{"id":72740,"date":"2011-02-09T07:41:56","date_gmt":"2011-02-09T07:41:56","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2011\/02\/09\/comment-une-automatisation-inexorable-tuera-lemploi\/"},"modified":"2011-02-09T07:41:56","modified_gmt":"2011-02-09T07:41:56","slug":"comment-une-automatisation-inexorable-tuera-lemploi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2011\/02\/09\/comment-une-automatisation-inexorable-tuera-lemploi\/","title":{"rendered":"Comment une automatisation inexorable tuera l&#8217;emploi"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"common-article2\">Comment une automatisation inexorable tuera l&#8217;emploi<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\t<strong>A propos du livre de Martin Ford<\/strong> <strong><em>The Lights in the Tunnel<\/em><\/strong><strong>, Acculant Publishing 2009.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMartin Ford se pr\u00e9sente en 4e de couverture comme le fondateur d&rsquo;une firme technologique de la Silicon Valley, disposant de 25 ans d&rsquo;exp\u00e9rience dans le domaine des ordinateurs et des logiciels. Mais en lisant son livre, on se persuadera qu&rsquo;il est bien plus que cela. Nous dirions volontiers de lui qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un nouveau John Maynard Keynes. Il m\u00e9rite ce compliment par sa capacit\u00e9  \u00e0 proposer des visions critiques de la pens\u00e9e politique et \u00e9conomique de son temps, \u00e0 se projeter dans l&rsquo;avenir et formuler en cons\u00e9quence des propositions que les esprits conservateurs trouveront r\u00e9volutionnaires. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa vision du monde qu&rsquo;il nous propose est simple \u00e0 r\u00e9sumer. Il montre que dans le cadre des lois du march\u00e9 qui se sont impos\u00e9es au monde entier depuis quelques ann\u00e9es, le libre d\u00e9veloppement capitalistique des sciences et des technologies produira des soci\u00e9t\u00e9s invivables, domin\u00e9es par une \u00e9troite minorit\u00e9 d&rsquo;individus et d&rsquo;entreprises ayant monopolis\u00e9 les ressources de la nature et de la technique. Les technologies auront en effet partout remplac\u00e9 le travail humain. Ces soci\u00e9t\u00e9s seront invivables parce que les 70 \u00e0 80 %  d&rsquo;humains ayant perdu leur place dans les cycles de production et transform\u00e9s au mieux en assist\u00e9s,  ne pourront que se r\u00e9volter contre les accapareurs du pouvoir technologique et \u00e9conomique. Ceci d&rsquo;autant plus que la rar\u00e9faction pr\u00e9visible des ressources naturelles et l&rsquo;aggravation des crises climatiques  r\u00e9duiront encore leurs capacit\u00e9s de survie. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe caract\u00e8re paradoxal de Martin Ford est qu&rsquo;il ne c\u00e8de pas  \u00e0 la facilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9crire comme tant d&rsquo;autres un nouveau manifeste contre la science et la technique, proposant comme si la chose \u00e9tait possible d&rsquo;en revenir \u00e0 des modes de production et de consommation du pass\u00e9. Il ne conteste en rien les apports des progr\u00e8s techniques, dont d&rsquo;ailleurs les populations du monde entier se disent globalement satisfaites. Il ne conteste pas davantage la concurrence en soi, ni la recherche du profit par des entrepreneurs priv\u00e9s, sans lesquelles n&rsquo;appara\u00eetrait pas selon lui de motivations \u00e0 investir dans les nouvelles technologies. Il se borne \u00e0 formuler une critique ancienne, remontant aux <em>luddites<\/em> anglais qui cassaient les m\u00e9tiers \u00e0 filer mais que l&rsquo;on oublie de plus en plus dans le d\u00e9val technologique contemporain. Il s&rsquo;agit du caract\u00e8re \u00e0 terme insoutenable du remplacement du travail humain par des machines: celles-ci ne tueront  pas seulement le travail, mais elles tueront la consommation. Les salari\u00e9s devenus ch\u00f4meurs n&rsquo;auront plus les moyens d&rsquo;acqu\u00e9rir les biens produits par ces machines, m\u00eame si les co\u00fbts en sont fortement diminu\u00e9s. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn a pu faire la m\u00eame observation \u00e0 propos de la d\u00e9localisation. Les salari\u00e9s licenci\u00e9s du fait de la d\u00e9localisation de leur entreprise n&rsquo;auront pas les moyens d&rsquo;acqu\u00e9rir les biens produits par l&rsquo;entreprise d\u00e9localis\u00e9e, m\u00eame si ces biens leur sont propos\u00e9s moiti\u00e9 moins cher qu&rsquo;auparavant. Mais face \u00e0 la d\u00e9localisation, des rem\u00e8des sont parfois envisag\u00e9s: inventer des activit\u00e9s non d\u00e9localisables, compter sur l&rsquo;augmentation des co\u00fbts du transport pour voir revenir les ateliers partis dans les pays \u00e0 bas salaires&#8230; Face au progr\u00e8s technologique, rien de tel selon Martin Ford n&rsquo;est \u00e0 esp\u00e9rer. Ce progr\u00e8s frappera, si l&rsquo;on peut dire, partout, \u00e0 tous les niveaux hi\u00e9rarchiques et de plus en plus s\u00e9v\u00e8rement, g\u00e9n\u00e9rant des sous-emplois ou non-emplois pouvant, sur la longue dur\u00e9e, atteindre jusqu&rsquo;\u00e0 70% des effectifs des individus de toutes qualifications en \u00e9tat de travailler. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour \u00e9viter les d\u00e9sastres ainsi diagnostiqu\u00e9s, Martin Ford propose  d&rsquo;en revenir \u00e0 la r\u00e9gulation \u00e9tatique, non pour freiner le d\u00e9veloppement technologique et les pertes d&#8217;emploi en r\u00e9sultant, mais pour ouvrir de nouvelles perspectives de croissance sociale reposant sur un meilleur partage des b\u00e9n\u00e9fice de l&rsquo;automatisation. Sa d\u00e9marche est int\u00e9ressante, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l&rsquo;opinion publique am\u00e9ricaine se soul\u00e8ve de fa\u00e7on d&rsquo;ailleurs irrationnelle contre l&rsquo;intervention de l&rsquo;Etat, le <em>big government<\/em>.  Mais les rem\u00e8des qu&rsquo;il envisage sont-ils r\u00e9alistes? <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNotre site <a href=\"http:\/\/www.automates-intelligents.com\/\" class=\"gen\">Automates Intelligents<\/a> ne pouvait rester indiff\u00e9rent \u00e0 ce d\u00e9bat, vu l&rsquo;importance que nous attachons \u00e0 l&rsquo;observation des technologies et de leurs usages.  Nous allons donc examiner dans une premi\u00e8re partie la validit\u00e9 du diagnostic propos\u00e9 par Martin Ford puis dans une seconde partie  celle des solutions r\u00e9paratrices qu&rsquo;il recommande d&rsquo;adopter.<D> <\/p>\n<h3>Premi\u00e8re partie. Le diagnostic<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tLe livre et la d\u00e9marche qui le prolonge aujourd&rsquo;hui, notamment par des articles et un blog, reposent sur une intuition ou plus exactement une conviction, qui avait \u00e9t\u00e9 aussi celle de Keynes:  un d\u00e9veloppement technologique exponentiel est en cours. Il se  poursuivra inexorablement dans les ann\u00e9es et d\u00e9cennies \u00e0 venir. Il d\u00e9truira de plus en plus d&#8217;emplois, non qualifi\u00e9s comme qualifi\u00e9s. Le ph\u00e9nom\u00e8ne, du fait de la mondialisation, touchera le monde entier.  Il en r\u00e9sultera, si rien n&rsquo;est fait, non un progr\u00e8s social mais des crises en chaine \u00e0 l&rsquo;issue impr\u00e9visible. &#8232;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn France, il ne fait pas de doute que les lecteurs de Martin Ford, s&rsquo;il s&rsquo;en trouvent, le rangeront dans la cat\u00e9gorie des pr\u00e9visionnistes \u00e0 la fois utopiques et pessimistes. Autrement dit l&rsquo;auteur sera d\u00e9consid\u00e9r\u00e9 d&#8217;embl\u00e9e. Pour les esprits forts \u00e0 la fran\u00e7aise,  le pr\u00e9visionniste est quelqu&rsquo;un qui, d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;aventure au del\u00e0 des mois \u00e0 venir,  risque d&rsquo;\u00eatre d\u00e9menti par un \u00e9v\u00e9nement qu&rsquo;il n&rsquo;aura pasenvisag\u00e9. Soit. Mais ne vaut-il  pas mieux cependant disposer de pr\u00e9visions que  d&rsquo;observations au jour le jour ?  Acceptons donc de nous projeter dans le demi-si\u00e8cle  ou le si\u00e8cle \u00e0 venir. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMartin Ford sera consid\u00e9r\u00e9 comme un pr\u00e9visionniste utopique dans la mesure o\u00f9 il reprend , \u00e0 quelques nuances pr\u00e8s, le postulat popularis\u00e9 par Ray Kurzweil et le Singularity Institute, celui du d\u00e9veloppement convergent et surtout exponentiel des sciences et des techniques. Est-ce une utopie? On peut, comme nous l&rsquo;avions fait nous-m\u00eames dans divers articles, objecter que ce d\u00e9veloppement, au moment o\u00f9 il s&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rera au point de devenir quasi exponentiel, se heurtera aux limites de notre monde fini, notamment en termes de ressources disponibles ou de tol\u00e9rance du milieu naturel. O\u00f9 trouvera-t-on notamment les mati\u00e8res premi\u00e8res (aujourd&rsquo;hui on \u00e9voque le cas du cuivre ou des \u00ab terres rares \u00bb), n\u00e9cessaires \u00e0 la fabrication de tant de machines?  De plus des catastrophes pourront survenir, guerres ou r\u00e9volutions, provoquant la disparition des laboratoires et des centres de production. Mais sous ces r\u00e9serves, pourquoi ne pas postuler comme Martin Ford que des d\u00e9couvertes aujourd&rsquo;hui inattendues, impr\u00e9visibles, viendront repousser les limites du d\u00e9veloppement technologique, au moins sur la dur\u00e9e du pr\u00e9sent si\u00e8cle. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tReste \u00e0 d\u00e9terminer si l&rsquo;avenir ainsi pr\u00e9vu sera heureux ou malheureux. Pour la plupart  des \u00e9conomistes et sociologues qui se rallient \u00e0 l&rsquo;hypoth\u00e8se du d\u00e9veloppement exponentiel des sciences et des technologies, l&rsquo;humanit\u00e9 ne pourra qu&rsquo;en b\u00e9n\u00e9ficier. De nouvelles ressources devraient ainsi remplacer celles aujourd&rsquo;hui en voie d disparition. D&rsquo;ici \u00e0 2.100, la Terre devrait ainsi pouvoir h\u00e9berger 10 milliards de personnes disposant de niveaux de vie convenables, sans que l&rsquo;environnement en soit compl\u00e8tement d\u00e9truit. Or pour Martin Ford, nous l&rsquo;avons dit, un facteur jusqu&rsquo;ici peu \u00e9voqu\u00e9 interviendra pour rendre impossible cette issue favorable. Il s&rsquo;agira du ch\u00f4mage g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par l&rsquo;automatisation. <\/p>\n<h4>Un d\u00e9veloppement inexorable<\/h4>\n<p>Plut\u00f4t que critiquer superficiellement la d\u00e9marche de Martin Ford, nos compatriotes auraient int\u00e9r\u00eat \u00e0 comprendre les arguments utilis\u00e9s. Il se trouve que l&rsquo;auteur,  contrairement \u00e0 la plupart sinon \u00e0 la totalit\u00e9 des \u00e9conomistes fran\u00e7ais,  est parfaitement inform\u00e9 de la croissance inexorable des technologies de l&rsquo;information,  de l&rsquo;intelligence artificielle et de la robotique dite \u00e9volutionnaire. Il les per\u00e7oit, \u00e0 juste titre selon nous,  comme capables de se r\u00e9pandre d&rsquo;une fa\u00e7on automatique ou spontan\u00e9e, sur le mode viral, dans toutes les activit\u00e9s soci\u00e9tales et ce dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s, soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9velopp\u00e9es d&rsquo;abord mais aussi tr\u00e8s vite soci\u00e9t\u00e9s en voie de d\u00e9veloppement ou sous-d\u00e9velopp\u00e9es.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn pourrait qualifier cette vision de fantasmatique, exploitant une vieille peur encourag\u00e9e par la science-fiction, d&rsquo;une prise de pouvoir par les machines. Mais lorsque Martin Ford \u00e9voque l&rsquo;intelligence artificielle et les robots, il se borne \u00e0 d\u00e9crire les syst\u00e8mes qu&rsquo;il voit se mettre en place dans des organisations civiles et militaires de plus en plus automatis\u00e9es. Il ne s&rsquo;agit pas pour lui de robots conscients d\u00e9sireux de dominer les humains. Il s&rsquo;agit par contre de m\u00e9thodes de production et de contr\u00f4le d\u00e9cid\u00e9es par des chefs d&rsquo;entreprise ou des strat\u00e8ges militaires afin d&rsquo;\u00e9liminer le plus possible les intervenants  humains, compte tenu de leurs limites physiques ou psychologiques mais aussi compte tenu de la part aujourd&rsquo;hui jug\u00e9e excessive  qu&rsquo;ils prennent dans les co\u00fbts de production. N&rsquo;importe quel responsable de grande surface le dira, des syst\u00e8mes robotis\u00e9s de gestion des \u00e9talages et des ventes co\u00fbtent cher \u00e0 l&rsquo;installation, mais ces co\u00fbts sont vite amortis s&rsquo;ils permettent de se passer des vendeuses et caissi\u00e8res. De m\u00eame des drones, bien que d&rsquo;un pris \u00e9lev\u00e9 \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9, sont plus \u00e9conomiques pour intervenir au Pakistan que des forces sp\u00e9ciales. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMartin Ford fait appel dans sa vision de l&rsquo;\u00e9volution du monde moderne \u00e0 des facteurs explicatifs tr\u00e8s proches de ceux que nous avons nous-m\u00eames \u00e9voqu\u00e9s en proposant le concept de syst\u00e8mes anthropotechniques, syst\u00e8mes associant symbiotiquement des humains et des technologies et se d\u00e9veloppant spontan\u00e9ment, dans une concurrence darwinienne impitoyable, pour la conqu\u00eate des ressources et du pouvoir. Mais comme, malheureusement pour lui  (!) ,  il ne n&rsquo;a pas lu notre livre (Cf. JP..Baquiast, <em>Le paradoxe du Sapiens<\/em>) il reste tr\u00e8s terre \u00e0 terre, sur le mode du pragmatisme am\u00e9ricain, dans la formulation de ses analyses et de ses pr\u00e9conisations. Nous verrons \u00e0 la fin de cet article si nous pouvons faire mieux que lui dans les conclusions \u00e0 retenir. &#8232;<\/p>\n<h4>70% de sans-emplois dans les trente ans<\/h4>\n<p>L&rsquo;originalit\u00e9 de Martin Ford ne d\u00e9coule pas du fait qu&rsquo;il pr\u00e9voit un d\u00e9veloppement exponentiel et  quasi oblig\u00e9 des syst\u00e8mes technologiques. Elle tient aux cons\u00e9quences   n\u00e9fastes qu&rsquo;il  attribue \u00e0 ce d\u00e9veloppement. Contrairement aux Singularistes, pour qui nous l&rsquo;avons dit la Singularit\u00e9 devrait \u00eatre b\u00e9n\u00e9fique pour l&rsquo;humanit\u00e9,  il invoque le c\u00f4t\u00e9 noir que l&rsquo;opinion m\u00eame avertie se refuse \u00e0 voir, la destruction des emplois \u00e0 laquelle nous faisions allusion. Il estime que si l&rsquo;automatisation des t\u00e2ches productives de toutes natures se poursuit sur le mode actuel, clairement exponentiel, les soci\u00e9t\u00e9s du monde entier, dans quelques d\u00e9cennies, verront environ 70%  de leurs activit\u00e9s, dans tous les secteurs \u00e9conomiques sans exception, r\u00e9alis\u00e9es par des machines quasi autonomes. On savait depuis longtemps que l&rsquo;automatisation g\u00e9n\u00e8re du ch\u00f4mage. Mais on avait jusqu&rsquo;ici pr\u00e9tendu que les personnels licenci\u00e9s retrouvaient de l&#8217;emploi ailleurs. Pour Martin Ford, il s&rsquo;agit d&rsquo;une illusion absolue.