{"id":73041,"date":"2011-05-26T12:35:56","date_gmt":"2011-05-26T12:35:56","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2011\/05\/26\/a-margot-pour-quelle-repose-en-paix\/"},"modified":"2011-05-26T12:35:56","modified_gmt":"2011-05-26T12:35:56","slug":"a-margot-pour-quelle-repose-en-paix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2011\/05\/26\/a-margot-pour-quelle-repose-en-paix\/","title":{"rendered":"A <em>Margot<\/em>, pour qu&rsquo;elle repose en paix"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d; font-size:2em\">A <em>Margot<\/em>, pour qu&rsquo;elle repose en paix<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai eu une br\u00e8ve h\u00e9sitation avant de prendre la plume, et je n&rsquo;ai eu qu&rsquo;une br\u00e8ve h\u00e9sitation. Je sais que le sujet fait parfois l&rsquo;objet de d\u00e9rision ou de sarcasme, notamment des esprits forts (dont je fus parfois, <em>in illo tempore<\/em>, je l&rsquo;avoue). Lorsque Steve Clemons, \u00e9diteur du site <em>Washington Note<\/em>, au milieu de ses consid\u00e9rations de politique washingtonienne appr\u00e9ci\u00e9s dans les milieux am\u00e9ricanistes les plus influents, <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.thewashingtonnote.com\/archives\/2010\/06\/pray_for_oakley\/\">glisse<\/a> une photo ou un commentaire, ou les derni\u00e8res nouvelles de ses deux braques de Weimar (&laquo;<em>my couple of north stars in my life<\/em>&raquo;), on est tent\u00e9 parfois d&rsquo;y voir une marque de sensiblerie d\u00e9plac\u00e9e ou d\u00e9plorable. Depuis que je m&rsquo;\u00e9tais mis \u00e0 aimer les chiens sans y penser vraiment, par la nature m\u00eame des \u00e9vidences, cette sorte de jugement s&rsquo;\u00e9tait peu \u00e0 peu \u00e9loign\u00e9e de moi jusqu&rsquo;\u00e0 appara&icirc;tre comme une imposture de la sorte que nous offrent les temps pr\u00e9sents. Derni\u00e8rement, voyant <em>Serge Gainsbourg, vie h\u00e9ro\u00efque<\/em>, je ne fus pas choqu\u00e9, au contraire d&rsquo;autres personnages du film, d&rsquo;apprendre qu&rsquo;il (Gainsbourg) avait pleur\u00e9 pour la mort de son chien bien plus que pour la mort de son p\u00e8re ; au contraire, je l&rsquo;ai compris, \u00e0 cet instant-l\u00e0&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cet instant, pour moi, c&rsquo;est celui de la mort de ma chienne Margot, un superbe berger beauceron de 5 ans, apr\u00e8s cinq mois d&rsquo;une affreuse maladie, une diarrh\u00e9e chronique dont nous ne s&ucirc;mes jamais la cause, qui la d\u00e9vorait de l&rsquo;int\u00e9rieur, qui la transformait en squelette. Elle, Margot, ma femme et moi, nous nous sommes battus comme des lions, et, parfois, dans mes instants de col\u00e8re de voir cette substance inf\u00e2me, liquide, sans vie, qui mangeait la vie de ma chienne, je me disais qu&rsquo;il s&rsquo;agissait bien d&rsquo;une manifestation du Mal dont je parle si souvent en d&rsquo;autres circonstances. Ainsi m&rsquo;arrivait-il de songer que cette bataille l&rsquo;\u00e9tait contre le Mal, et le sort inf\u00e2me que le Mal peut nous infliger.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Annon\u00e7ant la nouvelle de la mort de Margot, cette nuit, \u00e0 l&rsquo;un ou l&rsquo;autre de mes proches, j&rsquo;ai \u00e9cris ceci, qui rapporte un des derniers instants, sans doute le dernier de la si grande proximit\u00e9 qui exista entre elle et moi :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Hier, en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, j&rsquo;\u00e9tais assis dans mon petit salon. Rien ne laissait pr\u00e9sager rien de ce qui advint. Elle \u00e9tait venue poser sa t\u00eate, c&rsquo;est-\u00e0-dire sa puissante m\u00e2choire qui aurait broy\u00e9 un bras, sur mes genoux, dans un mouvement d&rsquo;une douceur infinie. Elle \u00e9tait rest\u00e9e, peut-\u00eatre deux ou trois minutes, dans cette attitude \u00e9trange, avec son regard, qui semblait si apais\u00e9, qui cherchait et trouvait le mien. Je la caressai. Elle me disait adieu.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Pensant aux sentiments que j&rsquo;\u00e9prouvais pour elle, o&ugrave;, bien entendu, amour et tendresse ont leur place sans fin, j&rsquo;ajouterai que j&rsquo;avais aussi de l&rsquo;estime, voire du respect, notamment pour ce que je nommerais son h\u00e9ro\u00efsme, o&ugrave; l&rsquo;on trouvait \u00e9galement du sto\u00efcisme. Cet \u00eatre portait, dans son allure, dans son geste, dans l&rsquo;\u00e9quilibre de son mouvement et dans la r\u00e9solution de son attitude, dans la patience d\u00e9sinvolte qu&rsquo;elle montrait, la noblesse de son caract\u00e8re. Curieusement mais r\u00e9solument, je sens que je n&rsquo;ai pas \u00e0 m&rsquo;expliquer de ces sentiments pour un animal, de la consid\u00e9ration que je lui porte, de la certitude intuitive de me trouver devant l&rsquo;<strong>innocence<\/strong> originelle. S&rsquo;il faut une explication, ce sont les hommes qui devront me la donner ; notamment pourquoi, consid\u00e9rant ce qu&rsquo;ils sont devenus et ce qu&rsquo;ils ont fait d&rsquo;eux-m\u00eames, pourquoi il faudrait que je les consid\u00e9rasse n\u00e9cessairement comme d&rsquo;essence sup\u00e9rieure \u00e0 Margot.