{"id":73712,"date":"2014-02-19T12:20:41","date_gmt":"2014-02-19T12:20:41","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2014\/02\/19\/memoires-du-dehors-une-passion-si-francaise\/"},"modified":"2014-02-19T12:20:41","modified_gmt":"2014-02-19T12:20:41","slug":"memoires-du-dehors-une-passion-si-francaise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2014\/02\/19\/memoires-du-dehors-une-passion-si-francaise\/","title":{"rendered":"<em>M\u00e9moires du dehors<\/em>: une passion si fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<p><h3 class=\"titrebloc\"><em>M\u00e9moires du dehors<\/em>: une passion si fran\u00e7aise<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<em>Les M\u00e9moires du dehors<\/em> est un vaste projet entrepris par Philippe Grasset au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Deux extraits en ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s (le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-m_moires_du_dehors_un_s_minaire_en_1985_avec_volkoff_et_montand_05_11_2005.html\" class=\"gen\">5 novembre 2005<\/a> et le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-m_moires_du_dehors_la_crise_de_suez_vue_d_alger_06_11_2006.html\" class=\"gen\">6 novembre 2006<\/a>). Ces <em>M\u00e9moires du dehors<\/em>, dont une partie non n\u00e9gligeable est r\u00e9dig\u00e9e, font partie disons d&rsquo;une sort de fonds PhG, dont la destination et l&rsquo;usage sont pour l&rsquo;instant impr\u00e9cis, apr\u00e8s divers projets et suggestions \u00e0 cet \u00e9gard, qu&rsquo;on retrouve mentionn\u00e9s dans les introductions des textes r\u00e9f\u00e9renc\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIci, l&rsquo;extrait forme l&rsquo;essentiel de la huiti\u00e8me Partie du premier tome de ces <em>M\u00e9moires du dehors<\/em>, qui concerne les ann\u00e9es de jeunesse de l&rsquo;auteur, jusqu&rsquo;\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960. Cette partie concerne la passion du m\u00eame pour l&rsquo;\u00e9criture, pour les livres, bref pour le m\u00e9tier de l&rsquo;\u00e9crit, ou la passion de l&rsquo;\u00e9crit. M\u00eame si le passage a un rapport avec les ann\u00e9es 1960 pour certains aspects, il concerne bien entendu un aspect g\u00e9n\u00e9ral de la personnalit\u00e9 de l&rsquo;auteur, qui perdure naturellement, \u00f4 combien, aujourd&rsquo;hui, en 2014. Ainsi cet extrait est-il mis en ligne sp\u00e9cifiquement pour accompagner la mise en vente en ligne de <em>La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, et la <em>Chronique du 19 courant&#8230;<\/em> du <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-chronique_du_19_courant_le_livre_d_une_vie_19_02_2014.html\" class=\"gen\">19 f\u00e9vrier 2014<\/a> qui a choisi ce th\u00e8me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans l&rsquo;extrait, comme dans tous les extraits de ces <em>M\u00e9moires du dehors<\/em>, on trouve parfois mentionn\u00e9e une date, pr\u00e9sent\u00e9e en italique gras pour la distinguer. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;indication de la date de la r\u00e9daction, ou d&rsquo;une remarque ou d&rsquo;un passage rajout\u00e9 lors d&rsquo;une relecture. Ainsi sait-on que ce passage a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 pour l&rsquo;essentiel en mars 2003, relu plusieurs fois, et bien entendu \u00e9galement ces jours derniers avant sa publication.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h2 class=\"common-article\">Une passion si fran\u00e7aise<\/h2>\n<h3>Chapitre 1<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<em> Cette passion si fran\u00e7aise n&rsquo;est pourtant le foyer d&rsquo;aucune r\u00e9ussite remarquable.  Tentative d&rsquo;analyse: l&rsquo;\u00e9criture et le livre, la langue fran\u00e7aise, la litt\u00e9rature.  De l&rsquo;\u00e9crivain qui ne le fut jamais, compl\u00e8tement et anonymement rat\u00e9, \u00e0 la conviction de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 dans mon temps historique.<\/em> <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;attends cette partie de mes <em>M\u00e9moires du dehors<\/em> depuis quelques semaines, je la pr\u00e9pare, je la construis r\u00eaveusement et comme languissamment, pourtant avec une vivacit\u00e9 extr\u00eame, je veux dire avec \u00e0 l&rsquo;esprit et au bout de ma plume encore en suspens une po\u00e9sie si r\u00e9v\u00e9latrice et une conviction d\u00e9j\u00e0 pressante. Je la savoure d&rsquo;avance, comme un mets myst\u00e9rieux que l&rsquo;on dit d\u00e9licieux, et que je conna\u00eetrais depuis le fond des temps, un vin dont je ne sais rien encore mais dont je sais pourtant, par le souvenir incompr\u00e9hensible d&rsquo;une pratique assur\u00e9e qui me viendrait du dehors, qu&rsquo;il dispensera son ivresse l\u00e9g\u00e8re, quelque chose d&rsquo;inconnu et quelque chose de connu \u00e0 la fois, si l&rsquo;on comprend ce que je veux exprimer ; quelque chose qu&rsquo;il faut toujours commencer comme une nouvelle conqu\u00eate de soi et qui est toujours recommenc\u00e9e, comme une partie assur\u00e9e de soi. Je suis transport\u00e9 et je prends mon temps, d&rsquo;un m\u00eame \u00e9lan, avec une ardeur semblable. Je suis plein de fi\u00e8vre et envahi d&rsquo;un calme sans fin ; je suis au cur du cyclone, l\u00e0 o\u00f9 le mouvement se fait apaisement et cesse de mouvoir, et devient ainsi mouvement parfait o\u00f9 la fin rejoint le d\u00e9but jusqu&rsquo;\u00e0 la contraction totale du temps et de l&rsquo;espace, et ainsi cessation du mouvement, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;implosion silencieuse de l&rsquo;\u00e9nergie, jusqu&rsquo;\u00e0 cet oc\u00e9an au cur de moi, que je nomme ma Mer de la S\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Je n&rsquo;\u00e9cris pas encore, j&rsquo;attends ; je sais que tout viendra sous la plume.