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAutrement dit, si rien n&rsquo;\u00e9tait fait, c&rsquo;est-\u00e0-dire si le syst\u00e8me capitaliste lib\u00e9ral en vigueur aux Etats-Unis comme pratiquement dans le reste du monde n&rsquo;\u00e9tait pas remplac\u00e9 par un autre paradigme politique, on verrait 70%  sinon plus de la main d&rsquo;uvre actuelle, toutes qualifications r\u00e9unies, remplac\u00e9s par des processus automatis\u00e9s. Non seulement les populations correspondantes seraient condamn\u00e9es au ch\u00f4mage, mais ne disposant plus des revenus de leurs anciennes activit\u00e9s professionnelles, elles cesseraient de pouvoir consommer, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;acqu\u00e9rir les produits des activit\u00e9s automatis\u00e9es, produits industriels comme biens et services sociaux et intellectuels. De leur c\u00f4t\u00e9, les populations des pays pauvres actuellement  sans emploi ou sous-employ\u00e9es ne pourraient b\u00e9n\u00e9ficier de la demande de biens de consommation provenant des pays d\u00e9velopp\u00e9es puisque les revenus soutenant ces consommations seraient taries. Elles pourraient encore moins pr\u00e9tendre \u00e0 \u00eatre embauch\u00e9es par les entreprises automatis\u00e9es d\u00e9localis\u00e9es ou nationales qui n&rsquo;auraient aucun besoin d&rsquo;elles. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA terme, les 30%  de la population restant, constitu\u00e9s des forces techno-capitalistes qui auront monopolis\u00e9 la mise en oeuvre des technologies \u00e9mergentes au sein des syst\u00e8mes anthropotechniques en pleine croissance exponentielle se retrouveront  isol\u00e9es dans la forteresse de leur puissance. Martin Ford n&#8217;emploie pas ces termes, mais on pourrait \u00e9voquer le spectre d&rsquo;une humanit\u00e9 ayant diverg\u00e9 en deux branches: des post-humains surpuissants face \u00e0 des humains ou sous-humains en proie \u00e0 toutes les crises \u00e9conomiques, sociales et environnementales imaginables. Il attire l&rsquo;attention par contre sur le caract\u00e8re insupportable de cette opposition entre les nouveaux riches et les nouveaux pauvres, entra\u00eenant une destruction sociale acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e dont les riches et les puissants pourraient selon lui devenir  \u00e0 leur tour les victimes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour expliciter sa th\u00e8se, Martin Ford  met l&rsquo;accent sur plusieurs points dont il signale \u00e0 juste titre qu&rsquo;ils sont g\u00e9n\u00e9ralement m\u00e9connus ou incompris par les \u00e9conomistes et les hommes politiques <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t1.\tAucune activit\u00e9 professionnelle n&rsquo;\u00e9chappera \u00e0 l&rsquo;automatisation, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 des licenciements massifs. Les personnels qualifi\u00e9s (l&rsquo;auteur cite les m\u00e9decins radiologues) n&rsquo;y \u00e9chapperont pas plus que les autres. Il en sera de m\u00eame de pans entiers de l&rsquo;\u00e9conomie jug\u00e9s encore aujourd&rsquo;hui gros employeurs de main-d&rsquo;uvre: agriculture, construction, sant\u00e9, services aux personnes&#8230; Certes, l&rsquo;automatisation cr\u00e9era de nouveaux emplois, ne fut-ce que pour <strong>superviser<\/strong> la conception, la fabrication et la maintenance des \u00e9quipements. Mais ceux-ci seront bien moins nombreux en proportion que les emplois supprim\u00e9s. Ils seront \u00e9galement, contrairement \u00e0 ce que l&rsquo;on croit g\u00e9n\u00e9ralement, moins qualifi\u00e9s et donc moins motivants.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t2.\tLes avantages multiples de l&rsquo;automatisation pour les employeurs feront que les pays \u00e9mergents comme la Chine seront les premiers \u00e0 remplacer la main d&rsquo;uvre locale  par les automates dont ils  sont d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 ne pas laisser le monopole aux pays avanc\u00e9s. Par cons\u00e9quent les responsables des secteurs automatis\u00e9s au sein des pays \u00e9mergents n&rsquo;auront aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 recruter et former les millions de demandeurs d&#8217;emplois potentiels propres \u00e0 ces pays. Avec un peu de retard sur les pays d\u00e9velopp\u00e9s, les pays \u00e9mergents verront se g\u00e9n\u00e9raliser les licenciements et les pertes de qualification. Dans ces conditions, la Chine par exemple ne pourra absolument pas esp\u00e9rer pouvoir r\u00e9sorber le matelas de 500 \u00e0 600 millions de sous-emplois dont elle souffre actuellement. Il en sera de m\u00eame par exemple de l&rsquo;Egypte qui fait aujourd&rsquo;hui l&rsquo;actualit\u00e9. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t3.\tLa d\u00e9localisation pratiqu\u00e9e par les industriels des pays d\u00e9velopp\u00e9s vers les pays \u00e9mergents, afin de profiter des bas salaires de ces pays, ne durera pas. Les activit\u00e9s d\u00e9localis\u00e9e (par exemple les centres d&rsquo;appels ou  la sous-traitance des logiciels) seront les premi\u00e8res \u00e0 pouvoir \u00eatre compl\u00e8tement automatis\u00e9es et par cons\u00e9quent rapatri\u00e9es dans les pays d\u00e9velopp\u00e9es (notamment pour \u00e9viter les co\u00fbts de transport)  ceci \u00e9videmment sans re-cr\u00e9ation d&#8217;emploi dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t4.\tDans les pays d\u00e9velopp\u00e9s, la croissance  sans cr\u00e9ation d&#8217;emploi (<em>jobless recovery<\/em>) due \u00e0 l&rsquo;automatisation, puis la mise au ch\u00f4mage massif de millions de travailleurs de toutes comp\u00e9tences, feront que les dizaines voire centaines de millions de ch\u00f4meurs en r\u00e9sultant ne pourront plus consommer les biens produits par l&rsquo;\u00e9conomie, m\u00eame si les prix de ceux-ci diminuent. Ce sont en effet comme nous l&rsquo;avons vu les salaires qui permettent les achats. Les seuls consommateurs restant, disposant du pouvoir d&rsquo;achat n\u00e9cessaire, seront repr\u00e9sent\u00e9s par une petite minorit\u00e9 d&rsquo;hyper-riches qui ne pourront \u00e0 eux seuls entretenir la croissance de masse qui seraient n\u00e9cessaire. De plus, l&rsquo;anticipation de futurs licenciements diminuera l&rsquo;incitation de la  grande majorit\u00e9 de la  population \u00e0 se former et \u00e0 encourager un progr\u00e8s technique dont les individus comp\u00e9tents ne seront plus les acteurs et les b\u00e9n\u00e9ficiaires mais les victimes. La d\u00e9qualification atteindra tous les milieux sociaux, entrainant celles des \u00e9tudes sup\u00e9rieurs. A quoi bon \u00e9tudier si aucun  emploi r\u00e9mun\u00e9rateur n&rsquo;est \u00e0 esp\u00e9rer. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&#8232;Tout ceci ne veut pas dire, r\u00e9p\u00e9tons le, qu&rsquo;il faudrait selon Martin Ford, que les entreprises, les personnels ou des activistes hostiles aux progr\u00e8s techniques s&rsquo;attachent \u00e0 bloquer ces derniers. Ceci serait ni souhaitable ni possible. Il faudrait par contre que les Puissances Publiques, en premier lieu l&rsquo;Etat am\u00e9ricain, d\u00e9cident d&rsquo;un certain nombre de mesures permettant de tirer, au niveau du monde globalis\u00e9, les avantages de la r\u00e9volution technologique en cours.<\/p>\n<h4>Observations critiques<\/h4>\n<p>On ne manquera pas de contester le catastrophisme de cette vision. Mais il faudrait avant de critiquer,  r\u00e9fl\u00e9chir un  peu. Prenons le cas  de la production agricole dans les pays pauvres, Madagascar par exemple. On sait qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui ce pays dispose d&rsquo;importantes r\u00e9serves de terres cultivables tr\u00e8s mal valoris\u00e9es par des agriculteurs locaux sans formation ni capital. Ils pr\u00e9f\u00e8rent g\u00e9n\u00e9ralement cultiver sur brulis dans ce qui reste de for\u00eats primaires, acc\u00e9l\u00e9rant la d\u00e9gradation du capital foncier. De grandes entreprises chinoises ou sud-africaines ont commenc\u00e9 \u00e0 racheter la terre (baux de 99 ans). Elles la mettent en culture avec des technologies tr\u00e8s avanc\u00e9es, du type de celles employ\u00e9es dans les grandes exploitations agricoles europ\u00e9ennes, o\u00f9 un seul cultivateur d&rsquo;aujourd&rsquo;hui produit autant que 50 paysans du d\u00e9but du 20e si\u00e8cle.  Ces entreprises n&rsquo;ont aucun besoin des pr\u00e9c\u00e9dents propri\u00e9taires. Elles les entretiennent \u00e0 ne rien faire dans des villages de regroupement propices \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer tous les maux imaginables. Les c\u00e9r\u00e9ales et autres produits  qu&rsquo;elles obtiennent sont vendues par elles sur les march\u00e9s internationaux, r\u00e9pondant \u00e0 la demande croissante de mati\u00e8res premi\u00e8res agricoles, notamment alimentaires. Le fait que les populations locales n&rsquo;aient plus du fait du ch\u00f4mage induit la capacit\u00e9 de les acheter ne leur importe pas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSi un planificateur omniscient avait d\u00e9cid\u00e9 de tout cela, aurait-il fait diff\u00e9remment, tout au moins dans le cadre du