{"id":73310,"date":"2012-08-09T07:27:38","date_gmt":"2012-08-09T07:27:38","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/08\/09\/de-la-grande-guerre\/"},"modified":"2012-08-09T07:27:38","modified_gmt":"2012-08-09T07:27:38","slug":"de-la-grande-guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/08\/09\/de-la-grande-guerre\/","title":{"rendered":"De la Grande Guerre"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955;font-size:2em;\">De la Grande Guerre<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>On sait que la Grande Guerre est un des \u00e9v\u00e8nements fondamentaux de notre th\u00e8se m\u00e9tahistorique du \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00a0\u00bb<\/em>&raquo; \u00e9crivons-nous dans le <em>F&#038;C<\/em> de ce <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-_oui_pourquoi_pas_1939__09_08_2012.html\">9 ao&ucirc;t 2012<\/a>. Pour compl\u00e9ter ce texte et le documenter dans sa partie o&ugrave; il d\u00e9finit cette importance que nous accordons \u00e0 la Grande Guerre et l&rsquo;appr\u00e9ciation que nous en donnions, nous publions ci-dessous divers extraits du <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/lesamesdeverdun.com\/\">livre<\/a> <em>Les \u00e2mes de Verdun<\/em> et de notre <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/section-la_grace_de_l_histoire.html\">projet<\/a> <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em> sur cette question. (Les extraits de <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em> peuvent \u00eatre retrouv\u00e9s le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\">25 janvier 2012<\/a> pour la Premi\u00e8re Partie, <em>De Verdun \u00e0 I\u00e9na<\/em>, et, pour la Troisi\u00e8me Partie, <em>1919-1933, du r\u00eave am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;American Dream<\/em>, le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-troisieme_partie_1919-1933_du_reve_americain_a_l_american_dream_16_05_2010.html\">16 mai 2010<\/a>.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On trouve ainsi diverses facettes de notre perception de la Grande Guerre, de ses causes, de sa substance m\u00eame. On comprend ais\u00e9ment que tous ces textes s&rsquo;appuient fondamentalement sur l&rsquo;id\u00e9e que la Grande Guerre constitue un affrontement titanesque entre les forces d\u00e9structurantes et les forces stucturantes. De cette fa\u00e7on, ce conflit est d&rsquo;une actualit\u00e9 br&ucirc;lante, d&rsquo;une actualit\u00e9 qui doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e d&rsquo;un point de vue m\u00e9tahistorique et non pas historique. Notre \u00ab\u00a0actualit\u00e9\u00a0\u00bb, en effet, est celle de ce que nous jugeons \u00eatre la phase finale de cet \u00ab\u00a0affrontement titanesque\u00a0\u00bb&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les diff\u00e9rents extraits sont pr\u00e9sent\u00e9s sans souci de l&rsquo;ordre chronologique qu&rsquo;ils ont dans les textes originaux, puisqu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas pour fonction de rendre compte de ces textes originaux. Ils servent effectivement de documentation, hors du cadre de ces textes originaux. (Cette compilation sera plac\u00e9e dans la rubrique <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em> pour la facilit\u00e9 de la chose, bien qu&rsquo;elle contienne des extraits des <em>&Acirc;mes de Verdun<\/em>. Le sujet trait\u00e9 et le sens de cette documentation renvoient en effet esentiellement \u00e0 notre projet <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>.)<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dedefensa.org<\/em> (PhG)<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>_____________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:2em;\">Extraits des <em>&Acirc;mes de Verdun<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Extrait-I (Sixi\u00e8me Partie)<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Oui, pourquoi la Grande Guerre a-t-elle eu lieu ? Continuer \u00e0 r\u00f4der sur les lieux du crime apr\u00e8s l&rsquo;\u00e9vocation du climat fran\u00e7ais revient n\u00e9cessairement \u00e0 se tourner vers l&rsquo;Allemagne. Nous restons fid\u00e8les \u00e0 notre m\u00e9thode, \u00e9cartant les explications rationnelles recuites aux id\u00e9ologies coriaces de nos illusions modernistes, nous attachant aux grands r\u00e9v\u00e9lateurs des trag\u00e9dies humaines que sont la psychologie et la culture, pour continuer \u00e0 explorer le \u00ab\u00a0climat\u00a0\u00bb d&rsquo;une \u00e9poque comme l&rsquo;on parle de l&rsquo;environnement qui enferme certaines \u00e2mes et forge les volont\u00e9s. Il nous semble que cet extrait d&rsquo;une lettre d&rsquo;un Allemand \u00e0 un Allemand, de Rathenau retour d&rsquo;Angleterre apr\u00e8s une visite de plusieurs capitales europ\u00e9ennes, adress\u00e9e au prince von B\u00fclow, sonne comme une description \u00ab\u00a0climatique\u00a0\u00bb qui est comme une r\u00e9ponse \u00e0 Jules Isaac :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>Il y a un autre facteur important, auquel en Allemagne nous ne pr\u00eatons pas toujours attention : c&rsquo;est l&rsquo;impression que fait l&rsquo;Allemagne vue du dehors ; on jette le regard sur cette<\/em> <strong><em>chaudi\u00e8re europ\u00e9enne<\/em><\/strong> (<em>c&rsquo;est moi qui souligne<\/em> [\u00e9crit von Bulow, en commentaire de la lettre de Rathenau])<em>, on y voit, entour\u00e9e de nations qui ne bougent plus, un peuple toujours au travail et capable d&rsquo;une \u00e9norme expansion physique ; huit cent mille Allemands de plus chaque ann\u00e9e ; \u00e0 chaque lustre, un accroissement presque \u00e9gal \u00e0 la population des pays scandinaves ou de la Suisse ; et l&rsquo;on se demande combien de temps la France, o&ugrave; se fait le vide, pourra r\u00e9sister \u00e0 la pression atmosph\u00e9rique de cette population.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Certes, l&rsquo;Allemagne est pos\u00e9e comme une \u00e9norme dynamo au centre de l&rsquo;Europe, une \u00e9norme b\u00eate m\u00e9canique qui scande, hal\u00e8te, mugit, produit et grandit, et forcit, et gronde comme le feu d&rsquo;une chaudi\u00e8re g\u00e9ante, et chante sa puissance&hellip; Le ph\u00e9nom\u00e8ne est allemand parce que l&rsquo;Allemagne en rend compte \u00e0 merveille, avec tout son poids, mais il n&rsquo;est pas sp\u00e9cifiquement allemand. Un de nos auteurs favoris pour la description du ph\u00e9nom\u00e8ne est l&rsquo;universitaire canadien d&rsquo;origine lettonne, Modris Eksteins. Dans son <em>Sacre du Printemps<\/em>, qu&rsquo;il sous-titre <em>La Grande Guerre et la naissance de la modernit\u00e9<\/em>, Eksteins d\u00e9crit effectivement cette Allemagne imp\u00e9riale, si souvent d\u00e9peinte comme lourdaude et inextricablement r\u00e9actionnaire, comme l&rsquo;exact contraire de cette image d&rsquo;Epinal. Eksteins fait une place minimale, sinon inexistante \u00e0 la France, &ndash; bien que sa Pr\u00e9face fasse une r\u00e9f\u00e9rence symbolique imm\u00e9diate, comme un signe \u00e0 notre propos dont lui-m\u00eame n&rsquo;aurait gu\u00e8re eu la conscience, \u00e0 la bataille de Verdun, \u00e0 l&rsquo;Ossuaire et \u00e0 ses morts. Mais c&rsquo;est tout pour l&rsquo;essentiel&#8230; Pour l&rsquo;essentiel en effet, celui de Modris Eksteins, la guerre oppose l&rsquo;Allemagne et l&rsquo;Angleterre. C&rsquo;est la description qu&rsquo;il fait de l&rsquo;Allemagne qui nous int\u00e9resse, tout en tenant \u00e0 distance le fondement du propos (Allemagne contre Angleterre), pour y revenir \u00e0 son heure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Dans l&rsquo;espace de temps historique qui s\u00e9pare la guerre de 1870-71 et la Grande Guerre, voici que l&rsquo;Europe est emport\u00e9e par le rythme de la puissance, de l&rsquo;\u00e9volution rythm\u00e9e vers la puissance comme une gigantesque pulsation, d&rsquo;un Empire qui va passer en moins de quarante ans de 42,5 (1875) \u00e0 65 millions d&rsquo;habitants (1913), qui va transformer sa population rurale encore paisible en une population urbaine tendue vers un avenir aussi grand qu&rsquo;un continent, qui va d\u00e9velopper tous les grands domaines de la puissance industrielle qui s&rsquo;impose, qui va \u00e9pouser l&rsquo;\u00e2ge du fer et de l&rsquo;acier. L&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;expansion allemande de la p\u00e9riode, et l&rsquo;aire que s&rsquo;am\u00e9nage ainsi cet Empire, sont en tous points comparables \u00e0 la mont\u00e9e de la puissance am\u00e9ricaine du <em>Gilded Age<\/em>, presque en parall\u00e8le, comme un double. Ce n&rsquo;est pas un hasard. Comme en Am\u00e9rique, il na&icirc;t une nervosit\u00e9 allemande qui va devenir fi\u00e8vre, ce sera une \u00ab\u00a0fi\u00e8vre intense\u00a0\u00bb comme on dit alors de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui est cette sensation du mouvement n\u00e9cessaire, du mouvement cr\u00e9ateur, et, d&rsquo;autre part, dans la pratique des situations g\u00e9opolitiques, de la <em>flucht nach vorne<\/em> (\u00ab\u00a0fuite en avant\u00a0\u00bb). L&rsquo;Allemagne est moderniste et postmoderne selon notre d\u00e9finition ; en m\u00eame temps qu&rsquo;elle accomplit sa modernit\u00e9, quasiment au nom de l&rsquo;Europe et plac\u00e9e au c&oelig;ur de l&rsquo;Europe, elle est d\u00e9j\u00e0 demain, dans le temps postmoderne ; \u00e0 la fois aujourd&rsquo;hui et demain, dans le m\u00eame temps devrais-je dire, et, finalement, faisant son choix et &mdash; qui en douterait &mdash; abandonnant le pass\u00e9, comme les Am\u00e9ricains eux-m\u00eames font, selon les sympt\u00f4mes de la n\u00e9vrose identifi\u00e9s par le docteur Beard. (Le docteur Beard, psychiatre, identifie le premier la n\u00e9vrose en 1879. Il la caract\u00e9rise aussit\u00f4t comme une perte de r\u00e9f\u00e9rences et il la qualifie simplement et \u00e9videmment de \u00ab\u00a0mal am\u00e9ricain\u00a0\u00bb parce que ce mal est d&rsquo;abord sp\u00e9cifique \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique : &laquo;<em>Notre immunit\u00e9 contre la nervosit\u00e9 et les maladies nerveuses, nous l&rsquo;avons sacrifi\u00e9e \u00e0 la civilisation. En effet, nous ne pouvons pas avoir la civilisation et tout le reste ; dans notre marche en avant, nous perdons de vue, et perdons en effet, la r\u00e9gion que nous avons travers\u00e9e.