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Certes, cela, ce tout viendra sous la plume, c&rsquo;est moins s\u00fbr  l&rsquo;on est parfois d\u00e9\u00e7u dans ces entreprises, dans les moments o\u00f9 on les fabrique dans l&rsquo;esprit, avec l&rsquo;aide puissante du r\u00eave, l\u00e0 o\u00f9 la certitude vous sert de guide, certitude parfois si trompeuse, si enveloppante, si l\u00e9nifiante, si enivrante. Le monde de l&rsquo;\u00e9criture est une luxuriante for\u00eat de miroirs d\u00e9formants perdus dans un labyrinthe \u00e0 l&rsquo;illusion bien rang\u00e9e, dont on dit qu&rsquo;il d\u00e9bouche parfois, par surprise et sans crier gare, et sous la plume de l&rsquo;un ou de l&rsquo;autre, sur un jardin \u00e0 la fran\u00e7aise appuy\u00e9 sur une perspective grandiose et insaisissable. Je m&rsquo;interroge de plus en plus souvent sur le point de savoir si ce jardin et sa perspective n&rsquo;\u00e9taient pas trac\u00e9s avant qu&rsquo;on ne les d\u00e9criv\u00eet, et ainsi donn\u00e9s du dehors \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain choisi comme messager.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous sommes, aujourd&rsquo;hui, dans le mois des fous, dans l&rsquo;ann\u00e9e des fous, dans le si\u00e8cle des fous du monde des fous, le <strong><em>12 mars 2003<\/em><\/strong>,  mais rien de moins fou que cette folie qui me poursuit, cette passion si fran\u00e7aise. Je parle de l&rsquo;\u00e9criture, des livres, de la langue, du fran\u00e7ais, de la litt\u00e9rature ; je parle de mon \u00e9chec et de ma r\u00e9sistance, de mon espoir et de ma vocation, de mon destin inaccompli et toujours chevill\u00e9 au corps d&rsquo;\u00eatre \u00e9crivain, qui ne cesse de renouveler sa flamme, de clamer son exigence ; je parle enfin de ma carri\u00e8re si compl\u00e8tement insaisissable et inexistante, et qui s&rsquo;effa\u00e7a avant que d&rsquo;exister, comme l&rsquo;on dit d&rsquo;une r\u00eaverie&#8230;  Pourtant, rien ne montre assez de force pour me rebuter et je jaillis \u00e0 nouveau \u00e0 chaque occasion, je suis saisi en un instant d&rsquo;une ardeur nouvelle. S&rsquo;il n&rsquo;y avait cela, ma passion si fran\u00e7aise pour la litt\u00e9rature, laquelle litt\u00e9rature dans ce terrible temps historique o\u00f9 il n&rsquo;y a plus d&rsquo;\u00e9crivains m&rsquo;ignore, me semble-t-il, aussi compl\u00e8tement que possible,  s&rsquo;il n&rsquo;y avait elle, en v\u00e9rit\u00e9 je ne serais rien. C&rsquo;est \u00e0 ce point une situation si compl\u00e8tement remarquable, m\u00eame \u00e0 la juger le plus objectivement possible, qu&rsquo;il est au-del\u00e0 des capacit\u00e9s de mon esprit de me repr\u00e9senter moi-m\u00eame sans cette passion, qu&rsquo;une telle audace insens\u00e9e et destructrice de mon imagination serait pour moi la preuve d&rsquo;une compl\u00e8te schizophr\u00e9nie,  moi sans l&rsquo;\u00e9criture, sans le m\u00e9tier d&rsquo;\u00e9crivain, sans la vocation toujours br\u00fblante du livre&#8230; Eh bien, sans cela je ne suis rien.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est une vocation, certes ; c&rsquo;est bien plus, c&rsquo;est une pr\u00e9destination, c&rsquo;est cette vocation imp\u00e9rieuse comme une part de sacr\u00e9 qui vous habite vous sollicite ; et si je voulais compl\u00e9ter cette mise en place de cet aspect si important de moi, il me faudrait me rappeler dans quel temps, dans quelles circonstances j&rsquo;ai r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;existence de ce flux si important qu&rsquo;il s&rsquo;est tr\u00e8s vite install\u00e9 comme quelque chose de vital. Cette recherche-l\u00e0 a toujours \u00e9t\u00e9 vaine. Je dirais alors que je suis n\u00e9 avec, comme avec un don des dieux  mais c&rsquo;est une image, et l&rsquo;expression don des dieux pourrait faire croire \u00e0 une facilit\u00e9, \u00e0 une destin\u00e9e aussit\u00f4t ma\u00eetris\u00e9e, aussit\u00f4t enfourch\u00e9e, aussit\u00f4t accomplie, \u00e0 une vertu magnifique qui vous pr\u00e9c\u00e8de. Ce n&rsquo;est pas du tout le cas. Le don des dieux, quand on le d\u00e9taille, plut\u00f4t cadeau empoisonn\u00e9, fardeau, rien de moins &#8230; Au contraire de ma rencontre avec Nietzsche qui est du m\u00eame domaine, je n&rsquo;ai pas le moindre souvenir d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement, d&rsquo;une circonstance qui ait fait na\u00eetre cette passion secr\u00e8te, ou, plut\u00f4t, qui me l&rsquo;ait r\u00e9v\u00e9l\u00e9e \u00e0 moi-m\u00eame en m&rsquo;ouvrant \u00e0 son investissement, cette passion cach\u00e9e, d\u00e9vorante et furieuse, et pourtant froide comme de la glace, tranchante comme la lame d&rsquo;une r\u00e9solution que rien n&rsquo;arr\u00eate. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un myst\u00e8re et je n&rsquo;ai de cesse, dans ces pages, de l&rsquo;explorer, de l&rsquo;\u00e9clairer voire de le comprendre, de lui donner la vraie place qu&rsquo;il occupe dans ma vie, de mesurer l&rsquo;influence qu&rsquo;il exerce sur cette existence qui serait si mis\u00e9rable sans lui, de retrouver la signification qu&rsquo;il a par rapport aux \u00e9v\u00e9nements du monde que j&rsquo;ai travers\u00e9s. Je cherche \u00e0 lui restituer sa place dans mon destin dans la mesure o\u00f9 ce destin est un \u00e9v\u00e9nement du monde qui englobe ma vie sans la distinguer particuli\u00e8rement, mais n\u00e9anmoins en l&rsquo;y maintenant imp\u00e9rativement. Je ne traite pas cette passion comme une chose qui m&rsquo;est personnelle jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre interdite aux autres et qui ne peut \u00eatre expliqu\u00e9e qu&rsquo;en fonction de moi-m\u00eame. Je crois que c&rsquo;est un \u00e9v\u00e9nement fondamental de mon caract\u00e8re et un lien de ma psychologie avec le monde, et par cons\u00e9quent une fonction vitale de mon \u00eatre compris dans le destin du monde, et d\u00e9pendante au fond de ce destin du monde. Par cons\u00e9quent, je crois que c&rsquo;est aussi quelque chose en-dehors de moi. Je crois que cette passion m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e comme si elle venait de l&rsquo;ext\u00e9rieur, et en ce sens don de Dieu \u00e9videmment, et qu&rsquo;elle est rest\u00e9e constamment comme un lien entre moi et l&rsquo;ext\u00e9rieur de moi. Je suis assur\u00e9 de croire que c&rsquo;est le lien le plus constant, le seul lien de moi avec le monde qui n&rsquo;ait jamais \u00e9t\u00e9 rompu, malgr\u00e9 les vicissitudes, les espoirs d\u00e9\u00e7us, les abandons, les sarcasmes et les peines, malgr\u00e9 la fatigue, le tr\u00e9buchement de l&rsquo;\u00e2me et l&rsquo;indiff\u00e9rence du corps, malgr\u00e9 l&rsquo;absence, dans ma vie, de la litt\u00e9rature publique qui vous