capitalisme lib\u00e9ral? Cela n&rsquo;est pas certain. Il para\u00eet en effet \u00e9vident que: 1. les peuples du monde ont besoin de c\u00e9r\u00e9ales ;  2. Les agriculteurs autochtones traditionnels demeurant sur leurs terres ne parviennent m\u00eame pas \u00e0 satisfaire leurs  besoins propres et ne peuvent pas par cons\u00e9quent pr\u00e9tendre  neutraliser des ressources potentielles dont l&rsquo;humanit\u00e9 aura le plus grand besoin ; 3. Les grandes entreprises agro-industrielles n&rsquo;ont aucune raison de refuser l&rsquo;automatisation au profit de la sauvegarde d&rsquo;une agriculture locale incapable d&rsquo;obtenir les rendements dont elles ont besoin pour amortir leurs \u00e9quipements ;  4. La vente des c\u00e9r\u00e9ales ainsi produites se fera sur les march\u00e9s internationaux et ne d\u00e9pendra donc pas du fait que les agriculteurs malgaches ayant perdu toutes leurs  ressources ne pourront se porter acqu\u00e9reurs. Il restera \u00e0 l&rsquo;Etat malgache, s&rsquo;il en a les moyens, de veiller \u00e0 ce que les anciens agriculteurs locaux devenus personnes d\u00e9plac\u00e9s ne se transforment pas en  r\u00e9volutionnaires insupportables. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl para\u00eet probable cependant que si notre planificateur omniscient avait accept\u00e9 de sortir du cadre du capitalisme lib\u00e9ral, des solutions int\u00e9grant le progr\u00e8s technique et la reconversion des agriculteurs traditionnels lui auraient paru possibles. Il aurait pu envisager qu&rsquo;une Banque mondiale publique (inexistante aujourd&rsquo;hui, comme on le sait), pr\u00eate de l&rsquo;argent \u00e0 l&rsquo;Etat malgache et aux agriculteurs autochtones  traditionnels pour profiter des avantages de la haute technologie sans en avoir les inconv\u00e9nients. Ainsi  l&rsquo;Etat ou des coop\u00e9ratives populaires auraient pu d&rsquo;une part acqu\u00e9rir toutes les technologies n\u00e9cessaires \u00e0 une modernisation radicale de la production agricole et, d&rsquo;autre part, reconvertir les 70% de ces agriculteurs qui ne seraient plus n\u00e9cessaires \u00e0 cette agriculture modernis\u00e9e en vue de d\u00e9velopper les nombreuses entreprises, elles-m\u00eames technologiques, n\u00e9cessaires \u00e0 la r\u00e9habilitation de la Grande Ile (lutte contre la s\u00e9cheresse, l&rsquo;\u00e9rosion, la perte de bio-diversit\u00e9, la protection des littoraux, l&rsquo;absence d&rsquo;infrastructure, etc.). <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais on voit qu&rsquo; une telle r\u00e9volution pacifique ne serait pas possible sans l&rsquo;abandon du cr\u00e9do en la libre-entreprise et le retour au concept d&rsquo;Etat protecteur. Nous allons constater  que c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que propose Martin Ford dans la suite de son livre, sans trop cependant oser s&rsquo;affirmer d\u00e9fenseur du \u00ab big government \u00bb , attitude mal vue dans l&rsquo;Am\u00e9rique conservatrice d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. <\/p>\n<h3>Deuxi\u00e8me partie. Solutions possibles <\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\tPour contrebalancer les effets sociaux d\u00e9sastreux de l&rsquo;\u00e9volution technologique imparable qu&rsquo;il d\u00e9crit, Martin Ford affirme que les Etats doivent imp\u00e9rativement intervenir. Il ne s&rsquo;agirait pas de freiner le progr\u00e8s technique, objectif impossible, mais d&rsquo;imposer des mesures administratives  r\u00e9tablissant les \u00e9quilibres entre des fili\u00e8res techno-capitalistes en plein d\u00e9veloppement et des populations qui seront de plus en plus incapables d&rsquo;acc\u00e9der aux produits de ces fili\u00e8res, par manque de pouvoir d&rsquo;achat. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComme Keynes, Martin Ford propose ainsi un retour \u00e0 l&rsquo;Etat qui est totalement en opposition avec le courant politique dominant actuellement aux Etats-Unis. Il n&rsquo;a donc pas re\u00e7u selon nos informations un accueil tr\u00e8s favorable outre-atlantique. Par contre  son travail devrait fournir de pr\u00e9cieux \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion et de proposition aux partis de gauche europ\u00e9ens comme d&rsquo;ailleurs aux gouvernements plus ou moins autoritaires de la Chine et de l&rsquo;Inde. Encore faudrait-il qu&rsquo;il soit connu et discut\u00e9, ce qui ne semble pas \u00eatre le cas tout au moins en France. <\/p>\n<h4>Des Etats protecteurs<\/h4>\n<p>Martin Ford entretient une conception de l&rsquo;Etat qui est h\u00e9rit\u00e9e de celle qu&rsquo;en avaient les P\u00e8res Fondateurs de la R\u00e9publique am\u00e9ricaine: une puissance tut\u00e9laire, n&rsquo;intervenant pas dans la vie \u00e9conomique mais susceptible cependant de venir au secours des citoyens lorsque les abus toujours possibles des acteurs \u00e9conomiques mettent en p\u00e9ril l&rsquo;ordre social et la paix des esprits. C&rsquo;est en s&rsquo;inspirant de cette conception que Barack Obama avait r\u00e9cemment sermonn\u00e9 la firme British Petroleum responsable de la pollution g\u00e9ante dans le golfe du Mexique.  