<\/em>&raquo; Le docteur Beard est, volontairement ou non, psychologue \u00e0 la fa\u00e7on de Nietzsche qui se qualifiait lui-m\u00eame de \u00ab\u00a0psychologue\u00a0\u00bb plut\u00f4t que de philosophe, de \u00ab\u00a0m\u00e9decin de l&rsquo;\u00e2me\u00a0\u00bb, tenant que le philosophe devant l&rsquo;\u00e9poque moderniste, doit se comporter comme Hippocrate au chevet de son malade.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L\u00e0-dessus, l&rsquo;art, la culture, la cr\u00e9ation moderniste ne peuvent que se d\u00e9cha&icirc;ner, dans un Berlin qui ressemble \u00e0 une ville am\u00e9ricaine (Rathenau l&rsquo;appelle \u00ab\u00a0Chicago sur Spree\u00a0\u00bb). Les deux pan-expansionnismes &ndash; le pangermanisme et le pan-am\u00e9ricanisme que l&rsquo;histoire arrangeante d\u00e9finira de fa\u00e7on bien diff\u00e9rente, selon les n\u00e9cessit\u00e9s des conformismes de l&rsquo;\u00e9poque &ndash; ont des correspondances qui vont par-del\u00e0 les mers. C&rsquo;est le rythme, la \u00ab\u00a0vie intense\u00a0\u00bb, la force dynamique du modernisme, et puis voici la culture, et pas n&rsquo;importe laquelle, la culture audacieuse, cr\u00e9atrice, avant-gardiste et d\u00e9structurante, &ndash; surtout cela, avec sa \u00ab\u00a0vertu d\u00e9structurante\u00a0\u00bb ; cette culture caract\u00e9ris\u00e9e par la \u00ab\u00a0vertu d\u00e9structurante\u00a0\u00bb, qui est \u00e0 la fois lourde, effrayante et contraignante comme un rouleau-compresseur et, en m\u00eame temps, qui est une subtile chimie qui va accomplir la fusion n\u00e9cessaire du mat\u00e9rialisme et de la spiritualit\u00e9 en un emportement postmoderniste. C&rsquo;est plus que jamais <em>flucht nach vorne<\/em>. C&rsquo;est la fusion extraordinaire entre la puissance colossale de la modernit\u00e9 industrielle, la <em>Technik<\/em> qu&rsquo;affectionnent les Allemands (comme, bient\u00f4t, les Am\u00e9ricains v\u00e9n\u00e8rent la technologie, c&rsquo;est la m\u00eame chose et le parall\u00e9lisme se poursuit), et de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 la spiritualit\u00e9 de l&rsquo;\u00e9lan de l&rsquo;Empire, de l&rsquo;\u00e9lan naturellement pangermaniste. Nietzsche ricane de cette contradiction bien allemande, la marche forc\u00e9e \u00e0 la spiritualit\u00e9 et le d\u00e9veloppement tr\u00e8s mat\u00e9riel de la puissance de la <em>Technik<\/em>, et il ne doute pas que la victime sera l&rsquo;esprit (<em>Geist<\/em>). Comment ne pas croire que l&rsquo;on va vers un choc, une rupture, une catharsis, &mdash; et que cela sera la guerre parce que la guerre fait l&rsquo;affaire, et m\u00eame, encore plus, qu&rsquo;il n&rsquo;y a que la guerre qui fasse l&rsquo;affaire ? M\u00eame les t\u00e9moins du temps, sans rechercher une explication conceptuelle d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement qui n&rsquo;est pas encore accompli, rendent compte d&rsquo;une impression qui en est proche simplement en constatant l&rsquo;\u00e9vidence quotidienne qui se d\u00e9veloppe sous leurs yeux (la \u00ab\u00a0chaudi\u00e8re europ\u00e9enne\u00a0\u00bb de Rathenau).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Eksteins nous montre la fi\u00e8vre qui s&#8217;empare de Berlin et de l&rsquo;Allemagne, et surtout cette fi\u00e8vre cr\u00e9atrice, presque artistique. Pour l&rsquo;Allemagne, cette guerre est la poursuite et l&rsquo;apog\u00e9e de l&rsquo;\u00e9lan qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et qui la conduit \u00e0 ce terme ; la guerre n&rsquo;est pas attendue pour d\u00e9fendre quelque chose, une culture, une conception de la civilisation (on \u00e9noncera ces billeves\u00e9es plus tard, dans le cours du conflit, contraint par la propagande) ; la guerre est en elle-m\u00eame fusion de la culture, accouchement d&rsquo;une nouvelle civilisation, parce qu&rsquo;elle est mouvement, force, \u00e9lan.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>Pour l&rsquo;Allemagne, la guerre est donc \u00ab\u00a0eine innere Notwendigkeit\u00a0\u00bb, une n\u00e9cessit\u00e9 spirituelle,<\/em> poursuit Modris. <em>C&rsquo;est une qu\u00eate d&rsquo;authenticit\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, d&rsquo;accomplissement de soi, de ces valeurs \u00e9voqu\u00e9es par l&rsquo;avant-garde avant le conflit, et un combat contre tout ce \u00e0 quoi celle-ci s&rsquo;est attaqu\u00e9e, c&rsquo;est-\u00e0-dire le mat\u00e9rialisme, l&rsquo;hypocrisie et la tyrannie.<\/em> [&#8230;] <em>La guerre devient synonyme d&rsquo;\u00e9mancipation et de libert\u00e9, \u00ab\u00a0Befreiungs\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0Freiheitskampf\u00a0\u00bb. Pour Carl Zuckmayer, c&rsquo;est \u00ab\u00a0une lib\u00e9ration par rapport \u00e0 la petitesse et \u00e0 la mesquinerie bourgeoises\u00a0\u00bb. Franz Schauwecker la consid\u00e8re comme &quot;des vacances de la vie\u00a0\u00bb.<\/em> [&#8230;] <em>Pour<\/em> [Emil] <em>Ludwig comme pour bien d&rsquo;autres, le monde s&rsquo;est transform\u00e9 du jour au lendemain. \u00ab\u00a0La guerre l&rsquo;a rendu beau\u00a0\u00bb, dira plus tard Ernst Glaeser, dans son roman Jahrgang 1902. L&rsquo;instant faustien auquel Wagner, Diaghilev et tant d&rsquo;autres artistes modernes cherchent \u00e0 acc\u00e9der par leurs &oelig;uvres, est donn\u00e9 \u00e0 tout un peuple. \u00ab\u00a0Cette guerre est un plaisir esth\u00e9tique sans \u00e9gal\u00a0\u00bb, dit l&rsquo;un des personnages de Glaeser.<\/em>&raquo; Ainsi Eksteins termine-t-il ce chapitre de son livre sur l&rsquo;entr\u00e9e en guerre de l&rsquo;Allemagne. En entrant dans la guerre, sugg\u00e8re-t-il, l&rsquo;Allemagne met en sc\u00e8ne son sacre du printemps, \u00e0 l&rsquo;image de l&rsquo;&oelig;uvre de Stravinsky cr\u00e9\u00e9e l&rsquo;ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente (\u00e0 Berlin, pas \u00e0 Paris), qui semblait, tant par la musique que par la danse avec Nijinski, devoir r\u00e9volutionner l&rsquo;art, transmuter le monde en quelque chose de compl\u00e8tement nouveau, r\u00e9ussir cette transmutation, retrouver la sauvagerie originelle de l&rsquo;\u00eatre et la transformer en une cr\u00e9ation d&rsquo;une haute civilisation comme jamais vue dans l&rsquo;Histoire. Pour l&rsquo;Allemagne n\u00e9e \u00ab\u00a0par le fer et par le sang\u00a0\u00bb de Otto von Bismarck, ao&ucirc;t 1914 est une apog\u00e9e, une cr\u00e9ation absolument extraordinaire de l&rsquo;avenir, une cr\u00e9ation postmoderniste ; l&rsquo;Allemagne en ao&ucirc;t 1914, c&rsquo;est la nation moderne qui cr\u00e9e l&rsquo;avenir et devient postmoderne, qui devient son propre lendemain en m\u00eame temps qu&rsquo;elle est son aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;Allemagne de la dimension progressiste puis moderniste qui a accompagn\u00e9, \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur d&rsquo;elle-m\u00eame, sa r\u00e9putation tout au long du processus de son affirmation nationale et imp\u00e9riale qui m\u00e8ne de 1848-1862 \u00e0 1914. Le moment semble se concentrer en cet instant o&ugrave; la r\u00e9alit\u00e9, soudain transfigur\u00e9e, rencontre le r\u00eave et se r\u00e9alise en lui, et bien s&ucirc;r fait du r\u00eave la nouvelle r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Et l&rsquo;on songe, \u00e0 lire ces remarques et \u00e0 m\u00e9diter ces r\u00e9flexions, que c&rsquo;est comme par hasard que l&rsquo;Allemagne ait, sur son chemin, trouv\u00e9 la France. Les deux nations montaient au front, dans ces journ\u00e9es torrides d&rsquo;ao&ucirc;t 14, mais elles n&rsquo;\u00e9taient pas du m\u00eame univers. La guerre qui en r\u00e9sulta fut, comme on s&rsquo;en serait dout\u00e9, une guerre terrible.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Extrait-II (Troisi\u00e8me Partie)<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Tout cela est bel et bon mais en quoi le propos concerne-t-il la Grande Guerre et notre Verdun au bout du compte ? En ceci que se compl\u00e8te notre sch\u00e9ma de la psychologie politique et historique d&rsquo;une France \u00e0 l&rsquo;histoire compliqu\u00e9e mais constitu\u00e9e en une force stabilisatrice dans l&rsquo;Histoire, une force structurante. Cette force tient alors une place fondamentale dans la Grande Guerre comme elle se d\u00e9couvre d\u00e9sormais, &ndash; la Grande Guerre, non pas d\u00e9sordre complet et insens\u00e9 mais th\u00e9\u00e2tre cruel et sanglant de l&rsquo;attaque du d\u00e9sordre d\u00e9structurant contre l&rsquo;ordre structurant. Dans cette interpr\u00e9tation, c&rsquo;est la France, vieille nation historique et protectrice de l&rsquo;harmonie et de l&rsquo;\u00e9quilibre, qui subit l&rsquo;attaque des forces d\u00e9structurantes qui se sont install\u00e9es au c&oelig;ur de l&rsquo;Europe (la &laquo;<em>chaudi\u00e8re europ\u00e9enne<\/em>&raquo; qu&rsquo;est devenue l&rsquo;Allemagne), et Verdun en est la sc\u00e8ne privil\u00e9gi\u00e9e. Dans ce cadre, comme notre interpr\u00e9tation elle-m\u00eame le sollicite, les nations subsistent mais leur affrontement passe au second plan et l&rsquo;on doit retenir principalement qu&rsquo;il s&rsquo;agit de cet affrontement entre forces structurantes et forces d\u00e9structurantes qui va au c&oelig;ur de l&rsquo;appr\u00e9ciation historique, quand l&rsquo;Histoire se fait miroir de l&rsquo;enjeu d&rsquo;une civilisation qui a atteint les limites du monde et les interrogations ultimes. Notre observation constante sur le r\u00f4le jou\u00e9 par la \u00ab\u00a0modernit\u00e9\u00a0\u00bb sous la forme de sa production des plus hautes technologies de guerre prend ici toute son ampleur (&laquo;[l]<em>a bataille de Verdun est caract\u00e9ris\u00e9e par un gigantesque d\u00e9luge de feu d&ucirc; \u00e0 l&rsquo;artillerie, qui repr\u00e9sente alors<\/em> <strong><em>le summum de la modernit\u00e9 dans la technologie<\/em><\/strong> <em>guerri\u00e8re<\/em>&hellip;&raquo;). Le soldat fran\u00e7ais de Verdun, qui a organis\u00e9 et proclam\u00e9 sa r\u00e9sistance d\u00e8s la premi\u00e8re heure, d\u00e8s les premiers obus, est celui qui a r\u00e9sist\u00e9 en premier au d\u00e9luge de la ferraille moderniste, en s&rsquo;appuyant sur la r\u00e9f\u00e9rence historique de la France, sur son instinct national transform\u00e9 en un instinct de civilisation, ce que la France d\u00e9crite par Curtius et Sieburg permet effectivement. Le soldat allemand, un moment abus\u00e9 et gris\u00e9 par l&rsquo;illusion de la victoire dont ses chefs eux-m\u00eames ne savaient par quel bout la prendre tant ils \u00e9taient aveugl\u00e9s, eux, par l&rsquo;illusion de la puissance, rejoindra bient\u00f4t son adversaire fran\u00e7ais en repr\u00e9sentant la partie sombre de la r\u00e9action humaine, l&rsquo;amertume, la tristesse et l&rsquo;abandon, devant l&rsquo;usage de la ferraille moderniste contre l&rsquo;homme. (Lui aussi, le soldat allemand, subit la tyrannie destructrice de la mitraille de fer et de feu.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les autres interpr\u00e9tations retrouvent alors leur vraie place, qui est secondaire. La globalisation du d\u00e9but du XX\u00e8me si\u00e8cle, jug\u00e9e comme le plat principal de la p\u00e9riode, la concurrence entre l&rsquo;Allemagne et l&rsquo;Angleterre, cerise sur le g\u00e2teau de l&rsquo;interpr\u00e9tation anglo-saxonne, n&rsquo;est plus qu&rsquo;un en-cas que l&rsquo;on r\u00e9chauffe p\u00e9riodiquement pour r\u00e9aligner l&rsquo;interpr\u00e9tation historique selon les exigences du temps. Notre conflit entre forces structurantes et forces d\u00e9structurantes d\u00e9termine au contraire une place essentielle de la Grande Guerre dans la continuit\u00e9 historique de l&rsquo;\u00e8re moderne, depuis la XVIII\u00e8me si\u00e8cle ; le r\u00e8gne de la machine et \u00ab\u00a0<em>le choix du feu<\/em>\u00a0\u00bb autour de 1800 selon Alain Gras (le choix de la thermodynamique comme force fondamentale de la technique) ; notre entr\u00e9e dans l&rsquo;\u00e8re de l&rsquo;anthropoc\u00e8ne, du terme utilis\u00e9 par le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen pour d\u00e9signer l&rsquo;\u00e8re g\u00e9ologique nouvelle (\u00e9galement autour de 1800) marquant l&rsquo;irruption de l&rsquo;activit\u00e9 humaine comme \u00ab\u00a0force g\u00e9ophysique plan\u00e9taire\u00a0\u00bb, conduisant \u00e0 la crise climatique qui embrase notre temps historique. Verdun tr\u00f4ne au sommet de cet \u00e9pisode de la Grande Guerre, comme l&rsquo;affrontement fondamental entre ces deux forces, et la seule occurrence dans l&rsquo;histoire moderne o&ugrave; la preuve a \u00e9t\u00e9 faite que les forces structurantes pouvaient r\u00e9sister \u00e0 l&rsquo;ouragan de feu de la d\u00e9structuration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi l&rsquo;Histoire rejoint-elle \u00e0 visage d\u00e9couvert le cheminement catastrophique de la modernit\u00e9, pour lui donner une dimension morale et une dimension h\u00e9ro\u00efque. Les \u00e2mes de Verdun ont accompli leur devoir et Alan Seeger \u00e9tait au rendez-vous. &laquo;<em>M\u00e8re, voici vos fils<\/em>&hellip;&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:2em;\">Extraits de <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Extraits &ndash; Premier Livre, Premi\u00e8re Partie (<em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>)<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre a \u00e9clat\u00e9 parce que la r\u00e9alit\u00e9 g\u00e9ographique, ethnologique et psychologique de l&rsquo;Europe \u00e9tait pr\u00e9cipit\u00e9e dans le d\u00e9s\u00e9quilibre, parce que la dynamique d\u00e9termin\u00e9e par ses composants et exprim\u00e9e dans sa politique et son \u00e9conomie \u00e9tait devenue insupportable. L&rsquo;Europe \u00e9tait entra&icirc;n\u00e9e dans une dynamique de d\u00e9structuration. (\u00ab\u00a0D\u00e9structuration\u00a0\u00bb, qui est l&rsquo;op\u00e9ration pr\u00e9cis\u00e9e et d\u00e9taill\u00e9e d&rsquo;une \u00ab\u00a0d\u00e9construction\u00a0\u00bb men\u00e9e dans les parties essentielles, est un mot qu&rsquo;on retrouvera souvent dans ces pages.) Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l&rsquo;imm\u00e9diat avant-guerre jusqu&rsquo;\u00e0 la Grande Guerre pourrait solliciter l&rsquo;analogie de la catastrophe tellurique ; il ressemble \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la cro&ucirc;te terrestre qui se craquelle, se fend et \u00e9clate enfin sous la pression des forces du feu d\u00e9cha&icirc;n\u00e9es par le c&oelig;ur en fusion du monde. Les guerres europ\u00e9ennes, entre 1815 et 1914, ont des causes humaines et terrestres, r\u00e9f\u00e9renc\u00e9es, compr\u00e9hensibles m\u00eame si elles sont condamnables, exprim\u00e9es par diverses plumes m\u00eame si elles ne sont pas \u00e0 mettre entre toutes les mains. La Grande Guerre &ndash; comme peut-\u00eatre 1870, qui l&rsquo;annonce &ndash; diff\u00e8re de tout cela. D\u00e9couvrant la raret\u00e9 de ces \u00ab\u00a0sources\u00a0\u00bb, comme ils disent, des causes de la guerre, les historiographes asserment\u00e9s se trouvent emport\u00e9s dans le scepticisme soup\u00e7onneux ; lorsqu&rsquo;ils rencontrent la suggestion, qui sied parfaitement aux exigences du syst\u00e8me, que cette guerre n&rsquo;a aucun sens, les voil\u00e0 qui exultent ; l&rsquo;explication et eux, on ne se quitte plus. Pour mon compte, c&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;inverse que je vais aussit\u00f4t ; sans cause conjoncturelle d\u00e9cisive, convaincante, exclusive, cette guerre est \u00e9videmment compr\u00e9hensible par une immense cause structurelle ; l&rsquo;immensit\u00e9 de la catastrophe en r\u00e9pond.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>De quelle explication s&rsquo;agit-il ? La Grande Guerre de 1914-1918, jusqu&rsquo;\u00e0 son terme, en 1919 (les Trait\u00e9s), ach\u00e8ve un cycle marqu\u00e9 par la mont\u00e9e d&rsquo;une puissance industrielle et technologique, au point o&ugrave; les composants du ph\u00e9nom\u00e8ne forc\u00e9s par les pressions paroxystiques de cette situation ne peuvent plus se c\u00f4toyer ni, bient\u00f4t, se supporter. Les observations les plus remarquables sur cette sorte de \u00ab\u00a0myst\u00e8re historique\u00a0\u00bb qu&rsquo;est la cause du d\u00e9clenchement de la Grande Guerre, ce soi-disant \u00ab\u00a0myst\u00e8re historique\u00a0\u00bb justifiant apr\u00e8s tout pour les historiographes que la guerre soit interpr\u00e9t\u00e9e comme n&rsquo;ayant aucun sens, m&rsquo;ont paru toujours \u00eatre de l&rsquo;ordre du psychologique. Cet ordre seul rend compte de la marche in\u00e9luctable, et malheureusement justifi\u00e9e par la puissance m\u00eame du processus, vers la guerre. L&rsquo;argument est d&rsquo;une puissance irr\u00e9sistible.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>En 1933, l&rsquo;excellent Jules Isaac (des fameux livres scolaires Malet et Isaac) consacra une \u00e9tude d\u00e9taill\u00e9e aux origines de la guerre. Il \u00e9crivit, parce que l&rsquo;historien \u00e9tait aussi t\u00e9moin, et m\u00eame acteur, et que, retour de la guerre, il devait cela \u00e0 son ami Albert Malet, tomb\u00e9 en Artois en 1915. \u00ab\u00a0Quand le nuage creva en 1914, quel \u00e9tait le sentiment dominant parmi nous [en France] ? La soif de revanche, le d\u00e9sir longtemps contenu de reprendre l&rsquo;Alsace-Lorraine ? Tout simplement, h\u00e9las, l&rsquo;impatience d&rsquo;en finir, l&rsquo;acceptation de la guerre (quelle na\u00efvet\u00e9 et quels remords !) pour avoir la paix. L&rsquo;historien qui \u00e9tudie les origines de la guerre ne peut n\u00e9gliger ce c\u00f4t\u00e9 psychologique du probl\u00e8me. S&rsquo;il l&rsquo;examine de pr\u00e8s, objectivement, il doit reconna&icirc;tre que, depuis 1905 (\u00e0 tort ou \u00e0 raison), on a pu croire en France que le sabre de Guillaume II \u00e9tait une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s.\u00a0\u00bb<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il semble alors qu&rsquo;il y a une force historique qui s&rsquo;apparente \u00e0 la <strong>fatalit\u00e9<\/strong> dans la venue du conflit, un sentiment \u00e0 mesure \u00e9prouv\u00e9 pour la venue du conflit, et d&rsquo;ailleurs cette fatalit\u00e9 accueillie comme telle, souvent avec r\u00e9signation (en France), souvent avec enthousiasme (en Allemagne). La psychologie, que nous avons sollicit\u00e9e pour nous pr\u00e9senter une appr\u00e9ciation de l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 du conflit, ne fait, en cette occurrence, que rendre compte de la pression fondamentale de cette force historique, dont elle est compl\u00e8tement habit\u00e9e. Le mouvement, l&rsquo;\u00e9lan terrible et irr\u00e9sistible se nourrit aux courants les plus fondamentaux de l&rsquo;Histoire. Pour bien le mesurer et embrasser sa substance, notre description doit se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ces m\u00eames forces. Notre remont\u00e9e dans l&rsquo;Histoire suivra donc une g\u00e9ographie des \u00e9v\u00e9nements qui nous est particuli\u00e8re, qui cherche \u00e0 prendre en compte l&rsquo;essentiel en le d\u00e9gageant des scories de l&rsquo;accessoire qui font les choux maigres des historiographes de tous les temps, particuli\u00e8rement des n\u00f4tres, plong\u00e9s dans la t\u00e2che noblement r\u00e9tribu\u00e9e de justifier les m\u00e9diocrit\u00e9s du pr\u00e9sent par l&rsquo;interpr\u00e9tation sollicit\u00e9e des accidents du pass\u00e9. (Cela est \u00e9galement nomm\u00e9, &ndash; c&rsquo;est une deuxi\u00e8me d\u00e9finition : \u00ab\u00a0devoir de m\u00e9moire\u00a0\u00bb.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>[&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En v\u00e9rit\u00e9, la Grande Guerre a un seul visage, qui la d\u00e9finit tout enti\u00e8re, et c&rsquo;est celui de Verdun. Les autres morts, les autres victimes et les autres h\u00e9ros savent bien qu&rsquo;en parlant de Verdun, personne ne leur \u00f4te rien de ce qui leur est d&ucirc;, et moi-m\u00eame n&rsquo;ai pas le moindre doute ni ne me charge du moindre remords \u00e0 ce propos. Trouvez-lui \u00e0 ce visage, si cela vous sied, dans les orbites vid\u00e9es d&rsquo;un cr\u00e2ne fracass\u00e9 et les g\u00e9missements de la chair martyris\u00e9e, les signes des th\u00e9ories qui vous enivrent aujourd&rsquo;hui, saisissez ainsi l&rsquo;occasion de votre le\u00e7on de morale, de votre cat\u00e9chisme, et proclamez enfin, comme ils font si souvent devant les champs apais\u00e9s de la bataille, que tout cela \u00ab\u00a0n&rsquo;a pas de sens\u00a0\u00bb ; vous n&rsquo;\u00eates pas de mon parti ni de mon \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me, et il s&rsquo;av\u00e8re par cons\u00e9quent que je parle d&rsquo;un Verdun que vous ne connaissez pas et que vous ne rencontrerez jamais. Pour moi, Verdun hurle la Grande Guerre, et la terrible bataille donne tout son sens \u00e0 cette guerre. Sorti de la visite des champs de la bataille, vous n&rsquo;en doutez plus une seconde : tout cela, toute cette horrible tuerie qui vous glace les os, &ndash; tout cela a un sens, et il s&rsquo;agit d&rsquo;un sens terrible et bouleversant, le n\u00e9ant de l&rsquo;entropie vu au fond des yeux, et bienheureusement arr\u00eat\u00e9 un instant. Il n&rsquo;est alors pas temps de se d\u00e9fausser du jugement tragique une fois que l&rsquo;\u00e9motion sublime vous l&rsquo;a sugg\u00e9r\u00e9 ; lorsque vous avez ressenti cela dans votre chair, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans votre \u00e2me, il faut n&rsquo;avoir de cesse de l&rsquo;expliquer \u00e0 ceux qui vous accordent leur attention.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Lorsque Paul Val\u00e9ry, accueillant le mar\u00e9chal P\u00e9tain \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fran\u00e7aise en 1931, dit dans son discours de rigueur cette phrase fameuse qui enlumine tous les mus\u00e9es consacr\u00e9s \u00e0 la chose : &laquo;<em>Verdun, c&rsquo;est une guerre toute enti\u00e8re ins\u00e9r\u00e9e dans la Grande Guerre<\/em>&raquo;, il a raison, mais je crois qu&rsquo;il ne va pas au bout de cette pens\u00e9e. Verdun, la bataille, est si compl\u00e8tement ins\u00e9r\u00e9e au c&oelig;ur de la Grande Guerre et si compl\u00e8tement autonome pourtant, si sp\u00e9cifique, ses dimensions, son d\u00e9chirement, sa grandeur tragique, son sens enfin, sont si \u00e9clatants qu&rsquo;ils finissent par contenir et absorber le reste, et alors Verdun <strong>est<\/strong> la Grande Guerre. Comme la guerre elle-m\u00eame, comme nous avons commenc\u00e9 \u00e0 la d\u00e9finir, Verdun est une bataille \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, o&ugrave;, miracle parfait, les structures de r\u00e9sistance \u00e0 la r\u00e9volution qui avance en \u00e9crasant tout et en r\u00e9duisant l&rsquo;univers \u00e0 l&rsquo;entropie (pourrait-on inventer le n\u00e9ologisme d'\u00a0\u00bbanthropie\u00a0\u00bb ?) font face victorieusement ; la \u00ab\u00a0r\u00e9volution\u00a0\u00bb, certes, lorsque nous parlons de la ferraille hurlante, de ces millions d&rsquo;obus allemands qui, d\u00e8s les premi\u00e8res heures, devaient, en r\u00e9duisant \u00e0 n\u00e9ant les structures du monde, tout emporter jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entropie r\u00e9alis\u00e9e, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;oubli d\u00e9finitif dans la nuit des temps et dans le fond des abysses de l&rsquo;univers du monde ordonn\u00e9 qui avait exist\u00e9 auparavant. Il se trouve, nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et devons le r\u00e9p\u00e9ter sans cesse, qu&rsquo;\u00e0 cet instant l&rsquo;Allemand c&rsquo;est la modernit\u00e9 et le progr\u00e8s, &ndash; et voil\u00e0 que cela doit laisser \u00e0 penser, &ndash; \u00e0 propos de la modernit\u00e9 et du progr\u00e8s, bien plus que de l&rsquo;Allemand&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je consid\u00e8re les acteurs de \u00ab\u00a0la plus grande bataille de tous les temps\u00a0\u00bb, donc de la Grande Guerre <em>per se<\/em>, d\u00e9loqu\u00e9s de leurs d\u00e9froques arrangeantes, d\u00e9barrass\u00e9s des \u00e9tiquettes qui conviennent aux r\u00e9ductions des esprits policiers, quittes des andragogues qui formatent dans le bon sens nos esprits dispers\u00e9s, qui veillent \u00e0 la discipline dans les rangs ; je ne m&rsquo;int\u00e9resse gu\u00e8re aux nationalit\u00e9s, encore moins \u00e0 leurs soi-disant \u00ab\u00a0nationalismes\u00a0\u00bb qui rencontrent les pr\u00e9occupations des bistrots chics ; je prends les acteurs comme des \u00eatres soudain sublim\u00e9s pour figurer dans une bataille paroxystique de l&rsquo;affrontement ultime \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;une civilisation qui a chu et qui a pris l&rsquo;esp\u00e8ce enti\u00e8re dans ses rets. A cette lumi\u00e8re se mesure la grandeur de cette bataille, et il se justifie qu&rsquo;on la prenne pour la Grande Guerre elle-m\u00eame, la Grande Guerre \u00ab\u00a0tout enti\u00e8re\u00a0\u00bb rassembl\u00e9e dans cet \u00e9v\u00e9nement sublime et eschatologique, et sublime parce qu&rsquo;eschatologique. Il se passe qu&rsquo;\u00e0 Verdun on se compte, sur l&rsquo;autel d&rsquo;une crise qui doit nous appara&icirc;tre comme inou\u00efe, qui passe sans aucun doute tout ce qui a pu \u00eatre pens\u00e9, et m\u00eame imagin\u00e9 en mati\u00e8re d&rsquo;explications convenues. Que m&rsquo;importe s&rsquo;ils ne rendent compte de rien de cela, ces acteurs ; l&rsquo;homme n&rsquo;est pas sur terre pour nous instruire de la raison qu&rsquo;il a d&rsquo;\u00eatre sur terre, mais pour vivre cela intens\u00e9ment, et m\u00eame s&rsquo;il s&rsquo;agit de mourir, mourir alors. Il y a dans ce destin, une fois qu&rsquo;il s&rsquo;impose \u00e0 nous et qu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re in\u00e9luctable, quelque chose de grandiose et il y a l&rsquo;essentiel de cette trag\u00e9die qui justifie que l&rsquo;histoire soit autre chose que le r\u00e9cit consentant des apparences pass\u00e9es, entretenues pour pouvoir servir nos desseins pr\u00e9sents.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En proposant que la Grande Guerre soit contenue, d\u00e9finie, concentr\u00e9e dans Verdun seul, on ne la \u00ab\u00a0r\u00e9duit\u00a0\u00bb pas malgr\u00e9 l&rsquo;apparence quantitative, on l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve \u00e0 l&rsquo;appr\u00e9ciation qualitative qui convient. Verdun en soi r\u00e9sume comme le ferait une \u00e9pure le jugement que Guglielmo Ferrero portait au printemps 1917, alors que Verdun venait de s&rsquo;achever, sur l&rsquo;affrontement entre \u00ab\u00a0id\u00e9al de perfection\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0id\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb ; et il parle, au fond, comme si tout \u00e9tait dit, comme si, effectivement, Verdun avait suffi pour exprimer toute la trag\u00e9die et toute la signification profonde de toute cette guerre ; et il nous signifie qu&rsquo;il importe d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;en tirer la le\u00e7on et de comprendre que rien n&rsquo;est fini, qu&rsquo;au contraire elle, cette bataille devenue cette guerre, ouvre le paroxysme de la grande crise de la civilisation qui vient jusqu&rsquo;\u00e0 nous&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>L&rsquo;id\u00e9al de perfection est un legs du pass\u00e9 et se compose d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments diff\u00e9rents, dont les plus importants sont la tradition intellectuelle, litt\u00e9raire, artistique, juridique et politique gr\u00e9co-latine ; la morale chr\u00e9tienne sous ses formes diff\u00e9rentes, les aspirations morales et politiques nouvelles n\u00e9es pendant le XVIIIe et le XIXe si\u00e8cle. C&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9al qui nous impose la beaut\u00e9, la v\u00e9rit\u00e9, la justice, le perfectionnement moral des individus et des institutions comme les buts de la vie ; qui entretient dans le monde moderne la vie religieuse, l&rsquo;activit\u00e9 artistique et scientifique, l&rsquo;esprit de solidarit\u00e9 ; qui perfectionne les institutions politiques et sociales, les &oelig;uvres de charit\u00e9 et de pr\u00e9voyance. L&rsquo;autre id\u00e9al est plus r\u00e9cent : il est n\u00e9 dans les deux derniers si\u00e8cles, \u00e0 mesure que les hommes se sont aper\u00e7us qu&rsquo;ils pouvaient dominer et s&rsquo;assujettir les forces de la nature dans des proportions insoup\u00e7onn\u00e9es auparavant. Gris\u00e9s par leurs succ\u00e8s ; par les richesses qu&rsquo;ils ont r\u00e9ussi \u00e0 produire tr\u00e8s rapidement et dans des quantit\u00e9s \u00e9normes, gr\u00e2ce \u00e0 un certain nombre d&rsquo;inventions ing\u00e9nieuses ; par les tr\u00e9sors qu&rsquo;ils ont d\u00e9couverts dans la terre fouill\u00e9e dans tous les sens ; par leurs victoires sur l&rsquo;espace et sur le temps, les hommes modernes ont consid\u00e9r\u00e9 comme un id\u00e9al de la vie \u00e0 la fois beau, \u00e9lev\u00e9 et presque h\u00e9ro\u00efque, l&rsquo;augmentation ind\u00e9finie et illimit\u00e9e de la puissance humaine.<\/em> [&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&raquo;<em>C&rsquo;est pour cette raison surtout que la guerre actuelle semble devoir \u00eatre le commencement d&rsquo;une crise historique bien longue et bien compliqu\u00e9e. Cette immense catastrophe a montr\u00e9 au monde qu&rsquo;il n&rsquo;est pas possible de vouloir en m\u00eame temps une augmentation illimit\u00e9e de puissance et un progr\u00e8s moral continuel ; que t\u00f4t ou tard le moment arrive o&ugrave; il faut choisir entre la justice, la charit\u00e9, la loyaut\u00e9, et la force, la richesse, le succ\u00e8s.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>[&hellip;]<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On nous instruit de la Grande Guerre, au long des jours ternes et effrayants de notre temps oppressant, en termes savants sans aucun doute, avec tant de d\u00e9tails, de pr\u00e9cisions, de donn\u00e9es irr\u00e9futables et scientifiques, mais enfin, au bout du compte, comme on compose une image d&rsquo;Epinal ; la complexit\u00e9 de la composition n&#8217;emp\u00eache pas la na\u00efvet\u00e9, et \u00e9ventuellement la duplicit\u00e9 si l&rsquo;on insiste pour baptiser \u00ab\u00a0science historique\u00a0\u00bb cette na\u00efvet\u00e9. L&rsquo;image obtenue s&rsquo;arrange bien pour nous confirmer le cat\u00e9chisme qui nous sert de description de notre temps pr\u00e9sent, de ses certitudes et de ses pr\u00e9tentions ; oui, c&rsquo;est effectivement le cas ; la Grande Guerre comme nos historiographes scientifiques et vertueux la voient pour nous, et comme nous la voyions par cons\u00e9quent avant de nous reprendre, correspond exactement \u00e0 ce qui est n\u00e9cessaire pour que nos grands choix pr\u00e9sents de conception du monde, je dirais m\u00eame nos grands choix de perception du monde comme si la perception \u00e9tait une chose que l&rsquo;on choisit, se trouvent parfaitement confirm\u00e9s. Le pass\u00e9 arrang\u00e9 \u00e0 cette sauce nous enferme dans une prison de l&rsquo;esprit, condamn\u00e9s \u00e0 conna&icirc;tre du temps pr\u00e9sent ce qu&rsquo;on nous autorise aujourd&rsquo;hui \u00e0 en savoir ; et nous voil\u00e0 conduits \u00e0 choisir entre la liquidation spirituelle de l&rsquo;opprobre et de la censure accusatrice si nous \u00e9mettons quelque doute, et le camp de r\u00e9\u00e9ducation de l&rsquo;id\u00e9ologie r\u00e9gnante pour le reste. Leur interpr\u00e9tation de ce pass\u00e9-l\u00e0 enferme notre interpr\u00e9tation du temps pr\u00e9sent comme jamais aucune foi ni aucune id\u00e9ologie ne le firent auparavant. Insurrection et r\u00e9sistance contre cela sont les choses \u00e0 faire, et rien d&rsquo;autre. (Moi-m\u00eame, qui \u00e9cris cela, qui m&rsquo;insurge et r\u00e9siste, qui doute parfois, \u00e9galement. C&rsquo;est pour cette cause aussi que ce livre est \u00e9crit, pour dire que qu&rsquo;insurrection et r\u00e9sistance sont aujourd&rsquo;hui du domaine vital, et que le doute n&rsquo;est l\u00e0 que pour t\u00e9moigner de la faiblesse et de l&rsquo;incertitude humaines, de la difficult\u00e9 qu&rsquo;il y a parfois \u00e0 maintenir cette r\u00e9solution pourtant si n\u00e9cessaire.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre est un \u00e9v\u00e9nement in\u00e9luctable et in\u00e9vitable. Son embrasement ouvre la crise de l&rsquo;<em>Age du feu<\/em>. &laquo;[L]<em>a guerre actuelle semble devoir \u00eatre le commencement d&rsquo;une crise historique bien longue et bien compliqu\u00e9e<\/em>&hellip; &raquo;, \u00e9crit Ferrero. La Grande Guerre a fait \u00e9clater le monde civilis\u00e9, qui \u00e9tait de plus en plus \u00e9cras\u00e9, compress\u00e9 horriblement, dans le cadre de la machine du progr\u00e8s et de la technologie qui installe son empire. La globalisation \u00e9tait en place avant la Grande Guerre ; ses \u00e9pigones nombreux ne cessent de nous le rappeler pour en sugg\u00e9rer la p\u00e9rennit\u00e9 presque comme si c&rsquo;\u00e9tait la nature du monde, apr\u00e8s avoir pris la pr\u00e9caution d&rsquo;affirmer p\u00e9remptoirement, comme en passant et comme si la chose allait de soi, que la Grande Guerre ne fut qu&rsquo;un accident absurde et obsc\u00e8ne qui n&rsquo;aurait pas d&ucirc; avoir lieu, dont cette m\u00eame globalisation se lave les mains. &laquo;<em>C&rsquo;\u00e9tait une \u00e9poque o&ugrave; les capitaux circulaient librement, comme les personnes et les biens<\/em>, \u00e9crit le professeur am\u00e9ricain Fromkin de l&rsquo;universit\u00e9 de Boston, comme s&rsquo;il red\u00e9couvrait le paradis perdu. <em>Une remarquable \u00e9tude actuellement en cours, sur le monde de l&rsquo;an 2000, nous apprend que la mondialisation<\/em> [c&rsquo;est une faute d&rsquo;interpr\u00e9tation fondamentale encore plus que de traduction : nous dirions \u00ab\u00a0globalisation\u00a0\u00bb] <em>\u00e9tait plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e avant 1914 qu&rsquo;elle ne l&rsquo;est de nos jours.<\/em>&raquo; Le bonheur au plus pr\u00e8s, dirait-on en termes de marine \u00e0 voile et de lampe \u00e0 huile.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Las, on ne s\u00e9pare pas, sinon pour c\u00e9der \u00e0 l&rsquo;arbitraire de la th\u00e9orie, deux dynamiques globales aussi imbriqu\u00e9es l&rsquo;une dans l&rsquo;autre, aussi m\u00e8re et fille, et s&oelig;urs jumelles. En m\u00eame temps que la globalisation et dans son cadre, dans sa dynamique et conform\u00e9ment \u00e0 sa dynamique, se d\u00e9veloppait une brutale expansion, disons m\u00eame une explosion de la modernit\u00e9, comme une m\u00e9tastase touchant tous les domaines de l&rsquo;activit\u00e9 et de la pens\u00e9e humaine. L&rsquo;esprit progresse au rythme de ce qu&rsquo;il croit cr\u00e9er. La globalisation est bien le sch\u00e9ma d\u00e9structurant du temps de paix de l&rsquo;\u00e2ge du <em>choix du feu<\/em>, qui se d\u00e9crit mieux par le besoin de rupture d\u00e9structurante que par toutes les descriptions po\u00e9tiques faites \u00e0 propos de la concorde universelle. Les grandes inventions de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XIX\u00e8me si\u00e8cle, jusqu&rsquo;au tournant du XX\u00e8me, &ndash; le d\u00e9veloppement du chemin de fer, du bateau \u00e0 vapeur, de l&rsquo;automobile, bient\u00f4t de l&rsquo;avion, de l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, etc., &ndash; ponctuent le progr\u00e8s du tintamarre extraordinaire et bouleversant de l&rsquo;explosion technologique qui les accompagne. Les jeunes puissances industrielles donnent ainsi, par les outils qu&rsquo;elles se cr\u00e9ent elles-m\u00eames au service de leur dynamique d\u00e9structurante, un sens terrible \u00e0 l'\u00a0\u00bbid\u00e9al de puissance\u00a0\u00bb que mentionne Ferrero, &ndash; et l&rsquo;on parle ici, le lecteur s&rsquo;en doute, des Etats-Unis et de l&rsquo;Allemagne, bien plus que des autres. L&rsquo;id\u00e9ale et idyllique globalisation \u00e9tait en place et les conditions de l&rsquo;explosion de la Grande Guerre se d\u00e9veloppaient <strong>naturellement<\/strong>, comme on l&rsquo;a vu, dans ce premier cas avec la \u00ab\u00a0chaudi\u00e8re\u00a0\u00bb allemande au centre de l&rsquo;Europe avant d&rsquo;en venir \u00e0 d&rsquo;autres occurrences. La Grande Guerre est \u00e9galement l&rsquo;enfant incontestable de la globalisation, en ceci que ce processus d\u00e9structurant par essence ne cesse d&rsquo;accumuler les tensions encore dissimul\u00e9es qu&rsquo;il suscite, exactement comme l&rsquo;on bande un arc, comme l&rsquo;on accumule l&rsquo;\u00e9nergie contenue dans la torsion d&rsquo;un filin encore retenu dans un cadre contraint ; enfin le cadre c\u00e8de et la rupture survient, comme un torrent, comme un barrage soudain bris\u00e9. La Grande Guerre est cette rupture, premi\u00e8re crise paroxystique de la globalisation enfant\u00e9e par <em>le choix du feu<\/em>. On comprend \u00e9videmment qu&rsquo;elle est pour nous, dans notre temps de crise, l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement du pass\u00e9 qui est le plus directement li\u00e9 \u00e0 nous, qui nous pr\u00e9c\u00e8de et nous annonce, qui est d\u00e9j\u00e0 nous et notre crise.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les hommes de grand esprit qui v\u00e9curent cela, de Ferrero \u00e0 Val\u00e9ry, comprirent aussit\u00f4t l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de la Grande Guerre dans ce sens. La g\u00e9n\u00e9ration qu&rsquo;ils annoncent, de 1919 \u00e0 1933, le comprend \u00e9galement dans ce sens et se lance dans l&rsquo;examen des causes et des racines de la chose. Les clercs et les cafards, eux, se sont empress\u00e9s depuis de tenter de r\u00e9duire ce m\u00eame \u00e9v\u00e9nement aux catastrophes qui suivirent, en l&rsquo;en faisant d\u00e9pendre \u00e9troitement, en lui d\u00e9niant tout sens sinon celui que, r\u00e9trospectivement, selon la rengaine de leur XX\u00e8me si\u00e8cle ex\u00e9cut\u00e9 \u00e0 partir de leur partition bien connue, on pourrait lui donner ; ce \u00ab\u00a0sens autoris\u00e9\u00a0\u00bb de la Grande Guerre est r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;alternative &ndash; la boucherie honteuse qui porte la marque infamante des nationalismes ou l&rsquo;absurde boucherie qui n&rsquo;a pas de sens. Laissons clercs et cafards \u00e0 leurs luxueux s\u00e9minaires et poursuivons.<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepgreen\" style=\"color:#75714d;font-size:1.65em;font-variant:small-caps;\">Extrait &ndash; Premier Livre, Troisi\u00e8me Partie (<em>1910-1933&hellip;<\/em>)<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre, donc, elle non plus, ne se d\u00e9finit ni ne se comprend par des id\u00e9es. On conna&icirc;t la musique, qui r\u00e9sonne dans la rengaine de la dictature intellectuelle et universitaire qui accable notre destin ; quelques mots et expressions toutes faites, \u00e0 la lettre pr\u00e8s, \u00ab\u00a0le d\u00e9cha&icirc;nement des nationalismes\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0une tuerie incompr\u00e9hensible\u00a0\u00bb, l&rsquo;un ou l&rsquo;autre, et d&rsquo;autres encore, toujours le standard du jugement de s\u00e9rie, comme la pens\u00e9e fig\u00e9e de l&rsquo;\u00e9l\u00e8ve z\u00e9l\u00e9 d&rsquo;une r\u00e9flexion asserment\u00e9e, la geste conformiste d\u00e9crite pompeusement comme une geste h\u00e9ro\u00efque ; l&rsquo;affaire est entendue, la Grande Guerre r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;\u00e9tiquette, reflet et transcription laborieuse de cette p\u00e2le dictature de nos r\u00e9dactions et de nos chaires ; l&rsquo;\u00e9tiquette aussi changeante que les \u00e9nervements de cette dictature, et sa sensibilit\u00e9 aux caprices de la rose des vents, qui va et qui vient, qui ira et qui viendra encore&hellip; Laissons tout cela aux pens\u00e9es courtes et passons aux choses s\u00e9rieuses.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Grande Guerre ne se d\u00e9finit ni ne se comprend par des id\u00e9es parce qu&rsquo;elle est d&rsquo;abord mati\u00e8re, et mati\u00e8re en fureur. C&rsquo;est une \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb au sens que sugg\u00e8re Guglielmo Ferrero quand il analyse la campagne d&rsquo;Italie de Bonaparte. (Nous y avons fait une allusion rapide.) L&rsquo;analyse de Ferrero est que la guerre de Bonaparte, d&rsquo;ailleurs men\u00e9e par le g\u00e9n\u00e9ral avec la plus grande prudence hi\u00e9rarchique, en suivant attentivement les instructions du Directoire, est un \u00e9v\u00e9nement qui, par sa brutalit\u00e9 et son irrespect des \u00ab\u00a0coutumes\u00a0\u00bb polic\u00e9es de la guerre du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, brise les structures politiques et sociales, en m\u00eame temps que les psychologies qui les soutiennent, et rend les unes et les autres, par le fait mat\u00e9riel de la rupture brutale, de la d\u00e9sint\u00e9gration qui s&rsquo;ensuit, extr\u00eamement vuln\u00e9rables aux pressions de la force, qui expriment justement aussit\u00f4t une incitation terroriste et imp\u00e9rative aux arrangements r\u00e9volutionnaires. Ce ne sont pas les id\u00e9es qui fomentent les r\u00e9volutions mais la destruction des structures existantes par la brutalit\u00e9 de la guerre qui rend possible, sinon facile, sinon \u00e9vidente comme un tourbillon fou aspire dans le vide qu&rsquo;il cr\u00e9e tout ce qu&rsquo;il happe dans sa dynamique, la p\u00e9n\u00e9tration des id\u00e9es r\u00e9volutionnaires sous la forme du <em>diktat<\/em> du d\u00e9sordre bien plus encore que du conqu\u00e9rant ; c&rsquo;est la puissance m\u00e9canique qui compte et cr\u00e9e l&rsquo;illusion de l&rsquo;ordre (qu&rsquo;on le nomme \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0sovi\u00e9tique\u00a0\u00bb, plus tard \u00ab\u00a0lib\u00e9ral\u00a0\u00bb, qu&rsquo;importe les \u00e9tiquettes qui sont justement ces id\u00e9es entr\u00e9es par effraction&hellip;) ; c&rsquo;est la puissance des armes et du maniement de ces armes, la fa\u00e7on dont on r\u00e9duit l&rsquo;adversaire en d\u00e9truisant physiquement les structures qu&rsquo;il a fabriqu\u00e9es, et non la soi-disant \u00ab\u00a0puissance\u00a0\u00bb des id\u00e9es ; c&rsquo;est l&rsquo;inverse de l&rsquo;harmonie et donc de l&rsquo;ordre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous pr\u00e9cisons davantage cette d\u00e9finition et, en cela, nous semblons aller un peu plus loin que Ferrero, ce qui s&rsquo;explique ais\u00e9ment pour lui qui n&rsquo;a pas mesur\u00e9 sur la perspective toute la puissance brisante de la technologie. Cette \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb-l\u00e0 (celle de 1914-1918) l&rsquo;est per se, ind\u00e9pendamment des id\u00e9es, y compris \u00e0 son origine et dans ses intentions. La chronologie qui place sa naissance pendant la R\u00e9volution, au service de la R\u00e9volution, rend difficile de distinguer cet aspect mais celui-ci nous appara&icirc;t \u00e9vident sur le terme, et, bien s&ucirc;r, avec l&rsquo;exemple \u00e9clairant de la Grande Guerre qui est le contraire d&rsquo;une \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb lors de son d\u00e9clenchement &ndash; qui le devient, justement, dans son cours, parce qu&rsquo;elle brise tout, installe le d\u00e9sordre, laisse le champ libre \u00e0 l&rsquo;expansion frauduleuse des id\u00e9es, qui semblerait comme une explosion vertueuse des id\u00e9es et qui l&rsquo;est d&rsquo;une vertu faussaire, celle \u00e0 laquelle nous commen\u00e7ons \u00e0 \u00eatre accoutum\u00e9s ; \u00ab\u00a0l&rsquo;explosion des id\u00e9es\u00a0\u00bb, certes, et l&rsquo;on pourrait mieux d\u00e9signer la chose, alors, comme une maladie contagieuse et foudroyante, sans prendre garde en aucun cas \u00e0 son contenu ni entretenir quelque jugement sur ce contenu, sans parti-pris si vous voulez ; \u00ab\u00a0l&rsquo;explosion des id\u00e9es\u00a0\u00bb comme une pand\u00e9mie des id\u00e9es r\u00e9pandue sans pr\u00e9paration, m\u00e9caniquement, sur un territoire soudain rendu propice par la calamit\u00e9 des destructions mat\u00e9rielles de la guerre qui brise et saccage tout et que nul n&rsquo;a vu venir. (En 1914, L\u00e9nine n&rsquo;a plus aucun espoir d&rsquo;imposer ses id\u00e9es ; c&rsquo;est chose faite, trois ans plus tard.) Il y a une r\u00e9elle substance de la \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, qui repose dans la mati\u00e8re m\u00eame et dans la dynamique qui lui est impos\u00e9e par l&rsquo;explosion de la guerre, avec les effets sur les structures en place, naturelles et physique, sociales, politiques et psychologiques. Cela n&rsquo;inclut en rien l&rsquo;id\u00e9e, au d\u00e9part, et l&rsquo;id\u00e9e \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb n&rsquo;est plus qu&rsquo;habilet\u00e9 d&rsquo;opportuniste ou dans le meilleur des cas un pr\u00e9texte.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Certes, \u00e0 ce point, on pourrait nous faire grand reproche de faire si pi\u00e8tre cas de ces choses, ces \u00ab\u00a0id\u00e9es\u00a0\u00bb qui, selon le sens commun, et le sens commun le plus \u00e9lev\u00e9, ont \u00ab\u00a0soulev\u00e9 le monde\u00a0\u00bb, ont \u00ab\u00a0boulevers\u00e9 le monde\u00a0\u00bb, etc. &ndash; les Lumi\u00e8res, les id\u00e9es r\u00e9volutionnaires et tout le reste&hellip; Ce n&rsquo;est pas la substance, la valeur, voire la force des id\u00e9es que nous mettons en cause. Ce sont des r\u00e9alit\u00e9s qui existent, qui subsistent et qui subsisteront, qui ont une f\u00e9condit\u00e9, qui ont engendr\u00e9 bien d&rsquo;autres pens\u00e9es, ont nourri et enrichi l&rsquo;esprit et l&rsquo;ont fait progresser. Que dire de plus pour marquer la r\u00e9v\u00e9rence et le respect que nous faisons \u00e0 leur \u00e9gard ? Notre propos ne porte pas sur leur substance et leur grandeur \u00e9ventuelle mais bien sur la place qu&rsquo;elles occupent, et, par cons\u00e9quent, leur influence, dans le r\u00e9cit que nous offrons d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui ont \u00e9t\u00e9, jusqu&rsquo;ici, au contraire, quasi exclusivement interpr\u00e9t\u00e9s au seul profit de la puissance des id\u00e9es. Notre propos est que cette p\u00e9riode que nous d\u00e9crivons, qui est vraiment, pour ce cas bien particulier du r\u00e9cit, le d\u00e9but d&rsquo;une nouvelle \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb lorsqu&rsquo;on la prend \u00e0 son origine de la \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb de l&rsquo;extr\u00eame fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, voit l&rsquo;affirmation soudaine de la domination brutale de la mati\u00e8re, et ici la mati\u00e8re brisante et d\u00e9structurante des armes ; la force m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9 conduit ces id\u00e9es, fussent-elles si pleines de brio, \u00e0 occuper une position d&rsquo;asservissement, de second ordre, d&rsquo;abaissement jusqu&rsquo;\u00e0 ne compter pour rien, litt\u00e9ralement pour rien, dans l&rsquo;instant qui compte, celui o&ugrave; tout se rompt et se brise sous la force d\u00e9structurante et irr\u00e9sistible de la ferraille des armes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous en concluons \u00e9videmment que ce qu&rsquo;il y a de r\u00e9volutionnaire dans \u00ab\u00a0la guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, c&rsquo;est la m\u00e9thode et nullement l&rsquo;esprit, la dynamique et nullement la pens\u00e9e ; la tension de rupture impos\u00e9e \u00e0 la psychologie et nullement la sp\u00e9culation d\u00e9velopp\u00e9e par l&rsquo;esprit. Nous proposons l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;une \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb, tout en gardant cette d\u00e9finition au d\u00e9part, devrait \u00eatre plus justement d\u00e9crite, si l&rsquo;on veut aller au d\u00e9tail de la machinerie et de ses effets, comme une \u00ab\u00a0guerre d\u00e9structurante\u00a0\u00bb. (Cela ne suppose pas du tout une volont\u00e9 pr\u00e9alable de d\u00e9structuration ; avant les trotskystes, les anarchistes et certains de leurs h\u00e9ritiers n\u00e9oconservateurs qui utilis\u00e8rent l&rsquo;id\u00e9e de <em>creative destruction<\/em>, la plupart des r\u00e9volutions fondaient leur cr\u00e9do sur l&rsquo;ambition d&rsquo;une structuration parfaite. On est pass\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9e structurante \u00e0 son application dans le monde r\u00e9el, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans les choses et le chef des hommes, application par le biais de la violence qui brise \u00e0 chaque fois davantage l&rsquo;essentiel des structures, &ndash; au rythme du progr\u00e8s, serions-nous tent\u00e9s de dire, &ndash; l&rsquo;id\u00e9ale structuration impliquant d&rsquo;abord l&rsquo;in\u00e9vitable d\u00e9structuration, seule r\u00e9alit\u00e9 tangible du processus avant de juger du reste, &ndash; s&rsquo;il y a un reste \u00e0 juger. C&rsquo;est bien dans ce domaine de la gestion des m\u00e9thodes, des avancements et du camouflage de la destruction des structures qu&rsquo;il est laiss\u00e9 quelque place \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e pour s&rsquo;exprimer, essentiellement pour nous faire prendre la d\u00e9structuration, ou <em>creative destruction<\/em>, comme le stade ultime avant le stade de l&rsquo;id\u00e9ale structuration.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi lib\u00e8re-t-on compl\u00e8tement l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de l&rsquo;encha&icirc;nement trompeur \u00e0 une id\u00e9ologie, \u00e0 une \u00e9poque, \u00e0 une chapelle et \u00e0 des int\u00e9r\u00eats. Le constat peut alors convenir parfaitement pour les \u00ab\u00a0guerres r\u00e9volutionnaires\u00a0\u00bb du XX\u00e8me si\u00e8cle. Le fracas et la puissance brisante de l&rsquo;armement moderne dominent tout, d\u00e9terminent l&rsquo;essentiel, imposent la strat\u00e9gie et justifient la tactique. Bien entendu, il faut garder l&rsquo;id\u00e9e que le complet refus des lois de la guerre qu&rsquo;on observe dans ces conflits (comme Ferrero l&rsquo;observait pour les guerres de la R\u00e9volution par rapport aux guerres du XVIII\u00e8me si\u00e8cle), ces lois souvent qualifi\u00e9es de \u00ab\u00a0bourgeoises\u00a0\u00bb pour l&rsquo;occasion et pour s&rsquo;en arranger \u00e0 bon compte, renforce le caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire et d\u00e9structurant de la guerre. A partir de cet \u00e9tat de fait du caract\u00e8re \u00e9tabli hors des normes et des lois, les id\u00e9es pourront \u00eatre introduites en faisant croire qu&rsquo;elles sont les causes de la pression r\u00e9volutionnaire alors qu&rsquo;elles n&rsquo;ont fait qu&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 leurs instigateurs, indiff\u00e9rents au caract\u00e8re syst\u00e9matiquement totalitaire et abstrait de la plupart des doctrines qu&rsquo;ils ont \u00e9difi\u00e9es ; cr\u00e9ant en cela une situation psychologique o&ugrave; il devient, d\u00e9j\u00e0 en 1792, difficile de savoir de laquelle &ndash; de la r\u00e9alit\u00e9 ou du propos sur la r\u00e9alit\u00e9 &ndash; sont issus le vrai et la repr\u00e9sentation du vrai ; cette situation, elle-m\u00eame d\u00e9j\u00e0 r\u00e9volutionnaire, ne peut que briser les structures avant tout autre acte, au rythme o&ugrave; s&rsquo;accro&icirc;t l&#8217;emprise paradoxale de la puissance-progr\u00e8s, rel\u00e9guant les id\u00e9es pourtant au fa&icirc;te de leur apoth\u00e9ose au rang de comparses approximatifs qui ne feront que profiter des portes violemment ouvertes par la puissance d\u00e9structurante de la force d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e pour s&rsquo;installer comme en terrain conquis &ndash; mais d\u00e9truit&#8230; M\u00eame ce refus des lois de la guerre, notamment dans les moments d\u00e9cisifs comme au moment d&rsquo;une d\u00e9claration de guerre qui n&rsquo;est pas faite du tout ou pas faite en temps utile, est souvent dict\u00e9 par le souci de profiter \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame de tous les \u00ab\u00a0avantages\u00a0\u00bb de l&rsquo;usage des armements modernes, de leurs effets de fracas et de rupture. L\u00e0 aussi, la furieuse mati\u00e8re de l&rsquo;armement r\u00e8gne et inspire le respect, ou plut\u00f4t l&rsquo;irrespect de la loi.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Notre v\u00e9ritable int\u00e9r\u00eat ici est d&rsquo;appliquer la formule \u00e0 la Grande Guerre, pour en faire en r\u00e9alit\u00e9 la guerre la plus r\u00e9volutionnaire, et par cons\u00e9quent la plus d\u00e9structurante, que l&rsquo;on ait vue et connue. Nous justifions ce jugement par l&rsquo;appr\u00e9ciation que la Grande Guerre est le conflit majeur qui apporta, relativement \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, le plus de bouleversement dans la brutalit\u00e9 de la guerre. La Grande Guerre est \u00ab\u00a0en r\u00e9alit\u00e9 la guerre la plus r\u00e9volutionnaire [&hellip;] que l&rsquo;on ait vue et connue\u00a0\u00bb, comme nous \u00e9crivons plus haut, parce qu&rsquo;elle est, relativement au cadre o&ugrave; elle survient, \u00e0 la situation structurelle qui caract\u00e9rise le temps historique qui la fait na&icirc;tre, la guerre la plus d\u00e9structurante qu&rsquo;on ait vue et connue et qu&rsquo;on puisse imaginer. Nous parlons alors d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements physiques, de la brutalit\u00e9 de la ferraille et du feu, des obus s&rsquo;abattant par nu\u00e9es orageuses et furieuses, de la terre saccag\u00e9e et martyris\u00e9e, des for\u00eats pulv\u00e9ris\u00e9es, des maisons incendi\u00e9es ; nous parlons des hommes massacr\u00e9s, d\u00e9membr\u00e9s, r\u00e9pandus dans leur sang et dans la boue, de leur psychologie soumise au pilonnage du bruit et du choc, soumise \u00e0 leur propre peur, \u00e0 leur panique, \u00e0 leur angoisse. Tout cela doit \u00eatre con\u00e7u dans un domaine marqu\u00e9 par la rapidit\u00e9 de l&rsquo;orage de feu, par l&rsquo;in\u00e9luctabilit\u00e9 de l'\u00a0\u00bborage d&rsquo;acier\u00a0\u00bb. On ne sait d&rsquo;o&ugrave; cela vient ni \u00e0 quel instant mais on sait que cela peut venir \u00e0 chaque instant et de n&rsquo;importe o&ugrave;. Nous ne voyons pas qu&rsquo;on puisse d\u00e9crire une situation plus r\u00e9volutionnaire, plus radicale, qui annihile l&rsquo;esprit et emprisonne la perception, tyrannise le sentiment et encha&icirc;ne la pens\u00e9e ; nous ne voyons pas qu&rsquo;on puisse trouver une dynamique plus d\u00e9structurante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Par rapport \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e9da chronologiquement, la Grande Guerre, r\u00e9pondant ainsi au concept de \u00ab\u00a0guerre totale\u00a0\u00bb consid\u00e9r\u00e9 dans ce cas du point de vue psychologique et historique, impose tout cela comme une contrainte contre laquelle nulle r\u00e9volte n&rsquo;est possible. Plus aucune partie du territoire ou de l&rsquo;espace impliqu\u00e9s ne semble pouvoir lui \u00eatre interdite, par son action subie directement ou indirectement. Elle enserre, emprisonne, verrouille l&rsquo;\u00eatre ; elle r\u00e9pand cette force en une dynamique \u00e9pouvantable qui d\u00e9truit et d\u00e9structure la psychologie collective d&rsquo;une \u00e9poque ; elle est d\u00e9structurante comme jamais aucun \u00e9v\u00e9nement guerrier ne fut avant elle, ni apr\u00e8s elle puisqu&rsquo;\u00e0 partir d&rsquo;elle on \u00e9tait averti que la guerre \u00e9tait devenue cet \u00e9v\u00e9nement universel dont nul n&rsquo;\u00e9chappait intact &ndash; et qu&rsquo;entre-temps, d&rsquo;ailleurs, par sa violence m\u00eame, l&rsquo;essentiel avait \u00e9t\u00e9 acquis, la d\u00e9structuration r\u00e9volutionnaire men\u00e9e d\u00e9cisivement. La violence m\u00eame de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, sa longueur, sa persistance, son enfermement dans un processus de destruction aveugle, conduisent effectivement \u00e0 une d\u00e9structuration r\u00e9volutionnaire presque achev\u00e9e, jusqu&rsquo;au nihilisme m\u00eame, une d\u00e9structuration pour laquelle aucune alternative n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue, aucune suite n&rsquo;est pr\u00e9vue, comme si la d\u00e9structuration devenait l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement m\u00eame de la guerre, d\u00e9passant la guerre. (Ce dernier point &ndash; peut-on concevoir, enfin, une d\u00e9finition qui fasse d&rsquo;une guerre un \u00e9v\u00e9nement plus important que celui qui est d\u00e9fini par les divers caract\u00e8res et cons\u00e9quences de cette guerre, en envisageant des effets m\u00e9tahistoriques qui la pr\u00e9c\u00e8dent, la d\u00e9passent et la transcendent? L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement de cette puissance d\u00e9structurante d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e \u00e0 ce carrefour central de l&rsquo;Histoire ne fait-il pas d\u00e9cisivement de la Grande Guerre, outre ses terribles caract\u00e8res propres, la plus importante de toutes?)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Mais est-ce la guerre elle-m\u00eame, con\u00e7ue comme un concept abstrait et comme l&rsquo;objet arrangeant de nos d\u00e9nonciations id\u00e9ologiques, qui provoqua cela? Est-ce m\u00eame cette guerre-l\u00e0, con\u00e7ue de fa\u00e7on plus pr\u00e9cise, c&rsquo;est-\u00e0-dire la politique, les id\u00e9ologies, les m&oelig;urs et la soci\u00e9t\u00e9 caract\u00e9risant l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement? La question m\u00e9rite sans aucun doute d&rsquo;\u00eatre pos\u00e9e, et l&rsquo;on comprend d\u00e9j\u00e0 que c&rsquo;est pour proposer une r\u00e9ponse n\u00e9gative.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous devons revenir \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e sugg\u00e9r\u00e9e par Ferrero et que nous avons adopt\u00e9e et d\u00e9velopp\u00e9e ; ce qui fait la diff\u00e9rence et la sp\u00e9cificit\u00e9 de la chose, et dans la Grande Guerre c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9vidence, ce sont les moyens, c&rsquo;est-\u00e0-dire la m\u00e9canique, la technologie, &ndash; c&rsquo;est-\u00e0-dire le <strong>progr\u00e8s<\/strong>. Prenez Verdun et \u00f4tez aux hommes la disposition du canon, qu&rsquo;avez-vous alors ? Une escarmouche sans cons\u00e9quence, un affrontement de si\u00e8ge qui laisse quelques centaines de morts, un ou deux milliers au plus, et, tr\u00e8s vite, en trois ou quatre jours, les Allemands ayant mesur\u00e9 la position inexpugnable des forts fran\u00e7ais, quittant la place et abandonnant leurs projets. Non, d&rsquo;ailleurs, \u00f4tez le canon et vous n&rsquo;avez pas de bataille ; les Allemands n&rsquo;en auraient jamais eu l&rsquo;id\u00e9e puisque l&rsquo;id\u00e9e leur est souffl\u00e9e par le canon lui-m\u00eame. Ce fait de la puissance de la technologie et des moyens que lui donne le progr\u00e8s emprisonne, explique, oriente, rythme la Grande Guerre ; c&rsquo;est \u00e0 cause de lui qu&rsquo;on part en guerre pour une guerre de trois mois et qu&rsquo;on y reste quatre ans ; c&rsquo;est \u00e0 cause de lui que le soldat porte en ao&ucirc;t 1914 des pantalons garance, qu&rsquo;il faudra vite teindre dans la couleur de la terre d\u00e9vast\u00e9e et saccag\u00e9e. Tout cela est curieusement port\u00e9 au d\u00e9bit des hommes qui partirent \u00e0 la guerre, comme s&rsquo;il leur \u00e9tait reproch\u00e9 de n&rsquo;\u00eatre pas assez barbares, pas assez assassins et cruels, pas assez pr\u00e9dateurs et nihilistes de n&rsquo;avoir pas pr\u00e9vu la tuerie insupportable que susciterait le progr\u00e8s des armes, &ndash; pas assez progressistes en ce sens, puisque c&rsquo;est le progr\u00e8s qui leur donne les moyens d&rsquo;\u00eatre barbares, assassins, cruels, pr\u00e9dateurs et nihilistes, jusqu&rsquo;\u00e0 les y pousser, &ndash; non, jusqu&rsquo;\u00e0 les y obliger en v\u00e9rit\u00e9 puisqu&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re que \u00ab\u00a0tout cela\u00a0\u00bb c&rsquo;est le <strong>progr\u00e8s m\u00eame<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous en concluons que nos clercs ont fait une erreur remarquable dans l&rsquo;arrangement du proc\u00e8s, si le reste est bon. Leur proc\u00e8s fait \u00e0 la Grande Guerre est le bon sauf qu&rsquo;il ne concerne pas la guerre elle-m\u00eame mais le progr\u00e8s. Nous voulons bien entendu exprimer dans ce jugement, le n\u00f4tre cette fois, qu&rsquo;il nous para&icirc;t d\u00e9loyal et fort int\u00e9ress\u00e9, dans le cas de la guerre et de celle-ci en particulier, de cantonner le progr\u00e8s, lorsque m\u00eame on en parle, dans la position d&rsquo;un comparse accessoire ou d&rsquo;une sorte de fatalit\u00e9 vaguement \u00e9voqu\u00e9e et qu&rsquo;il faut bien accepter, tandis que la responsabilit\u00e9 va \u00e0 ceux qui en font usage, qui sont en g\u00e9n\u00e9ral class\u00e9s dans des cat\u00e9gories id\u00e9ologiques inf\u00e2mes (nationalistes, r\u00e9actionnaires) ; au contraire, notre propos est que la responsabilit\u00e9 va \u00e0 la puissance du progr\u00e8s, \u00e0 ce <em>deus ex machina<\/em> n\u00e9cessairement sup\u00e9rieur qui, par son activit\u00e9 et par les pressions qu&rsquo;il exerce, impose les r\u00e8gles de la guerre tout en favorisant les tensions qui conduisent \u00e0 la guerre. En v\u00e9rit\u00e9, la mati\u00e8re, la ferraille, le feu nous dictent notre conduite, ignorant avec superbe, sinon m\u00e9pris, notre volont\u00e9 soudain affol\u00e9e ; l&rsquo;on voit bien que si certains avaient voulu, \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1914, f\u00e9d\u00e9rer leur opposition \u00e0 la machinerie tonitruante de la guerre en progr\u00e8s (les appels d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de Romain Rolland \u00e0 sa propre famille politique), ils ne l&rsquo;auraient pu ; de m\u00eame, selon ce semblable et impitoyable entra&icirc;nement irr\u00e9sistible, est-il impossible aujourd&rsquo;hui d&rsquo;arr\u00eater le progr\u00e8s et sa terrifiante dynamique technologique ; nous sommes forc\u00e9s jusqu&rsquo;au terme de cet encha&icirc;nement d\u00e9structurant avant d&rsquo;escompter un quelconque salut eschatologique. Il faut aller \u00e0 ce jugement de la ferraille qui dicte notre conduite et dig\u00e9rer jusqu&rsquo;\u00e0 la lie, au risque de la naus\u00e9e, la complaisance int\u00e9ress\u00e9e des partisans du progr\u00e8s, qui voient le canon, en effet, comme une fatalit\u00e9 du monde hors de notre contr\u00f4le, et l'\u00a0\u00bborage d&rsquo;acier\u00a0\u00bb comme un orage tout court d\u00e9pendant des lois sup\u00e9rieures de la m\u00e9t\u00e9orologie. (Dans ce cas, observons-le, la th\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;homme ma&icirc;tre du monde est pr\u00e9cipitamment jet\u00e9e par-dessus bord, et l&rsquo;on en revient \u00e0 la bonne vieille tradition de l&rsquo;Architecte de l&rsquo;Univers, soup\u00e7onn\u00e9 alors d&rsquo;\u00eatre malveillant ou peu responsable dans ses cr\u00e9ations, et nous imposant sa loi, que dis-je, sa tyrannie.) Au contraire, nous en sommes responsables, le progr\u00e8s est notre enfant, il est n\u00e9 de nous, il nous repr\u00e9sente et il est nous-m\u00eames. Nous avons fabriqu\u00e9 le canon et nous sommes les d\u00e9miurges de l'\u00a0\u00bborage d&rsquo;acier\u00a0\u00bb, et le progr\u00e8s est la source de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les clercs, ou le parti des intellectuels \u00e0 partir de l&rsquo;affaire Dreyfus, ne se sont aper\u00e7us de rien, notamment parce que la mati\u00e8re, &ndash; la ferraille et le reste, &ndash; manque de noblesse et parle peu \u00e0 l&rsquo;esprit. Ils ont continu\u00e9 \u00e0 p\u00e9rorer et \u00e0 juger avec l&rsquo;outil de la morale, et rien que cela, et ne mesurant que la vertu des intentions et la culpabilit\u00e9 des conceptions dans les r\u00e9sultats de la guerre. Ils ne se sont certainement pas attard\u00e9s au champ ouvert \u00e0 la r\u00e9flexion par cette hypoth\u00e8se du raffinement n\u00e9cessaire de la d\u00e9finition de la \u00ab\u00a0guerre r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb en \u00ab\u00a0guerre d\u00e9structurante\u00a0\u00bb, o&ugrave; la technologie de l&rsquo;armement et le progr\u00e8s m\u00e9canique comptent pour l&rsquo;essentiel, et les id\u00e9es et les th\u00e9ories pour l&rsquo;accessoire. Epousant avec le z\u00e8le d&rsquo;un jeune mari\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e de la R\u00e9volution (sans pr\u00e9ciser) et ses faux masques id\u00e9ologiques, ils ont fait des id\u00e9ologies et des id\u00e9es qu&rsquo;elles sugg\u00e8rent le moteur du Mal qui conduit aux massacres du XX\u00e8me si\u00e8cle quand c&rsquo;est la technologie qui est la clef de l&rsquo;essentiel. Ils n&rsquo;ont pas observ\u00e9, sans doute la t\u00eate ailleurs, et pour cause, tout occup\u00e9s \u00e0 jouer les Saint-Just dans les d&icirc;ners en ville, que les deux R\u00e9volutions parall\u00e8les (la fran\u00e7aise, l&rsquo;id\u00e9ologique, et l&rsquo;anglaise, celle du <em>Choix du feu<\/em>) nous font entrer dans l&rsquo;\u00e9poque du syst\u00e8me d\u00e9structurant, o&ugrave; la mati\u00e8re est l&rsquo;essentiel et o&ugrave; la mati\u00e8re essentielle est la technologie, &ndash; et l&rsquo;id\u00e9ologie, le faux masque pos\u00e9 l\u00e0-dessus pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Ils s&rsquo;exercent avec d\u00e9lice \u00e0 des jugements excessifs ou \u00e0 des justifications scabreuses, selon que l&rsquo;utilisateur de l&rsquo;armement h\u00e9rite d&rsquo;une \u00e9tiquette morale m\u00e9prisable ou d&rsquo;une aura morale toute teint\u00e9e de vertu. Pire encore, les effets terribles obtenus par la technologie couvrent d&rsquo;un manteau d&rsquo;infamie, qui engendre les mythes et bouleverse la civilisation, des actes qui auraient, dans d&rsquo;autres circonstances o&ugrave; les armes et les syst\u00e8mes n&rsquo;auraient pas cette capacit\u00e9 d&rsquo;effets de substance multipli\u00e9e de la technologie, l&rsquo;aspect beaucoup plus anodin des malheurs et vilenies courantes des activit\u00e9s humaines. On retrouve dans notre \u00e9poque postmoderne, elle-m\u00eame compl\u00e8tement renvers\u00e9e dans la mesure morale des malheurs du monde, cette m\u00eame proposition faussaire qui conduit les jugements \u00e0 des impasses et force \u00e0 des verdicts hyst\u00e9riques au nom de l&rsquo;id\u00e9ologie, parce que les progr\u00e8s du syst\u00e8me ont \u00e9volu\u00e9 de telle fa\u00e7on que l&rsquo;essentiel de la puissance s&rsquo;est r\u00e9fugi\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;id\u00e9ologie dominante ; il en r\u00e9sulte que ceux que cette id\u00e9ologie d\u00e9signe comme ses adversaires, qui n&rsquo;ont pas les moyens de la mise en sc\u00e8ne qu&rsquo;on monte \u00e0 leur propos, sont couverts du manteau de l&rsquo;opprobre absolu des r\u00e9f\u00e9rences diaboliques pass\u00e9es sans qu&rsquo;ils ne disposent de moyens s\u00e9rieux de confirmer ces jugements par les massacres qui vont avec et justifient effectivement opprobres et r\u00e9f\u00e9rences diaboliques. Comment faire, m\u00eame si on le fait, d&rsquo;un Milosevic un Hitler et d&rsquo;une cr\u00e9ation m\u00e9diatique d\u00e9crite comme un mouvement islamiste soi-disant universel un nouveau fascisme conduisant \u00e0 un constat d&rsquo;hyst\u00e9rie exprim\u00e9 dans des jugements schizophr\u00e9niques puisque ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne sont capables, si m\u00eame ils le voulaient, d&rsquo;approcher l&rsquo;\u00e9quivalent concevable des massacres et horreurs diverses d\u00e9crits par nous, selon notre mythologie, qui justifi\u00e8rent <em>in illo tempore<\/em> les condamnations des r\u00e9f\u00e9rences cit\u00e9es, et leur identification elle-m\u00eame ; ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne disposent des technologies qui permettent cela et, en v\u00e9rit\u00e9, m\u00eame si leurs intentions sont d\u00e9testables, ce qui reste d&rsquo;ailleurs du domaine de l&rsquo;hypoth\u00e8se, ils n&rsquo;ont rien de comparable qui leur permettrait de confirmer ce qu&rsquo;on leur reproche. Notre \u00e9poque h\u00e9rite de l&rsquo;enfermement o&ugrave; la fureur de la ferraille et du feu du progr\u00e8s investissant la Grande Guerre et transformant le ph\u00e9nom\u00e8ne de la guerre en guerre d\u00e9structurante ultime a mis notre civilisation ; nous en go&ucirc;tons les fruits amers, enfin revenus aux constats essentiels apr\u00e8s l&rsquo;horrible parenth\u00e8se (1933-1989) consacr\u00e9e aux illusions de l&rsquo;id\u00e9ologie et de la puissance des id\u00e9es.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la Grande Guerre &laquo;On sait que la Grande Guerre est un des \u00e9v\u00e8nements fondamentaux de notre th\u00e8se m\u00e9tahistorique du \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00a0\u00bb&raquo; \u00e9crivons-nous dans le F&#038;C de ce 9 ao&ucirc;t 2012. 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