reconna\u00eet et fait de vous un homme de son temps, lu par ses contemporains. J&rsquo;ajoute que c&rsquo;est, naturellement, un lien qui est parfois comme une prison qui vous ligote ; j&rsquo;en termine en observant que vous n&rsquo;y pouvez rien que vous y soumettre, comme quelque chose qui n&rsquo;est pas du domaine de votre choix, ou de votre libre arbitre, cette dr\u00f4le de chose qui ne marche que pour les choses d\u00e9j\u00e0 conclues<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe ne rel\u00e8ve dans l&rsquo;exercice de l&rsquo;\u00e9criture aucun sentiment commun particulier, aucun plaisir au sens du plaisir terrestre dont nous parlent les charlatans de la petite lucarne qui pr\u00e9sentent des \u00e9missions litt\u00e9raires. D&rsquo;autres me contrediraient, me surprenant \u00e0 tel ou tel instant d&rsquo;affaiblissement, lorsque ce qu&rsquo;ils nomment plaisir semblerait survenir, comme venu d&rsquo;ailleurs, que la chose semblerait m&rsquo;effleurer,  mais c&rsquo;est compl\u00e8tement accessoire, une circonstance sans cons\u00e9quence parmi d&rsquo;autres. Plaisir, dans ce cas, n&rsquo;a aucune puissance de d\u00e9finition parce que sans substance centrale, inf\u00e9cond de toute essence \u00e0 venir. S&rsquo;il s&rsquo;agit de substance dont on peut attendre une essence \u00e0 venir, alors c&rsquo;est le domaine de la n\u00e9cessit\u00e9 qui importe, qui n&rsquo;a pas cette irresponsabilit\u00e9 qui peut para\u00eetre charmante mais qui n&rsquo;attache \u00e0 rien, qui s&rsquo;attache au plaisir dans ce cas. Il faut, pour d\u00e9finir cette substance f\u00e9conde, parler, avec la force simple des choses sans sophistication, d&rsquo;un besoin, comme respirer, d&rsquo;un besoin tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce r\u00e9flexe vital de la respiration,  voil\u00e0 que j&rsquo;y reviens, le livre comme r\u00e9flexe vital, l&rsquo;\u00e9criture, la langue, cette activit\u00e9 qui tient ma vie comme la respiration tient mon corps. Je constate que l&rsquo;\u00e9criture est une part de ma vie aussi bien qu&rsquo;un organe de mon corps, pour en fixer la place qu&rsquo;elle y a prise et ne cesse plus d&rsquo;occuper, mais sans parler d&rsquo;une exub\u00e9rance, sans rien qui puisse faire croire au brio et aux paillettes de l&rsquo;\u00e9motion qu&rsquo;on peut faire jaillir devant les cam\u00e9ras. Il n&rsquo;y a rien dans mon sentiment qui puisse satisfaire le plaisir social et la vanit\u00e9 qui va avec. Il n&rsquo;y a rien qui puisse satisfaire les lectrices d&rsquo;un magazine qui classerait annuellement ses romans favoris ; rien de romantique, rien d&rsquo;\u00e9mouvant dans cette histoire de passion v\u00e9cue avec un d\u00e9tachement dont on me fera cr\u00e9dit, apr\u00e8s ma mort. S&rsquo;il est terrestre, ce sentiment est ombre, voire noir comme de l&rsquo;encre, et il ne me rapproche nullement du genre humain. Au contraire et sans voir de contradiction entre des domaines incomparables, il y a parfois une joie a\u00e9rienne qui me soul\u00e8ve au-del\u00e0 des espaces connus, qui ne peut se comparer qu&rsquo;au souffle de la vie, par exemple comme ceci qu&rsquo;on \u00e9prouve lorsque, au bord de l&rsquo;\u00e9touffement, on retrouve une compl\u00e8te respiration.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn sait d\u00e9j\u00e0 que cette passion d&rsquo;\u00e9crire ne me fut jamais, ni un pr\u00e9texte, ni une clef pour le triomphe social, que je ne suis pas un \u00e9crivain \u00e0 vrai dire bien qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de mon ambition ultime, que je n&rsquo;ai jamais publi\u00e9 sinon par raccroc, que j&rsquo;ai des malles pleines, ou tout comme, de manuscrits achev\u00e9s et auxquels le destin n&rsquo;accorda nulle part ses indulgences, ni m\u00eame son attention sinon en passant et comme par inadvertance. Je pourrais dire que, pour ce domaine de ma passion essentielle, pour cette passion que je me suis donn\u00e9e, je suis un \u00e9crivain notablement, anonymement et parfaitement rat\u00e9. Aucune mesure sociale ne me donnera jamais le moindre baume \u00e0 mettre sur cette blessure. Cela n&rsquo;est pas si grave mais cela doit \u00eatre dit, et cela doit \u00eatre su. Sans en dire plus, il me semble que cela justifie le d\u00e9sespoir le plus sombre, dans quelques instants fugitifs pas plus, lorsque je c\u00e8de \u00e0 la tentation des nourritures terrestres,  quelques instants fugitifs. Cette passion froide qui me br\u00fble secr\u00e8tement, qui embrase silencieusement mon \u00e2me, colore ma pens\u00e9e, sans aucun doute, et p\u00e8se de toute son incroyable puissance dans mon jugement sur les hommes, cette passion se retourne alors contre moi et, pour un instant, se fait ch\u00e2timent supr\u00eame en me faisant go\u00fbter l&rsquo;amertume terrible du d\u00e9sespoir. Je me reprends aussit\u00f4t, paradoxalement gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;aide de cette m\u00eame passion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAussi loin que remonte ma m\u00e9moire, je ne retrouve rien qui puisse m&rsquo;aider \u00e0 reconstituer ce pan-l\u00e0 de l&rsquo;architecture de ma vie, du c\u00f4t\u00e9 des fondations, l\u00e0 o\u00f9 tout a commenc\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 me pr\u00e9c\u00e9der et l\u00e0 o\u00f9 tout finira. Il semble, je reviens avec cette id\u00e9e, que la chose soit n\u00e9e avec moi mais en-dehors de moi et, qu&rsquo;\u00e0 un moment choisi elle m&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e comme on assigne une t\u00e2che, comme on ordonne une mission. Quel fut mon premier livre \u00e0 lire, et \u00e0 quel \u00e2ge? Je ne trouve pas de r\u00e9ponse. Est-ce <em>L&rsquo;\u00eele des mouettes<\/em> (ou <em>L&rsquo;\u00eele aux mouettes<\/em> ?), <em>Le petit Lord Fountleroy<\/em> (pas s\u00fbr de l&rsquo;orthographe), <em>Le Bossu<\/em> de Paul F\u00e9val ? J&rsquo;\u00e9crivis une longue lettre,  ce devait \u00eatre \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de huit ou neuf ans, donc en 1952 ou 1953,  \u00e0 mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 en pension \u00e0 Paris, o\u00f9 je racontais un album de bande dessin\u00e9e que je venais de lire, sur une bande de jeunes scouts menant une enqu\u00eate ; je