Cette puissance tut\u00e9laire,  pour une grande majorit\u00e9 des Am\u00e9ricains d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, devrait toujours pouvoir \u00eatre appel\u00e9e au secours en cas de crise grave. Elle serait alors d&rsquo;une certaine fa\u00e7on l&rsquo;intercesseur de la puissance divine \u00e0 laquelle la plupart des Am\u00e9ricains continuent \u00e0 croire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn peut noter que les mouvements de gauche en Europe ont depuis les ann\u00e9es trente du 20e si\u00e8cle entretenu une conception de l&rsquo;Etat tr\u00e8s voisine, Etat protecteur ou Etat providence.  Les citoyens doivent pouvoir en appeler \u00e0 l&rsquo;Etat des malheurs de toutes sortes dont ils souffrent, que ceux-ci soient d&rsquo;origine naturelle ou qu&rsquo;ils d\u00e9coulent de l&rsquo;exploitation capitaliste.  On est loin d&rsquo;une vision plus cynique et sans doute plus r\u00e9aliste, popularis\u00e9e au 19e si\u00e8cle par Karl Marx, selon laquelle l&rsquo;Etat n&rsquo;est que le bras arm\u00e9 du patronat. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr, s&rsquo;inspirant de cette vision paternaliste de l&rsquo;Etat, Martin Ford consacre le dernier quart de son livre \u00e0 \u00e9num\u00e9rer les solutions qui permettraient \u00e0 la puissance publique, sans remettre en cause le lib\u00e9ralisme et bien entendu, sans freiner le d\u00e9veloppement exponentiel des technologies ni les licenciements directs en r\u00e9sultant, d&rsquo;en compenser  les effets n\u00e9gatifs. Ces solutions para\u00eetront na\u00efves aux cyniques qui feront valoir les multiples fraudes, d\u00e9tournements et difficult\u00e9s d&rsquo;application en r\u00e9sultant. N\u00e9anmoins elles ont le m\u00e9rite de remettre \u00e0 l&rsquo;ordre du jour des techniques  fiscales ou sociales unanimement rejet\u00e9es aujourd&rsquo;hui par les partis de droite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn simplifiant beaucoup, nous dirons que le principal outil propos\u00e9 par Martin Ford pour compenser les effets d\u00e9vastateurs de la g\u00e9n\u00e9ralisation  du ch\u00f4mage dit technologique consisterait  \u00e0 taxer les entreprises et les personnes physiques b\u00e9n\u00e9ficiaires  de l&rsquo;augmentation de  productivit\u00e9 du capital r\u00e9sultant du remplacement de la main d&rsquo;uvre humaine par une force de travail technologique. Les Etats ou les collectivit\u00e9s locales devraient donc, dans le programme d&rsquo;action politique qu&rsquo;il propose, mettre en place des imp\u00f4ts directs, du type de l&rsquo;imp\u00f4t sur les soci\u00e9t\u00e9s d&rsquo;une part, de l&rsquo;imp\u00f4t sur le revenu ou sur la fortune des personnes physiques d&rsquo;autre part. Ces imp\u00f4ts frapperont les entreprises et les classes sociales b\u00e9n\u00e9ficiaires de l&rsquo;automatisation. Comme ces b\u00e9n\u00e9fices sont suppos\u00e9s devoir \u00eatre importants, les pr\u00e9l\u00e8vements fiscaux assis sur eux devraient l&rsquo;\u00eatre aussi. De la sorte, les collectivit\u00e9s publiques pourraient ne pas faire appel \u00e0 d&rsquo;autres sources fiscales pour faire face  \u00e0 leurs responsabilit\u00e9s r\u00e9galiennes. Ainsi, les taxes portant les salaires seraient  supprim\u00e9es, afin d&rsquo;encourager les entreprises \u00e0 garder le plus longtemps possible les personnels  en cours de remplacement par des machines. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAvec les revenus ainsi collect\u00e9s, les Etats devront, selon Martin Ford, susciter la cr\u00e9ation d&rsquo;activit\u00e9s susceptibles de procurer des revenus de substitution et surtout des motivations psychologiques aux personnes dor\u00e9navant sans emploi professionnel. Il n&rsquo;est pas favorable cependant \u00e0 la distribution de revenus minimum universels qui n&rsquo;incitent pas les b\u00e9n\u00e9ficiaires \u00e0  s&rsquo;engager dans des efforts suffisants de formation ou reformation. Il envisage par contre un grand nombre d&rsquo;activit\u00e9s, b\u00e9n\u00e9voles ou faiblement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es, qui permettraient notamment de prendre en compte les \u00ab externalit\u00e9s \u00bb auxquelles ne s&rsquo;int\u00e9ressent pas en principe les entrepreneurs capitalistes, la protection de l&rsquo;environnement ou le soin aux personnes d\u00e9favoris\u00e9es par exemple.  <\/p>\n<h4>Pourquoi pas des entreprises publiques?<\/h4>\n<p>Que penser de ces propositions ? Si elles \u00e9taient prises en compte par les Pouvoirs publics et donc par des majorit\u00e9s politiques, que ce soit dans les pays d\u00e9velopp\u00e9s ou dans les pays \u00e9mergents, elles auraient l&rsquo;avantage, nous l&rsquo;avons dit, de r\u00e9habiliter la justice sociale basique consistant \u00e0 faire supporter par les riches l&rsquo;essentiel des co\u00fbts de fonctionnement des Etats. Pas  plus que les pauvres les riches ne peuvent se passer de la puissance publique, ne fut-ce que pour maintenir un minimum d&rsquo;ordre social global que les milices et polices priv\u00e9es robotis\u00e9es ne suffiront pas \u00e0 garantir. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais au regard de la tradition fortement ancr\u00e9e en Europe de l&rsquo;entreprise publique et des services collectifs, Martin Ford para\u00eetra excessivement timor\u00e9. Plus exactement le respect r\u00e9v\u00e9rentiel qu&rsquo;il porte \u00e0 l&rsquo;initiative priv\u00e9e, fut-elle comme aujourd&rsquo;hui d\u00e9voy\u00e9e dans les bulles sp\u00e9culatives du capitalisme financier, lui fait repousser tout ce qui pour lui s&rsquo;apparenterait \u00e0 du socialisme, sinon \u00e0 du communisme. Pour lui, le concept d&rsquo;entreprise publique renvoie \u00e0 l&rsquo;entreprise chinoise pr\u00e9sent\u00e9e comme corrompue et pr\u00e9datrice.  <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOr si l&rsquo;on y r\u00e9fl\u00e9chit, \u00e0 supposer que l&rsquo;automatisation des grandes activit\u00e9s de production et de recherche soit n\u00e9cessaire, diminuant de fa\u00e7on drastique le nombre des personnels humains qui y resteront employ\u00e9s, pourquoi ne pas confier ces responsabilit\u00e9s \u00e0 des entreprises publiques, travaillant dans le cadre d&rsquo;une \u00e9conomie ob\u00e9issant \u00e0 un minimum de rationalisation d&rsquo;ensemble planifi\u00e9e sur le moyen et le long terme ?  Parce que, r\u00e9pond Martin Ford, ce seront des bureaucrates ou des politiques qui dirigeront ces entreprises et proposeront ces planifications. Comme tels, pour ne pas se mettre en danger, ils refuseront les innovations \u00e0 risque  susceptibles de faire progresser les technologies et les sciences.  <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous dirons pour notre part que l&rsquo;objection est enfantine. Les actionnaires priv\u00e9s des grandes entreprises sont aujourd&rsquo;hui particuli\u00e8rement hostiles aux prises de risques. Par contre, dans les grandes entreprises publiques dont l&rsquo;Europe conserve quelques exemplaires, les ing\u00e9nieurs et les personnels dirigeants n&rsquo;ont jamais refus\u00e9 l&rsquo;innovation. Certes, EDF, Areva, la SNCF ou EADS  pour ne pas citer les h\u00f4pitaux  &#8211;  fonctionnent de plus en plus comme des entreprises de profit. Mais ces organismes ont quand m\u00eame gard\u00e9 un sens du service public que l&rsquo;on ne retrouve pas dans leurs homologues de pays \u00e0 la culture capitaliste lib\u00e9rale profond\u00e9ment implant\u00e9e. Si les Etats europ\u00e9ens les encourageaient, de telles entreprises de service public seraient parfaitement \u00e0 m\u00eame d&rsquo;assurer \u00e0 la fois une automatisation de plus en plus pouss\u00e9e des t\u00e2ches le justifiant et la reconversion de leurs agents vers des activit\u00e9s de service public non encore assum\u00e9es faute de ressources, et qu&rsquo;elles prendraient en charge gr\u00e2ce aux b\u00e9n\u00e9fices r\u00e9sultant de l&rsquo;automatisation. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPlus en profondeur, nous ne pouvons suivre Martin Ford quand il annonce que faute des perspectives d&#8217;emploi fortement r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s  actuellement offertes par les entreprises technologiquement innovantes, les personnels qui seront dans l&rsquo;avenir licenci\u00e9s par ces entreprises cesseront de s&rsquo;int\u00e9resser aux d\u00e9veloppements des sciences et des technologies. La tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des chercheurs, dans tous les pays du monde, le font dans des laboratoires qui ne leur offrent que des CDD et des salaires d\u00e9risoires. C&rsquo;est pourtant gr\u00e2ce \u00e0 eux que la science avance. <\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\">Jean-Paul Baquiast<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<strong>Pour en savoir plus<\/strong> : Voir le site du livre <a href=\"http:\/\/www.thelightsinthetunnel.com\/\" class=\"gen\">http:\/\/www.thelightsinthetunnel.com\/<\/a><\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comment une automatisation inexorable tuera l&#8217;emploi A propos du livre de Martin Ford The Lights in the Tunnel, Acculant Publishing 2009. Martin Ford se pr\u00e9sente en 4e de couverture comme le fondateur d&rsquo;une firme technologique de la Silicon Valley, disposant de 25 ans d&rsquo;exp\u00e9rience dans le domaine des ordinateurs et des logiciels. 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