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ayant fait de ma vie, sur le tard, l&rsquo;essentiel de mon existence dans la bataille dont les lecteurs du site recueillent chaque jour l&rsquo;\u00e9cho, j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 mettre en pens\u00e9e Margot dans cette bataille. Ainsi, j&rsquo;avais l&rsquo;impression de renouer quelques-uns des fils que nous avons si follement rompus avec la profonde nature du monde ; ainsi, j&rsquo;avais la certitude de rendre un tribut d&rsquo;estime et de respect \u00e0 cette cr\u00e9ature parce que, en l&rsquo;occurrence, j&rsquo;avais la responsabilit\u00e9 de lui en \u00eatre redevable au nom de mes semblables. C&rsquo;est parce que nous nous trouvons dans ce temps historique sans \u00e9quivalent que l&rsquo;on peut exposer de telles consid\u00e9rations sans se sentir un seul instant en dehors du propos essentiel. Aujourd&rsquo;hui que nous sommes o&ugrave; nous sommes, que notre activit\u00e9 est devenue ce qu&rsquo;elle est, en d\u00e9couvrant son effet principal de la destruction du monde, rien de ce qui appartient au monde ne peut plus \u00eatre priv\u00e9 de parole.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Certes, je ne vais pas c\u00e9der au penchant de la vaticination philosophique pour lui rendre le tribut auquel elle a droit. Mais je ne saurais emp\u00eacher, ni ne le veux un seul instant, qu&rsquo;en la saluant comme je le dois je pense \u00e0 notre commune destin\u00e9e. Parfois, je me demande dans quel but je m&rsquo;entra&icirc;ne moi-m\u00eame dans le vertige des r\u00e9flexions sur un temps si d\u00e9cisif et si d\u00e9finitif. Je me demande ce qui m&rsquo;y pousse, ce qui m&rsquo;en donne le droit et m&rsquo;en fait un devoir. Parmi d&rsquo;autres et parmi d&rsquo;autres choses, Margot me donnait une partie imp\u00e9rative de la justification de ce destin. Qu&rsquo;elle en soit remerci\u00e9e comme elle en fut aim\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>D\u00e9sormais, parce que je suis entr\u00e9 dans le domaine immortel et tragique du souvenir, je me dis qu&rsquo;elle, Margot, fut effectivement h\u00e9ro\u00efque, et silencieusement, et je pense \u00e0 elle comme Vigny pensa au loup en \u00e9crivant le po\u00e8me sur la mort de cette b\u00eate sublime. J&rsquo;ai toujours gard\u00e9 \u00e0 l&rsquo;esprit, depuis les bancs de l&rsquo;\u00e9cole, les derniers vers o&ugrave; l&rsquo;animal s&rsquo;adresse \u00e0 l&rsquo;homme, &ndash; et qu&rsquo;importe \u00e0 cet instant si l&rsquo;animal est l&rsquo;animal, s&rsquo;il est sauvage ou non, s&rsquo;il d\u00e9nonce la condition domestique de nombre d&rsquo;animaux, \u00e0 cet instant il parle \u00e0 l&rsquo;homme au nom de l&rsquo;essence du monde, avec des mots qui nous manquent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment aujourd&rsquo;hui. Lisez-le, <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/poesie.webnet.fr\/lesgrandsclassiques\/poemes\/alfred_de_vigny\/la_mort_du_loup.html\">relisez-le<\/a>, cela qui n&rsquo;est l&rsquo;affaire que d&rsquo;un instant, et ayez une pens\u00e9e pour Margot&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Il disait : \u00ab\u00a0Si tu peux, fais que ton \u00e2me arrive,<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>A force de rester studieuse et pensive,<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Jusqu&rsquo;\u00e0 ce haut degr\u00e9 de sto\u00efque fiert\u00e9<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>O&ugrave;, naissant dans les bois, j&rsquo;ai tout d&rsquo;abord mont\u00e9.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>G\u00e9mir, pleurer, prier est \u00e9galement l\u00e2che.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Fais \u00e9nergiquement ta longue et lourde t\u00e2che<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Dans la voie o&ugrave; le Sort a voulu t&rsquo;appeler,<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>Puis apr\u00e8s, comme moi, souffre et meurs sans parler.\u00a0\u00bb<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><\/p>\n<p>Ainsi partie dans le silence de sa vie accomplie selon les exigences du destin du monde qui est aussi le n\u00f4tre, et ce silence devenu le silence de sa mort, qu&rsquo;elle repose en paix. Que puis-je d&rsquo;autre, pour l&rsquo;honorer, qu&rsquo;\u00e9crire ce texte pour contribuer \u00e0 cette paix qui est d\u00e9sormais sienne ?<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A Margot, pour qu&rsquo;elle repose en paix J&rsquo;ai eu une br\u00e8ve h\u00e9sitation avant de prendre la plume, et je n&rsquo;ai eu qu&rsquo;une br\u00e8ve h\u00e9sitation. Je sais que le sujet fait parfois l&rsquo;objet de d\u00e9rision ou de sarcasme, notamment des esprits forts (dont je fus parfois, in illo tempore, je l&rsquo;avoue). 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