faisais ainsi le chemin inverse \u00e0 celui que suppose la bande dessin\u00e9e dans l&rsquo;esprit de ses jeunes lecteurs,  la facilit\u00e9 superficielle de l&rsquo;image qui attire d&rsquo;abord l&rsquo;il contre la complexit\u00e9 aride du texte qui m&rsquo;avait arr\u00eat\u00e9 en premier. Mon fr\u00e8re en parla avec enthousiasme \u00e0 mes parents et il me dit que j&rsquo;avais un talent pour \u00e9crire. C&rsquo;est le premier signe chronologique dans ma vie que cet int\u00e9r\u00eat pour le livre, pour la langue, pouvait dissimuler une vocation,  mais rien d&rsquo;autre qu&rsquo;une anecdote, qui ne dit rien de la pr\u00e9destination qui avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9lu domicile en moi. Je me souviens du plaisir si vif que me procura cette appr\u00e9ciation. (Ainsi est-on pris en flagrant d\u00e9lit d&rsquo;inexactitude du souvenir : le voil\u00e0, le plaisir,  mais certes anecdotique, rien d&rsquo;autre.) D\u00e8s ce jour je commen\u00e7ai \u00e0 \u00eatre investi par l&rsquo;assurance, comme on l&rsquo;est par une r\u00e9v\u00e9lation qui prendrait son temps au long d&rsquo;une appr\u00e9ciation mesur\u00e9e, que j&rsquo;\u00e9tais n\u00e9 pour \u00e9crire. Cette id\u00e9e fut bient\u00f4t transform\u00e9e en certitude, sans crier gare ni tambour ni trompette, puis elle v\u00e9cut par elle-m\u00eame et devint un mythe. Je ne pouvais plus m&rsquo;en passer et, en m\u00eame temps, je me regardais avec curiosit\u00e9 croire \u00e0 cette baliverne de ma pr\u00e9destination. C&rsquo;est une ambigu\u00eft\u00e9 tenace, qui existe d\u00e8s cette \u00e9poque de la fin de l&rsquo;enfance, qui existe encore aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s ces ann\u00e9es d&rsquo;exp\u00e9rience : Je suis convaincu d&rsquo;\u00eatre n\u00e9 pour \u00e9crire mais est-ce bien s\u00e9rieux, n&rsquo;est-ce pas plut\u00f4t un th\u00e9\u00e2tre que je monte, o\u00f9 j&rsquo;occupe le si\u00e8ge central, devant ce bureau, en train d&rsquo;\u00e9crire, d&rsquo;\u00e9crire,  et le monde attendant, haletant, que le g\u00e9nie se r\u00e9v\u00e8le ? Je n&rsquo;ai jamais tranch\u00e9 cette question \u00e9trange, m\u00eame apr\u00e8s tant de pages et tant de pages, et tant de livres \u00e9crits et oubli\u00e9s, et quelques-uns publi\u00e9s,  cette question de mais enfin et au fond du fond, est-ce bien s\u00e9rieux ?. Cette dualit\u00e9 d&rsquo;attitude est, pour moi, et toutes r\u00e9flexions faites, le signe de l&rsquo;ubiquit\u00e9 forc\u00e9e du personnage, confront\u00e9 \u00e0 une obligation si lourde et dont il ne sait rien de l&rsquo;origine et du caract\u00e8re sinon qu&rsquo;elle lui impose silence et de suivre ses consignes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tTr\u00e8s vite, il m&rsquo;apparut que cette passion qui m&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e \u00e9tait b\u00e2tie sur la conviction qu&rsquo;elle m&rsquo;imposait, qu&rsquo;elle-m\u00eame repr\u00e9sentait, par l&rsquo;interm\u00e9diaire de la sp\u00e9cificit\u00e9 unique de la langue fran\u00e7aise, avec son riche cort\u00e8ge historique, sa puissance conceptuelle, sa magie du verbe qui repr\u00e9sente une \u00e2me et une vision du monde, pas moins, enfin que cette passion repr\u00e9sentait le lien d&rsquo;une transcendance entre la communaut\u00e9 nationale per\u00e7ue comme une entit\u00e9 collective, le biais de cette d\u00e9pendance de ce destin du monde dont je parle plus haut, et moi-m\u00eame. Pour autant, et il est naturel de le comprendre selon ce que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 dit de cette question par ailleurs, cette conviction ne m&rsquo;a jamais donn\u00e9 le sentiment de faire partie de cette communaut\u00e9 nationale en tant qu&rsquo;institution organis\u00e9e, r\u00e9gent\u00e9e, etc. (Et certainement pas, on l&rsquo;a compris, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;elle \u00e0 la communaut\u00e9 des hommes de lettres, dits gensdelettres avec une ironie un peu lourde de ma part qu&rsquo;on est en droit de supposer amer.) C&rsquo;est, l\u00e0 encore, si l&rsquo;on veut, quelque chose comme une transcendance du dehors, selon une allusion \u00e9trange \u00e0 une g\u00e9ographie bien terrestre, et moi, un \u00e9crivain du dehors de la litt\u00e9rature au point o\u00f9 l&rsquo;\u00e9crivain n&rsquo;\u00e9dite rien ou tout comme. Ces phrases \u00e9crites aujourd&rsquo;hui (en <strong><em>mars 2003<\/em><\/strong>, revues avec des ajouts le <strong><em>23 novembre 2008<\/em><\/strong>), marquent ce qu&rsquo;on pourrait juger comme l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;une vie, l&rsquo;\u00e9chec du point de vue romantique sans aucun doute si l&rsquo;on fait un roman de moi. A c\u00f4t\u00e9 de cela, ces m\u00eames phrases me procurent une jubilation qui para\u00eetrait d\u00e9plac\u00e9e, qui est contenue mais bien r\u00e9elle, et d&rsquo;une force rare ; c&rsquo;est-\u00e0-dire, \u00e9prouver cela comme une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 inattendue, comme celle qu&rsquo;on \u00e9prouve en se percevant comme esprit au-del\u00e0 de tout examen social, de toute pression vaniteuse, de toute r\u00eaverie qu&rsquo;on utilise comme une fuite ; \u00e9prouver, dans ce cas, avec une s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 dont je ne me serais jamais cru capable alors, dans les jeunes ann\u00e9es, dans mes ann\u00e9es de rage. Mais je dois me faire bien comprendre,  l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qui n&rsquo;ont, \u00e0 aucun moment, rien de vraiment terrestre, rien du plaisir entrevu plus haut, et aussit\u00f4t d\u00e9daign\u00e9,  et l&rsquo;on sait pourquoi, d\u00e9sormais.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a un paradoxe et vous savez qu&rsquo;il me convient \u00e0 merveille. La transcendance entre mon destin d&rsquo;\u00e9crire et la communaut\u00e9 nationale, ce sentiment de cette transcendance du dehors marqu\u00e9e par mon absence de la litt\u00e9rature officielle, tout dommageable que cela est, tout cela est aussi une paradoxale recette de la libert\u00e9. Je suis infiniment triste de ce temps pass\u00e9 qui aurait pu \u00eatre diff\u00e9rent, des livres <strong>en plus<\/strong> que j&rsquo;aurais pu \u00e9crire si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 reconnu, de cette gloire \u00e9chapp\u00e9e qui aurait pu \u00eatre le miel de mon inspiration,  et, en m\u00eame temps, balivernes que tout cela ! En m\u00eame temps, presque la certitude de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 dans mon jugement que non, pas du tout, mon destin ne m&rsquo;a pas trahi et j&rsquo;ai fait ce que je devais m\u00eame si ce n&rsquo;est pas ce que je pouvais, m\u00eame si j&rsquo;aurais pu beaucoup plus,  et alors, sornettes que ce beaucoup plus-l\u00e0 ! Ma tristesse sans fin, avec sa lumi\u00e8re cr\u00e9pusculaire, celle qui m&rsquo;assombrit l&rsquo;\u00e2me quotidiennement, qui me rapproche de mon n\u00e9ant, devient soudain d\u00e9risoire lorsque na\u00eet et s&rsquo;enfle cette vague puissante, qui me soul\u00e8ve, qui emporte mon \u00e2me, sentiment soudain d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 un des moteurs du temps historique o\u00f9 je me suis trouv\u00e9, d&rsquo;avoir rempli ma mission, d&rsquo;\u00eatre \u00e0 cause de ce destin habit\u00e9 d&rsquo;une conviction inexplicable de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, \u00e9cartant les images de n\u00e9ant et le sentiment de d\u00e9rision qui l&rsquo;accompagne. L&rsquo;id\u00e9e du n\u00e9ant dispara\u00eet alors, sans fracas, comme poudre d&rsquo;escampette, simplement par manque de substance comme une chose qui se dissout. Sentiment de la libert\u00e9 secr\u00e8te, la plus profonde, celle de mon \u00e2me, en m\u00eame temps que s&rsquo;accomplit la mission qui est d&rsquo;\u00eatre de cette communaut\u00e9 nationale, avec sa dimension de spiritualit\u00e9, m\u00eame du dehors. La voie de ces <em>M\u00e9moires<\/em> est trac\u00e9e, droite et lumineuse.<\/p>\n<h3>Chapitre 2<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<em> Le myst\u00e8re de cette passion : mon inexistence d&rsquo;\u00e9crivain, la solitude o\u00f9 m&rsquo;enferme l&rsquo;\u00e9chec&#8230;  Pourtant ma passion du livre comme moteur de mon r\u00f4le puissant dans la soci\u00e9t\u00e9 de mon temps.  Cette fa\u00e7on de sublimer l&rsquo;\u00e9chec, sans importance, pour soulever le monde contre son gr\u00e9.<\/em> <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a un myst\u00e8re. A retracer ma m\u00e9moire avec l&rsquo;esprit du temps d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec cet espace de temps parcouru que me donne mon \u00e2ge, ce qu&rsquo;on nomme exp\u00e9rience si l&rsquo;on veut, s&rsquo;imposent des r\u00e9flexions qui concernent toute mon existence, qui l&rsquo;expliquent, voire qui la justifient, et qui ne peuvent \u00eatre faites naturellement que dans le temps pr\u00e9sent. Je trouve dans ma conscience pr\u00e9sente, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans ce que je per\u00e7ois de la r\u00e9alit\u00e9 du pr\u00e9sent et \u00e0 partir duquel je scrute mon pass\u00e9, la justification de ce pass\u00e9 ; mais j&rsquo;ai v\u00e9cu cette vie, ce pass\u00e9 justement, comme si cette justification existait d\u00e9j\u00e0, accept\u00e9e presque en connaissance de cause, comme si je la connaissais depuis l&rsquo;origine de cette existence ; elle seule, et sa connaissance avec une pleine conscience, ont pu me donner la force de cette existence comme elle s&rsquo;est d\u00e9roul\u00e9e. Il y a un myst\u00e8re,  il y a une dimension spirituelle qui emporte et soul\u00e8ve  cette existence, que la seule r\u00e9flexion \u00e0 partir de la dynamique de l&rsquo;\u00e9lan vital ne saurait expliquer,  et elle n&rsquo;y pr\u00e9tend pas une seconde, la mienne dans tous les cas. Il existe quelque chose comme une explication transcendante selon laquelle l&rsquo;existence qui se d\u00e9roule est une anticipation de la force que, plus tard, en l&rsquo;observant comme je fais, on y met n\u00e9cessairement. (La justification de l&rsquo;existence pass\u00e9e comme si vous \u00e9tiez sorti de cette existence, et cette justification apr\u00e8s coup semblant bien plus que l&rsquo;existence elle-m\u00eame, c&rsquo;est une force intellectuelle. C&rsquo;est un acte de force de l&rsquo;esprit, de concevoir la justification des actes d&rsquo;une vie, quasiment en \u00e9tranger de cette vie, apr\u00e8s cette vie pass\u00e9e, comme si vous contractiez le temps \u00e0 votre guise, sans lien avec la chronologie, d\u00e9daignant l&rsquo;avant et l&rsquo;apr\u00e8s, \u00e9cartant comme autant de r\u00e9f\u00e9rences futiles, pass\u00e9, pr\u00e9sent et avenir. Cela vous ouvre les portes de l&rsquo;univers, cela vous fait vivre vieux, cela vous \u00e9pargne la peur de l&rsquo;an\u00e9antissement.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe constat de la justification transcendante vaut particuli\u00e8rement et d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment pour mon amour des livres, bien au-dessus de tout le reste ; il vaut pour mon ent\u00eatement extraordinaire \u00e0 poursuivre ce travail, \u00e0 tenter de satisfaire l&rsquo;ambition qui l&rsquo;anime, comme s&rsquo;il allait de soi que des justifications existent, qu&rsquo;il est impossible de trouver dans l&rsquo;argument terrestre habituel, y compris dans celui de l&rsquo;\u00e9lan vitaliste ; il vaut parce que cet ent\u00eatement extraordinaire est appuy\u00e9 sans aucun doute sur des arguments transcendants. (Comment peut-on se lancer dans une uvre \u00e0 l&rsquo;architecture si ambitieuse que ces <em>M\u00e9moires<\/em> avec tout un pass\u00e9 de revers, d&rsquo;\u00e9ditions presque clandestines r\u00e9duites \u00e0 rien par l&rsquo;insucc\u00e8s d&rsquo;une notori\u00e9t\u00e9 inexistante, d&rsquo;esp\u00e9rance nulle ou presque de parvenir \u00e0 renverser ce cours dans les entreprises \u00e0 venir ? Il me faut esquisser une r\u00e9ponse.) J&rsquo;ai montr\u00e9 dans ma carri\u00e8re qui n&rsquo;en fut pas une, une obstination, une alacrit\u00e9, un enjouement dans la certitude de cette d\u00e9marche, qui sont confondants lorsqu&rsquo;on compare ces traits du caract\u00e8re \u00e0 l&rsquo;angoisse du monde, \u00e0 la d\u00e9pression du caract\u00e8re, \u00e0 l&rsquo;interrogation sans r\u00e9ponse, qui constituent l&rsquo;essentiel de ma conscience du pr\u00e9sent. Le temps qui passe n&rsquo;a pas \u00e9rod\u00e9 ces traits enlev\u00e9s et conqu\u00e9rants du caract\u00e8re, au contraire on dirait qu&rsquo;il les a affin\u00e9s et qu&rsquo;il les a rendus plus ardents. L&rsquo;impression pr\u00e9vaut d&rsquo;un vieillissement avec une volont\u00e9 et une d\u00e9termination sans cesse renforc\u00e9es. Cela semble \u00e9carter les lois de la nature : dans ce cas l&rsquo;\u00e9rosion et l&rsquo;usure n&rsquo;\u00e9rodent rien ni n&rsquo;usent quoi que ce soit, mais elles affinent, elles d\u00e9barrassent le nerf et le muscle de la graisse superflue. Ces traits de caract\u00e8re, cette obstination, cette alacrit\u00e9, cet enjouement, qui montrent tant d&rsquo;allant et de z\u00e8le pour vivre directement contre la loi centrale de l&rsquo;entropie du monde r\u00e9duit \u00e0 sa mati\u00e8re, ils sont au moins inconscients de leur sort terrestre. Ils sont agis plus que sp\u00e9cul\u00e9s. Ils se transforment en action avant m\u00eame de faire l&rsquo;objet d&rsquo;une sp\u00e9culation, et, ainsi, ils ne sont l&rsquo;objet d&rsquo;aucune sp\u00e9culation. On les d\u00e9couvre plus tard, comme je fais maintenant. Mon entreprise litt\u00e9raire qui fut le fait si marquant que je veux signaler ici, qui porte absolument ma vie, qui en fait sa justification indiscutable et paradoxale malgr\u00e9 qu&rsquo;elle donne si peu en retour, cette entreprise \u00e0 laquelle je m&rsquo;attarde pour sa compr\u00e9hension est un acte de force principalement. C&rsquo;est un produit de cette volont\u00e9 inconsciente, s&rsquo;exprimant dans l&rsquo;acte avant m\u00eame d&rsquo;\u00eatre identifi\u00e9 et auscult\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est un ressort cach\u00e9 qu&rsquo;on ne d\u00e9couvre jamais tout \u00e0 fait. Ce que je nomme \u00e9lan vital se fixe sur un domaine qui devient le sens d&rsquo;une vie, et l&rsquo;\u00e9lan ainsi devenu transcendantal du fait de son ardente obligation. Il y a un aspect compl\u00e8tement fait de mati\u00e8re car, lorsque je parle d&rsquo;un acte de force, c&rsquo;est presque en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne nerveux, quelque chose de la psychologie et du syst\u00e8me central, une tension qui est d&rsquo;abord le ph\u00e9nom\u00e8ne physique qu&rsquo;il y a dans tout ph\u00e9nom\u00e8ne psychique. Certains en resteraient l\u00e0. Pour mon compte, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 se trouve, impalpable et irr\u00e9fragable, cette dimension spirituelle que l&rsquo;on devrait appeler \u00e9videmment, qui s&rsquo;exprime de toutes les fa\u00e7ons, qui s&rsquo;exprime toujours ; qui s&rsquo;exprime d&rsquo;autant plus, dans mon cas, qu&rsquo;il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9crit, de la langue et du livre, avec les esp\u00e9rances artistiques, d&rsquo;inspiration, avec le travail de l&rsquo;\u00e2me qui est une chose \u00e9vidente. M\u00eame cette derni\u00e8re affirmation qui renvoie sans aucun doute \u00e0 mon appr\u00e9ciation extr\u00eamement haute de l&rsquo;activit\u00e9 artistique, et litt\u00e9raire par-dessus tout, est sujette \u00e0 caution par elle-m\u00eame,  on peut aussi bien la juger comme du bavardage d&rsquo;intellectuel. Elle n&rsquo;acquiert de r\u00e9alit\u00e9, de force, de s\u00e9rieux si l&rsquo;on veut, que lorsqu&rsquo;elle est expliqu\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9 quasiment objective de l&rsquo;individu, comme l&rsquo;est une r\u00e9alit\u00e9 qui devient objective \u00e0 cause de ses aspects physiques et, dans mon cas, celui de l&rsquo;\u00e9lan vital lorsqu&rsquo;il devient outil de la transcendance. On se trouve au seuil de l&rsquo;aspect fondamental de la vie comme nous la connaissons, qui est cette conscience de vivre en m\u00eame temps qu&rsquo;on vit, l&rsquo;aspect spirituel enfant\u00e9 par le ph\u00e9nom\u00e8ne physique ; et le constat que le ph\u00e9nom\u00e8ne physique n&rsquo;est rien sans cet aspect spirituel<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans ce cadre g\u00e9n\u00e9ral, l&rsquo;\u00e9chec de l&rsquo;\u00e9crivain autant que la dimension humaine de l&rsquo;uvre, c&rsquo;est-\u00e0-dire la r\u00e9ussite sociale, tout cela sans gu\u00e8re d&rsquo;importance, tout cela me trouve de plus en plus indiff\u00e9rent. Voil\u00e0 encore un sentiment v\u00e9cu avant d&rsquo;\u00eatre \u00e9prouv\u00e9, cette insignifiance de l&rsquo;\u00e9chec dans la mati\u00e8re pr\u00e9cise de la carri\u00e8re litt\u00e9raire et sociale, et voil\u00e0 un sentiment que j&rsquo;explore depuis peu, depuis la conscience pleine que j&rsquo;en ai ; voil\u00e0 un sentiment qui n&rsquo;a cess\u00e9 de grandir dans ma conscience, qui est devenu une v\u00e9ritable force par cette r\u00e9alisation, qui m&rsquo;a soulev\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es, m&rsquo;a rajeuni alors que je vieillissais. Cette insignifiance de l&rsquo;\u00e9chec, qui suppose l&rsquo;indiff\u00e9rence pour une mesure sociale de sa propre r\u00e9ussite, qui n&rsquo;est pas le m\u00e9pris de la soci\u00e9t\u00e9, non, c&rsquo;est naturellement l&rsquo;indiff\u00e9rence dans ce cas pr\u00e9cis. La mesure de vous-m\u00eame n&rsquo;est pas \u00e0 ce niveau.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t&#8230; Et l\u00e0-dessus, voici qu&rsquo;au contraire je n&rsquo;ai jamais \u00e9t\u00e9 plus conscient et plus persuad\u00e9 du r\u00f4le social de l&rsquo;\u00e9crivain, assur\u00e9 et convaincu que sa substance n&rsquo;existe que par rapport \u00e0 son r\u00f4le social. Mais ce n&rsquo;est pas dans mon cas la position de succ\u00e8s que j&rsquo;occuperais par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qui mesure ce r\u00f4le. Ainsi en est-il de ma situation,  cette indiff\u00e9rence compl\u00e8te pour mon sort social, pour ce qui est de l&rsquo;\u00e9crivain que je suis, qui ne s&rsquo;est jamais signal\u00e9, qui n&rsquo;a jamais connu ni la notori\u00e9t\u00e9, ni l&rsquo;influence directe ; pourtant cette pr\u00e9occupation passionn\u00e9e pour cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9, la certitude compl\u00e8te de trouver dans ce cadre le sens de la vie d&rsquo;\u00e9crivain, le sens de sa vie pour un \u00e9crivain,  ou bien, c&rsquo;est le nihilisme qui menace. J&rsquo;ai en moi une certitude, qui me conduit \u00e0 penser, sans en rien expliquer, que je suis habit\u00e9. Cette certitude, sans aucun doute, ne m&rsquo;assure de rien. Je ne suis pas insupportable ! Je n&rsquo;en suis que le messager, celui qui porte.<\/p>\n<h3>Chapitre 3<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<em> Mes d\u00e9buts en litt\u00e9rature, ce que le monde n&rsquo;a jamais su de moi quand cela eut lieu.  Mon premier manuscrit, cette vanit\u00e9 extraordinaire du propos, ce travers horrible de la jeunesse.  Mes premi\u00e8res tentatives, ma solitude volontaire dans Paris, mon ambition d&#8217;emporter Paris et ma certitude que je ne le ferai pas.<\/em> <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est en 1963, \u00e0 Paris, que me vient l&rsquo;id\u00e9e, aussit\u00f4t per\u00e7ue comme fondamentale, si importante, inoubliable, comme si je rencontrais mon destin pas moins, que je dois commencer \u00e0 \u00e9crire avec une ambition et un projet d&rsquo;\u00e9crivain. Il s&rsquo;agit de livres, de romans, de litt\u00e9rature, rien de moins. Secondairement, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e que la carri\u00e8re s&rsquo;ouvre \u00e0 moi. Cette d\u00e9termination est aussit\u00f4t tragique. Retour d&rsquo;Alg\u00e9rie, il n&rsquo;est pas question que je consid\u00e8re un autre sujet que cette guerre, sa fin tragique, l&rsquo;exil o\u00f9 elle me pr\u00e9cipite. C&rsquo;est le produit de la sensiblerie que cet \u00e9v\u00e9nement exacerbe chez moi. Je me convaincs que mon destin est tragique. L&rsquo;ivresse s&#8217;empare de mon esprit, sans coup f\u00e9rir. Tout cela est forcen\u00e9, mon cur plein d&rsquo;un bonheur fi\u00e9vreux et l&rsquo;esprit exacerb\u00e9 par l&rsquo;ivresse de sa pens\u00e9e. Je suis assur\u00e9 d&rsquo;avoir trouv\u00e9 ma voie et que mon destin sera \u00e9galement collectif, ou national. C&rsquo;est dans ces dispositions que je me mis \u00e0 la r\u00e9daction de <em>Et la mer enfin&#8230;<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;ignore quelle mouche m&rsquo;a piqu\u00e9, ou bien est-ce que j&rsquo;avais l&rsquo;esprit de cette forme, je veux dire le go\u00fbt aussi peu form\u00e9. Le titre, d\u00e9j\u00e0, nous dit tout, du <em>pathos<\/em>, et du pesant, la phrase lourde, l&rsquo;adverbe inutile et qui pr\u00e9tend poser des tonnes, les trois points,  ah, ces trois petits points comme on me dira plus tard, quand on m&rsquo;engagera involontairement \u00e0 inaugurer ma p\u00e9riode C\u00e9line, quel prestige, quelle fa\u00e7on d&rsquo;en savoir plus, d&rsquo;en dire bien plus long, ce c\u00f4t\u00e9 qu&rsquo;il faut savoir lire entre les points comme on lit entre les lignes. Tout le bouquin est \u00e0 l&rsquo;avenant. S&rsquo;il faut donner une d\u00e9finition de ce mot-l\u00e0, la retape, eh bien le livre fait l&rsquo;affaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;ai bien du mal \u00e0 d\u00e9finir l&rsquo;exacte signification et la substance de ces instants o\u00f9 j&rsquo;\u00e9crivais <em>Et la mer enfin&#8230;<\/em>, puis quand j&rsquo;entrepris de le faire \u00e9diter, sollicitant mon oncle Jules, du minist\u00e8re, obtenant son aide, lui faisant savoir l&rsquo;importance de cette d\u00e9marche. (Il me fit recevoir par Roland Laudenbach, de La Table Ronde, un de ses bons amis, du m\u00eame bord politique, qui m&rsquo;encouragea \u00e0 attendre avec espoir l&rsquo;avis de ses lecteurs, qui me dit en me raccompagnant le long du couloir de ses bureaux de la rue du Bac, vieille enfilade d&rsquo;un appartement vieillot converti en bureaux, sombre et poussi\u00e9reux, les murs encombr\u00e9s de rayonnages et d&#8217;empilement de bouquins, en un mot plein d&rsquo;un charme sans fin,  qui me dit, sans doute sous l&rsquo;influence d&rsquo;Antoine Blondin : \u00ab<em>Comme au rugby, esp\u00e9rons que votre essai sera transform\u00e9<\/em>\u00bb ; et, six ou huit semaines plus tard, moi recevant l&rsquo;avis motiv\u00e9 du refus, avec la fiche analytique d&rsquo;un lecteur, moi-m\u00eame, honteux jusqu&rsquo;\u00e0 aujourd&rsquo;hui d&rsquo;avoir pr\u00e9sent\u00e9 ce manuscrit.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJe n&rsquo;ai qu&rsquo;un mot pour d\u00e9finir ce livre, l&rsquo;esprit de ce livre, le style, la pr\u00e9tention qui l&rsquo;habitait, pour ne pas dire qu&rsquo;elle l&rsquo;animait jusqu&rsquo;\u00e0 la singerie de la caricature,  et c&rsquo;est: pompeux. Je n&rsquo;ai jamais relu ce livre ; ou bien, parfois, une ligne ou deux sur le manuscrit original \u00e9crit au stylo. Je m&rsquo;\u00e9tais forc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire \u00e0 la plume, imaginant que c&rsquo;est l\u00e0 d\u00e9marche d&rsquo;\u00e9crivain, que la frappe directe est indigne. Je ne songeais qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;apparence autour de ce livre, comment il serait per\u00e7u, l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;on en ferait, les louanges dont on le couvrirait. J&rsquo;y songe \u00e0 l&rsquo;instant, bien s\u00fbr, en \u00e9crivant ces lignes et d&rsquo;une fa\u00e7on assez impitoyable. La g\u00eane m&rsquo;envahit et je ne m&rsquo;aime pas. (Je crois que je ne poss\u00e8de plus rien de ce livre, envol\u00e9, pffuitt ! Et qu&rsquo;importe.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa hargne que je ressens pour ce premier essai, quarante ans plus tard encore, est un autre myst\u00e8re,  au point o\u00f9 je me demande si je m&rsquo;aime particuli\u00e8rement, \u00e0 l&rsquo;instant, aujourd&rsquo;hui, en \u00e9mettant ce jugement,  ne point s&rsquo;aimer \u00e0 l&rsquo;instant de ne pas s&rsquo;aimer pour ce qu&rsquo;on fut et ce qu&rsquo;on fit quarante ans plus t\u00f4t. La transformation que j&rsquo;ai connue depuis, le changement de ma psychologie, ma perception sens dessus dessous, cette \u00e9volution qui n&rsquo;a cess\u00e9 depuis jusqu&rsquo;\u00e0 faire de moi quelque chose qui est peut-\u00eatre le contraire de ce que je fus, et particuli\u00e8rement dans ce domaine de l&rsquo;\u00e9criture qui m&rsquo;est si essentiel, voil\u00e0 qui n&rsquo;est pas commun. (Ou bien c&rsquo;est commun mais cela l&rsquo;est moins de le mesurer de cette fa\u00e7on sans qu&rsquo;il y ait, sur ce point, l&rsquo;esquisse de la moindre nostalgie, sans que cela me paraisse tragique.) C&rsquo;est toute ma personne, mes opinions \u00e9galement, qui ont chang\u00e9. Je suis un autre.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais l\u00e0 s&rsquo;arr\u00eate l&rsquo;acte de contrition ; je suis un autre, pourtant n\u00e9 du premier, avec les liens indissolubles qui vont avec. Il y a entre les deux toute la coh\u00e9rence d&rsquo;une \u00e9volution bien aussi longue qu&rsquo;une petite moiti\u00e9 d&rsquo;une vie, et promise \u00e0 continuer ; l&rsquo;un sans l&rsquo;autre n&rsquo;a aucun sens, et l&rsquo;un r\u00e9duit \u00e0 lui-m\u00eame n&rsquo;est qu&rsquo;une absurdit\u00e9 qui pr\u00e9tend r\u00e9duire le temps et son histoire au seul instant d&rsquo;un \u00eatre coup\u00e9 de tout. La dur\u00e9e, la diff\u00e9rence, la r\u00e9f\u00e9rence au pass\u00e9, voil\u00e0 les choses qui font la valeur du pr\u00e9sent, et l&rsquo;on voit que le pass\u00e9 lui est compl\u00e8tement n\u00e9cessaire. L&rsquo;exploration se poursuit et me fait d\u00e9couvrir d&rsquo;autres raisons de ne point rejeter ce que je fus. L&rsquo;exp\u00e9rience d\u00e9crite ici se r\u00e9v\u00e8le beaucoup plus large que ma seule litt\u00e9rature, encore que ce domaine de la litt\u00e9rature embrasse pour moi des territoires consid\u00e9rables. Quoi qu&rsquo;il en soit, l&rsquo;\u00e9volution entre cet autre et moi-m\u00eame, entre cet autre moi-m\u00eame et moi-m\u00eame, embrasse \u00e9galement ce changement d&rsquo;\u00eatre que j&rsquo;ai \u00e9voqu\u00e9 ici et l\u00e0 dans les pages qui pr\u00e9c\u00e8dent, qui est si important, qui est mon passage du domaine am\u00e9ricain devenu am\u00e9ricaniste au domaine fran\u00e7ais. (Je dirais aujourd&rsquo;hui, ce <strong><em>17 f\u00e9vrier 2014<\/em><\/strong>, mon passage du domaine de la modernit\u00e9 au choix de l&rsquo;anti-modernit\u00e9.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes premiers livres que j&rsquo;\u00e9cris, dont l&rsquo;histoire de la litt\u00e9rature ne garde nulle trace, renvoient naturellement \u00e0 cette partie de moi, \u00e0 cette part de mon existence o\u00f9 s&rsquo;exer\u00e7ait sur moi une compl\u00e8te fascination pour l&rsquo;Am\u00e9rique, ses ors et ses pompes. Les uvres de ce temps-l\u00e0 en portent la trace, il n&rsquo;y a rien qui doive nous \u00e9tonner. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;allusion \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique et mon sujet m&rsquo;en tenait irr\u00e9sistiblement \u00e9loign\u00e9. Mais tout m&rsquo;y rattachait, dans mon style, dans ma fa\u00e7on de raconter, dans cette fa\u00e7on de poser que j&rsquo;ai dans ces pages inconnues, dans une irr\u00e9sistible disposition \u00e0 geindre en arri\u00e8re-plan, comme une basse continue cultivant l&rsquo;art de la fausse note qui soutient le r\u00e9cit, et vous capture l&rsquo;attention, pour vous dire, \u00e0 chaque page, \u00e0 chaque instant : vois, lecteur, vois comme je suis malheureux, combien l&rsquo;histoire m&rsquo;a maltrait\u00e9. Cela dit ce que je pense de l&rsquo;esprit am\u00e9ricain, ou am\u00e9ricaniste, qui est ce m\u00e9lange de suffisance et de geignement, sensation d&rsquo;\u00eatre assez rare et vertueux pour se juger exceptionnel \u00e0 suffisance, sensation aussit\u00f4t d&rsquo;\u00eatre surveill\u00e9, \u00e9pi\u00e9, jalous\u00e9, par l&rsquo;histoire trop terrestre, et geindre effectivement de cette attention polici\u00e8re, de cette malveillance jalouse. A l&rsquo;\u00e9poque, il arrivait que je me prenne au s\u00e9rieux comme un pape ; cette haute consid\u00e9ration de soi, de la sorte du on ne plaisante pas avec, c&rsquo;est toujours le m\u00eame implant g\u00e9n\u00e9ral du m\u00eame travers ; c&rsquo;est un autre caract\u00e8re du m\u00eame trait de l&rsquo;esprit que je d\u00e9nonce, qui est celui du dernier homme, l&rsquo;esprit du nihiliste, celui qui a achev\u00e9 tout l&#8217;empire de l&rsquo;homme sur le monde, qui n&rsquo;en attend plus rien en fait d&rsquo;exp\u00e9rience, qui vous laisse le reste du monde. C&rsquo;est l&rsquo;homme responsable de son histoire, responsable comme on est coupable dans ce cas, mais avec la diff\u00e9rence qu&rsquo;il se proclame irresponsable et qu&rsquo;il s&rsquo;en lave les mains.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEnfin, <em>Et la mer enfin&#8230;<\/em> fut refus\u00e9 ; quelle chance, dira-t-on ; quel myst\u00e8re, aussi : j&rsquo;\u00e9tais si mauvais qu&rsquo;on aurait d\u00fb m&rsquo;\u00e9diter, il me semble. Sans doute ne parlais-je pas assez de l&rsquo;Am\u00e9rique ? Effectivement ce livre, d&rsquo;un \u00e9tat d&rsquo;esprit assez am\u00e9ricaniste pour attirer l&rsquo;attention des investisseurs comme l&rsquo;on dit,  comme l&rsquo;on ne disait pas encore,  mais le sujet, le sujet ! Je perdis, je crois, tout mon avantage avec ce choix de ma jeunesse alg\u00e9roise. Le th\u00e8me de l&rsquo;Alg\u00e9rie n&rsquo;avait pas bonne presse, vu sous l&rsquo;angle que je choisis, qui est celui de la nostalgie, implicitement de l&rsquo;erreur historique, sans th\u00e8se politique, sans rien pour attiser les passions toujours en cours. (Au reste, je me soup\u00e7onne d&rsquo;en faire trop par sarcasme et g\u00e9n\u00e9ralisation. Pour \u00eatre un peu moins leste avec la v\u00e9rit\u00e9, il faut noter que Laudenbach et La Table Ronde n&rsquo;\u00e9taient pas du genre de ces cohortes \u00e0 la mode. La litt\u00e9rature sur l&rsquo;Alg\u00e9rie fran\u00e7aise, ils prenaient. Leur refus \u00e9tait justifi\u00e9, je crois, et, comme on a pu le deviner, par l&rsquo;immaturit\u00e9 du texte ou par l&rsquo;absence de talent,  bref, par des raisons litt\u00e9raires, et \u00e9videmment fond\u00e9es. Le proc\u00e8s que je fais ici ne s&rsquo;adresse pas \u00e0 eux et ne me concerne pas vraiment. Si j&rsquo;avais essay\u00e9 plus d&rsquo;\u00e9diteurs, peut-\u00eatre m&rsquo;aurait-on \u00e9dit\u00e9, sur l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit qui r\u00e9gnait dans le manuscrit, rien qu&rsquo;\u00e0 le humer je veux dire.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est aussi cette \u00e9poque o\u00f9 je ne voyais mon avenir qu&rsquo;\u00e0 Paris, o\u00f9 je le devinais, o\u00f9 je le saisissais \u00e0 pleine main. Devant mes yeux d\u00e9filait un kal\u00e9idoscope de clich\u00e9s, aussi lourds les uns que les autres. J&rsquo;allais m&rsquo;installer. