquo;on d\u00e9crit cette transversale du technologisme qui pourrait aussi bien figurer comme la parabole de l&rsquo;armement, sans le cimier de quelques perceptions grossi\u00e8res \u00e9rig\u00e9es en id\u00e9es. Il faut que cette puissance d\u00e9cha\u00een\u00e9e, dans la dynamique de laquelle la raison est tout juste la servante de la mati\u00e8re, s&rsquo;habille, aux yeux de cette raison elle-m\u00eame, dont la suffisance est un des grands traits, de la parure de la th\u00e8se ; la raison ne peut se passer du besoin de <strong>se croire<\/strong>, surtout quand elle est emport\u00e9e dans un emprisonnement qu&rsquo;elle se force \u00e0 consid\u00e9rer comme une lib\u00e9ration par la puissance. S&rsquo;il est de peu d&rsquo;importance en soi, cet habillage joue un r\u00f4le important parce qu&rsquo;il influe fortement sur le comportement des hommes, sur la perception des \u00e9v\u00e9nements et sur l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;on en a.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi devons-nous nous arr\u00eater, avec une ambition d&rsquo;interpr\u00e9tation \u00e0 mesure, devant le ph\u00e9nom\u00e8ne nomm\u00e9 d&rsquo;une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rique complexe militaro-industriel. (Il nous arrivera d&#8217;employer les initiales CMI, qui impliquent l&#8217;emploi de majuscules, qu&rsquo;effectivement le Complexe m\u00e9rite plus qu&rsquo;\u00e0 son tour.) L&rsquo;expression pourrait d&rsquo;ailleurs para\u00eetre incompl\u00e8te parce qu&rsquo;elle ne prend pas en compte les ambitions quasiment m\u00e9tahistoriques que certains des inspirateurs de la chose nourrissaient au fond d&rsquo;eux-m\u00eames, avec des aspects esth\u00e9tiques et une force de communication dont on aurait esp\u00e9r\u00e9 un effet de transmutation d\u00e9cisif, tout cela rendant compte de la mesure o\u00f9 le CMI s&rsquo;inscrit effectivement, et en bonne place, dans le courant g\u00e9n\u00e9ral lui-m\u00eame \u00e0 pr\u00e9tention m\u00e9tahistorique de la mati\u00e8re d\u00e9cha\u00een\u00e9e qu&rsquo;on d\u00e9crit dans ces pages. La paternit\u00e9 de l&rsquo;expression complexe militaro-industriel revient \u00e0 un g\u00e9n\u00e9ral-pr\u00e9sident des Etats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique, Dwight D. Eisenhower, dans son discours d&rsquo;adieu du 16 janvier 1961. Ces diverses circonstances ont largement p\u00e9rennis\u00e9 ce qui semblerait \u00eatre l&rsquo;aspect profond\u00e9ment, centralement militaire du ph\u00e9nom\u00e8ne qu&rsquo;est le CMI. Cela devrait convenir \u00e0 notre parabole de l&rsquo;armement et cela ne lui convient pourtant pas, parce qu&rsquo;il est question de la transversale du technologisme, que l&rsquo;armement n&rsquo;y occupe pas la place centrale, y compris devant la guillotine, \u00e0 Verdun ou \u00e0 propos de LeMay, mais qu&rsquo;il est question du m\u00e9tal combin\u00e9 au Choix du feu et de l&rsquo;effet brisant et d\u00e9structurant qu&rsquo;on en obtient, et que la chose militaire n&rsquo;est que seconde dans l&rsquo;interpr\u00e9tation m\u00e9tahistorique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl se trouve que nous en trouvons paradoxalement la d\u00e9monstration, justement, avec le CMI, o\u00f9 le M n&rsquo;est venu s&rsquo;installer que secondairement dans la chronologie, ce qui ajoute l&rsquo;aspect inappropri\u00e9e de l&rsquo;expression \u00e0 son origine, en plus de son aspect incomplet signal\u00e9 plus haut. Il s&rsquo;agit bien du domaine fondamental et originel de la constitution, dans l&rsquo;historique, dans l&rsquo;ambition, jusqu&rsquo;\u00e0 son essence m\u00eame, de cette structure form\u00e9e en syst\u00e8me qu&rsquo;on pourrait effectivement qualifier \u00e0 son origine d&rsquo;anthropotechnologique, o\u00f9 la dimension militaire ne figura nullement \u00e0 l&rsquo;origine, non plus que la production des armements ; c&rsquo;est effectivement ce que nous nommons le technologisme qui triomphe La v\u00e9ritable naissance du Complexe, en Californie du Sud dans les ann\u00e9es 1935 et 1936, combine des forces dont aucune n&rsquo;est la chose militaire : la puissance technologique appliqu\u00e9e dans l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique naissante des USA fortement regroup\u00e9e dans cette r\u00e9gion, le savoir scientifique du plus haut niveau appuy\u00e9 sur l&rsquo;organisation universitaire am\u00e9ricaniste, la force politique et id\u00e9ologique trouvant son aliment naturel dans le secteur priv\u00e9 de la finance, de la banque, voire de la simple fortune personnelle  et, en arri\u00e8re-plan, mais d&rsquo;une grande puissance psychologique, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une sorte de mystique qui est l&rsquo;\u00e9trange confluence d&rsquo;un \u00e9sot\u00e9risme influenc\u00e9 par ce que certains nomment l&rsquo;hollywoodisme et du supr\u00e9matisme racial. Il s&rsquo;agit alors, encore dans les remous de la Grande D\u00e9pression o\u00f9 l&rsquo;on d\u00e9nonce les agissements de la racaille socialiste rassembl\u00e9e autour de lui par Roosevelt, de cr\u00e9er un p\u00f4le de puissance utilisant le g\u00e9nie scientifique et l&rsquo;habilet\u00e9 financi\u00e8re, rassembl\u00e9s dans la dynamique sans \u00e9gale qu&rsquo;est le d\u00e9veloppement technologique. Il y a effectivement, sous-jacente, une dimension s&rsquo;exprimant par l&rsquo;espoir fi\u00e9vreux que cette dynamique est grosse d&rsquo;une transmutation, effectivement de caract\u00e8re m\u00e9tahistorique comme nous l&rsquo;avons signal\u00e9 plus haut, qui serait capable d&rsquo;imposer une transformation d\u00e9cisive extrayant l&rsquo;Am\u00e9rique des scories de la Grande D\u00e9pression pour l&rsquo;installer au plus haut dans l&rsquo;humanit\u00e9, dans une sorte d&rsquo;envol\u00e9e supra-humaine. La Californie du Sud et Los Angeles ont \u00e9t\u00e9 choisis par ce rassemblement de personnalit\u00e9s de renom, parce que les \u00e9migrants, les non-WASP (<em>White Anglo-Saxon Protestant<\/em>), y sont encore peu nombreux, parce qu&rsquo;il y r\u00e8gne effectivement cette atmosph\u00e8re \u00e9trange de mysticisme et d&rsquo;\u00e9sot\u00e9risme, o\u00f9 les avanc\u00e9es scientifiques sont consid\u00e9r\u00e9es selon leurs rapports \u00e9vidents avec la religion et avec la race nordique. Le sociologue, urbaniste et historien de Los Angeles Mike Davies caract\u00e9rise de la sorte l&rsquo;orientation de ce mouvement, dont l&rsquo;une des chevilles ouvri\u00e8res est le physicien Robert Millikan, venu de la direction de l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago pour prendre celle du fameux Institut Technologique de Californie (CalTech) (10) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>In his r\u00f4le as Cal Tech&rsquo;s chief booster, Millikan increasingly became an id\u00e9ologue for a specific vision of science in Southern California. Speaking typicaly to luncheon meetings at the \u00e9lite California Club in Downtown Los Angeles, or to banquets for the Associates at the Huntington mansion, Millikan adumbrated two fundamental points. First, Southern California was a unique scientific frontier where industry and academic research were joining hands to solve such fundamental challenges as the long-distance transmission of power and the g\u00e9n\u00e9ration of energy from sunlight. Secondly ad even more importantly, California is today, as was England two hundred years ago, the most western outpost of Nordic civilization, with the exceptional opportunity of having a population which is twice as Anglo-Saxon as that existing in New York, Chicago or any of the real cities of this country.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi Davies d\u00e9finit l&rsquo;interpr\u00e9tation que donne Millikan de la science et du business, comme les voies et moyens recr\u00e9ant la sup\u00e9riorit\u00e9 aryenne (\u00ab <em>reproducing Aryan supremacy<\/em> \u00bb) dans le Sud de la Californie. L\u00e0 est le cur fervent et bouillonnant du Complexe, avec son foyer scientifique de CalTech s&rsquo;exprimant dans la puissance technologique de l&rsquo;a\u00e9ronautique plong\u00e9e dans sa dynamique d&rsquo;affirmation de sa puissance industrielle  et ce cur qui bat est anglo-saxon, c&rsquo;est-\u00e0-dire aryen selon ces th\u00e9oriciens et id\u00e9ologues audacieux (Certes, quelques Juifs s&rsquo;\u00e9taient gliss\u00e9s dans cette vaste entreprise, \u00e0 CalTech, comme Albert Einstein par exemple, mais passons outre ces d\u00e9tails.) Il faut bien pr\u00eater attention \u00e0 ce fait d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 qu&rsquo;alors, en 1936, 1937 ou 1938, la dimension militaire n&rsquo;a nulle place essentielle. L&rsquo;industrie a\u00e9ronautique fabrique des produits militaires, mais essentiellement pour l&rsquo;exportation (la Chine, l&rsquo;Angleterre et la France) ; l&rsquo;essence m\u00eame de la chose dans cette activit\u00e9 est son technologisme. La dimension militaire ne vient qu&rsquo;apr\u00e8s, \u00e0 partir de 1940-1941, quand la production de guerre est lanc\u00e9e, et elle ne quittera plus le Complexe parce qu&rsquo;elle est un formidable moyen d&rsquo;expression et de transmutation de la puissance du technologisme. Mais cette dimension ne forme pas le cur br\u00fblant et grondant de la mystique qui est n\u00e9e autour de Los Angeles ; cette mystique est la science induisant la puissance n\u00e9e du <em>Choix du feu<\/em>, le technologisme, l&rsquo;id\u00e9ologie clairement connot\u00e9e non de racisme mais de supr\u00e9matisme. Millikan se proclamait scientifique chr\u00e9tien et proclamait qu&rsquo;il n&rsquo;y avait nulle contradiction entre la science <strong>r\u00e9elle<\/strong> et la religion <strong>r\u00e9elle<\/strong>. Il va sans dire qu&rsquo;il a son id\u00e9e de la science et son id\u00e9e de la religion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTout cela ne g\u00eanera jamais le Pentagone et sa bureaucratie, ni les strat\u00e8ges du bombardement strat\u00e9gique, ni les hagiographes des uns et des autres. Dans son d\u00e9veloppement, d\u00e8s ses origines, cette entit\u00e9 massive qu&rsquo;est le Pentagone ne dissimula pas, \u00e0 plus d&rsquo;une occasion, sa fascination pour l&rsquo;orientation de la science nazie, et notamment pour ses m\u00e9thodologies, principalement \u00e0 l&rsquo;occasion de l&rsquo;incorporation dans son vaste domaine de scientifiques et chercheurs allemands en 1945-1947 (<em>Operation PaperClip<\/em>), qui avaient travaill\u00e9 durant plus d&rsquo;une d\u00e9cennie dans des structures et selon des orientations contr\u00f4l\u00e9es et d\u00e9termin\u00e9es par le parti national-socialiste, et, pr\u00e9cis\u00e9ment, la SS. L&rsquo;historien et journaliste militaire, Nick Cook, sp\u00e9cialis\u00e9 dans des recherches sur les programmes secrets du Pentagone (<em>black programs<\/em>), expliquait dans une interview, en 2002 (11),  et le propos, d\u00e9barrass\u00e9 des prudences de rigueur, est lumineux :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>How did they develop that? What model did they base it on? It is remarkably similar to the system that was operated by the Germansspecifically the SSfor their top-secret weapons programs during the Second World War. Now, did someone, Hans Kammler or anyone else, provide that model lock, stock, and barrel to the U.S. government at the end of the war? I don&rsquo;t know the answer to that, but given the massive recruitment that went on under Paperclip, and given what we see in the black world, it might not be unreasonable to ask those questions.<\/em> [] <em>What I do mean is that if you follow the trail of Nazi scientists and engineers who were recruited by America at the end of the Second World War, the unfortunate corollary is that by taking on the science, you take onunwittinglysome of the ideology. The science comes over tainted with something else. And that something else you have to be very careful of. It carries unpleasant side effects with it, in that if you&rsquo;re not careful, you lose sight of what it is you&rsquo;re protecting.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour les observateurs, moralistes, commentateurs id\u00e9ologiques des bombardements strat\u00e9giques, surtout dans ces \u00e9poques o\u00f9, \u00e0 partir du 11 septembre 2001, l&#8217;emploi de la violence  la violence pr\u00e9ventive, la violence hors des contraintes des lois internationales,   est devenu un sujet exaltant qu&rsquo;il s&rsquo;agit de promouvoir \u00e0 bon escient, la justification de cette pratique conduit \u00e0 des arguments irr\u00e9futables. L&rsquo;ex-trotskiste Christopher Hitchens, converti \u00e0 ce bellicisme lib\u00e9ral occidental si sp\u00e9cifique \u00e0 notre civilisation postmoderniste, qui a soutenu avec constance les entreprises du Pentagone et du syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme \u00e0 l&rsquo;ombre de formules telles que les bombardements humanitaires (Vaclav Havel), expliqua avec une emphase presque th\u00e9ologique ce qu&rsquo;il jugeait de profond\u00e9ment juste, dans le sens de la plus belle morale possible, dans les bombardements strat\u00e9giques de l&rsquo;Allemagne : \u00ab <em>There is something grandly biblical and something dismally utilitarian about this long argument between discrepant schools of historians and strategists. In the Old Testament, God reluctantly considers lenience for the cities of the plain, on condition that a bare minimum of good men can be identified as living there. The RAF code name for the first major firestorm raid on Hamburg was Operation Gomorrah. And this was a city that had always repudiated the Nazi party.<\/em> [] <em>And here, atheist though I am, I have to invoke something like the biblical. It was important not just that the Hitler system be defeated, but that it be totally and unsentimentally destroyed. The Nazis had claimed to be invincible and invulnerable: Very well, then, they must be visited by utter humiliation. No more nonsense and delusion, as with the German Right after 1918 and its myth of a stab in the back. Here comes a verdict with which you cannot argue.<\/em> \u00bb (13)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn voit bien, en mettant c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te ces deux citations (Cook et Hitchens) et ce qu&rsquo;elles nous signifient, que l&rsquo;id\u00e9ologie n&rsquo;est pas vraiment en cause, m\u00eame si les arri\u00e8re-pens\u00e9es qui sont d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes chez Millikan survivent et se perp\u00e9tuent. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;on observe une nazification des m\u00e9thodologies du Complexe \u00e0 ses origines, et cela dans le sens de l&rsquo;apport du mysticisme \u00e9sot\u00e9rique qui baigna les orientations de la science allemande sous la direction de la SS pendant la p\u00e9riode ; de l&rsquo;autre, on invoque la Bible et ses arguments sans r\u00e9plique pour sacraliser indirectement le bombardement strat\u00e9gique et l&#8217;emploi massif de sa puissance de fer et de feu qui, seule, peut accomplir ce qui est manifestement une mission divine, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;\u00e9radication de l&rsquo;Allemagne coupable de nazisme, tout cela color\u00e9 par le sarcasme d&rsquo;un trotskiste converti en lib\u00e9ral adepte du massacre redresseur de torts. Il n&rsquo;y a pas de contradiction, contrairement \u00e0 l&rsquo;apparence trop vite consid\u00e9r\u00e9e, mais torsion insistante du m\u00eame argument dont l&rsquo;effet est de faire na\u00eetre une mystique que les Nazis avaient imprudemment caricatur\u00e9e. Les hordes de bombardiers rasent les villes allemandes comme Dieu d\u00e9truit Sodome et Gomorrhe, des ruines desquelles, ou des <em>blockhaus<\/em> qui les prot\u00e8gent disons, sortiront les hordes de savants nazis qui viendront enseigner leur m\u00e9thodologie \u00e0 la bureaucratie du Pentagone. Comme on l&rsquo;a d\u00e9crit par ailleurs et en plusieurs occasions, l&rsquo;encha\u00eenement des choses fait que l&rsquo;on se passe une torche, un flambeau, ou, dit plus platement, le b\u00e2ton de relais. La messe est diff\u00e9rente, ici nazie et l\u00e0 d\u00e9mocratique, mais l&rsquo;\u00e9glise est bien la m\u00eame. Hitchens d\u00e9fend la d\u00e9mocratie, les droits de l&rsquo;homme et la civilisation, et les escadres du Bomber Command britannique et de la VIIIth Air Force am\u00e9ricaniste des ann\u00e9es 1941-1945 (le premier, utile auxiliaire temporaire, le second, g\u00e9niteur modeste du futur Strategic Air Command) vrombissent avec z\u00e8le au nom de l&rsquo;anglo-saxonisme qui \u00e9clatait d\u00e9j\u00e0 chez Millikan, et qui prend le relais  supr\u00e9matisme pour supr\u00e9matisme  des th\u00e9ories aryennes des Nazis. Ces fous, les Nazis, rejetons monstrueux d&rsquo;une Allemagne qui n&rsquo;avait su conduire \u00e0 son terme l&rsquo;id\u00e9al de puissance, n&rsquo;avaient naturellement pas pris les pr\u00e9cautions qui s&rsquo;imposent d&rsquo;un habillage d\u00e9cent pour pr\u00e9senter et imposer leurs ambitions. Les nouveaux venus, r\u00e9unis autour de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, savent y faire, en mati\u00e8re d&rsquo;habillage des choses. L&rsquo;islamisme, \u00e9ventuellement fasciste pour l&rsquo;exotisme du propos, dont Hitchens souhaite la liquidation selon la ligne directrice de la r\u00e9daction du <em>Weekly Standard<\/em> qui r\u00e9unit les commentateurs du mouvement n\u00e9o-conservateur, vaut bien les non-WASP dont Millikan se r\u00e9jouissait qu&rsquo;ils soient si peu nombreux sur la terre promise de la Californie du Sud. La d\u00e9marche est tellement similaire qu&rsquo;on croirait rajeunir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais tr\u00eaves de vaticinations autour de ces doctrines viriles, plus ou moins \u00e9l\u00e9gamment par\u00e9es. Elles nous ont permis de mieux distinguer, dans notre si\u00e8cle comme dans celui qui pr\u00e9c\u00e8de, dans une continuit\u00e9 significative, la constance dans l&rsquo;application des peines appliqu\u00e9es par la transversale du technologisme lorsqu&rsquo;elle se pare de l&rsquo;armure de la parabole des armements. L&rsquo;important est effectivement de distinguer cette <em>aura<\/em> de mysticisme \u00e9sot\u00e9rique qui grandit le propos et justifie notre enqu\u00eate, qui est au cur de la toute-puissance du technologisme Si c&rsquo;est une affaire de quincaillerie, il faut se convaincre que cette quincaillerie se hausse jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;esprit pour lui dicter sa voie, au nom d&rsquo;une voix qui a parfois les accents tonnants du Tout-Puissant. Que tout cela se passe dans le cadre si arrangeant pour nos consciences de ce que nous percevons comme la d\u00e9mocratie, que nous parons presque par r\u00e9flexe pavlovien, de la vertu de la la\u00efcit\u00e9,  non, tout cela ne doit pas nous \u00e9tonner. Nous avan\u00e7ons dans une cath\u00e9drale de faux semblants, dans le ch\u00e2teau fantastique d&rsquo;un conte de f\u00e9e qui a des aspects terrifiants, encombr\u00e9 de galerie de glaces d\u00e9formantes. Notre \u00e2me n&rsquo;est pas trop embarrass\u00e9e, et notre vertu est satisfaite Pour le reste, la transversale du technologisme poursuit sa course folle, et elle se trouve bien dans cet <em>Ether<\/em> \u00e9trange d&rsquo;un mysticisme sans mesure, bien que d&rsquo;une qualit\u00e9 contestable.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">D<\/span>\u00e8s l&rsquo;origine, le langage ne dissimule rien de l&rsquo;esprit Il s&rsquo;agit effectivement de baigner de la grandeur de l&rsquo;esprit jusqu&rsquo;aux bornes du mystique un mouvement d&rsquo;une puissance unique, que nous avons baptis\u00e9 la transversale du technologisme, qui nous impose une dictature de la mati\u00e8re apr\u00e8s <em>Le choix du feu<\/em>, et qui parcourt, qui oriente, qui transmute litt\u00e9ralement notre \u00e9quip\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 faire de la p\u00e9riode une deuxi\u00e8me civilisation occidentale. Ainsi le m\u00e9tal lui-m\u00eame, la mati\u00e8re qui nous soumet, semblent \u00eatre \u00e9lev\u00e9s, presque comme sur un offertoire par la mystique qu&rsquo;on a succinctement d\u00e9crite. Cette histoire de l&rsquo;origine du Complexe est historiquement importante, mais elle est au-del\u00e0, avec une dimension m\u00e9tahistorique qui ne doit pas manquer de nous happer pour susciter notre r\u00e9flexion. Elle caract\u00e9rise la transversale du technologisme alors que nous croyions qu&rsquo;elle \u00e9tait devenue la parabole de l&rsquo;armement, pour nous rappeler que l&rsquo;armement n&rsquo;est que second dans la hi\u00e9rarchie des choses, qu&rsquo;il n&rsquo;est que la cr\u00e9ation de la mati\u00e8re hurlante, du m\u00e9tal, que notre histoire est aussi apur\u00e9e que les rapports de la mati\u00e8re et de l&rsquo;esprit ; l&rsquo;armement, la guerre, la R\u00e9volution \u00e9galement, ne sont que des moyens, des outils, des \u00e9v\u00e9nements de translation et d&rsquo;utilit\u00e9 momentan\u00e9e, qui mettent en \u00e9vidence notre transversale, tandis que le technologisme est l&rsquo;expression organis\u00e9e m\u00eame, ou la tentative d&rsquo;organisation de la mati\u00e8re dans ce mouvement g\u00e9n\u00e9ral que nous d\u00e9crivons. Le technologisme reste notre structure centrale, comment on parlerait d&rsquo;une anti-structure selon le langage des physiciens et des astronomes ; l&rsquo;armement en est l&rsquo;expression fracassante et d\u00e9structurante (Verdun), qui s&rsquo;habille de mysticisme avec la naissance du Complexe telle qu&rsquo;on l&rsquo;a \u00e9voqu\u00e9e. Tout cela est nlumin\u00e9 de descriptions et de visions exalt\u00e9es qui finissent par faire de la chose, de l&rsquo;ensemble du ph\u00e9nom\u00e8ne, avec le s\u00e9rieux apparent que donne le poids terrible de la quincaillerie d\u00e9cha\u00een\u00e9e, un monde diff\u00e9rent plut\u00f4t qu&rsquo;un monde \u00e0 part, un monde construit selon ce qui serait plus une id\u00e9ologie qu&rsquo;une technique. Le technologisme est \u00e9galement l&rsquo;une des tendances qui nourrissent le virtualisme, cette id\u00e9ologie de fabrication d&rsquo;un monde diff\u00e9rent du monde de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLorsque Hitchens avance l&rsquo;explication qu&rsquo;on a lue, lui l&rsquo;ath\u00e9e qui se prend d&rsquo;estime z\u00e9l\u00e9e pour les recettes apocalyptiques de la Bible, il nous ass\u00e8ne un coup de massue en fait d&rsquo;argument final (\u00ab <em>Here comes a verdict with which you cannot argue<\/em> \u00bb) ; mais la massue est un peu frelat\u00e9e et se nommerait aussi bien, nous autres redescendant sur terre  sophisme. L&rsquo;argument de la col\u00e8re de Dieu d\u00e9cha\u00een\u00e9e sur l&rsquo;Allemagne pour la punir de ses inexpiables p\u00e9ch\u00e9s, par le moyen du bombardement strat\u00e9gique ainsi adoub\u00e9, est sophisme pur \u00e0 moins de consid\u00e9rer les promoteurs de l&rsquo;offensive strat\u00e9gique comme charg\u00e9s d&rsquo;une mission divine, sinon d&rsquo;une vision divine  ce qui nous conduirait vers un tout autre d\u00e9bat  ce qui nous y conduira peut-\u00eatre, ou nous y pr\u00e9pare dans tous les cas, c&rsquo;est \u00e0 voir. Lorsque l&rsquo;offensive sur l&rsquo;Allemagne est lanc\u00e9e, certes, nul n&rsquo;a encore l&rsquo;id\u00e9e de la dimension mal\u00e9fique de la chose, ni que l&rsquo;Allemagne m\u00e9rite amplement le ch\u00e2timent que le Dieu de la col\u00e8re des escadres de bombardiers lui r\u00e9serve ; et l&rsquo;on peut se demander si, en baptisant l&rsquo;attaque et la destruction de Hambourg <em>Operation Gomorrah<\/em>, la RAF, ou le g\u00e9n\u00e9ral Harris, ne nous signifiait pas, plus simplement que ne le sugg\u00e8rent les paraboles \u00e9vang\u00e9liques de Hitchens, que la destruction de la ville serait semblable \u00e0 ce qu&rsquo;avait d\u00fb \u00eatre la destruction de Gomorrhe, et nullement que la ville f\u00fbt n\u00e9cessairement Gomorrhe. Le g\u00e9n\u00e9ral Harris, chef du Bomber Command et finement surnomm\u00e9 <em>Bomber<\/em> Harris, s&rsquo;explique de la sorte, sans fioritures ni finasseries d&rsquo;intellectuel exalt\u00e9, le ton un peu pataud comme le poids des bombes de ses <em>Lancaster<\/em> et de ses <em>Halifax<\/em>, \u00e0 propos de son acharnement \u00e0 ne cesser de renforcer encore et toujours les attaques contre tout ce qui existe d&rsquo;Allemagne et d&rsquo;Allemand : \u00ab <em>Je ne le fais pas parce que je le dois, je le fais parce que je le peux.<\/em> \u00bb Cette phrase simple, d&rsquo;un homme simple, de la simplicit\u00e9 dont on fait les Curtis LeMay, qui rend plus gr\u00e2ce \u00e0 la disposition de la mati\u00e8re brisante qu&rsquo;au regard immanent de l&rsquo;esprit, ach\u00e8ve de nous conduire vers un nouveau degr\u00e9 de l&rsquo;argument. Effectivement, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il a sous ses ordres des escadres regroupant des centaines, voire des milliers de <em>Lancaster<\/em> et de <em>Halifax<\/em>, et les Am\u00e9ricains la m\u00eame chose avec leurs B-17 et leurs B-24, que le bombardement strat\u00e9gique prend cette tournure apocalyptique que Hitchens justifie par la r\u00e9f\u00e9rence divine. Nous retrouvons la m\u00eame ligne de pens\u00e9e qu&rsquo;avec Verdun, lorsque nous remarquions qu&rsquo;il suffit d&rsquo;\u00f4ter l&rsquo;artillerie, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;avanc\u00e9e la plus remarquable de la technologie, donc du Progr\u00e8s, pour orienter la bataille d&rsquo;une fa\u00e7on compl\u00e8tement diff\u00e9rente, pour la r\u00e9duire \u00e0 la proportion d&rsquo;escarmouches sans grande importance, peut-\u00eatre m\u00eame pour lui \u00f4ter sa substance de bataille en la privant de cette dimension quantitative, \u00f4tant aussit\u00f4t et pareillement la substance, qui est absolument quantitative et faite de mati\u00e8re, de tous les grands d\u00e9bats moraux dont nous enrobons et transmutons notre appr\u00e9ciation de ces \u00e9v\u00e9nements, comme si nous voulions les parer d&rsquo;une essence qu&rsquo;ils n&rsquo;ont manifestement pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn dessous, en bas, l\u00e0 o\u00f9 d\u00e9gringolent les cargaisons de bombes du Jugement Dernier \u00e0-la-Hitchens, ex\u00e9cut\u00e9 par anticipation de la connaissance de la pl\u00e9nitude du p\u00e9ch\u00e9  d\u00e9marche typiquement postmoderniste, n\u00e9oconservatrice de l&rsquo;ex-trotskiste  en bas s&rsquo;activait la machine infernale nazie. Le professeur Richard L. Rubinstein publia en 1974 <em>La perfidie de l&rsquo;histoire<\/em>  <em>La Shoah et l&rsquo;avenir de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> (13). Il y d\u00e9crivit le syst\u00e8me nazi de l&rsquo;Holocauste comme une organisation utilisant toutes les m\u00e9thodes, les logiques et les proc\u00e9dures de la civilisation moderniste, du capitalisme, de la bureaucratie, de la rationalisation, toutes ces choses n\u00e9es dans le cours foudroyant de la transversale du technologisme  et l\u00e0 aussi, dans ce sens, la mati\u00e8re ma\u00eetresse de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, inspiratrice de lui, qui donne le sens m\u00eame  sens absolument moderniste, du type \u00ab <em>Les Lumi\u00e8res, c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;industrie<\/em> \u00bb, o\u00f9 tous les moyens de la chose vous sont donn\u00e9s par le Progr\u00e8s mat\u00e9riel <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Tout au contraire,<\/em> \u00e9crit Rubinstein, <em>nous sommes vraisemblablement plus \u00e0 m\u00eame de comprendre l&rsquo;Holocauste comme l&rsquo;expression des plus profondes impulsions de la civilisation occidentale du vingti\u00e8me si\u00e8cle<\/em> \u00bb [P.47] \u00ab <em>Avec le temps il devient \u00e9vident que les atrocit\u00e9s perp\u00e9tr\u00e9es par les nazis dans leur soci\u00e9t\u00e9 de domination totale, comme les mutilations et exp\u00e9riences m\u00e9dicales meurtri\u00e8res sur des \u00eatres humains, ainsi que l&rsquo;utilisation des esclaves dans les camps de la mort, ne sont que la logique extr\u00eame des proc\u00e9dures et conduites pr\u00e9dominantes dans les entreprises modernes et le travail bureaucratique.<\/em> \u00bb [P.102]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEnfin, c&rsquo;en \u00e9tait fini. Les bombardements strat\u00e9giques n&rsquo;avaient servi \u00e0 rien pour l&rsquo;efficacit\u00e9 de la guerre, sinon \u00e0 renforcer la volont\u00e9 de r\u00e9sistance de la population civile. La chose est connue jusqu&rsquo;\u00e0 la naus\u00e9e, tant elle est r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, parce que, comme le dit placidement <em>Bomber<\/em> Harris, on faisait parce qu&rsquo;on pouvait, ainsi conduit par la disposition des moyens fournis par la technologie. Ou bien est-ce que les bombardements strat\u00e9giques rencontraient d&rsquo;une fa\u00e7on inattendue, impr\u00e9vue, sans autre explication qu&rsquo;une logique sup\u00e9rieure, l&rsquo;incompr\u00e9hensible d\u00e9cision de Franklin Delano Roosevelt (voir notre Quatri\u00e8me Partie) d&rsquo;exiger, en janvier 1943, la capitulation sans conditions ? Au bout de tout cela, encore plus que l&rsquo;Allemagne punie et d\u00e9truite par le Dieu de la col\u00e8re, il y eut, au centre du monde, les USA triomphants comme jamais aucune puissance ne triompha sur le reste, ennemis, amis ou pays indiff\u00e9rents perdus loin des grands axes de la plus grande guerre de tous les temps. Peut-\u00eatre certains esprits un peu labyrinthiques y verraient un rapport de cause \u00e0 effet ; ils auraient sans doute presque tout \u00e0 fait tort mais ils n&rsquo;auraient sans doute pas compl\u00e8tement tort  disons, accidentellement, comme l&rsquo;on dit en passant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu, l&rsquo;am\u00e9ricanisme est au centre des choses car il ne peut plus en \u00eatre autrement d\u00e8s lors que nous avons quitt\u00e9 le cycle paroxystique de la Grande Guerre. Mais dans ce cas, \u00e0 la diff\u00e9rence de notre point de vue d\u00e9velopp\u00e9e dans la partie pr\u00e9c\u00e9dente, nous entendons par am\u00e9ricanisme quelque chose qui d\u00e9passe compl\u00e8tement l&rsquo;Am\u00e9rique, comme le syst\u00e8me lui-m\u00eame, finalement, est l&rsquo;Am\u00e9rique, et, en m\u00eame temps, d\u00e9passe compl\u00e8tement l&rsquo;Am\u00e9rique. De m\u00eame doit-il \u00eatre compris que le Complexe, d\u00e9sormais install\u00e9 au centre de tout et de tous, comme une matrice monstrueuse, est la nouvelle fronti\u00e8re du monde, la nouvelle r\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;\u00e9poque du fer et du feu universels, apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9clair plus clair que mille soleils dans le ciel d&rsquo;Hiroshima De m\u00eame doit-il \u00eatre ressenti jusqu&rsquo;aux tr\u00e9fonds de soi que nous sommes bien dans le domaine du spirituel, m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une spiritualit\u00e9 au rabais, fabriqu\u00e9e pour la transversale du technologisme. C&rsquo;est ce que sugg\u00e8re avec force le g\u00e9n\u00e9ral-pr\u00e9sident, le 16 janvier 1961, employant ces mots \u00e0 propos du Complexe : \u00ab[Its] <em>total influence  economic, political,<\/em> <strong><em>even spiritual<\/em><\/strong> <em>   is felt in every city, every state house, every office of the Federal government.<\/em> \u00bb Ainsi nous est-il annonc\u00e9 que personne n&rsquo;y \u00e9chapperait, qu&rsquo;aucune psychologie ne serait \u00e9pargn\u00e9e par cette chose, que personne n&rsquo;\u00e9chapperait \u00e0 son influence venue du cur de la mati\u00e8re, et pourtant transform\u00e9e  \u00ab <em>even spiritual<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\"> M<\/span>AD fut l&rsquo;acronyme venu naturellement, comme le mot lui-m\u00eame (<em>mad<\/em> pour fou en anglais), comme le don d&rsquo;une s\u00e9mantique \u00e9sot\u00e9rique, inspir\u00e9e du Ciel, pour caract\u00e9riser cette \u00e9trange strat\u00e9gie nomm\u00e9e <em>Mutual Assured Destruction<\/em> (Destruction Mutuelle Assur\u00e9e). On croirait, parce qu&rsquo;elle semble faite pour \u00e9carter la guerre comme si cela \u00e9tait un choix d\u00e9testable, qu&rsquo;elle d\u00e9finit un domaine qui est exactement contraire \u00e0 celui que Curtis LeMay comptait explorer (attaque strat\u00e9gique nucl\u00e9aire massive contre l&rsquo;URSS et ses alentours, 600 millions de morts, victoire sur le communisme et \u00e9radication du mal, <em>Back to the Stone Age<\/em>, etc.) ; on se tromperait. Il s&rsquo;agit du m\u00eame domaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;une m\u00eame situation : le degr\u00e9 ultime de l&#8217;emprisonnement de l&rsquo;esprit par la mati\u00e8re, car avec MAD la guerre est moins \u00e9cart\u00e9e,  comme l&rsquo;on ferait de ce choix d\u00e9testable de faire la guerre,  qu&rsquo;interdite parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de choix humainement acceptable et concevable qui m\u00e8nerait d&rsquo;une fa\u00e7on ou l&rsquo;autre \u00e0 ce type d&rsquo;an\u00e9antissement. La diff\u00e9rence est dans ceci, qu&rsquo;il faut bien reconna\u00eetre d&rsquo;importance et d&rsquo;ampleur consid\u00e9rables, entre l&rsquo;esprit de LeMay et celui de McNamara (14). Le secr\u00e9taire am\u00e9ricain \u00e0 la d\u00e9fense (de 1961 \u00e0 1968) Robert McNamara est incontestablement l&rsquo;homme qui recueille la notion abstraite de la destruction mutuelle assur\u00e9e pour lui donner la forme d&rsquo;une doctrine strat\u00e9gique, laquelle offrira une explication acceptable de la situation d&rsquo;une sorte de quasi \u00e9quilibre strat\u00e9gique de facto entre les deux forces principales qui se font face. Pour cet esprit rationnel qui a assez le sens de la n\u00e9cessit\u00e9 de la hauteur pour prendre en compte l&rsquo;argument moral et mesurer l&rsquo;absurdit\u00e9 catastrophique de certaines situations, la recette LeMay, la victoire au prix de 600 millions de morts russes et alentour, l&rsquo;an\u00e9antissement probable d&rsquo;un univers entier, la recette LeMay qu&rsquo;on n&rsquo;ose qualifier d&rsquo;option, effectivement, n&rsquo;est pas une option,  et, effectivement, ce n&rsquo;est pas une option pour McNamara, et l\u00e0 est la diff\u00e9rence, qui n&rsquo;est pas mince certes, entre les deux esprits. Atteint un certain seuil o\u00f9 vos pas vous ont men\u00e9 avec sang-froid et avec mesure, sans c\u00e9der \u00e0 la fi\u00e8vre glac\u00e9e de la d\u00e9termination bureaucratique qui aveugle le regard \u00e0 distance, la perspective en arrive au point o\u00f9 elle doit \u00eatre qualifi\u00e9e d&rsquo;insupportable. C&rsquo;est ce que pensa Robert McNamara, qui n&rsquo;eut finalement qu&rsquo;\u00e0 observer la situation en la saupoudrant d&rsquo;une repr\u00e9sentation humaine de ses effets possibles, pour en d\u00e9duire la doctrine MAD. Il s&rsquo;agissait de rendre impossible la guerre devenue impensable. Pour le reste qui est le principal, et malgr\u00e9 la diff\u00e9rence qu&rsquo;on a mise en \u00e9vidence, les esprits, celui de LeMay comme celui de McNamara, sont dans la m\u00eame prison, qui est la prison de la comptabilit\u00e9 de la puissance de la mati\u00e8re d\u00e9cha\u00een\u00e9e dans l&rsquo;extr\u00eame de la menace de l&rsquo;an\u00e9antissement nucl\u00e9aire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMalgr\u00e9 toute la consid\u00e9ration qu&rsquo;il faut avoir pour la puissance conceptuelle et rationalisatrice d&rsquo;un McNamara, pour son \u00e9vidente sup\u00e9riorit\u00e9 d&rsquo;esprit sur LeMay, il reste le constat que sa situation et, par cons\u00e9quent, sa philosophie et sa conception du monde, ne valaient gu\u00e8re mieux que celles de LeMay ; lui aussi, comme LeMay, il est prisonnier de l&rsquo;armement, de sa puissance brisante, de sa perspective apocalyptique qui glace le sang (ou qui l&rsquo;excite dans le cas de LeMay) ; le poids des armes formait une masse qui conditionnait toute sa pens\u00e9e et restreignait la libert\u00e9 de cette pens\u00e9e d&rsquo;autant. L&rsquo;on peut \u00e9tendre ces remarques aux autres, aux adversaires id\u00e9ologiques, \u00e0 ceux d&rsquo;en face dont on a dit longtemps et dont il arrive qu&rsquo;on dise encore qu&rsquo;ils se fichaient comme d&rsquo;une guigne de ce que les McNamara et compagnie leur proposaient comme strat\u00e9gie de la paralysie de l&rsquo;esprit par la terreur des armes, qu&rsquo;au contraire ils ne songeaient qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie ; qu&rsquo;en son nom, ils \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tout sacrifier, et notamment la vision sp\u00e9cifique des armes nucl\u00e9aires qu&rsquo;entretenaient les Am\u00e9ricains, et, par cons\u00e9quent, avec l&rsquo;id\u00e9e de les voir comme des armes comme les autres, ce qui les aurait effectivement diff\u00e9renci\u00e9s des Am\u00e9ricains, y compris d&rsquo;un McNamara et d&rsquo;un Le May. Cela ne para\u00eet nullement le cas, confirmant que la prison les enfermait tous. Des enqu\u00eates plus r\u00e9centes, apr\u00e8s la fin de la Guerre froide, aupr\u00e8s d&rsquo;anciens chefs militaires du temps de l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique, ont montr\u00e9 combien nos \u00e9valuations du temps de la Guerre froide \u00e9taient sollicit\u00e9es ; qu&rsquo;eux aussi, les chefs militaires sovi\u00e9tiques, \u00e9taient des prisonniers \u00e0 leur fa\u00e7on, d&rsquo;une fa\u00e7on qui ne diff\u00e8re gu\u00e8re, pour l&rsquo;esprit de la chose, de la situation qui r\u00e9gnait \u00e0 l&rsquo;Ouest. Apr\u00e8s nombre d&rsquo;entretiens, les commentateurs occidentaux tir\u00e8rent la conclusion suivante, montrant que l&rsquo;armement en g\u00e9n\u00e9ral r\u00e9gnait \u00e0 l&rsquo;Est aussi bien qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;Ouest, avec tous les moyens et voies possibles, fa\u00e7onnant les esprits et contr\u00f4lant les volont\u00e9s :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>[The Western direction] serious[ly] misunderstanding  the Soviet decision-making proces [by underestimating the] decisive influence exercised by the defense industry. [The defense industrial complex, not the Soviet high command], played a key role in driving the quantitative arms buildup<\/em>&#8230; \u00bb (15)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi observe-t-on une sorte d&rsquo;homog\u00e9n\u00e9isation de la psychologie. L&rsquo;\u00e9volution constat\u00e9e de la psychologie nous \u00e9loigne de plus en plus du mod\u00e8le LeMay, qui fait certes partie de la famille nucl\u00e9aire mais plut\u00f4t \u00e0 ses d\u00e9buts dans sa p\u00e9riode troglodyte ; l&rsquo;\u00e9volution implique des risques per\u00e7us comme de plus en plus grands, et bient\u00f4t insupportables, \u00e0 mesure que les armements nucl\u00e9aires se d\u00e9veloppent et se structurent. Ces armements introduisent le concept d&rsquo;arme absolue, qui concerne certains syst\u00e8mes d&rsquo;arme sp\u00e9cifiques mais qui nous servirait aussi bien pour d\u00e9signer l&rsquo;ensemble du syst\u00e8me qui r\u00e8gne alors. L&rsquo;\u00e9poque est pass\u00e9e au stade de l&rsquo;armement absolu, d&rsquo;autant plus puissant, d&rsquo;autant plus envahissant, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre totalement ceci et cela, qui semble alors poser une chape de plomb d&rsquo;un herm\u00e9tisme \u00e9galement absolu sur les rapports strat\u00e9giques et politiques, comme sur les psychologies elles-m\u00eames. Nous identifions alors ce ph\u00e9nom\u00e8ne extraordinaire de voir s&rsquo;\u00e9tablir un ordre extraordinairement tendu et extraordinairement puissant, potentiellement destructeur de tout et dans la pratique d&rsquo;une impitoyable exigence ; il s&rsquo;agit d&rsquo;une structure d&rsquo;une contrainte extr\u00eame, constitu\u00e9e par l&rsquo;artefact d\u00e9structurant absolu, l&rsquo;armement le plus extr\u00eame qu&rsquo;on puisse imaginer puisqu&rsquo;il introduit la notion de la destruction apocalyptique avec comme effet potentiel extr\u00eame la fin de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine. La menace de cet armement, qui ne concerne plus dans sa logique extr\u00eame un adversaire quelconque mais le fait seul de son emploi, qui implique imp\u00e9rativement d&rsquo;\u00e9viter cet emploi, \u00e9nonce le <em>diktat<\/em> \u00e9galement absolu d&rsquo;une structure qui ne peut en aucun cas \u00eatre d\u00e9faite. L&rsquo;artefact d\u00e9structurant absolu qu&rsquo;est l&rsquo;armement, dans sa technologie destructrice la plus avanc\u00e9e, engendre l&rsquo;architecture structurante la plus imp\u00e9rative, la plus verrouill\u00e9e, que la science de la strat\u00e9gie et l&rsquo;art de la guerre aient jamais pu concevoir : la science et l&rsquo;art \u00e9taient devenues urbanisme foisonnant et sans la moindre coh\u00e9rence, servi et justifi\u00e9 par les pressions de l&rsquo;\u00e9quilibre de la terreur, avec les invraisemblables \u00e9difices militaires, technologiques, spatiaux, bureaucratiques qu&rsquo;on croirait con\u00e7us par des esprits d\u00e9rang\u00e9s par une fi\u00e8vre maligne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est la situation qui domine durant la p\u00e9riode, pour l&rsquo;essentiel, malgr\u00e9 les grouillements, les mises en cause, les r\u00e9flexions, etc. Toute pens\u00e9e et tout acte sont ex\u00e9cut\u00e9s pour eux-m\u00eames, pour leur valeur et pour leur rapport, mais \u00e9galement en fonction des contraintes de cette structure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe me demande si cette p\u00e9riode, consid\u00e9r\u00e9e d&rsquo;un peu plus loin, un peu plus largement, n&rsquo;a pas constitu\u00e9, en un certain sens, le point Om\u00e9ga o\u00f9 se sont rencontr\u00e9s dans une occurrence de quasi-perfection l&rsquo;id\u00e9al de la puissance et la transversale du technologisme, o\u00f9 l&rsquo;id\u00e9al de la puissance s&rsquo;est trouv\u00e9 \u00e9tabli dans toute sa pl\u00e9nitude gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;outil de la transversale du technologisme. Sans doute fut-ce Henry Kissinger, qui repr\u00e9senta l&rsquo;homme politique parfait de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance bien qu&rsquo;il pr\u00e9tend\u00eet professer quelque admiration pour des m\u00e9thodes alternatives (comme la soi-disant diplomatie metternichienne), qui exprima le plus fameusement cette situation de notre point Om\u00e9ga, en 1974, avec cette exclamation qui s&rsquo;adressait \u00e0 des interlocuteurs du Joint Chiefs of Staff lui parlant du d\u00e9s\u00e9quilibre des forces entre les USA et l&rsquo;URSS : \u00ab <em>What, in the name of God, is strategic superiority ?<\/em> \u00bb (L&rsquo;exclamation se poursuit ainsi : \u00ab <em>What is the significance of it, politically, militarily, operationnally, at this level or number ?What do you do with it ?<\/em> \u00bb) C&rsquo;\u00e9tait reconna\u00eetre assez justement que la dynamique \u00e9tait parvenue \u00e0 son terme  que les militaires, eux, consid\u00e9raient plut\u00f4t comme une impasse ou une menace, parce qu&rsquo;ils sont \u00e0 la fois boutiquiers et armuriers de ces choses, avec l&rsquo;esprit comptable qui va avec, et que rien ne les justifie plus dans leur existence que l&rsquo;expansion des choses dont ils ont la gestion, donc l&rsquo;entretien de la dynamique de ces choses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA c\u00f4t\u00e9 des al\u00e9as de la politique, des manuvres d&rsquo;intimidation, des coups fourr\u00e9s, des pressions et des jeux habituels des concurrences de puissance, s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9e effectivement cette psychologie propre \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance, dans toute sa pl\u00e9nitude. La pens\u00e9e produite, et les id\u00e9es qui vont avec, voire les id\u00e9ologies que pr\u00e9tendent animer ces id\u00e9es, se trouvaient fig\u00e9es dans une situation d&rsquo;asservissement complet \u00e0 la puissance de la ferraille d\u00e9structurante parvenue \u00e0 son point Om\u00e9ga d&rsquo;immobilisme structur\u00e9. Il s&rsquo;agissait en un sens d&rsquo;une variante mise \u00e0 jour, transform\u00e9e conform\u00e9ment \u00e0 la postmodernit\u00e9, ou, mieux dit, conform\u00e9ment \u00e0 la deuxi\u00e8me civilisation occidentale, de la fameuse servilit\u00e9 volontaire de La Bo\u00e9tie. Jamais depuis l&rsquo;explosion de la dynamique historique n\u00e9e au tournant des XVIII\u00e8me et XIX\u00e8me si\u00e8cles la hi\u00e9rarchie de l&rsquo;id\u00e9al de puissance ne s&rsquo;\u00e9tait aussi clairement montr\u00e9e dans son rangement le plus strict, comme une sorte d&rsquo;\u00e9b\u00e9nisterie c\u00e9leste, ou bien disons une plomberie transcendantale. On pouvait croire les choses fix\u00e9es dans une Histoire arr\u00eat\u00e9e, avec l&rsquo;homme enfin parvenu \u00e0 la ma\u00eetrise de l&rsquo;univers en le c\u00e9dant compl\u00e8tement \u00e0 sa cr\u00e9ature infernale de la mati\u00e8re d\u00e9cha\u00een\u00e9e  les choses fix\u00e9es pour une sorte d&#8217;empire universel pour mille ans, ou bien mille fois mille ans  tout de m\u00eame, pour se distinguer de l&rsquo;autre, l&rsquo;ancien peintre en b\u00e2timent moustachu et diabolique devenu grand mage de l&rsquo;apocalypse, apr\u00e8s avoir cru \u00e0 ses propres sornettes d&rsquo;un Reich \u00e9galement pour mille ans<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">M<\/span>ais non, tout s&rsquo;est bris\u00e9 Cette description presque lyrique qui semblerait \u00eatre celle de la conqu\u00eate du Temps pour en faire sa chose dans une presque \u00e9ternit\u00e9 n&rsquo;a pas dur\u00e9 tr\u00e8s longtemps ; la chronologie appara\u00eet, au d\u00e9compte, presque d\u00e9risoire ; une, deux, trois d\u00e9cennies, quatre au plus, en \u00e9largissant le propos avec l&rsquo;indulgence des th\u00e9oriciens qui veulent asseoir leur trouvaille sur quelques faits un peu contraints  comme si l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 devenait elle-m\u00eame d\u00e9risoire La question de la cause s&rsquo;impose aussit\u00f4t, apr\u00e8s une description que nous avions \u00e9t\u00e9 tent\u00e9 de porter jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame d&rsquo;une sorte d&#8217;empire pour mille fois mille ans. Sans doute est-il temps de constater que l&rsquo;id\u00e9al de puissance ne r\u00e9sout pas tout, qu&rsquo;il ne r\u00e9sout m\u00eame rien et aggrave constamment son cas en faisant na\u00eetre d&rsquo;immenses probl\u00e8mes et des questions existentielles insolubles, en affirmant <em>de facto<\/em> l&rsquo;application jusqu&rsquo;au-del\u00e0 de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de ses recettes de contrainte de fer. L&rsquo;id\u00e9al de puissance porte en son cur une marque d&rsquo;infamie qui nous conduit \u00e0 l&rsquo;essentiel ; on comprend enfin que c&rsquo;est l&rsquo;argument essentiel du propos, de ce r\u00e9cit, sur lequel on reviendra \u00e9videmment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme on l&rsquo;a dit plus haut, l&rsquo;\u00e9norme chape structur\u00e9e que la ferraille nucl\u00e9aire fait peser sur le monde n&#8217;emp\u00eache pas les agitations subalternes mais n\u00e9anmoins cons\u00e9quentes. Les manigances humaines poursuivent leur cours, les ambitions, les th\u00e9ories et la vanit\u00e9, toute la volaille et la valetaille du personnel de service, en plus d\u00e9barrass\u00e9es de la charge de la responsabilit\u00e9 essentielle du gouvernement du monde. (L&rsquo;id\u00e9e de cette charge d&rsquo;un Pr\u00e9sident qui a, seul, la capacit\u00e9 d&rsquo;ordonner les tirs nucl\u00e9aires est l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une fausse charge, de celle qui fait le d\u00e9lice des intellectuels fascin\u00e9s par les soi-disant dilemme du pouvoir. C&rsquo;est une charge psychologique et une image symbolique mais, politiquement et strat\u00e9giquement, sinon d&rsquo;une fa\u00e7on syst\u00e9mique en r\u00e9f\u00e9rence au syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral qui est l&rsquo;objet de notre attention, la perspective est celle d&rsquo;en engrenage catastrophique o\u00f9 le doigt du pr\u00e9sident n&rsquo;est qu&rsquo;une \u00e9tape parmi d&rsquo;autres, oblig\u00e9e et r\u00e9gl\u00e9e d&rsquo;avance.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans le sens g\u00e9n\u00e9ral des habitudes humaines acquises \u00e0 la fr\u00e9quentation d&rsquo;une situation exceptionnelle devenue banalit\u00e9 m\u00eame, l&rsquo;installation verrouill\u00e9e et d&rsquo;apparence d\u00e9finitive du syst\u00e8me de l&rsquo;id\u00e9al de puissance si exceptionnel \u00e0 l&rsquo;origine r\u00e9duisait d&rsquo;autant les exigences des qualit\u00e9s du personnel commis \u00e0 son service. C&rsquo;est bien l\u00e0 son d\u00e9faut central, lorsque la mati\u00e8re hurlante a assur\u00e9 d\u00e9finitivement son pouvoir, qu&rsquo;elle s&rsquo;y installe dans des quartiers appel\u00e9s \u00e0 durer, qu&rsquo;elle en arrive \u00e0 juger qu&rsquo;elle peut d\u00e9sormais se passer des exigences habituelles de qualit\u00e9 de son personnel humain. Dans cette occurrence, les accidents deviennent possibles parce que la m\u00e9diocrit\u00e9 vous r\u00e9serve toujours des surprises. Port\u00e9 au pinacle des ambitions de circonstance et de fortune de bureaucrates de la comptabilit\u00e9 des armements (les tenants de la fameuse sup\u00e9riorit\u00e9 strat\u00e9gique ridiculis\u00e9e par Henry Kissinger) et des th\u00e9oriciens de l&rsquo;hypoth\u00e8se imp\u00e9riale (pour les USA), un esprit court \u00e0 la psychologie pauvre se fraya un chemin jusqu&rsquo;au pouvoir supr\u00eame. Il faisait l&rsquo;affaire, comme une poup\u00e9e de son ou une marionnette au sourire ravageur semble rencontrer les projets des bateleurs de la strat\u00e9gie en chambre. On aura reconnu, au portrait-robot, l&rsquo;acteur de s\u00e9rie B d&rsquo;Hollywood devenu pr\u00e9sident des Etats-Unis d&rsquo;Am\u00e9rique en janvier 1981. Son nom \u00e9tait Ronald Reagan et son ambition, lui qui ne doutait de rien, \u00e9tait de faire rena\u00eetre l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans certaines circonstances, un esprit court \u00e0 la psychologie pauvre peut jouer le r\u00f4le de la sentinelle qui d\u00e9couvre soudain que le roi est nu, et qui, sans souci des usages, le clame \u00e0 la cantonade. L&rsquo;esprit court \u00e0 la psychologie pauvre intervient, d&rsquo;une fa\u00e7on d\u00e9cisive et d&rsquo;une fa\u00e7on compl\u00e8tement ing\u00e9nue, dans ces moments o\u00f9 tout va para\u00eetre pouvoir basculer, parce que les jugements trop \u00e9labor\u00e9s ne disent mot et ne jouent plus leur r\u00f4le de frein des audaces incontinentes, encha\u00een\u00e9s qu&rsquo;ils sont \u00e0 la tentation du st\u00e9r\u00e9otype sophistiqu\u00e9 comme \u00e0 la clef de leurs certitudes. Ronald Reagan jugea qu&rsquo;il \u00e9tait absurde que la s\u00e9curit\u00e9 nationale et la s\u00e9curit\u00e9 collective \u00e0 la fois d\u00e9pendissent, pour l&rsquo;\u00e9tage le plus \u00e9lev\u00e9 de la force nucl\u00e9aire strat\u00e9gique, d&rsquo;un automatisme de suicide r\u00e9ciproque. Il jugea fort \u00e0 propos que c&rsquo;\u00e9tait fou (MAD) et s&rsquo;en tint \u00e0 cette conclusion. Les voies ext\u00e9rieures sont imp\u00e9n\u00e9trables, m\u00eame dans leur dessein, et il y a une ironie de bon aloi \u00e0 prendre un esprit aussi court pour l&rsquo;un des deux v\u00e9hicules d&rsquo;une entreprise aussi ambitieuse que celle de d\u00e9truire l&rsquo;ordre impos\u00e9 par la ferraille nucl\u00e9aire pendant la Guerre froide ; notre conviction est sans la moindre r\u00e9serve, et elle est que Reagan tint effectivement ce r\u00f4le, qui le changea des s\u00e9ries B hollywoodiennes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSon complice est d&rsquo;une toute autre trempe. On a d\u00e9j\u00e0 dit quelques mots de Mikha\u00efl Sergue\u00efevitch Gorbatchev, et notre conviction, dans ce cas, est que cet homme avait sans aucun doute une forte intuition du r\u00f4le historique qui lui \u00e9tait assign\u00e9 (sans qu&rsquo;il soit n\u00e9cessairement question d&rsquo;une conscience claire de ce r\u00f4le). On ne peut dire en aucun cas, selon l&rsquo;expression vulgaire, que les deux font la paire, ni qu&rsquo;ils se correspondissent de quelque fa\u00e7on, ni m\u00eame que leurs relations aient \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9es par une amiti\u00e9 particuli\u00e8re, ni m\u00eame quelque estime que ce soit. Leurs sourires et leurs accolades \u00e9taient de fa\u00e7ade, dans une \u00e9poque attentive \u00e0 entretenir les fa\u00e7ades. Leur association sentait le factice, comme on hume les vieilles poussi\u00e8res dans les cagibis et les remises de v\u00eatements usag\u00e9s des vieux th\u00e9\u00e2tres servant au remontage de pi\u00e8ces d\u00e9j\u00e0 mille fois mont\u00e9es. Qu&rsquo;importent ici notre d\u00e9dain, le peu de consid\u00e9ration pour une paire si d\u00e9pareill\u00e9e  alors que nous ne m\u00e9nageons pas une seconde notre estime chaleureuse, voire notre admiration pour l&rsquo;un des deux comp\u00e8res  le Russe, bien s\u00fbr ; il reste qu&rsquo;ils all\u00e8rent c\u00f4te-\u00e0-c\u00f4te, souvent contre l&rsquo;avis de leurs conseillers, les barrages des bureaucraties, les humeurs de leurs alli\u00e9s, les complots des in\u00e9vitables chroniqueurs du genre, et ils d\u00e9structur\u00e8rent la prison nucl\u00e9aire du monde. La chose, cet \u00e9trange attelage de pieds nickel\u00e9s \u00e0 deux, provoqua un effet dont le tonnerre r\u00e9sonne encore. Chacun pour des motifs bien diff\u00e9rents, chacun pour des ambitions sans communaut\u00e9, chacun selon des conceptions compl\u00e8tement diff\u00e9rentes sinon antagonistes, ils avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9unis par l&rsquo;Histoire pour un but commun dont seul le Russe approcha, par intuition sans aucun doute, la grandeur.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe r\u00e9sultat ne fut donc pas de faire rentrer le diable nucl\u00e9aire dans sa bouteille car on ne peut d\u00e9sinventer le nucl\u00e9aire (ces expressions furent les lieux communs qui furent inlassablement oppos\u00e9s \u00e0 leur d\u00e9marche sans jamais les arr\u00eater ni les d\u00e9courager). Ils avaient bris\u00e9 la carapace de ferraille qui tenait le monde sous sa coupe implacable. Ils avaient bris\u00e9 MAD, non pas la doctrine elle-m\u00eame qui avait une rationalit\u00e9 certaine dans l&rsquo;irrationalit\u00e9 impos\u00e9e par la carapace nucl\u00e9aire, mais MAD comme quelque chose qui d\u00e9signait une situation de dictature du technologisme sur la civilisation enti\u00e8re ; sur sa politique, sur sa culture et, surtout, sur sa psychologie. Ils avaient r\u00e9ussi la contre-r\u00e9volution parfaite, \u00e0 l&rsquo;image du Congr\u00e8s de Vienne brisant l&rsquo;\u00e9lan d\u00e9structurant de la R\u00e9volution prolong\u00e9 par l&rsquo;aventure napol\u00e9onienne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuis le pr\u00e9sident Reagan, parvenu en fin de mandat, se retira et fut encens\u00e9 d&rsquo;une gloire massive dont le syst\u00e8me le chargea aux plus mauvais des propos (outre l&rsquo;\u00e9conomisme d\u00e9structurant que fut cet ultralib\u00e9ralisme d\u00e9lest\u00e9 de toutes contraintes pr\u00e9ludant aux catastrophes qui nous guettaient, sa soi-disant fermet\u00e9 face \u00e0 la menace sovi\u00e9tique et le blanc-seing qu&rsquo;il avait donn\u00e9 \u00e0 la production d&rsquo;armements, ceci et cela en compl\u00e8te contradiction avec l&rsquo;apport historique qu&rsquo;on lui a vu fournir). Puis on commen\u00e7a \u00e0 l&rsquo;oublier car cet homme, Reagan, est de ces spectres qui ne marquent pas la grande m\u00e9moire de l&rsquo;Histoire. Gorbatchev tomba, victime des complots divers inspir\u00e9s par le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, et il sembla aussit\u00f4t compl\u00e8tement pulv\u00e9ris\u00e9 politiquement par une impopularit\u00e9 qui devint presque, sur le terme, comme une marque paradoxale de sa grandeur ; car il surv\u00e9cut enfin, il fit entendre encore sa voix, et hautement, et il fut ainsi install\u00e9 dans la grande m\u00e9moire de l&rsquo;Histoire. Des deux, cet homme \u00e9tait celui qui portait pour les deux la conscience de l&rsquo;acte accompli, qui avait avec lui la force de la responsabilit\u00e9, qui put enfin parler le plus clairement de l&rsquo;acte essentiel de la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e. Gorbatchev est l&rsquo;un des tr\u00e8s rares hommes d&rsquo;Etat de la p\u00e9riode consid\u00e9r\u00e9e, qui fut capable, au travers de l&rsquo;un ou l&rsquo;autre de ses mots, de nous sugg\u00e9rer le caract\u00e8re exceptionnel du temps historique des deux si\u00e8cles que nous nous employons \u00e0 d\u00e9crire. Gorbatchev fut un homme qui manifesta une intuition de l&rsquo;ordre de la m\u00e9tahistoire dans un temps encombr\u00e9 d&rsquo;esprits press\u00e9s et assez bas, de consciences conformes et vite satisfaites d&rsquo;elles-m\u00eames. Les autres, quand c&rsquo;est le cas, r\u00e9ussissent en politique ; lui, il est de ces rares \u00e9lus dont on peut dire qu&rsquo;il a m\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;Histoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">M<\/span>ais la bataille semble sans fin parce qu&rsquo;elle l&rsquo;est et le sera jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;affrontement soit priv\u00e9 de toute n\u00e9cessit\u00e9 par la disparition de sa cause essentielle, et alors l&rsquo;univers basculant dans une phase enti\u00e8rement nouvelle de sa m\u00e9tahistoire. L&rsquo;id\u00e9al de puissance n&rsquo;est pas une force qu&rsquo;on vainc si ais\u00e9ment, c&rsquo;est-\u00e0-dire par des mesures tactiques, voire par des manuvres strat\u00e9giques, tant il poss\u00e8de d&rsquo;\u00e9lan et de dynamique ; il n&rsquo;est pas au bout du compte une force qu&rsquo;on peut vaincre partiellement, avant d&rsquo;en disposer par un arrangement. Lui-m\u00eame impose pour qu&rsquo;on le r\u00e9duise d\u00e9cisivement la doctrine de la capitulation sans condition qu&rsquo;il emploie contre ses adversaires, comme les USA ont coutume de faire. Il ne fait aucun doute que le coup port\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance durant les \u00e9v\u00e9nements des ann\u00e9es 1980 selon l&rsquo;interpr\u00e9tation que nous en donnons, comme celui qui lui fut port\u00e9 \u00e0 Verdun, est de la sorte qui met \u00e0 bas le projet en cours de cette dynamique g\u00e9n\u00e9rale alors qu&rsquo;elle croit \u00eatre parvenue \u00e0 son terme, mais qui ne d\u00e9truit en rien ses forces vitales, qui peut m\u00eame leur donner un \u00e9lan nouveau. En faisant ces observations, on est conduit \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se qu&rsquo;il y a l\u00e0 une <strong>n\u00e9cessit\u00e9<\/strong> de temporalit\u00e9 limit\u00e9e des d\u00e9faites qu&rsquo;on lui inflige, dans une chronologie qui s&rsquo;impose, avant l&rsquo;attaque renouvel\u00e9e, comme s&rsquo;il fallait que l&rsquo;id\u00e9al de puissance aille jusqu&rsquo;\u00e0 son terme, qui serait d&rsquo;\u00eatre vid\u00e9 de sa substance, comme lui-m\u00eame impose sans h\u00e9siter \u00e0 ses adversaires, et que ces attaques temporaires et temporairement victorieuses seraient n\u00e9cessaires pour pr\u00e9parer le coup de gr\u00e2ce, comme des coups de taille avant l&rsquo;estoc final.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi l&rsquo;id\u00e9al de puissance subit-il des d\u00e9faites qui semblent capitales, sinon d\u00e9cisives, ainsi s&rsquo;en rel\u00e8ve-t-il pour \u00e0 nouveau partir \u00e0 l&rsquo;assaut, mais chaque fois ces d\u00e9faites affaiblissent un peu plus la coh\u00e9rence apparente de sa substance. Nous sommes en effet \u00e0 une p\u00e9riode du r\u00e9cit o\u00f9, par rapport \u00e0 l&rsquo;observatoire o\u00f9 nous nous sommes install\u00e9s pour d\u00e9crire et tenter de comprendre cet affrontement au cur d&rsquo;une civilisation et dont le terme est aussi celui d&rsquo;une civilisation, les fils sont en train de se nouer pour l&rsquo;affrontement final. Cette succession de pouss\u00e9es triomphales et de chutes inattendues, de renaissances vigoureuses et ainsi de suite para\u00eet n\u00e9cessaire pour imprimer \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance la marque, pour son compte, de la grande force dynamique que l&rsquo;Histoire a fait se lever pour inaugurer la deuxi\u00e8me civilisation occidentale, et de l&rsquo;affrontement gigantesque qui s&rsquo;ensuit avec ce que Guglielmo Ferrero nomme l&rsquo;id\u00e9al de perfection en l&rsquo;opposant \u00e0 l&rsquo;id\u00e9al de puissance. Arriv\u00e9s \u00e0 ce point de l&rsquo;affrontement, il nous appara\u00eet avec la plus grande clart\u00e9 du monde que la chose ne peut se conclure ni par un arrangement, ni par une n\u00e9gociation. Ce que les hommes nomm\u00e8rent en 1989 la fin de l&rsquo;Histoire, peut-\u00eatre le firent-ils sous le coup d&rsquo;une d\u00e9rision inconsciente, inspir\u00e9s contre leur gr\u00e9 par quelque force ext\u00e9rieure, puisque ce serait exactement le contraire qu&rsquo;il faudrait dire s&rsquo;il fallait en dire quelque chose de cette forme-l\u00e0. Nous savons bien que l&rsquo;Histoire n&rsquo;a pas disparu puisque c&rsquo;est tout notre propos de dire qu&rsquo;elle est la grande ordonnatrice de l&rsquo;immense affrontement n\u00e9 avec la deuxi\u00e8me civilisation occidentale ; mais la p\u00e9riode que nous examinons pr\u00e9sentement de la fin de la Guerre froide, \u00e0 la lumi\u00e8re de ce que nous nommons la transversale du technologisme qui est l&rsquo;instrument de force par excellence de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance, est d\u00e9cisive en ce sens qu&rsquo;effectivement les conditions de l&rsquo;affrontement et la puissance de son enjeu \u00e9clatent soudain devant nos regards brutalement d\u00e9cill\u00e9s, m\u00eame si nos consciences perverties nous soufflent le contraire ; et, en disant la fin de l&rsquo;Histoire, nous savons bien que nous disons le retour de l&rsquo;Histoire dans le sens de la restauration devant nos yeux de son empire (le mot est \u00e0 peine ironique), c&rsquo;est-\u00e0-dire sa restauration <strong>visible<\/strong> pour ceux qui avaient perdu le sens et la perspective de la profondeur des choses. Nous savons bien alors que l&rsquo;affrontement dont nous parlons, que nous a impos\u00e9 la course apparemment irr\u00e9sistible de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance qui a pris tout son \u00e9lan en pr\u00e9tendant fonder pour longtemps une deuxi\u00e8me civilisation occidentale, doit \u00eatre men\u00e9 \u00e0 son terme, et que le terme approche. L&rsquo;enjeu est qu&rsquo;enfin soit accompli le cycle de l&rsquo;affrontement, in\u00e9vitable jusqu&rsquo;au terme effectivement, et que plus rien ne subsiste des ambitions qui le suscit\u00e8rent. C&rsquo;est dans ce cadre grandiose et terrible qu&rsquo;il faut d\u00e9cid\u00e9ment installer l&rsquo;\u00e9pisode de ces ann\u00e9es de la fin de la Guerre froide, avec l&rsquo;\u00e9trange duo Reagan-Gorbatchev, comme nous l&rsquo;avons fait pour Verdun, ou encore, un si\u00e8cle avant, avec la convergence et la simultan\u00e9it\u00e9 des grandes R\u00e9volutions qui installent la deuxi\u00e8me civilisation occidentale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn m\u00eame temps que l&rsquo;\u00e9trange duo Reagan-Gorbatchev menait \u00e0 terme son uvre impie, sans en mesurer \u00e9galement ou pr\u00e9cis\u00e9ment les cons\u00e9quences, selon l&rsquo;esprit diff\u00e9rent que l&rsquo;on a vu pour l&rsquo;un et pour l&rsquo;autre, des forces \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;uvre pour pr\u00e9parer une <em>narrative<\/em> qui en d\u00e9tournerait aussit\u00f4t le sens pour le conduire \u00e0 leur avantage. A la d\u00e9faite de l&rsquo;id\u00e9al de puissance que personne ne distinguait pr\u00e9cis\u00e9ment, serait substitu\u00e9e une victoire indirecte de l&rsquo;id\u00e9al de puissance qui serait proclam\u00e9e en pleine lumi\u00e8re. Il s&rsquo;agirait d&rsquo;une sorte de ruse primaire qui aurait d&rsquo;abord l&rsquo;avantage des croyances tranch\u00e9es, la vertu confortable de la nettet\u00e9 du renversement des valeurs qui ne sollicite pas trop le jugement, le truc de l&rsquo;interpr\u00e9tation <em>a contrario<\/em> qui a pour elle la grossi\u00e8ret\u00e9 du propos. La d\u00e9marche ne r\u00e9serve nulle surprise tant elle r\u00e9pond \u00e0 la nature de ceux qui la suscitent, presque comme fait un r\u00e9flexe ou une m\u00e9canique. Elle investirait avec une d\u00e9risoire facilit\u00e9 des esprits inclin\u00e9s \u00e0 une telle pr\u00e9sentation, o\u00f9 l&rsquo;on ne fait appel qu&rsquo;\u00e0 des notions aptes au rangement instinctif des visions qui prennent le poids de la ferraille pour une forme presque subtile du progr\u00e8s des valeurs morales de l&rsquo;\u00e8re de la dictature de la ferraille.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe proc\u00e9d\u00e9 est simple. Il y avait donc d&rsquo;abord l&rsquo;id\u00e9e de la fin de l&rsquo;Histoire, telle qu&rsquo;on l&rsquo;a d\u00e9taill\u00e9e dans sa pi\u00e8tre m\u00e9canique politique, qui impliquait la victoire du lib\u00e9ralisme, le faux-nez de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, lui-m\u00eame faux-nez de l&rsquo;id\u00e9al de puissance et du syst\u00e8me du d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re,  la victoire sur le communisme qui ouvrait la voie au chemin verdoyant de la dictature essentiellement psychologique de ce syst\u00e8me, sans la moindre place pour le doute et avec l&rsquo;argument de l&rsquo;\u00e9vidence, avec cette non moins \u00e9vidente vertu qui exsudait d&rsquo;une \u00e9quation aussi compl\u00e8tement \u00e9quilibr\u00e9e. Il s&rsquo;agit deuxi\u00e8mement, pour notre propos sur la transformation de l&rsquo;interpr\u00e9tation des \u00e9v\u00e9nements des ann\u00e9es 1980, du m\u00eame artifice mais consid\u00e9r\u00e9 d&rsquo;un point de vue diff\u00e9rent, appuy\u00e9 sur une autre machinerie bien qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de la m\u00eame famille, avec d&rsquo;autres nuances, avec des raisonnements pleins de retentissements d&rsquo;\u00e9clats et de fureurs, des roulements de tambour, des experts et des publicistes qui jouent aux foudres de guerre et aux d\u00e9fenseurs de la libert\u00e9. Ainsi naquit l&rsquo;id\u00e9e que ces ann\u00e9es de la d\u00e9cennie 1980, dont on a tent\u00e9 de faire une description qui rend\u00eet compte de la puissante inspiration du courant historique dont nous suivons le cours majestueux et furieux, loin d&rsquo;\u00eatre la manufacture de la d\u00e9structuration d&rsquo;une dictature de la ferraille \u00e0 la fois technologique, nucl\u00e9aire, et bien entendu arm\u00e9e jusqu&rsquo;aux dents, en \u00e9taient exactement le contraire. Les ann\u00e9es 1980 devinrent, dans le chef de cette <em>narrative<\/em> dont la grossi\u00e8ret\u00e9 fascinait les esprits les plus complexes, le triomphe recommenc\u00e9 de la quincaillerie, de la ferraille, du poids des armes, encore plus compl\u00e8tement que pendant la Guerre froide puisque rassemblant et r\u00e9sumant en une p\u00e9riode nouvelle toutes les avanc\u00e9es civilisatrices du syst\u00e8me du technologisme. Les dividendes de la paix, dont on faisait nombreuses gorges chaudes dans les salons, n&rsquo;\u00e9taient nullement de saison, contrairement aux conclusions un peu h\u00e2tives des esprits trop press\u00e9s L&rsquo;on peut mesurer \u00e0 cette occasion combien l&rsquo;esprit complexe dans le sens de la sophistication et de l&rsquo;appr\u00e9ciation des nuances, qu&rsquo;a sembl\u00e9 enfanter l&rsquo;\u00e9poque des mesures des tueries nucl\u00e9aires et des \u00e9quations de leurs \u00e9quilibres r\u00e9ciproques, tombe avec un d\u00e9lice presque irr\u00e9el dans quelque chose qui ressemble presque \u00e0 une sorte de <strong>plaisir des sens<\/strong>, lorsque lui sont offertes des explications simples jusqu&rsquo;au simplisme pleines d&rsquo;une chaleur presque intime, caract\u00e9ris\u00e9es par le poids, la force, l&rsquo;argument du publiciste. Il fut par cons\u00e9quent d\u00e9cr\u00e9t\u00e9  et c&rsquo;est le terme du propos sur ce point  que les ann\u00e9es 1980 avaient \u00e9t\u00e9 en r\u00e9alit\u00e9 un affrontement, que les USA en \u00e9taient sortis vainqueurs, qu&rsquo;ils avaient \u00e9touff\u00e9 sous le poids de leur propre ferraille, fr\u00e9tillante, bondissante, sophistiqu\u00e9e et vertueuse, la ferraille pourrie et rouill\u00e9e qu&rsquo;\u00e9tait devenue l&rsquo;Union Sovi\u00e9tique. La ferraille la plus m\u00e9ritante, et de loin, l&rsquo;avait emport\u00e9 ; c&rsquo;est dire que la ferraille restait la r\u00e9f\u00e9rence supr\u00eame, la valeur qui faisait et ferait r\u00e9f\u00e9rence. Le raisonnement pouvait alors se poursuivre, et on s&rsquo;y activa ; puisque la ferraille, la quincaillerie militaire, par le fait m\u00eame de son existence, avaient eu raison de l&rsquo;ignominie communiste, pourquoi ne pas poursuivre sur cette voie, poursuivre la production et notre pr\u00e9dilection pour elle, et ainsi d\u00e9barrasser le monde des autres diables que l&rsquo;ombre terrifiante du communisme nous avait dissimul\u00e9s tandis que sa puissance les nourrissait subrepticement. Il \u00e9tait entendu, dans ce vaste plan qui n&rsquo;entendait rien d&rsquo;autre que de renouveler la dictature de la ferraille un moment \u00e9branl\u00e9e par le couple incertain Reagan-Gorbatchev, que l&rsquo;Am\u00e9rique aurait la charge de ce flambeau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe vastes plans furent trac\u00e9s, dont certains eurent leur heure de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, dont on fit le filon d&rsquo;ambitions terribles. (16) Ne parlons pas de complots divers dans ces p\u00e9r\u00e9grinations, bien qu&rsquo;il en fut largement question, parce que nous sommes au-dessus des manigances humaines. Il est assur\u00e9, par contre, que l&rsquo;esprit \u00e9tait enivr\u00e9. L&rsquo;esprit et son ivresse facile sont le talon d&rsquo;Achille de ce terrible courant historique de domination de la ferraille transform\u00e9e en technologisme que nous suivons et d\u00e9crivons  nous parlons, certes, des esprits qui sont les serviteurs de la mati\u00e8re ainsi anim\u00e9e, dot\u00e9e d&rsquo;une chose qui va jusqu&rsquo;\u00e0 la spiritualit\u00e9, de leurs grand&rsquo;pr\u00eatres et de leurs adeptes sans contestation. Nous retrouvons, fort logiquement, dans ce ph\u00e9nom\u00e8ne psychologique, la branche fraternelle, jumelle jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;identique, du m\u00eame \u00e9tat de l&rsquo;esprit que nous avons d\u00e9crit dans la Partie pr\u00e9c\u00e9dente sur le pont de la communication, de cette Am\u00e9rique o\u00f9 l&rsquo;un disait que l&rsquo;\u00e9conomie \u00e9tait sortie de l&rsquo;Histoire (<em>beyond history<\/em>) ; simplement, nos lascars pr\u00e9tendirent que c&rsquo;\u00e9tait la puissance am\u00e9ricaniste, et pr\u00e9cis\u00e9ment sa puissance ferrailleuse et technologique transmut\u00e9e en une arm\u00e9e sans exemple, qui \u00e9tait d\u00e9sormais <em>beyond history<\/em>. M\u00eame Rome, qu&rsquo;on consentait encore \u00e0 convoquer comme r\u00e9f\u00e9rence imp\u00e9riale, apparaissait comme la p\u00e2le morasse d&rsquo;une construction que les publicistes du r\u00e9gime am\u00e9ricaniste conduisaient \u00e0 son terme, dont seule la grandiose beaut\u00e9, elle aussi sans nul pr\u00e9c\u00e9dent dans l&rsquo;Histoire, pouvait pr\u00e9tendre le disputer \u00e0 sa terrible puissance. Le nouvel Empire avait tout, la puissance, la beaut\u00e9, par cons\u00e9quent la grandeur et la gloire, et la certitude de soi, la suffisance au-del\u00e0 de tout ce qui est imaginable.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">P<\/span>our une m\u00e9moire plus syst\u00e9matique de la chose, on mentionnera qu&rsquo;on trouvait dans les divers cercles de l&rsquo;ivresse am\u00e9ricaniste, organis\u00e9s en centres de pens\u00e9e (doit-on traduire <em>think tanks<\/em> de cette fa\u00e7ons ?), en agences de publicit\u00e9, en organisations de lobbying, tous les mouvements  dont le plus fameux est celui des <em>neocons<\/em>, habile en arrangement promotionnels  et tous les noms fameux qui allaient illustrer l&rsquo;aventure \u00e9galement am\u00e9ricaniste, et rapidement catastrophique, qui suivrait l&rsquo;attaque du 11 septembre 2001, presque instantan\u00e9ment, comme si la Grande R\u00e9publique n&rsquo;attendait que cela,  l&rsquo;occasion de pr\u00e9cipiter sa propre catastrophe. Pendant ce temps, les usines se restructuraient, se fusionnaient, se forcissaient comme un <em>body builder<\/em> fait uvre de gonflette, pour gonfler ses muscles plut\u00f4t que les bander, comme on gonfle la chambre \u00e0 air d&rsquo;un pneumatique. La dimension industrielle du Complexe ne fut donc pas en reste et r\u00e9pandit sa manne comme le semeur son grain, sur tous ces esprits enflamm\u00e9s forgeant l&rsquo;argument irr\u00e9sistible en faveur de l&rsquo;instrument qui allait justifier <em>a posteriori<\/em> les proclamations de l&#8217;empire de l&rsquo;Am\u00e9rique sur ce qui allait \u00eatre, incessamment, l&rsquo;Empire du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;op\u00e9ration fut rondement men\u00e9e, reconnaissons-lui cet entregent. En l&rsquo;espace de quelques ann\u00e9es, disons les ann\u00e9es 1990 apr\u00e8s la tromperie de l&rsquo;interpr\u00e9tation des ann\u00e9es 1980, l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;esprit et la forme de la psychologie furent modifi\u00e9s. Cela permit, comme on l&rsquo;a vu \u00e9galement dans la Partie pr\u00e9c\u00e9dente, de faire basculer comme en un instant une crise d&rsquo;identit\u00e9 am\u00e9ricaniste qui mena\u00e7ait de se transformer en un m\u00e9chant <em>t\u00e6dium vitae<\/em> postmoderniste, en une ivresse collective et exub\u00e9rante qui nous confirmait cette pathologie de la psychologie qui est le soutien n\u00e9cessaire \u00e0 la dictature de la ferraille devenue artefact investi d&rsquo;une dimension spirituelle. L&rsquo;infantilisme de la pens\u00e9e qui conduisit cette transformation g\u00e9n\u00e9rale, pour ne rien dire de ses caract\u00e8res atone et autiste, une pens\u00e9e aussi rudimentaire qu&rsquo;une projection de jet de peinture sur une toile pour annoncer un art nouveau, mesure combien il s&rsquo;agissait d&rsquo;un simple relais de cette irr\u00e9sistible dictature de la ferraille et du technologisme, et surtout de sa spiritualit\u00e9. Nous n&rsquo;avions pas affaire, avec les <em>neocons<\/em> et leurs comparses, \u00e0 des docteurs de la foi ni \u00e0 de nouveaux Saint-Thomas d&rsquo;Aquin nous apportant une nouvelle dimension philosophique de ce qu&rsquo;est une guerre juste, mais \u00e0 des z\u00e9lotes arm\u00e9s d&rsquo;une culture ferm\u00e9e comme une forteresse, \u00e0 des croyants d&rsquo;un culte verrouill\u00e9 par ses incantations tonitruantes, les uns et les autres aussi rudimentaires et aussi puissants dans l&rsquo;affirmation que vides dans l&rsquo;objet de cette affirmation. Pour la d\u00e9coration, on citait l&rsquo;un ou l&rsquo;autre philosophe (Leo Strauss en fut la <em>star<\/em> incontest\u00e9e), ce qui se faisait p\u00e2mer d&rsquo;aise dans les salons et dans les colonnes des organes bienpensants du syst\u00e8me. C&rsquo;est, si l&rsquo;on veut, la philosophie au marteau de Nietzsche, sans la philosophie et sans Nietzsche. L&rsquo;attaque du 11 septembre 2001 permit enfin de passer \u00e0 l&rsquo;application pratique de la chose, exactement comme si elle avait \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9e pour cela, sinon convoqu\u00e9e sans possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9chappatoire. On ne se priva pas d&rsquo;\u00e9voquer cette possibilit\u00e9 d&rsquo;une organisation comploteuse de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, \u00e9ventuellement de la d\u00e9montrer avec bien des arguments, provoquant le bouleversement et la suffocation des vierges diverses qui assurent la d\u00e9fense de la vertu inalt\u00e9rable du syst\u00e8me. Il fallut passer des sels pour en ranimer quelques-unes, d&rsquo;avoir d\u00e9couvert que certains pouvaient supposer et affirmer de telles manigances de la part du syst\u00e8me. Au regard des trag\u00e9dies de l&rsquo;Histoire et de la dimension tragique de l&rsquo;Histoire, ce passage fait plut\u00f4t enfantin.  <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>a question s&rsquo;est pos\u00e9e, dans ma conception de ce vaste projet qu&rsquo;abrite <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, de savoir dans quel cadre je placerais la r\u00e9f\u00e9rence un peu explicit\u00e9e, qui m&rsquo;avait paru \u00eatre n\u00e9cessaire, au capitalisme de la catastrophe, \u00e0 <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em> selon le titre m\u00eame de son ouvrage (17), que Naomi Klein a \u00e9tudi\u00e9s en d\u00e9tails pour nous dans son livre imposant de 2008. Il para\u00eet in\u00e9vitable de s&rsquo;attacher \u00e9galement \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne parce qu&rsquo;il s&rsquo;ins\u00e8re \u00e9videmment dans la manifestation de cette force historique puissante que nous d\u00e9crivons ; et il s&rsquo;est av\u00e9r\u00e9 plus logique, plus coh\u00e9rent, de placer ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans la logique du d\u00e9veloppement sur le technologisme, et la parabole de l&rsquo;armement qui va avec. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat passionn\u00e9, voire obsessionnel, de tous les courants de pens\u00e9e qui nous d\u00e9montr\u00e8rent la grandeur imp\u00e9riale de l&rsquo;Am\u00e9rique, pour l&rsquo;outil de la destruction cr\u00e9atrice ou chaos cr\u00e9ateur, leur fascination en v\u00e9rit\u00e9 pour la force de la d\u00e9structuration, nous sugg\u00e8rent effectivement ce rangement.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9, Klein d\u00e9montre avec attention, pr\u00e9cision et un luxe de d\u00e9tails la m\u00e9canique de cette formidable offensive d&rsquo;un capitalisme radical, n\u00e9 de l&rsquo;\u00e9cole de Chicago, dont le principal but est d&rsquo;abord la d\u00e9structuration. Qu&rsquo;elle discerne dans l&rsquo;ensemble une logique ou une coh\u00e9rence que nous ne voyons pas si intenses  le syst\u00e8me est tr\u00e8s loin d&rsquo;\u00eatre sous contr\u00f4le  n&rsquo;est pas ce qui nous importe. L&rsquo;exp\u00e9rience, ou l&rsquo;aventure, commence avec le Chili, avec le coup d&rsquo;Etat du 11 septembre 1973. L&rsquo;arm\u00e9e, ou la force arm\u00e9e, tous les moyens de coercition, la terreur, les pressions psychologiques impliquant des approches nouvelles de la torture dont nous avons d\u00e9j\u00e0 fait mention, tout cela rejoint le m\u00eame courant dont on trouve sous une forme diff\u00e9rente un pr\u00e9c\u00e9dent dans la guerre r\u00e9volutionnaire de Bonaparte en Italie, dont on a vu combien elle rel\u00e8ve du choc d\u00e9structurant de la ferraille et des armes qui ouvre la porte aux id\u00e9es ; autant qu&rsquo;un autre pr\u00e9c\u00e9dent dans la description interpr\u00e9tative de la R\u00e9volution donn\u00e9e au d\u00e9but de cette Partie, o\u00f9 ce sont la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb elle-m\u00eame, l&rsquo;acier glac\u00e9 et poisseux de sang, qui servent d&rsquo;id\u00e9es, qui fabriquent les id\u00e9es, qui plantent les id\u00e9es, qui les enfoncent, qui les forcent dans les esprits comme on marque le b\u00e9tail au fer rouge et comme on plante un pieu dans la terre rendue meuble. L&rsquo;importance sp\u00e9cifique et particuli\u00e8re qu&rsquo;on trouve dans ce cas dans l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement d\u00e9crit par Klein se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la chronologie de l&rsquo;aventure et \u00e0 l&rsquo;importance respective des acteurs selon un rangement qu&rsquo;on voudrait nouveau ; <em>la strat\u00e9gie du choc<\/em> devient un outil qui a sa place dans la grande dynamique historique que nous d\u00e9crivons, avec un lien avec ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ; elle s&rsquo;impose comme un compl\u00e9ment n\u00e9cessaire du vaste mouvement de sauvegarde de la dictature de la ferraille menac\u00e9e par l&rsquo;intempestif couple Reagan-Gorbatchev, en accentuant d\u00e9cisivement la tendance \u00e0 la d\u00e9structuration qui r\u00e9clame \u00e0 tout moment la puissance des armes et le poids de la ferraille et du technologisme comme moyen d&rsquo;action d\u00e9cisif autant que comme tr\u00e8s haut inspirateur. (Que l&rsquo;insaisissable Reagan, \u00e0 l&rsquo;instar de sa pens\u00e9e voyageant dans les p\u00f4les oppos\u00e9s, ait \u00e9galement un pied dans le courant de <em>la strat\u00e9gie du choc<\/em> par son r\u00f4le essentiel dans le r\u00e9tablissement, dans les ann\u00e9es 1980, de la puissance priv\u00e9e et d\u00e9r\u00e9gul\u00e9e aux USA, ne doit pas nous surprendre. On a vu ce qu&rsquo;on <strong>peut<\/strong> penser de Reagan. Sa m\u00e9diocrit\u00e9 assure qu&rsquo;il peut \u00eatre de tous les vents et de toutes les aventures, sans vraiment comprendre la port\u00e9e du geste, sans qu&rsquo;il y ait geste volontaire en aucune fa\u00e7on.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes th\u00e8ses expos\u00e9es plus tard dans <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em> eurent une vogue extraordinaire dans les milieux qui pr\u00e9paraient dans les ann\u00e9es 1990 l&rsquo;investissement de l&#8217;empire du monde. Elles furent de toutes les aventures, que ce soit pour figurer comme principal but de guerre explicite, que ce soit pour privatiser les structures et les proc\u00e9dures, autant que le personnel du syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 nationale, que ce soit pour tenter de soumettre les alli\u00e9s r\u00e9calcitrants et tout le reste. Elles relevaient de cette d\u00e9r\u00e9gulation, condition enthousiaste de toutes les r\u00e9volutions lib\u00e9rales d\u00e9finitives, d\u00e9termin\u00e9es \u00e0 faire le vide de toutes traces d&rsquo;autre chose qui f\u00fbt organis\u00e9, qui assur\u00e2t une certaine stabilit\u00e9, une certaine \u00e9quit\u00e9, qui rappel\u00e2t que quelque chose d&rsquo;autre avait exist\u00e9 auparavant. La consigne de la d\u00e9structuration comme fondement du monde, cette \u00e9tonnante proposition contradictoire dans ses termes, est le refrain entra\u00eenant de la modernit\u00e9, du trotskisme \u00e0 l&rsquo;ultralib\u00e9ralisme<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans l&rsquo;ordre de bataille du syst\u00e8me, dans la hi\u00e9rarchie de la dictature de la ferraille et du technologisme r\u00e9tablie dans toutes ses pr\u00e9rogatives \u00e0 l&rsquo;occasion de l&rsquo;attaque du 11 septembre 2001, une place est assign\u00e9e comme membre de plein droit \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne. Le sch\u00e9ma g\u00e9n\u00e9ral est ainsi trac\u00e9 et <em>la strat\u00e9gie du choc<\/em> du capitalisme de la catastrophe, de l&rsquo;exigence \u00e9conomique du tabula rasa, est au premier rang de l&rsquo;offensive.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">C<\/span>e passage sur <em>la strat\u00e9gie du choc<\/em> cl\u00f4t la description de l&rsquo;ordre de bataille de la transversale du technologisme lanc\u00e9e dans ce qu&rsquo;elle juge \u00eatre implicitement sa bataille finale, ce que les esprits qu&rsquo;on pourrait qualifier d&rsquo;ultimistes nomment Armageddon ; on penserait alors, dans la logique aussi bien encha\u00een\u00e9e qu&rsquo;un sc\u00e9nario de cin\u00e9matographie hollywoodienne, que l&rsquo;attaque du 11 septembre 2001, avec son fardeau \u00e9crasant de symbolisme, de repr\u00e9sentation communicationnelle, de larmoiement pathologique, repr\u00e9sente le badaboum effectivement cin\u00e9matographique du coup de d\u00e9part du <em>sprint<\/em> final. On doit ressentir, dans ces lignes autant que dans une rem\u00e9moration inspir\u00e9e de cette histoire rapproch\u00e9e et frelat\u00e9e, la r\u00e9solution et la conviction guerri\u00e8res, et que les appoint\u00e9s du syst\u00e8me ont \u00e0 l&rsquo;esprit la certitude qu&rsquo;il ne manque ni un bouton de gu\u00eatre ni un m\u00e9gabit d&rsquo;ordinateur. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;offensive finale du syst\u00e8me du technologisme, toute incertitude bue et tout enseignement tourn\u00e9 \u00e0 son avantage, m\u00eame s&rsquo;il faut le tordre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est alors que se glissa cette sorte de dysfonctionnement du m\u00e9canisme imperceptible \u00e0 l&rsquo;origine ; n\u00e9gligeable, marginal, objet de d\u00e9dain et d&rsquo;une consid\u00e9ration pleine de m\u00e9pris, dont on se demande la raison d&rsquo;\u00eatre ; cette sorte de grain de sable qui fait basculer les ambitions les plus calcul\u00e9es et les plus structur\u00e9es, les forces les plus colossales et les plus assur\u00e9es d&rsquo;elles-m\u00eames ; le germe du qualitatif subrepticement plac\u00e9 sur la route du d\u00e9ferlement quantitatif<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>L&rsquo;exception fran\u00e7aise et la G4G<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tIl importe, \u00e0 ce point du r\u00e9cit, d&rsquo;effectuer un retour en arri\u00e8re pour d\u00e9crire pr\u00e9cis\u00e9ment, et dans sa racine la plus f\u00e9conde et la plus substantielle, le ph\u00e9nom\u00e8ne contraire \u00e0 tout ce qu&rsquo;on a d\u00e9crit pr\u00e9c\u00e9demment, et qui justifie qu&rsquo;on consid\u00e8re la situation, \u00e0 la fin de cette premi\u00e8re d\u00e9cennie du XXI\u00e8me si\u00e8cle, comme singuli\u00e8re, paradoxale et d\u00e9cisive \u00e0 la fois. Il s&rsquo;agit de cette situation du temps historique pr\u00e9sent que nous d\u00e9crivons comme transmut\u00e9e dans ce qui est devenu d&rsquo;abord ce qu&rsquo;on a d\u00e9sign\u00e9 comme la structure crisique du syst\u00e8me ; ce qui fait que chaque \u00e9v\u00e9nement devient presque m\u00e9caniquement une crise inh\u00e9rente au syst\u00e8me et ce processus transformant le syst\u00e8me en une spirale crisique ; ce qui fait que la structure crisique s&rsquo;anime et prend un sens, \u00e9pouse une dynamique et entra\u00eene les crises qu&rsquo;elle forme dans un mouvement de spirale de plus en plus rapide, comme se forme un tourbillon mortel, vers le bas, vers le trou noir, vers le fond des choses qui serait aussi leur fondement. C&rsquo;est alors que l&rsquo;on pourra observer la grandeur, la sublimit\u00e9 et la puissance de notre situation transform\u00e9e par l&rsquo;Histoire en une trag\u00e9die transcendantale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est <em>la gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>  nous reviendrons avec empressement sur l&rsquo;interpr\u00e9tation de notre titre  de nous avoir conduits \u00e0 cette situation, pourtant terrible et tragique \u00e0 la fois, o\u00f9 le regard d\u00e9cill\u00e9 dispose enfin, s&rsquo;il sait s&rsquo;en saisir, de la vertu ultime de la lucidit\u00e9, o\u00f9 les seuls enjeux de l&rsquo;histoire du monde nous sont expos\u00e9s dans leur plus fulgurante simplicit\u00e9, dans leur \u00e9vidence la plus incontestable. Ce renversement complet de situation, alors qu&rsquo;un Dieu trompeur pourrait nous avoir fait croire la partie jou\u00e9e dans l&rsquo;autre sens au soir du 11 septembre 2001, plonge ses racines dans un \u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;on jugerait \u00e0 premi\u00e8re vue bien \u00e9tranger \u00e0 notre propos, \u00e0 ce point o\u00f9 nous a conduits ce propos. Nous ne faisons que parcourir la spirale du destin de l&rsquo;Histoire, y retrouvant, \u00e0 chaque passage essentiel mais \u00e0 un niveau diff\u00e9rent, qu&rsquo;on peut croire plus haut, chaque acteur essentiel. Il est \u00e0 nouveau question de la France et le retour en arri\u00e8re qui nous importe nous ram\u00e8ne au cur de la Guerre froide que nous avons survol\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe me rappelle ma jeunesse, venue des rives nord-africaines, de l&rsquo;Alg\u00e9rie, d&rsquo;Alger pr\u00e9cis\u00e9ment  on parlait alors plut\u00f4t des pieds-noirs que du devoir de repentance de la France  o\u00f9, peut-\u00eatre, un lecteur ou l&rsquo;autre serait surpris d&rsquo;apprendre que mon cur et mon esprit battaient \u00e0 l&rsquo;unisson sur le rythme de la d\u00e9nonciation terrible du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle. C&rsquo;\u00e9tait notre d\u00e9mon, notre tra\u00eetre, notre fossoyeur de l&rsquo;Empire et de notre patrie d&rsquo;outre-M\u00e9diterran\u00e9e, le massacreur de nos vies courantes et de ma pr\u00e9cieuse jeunesse, et nous ne r\u00eavions que de sa disparition dans le tonnerre de la proclamation publique de l&rsquo;infamie des actes qu&rsquo;il avait foment\u00e9s \u00e0 notre encontre. L&rsquo;attaque \u00e9tait constante, sans mesure et sans esprit de mesure, et sans la moindre distinction dans la hi\u00e9rarchie des objets de notre excommunication g\u00e9n\u00e9rale. Ainsi nommait-on cela faire de la politique. Je rappelle ces souvenirs de jeunesse pour signaler la topographie tortueuse que prend l&rsquo;esprit avant d&rsquo;atteindre \u00e0 ses espaces d&rsquo;expansion, et combien la remise en question des choses acquises est une n\u00e9cessit\u00e9, y compris lorsque la chose acquise dissimule sa fragilit\u00e9 qui est la pr\u00e9misse de la remise en question de soi-m\u00eame, c&rsquo;est-\u00e0-dire celui qui n&rsquo;est pas encore soi-m\u00eame avant cette remise en question. J&rsquo;ai appris dans les incertaines douleurs d&rsquo;une adolescence confront\u00e9e \u00e0 une trag\u00e9die de l&rsquo;histoire habituelle combien l&rsquo;objet des condamnations des esprits install\u00e9s varie selon les caprices de la mode des esprits, et combien les th\u00e8ses de salon, qui font les grands proc\u00e8s ordonn\u00e9s par les id\u00e9ologies du temps courant, sont plus attentives \u00e0 leurs effets de mode qu&rsquo;aux constats de la r\u00e9alit\u00e9 du monde. Je fus donc un antigaulliste forcen\u00e9, un colonialiste inf\u00e2me sans savoir pourquoi ni avoir agi dans ce sens, avant d&rsquo;atteindre ma majorit\u00e9 et de m&rsquo;interroger \u00e0 propos de ces condamnations sans n\u00e9cessit\u00e9 de proc\u00e8s, et en m\u00eame temps un sp\u00e9cialiste pr\u00e9coce des mati\u00e8res les plus diverses qui marquaient l&rsquo;activit\u00e9 du G\u00e9n\u00e9ral  pour les conchier, sans autre forme de proc\u00e8s, l\u00e0 aussi. Ainsi en fut-il de la bombinette.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEffectivement, parmi d&rsquo;autres qui faisaient le d\u00e9lice des caricaturistes et des pol\u00e9mistes, il y avait l&rsquo;un des th\u00e8mes favoris de l&rsquo;attaque contre le G\u00e9n\u00e9ral dans ceci que nous d\u00e9noncions comme la bombinette, qui d\u00e9signait le vaste projet de formation d&rsquo;une force nucl\u00e9aire fran\u00e7aise ind\u00e9pendante ; c&rsquo;\u00e9tait la pr\u00e9tention ridicule de sa France \u00e0 lui de se faire aussi grosse que les bufs en fabriquant une bombe atomique qui serait naturellement d&rsquo;une aussi compl\u00e8te vanit\u00e9 que celle qu&rsquo;on lui pr\u00eatait, \u00e0 lui personnellement. J&rsquo;ai connu cette situation o\u00f9 l&rsquo;honneur devient d&rsquo;uvrer \u00e0 l&rsquo;abaissement de sa propre patrie, o\u00f9 la grandeur consiste \u00e0 applaudir les ennemis de sa patrie dans l&rsquo;entreprise qu&rsquo;ils font de la r\u00e9duire \u00e0 la taille la plus n\u00e9gligeable, o\u00f9 l&rsquo;intelligence semble devoir s&rsquo;exprimer de la fa\u00e7on la plus \u00e9clatante en s&rsquo;attachant \u00e0 montrer le moins possible d&rsquo;intelligence de la situation. Je dois \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 de rapporter combien cette attitude que je juge aujourd&rsquo;hui indigne, comme je juge indigne certaines attitudes \u00e9quivalentes du temps pr\u00e9sent, fut assum\u00e9e et d\u00e9velopp\u00e9e, de ma part, dans la plus compl\u00e8te bonne foi et sans le moindre doute sur ma sinc\u00e9rit\u00e9 ; cela laisse \u00e0 penser pour d&rsquo;autres cas, pour des attitudes g\u00e9n\u00e9rales, pour la r\u00e9alit\u00e9 du machiav\u00e9lisme et de la tromperie qu&rsquo;on pr\u00eate si ais\u00e9ment aux autres.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Je fus de ceux qui ridiculisaient la bombinette, et je me rappelle avec pr\u00e9cision la vigueur de la pol\u00e9mique et le m\u00e9pris qui accompagnait l&rsquo;appr\u00e9ciation qu&rsquo;on pouvait avoir \u00e0 l&rsquo;endroit de l&rsquo;objet de cette pol\u00e9mique. Je n&rsquo;imaginais pas une seconde l&rsquo;importance de la chose, encore moins bien entendu dans le sens o\u00f9 je vais tenter de l&rsquo;exposer ici, mais la vigueur de la calomnie et de l&rsquo;incompr\u00e9hension, ou de la volont\u00e9 de n&rsquo;en rien comprendre, donne peut-\u00eatre, par indication paradoxale et \u00e0 cette \u00e9poque \u00e9videmment dissimul\u00e9e, une mesure de cette importance, comme si le destin vous faisait un signe. Il y a, m\u00eame dans certaines calomnies et dans la fermeture plus r\u00e9flexive que volontaire de l&rsquo;esprit, dans l&rsquo;intensit\u00e9 qu&rsquo;on peut y mettre quand les circonstances vous y poussent et sans que vous dussiez en porter tout le poids de la responsabilit\u00e9 pour autant, une indication pr\u00e9cieuse de la grandeur de l&rsquo;objet consid\u00e9r\u00e9, avec son constat r\u00e9serv\u00e9 pour le temps o\u00f9 votre regard aura d\u00e9cill\u00e9, o\u00f9 votre esprit aura d\u00e9cid\u00e9 de faire sauter ses verrous.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe temps passant et l&rsquo;esprit changeant, j&rsquo;en vins \u00e0 peser l&rsquo;objet de ma vindicte qui commen\u00e7ait \u00e0 rancir \u00e0 l&rsquo;aune des valeurs dont je d\u00e9couvrais la puissance, et comment cet objet contribuait, dans notre temps historique, \u00e0 assurer la ma\u00eetrise de la politique \u00e0 laquelle il \u00e9tait associ\u00e9. Je compris que la possession de l&rsquo;arme nucl\u00e9aire \u00e9tait bien plus importante que l&rsquo;arme elle-m\u00eame, puisque le but de plus en plus explicite de l&rsquo;arme, \u00e0 mesure que se d\u00e9veloppait la doctrine MAD et que son sch\u00e9ma atteignait le public, \u00e9tait de ne point servir. Sa possession seule vous mettait dans une classe \u00e0 part, dans une situation hors des s\u00e9ries. Elle vous conf\u00e9rait un statut d&rsquo;exception, d\u00e9passant largement celui que vous r\u00e9servent les chiffres habituels que l&rsquo;on consulte pour prendre la mesure de la force. Plus encore, les syst\u00e8mes fran\u00e7ais furent d\u00e9velopp\u00e9s dans deux sens qui ont chacun leur valeur propre, et une valeur fondatrice. L&rsquo;un \u00e9tait celui d&rsquo;un d\u00e9veloppement technologique d&rsquo;une grande qualit\u00e9 et aux capacit\u00e9s multiples, ce qui donnait un cr\u00e9dit consid\u00e9rable \u00e0 la possibilit\u00e9 de l&rsquo;usage d&rsquo;une arme dont il n&rsquo;\u00e9tait pas question que vous usassiez ; plus il \u00e9tait \u00e9vident que vous pourriez en user, et en user efficacement, plus il \u00e9tait \u00e9vident que vous n&rsquo;en useriez pas parce que personne n&rsquo;oserait user de la sienne contre vous de crainte que vous usiez de la v\u00f4tre contre lui Peu importaient, dans ce cas, le poids r\u00e9el des choses, et leur nombre ; seule l&rsquo;existence importait. Les Fran\u00e7ais nommaient cela la dissuasion du faible au fort : si vous avez assez de cr\u00e9dit pour faire croire au plus fort que votre riposte le blessera d&rsquo;une mani\u00e8re intol\u00e9rable, il reculera devant l&rsquo;usage de sa propre force qui vous an\u00e9antirait pourtant sans coup f\u00e9rir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe deuxi\u00e8me sens, compl\u00e9mentaire du premier, mais compl\u00e9mentaire dans le degr\u00e9 le plus haut, ouvre d&rsquo;autres horizons. Il s&rsquo;agit du principe d&rsquo;ind\u00e9pendance nationale assur\u00e9 par l&rsquo;autonomie des moyens, et celle des moyens de fabrication de ces moyens ; l&rsquo;ensemble, assur\u00e9 par ces m\u00e9canismes, aboutit \u00e0 la situation de souverainet\u00e9 nationale, \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 du cadre de cette souverainet\u00e9 et des forces qui l&rsquo;affirment. Par la disposition des outils qu&rsquo;on a dite, dans le sens qu&rsquo;on a dit et avec la vertu dissuasive qu&rsquo;on a dite, la nation est souveraine ; sa puissance est l\u00e9gitime ; le pouvoir qui en d\u00e9coule exsude une autorit\u00e9 naturelle. Sur ce trin\u00f4me presque magique en ce qu&rsquo;il constitue une structure des vertus transcendantales de la nation, se b\u00e2tit peu \u00e0 peu un argument nouveau, qui quitte le domaine de la strat\u00e9gie, du jeu pratiqu\u00e9 selon les r\u00e8gles \u00e9tablies par le r\u00e8gne de la ferraille hurlante et nucl\u00e9aire de la Guerre froide et de la doctrine MAD ; on dirait, avec le go\u00fbt du paradoxe, que l&rsquo;argument, bien qu&rsquo;il soit fond\u00e9 sur le fait nucl\u00e9aire comme on l&rsquo;a d\u00e9taill\u00e9, se d\u00e9nucl\u00e9arise comme on se d\u00e9solidarise. Ainsi devient-on un dissident, en rompant avec les r\u00e8gles du syst\u00e8me et en niant ainsi sa dictature totalitaire. (Le rebelle dit l&rsquo;historien Jean Lacouture du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, de sa p\u00e9riode londonienne, dans son livre <em>L&rsquo;\u00e9ternel enjeu<\/em>  mais beaucoup plus encore qu&rsquo;il ne croit, je dirais plut\u00f4t l&rsquo;\u00e9ternel rebelle  car rebelle ni de l&rsquo;id\u00e9ologie, ni des alignements, mais de la conception m\u00eame de la deuxi\u00e8me r\u00e9volution occidentale  donc rebelle m\u00eame lorsqu&rsquo;il semble entr\u00e9 dans le rang des plus grands, rebelle de l&rsquo;ordre dont il prend quelques-uns des fils en main.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDe Gaulle a-t-il compris ce qu&rsquo;il faisait, jusqu&rsquo;o\u00f9 portait son acte, lorsqu&rsquo;il fit la force nucl\u00e9aire ind\u00e9pendante fran\u00e7aise, d&rsquo;ailleurs \u00e0 partir d&rsquo;une dynamique d\u00e9j\u00e0 largement anim\u00e9e par ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs  bien qu&rsquo;il m\u00e9pris\u00e2t ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs ? J&rsquo;en doute grandement. De Gaulle \u00e9tait de cette trempe qui se doute qu&rsquo;investi des pouvoirs supr\u00eames, il ne les ma\u00eetrise pas ni ne les conduit, mais tout au plus les sert sans en conna\u00eetre le dessein ultime, et d&rsquo;ailleurs sans pr\u00e9occupation ni angoisse particuli\u00e8res \u00e0 cet \u00e9gard. Ces hommes-l\u00e0, o\u00f9 se glissent des femmes \u00e0 la place qui est la leur, sont du parti des grands hommes. Pour notre propos, j&rsquo;y mettrais aussi bien une Jeanne qu&rsquo;un Richelieu ou qu&rsquo;un Talleyrand, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de De Gaulle ; leur conception du pouvoir est celle du pouvoir supr\u00eame, qui est ind\u00e9fini et qui s&rsquo;ouvre \u00e0 bien des interpr\u00e9tations, qu&rsquo;ils n&rsquo;assurent pas mais dont ils doivent d&rsquo;en m\u00e9riter la charge autant \u00e0 la grandeur de la conception qu&rsquo;ils s&rsquo;en font qu&rsquo;\u00e0 leur humilit\u00e9 de le servir et de le servir bien, notamment gr\u00e2ce aux moyens dont la politique leur a donn\u00e9s la disposition ; cela implique, et nous revenons \u00e0 de Gaulle et \u00e0 sa force nucl\u00e9aire, que ces grands hommes prennent certaines d\u00e9cisions en en mesurant le poids g\u00e9n\u00e9ral, en en connaissant quelques effets imm\u00e9diats qu&rsquo;ils recherchent mais en en ignorant certains autres, \u00e0 plus long terme. De Gaulle savait parfaitement ce qu&rsquo;il faisait pour l&rsquo;imm\u00e9diat en d\u00e9veloppant la force nucl\u00e9aire fran\u00e7aise. Il assurait la dissuasion du faible au fort qui fait qu&rsquo;on vous respecte comme si vous \u00e9tiez fort, bien que vous soyez faible ; il assurait \u00e9galement, par ce moyen central de la puissance et de l&rsquo;ind\u00e9pendance nationales sur lequel d&rsquo;autres moyens se greff\u00e8rent accessoirement, la r\u00e9affirmation de la souverainet\u00e9 fran\u00e7aise et de la l\u00e9gitimit\u00e9 de sa puissance ; d&rsquo;une fa\u00e7on plus contourn\u00e9e et moins \u00e9vidente, mais plus en profondeur nous semble-t-il, ce moyen de la force nucl\u00e9aire et ses cons\u00e9quences sur le statut de la France assur\u00e8rent et r\u00e9affirm\u00e8rent l&rsquo;identit\u00e9 fran\u00e7aise. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">C&rsquo;<\/span>est \u00e0 ces mots et expressions que nous voulons conduire le lecteur  souverainet\u00e9 nationale, l\u00e9gitimit\u00e9, identit\u00e9 On observe aussit\u00f4t combien ils renvoient, les uns et les autres, \u00e0 cette cat\u00e9gorie qui se place dans notre rangement des choses, qui est celle des valeurs structurantes. Il s&rsquo;agit ici du domaine purement de l&rsquo;esprit et du concept mais l&rsquo;on observe aussit\u00f4t qu&rsquo;il d\u00e9coule directement de l&rsquo;appr\u00e9ciation de la mati\u00e8re, de la ferraille nucl\u00e9aire, dans les conditions sp\u00e9cifiques de l&rsquo;approche gaullienne ; on observe \u00e9galement que l&rsquo;affrontement entre les valeurs structurantes et les forces de d\u00e9structuration, qui est l&rsquo;expression dynamique du rangement de l&rsquo;affrontement g\u00e9n\u00e9ral que nous d\u00e9crivons, s&rsquo;exprime \u00e9galement tout au long de notre r\u00e9cit de cette deuxi\u00e8me civilisation occidentale, et pr\u00e9cis\u00e9ment dans la partie o\u00f9 nous nous trouvons de la transversale du technologisme, comme dans l&rsquo;exemple de la bataille de Verdun o\u00f9 l&rsquo;affrontement est caract\u00e9ris\u00e9 par une attaque d\u00e9structurante de la ferraille furieuse de la technologie militaire et guerri\u00e8re la plus avanc\u00e9e de l&rsquo;\u00e9poque, qui \u00e9tait l&rsquo;artillerie allemande.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;\u00e9quivalence avec la bataille de Verdun n&rsquo;est pourtant pas sans myst\u00e8re, parce qu&rsquo;elle est singuli\u00e8rement et absolument paradoxale. Ces valeurs structurantes  souverainet\u00e9 nationale, l\u00e9gitimit\u00e9, identit\u00e9  sont restaur\u00e9es, dans le cas qui nous occupe de la France et de De Gaulle, au moyen de la ferraille nucl\u00e9aire, laquelle est par ailleurs pr\u00e9sent\u00e9e tout au long du r\u00e9cit qui pr\u00e9c\u00e8de, comme absolument d\u00e9structurante, atteignant le point Om\u00e9ga de la d\u00e9structuration du monde lorsqu&rsquo;elle impose \u00e0 l&rsquo;esprit la dictature de la doctrine de la destruction mutuelle assur\u00e9e, impliquant que l&rsquo;esprit ne peut plus d\u00e9sormais faire passer sa pens\u00e9e que par le filtre de la ferraille nucl\u00e9aire, que cette pens\u00e9e est <strong>totalement<\/strong> d\u00e9pendante de la technologie, enfin que sa spiritualit\u00e9 est manipul\u00e9e et indirectement mais tr\u00e8s fortement inspir\u00e9e par la mati\u00e8re. L&rsquo;\u00e9quivalence est paradoxale \u00e0 cause du fait nucl\u00e9aire qui est, dans l&rsquo;esprit de la chose, un fait paralysant (une dictature absolue), par sa puissance certes, mais qui est aussi, et n\u00e9cessairement, un fait lui-m\u00eame paralys\u00e9. Le fait nucl\u00e9aire n&rsquo;est une dictature paralysante que s&rsquo;il est lui-m\u00eame un dictateur paralys\u00e9 ; il ne terrorise les esprits que dans la mesure o\u00f9 les esprits existent encore, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la mesure o\u00f9 il n&rsquo;est pas accompli dans sa globalit\u00e9, qui est au point terminal la destruction de l&rsquo;esp\u00e8ce ; c&rsquo;est pourquoi, \u00e0 l&#8217;emploi de l&rsquo;expression de feu nucl\u00e9aire, qui recouvre une hypoth\u00e8se d&#8217;emploi absolument improbable durant la Guerre froide, nous avons pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 l&rsquo;expression ferraille nucl\u00e9aire qui implique le non-emploi nucl\u00e9aire. Du coup, les donn\u00e9es principes structurants <em>versus<\/em> attaque d\u00e9structurante que nous avons employ\u00e9es pour les autres situations, dont la bataille de Verdun, n&rsquo;ont plus leur place ici puisque la situation est priv\u00e9e de l&#8217;emploi de la chose. Nous atteignons en fait le cur du ph\u00e9nom\u00e8ne que nous voulons d\u00e9crire, dans la position qu&rsquo;il occupa durant la Guerre froide, et dans le r\u00f4le que joua la France avec la force nucl\u00e9aire mise en place par le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe fait est que notre g\u00e9n\u00e9ral se fiche de la guerre comme d&rsquo;une guigne. Il lui importe que la France, devenue puissance nucl\u00e9aire, soit reconnue et respect\u00e9e comme telle. Le nucl\u00e9aire est, dans les mains de ce de Gaulle, un instrument quasiment institutionnel, une ruse r\u00e9galienne, pour restituer \u00e0 la France la position qu&rsquo;elle doit avoir. Le contre-pied est prodigieux. De Gaulle est totalement \u00e9tranger au langage d&rsquo;un LeMay ou d&rsquo;un McNamara. Il r\u00e9ussit le prodige de faire de cette ferraille absolument d\u00e9structurante, sa compl\u00e8te antith\u00e8se, une ferraille absolument structurante. L\u00e0 o\u00f9 la dictature du nucl\u00e9aire impose une loi d\u00e9structurante de fer parce qu&rsquo;on raisonne vis-\u00e0-vis de l&rsquo;arme en termes militaires, c&rsquo;est-\u00e0-dire en termes d&#8217;emploi (et de non-emploi, qu&rsquo;importe), de Gaulle et la France se nimbent du nucl\u00e9aire pour affirmer la structuration fondamentale de la souverainet\u00e9 et de la l\u00e9gitimit\u00e9, parce que la France pense en termes politiques, c&rsquo;est-\u00e0-dire en termes d&rsquo;existence ou de non-existence de la chose (l&#8217;emploi \u00e9tant un aspect compl\u00e8tement secondaire, qui est r\u00e9gl\u00e9 depuis longtemps par la raison \u00e0 moins qu&rsquo;une folie <strong>ext\u00e9rieure<\/strong> oblige \u00e0 en user, modifiant par l&rsquo;an\u00e9antissement tous les concepts, toutes les pens\u00e9es, voire la pens\u00e9e elle-m\u00eame). Les Fran\u00e7ais furent les premiers, et sans doute les seuls en mati\u00e8re de nucl\u00e9aire, \u00e0 cr\u00e9er cette arme d&rsquo;abord pour son existence politique propre, parce que politiquement on parle \u00e0 une nation nucl\u00e9aire sur un ton tout autre, bien diff\u00e9rent et n\u00e9cessairement d\u00e9f\u00e9rent, que celui qu&rsquo;on emploie pour le tout-venant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un point essentiel permettant de donner quelques pr\u00e9cisions \u00e9galement essentielles sur les notions, emprunt\u00e9es \u00e0 Guglielmo Ferrero et dont nous faisons grand usage tout au long de cet ouvrage, d&rsquo;id\u00e9al de puissance et d&rsquo;id\u00e9al de perfection. Ces deux id\u00e9aux sont des cr\u00e9ations de l&rsquo;esprit et doivent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s effectivement en termes spirituels. Les moyens, de ce point de vue, ne sont qu&rsquo;accessoires et peuvent \u00eatre tordus \u00e0 la fortune de la pens\u00e9e, si cette pens\u00e9e est ferme et l\u00e9gitime ; de Gaulle peut parfaitement user du moyen presque absolu de l&rsquo;id\u00e9al de puissance qu&rsquo;est l&rsquo;arme nucl\u00e9aire pour manifester une d\u00e9marche relevant absolument de l&rsquo;id\u00e9al de perfection ; il use donc d&rsquo;un moyen absolument d\u00e9structurant, et utilis\u00e9 comme tel par l&rsquo;id\u00e9al de puissance, pour le but absolument structurant de l&rsquo;id\u00e9al de perfection. Tout est dans l&rsquo;esprit, certes, et parce que l&rsquo;esprit ruse magnifiquement avec les contraintes absurdes de la ferraille nucl\u00e9aire auxquelles parvient l&rsquo;id\u00e9al de la puissance. L&rsquo;immense diff\u00e9rence est que l&rsquo;id\u00e9al de puissance, victime de sa propre ambition, de son impitoyable vanit\u00e9, devient prisonnier des moyens qu&rsquo;il se donne pour s&rsquo;affirmer tandis que l&rsquo;id\u00e9al de perfection en use au contraire, avec une habilet\u00e9 imparable, pour s&rsquo;en lib\u00e9rer compl\u00e8tement lorsqu&rsquo;il s&rsquo;en trouve menac\u00e9, pour le tenir \u00e0 distance tout en le gardant \u00e0 bonne distance, pour poursuivre sa lutte contre la d\u00e9structuration conduite par l&rsquo;id\u00e9al de puissance ; en bon strat\u00e8ge (Sun-tzi), il use des moyens de l&rsquo;adversaire pour assurer sa propre position contre la pression de l&rsquo;adversaire, alors qu&rsquo;il sait par ailleurs que nul ne se risquera, \u00e0 moins de l&rsquo;hypoth\u00e8se de la folie, \u00e0 l&rsquo;usage du moyen jusque dans son apocalypse de la destruction absolue de l&rsquo;entropie de l&rsquo;univers carbonis\u00e9. Au bout du compte, comme on le comprend bien, on ne s&rsquo;\u00e9tonnerait pas de constater que l&rsquo;id\u00e9al de puissance, que l&rsquo;homme croit avoir enfant\u00e9, constitue en fait le pi\u00e8ge que la mati\u00e8re brisante a tendu \u00e0 l&rsquo;homme pour en faire sa chose ; il impose le pacte faustien, dans ce que l&rsquo;homme, en proclamant l&rsquo;id\u00e9al de puissance, nimbe la ferraille hurlante d&rsquo;une spiritualit\u00e9 qui peut lui permettre, \u00e0 lui l&rsquo;homme, de pr\u00e9tendre \u00e9tendre son empire sur le monde, mais qui hausse effectivement cette ferraille \u00e0 un niveau qui assure son propre pouvoir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle \u00e9chappe \u00e0 ce pi\u00e8ge et, utilisant avec une gr\u00e2ce \u00e9trange et une impudence \u00e0 couper le souffle l&rsquo;arme principale de son adversaire, et la retourne contre lui. Le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle est effectivement et \u00e9videmment un adepte, conscient ou pas qu&rsquo;importe, de ce Sun Zi et de son <em>Art de la guerre<\/em>, lequel recommande au sage de s&rsquo;adapter \u00e0 la strat\u00e9gie de l&rsquo;adversaire, de se servir de la force de l&rsquo;adversaire contre l&rsquo;adversaire, de se servir des armes de l&rsquo;adversaire contre l&rsquo;adversaire, pour toujours l&#8217;emporter au moindre prix. De Gaulle se saisit de l&rsquo;arme nucl\u00e9aire d\u00e9structurante et en fait une force structurante sans exemple qui installe autant la souverainet\u00e9 que la l\u00e9gitimit\u00e9, que l&rsquo;identit\u00e9 elle-m\u00eame, de la nation  de la France  et, ainsi, service rendu comme il faut, et chapeau bas pour conclure&#8230; En ce sens, la force nucl\u00e9aire fran\u00e7aise est l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement strat\u00e9gique et m\u00e9tahistorique le plus important de la deuxi\u00e8me partie du XX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais nous devons aller plus loin, au-del\u00e0 de ce que de Gaulle lui-m\u00eame imagine et con\u00e7oit. C&rsquo;est \u00e0 ce point que nous retrouvons ce que nous \u00e9voquions plus haut, qui disait que les d\u00e9cisions des grands hommes portent autant sur des mati\u00e8res, avec des effets, parfaitement compris d&rsquo;eux-m\u00eames et envisag\u00e9s dans ce sens par eux-m\u00eames, que sur d&rsquo;autres \u00e9l\u00e9ments, \u00e0 plus long terme. Ces effets vont ensemble et sont parfaitement inconnus de leurs auteurs (ces grands hommes&rsquo; prennent certaines d\u00e9cisions en en mesurant le poids g\u00e9n\u00e9ral, en en connaissant quelques effets imm\u00e9diats qu&rsquo;ils recherchent mais en en ignorant certains autres, \u00e0 plus long terme) Ainsi en venons-nous \u00e0 la G4G, ou Guerre de 4\u00e8me G\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;expression G4G va de soi puisque, selon les th\u00e9oriciens (essentiellement am\u00e9ricains), il y eut d&rsquo;abord une guerre de premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, puis de seconde g\u00e9n\u00e9ration, puis de troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration Il est inutile de s&rsquo;attarder \u00e0 la nomenclature technique et diverse de cette classification, qui ne nous concerne pas et prendrait trop de notre temps, et sans beaucoup d&rsquo;utilit\u00e9, pour en venir directement \u00e0 la G4G. Il nous suffit de savoir que la conception de la G4G comme d&rsquo;une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de la guerre, apparue \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, notamment chez des th\u00e9oriciens comme William S. Lind, dispose l&rsquo;id\u00e9e au d\u00e9part assez vague et, du reste au fondement assez compr\u00e9hensible par des r\u00e9f\u00e9rences historiques nombreuses, d&rsquo;une efficacit\u00e9 pouvant aller jusqu&rsquo;\u00e0 la d\u00e9cision favorable en leur faveur de forces non dot\u00e9es des armes les plus avanc\u00e9es, de forces non conventionnelles, de forces en apparence faibles et mal organis\u00e9es, contre des arm\u00e9es conventionnelles, fortement organis\u00e9es et puissamment arm\u00e9es, d\u00e8s lors qu&rsquo;interviennent des facteurs de type qualitatif qu&rsquo;on a beaucoup de difficult\u00e9s \u00e0 mesurer et \u00e0 transmuter en termes quantitatifs de quincaillerie de guerre, de strat\u00e9gie et de tactique ; des facteurs tels que souverainet\u00e9 nationale, ind\u00e9pendance nationale, sens patriotique, effet de la puissance r\u00e9galienne de l&rsquo;Etat, etc., qui s&rsquo;expriment aussi bien, dans les cas envisag\u00e9s de la G4G, par des vertus op\u00e9rationnelles et paradoxales pour les conceptions modernistes que ruse, rusticit\u00e9, simplicit\u00e9, refus des r\u00e9seaux. Encore ai-je conscience, en \u00e9voquant des d\u00e9finitions encore bien incompl\u00e8tes, d&rsquo;\u00e9voluer presque hors des normes fix\u00e9es par les th\u00e9oriciens de la G4G qui tendraient \u00e0 s&rsquo;en tenir aux seuls aspects militaires. Mais c&rsquo;est bien le cas ! Il faut se d\u00e9gager de ce mod\u00e8le unique et, une fois constat\u00e9s l&rsquo;impr\u00e9cision de la chose et son caract\u00e8re d&rsquo;une dynamique en constante \u00e9volution pour ce qui est de sa compr\u00e9hension et de son identification, en venir \u00e0 explorer les voies qui nous int\u00e9ressent plus pr\u00e9cis\u00e9ment. On verra rapidement combien cela est justifi\u00e9, \u00e0 la mesure du champ de la r\u00e9flexion ainsi ouvert.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;id\u00e9e centrale de la G4G est, \u00e0 notre sens, d&rsquo;aller bien au-del\u00e0 de la guerre alors que l&rsquo;acronyme pr\u00e9tend d\u00e9signer une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de guerre. Au-del\u00e0, dans ce cas, pr\u00e9tend moins signifier en avant de qu&rsquo;ailleurs, et si possible plus haut  et c&rsquo;est ce qui nous importe. La G4G a fait entrer la guerre dans un monde qui n&rsquo;entend plus la guerre comme on l&rsquo;entendait pr\u00e9c\u00e9demment ; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;elle est n\u00e9e, dans sa grandeur et sa valeur courantes, \u00e0 partir d&rsquo;un monde si diff\u00e9rent, qui n&rsquo;entend plus la guerre comme on l&rsquo;entendait pr\u00e9c\u00e9demment. Il doit appara\u00eetre clairement au lecteur que le terme de G4G, employ\u00e9 ici aussi bien pour l&rsquo;opportunit\u00e9 du discours que pour la signification tr\u00e8s sp\u00e9cifique qu&rsquo;on veut lui donner, s&rsquo;\u00e9loigne autant que possible de la chose militaire tout en maintenant le lien qui convient pour rester dans la dialectique g\u00e9n\u00e9rale de la transversale du technologisme. Pour expliciter pleinement cette G4G-l\u00e0  la G4G et son origine gaulliste, avec son caract\u00e8re structurant parce que d&rsquo;origine gaulliste  il faut d&rsquo;abord se coltiner, \u00e0 nouveau pour ce qui est de notre r\u00e9cit, avec 9\/11<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">9<\/span>\/11 Que n&rsquo;a-t-on r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cet \u00e9trange assemblage de chiffres et d&rsquo;un signe, presque cabalistique, tout cela qui pr\u00e9tend symboliser pour nous, dans le langage \u00e0 la fois du technologisme et du postmodernisme, ce qui serait une trag\u00e9die \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal des plus grandes que l&rsquo;Histoire ait connues, sinon la plus grande en v\u00e9rit\u00e9. Cette pantomime de sentiments exacerb\u00e9s au-del\u00e0 du concevable et du raisonnable, cette lamentation consid\u00e9rable qui accompagn\u00e8rent les pertes humaines de cet \u00e9v\u00e9nement, qui auraient tenues \u00e0 peu pr\u00e8s dans trois jours de la bataille de 300 jours que fut Verdun, pr\u00e9tendirent en v\u00e9rit\u00e9 marquer une \u00e9poque nouvelle, quelque chose devant quoi l&rsquo;Histoire elle-m\u00eame doit s&rsquo;incliner. Eh bien, r\u00e9flexion faite et bien faite, et en \u00e9cartant la remarque morbide de la comptabilit\u00e9 quantitative, prenons le cas pour ce qu&rsquo;il nous en est pr\u00e9sent\u00e9 et voyons de quelle \u00e9poque nouvelle il s&rsquo;agit.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;on comprendra que nous ne nous attardons ni au nombre des victimes, ni \u00e0 la destruction des b\u00e2timents, ni au mode d&rsquo;attaque employ\u00e9, ni aux pol\u00e9miques autour des complots et montages divers, toutes ces choses \u00e9tant classiques et sans rien d&rsquo;exceptionnel. Envisager le contraire, c&rsquo;est-\u00e0-dire tenir en elles-m\u00eames ces choses comme exceptionnelles et consid\u00e9rer cet \u00e9v\u00e9nement en soi comme un bouleversement de l&rsquo;Histoire, comme le monde entier le fit sans retenue ni mesure, ne fait que d\u00e9montrer une sensiblerie de midinette, une inculture profonde \u00e0 propos de la trag\u00e9die qu&rsquo;est l&rsquo;Histoire, une pens\u00e9e r\u00e9duite au sentimentalisme servile, un go\u00fbt du symbolisme pouss\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la proximit\u00e9 de la pathologie et ainsi de suite. L&rsquo;affaire aussit\u00f4t faite, la guerre fut aussit\u00f4t proclam\u00e9e ; mais quelle guerre enfin, car nul ne savait rien, ou pr\u00e9tendait ne rien savoir des agresseurs, sinon que l&rsquo;on parlait de ce groupe nomm\u00e9 al Qa\u00efda, qui n&rsquo;\u00e9tait ni un pays, ni un entit\u00e9 constitu\u00e9e ni rien de semblable ? C&rsquo;est l\u00e0, par contre, qu&rsquo;appara\u00eet la chose Cette \u00e9poque nouvelle. La guerre fut proclam\u00e9e, contre le terrorisme, pire encore ou plus encore, ou mieux si l&rsquo;on veut,  la Guerre contre la Terreur, pompeusement et diversement charg\u00e9e de majuscules.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;anomalie apparut aussit\u00f4t et certains object\u00e8rent qu&rsquo;on ne fait pas la guerre \u00e0 un mode d&rsquo;action, \u00e0 une fa\u00e7on de se battre, \u00e0 une tactique m\u00eame si elle est d\u00e9testable ; que cela est absurde, et m\u00eame doublement absurde puisqu&rsquo;on combat une m\u00e9thode et qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une m\u00e9thode qui refuse, par son mode de fonctionnement lui-m\u00eame, une approche m\u00e9thodologique de son action. La proposition de la guerre contre le terrorisme devenue la Guerre contre la Terreur effectuait effectivement une translation qui en changeait la substance et rendait compte effectivement d&rsquo;une double absurdit\u00e9 ; c&rsquo;est comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait de combattre le d\u00e9sordre en soi (le terrorisme), comme si ce d\u00e9sordre \u00e9tait un ordre en soi (la Terreur), comme si cet ordre en soi qui n&rsquo;en \u00e9tait pas un, \u00e9tait un ennemi effectivement identifi\u00e9, humainement, g\u00e9ographiquement et historiquement. La critique semblait si \u00e9vidente que nulle raison mesur\u00e9e ne semblait pouvoir contredire le jugement qu&rsquo;on en devrait tirer. La chose, aurait aussit\u00f4t conclu un esprit \u00e9clair\u00e9, ne durera pas un mois. J&rsquo;\u00e9cris cela huit ans et cinq mois apr\u00e8s le 11 septembre 2001 et le monde entier r\u00e9sonne toujours d&rsquo;appels \u00e9pisodiques \u00e0 la Guerre contre la Terreur, et personne, de guerre lasse si l&rsquo;on veut, ne s&rsquo;occupe \u00e0 user de sa rh\u00e9torique pour montrer l&rsquo;inanit\u00e9 de la chose. La Guerre contre la Terreur, cette absurdit\u00e9 de la raison salu\u00e9e par la raison elle-m\u00eame, ou disons la raison officielle et conformiste qui r\u00e8gne sur nos destins, est devenue le menu de nos jours sans fin tels que les envisage le syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral de cette seconde civilisation occidentale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn peut s&rsquo;en d\u00e9soler et, une fois de plus, dresser le bilan sempiternel du discours politique qui semble conduire la raison, ou ce qui fait figure de raison, sur les chemins de la folie. On se doute aussit\u00f4t que cela n&rsquo;est pas notre propos, que nous parlons de la double absurdit\u00e9 de la Guerre contre la Terreur pour au contraire proposer l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elle se trouve parfaitement \u00e0 sa place pour nous permettre de poursuivre notre r\u00e9cit, et celui-ci proche de son terme \u00e0 ce point. L&rsquo;id\u00e9e centrale que nous proposons ici est, en effet, que la Guerre contre la Terreur est l&rsquo;aboutissement de l&rsquo;id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale accouch\u00e9e par le d\u00e9cha\u00eenement de la puissance de la mati\u00e8re, lorsque cette id\u00e9e atteint le Grand Rien en croyant vous pr\u00e9senter le Grand Tout. On a vu que la mati\u00e8re soudain d\u00e9cha\u00een\u00e9e, avec la puissance qui va avec, puissance du m\u00e9tal et de la ferraille brisante, du <em>Choix du feu<\/em>, de la technologie et des armements, avait enfant\u00e9 les id\u00e9es justifiant cette violence, et m\u00eame l&rsquo;explicitant, la sollicitant <em>a posteriori<\/em>. Il en est ainsi de la R\u00e9volution ; il en est ainsi de la guerre depuis ce tournant de la naissance de la deuxi\u00e8me civilisation occidentale  la guerre qui se d\u00e9finit et se structure d&rsquo;une fa\u00e7on de plus en plus radicale \u00e0 mesure qu&rsquo;augmentent les pressions de la mati\u00e8re d\u00e9cha\u00een\u00e9e et du technologisme. La Guerre froide installe l&rsquo;id\u00e9e de la guerre dans l&rsquo;impasse \u00e0 cause de l&rsquo;\u00e9volution des armements et de la situation fig\u00e9e dans la destruction mutuelle assur\u00e9e habill\u00e9e pour la convenance d&rsquo;un affrontement id\u00e9ologique total, c&rsquo;est-\u00e0-dire la guerre verrouill\u00e9e dans une sorte de prison qui pr\u00e9tendrait \u00eatre finalement bienheureuse, qui nous fait tous prisonniers de l&rsquo;armement hiss\u00e9 au niveau de l&rsquo;an\u00e9antissement de l&rsquo;esp\u00e8ce. Mais l&rsquo;illusion ne dure pas et il devient tr\u00e8s vite manifeste que la mati\u00e8re humaine, que les communistes notamment, ou disons les Russes forc\u00e9s d&rsquo;\u00eatre communistes, refusent de rester dans cet \u00e9tat (Gorbatchev). Ainsi appara\u00eet-il tr\u00e8s vite \u00e9vident que le verrou est sur le point de sauter, qu&rsquo;il saute, que rien ne peut emp\u00eacher cette malheureuse issue sinon la guerre d&rsquo;an\u00e9antissement total. Que faire alors ? Changer l&rsquo;id\u00e9e de la guerre <strong>d\u00e9finitivement<\/strong>, en viennent-ils \u00e0 concevoir selon un raisonnement d&rsquo;automaticit\u00e9, selon une d\u00e9marche que je juge d&rsquo;intuition absolument inconsciente. Nous sommes en vue du concept de la Guerre contre la Terreur, qui pourrait se d\u00e9cliner, en fait, comme l&rsquo;id\u00e9e totale de la Guerre, le Grand Rien  par cons\u00e9quent le Grand Tout de la guerre, et l&rsquo;univers, et notre destin d&rsquo;esp\u00e8ce, r\u00e9sum\u00e9s dans le concept de guerre ainsi modifi\u00e9 et arrang\u00e9 sur mesure. L&rsquo;id\u00e9e, enfant\u00e9e par les n\u00e9cessit\u00e9s de la puissance d\u00e9cha\u00een\u00e9e de la mati\u00e8re, du m\u00e9tal et du feu de la R\u00e9volution qu&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;habiller convenablement, atteint l&rsquo;\u00e9quivalent conceptuel de cette m\u00eame mati\u00e8re en offrant une repr\u00e9sentation absolument informe et surr\u00e9elle de la guerre, dont la caract\u00e9ristique essentielle est qu&rsquo;elle correspond dans son uniformit\u00e9, dans son absence d&rsquo;identit\u00e9, dans la r\u00e9duction \u00e0 la seule substance, effectivement \u00e0 la mati\u00e8re d\u00e9cha\u00een\u00e9e depuis la R\u00e9volution. Enfant\u00e9e par la R\u00e9volution n\u00e9e de la mati\u00e8re pour habiller cette mati\u00e8re des atours du concept, l&rsquo;id\u00e9e a rejoint le stade z\u00e9ro, le stade entropique de la repr\u00e9sentation du monde avec la repr\u00e9sentation d&rsquo;une guerre doublement absurde, \u00e0 la fois Grand Rien et Grand Tout La Guerre contre la Terreur. De m\u00eame, et comme dans un symbole \u00e0 l&rsquo;exceptionnelle puissance, la R\u00e9volution fran\u00e7aise qui a install\u00e9 l&rsquo;une de ses p\u00e9riodes les plus fameuses sous le nom de Terreur (la Terreur), est-elle la g\u00e9nitrice lointaine mais assur\u00e9e de la Guerre contre la Terreur. Quelle diff\u00e9rence entre la Terreur et la Guerre contre la Terreur ? Quelle diff\u00e9rence entre le Grand Rien et le Grand Tout ? (Nous sommes, dirait-on, au cur de l&rsquo;ambivalence inqui\u00e8te du monde moderne et postmoderne, entre la modernit\u00e9 achev\u00e9e enfantant son double d&rsquo;un an\u00e9antissement des ambitions utopiques cette modernit\u00e9 dans l&rsquo;absurdit\u00e9 du d\u00e9veloppement de la chose pouss\u00e9e \u00e0 son extr\u00eame.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;ach\u00e8vement de la pens\u00e9e, de l&rsquo;id\u00e9e enfant\u00e9e par le d\u00e9cha\u00eenement de la ferraille et de la guerre qui va avec pour lui servir de faux masque, ou de cache-sexe apr\u00e8s tout, se fait alors dans une construction de l&rsquo;esprit fondamentalement caract\u00e9ris\u00e9e par son absence totale de sens, par une g\u00e9ographie de la nuance aussi lisse qu&rsquo;une pi\u00e8ce de m\u00e9tal al\u00e9s\u00e9e au micromillim\u00e8tre pr\u00e8s, ou qu&rsquo;un d\u00e9sert des confins inexplor\u00e9s du monde, dans une sorte de <em>d\u00e9sert des Tartares<\/em> qui se passerait m\u00eame des Tartares. La perfection du ph\u00e9nom\u00e8ne n&#8217;emp\u00eache pas qu&rsquo;apparaissent des risques qui sont \u00e0 mesure, pour le moins ; on dirait qu&rsquo;au contraire, elle les favorise. C&rsquo;est \u00e0 ce point qu&rsquo;appara\u00eet la G4G selon notre d\u00e9finition, charg\u00e9e de la pr\u00e9monition fran\u00e7aise de la manipulation du technologisme, ou de la mati\u00e8re en g\u00e9n\u00e9ral, contre la dictature de la mati\u00e8re que repr\u00e9sentait le triomphe du technologisme du temps de la Guerre froide. 9\/11, apr\u00e8s la chute de l&rsquo;URSS, a achev\u00e9 la d\u00e9chirure fondamentale de cette dictature, en croyant au contraire nous imposer le verrou conceptuel de la Guerre contre la Terreur.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">L<\/span>a diff\u00e9rence entre les deux ou trois premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;ivresse qui suivirent 9\/11 et les ann\u00e9es de calvaire qui lui succ\u00e8dent marque un tournant radical, peut-\u00eatre le tournant final dans cet affrontement dont l&rsquo;id\u00e9al de puissance croyait avoir conquis la ma\u00eetrise d\u00e9cisive. En v\u00e9rit\u00e9, le plus grand succ\u00e8s de 9\/11, le v\u00e9ritable complot au cur de cette attaque dont aucun des protagonistes n&rsquo;a la moindre id\u00e9e lorsqu&rsquo;elle se d\u00e9roule, c&rsquo;est que ce 9\/11 d\u00e9cha\u00eene  au sens d&rsquo;\u00f4ter leurs cha\u00eenes  les structures de la pens\u00e9e enferm\u00e9es dans l&rsquo;immense camp de concentration de la modernit\u00e9, qui a commenc\u00e9 son installation avec le d\u00e9but de la deuxi\u00e8me civilisation occidentale. La premi\u00e8re appr\u00e9ciation qui vient \u00e0 l&rsquo;esprit est qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une orientation conforme \u00e0 l&rsquo;esprit de la chose (de la modernit\u00e9), tel qu&rsquo;on l&rsquo;observe dans ce r\u00e9cit, depuis son origine dans la s\u00e9quence de cette deuxi\u00e8me civilisation occidentale, puisque le d\u00e9cha\u00eenement de la pens\u00e9e se fait tout de m\u00eame \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce m\u00eame immense camp de concentration de la modernit\u00e9, donc au b\u00e9n\u00e9fice final de la version du monde que prot\u00e8gent les gardiens et que d\u00e9taille l&rsquo;esprit qui y r\u00e8gne. (De ce point de vue, ce serait conclure que le d\u00e9cha\u00eenement de la pens\u00e9e permet d&rsquo;accoucher de concepts aussi radicaux et audacieux que la Guerre contre la Terreur et tout ce qui s&rsquo;ensuit, qui conviennent \u00e0 merveille \u00e0 la modernit\u00e9 en radicalisant les vices et les mal\u00e9dictions des conceptions qui lui sont les plus abhorr\u00e9es.) Mais l&rsquo;observation des \u00e9v\u00e9nements nous impose aussit\u00f4t des r\u00e9serves. Ce d\u00e9cha\u00eenement des structures de la pens\u00e9e qui se fait, r\u00e9p\u00e9tons-le, <strong>\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur<\/strong> du camp de concentration, qui semblerait avoir pour effet logique de donner un suppl\u00e9ment de pens\u00e9e aux th\u00e8ses en vogue tout en restant conforme aux normes de fonctionnement de la vill\u00e9giature, a eu aussi et, bient\u00f4t, comme effet subtil et inattendu, et bient\u00f4t fondamental, d&rsquo;all\u00e9ger la surveillance de l&rsquo;enfermement et, bient\u00f4t encore, de m\u00e9nager des voies d&rsquo;\u00e9vasion. Ainsi en est-il lorsqu&rsquo;on croit que le Ciel vous sanctifie, vous et vos croyances, par les \u00e9v\u00e9nements du monde, m\u00eame si l&rsquo;on a un peu aid\u00e9 \u00e0 la provocation de ces \u00e9v\u00e9nements ; on se croit assur\u00e9 de tout, et quitte des dissidences inconvenantes ; on se croit comme les ma\u00eetres du monde, avec le troupeau qui suit <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;une des premi\u00e8res cons\u00e9quences de l&rsquo;attaque 9\/11 fut effectivement de d\u00e9cha\u00eener une ivresse de puissance qui rejoignit, dans l&rsquo;esprit de la chose, le ph\u00e9nom\u00e8ne de sortie de l&rsquo;Histoire (<em>beyond history<\/em>) d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 et rappel\u00e9 ci-dessus \u00e0 propos de l&rsquo;\u00e9conomie. La comparaison des deux enthousiasmes est si impressionnante et convaincante qu&rsquo;elle ne laisse pas le moindre doute. Cette fois, il s&rsquo;agit de la mati\u00e8re strat\u00e9gique au plus haut niveau, de la mati\u00e8re imp\u00e9riale m\u00eame, voire de la mani\u00e8re tout simplement historique dans la mesure o\u00f9 cette mani\u00e8re se rend quitte des contraintes historiques. (Cela, aussi, serait un \u00e9v\u00e9nement historique.). Cette sortie de l&rsquo;Histoire se conduirait, d&rsquo;une fa\u00e7on classique, par la fabrication d&rsquo;une autre histoire, d&rsquo;une autre r\u00e9alit\u00e9, dans une dynamique que nous avons d\u00e9j\u00e0 d\u00e9sign\u00e9e comme du virtualisme, pour laquelle les Am\u00e9ricains, notamment les gens de l&rsquo;administration GW Bush, trouv\u00e8rent le terme de <em>faith-based<\/em>. Il ne s&rsquo;agit nullement d&rsquo;une sp\u00e9culation de notre part. Le journaliste et auteur Ron Suskind d\u00e9voila le pot aux roses dans un article du New York <em>Times<\/em>, le 17 octobre 2004 (nous avons d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 une partie de son propos mais, ici, toute la citation a sa place) :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>In the summer of 2002, after I had written an article in Esquire that the White House didn&rsquo;t like about Bush&rsquo;s former communications director, Karen Hughes, I had a meeting with a senior adviser to Bush. He expressed the White House&rsquo;s displeasure, and then he told me something that at the time I didn&rsquo;t fully comprehend  but which I now believe gets to the very heart of the Bush presidency.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>The aide said that guys like me were <\/em><strong><em>in what we call the reality-based community<\/em><\/strong><em>, which he defined as people who believe that solutions emerge from your judicious study of discernible reality. I nodded and murmured something about enlightenment principles and empiricism. He cut me off. That&rsquo;s not the way the world really works anymore, he continued. <\/em><strong><em>We&rsquo;re an empire now, and when we act, we create our own reality<\/em><\/strong><em>. And while you&rsquo;re studying that reality  judiciously, as you will  <\/em><strong><em>we&rsquo;ll act again, creating other new realities<\/em><\/strong><em>, which you can study too, and that&rsquo;s how things will sort out. We&rsquo;re history&rsquo;s actors and you, all of you, will be left to just study what we do.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPlut\u00f4t qu&rsquo;<em>history&rsquo;s actors<\/em>, qui sonne modeste et inad\u00e9quat en l&rsquo;esp\u00e8ce, nous aurions dit cr\u00e9ateurs de l&rsquo;Histoire, certes, cela bien entendu en cons\u00e9quence \u00e9vidente de l&rsquo;affirmation pr\u00e9c\u00e9dente du chroniqueur consult\u00e9 selon laquelle [ils cr\u00e9ent leur] propre r\u00e9alit\u00e9. Enfin, l&rsquo;on comprend bien l&rsquo;id\u00e9e, le sentiment, l&rsquo;\u00e9l\u00e9vation de l&rsquo;ivresse et le d\u00e9cha\u00eenement de l&rsquo;esprit. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne de quasi l\u00e9vitation de la pens\u00e9e et de sculpture progressiste et postmoderniste de la perception du monde eut effectivement comme premier effet d&rsquo;ouvrir les portes du camp de concentration de la postmodernit\u00e9 ; quand le gardien-en-chef commence \u00e0 s&rsquo;\u00e9vader dans une po\u00e9sie si compl\u00e8tement possessive, quand les consignes deviennent \u00e0 mesure, le camp est parcouru d&rsquo;un flottement et les commissaires politiques ne savent plus quoi penser, et encore moins quoi enseigner. Effectivement, \u00e0 partir de la fin de ces deux ann\u00e9es qui suivirent 9\/11, o\u00f9 l&rsquo;on vit ce d\u00e9cha\u00eenement de l&rsquo;ivresse, surgit le contrecoup de la r\u00e9alit\u00e9. L&rsquo;alignement servile sur l&rsquo;am\u00e9ricanisme qui constituait notre politique et notre fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre montra des signes de d\u00e9sarroi. L&rsquo;esprit, \u00e9vad\u00e9 du camp de concentration apr\u00e8s que son d\u00e9cha\u00eenement eut \u00e9t\u00e9 accompli par 9\/11, se pr\u00e9parait inconsciemment \u00e0 des r\u00e9v\u00e9lations surprenantes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais suivons, un moment encore, la logique du syst\u00e8me qui constitue le terme de la transversale du technologisme. Plac\u00e9 dans la situation radicale de l&rsquo;accomplissement de l&rsquo;\u00e9tat esp\u00e9r\u00e9, du Grand Rien ou du Grand Tout, notamment avec cette Guerre contre la Terreur, la psychologie excit\u00e9e par le fonctionnement du <em>faith-based<\/em>, le syst\u00e8me ne peut envisager d&rsquo;\u00eatre autre chose que le Grand Tout. Pour l&rsquo;\u00eatre parfaitement, Grand Tout, il faut \u00e9liminer le double insupportable de cette image, il faut r\u00e9duire le Grand Rien, et il faut que le Grand Rien soit identifi\u00e9 \u00e0 tout ce qui semblerait devoir encore r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;ivresse des conqu\u00eates ultimes. Tout ce qui est autre que cette communaut\u00e9 du Grand Tout, bien install\u00e9e dans sa conception <em>faith-based<\/em>, tout cela doit \u00eatre r\u00e9duit  y compris, note-t-on au passage, les esprits d\u00e9cha\u00een\u00e9s qui se sont \u00e9vad\u00e9s du camp de concentration. Ainsi se fomente, pendant ces deux ou trois ann\u00e9es f\u00e9briles \u00e0 partir de 9\/11, une attaque g\u00e9n\u00e9rale qui, pour affirmer des objectifs g\u00e9ographiques ou g\u00e9opolitiques, ne doit pas moins en \u00eatre une attaque g\u00e9n\u00e9rale contre tout ce qui est Autre. L&rsquo;attaque retrouve naturellement les termes qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9s ; l&rsquo;attaque est, selon les lignes de la transversale du technologisme, absolument d\u00e9structurante, et tout ce qui est structurant, qui est l&rsquo;Autre \u00e0 d\u00e9truire, se trouvera en position d&rsquo;antagonisme dans laquelle il sera conduit, sous peine de succomber, \u00e0 organiser une r\u00e9sistance. Comme on l&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 vu, il n&rsquo;est de principes et de conceptions plus structurants que l&rsquo;identit\u00e9, la l\u00e9gitimit\u00e9, la souverainet\u00e9 nationale, toutes ces choses caract\u00e9risant le gaullisme et qui forment l&rsquo;\u00e2me de la r\u00e9sistance, qui devient l&rsquo;outil m\u00eame du combat. Ainsi s&rsquo;agit-il d&rsquo;une  r\u00e9sistance au sens le plus noble du terme et cette r\u00e9sistance prendra-t-elle souvent la forme d&rsquo;un combat arm\u00e9, mais \u00e9galement de toute autre forme possible de combat ; ainsi s&rsquo;inscrit-elle dans le concept de G4G tel que nous l&rsquo;avons propos\u00e9, avec sa puissante matrice gaulliste. C&rsquo;est effectivement une guerre, la G4G, et la r\u00e9sistance structurante s&rsquo;appuiera \u00e9videmment sur les valeurs structurantes que le gaullisme a fait rena\u00eetre dans le cas fran\u00e7ais. De cette fa\u00e7on, on en arrive \u00e0 consid\u00e9rer que 9\/11 a ouvert effectivement la phase finale de cette guerre qu&rsquo;est la transversale du technologisme, et l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement l&rsquo;a fait, fort heureusement, dans des termes qu&rsquo;il devient \u00e0 la fois ais\u00e9 et urgent d&rsquo;identifier, de comprendre et d&rsquo;installer \u00e0 la place qui leur convient.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes attaques les plus spectaculaires se sont faites contre ce que les Anglo-Saxons nomment des <em>rogue states<\/em> ou des <em>failed states<\/em>  des Etats-voyous ou des Etats en faillite, ainsi jug\u00e9s selon des normes occidentalistes que certains pourraient juger, avec nombre d&rsquo;arguments, biais\u00e9es ou orient\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 observer que souvent l&rsquo;action occidentaliste et anglo-saxonne contribue elle-m\u00eame, avec parfois une grande insistance, \u00e0 ce destin funeste du voyou ou de la faillite. D&rsquo;autre part, il est \u00e9galement vrai que ces Etats, certains d&rsquo;entre eux dans tous les cas, pr\u00e9sentent ces caract\u00e8res de d\u00e9sordre et d&rsquo;instabilit\u00e9  certains d&rsquo;entre tous, mais pas tous n\u00e9cessairement. Il subsiste une ambigu\u00eft\u00e9 \u00e0 cet \u00e9gard, qui permet \u00e0 diverses formes de raisonnements concernant ces interventions de s&rsquo;exprimer, certaines favorables et d&rsquo;autres nullement. Les Occidentaux, les Anglo-Saxons principalement, ont choisi le raisonnement favorable \u00e0 leur cause. On comprend la raison de ce choix. Ils ont alors \u00e9labor\u00e9 le concept de l&rsquo;intervention justifi\u00e9e, soit par des normes humanitaires (l&rsquo;interventionnisme humanitaire), soit, d&rsquo;une fa\u00e7on plus affirm\u00e9e et, somme toute, plus honn\u00eate mais tout de m\u00eame dans le m\u00eame ordre de l&rsquo;id\u00e9e centrale de la civilisation occidentaliste (anglo-saxonne) comme <em>magister<\/em> du reste du monde, par le n\u00e9o-imp\u00e9rialisme ou par le n\u00e9o-interventionnisme, ces deux n\u00e9ologismes \u00e9tant accompagn\u00e9s, implicitement ou explicitement, du qualificatif in\u00e9vitable d&rsquo;humanitaire. La chose a \u00e9t\u00e9 mise en th\u00e9orie, notamment, par le Britannique, fonctionnaire du Foreign Office puis fonctionnaire europ\u00e9en, Robert Cooper. (17)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 est \u00e9videmment le r\u00e9sultat de l&rsquo;expos\u00e9 de ces situations, de la fa\u00e7on de les traiter, des explications qui sont donn\u00e9es de ces traitements. Cette ambigu\u00eft\u00e9 s&rsquo;exprime essentiellement sinon exclusivement dans le seul concept d&rsquo;Etat employ\u00e9 dans les situations cit\u00e9es plus haut (<em>rogue states<\/em> ou <em>failed states<\/em>), et quoi qu&rsquo;on dise ou pense de l&rsquo;\u00e9tat de ces Etats, si l&rsquo;on ose dire. Dans ce cas, l&rsquo;accusation g\u00e9n\u00e9rale de colonialisme qui est port\u00e9e par les adversaires de cette tendance, qui se r\u00e9f\u00e8re au colonialisme de nos remords complaisants et de nos souvenirs chancelants, qui est charg\u00e9e de tout son poids de soufre et d&rsquo;opprobre dans cette \u00e9poque o\u00f9 la repentance occidentale pour le pass\u00e9 de l&rsquo;Occident semble aussi pr\u00e9sente que l&rsquo;air qu&rsquo;on respire, cette accusation n&rsquo;a aucun sens du point de vue de la forme comme du point de vue de la r\u00e9f\u00e9rence aux principes de la chose, m\u00eame si elle a bien des arguments politiques et moraux pour elle. Le colonialisme honni du pass\u00e9 ne s&rsquo;est pas exerc\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral contre des Etats tels qu&rsquo;on en entend le sens aujourd&rsquo;hui, dans le cadre de notre syst\u00e8me et de notre civilisation, avec la r\u00e9f\u00e9rence nationale, avec les r\u00e9f\u00e9rences des principes de la souverainet\u00e9, de la l\u00e9gitimit\u00e9, voire de l&rsquo;identit\u00e9. Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;absoudre, ce n&rsquo;est pas lui trouver du charme ni en aucun cas d\u00e9battre \u00e0 son propos, c&rsquo;est simplement \u00e9carter cette r\u00e9f\u00e9rence du colonialisme de nos exercices de repentance pour notre propos. Le n\u00e9o-imp\u00e9rialisme actuel, qui assure cette fonction colonialiste <em>new age<\/em> \u00e0 l&rsquo;ombre vertueuse de l&rsquo;argument humanitaire et qui tr\u00e9buche bien plus qu&rsquo;\u00e0 son tour dans l&rsquo;un ou l&rsquo;autre nid de poule de sombres desseins et des arri\u00e8re-pens\u00e9es, s&rsquo;attaque, lui, \u00e0 des Etats  qu&rsquo;ils soient voyous ou faillis, ici, ne nous importe pas  seuls les principes \u00e9nonc\u00e9s nous attachent. Il heurte des conceptions qui sont aussi les n\u00f4tres, puisque nous avions d\u00e9j\u00e0 civilis\u00e9 et re-forg\u00e9 \u00e0 notre image ces territoires incertains devenus colonies puis Etats ind\u00e9pendants avec la d\u00e9colonisation. L&rsquo;on ne peut ignorer que ces Etats voyous ou faillis le sont le plus souvent \u00e0 cause de nos moyens et de nos m\u00e9thodes, de nos d\u00e9r\u00e9gulations, de nos privatisations, de nos doctrines \u00e9conomiques, de nos armements, de notre m\u00e9thodologie propre de la corruption, de nos conceptions dites des droits de l&rsquo;homme, avec leur envers qui introduit leur condamnation l\u00e0 o\u00f9 ils ne voient que leurs traditions ; cela ach\u00e8ve d&rsquo;en faire des Etats comme les n\u00f4tres, inscrits aux m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences et les trahissant \u00e0 leur mani\u00e8re, comme nous avons les n\u00f4tres. Le triste tour est jou\u00e9 lorsqu&rsquo;on constate, ce qui est le fardeau de tous les constats de chaque jour de cette triste \u00e9poque, que l&rsquo;attaque se fait selon des moyens, des intentions, jusqu&rsquo;au moindre <strong>d\u00e9tail<\/strong> de la description, du caract\u00e8re et de l&rsquo;\u00e9quipement de ces forces, selon une logique et une trajectoire qui sont baign\u00e9es \u00e0 la fois dans le technologisme et dans la dynamique de la d\u00e9structuration. Leurs soldats sont d\u00e9shumanis\u00e9s et isol\u00e9s dans une sorte d&rsquo;habillage de robots, comme si l&rsquo;on voulait les isoler du contact de ces contr\u00e9es qu&rsquo;ils investissent ; leurs m\u00e9thodes sont brutales, ill\u00e9gales et avec comme but essentiel d&rsquo;extirper leur identit\u00e9 \u00e0 ceux qui tombent sous leur coupe ; leurs \u00e9quipements sont invisibles, impitoyables, aveugles aux r\u00e9alit\u00e9s une fois que la machinerie technologique a d\u00e9termin\u00e9 les objectifs de l&rsquo;agression. Ceux qui leur r\u00e9sistent sont la terreur elle-m\u00eame, selon un \u00e9tonnant tour de passe-passe qui fait du terroris\u00e9 originel notre terroriste incompr\u00e9hensible.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes cons\u00e9quences de cet \u00e9tat des choses, des plus ambitieuses aux plus minutieuses, se comprennent aussit\u00f4t. Leurs interventions n\u00e9o-coloniales, loin d&rsquo;\u00eatre une r\u00e9p\u00e9tition du premier colonialisme o\u00f9 les colonisateurs investissaient le plus souvent des territoires d\u00e9structur\u00e9s sans risquer de voir utilis\u00e9s contre eux leurs propres principes, selon leurs propres r\u00e9f\u00e9rences, au contraire d\u00e9clenchent aussit\u00f4t la sollicitation de ces principes et de ces r\u00e9f\u00e9rences. Les interventions cristallisent une r\u00e9sistance nationale, raffermissent une identit\u00e9 vacillante, sollicitent une l\u00e9gitimit\u00e9 dans cette m\u00eame r\u00e9sistance contre l&rsquo;intervention, red\u00e9finissent la souverainet\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re de l&rsquo;intervention puisqu&rsquo;elle se fait en r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;intervention. C&rsquo;est alors \u00e0 l&rsquo;\u00e9vidence structurante de la r\u00e9sistance nationale qu&rsquo;il faut se r\u00e9f\u00e9rer, dont le gaullisme est l&rsquo;une des repr\u00e9sentations les plus fortes et les plus r\u00e9pandues entre les nations, pour l&rsquo;\u00e9poque de la Deuxi\u00e8me Guerre et d&rsquo;apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale mais avec la gr\u00e2ce d&rsquo;avoir ainsi r\u00e9tabli un lien avec les forces structurantes qui se manifest\u00e8rent auparavant, notamment avec la Grande Guerre telle que nous l&rsquo;avons explor\u00e9e. A la lumi\u00e8re de cette r\u00e9f\u00e9rence selon laquelle la r\u00e9sistance a effectivement abouti \u00e0 la refondation de l&rsquo;identit\u00e9, de la l\u00e9gitimit\u00e9 et de la souverainet\u00e9, les guerres caus\u00e9es par ces interventions devenues des agressions, et qui rel\u00e8vent effectivement de la G4G, font des combattants de la r\u00e9sistance \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de ce cadre et de cette dynamique, des d\u00e9fenseurs de l&rsquo;identit\u00e9, de la l\u00e9gitimit\u00e9 et de la souverainet\u00e9. Les combattants devenus r\u00e9sistants se r\u00e9f\u00e8rent implicitement au gaullisme dans son acception universelle, dans la mesure o\u00f9 le gaullisme est effectivement la r\u00e9f\u00e9rence la plus puissante, et elle-m\u00eame la plus structurante, et encore plus \u00e0 la lumi\u00e8re de son exp\u00e9rience extr\u00eame de l&rsquo;ind\u00e9pendance de sa force nucl\u00e9aire contre la dictature du technologisme. Que ces combattants le sachent ou non ne nous importe pas, du moment que nous le savons pour eux ; qu&rsquo;ils se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 diverses forces telles que des id\u00e9ologies ou des religions que nous nous empressons de d\u00e9tester et de d\u00e9noncer pour sauvegarder nos id\u00e9ologies et nos religions ne nous importe pas davantage, du moment que nous avons identifi\u00e9 leur r\u00e9f\u00e9rence pour leur compte. D\u00e8s lors que nous avons \u00e9t\u00e9 conduits nous-m\u00eames \u00e0 cette gr\u00e2ce de les penser en acteurs d&rsquo;une dynamique structurante, avec de si puissants arguments, un habillage aussi convaincant que la G4G, d\u00e8s lors ils le sont. Il n&rsquo;importe pas qu&rsquo;ils soient cruels, ill\u00e9gaux, assassins et le reste, puisque c&rsquo;est nous qui les qualifions ainsi, et \u00e9tant nous-m\u00eames tout ce que nous les accusons d&rsquo;\u00eatre ; il n&rsquo;importe pas qu&rsquo;ils satisfassent notre besoin \u00e0 la fois morbide et vaniteux de jugement moral parce que notre morale n&rsquo;est plus qu&rsquo;un poison d\u00e9guis\u00e9 pour briser tout ce qui se rapproche d&rsquo;une structuration que le grand courant historique d\u00e9structurant qui nous emporte nous a appris \u00e0 ha\u00efr, sans r\u00e9aliser qu&rsquo;ainsi nous nous ha\u00efrions nous-m\u00eames autant que les autres. Le reclassement des vertus, dans cette p\u00e9riode si compl\u00e8tement bris\u00e9e, est un exercice impossible tant que nous n&rsquo;aurons pas conclu sur l&rsquo;essentiel, dont nous sommes fort proches<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu bout de tout cela, par voie de cons\u00e9quence directe et d\u00e9vastatrice qui nous ram\u00e8ne \u00e0 la banalit\u00e9 triviale de nos horreurs quotidiennes, l&rsquo;on comprend que les interventions dont nous parlons, occidentalistes et am\u00e9ricanistes, postmodernistes et lib\u00e9rales, sont des agressions qui ressortent de l&rsquo;id\u00e9al de puissance, et leurs auteurs, concepteurs et r\u00e9alisateurs, des acteurs particuli\u00e8rement actifs de la d\u00e9structuration du monde ; ils sont les h\u00e9ritiers directs et incontestables,  m\u00eame s&rsquo;ils se disent, bien s\u00fbr, innocents de cette lign\u00e9e,  de la R\u00e9volution et des origines du syst\u00e8me du technologisme. Ils ont partie li\u00e9e avec le Malin, dont ils ont eux-m\u00eames proclam\u00e9 l&rsquo;existence en identifiant de la sorte leurs adversaires, par le processus de diabolisation ; et leurs adversaires, par la gr\u00e2ce de cette G4G plus charg\u00e9e de spiritualit\u00e9 que ne le croient les strat\u00e8ges, leur retournent  cette alliance, et ce sont eux, les occidentalistes et am\u00e9ricanistes, qui ont partie li\u00e9e avec le Malin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi le cercle se referme-t-il Nul n&rsquo;ignore que ceux qui conduisent ces agressions sont eux-m\u00eames des acteurs de l&rsquo;anglo-saxonisme, de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, de l&rsquo;occidentalisme et du lib\u00e9ralisme ; c&rsquo;est-\u00e0-dire tous les rejetons divers de la matrice originelle du technologisme dont nous avons suivi la transversale. Nous avons fait nos comptes et le compte est bon.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">P<\/span>arall\u00e8lement, une autre fl\u00e8che de la transversale du technologisme atteint la fin de sa course, qui est la puissance de soutien des expressions les plus violentes du technologisme. Ces remarques, \u00e0 ce moment du propos, peuvent en para\u00eetre une rupture alors qu&rsquo;elles en sont le compl\u00e9ment qui ach\u00e8ve de donner son universalit\u00e9 \u00e0 ce m\u00eame propos ; elles peuvent para\u00eetre accessoires parce qu&rsquo;elles abordent un domaine plus sp\u00e9cifique, alors qu&rsquo;elles sont la pointe la plus avanc\u00e9e de la situation, qu&rsquo;elles d\u00e9crivent du fait de l&rsquo;avancement de ce domaine dans notre civilisation. Je veux parler ici d&rsquo;un domaine qui introduisait cette partie sur la transversale du technologisme,  et mon attirance personnelle pour lui justifie que j&rsquo;en fasse une intervention plus personnelle ; il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9tat des choses dans ce domaine de la puissance de l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique dont on a rappel\u00e9 la naissance au d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, effectivement comme point de d\u00e9part de la r\u00e9flexion de cette partie du propos.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEntretemps, on a vu les r\u00f4les divers que l&rsquo;a\u00e9ronautique a tenus. Elle constitue l&rsquo;un des facteurs essentiels de ce qui peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 comme l&rsquo;aventure, voire l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, dans le premier gros tiers du si\u00e8cle. Les noms qui illustrent cette p\u00e9riode, de Santos Dumont \u00e0 Roland Garros, de Charles Lindbergh \u00e0 Jean Mermoz, \u00e0 Antoine de Saint-Exup\u00e9ry et \u00e0 Amelia Earhart, sollicitent plus les emportements de l&rsquo;imagination et la chaleur du cur qu&rsquo;ils ne font penser \u00e0 la rigueur de l&rsquo;ing\u00e9nieur et \u00e0 la puissance m\u00e9canique de la technologie. Au cur des ann\u00e9es trente, aux USA, l&rsquo;aviation devint, au cur du symbole de l&rsquo;am\u00e9ricanisme triomphant malgr\u00e9 la Grande D\u00e9pression, le nud central d&rsquo;application de ce qui fut connu plus tard comme le complexe militaro-industriel ; l&rsquo;aventure \u00e9tait alors bien \u00e9loign\u00e9e des normes militaires, dans la r\u00e9gion bien sp\u00e9cifique de la Californie du Sud, dans un climat d&rsquo;id\u00e9ologie marqu\u00e9e de mysticisme et de spiritualisme de bazar, jusqu&rsquo;\u00e0 des fa\u00e7ons qui plaisent tant \u00e0 Hollywood (<em>dito<\/em>, la vogue de la scientologie) ; et du reste, Hollywood avec ses r\u00eaves et ses symboles, dont la sensibilit\u00e9 aux choses de l&rsquo;aviation est l&rsquo;un des traits dominants dans sa repr\u00e9sentation du monde. Apr\u00e8s qu&rsquo;elle f\u00fbt devenue <strong>vraiment<\/strong> militaire, \u00e0 l&rsquo;image de ce qu&rsquo;on a vu dans les immenses forges de l&rsquo;Am\u00e9rique en guerre, l&rsquo;aviation fut \u00e0 nouveau, comme un \u00e9v\u00e9nement tout \u00e0 fait naturel, au cur de tous les grands ph\u00e9nom\u00e8nes que nous avons choisis pour caract\u00e9riser la fulgurance et la puissance de la transversale du technologisme, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse du bombardement strat\u00e9gique ou de l&rsquo;arme nucl\u00e9aire \u00e0 laquelle elle fournit les principaux vecteurs. Ainsi constitue-t-elle un grand et puissant axe, autant symbolique que spirituel, de cette transversale.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans le temps d&rsquo;un si\u00e8cle marqu\u00e9 par tant d&rsquo;exc\u00e8s, de bruits et de fureurs, l&rsquo;aviation est devenue industrie a\u00e9ronautique. Ce terme rend bien mal compte de son \u00e9volution vers la puissance, vers son importance politique et strat\u00e9gique, vers son exaltation par la communication, vers cette situation d&rsquo;une activit\u00e9 \u00e9claireuse de la modernit\u00e9 la plus avanc\u00e9e du fait de sa situation comme activit\u00e9 cr\u00e9atrice, r\u00e9ceptacle et int\u00e9gratrice de nombre des technologies les plus avanc\u00e9es,  une industrie, certes, mais bien plus qu&rsquo;une industrie, \u00e0 moins qu&rsquo;on ne cite \u00e0 son propos le mot si lourd de sens du nomm\u00e9 Gouhier, d\u00e9j\u00e0 rapport\u00e9 dans cet essai : \u00ab <em>Les Lumi\u00e8res c&rsquo;est l&rsquo;industrie.<\/em> \u00bb L&rsquo;industrie a\u00e9ronautique embrasse pour la transmuter, et nous la restituer, la quintessence de l&rsquo;adaptation \u00e0 nos activit\u00e9s les plus ambitieuses de toute la puissance que le technologisme peut fournir \u00e0 l&rsquo;homme. C&rsquo;est l&rsquo;activit\u00e9 qui recherche par d\u00e9finition l&rsquo;utilisation des technologies les plus avanc\u00e9es, qui les cr\u00e9e au besoin, et qui doit en m\u00eame temps faire l&rsquo;effort le plus consid\u00e9rable pour en r\u00e9aliser l&rsquo;int\u00e9gration \u00e0 cause des conditions tr\u00e8s extr\u00eames dans lesquelles les produits qu&rsquo;elle fabrique \u00e9voluent ; tout cela, multipli\u00e9 dans le cas de la branche militaire, comme on le comprend ais\u00e9ment. L&rsquo;industrie a\u00e9ronautique (militaire) doit rassembler le plus avanc\u00e9 dans les technologies,  ce qu&rsquo;il y a de plus d\u00e9licat dans la plus grande avanc\u00e9e dans la production du technologisme,  et l&rsquo;int\u00e9grer pour son utilisation dans les conditions les plus pressantes, les plus rudes et les plus insaisissables du monde (les quatre dimensions de l&rsquo;espace, les conditions atmosph\u00e9riques changeantes, la tr\u00e8s grande vitesse d&rsquo;\u00e9volution qui n&#8217;emp\u00eache pas la manuvre la plus violente, la recherche, pour l&rsquo;\u00e9viter ou l&rsquo;affronter, de l&rsquo;ennemi pour un objectif de destruction). L&rsquo;industrie a\u00e9ronautique militaire est donc l&rsquo;activit\u00e9 arch\u00e9typique du progr\u00e8s dans sa situation la plus cons\u00e9quente en ceci qu&rsquo;elle repr\u00e9sente la rencontre oblig\u00e9e des technologies les plus avanc\u00e9es du progr\u00e8s et la confrontation la plus exigeante de ces technologies avec la r\u00e9alit\u00e9 du monde. Elle fixe l&rsquo;\u00e9tat d\u00e9cisif du Progr\u00e8s par rapport \u00e0 son activit\u00e9 dans le monde que ce Progr\u00e8s est cens\u00e9 ma\u00eetriser. Elle est la fa\u00e7on et la mesure extr\u00eame de la transversale du technologisme, et l&rsquo;application extr\u00eame de sa puissance dans la confrontation de cette puissance avec le monde qu&rsquo;elle a pour but de ma\u00eetriser.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa mesure de ces vingt derni\u00e8res ann\u00e9es, \u00e0 peu pr\u00e8s depuis la fin de l&rsquo;URSS et de certaines des assurances qui accompagn\u00e8rent la confrontation des ennemis de ce temps, est celle d&rsquo;une bifurcation acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e du sens du d\u00e9veloppement, et de la question de la ma\u00eetrise de ces syst\u00e8mes immens\u00e9ment complexes et porteurs des ambitions de structuration progressiste de la transversale du technologisme. L\u00e0 o\u00f9 le programme, ne parlons m\u00eame pas d&rsquo;ambition tant la chose paraissait acquise, pr\u00e9voyait l&rsquo;ordre triomphant et la puissance confirm\u00e9e dans sa ma\u00eetrise du monde, soudain s&rsquo;ouvre une \u00e9trange perspective qu&rsquo;on nommerait <em>terra incognita<\/em> et qui pourrait s&rsquo;av\u00e9rer \u00eatre un <em>turbo incognito<\/em>. Passons \u00e0 la concr\u00e9tisation du propos, passons \u00e0 l&rsquo;exemple m\u00eame du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes Am\u00e9ricains, l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique et le Pentagone avaient mis en chantier, en 1993-1994, le Joint Strike Fighter (JSF), qui semblait devoir s&rsquo;imposer comme le plus haut Dieu de l&rsquo;Olympe, Jupiter lui-m\u00eame,  mais cet incomparable Jupiter, postmoderniste selon l&rsquo;id\u00e9al de puissance et la transversale du technologisme, d\u00e9cisivement am\u00e9lior\u00e9e par la <em>stealth technology<\/em>(ou technologie de la furtivit\u00e9, rassemblant des capacit\u00e9s techniques diverses devant donner comme effet de rendre le porteur de celles-ci quasiment invisible aux radars). Le programme co\u00fbterait peut-\u00eatre bien mille milliards de dollars, fabriqu\u00e9 \u00e0,  combien, 5.000 ? 6.000 exemplaires ? Plus encore, certes, bien plus Toutes les forces a\u00e9riennes s\u00e9rieuses en seraient \u00e9quip\u00e9es, pendant un demi-si\u00e8cle, trois-quarts de si\u00e8cle, c&rsquo;est-\u00e0-dire que tout le XXI\u00e8me si\u00e8cle vivrait sous le <em>diktat<\/em> bienheureux et technologique du JSF, de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, du technologisme, du Pentagone (Les Lumi\u00e8res c&rsquo;est le Pentagone, dirait un postmoderne Gouhier). Le JSF devait figurer comme la pointe ultime mais massive de cette fl\u00e8che triomphante de la transversale du technologisme qu&rsquo;est l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuinze ans plus tard, le JSF est devenu le centre, le moteur et l&rsquo;affirmation angoissante d&rsquo;une crise de fonctionnement de tout un syst\u00e8me, de tout le syst\u00e8me du monde de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance. L&rsquo;afflux de technologies, de moyens, de processus de gestion, tout ce tissu qui structure la transversale du technologisme, se conjugue et s&rsquo;additionne pour produire un effet massif de blocage, de dysfonctionnements, de moqueries impudentes de tous les gestionnaires et bureaucrates qui font la gloire des avancements du technologisme conduisant la politique de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance. Le JSF n&rsquo;est pas un accident, il est un exemple, il est un arch\u00e9type, il est en passe de devenir la r\u00e9f\u00e9rence m\u00eame dirait-on si l&rsquo;on ne craignait que le lecteur ne distingu\u00e2t dans ce mot une marque d&rsquo;ironie. Il est le reflet, le miroir, dans les bureaux d&rsquo;\u00e9tudes, les couloirs de la bureaucratie et les hangars qui prot\u00e8gent la puissance sophistiqu\u00e9e de la civilisation occidentale de la d\u00e9route que les puissantes phalanges militaires occidentales subissent des mains pouilleuses des combattants de la G4G, sans s&rsquo;apercevoir qu&rsquo;il est effectivement question d&rsquo;une d\u00e9route. Tous les composants de notre syst\u00e8me de technologisme semblent lanc\u00e9s dans une infernale sarabande, pour trouver de nouvelles places, de nouvelles connexions, de nouvelles proximit\u00e9s, dont l&rsquo;ensemble tend \u00e0 former un immense r\u00e9ceptacle o\u00f9 bouillonne un poison irr\u00e9m\u00e9diable, un trou noir sans fond tant la chute est profonde, toutes ces choses o\u00f9 s&rsquo;entassent nos espoirs perdus et nos ambitions ridiculis\u00e9es, jusqu&rsquo;\u00e0 la paralysie achev\u00e9e de cette hyperpuissance transform\u00e9e presque mim\u00e9tiquement en une hyper-impuissance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBient\u00f4t, le JSF trouvera son caveau luxueux o\u00f9 il reposera, dans le cimeti\u00e8re des r\u00eaves massacr\u00e9s de notre puissance. Il se pourrait que l&rsquo;on chuchot\u00e2t,  certains le font,  que nous ayons atteint le stade ultime de la bataille de la d\u00e9structuration contre la structuration et que, enfin, la seconde ait r\u00e9sist\u00e9 plus victorieusement qu&rsquo;on aurait pu le croire, et que la premi\u00e8re se soit perdue dans le labyrinthe de sa puissance. Ainsi, diront plus tard les oracles revenus \u00e0 la raison, v\u00e9cut et mourut le technologisme.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">A<\/span>insi en venons-nous au terme sans quitter notre \u00e9poque, au contraire en nous y retrouvant. Nous retrouvons \u00e9galement, \u00e9pars, les indices que cette \u00e9poque est bien un temps historique d\u00e9cisif jusqu&rsquo;\u00e0 devoir \u00eatre d\u00e9crit comme m\u00e9tahistorique. La transversale du technologisme ach\u00e8ve la description g\u00e9n\u00e9rale de la crise de notre civilisation en ce d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, ce terrible obscurcissement du monde qui m\u00e9riterait le pinceau d&rsquo;un Breughel pour bien repr\u00e9senter cette crise pour ce qu&rsquo;elle est, qui inspirerait ce peintre bien plus qu&rsquo;il ne fut en son temps, par les temp\u00eates de son temps. La transversale du technologisme enrobe cette crise, elle l&rsquo;enserre, elle lui donne toute sa force, tout son sens ; elle l&rsquo;anime, elle la presse, elle la contraint \u00e0 s&rsquo;ab\u00eemer dans une politique de force qui g\u00e9n\u00e8re une puissance d\u00e9sormais paradoxalement productrice d&rsquo;une impuissance terrifiante ; elle semble ainsi paralyser le monde dans l&rsquo;immobilisation brutale et presque obsc\u00e8ne d&rsquo;un mouvement jusqu&rsquo;alors conqu\u00e9rant et imposant sa volont\u00e9 d&rsquo;une main de fer, d\u00e9sormais comme stopp\u00e9 net, dans le processus d&rsquo;une implacable destruction de lui-m\u00eame. Il se passe quelque chose de terrible. En un mot qui dit tout et accable l&rsquo;esprit autant qu&rsquo;il l&rsquo;\u00e9claire, la transversale du technologisme commence \u00e0 nous r\u00e9v\u00e9ler l&rsquo;ampleur de notre crise en m\u00eame temps qu&rsquo;elle r\u00e9v\u00e8le la profondeur de la sienne, et l&rsquo;une et l&rsquo;autre qui se confondent. Cette r\u00e9v\u00e9lation est si rapide, si puissante, si impitoyable !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAu travers de son d\u00e9veloppement, de son affirmation de puissance, de son invasion de tant de domaines de nos activit\u00e9s, mais surtout de son annexion brutale de notre psychologie, comme on s&rsquo;ouvre la voie \u00e0 coups de hache, le technologisme et sa course transversale ont r\u00e9alis\u00e9 cette chose insens\u00e9e et formidable de la transmutation de la violence. C&rsquo;est la marque terrible de le seconde civilisation occidentale. Avant l&rsquo;av\u00e8nement de cette seconde civilisation occidentale, la violence \u00e9tait un ph\u00e9nom\u00e8ne subjectif et relatif. Il d\u00e9pendait de la sauvagerie et de la barbarie, du crime et du d\u00e9sordre, du pouvoir absolu et de son arbitraire, de la religion et de ses exc\u00e8s, de l&rsquo;homme lorsqu&rsquo;il est un loup pour l&rsquo;homme et qu&rsquo;il a peur, et seul le nom de Dieu l&rsquo;absolvait au regard de tous ceux qui pouvaient en \u00eatre les outils. M\u00eame si elle r\u00e9gnait sur le monde, la violence n&rsquo;en \u00e9tait ni le juge ni le ma\u00eetre. Elle ne pr\u00e9tendait pas \u00eatre juste, sinon pour pr\u00e9tendre \u00e0 la Justice de Dieu, ce qui dispensait l&rsquo;homme et sa pens\u00e9e de pr\u00e9tendre s&rsquo;arroger une responsabilit\u00e9 sans issue.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ces \u00e9poques que nous avons r\u00e9solument cong\u00e9di\u00e9es de notre m\u00e9moire pour ce qu&rsquo;elles furent, parce que nous ne supportons plus certaines <strong>v\u00e9rit\u00e9s<\/strong>, la violence n&rsquo;avait pas <strong>n\u00e9cessairement<\/strong> un rapport avec la morale humaine, c&rsquo;est-\u00e0-dire la morale que s&rsquo;est forg\u00e9e l&rsquo;humaine nature pour agencer et ranger ses comportements au gr\u00e9 d&rsquo;appr\u00e9ciations qui pr\u00e9tendent rendre compte du bien et du mal d\u00e9barrass\u00e9s des encombrantes majuscules. L\u00e0 o\u00f9 la violence apparaissait dans une posture objective \u00e9vidente, l\u00e0 \u00e9tait le domaine de Dieu, qui est le domaine qui ne se n\u00e9gocie pas, qui ne change rien par lui-m\u00eame de l&rsquo;ordre du monde, qui laisse \u00e0 d&rsquo;autres cette t\u00e2che indigne,  le domaine qu&rsquo;on accepte pour s&rsquo;y soumettre absolument, sans marchandage,  ou qu&rsquo;on rejette absolument, si le choix de l&rsquo;esprit est celui-l\u00e0, sans s&rsquo;inqui\u00e9ter en rien des r\u00e9gions qu&rsquo;il a abord\u00e9es. La violence \u00e9tait absolument humaine et relative, et r\u00e9duite \u00e0 elle seule, ou bien partie du domaine de Dieu,  et entre les deux, rien, c&rsquo;est-\u00e0-dire un espace pour une \u00e9volution possible, o\u00f9 l&rsquo;on pouvait esp\u00e9rer, pour le mieux de la chose, que mesure et sagesse pussent s&rsquo;exercer et, de l\u00e0, \u00e9tendre leur empire d&rsquo;apaisement sur les domaines de la violence. Ces consid\u00e9rations ne sont pas seulement th\u00e9oriques, faites pour tenter de conforter ce qui pr\u00e9tend \u00eatre \u00e0 peine une th\u00e8se tant cela nous semble, \u00e0 nous, une \u00e9vidence. Notre ami par l&rsquo;esprit et au-del\u00e0 du temps pass\u00e9 Guglielmo Ferrero notait, dans <em>Aventure<\/em>, combien le XVIII\u00e8me si\u00e8cle, avec sa guerre en dentelles, avait esquiss\u00e9 une avanc\u00e9e dans cette espace du rien o\u00f9 pouvait na\u00eetre une \u00e9volution nouvelle, qui e\u00fbt \u00e9t\u00e9 celle qui tend vers la sagesse. Il l&rsquo;\u00e9crit en d\u00e9crivant, par contraste, l&rsquo;aspect d\u00e9structurant de la guerre r\u00e9volutionnaire lanc\u00e9e par le Directoire et ex\u00e9cut\u00e9e par Bonaparte en Italie<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>En Italie d&rsquo;abord, en Allemagne un peu plus tard, l&rsquo;Ancien R\u00e9gime a \u00e9t\u00e9 d\u00e9moli par Guibert et ses disciples, beaucoup plus que Voltaire ou Rousseau, et leurs \u00e9coles ; par la guerre sans r\u00e8gles plus que par les id\u00e9es et les principes de la R\u00e9volution. A l&rsquo;origine du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, il n&rsquo;y a non pas la r\u00e9v\u00e9lation d&rsquo;une doctrine nouvelle, mais un acte de force d\u00e9r\u00e9gl\u00e9. C&rsquo;est ce qui justifie le dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle d&rsquo;avoir voulu r\u00e9gler la guerre. Il avait d\u00e9couvert que la guerre sans r\u00e8gle est la subversion totale de l&rsquo;ordre social, un cataclysme de la civilisation. La r\u00e9volution d&rsquo;abord, le dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle apr\u00e8s, ont m\u00e9connu cette grande d\u00e9couverte, et le monde expie depuis vingt ans l&rsquo;erreur mortelle.<\/em> \u00bb (18)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi ces \u00e9poques d&rsquo;avant pr\u00e9sentaient-elles un sch\u00e9ma sans ambigu\u00eft\u00e9, et suivant un rangement qui avait pour lui la logique des choses, qui suivait la hi\u00e9rarchie des positions et des influences, qui \u00e9pousait la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&rsquo;ordre du monde lorsqu&rsquo;il s&rsquo;accorde avec son Cr\u00e9ateur. La violence d&rsquo;avant notre grande rupture de la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle et de l&rsquo;av\u00e8nement de la transversale du technologisme, la violence humaine d&rsquo;alors \u00e9tait subjective. Seule la violence de Dieu, ou sanctifi\u00e9e par Dieu, pouvait pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9. De m\u00eame, et pour suivre le m\u00eame entra\u00eenement de la logique, la violence subjective, cette violence n\u00e9cessairement humaine, \u00e9tait le d\u00e9sordre m\u00eame et ressortait d&rsquo;une dynamique d\u00e9structurante de l&rsquo;architecture du monde. Sa puissance et sa cruaut\u00e9 faisaient qu&rsquo;il fallait souvent subir son empire mais on n&rsquo;en devait pas accepter la loi, c&rsquo;est-\u00e0-dire la l\u00e9gitimit\u00e9. Puis tout changea, comme on l&rsquo;a vu se faire, comme on a cherch\u00e9 \u00e0 en d\u00e9crire les causes, la justification, la m\u00e9canique, comme on a tent\u00e9 d&rsquo;en identifier les soubresauts terribles et les avatars \u00e9pouvantables&#8230; Cette situation, que nous avons voulu sch\u00e9matiser selon ses forces symboliques essentielles pour mieux sugg\u00e9rer la puissance du changement qui s&rsquo;est effectu\u00e9, a \u00e9t\u00e9 effectivement bris\u00e9e, pulv\u00e9ris\u00e9e, dans ce cas encore, avec une violence inou\u00efe qui, d&rsquo;accident de notre destin est devenue ma\u00eetresse de notre destin. Du point de vue politique, nous dirions que la violence, de ph\u00e9nom\u00e8ne relatif et cons\u00e9cutif de la politique, dans ses meilleures et ses pires inspirations, devint un ph\u00e9nom\u00e8ne absolu constitutif de la politique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa rupture qui ouvre notre transversale du technologisme, en m\u00eame temps que tant d&rsquo;autres \u00e9v\u00e9nements que nous jugeons fondamentaux \u00e9clatent et changent le cours du monde, s&rsquo;inscrit, dans cette sp\u00e9cificit\u00e9 de la violence dont nous suivons la trace, par le passage de la violence humaine de la subjectivit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;objectivit\u00e9. On admettra aussit\u00f4t qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de plus naturel dans cette rupture, dans la logique g\u00e9n\u00e9rale de la situation que nous avons observ\u00e9e. On pourrait finalement clore le dossier en observant que Dieu, s&rsquo;il n&rsquo;est pas encore mort \u00e0 cette \u00e9poque, est pour le moins agonisant et que l&rsquo;homme re\u00e7oit naturellement, presque par m\u00e9rite et par \u00e9vidence de sa tr\u00e8s haute valeur comme il le prouve avec les trois grands \u00e9v\u00e9nements du tournant du XVIII\u00e8me au XIX\u00e8me si\u00e8cles, la dimension objective dont il va parer la violence. M\u00eame si c&rsquo;est s\u00e9duisant et m\u00eame puissant, cette id\u00e9e, c&rsquo;est un peu court, c&rsquo;est-\u00e0-dire que c&rsquo;est bien une id\u00e9e Nous allons explorer la chose diff\u00e9remment.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a eu une transmutation de la violence par la mati\u00e8re elle-m\u00eame, interm\u00e9diaire de la violence alors qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas un outil pour cela, devenue productrice puis cr\u00e9atrice de violence, et bient\u00f4t inspiratrice de la violence dans le processus du courant m\u00e9tahistorique qu&rsquo;on d\u00e9crit. L&rsquo;image de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb est d&rsquo;une force irr\u00e9sistible, pour symboliser et substantiver cette rupture. Soudain se trouvent rassembl\u00e9s, en un \u00e9v\u00e9nement qui se repr\u00e9sente d&rsquo;une fa\u00e7on satisfaisante dans cette France du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, \u00e9v\u00e9nement devenu fondamental par le fait, en ce lieu et en ce moment de l&rsquo;Histoire, les composants fondamentaux de la rupture qu&rsquo;on veut d\u00e9crire : la fin d&rsquo;une civilisation, sa liquidation et son saccage insens\u00e9s justifi\u00e9s par des id\u00e9es hautes dont on comprend qu&rsquo;elles pourraient bien \u00eatre plus la justification <em>a posteriori<\/em> de ce d\u00e9sordre d\u00e9structurant que sa cause, la p\u00e9n\u00e9tration de la psychologie d&rsquo;une situation o\u00f9 la violence acquiert effectivement un pouvoir de cr\u00e9ation <em>per se<\/em> ; et l\u00e0-dessus, ou au-dessus de tout cela et pour rassembler tout cela, la mise en place symbolique, au centre de ce monde qui s&rsquo;\u00e9croule, \u00e0 la vue de tous et pour l&rsquo;usage que tous savent, et dans le but explicite d&rsquo;animer la cr\u00e9ation de ce grand mouvement g\u00e9n\u00e9ral jusqu&rsquo;\u00e0 faire penser, c&rsquo;est-\u00e0-dire r\u00e9aliser, qu&rsquo;il en est le cr\u00e9ateur, de l&rsquo;outil qui semble anim\u00e9 d&rsquo;une vie propre dans le chef de cette pi\u00e8ce de fer qui tombe, rompt et tranche, et fait jaillir le sang poisseux <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe symbole rejoint l&rsquo;Histoire avec une force telle qu&rsquo;il d\u00e9clenche l&rsquo;Histoire, qu&rsquo;il fait une Histoire compl\u00e8tement diff\u00e9rente. A partir de cet instant symbolique, la violence a chang\u00e9 de nature ; elle dispose qu&rsquo;il existe quelque part en elle une mati\u00e8re objective qui rec\u00e8le un acte fondamental, qui n&rsquo;est pas loin d&rsquo;\u00eatre \u00e9galement une vertu supr\u00eame. La violence humaine est pass\u00e9e de son \u00e8re subjective \u00e0 son temps objectif. La transversale du technologisme commence, et tout ce brouhaha d&rsquo;une puissance formidable de la mati\u00e8re d\u00e9cha\u00een\u00e9e, va donner aux hommes, va leur intimer avec une pression d&rsquo;une force peu commune, le conseil, non, l&rsquo;ordre imp\u00e9ratif de faire jaillir des id\u00e9es qui vont donner \u00e0 cette rupture et \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne un habillage conceptuel, moral, politique et le reste. La violence n&rsquo;a pas chang\u00e9 d&rsquo;\u00e2me, dirais-je enfin ; en changeant de nature, elle acquiert une \u00e2me. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa violence nous r\u00e9v\u00e8le, pour l&rsquo;essentiel, la situation de ce ph\u00e9nom\u00e8ne central de notre destin qu&rsquo;est la grande politique du monde dans l&rsquo;\u00e9poque moderniste. Ainsi pouvons-nous compl\u00e9ter la d\u00e9finition de la politique de l&rsquo;id\u00e9al de la puissance d&rsquo;une fa\u00e7on d\u00e9cisive, en en faisant le moteur de la probl\u00e9matique de la violence et l&rsquo;outil du d\u00e9chainement de la violence. Depuis le d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle, le probl\u00e8me de la violence n&rsquo;a cess\u00e9 de grandir pour envahir tous les domaines de la pens\u00e9e politique, qu&rsquo;ils soient op\u00e9rationnels, moraux ou transcendantaux. Au XX\u00e8me si\u00e8cle, ce ph\u00e9nom\u00e8ne s&rsquo;est encore acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, tant la violence a sembl\u00e9 devenir l&rsquo;axe de la d\u00e9finition de la politique, le sel du jugement d&rsquo;une politique. L&rsquo;intensit\u00e9 des massacres, la force inou\u00efe des guerres, les effets terrifiants des r\u00e9gimes totalitaires dans cette activit\u00e9, ont contraint la pens\u00e9e \u00e0 effectivement penser la politique selon cette r\u00e9f\u00e9rence de la violence. A la fin de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale, c&rsquo;\u00e9tait un probl\u00e8me fondamental (Sartre, Camus, en d\u00e9battaient), et la Guerre froide, avec ses menaces potentielles d&rsquo;an\u00e9antissement au niveau de l&rsquo;esp\u00e8ce du monde, a pouss\u00e9 le m\u00eame probl\u00e8me jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame oscillant entre l&rsquo;absurde et la folie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est \u00e0 ce point du temps, o\u00f9 la transversale du technologisme entame sa course vers son apog\u00e9e, qu&rsquo;il importe de renforcer le propos pour le faire sortir de la seule probl\u00e9matique guerri\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;universalit\u00e9 de notre civilisation tout enti\u00e8re ; c&rsquo;est \u00e0 ce point du temps qu&rsquo;il importe d&rsquo;observer combien la violence que la transversale du technologisme produit avec tant de puissance, emport\u00e9e par sa propre dynamique irr\u00e9sistible, si elle est \u00e9vidente au travers des progr\u00e8s de l&rsquo;armement, s&rsquo;est r\u00e9pandue vers d&rsquo;autres domaines, s&rsquo;est install\u00e9e d\u00e9cisivement sous bien d&rsquo;autres formes, sous toutes les autres formes d&rsquo;activit\u00e9 de la dynamique, jusqu&rsquo;aux plus enfouies comme la psychologie elle-m\u00eame, montrant par l\u00e0 que c&rsquo;est tout un syst\u00e8me, toute une civilisation qui a pris son \u00e9lan pour la production de la violence comme principal produit de la chose. Les domaines \u00e9conomiques, sociaux, culturels, tous les aspects de la vie courante devenue une vie tendue et emport\u00e9e par cette dynamique, sont devenus les champs d&rsquo;expansion de la chose ; s&rsquo;y exerce sans cesse et sans piti\u00e9, et sans cesser de se renforcer, la pression des machines, des processus m\u00e9canistes et bureaucratiques, des cadres \u00e9conomiques imp\u00e9ratifs, du conformisme de la pens\u00e9e d\u00e9velopp\u00e9e sous cette influence \u00e9crasante et orientant toutes les activit\u00e9s de l&rsquo;esprit. La cible universelle de la chose, apr\u00e8s la mort physique qui frappe les corps, c&rsquo;est la psychologie collective qui subit la violence du technologisme, que ce soit celle de l&rsquo;arme, de la machine, des moyens de transport, du rythme de travail, de la d\u00e9localisation, des arts qualifi\u00e9s de modernes qui sont d\u00e9formateurs de l&rsquo;\u00e9quilibre du monde, de la comp\u00e9titivit\u00e9 et de la comp\u00e9tition La violence vient de loin et va bien plus loin encore, nous conduisant sur des territoires d\u00e9sormais inconnus o\u00f9 l&rsquo;\u00e9quilibre du monde est d\u00e9sormais soumis \u00e0 l&rsquo;inspiration sans fin du syst\u00e8me. La deuxi\u00e8me civilisation occidentale atteint son apog\u00e9e. La violence, par ces transmutations diverses, par ces avanc\u00e9es sans nombre, est d\u00e9finitivement devenue progressiste, donc vertueuse, quelles qu&rsquo;en soient les scories et les \u00e9pluchures malheureuses comme sont Verdun et Hiroshima. Voici un film r\u00e9cent, dont nous comparerions le climat dans ce qu&rsquo;il a de significatif du cas expos\u00e9 \u00e0 celui du <em>Troisi\u00e8me homme<\/em> \u00e9voqu\u00e9 dans la Partie pr\u00e9c\u00e9dente ; il s&rsquo;agit de <em>La folie des hommes<\/em>, tourn\u00e9 en 2000, \u00e0 propos de la construction du barrage de Fogia, en Italie, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 et au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960. On y voit l&rsquo;affrontement direct de la violence du technologisme avec la force majestueuse de la nature, la premi\u00e8re repr\u00e9sentant \u00e9videmment la vertu du Progr\u00e8s, la seconde une \u00e9manation de ce que nos id\u00e9es pourraient juger \u00eatre, selon certains raisonnements \u00e9vidents, une \u00e9manation de la violence de Dieu. Mais, dans ce cas, cette vertu est fortement mise en question, voire fondamentalement contest\u00e9e par le r\u00e9cit mais aussi par l&rsquo;aspect formel du film qui ne dissimule pas ce qui devient la vertu de la beaut\u00e9 de la nature dans la description implicite de ce que sa force a de majest\u00e9,  cette orientation correspondant \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution de notre \u00e9poque et \u00e0 la maturation de la crise,  \u00e9galement, comme justification du parall\u00e8le avec <em>Le troisi\u00e8me homme<\/em>. Il s&rsquo;agit sans aucun doute d&rsquo;un affrontement de puissances et de forces, donc d&rsquo;une certaine fa\u00e7on selon des raisonnements humains signal\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment un affrontement de violences, avec les hommes (l&rsquo;\u00e9quipe qui dirige la construction du barrage) \u00e0 la fois enivr\u00e9s par la puissance du Progr\u00e8s et, en m\u00eame temps, conscients par instants d&rsquo;en \u00eatre les prisonniers jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre complices de ce qui serait, de ce qui fut effectivement la catastrophe couronnant cette entreprise,  et qui appara\u00eet \u00eatre, en m\u00eame temps, vis-\u00e0-vis de cette nature, une sorte de sacril\u00e8ge. La repr\u00e9sentation formelle nous rend d&rsquo;ailleurs comptables du rangement de cet affrontement : d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, la puissance du Progr\u00e8s s&rsquo;exprime par la violence primaire, d\u00e9structurante, de l&rsquo;autre la force p\u00e9renne de la nature s&rsquo;exprimant beaucoup plus par une esth\u00e9tique majestueuse, qui nous donne tant de nostalgie de ce que nous pourrions consid\u00e9rer comme la violence de Dieu ; la puissance de l&rsquo;humanit\u00e9 conduite par la transversale du technologisme est par nature et par n\u00e9cessit\u00e9, \u00e0 finalit\u00e9 d\u00e9structurante ; la force de la nature est, par sa nature elle-m\u00eame, la repr\u00e9sentation de la structuration du monde. On retrouve dans ce cas, fortement soulign\u00e9 par le symbolisme esth\u00e9tique dont le cin\u00e9ma est n\u00e9cessairement charg\u00e9, et qui est beaucoup plus attentif \u00e0 l&rsquo;intuition de l&rsquo;image qu&rsquo;\u00e0 la pr\u00e9cision th\u00e9orique et pseudo-scientifique, une s\u00e9paration antagoniste significative entre la violence des hommes et la puissance divine qui parvient \u00e0 faire de sa violence une vertu inimaginable Ce rangement, en soi, est un verdict pour qui veut bien faire une d\u00e9marche conceptuelle. On ne peut pr\u00e9tendre une seconde qu&rsquo;il permette la r\u00e9solution de quelque probl\u00e8me que ce soit, ce qui n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas sa fonction, mais il a la vertu d&rsquo;\u00e9clairer le probl\u00e8me essentiel Un des acteurs de la construction du barrage observe que, sans ce barrage, les pauvres n&rsquo;auront pas d&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 pour s&rsquo;\u00e9clairer et se chauffer ; mais le propos nous laisse de glace et n&rsquo;est pas de notre propos, puisque la transversale elle-m\u00eame a cr\u00e9\u00e9 le besoin, dont elle se pose comme clef de sa satisfaction, transformant une action particuli\u00e8rement sophistique en accomplissement d&rsquo;une vertu sophistiqu\u00e9e, parce que progressiste. Vaine rh\u00e9torique, tout cela, pesant d&rsquo;un poids d\u00e9risoire.   <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu, nous d\u00e9sirons rapprocher d\u00e9cisivement ce constat de l&rsquo;importance de la violence dans la d\u00e9finition de la politique, de la transversale du technologisme. Encore, dans ce cas qui est celui du d\u00e9bat sur la violence qui parcourt ces si\u00e8cles de la modernit\u00e9, le sens commun dit que tout se nourrit des id\u00e9es ; la violence est observ\u00e9e, pes\u00e9e, appr\u00e9ci\u00e9e, jug\u00e9e selon les id\u00e9es et les id\u00e9ologies, qui en seraient alors, semble-t-il, \u00e0 la fois l&rsquo;explication et la justification ; les id\u00e9es et les id\u00e9ologies seraient, dans le ph\u00e9nom\u00e8ne de la violence, le moteur, l&rsquo;outil, le bourreau et la justification. On a vu combien notre approche de la transversale diff\u00e8re de cela jusqu&rsquo;au renversement parfait de l&rsquo;ordre et de l&rsquo;origine des choses ; et, bien entendu, ce renversement complet, cosmique, s&rsquo;op\u00e8re \u00e9galement pour la violence. Pour nous, ce renversement, ce sont la puissance et la dynamique de la mati\u00e8re, de la ferraille inerte et pourtant d\u00e9j\u00e0 hurlante et furieuse de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb, \u00e0 la ferraille hurlante et furieuse de la Guerre de S\u00e9cession, \u00e0 la ferraille hurlante et furieuse, et d\u00e9sormais impr\u00e9vue et ma\u00eetresse de son choix de mort dans sa venue, de la Grande Guerre, aux d\u00e9veloppements catastrophiques qui suivirent pour faire de la ferraille hurlante et furieuse quelque chose venu d&rsquo;ailleurs et impossible d\u00e9sormais \u00e0 appr\u00e9hender, jusqu&rsquo;\u00e0 la menace ultime venue d&rsquo;on ne sait plus jamais o\u00f9, jusqu&rsquo;\u00e0 para\u00eetre \u00eatre devenue une punition par anticipation de l&rsquo;Enfer puisqu&rsquo;elle promet pas moins que la disparition de l&rsquo;esp\u00e8ce avec la ferraille hurlante et furieuse devenue Bombe ultime. Ces \u00e9v\u00e9nements terribles pr\u00e9c\u00e8dent les id\u00e9es, les suscitent, les inspirent et les imposent. En m\u00eame temps, la violence qu&rsquo;ils engendrent est \u00e9galement li\u00e9e \u00e0 ces id\u00e9es, pour  donner \u00e0 cette violence comme une sorte de rationalit\u00e9, f\u00fbt-elle celle du Diable lui-m\u00eame, alors qu&rsquo;elle est elle aussi et d&rsquo;abord, la violence, fille du machinisme et du technologisme irr\u00e9sistibles, de la mati\u00e8re devenue souveraine en \u00e9tablissant son empire de fer et de feu sur le monde. L&rsquo;homme, qui croyait ma\u00eetriser la violence de la mati\u00e8re comme il croyait dominer la mati\u00e8re elle-m\u00eame, en est doublement le prisonnier. Il en est le prisonnier par le fait m\u00eame que nous d\u00e9crivons, il en est prisonnier par le penchant qu&rsquo;il a choisi d&rsquo;expliquer la violence par les id\u00e9es que le d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re a en v\u00e9rit\u00e9 suscit\u00e9es pour dissimuler la crudit\u00e9 de son action, apr\u00e8s que son action ait pris corps. Il en est doublement prisonnier, et, finalement, il est tromp\u00e9 autant que prisonnier. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de la transversale du technologisme a transform\u00e9 la violence, non seulement en force et en dynamique, mais aussi en conceptualisation ; elle a emprisonn\u00e9 l&rsquo;homme en lui imposant des id\u00e9es qui servent ce ph\u00e9nom\u00e8ne, elle a influenc\u00e9 d\u00e9cisivement la politique au profit de la grande politique de l&rsquo;id\u00e9al de puissance ; elle a convaincu l&rsquo;homme, dont la vanit\u00e9, m\u00eame pour assumer la responsabilit\u00e9 des plus noirs desseins, fait une proie ais\u00e9e, qu&rsquo;il est lui-m\u00eame le cr\u00e9ateur de cette conceptualisation en m\u00eame temps que subsiste l&rsquo;id\u00e9e initiale, poison elle-m\u00eame des cons\u00e9quences du d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re, de l&rsquo;id\u00e9al de puissance qui semble \u00eatre l&rsquo;id\u00e9e justificatrice de tout.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien plus que dans la prison de la violence, nous sommes enferm\u00e9s dans cette prison du raisonnement qui nous conduit \u00e0 faire de la violence, par la fascination de l&rsquo;id\u00e9al de puissance, notre propre cr\u00e9ation et notre propre enfantement, et qui nous impose des d\u00e9marches insens\u00e9es pour r\u00e9parer ce qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 de notre cause mais dont nous avons \u00e9t\u00e9 le bras s\u00e9culier ; cette prison du raisonnement qui fait de nous des p\u00e9cheurs originels si nous n&rsquo;ob\u00e9issons pas au <em>diktat<\/em> de la mati\u00e8re qui est pourtant, elle, la vraie g\u00e9nitrice de la violence ; des p\u00e9cheurs originels, alors que nous ne sommes que des p\u00e9cheurs d&rsquo;occasion, des p\u00e9cheurs par vanit\u00e9, des p\u00e9cheurs par exc\u00e8s de z\u00e8le et de confiance en soi. Cette m\u00eame prison qui fait \u00e9galement des plus souples de l&rsquo;esprit, d&rsquo;une souplesse de ver de terre, des accusateurs des autres, des bourreaux dipl\u00f4m\u00e9s en une morale opportune, au nom d&rsquo;une id\u00e9e de plus encore, tourn\u00e9e dans cette morale opportune. Pour la paternit\u00e9 d&rsquo;une id\u00e9e, nous donnerions toute la responsabilit\u00e9 des horreurs du monde, comme si l&rsquo;important \u00e9tait d&rsquo;abord de figurer pour soi-m\u00eame, peu importe l&rsquo;histoire, peu importe la dignit\u00e9 de l&rsquo;ambition, peu importe la hauteur du propos, peu importe l&rsquo;apaisement de l&rsquo;\u00e2me Cette \u00e9trange tentation de figurer pour soi-m\u00eame, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait, soi-m\u00eame, d&rsquo;\u00eatre au centre du monde et le centre du monde, alors qu&rsquo;il para\u00eet tellement plus harmonieux, apaisant et enrichissant de veiller \u00e0 tenir son rang dans l&rsquo;ordre du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa question qui se pose d&rsquo;une fa\u00e7on plus pr\u00e9cise et plus imm\u00e9diate, de fa\u00e7on pressante et fi\u00e9vreuse dirais-je lorsqu&rsquo;on en r\u00e9alise la port\u00e9e, est tout aussi passionnante que ces consid\u00e9rations plus amples de la  parabole du technologisme et de la violence qui en jaillit comme un torrent. Ce que nous avons d\u00e9crit sur la fin du propos, notamment avec les \u00e9v\u00e9nements \u00e0 partir de 1991 jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours et avec le d\u00e9veloppement de la G4G selon nos conceptions, nous conduit \u00e0 nous interroger sur la possibilit\u00e9 que l&rsquo;encha\u00eenement infernal est peut-\u00eatre \u00e0 son terme, faute de pouvoir aller au-del\u00e0 de lui-m\u00eame et parce qu&rsquo;il se heurte \u00e0 un adversaire aux caract\u00e8res inattendus. La logique elle-m\u00eame ne contredit pas le propos, car o\u00f9 aller plus loin, dans la voie de la ferraille hurlante et furieuse, une fois atteintes les limites de la Bombe r\u00e9ductrice de l&rsquo;esp\u00e8ce au n\u00e9ant du noyau originel ? La chose nucl\u00e9aire a ainsi son utilit\u00e9, qui est celle de mettre en sc\u00e8ne la violence devenue absolue et, par cons\u00e9quent, la proposition hautement politique de faire vivre cette violence, sous forme d&rsquo;une dictature \u00e9galement absolue, <em>ad infinitum eternam<\/em>. On a vu qu&rsquo;elle l&rsquo;avait autrement, son utilit\u00e9, au point du renversement complet, avec l&rsquo;usage qu&rsquo;en firent la France et de Gaulle. Voil\u00e0 un point tr\u00e8s fondamental avec ceci que nous touchons l\u00e0 au second ph\u00e9nom\u00e8ne qui sugg\u00e9rerait que notre \u00e9poque semble rassembler les \u00e9l\u00e9ments pour contrecarrer la ferraille hurlante et furieuse, la violence que celle-ci v\u00e9hicule, l&rsquo;id\u00e9al de puissance, enfin, qui justifie le tout. Car en m\u00eame temps que le technologisme semble offrir \u00e0 la puissance qu&rsquo;il d\u00e9cha\u00eene les voies de l&rsquo;impuissance, les mati\u00e8res structurantes jusqu&rsquo;alors d\u00e9truites par la violence \u00e9videmment d\u00e9structurante de l&rsquo;id\u00e9al de puissance semblent pouvoir se reconstituer en principes structurants qui s&rsquo;opposent avec succ\u00e8s \u00e0 cette violence. C&rsquo;est sans aucun doute l&rsquo;esp\u00e9rance indicible de cette \u00e9poque, peut-\u00eatre,  non, je dirais sans aucun doute, annonciatrice d&rsquo;autres \u00e9v\u00e9nements fulgurants lorsque la crise aura atteint le cur d&rsquo;elle-m\u00eame. Il n&rsquo;y a jamais eu, dans une crise aussi cat\u00e9gorique, autant d&rsquo;accumulation de terreau pour nourrir la seule attitude qui convienne \u00e0 la dignit\u00e9, ou qui conduit \u00e0 n&rsquo;\u00eatre rien si l&rsquo;on repousse cette attitude, qui est l&rsquo;attitude de la <strong>r\u00e9sistance<\/strong>. Nous avons l&rsquo;\u00e9trange confort de n&rsquo;avoir nul autre choix. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h4>Notes<\/h4>\n<p>(1) Hippolyte Taine, <em>Une Anglaise t\u00e9moin de la R\u00e9volution fran\u00e7aise (1792-1795)<\/em>. R\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2006, \u00e9ditions Jacqueline Chambon. Taine \u00e9crit la pr\u00e9face et nous donne toutes les garanties d&rsquo;authenticit\u00e9 du document que nous pouvons souhaiter, bien plus que nombre de documents v\u00e9n\u00e9r\u00e9s aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(2) Joseph de Maistre, <em>Consid\u00e9rations sur la France<\/em>, 1795. (Version \u00e9dit\u00e9e par Garnier, 1980, Paris.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(3) Michel Castermans et Bernard Plossu (photos), Philippe Grasset (texte), <em>Les \u00c2mes de Verdun<\/em>, Editions Mols, 2008, Bruxelles. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(4) Sir John Keegan, <em>La Premi\u00e8re Guerre Mondiale<\/em>, Perrin, 2003.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(5) Voir note 1, Quatri\u00e8me Partie : \u00ab <em>La bataille de Verdun est caract\u00e9ris\u00e9e par un gigantesque d\u00e9luge de feu d\u00fb \u00e0 l&rsquo;artillerie, qui repr\u00e9sente alors<\/em> <strong><em>le summum de la modernit\u00e9 dans la technologie<\/em><\/strong> <em>guerri\u00e8re, que les Allemands emploient en une concentration jamais vue jusque l\u00e0.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(6) Stephen L. McFerland, <em>America&rsquo;s Pursuit of Precision Bombing<\/em>, 1940-1945, Smithsonian Institution Press, Washington, 1995.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(9) Dans son film <em>Doctor Strangelove<\/em>, Stanley Kubrick fait de ce caract\u00e8re de l&rsquo;avion isol\u00e9 de reste du monde et li\u00e9 au seul code, l&rsquo;argument central de l&rsquo;intrigue. Il a \u00e9t\u00e9 largement estim\u00e9 que la personne du chef d&rsquo;\u00e9tat-major de l&rsquo;USAF, le g\u00e9n\u00e9ral Turgidson jou\u00e9 par George C. Scott, a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 notamment par Curtis LeMay. Il y en a certainement une bonne partie, sauf, sans aucun doute, les aspects expansifs (<em>chewing-gum<\/em> m\u00e2ch\u00e9 agressivement, clins d&rsquo;yeux, grimaces, etc.) et les batifolages sexuels avec sa secr\u00e9taire, qui n&rsquo;\u00e9taient certainement pas du go\u00fbt de LeMay. Les couilles en bronze avaient d&rsquo;autres usages, notamment celui de cliqueter de loin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(10) Mike Davis, <em>City of Quartz  Excavating the future of Los Angeles<\/em>, Vintage Edition, 1992, Los Angeles.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(11) <em>The Atlantic Monthly<\/em>, 5 septembre 2002, interview de Nick Cook apr\u00e8s la sortie de son livre <em>The Hunt for Zero Point: Inside the Classified World of Antigravity Technology<\/em>. Cook est un journaliste sans orientation id\u00e9ologique particuli\u00e8re, appartenant \u00e0 la publication sp\u00e9cialis\u00e9e <em>Jane&rsquo;s Defence Weekly<\/em> lorsqu&rsquo;il publie son livre. Ses conclusions ne s&rsquo;appuient pas sur une interrogation id\u00e9ologique fondamentale mais aboutissent, \u00e0 partir d&rsquo;une enqu\u00eate technique, sur une interrogation id\u00e9ologique qui ressemble \u00e0 s&rsquo;y m\u00e9prendre \u00e0 la formule poser la question, c&rsquo;est y r\u00e9pondre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(12) Article de Christopher Hitchens, le 31 juillet 2006 dans <em>The Weekly Standard<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(13) Richard L. Rubinstein, <em>La perfidie de l&rsquo;histoire  La Shoah et l&rsquo;avenir de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em>, Le Cerf en traduction fran\u00e7aise, 2005.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(14) Robert McNamara, un des directeurs de la Ford Corporation, choisi comme secr\u00e9taire \u00e0 la d\u00e9fense par John Kennedy en janvier 1961, rest\u00e9 \u00e0 ce poste jusqu&rsquo;au printemps 1968.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(15) Il s&rsquo;agit d&rsquo;archives d\u00e9classifi\u00e9es obtenues selon le Freedom Information Act par les National Security Archives, qui ont publi\u00e9 le 11 septembre 2009 des interviews de dirigeants militaires sovi\u00e9tiques datant de 1995. Le commentaire cit\u00e9 r\u00e9sume un des points in\u00e9dits essentiels apparu lors de ces interviews.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(16) Le plus fameux est, sans nul doute, le <em>Defense Planning Guidance<\/em>, r\u00e9dig\u00e9 sous la direction de Paul Wolfowitz au Pentagone, r\u00e9v\u00e9l\u00e9 au public par une fuite au New York Times le 7 mars 1992.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(17) C&rsquo;est notamment le Britannique Robert Cooper, un proche de Tony Blair, qui a \u00e9nonc\u00e9 les principes d&rsquo;un n\u00e9o-imp\u00e9rialisme humanitaire dans un article de <em>The Observer<\/em> du 7 avril 2002. Cooper a ensuite un \u00e9crit un livre o\u00f9 il d\u00e9veloppe sa th\u00e8se (<em>The Breaking of Nations: Order and Chaos in the Twenty-First Century<\/em>  Atlantic Press, 2003).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(18) Guglielmo Ferrero, <em>Aventure, Bonaparte en Italie, 1796-1797<\/em>, Plon, 1936, Paris.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Cinqui\u00e8me Partie de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire, dont la publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction : \u00abLa souffrance du monde\u00bb), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Premi\u00e8re Partie : \u00abDe I\u00e9na \u00e0 Verdun\u00bb), le 3 avril&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[9003,2631,2651,3969,8386,2622,9185,4268,10436],"class_list":["post-72524","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-grace-de-lhistoire","tag-cinquieme","tag-de","tag-du","tag-grace","tag-lhistoire","tag-la","tag-partie","tag-technologisme","tag-transversale"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72524","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=72524"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/72524\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=72524"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=72524"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=72524"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}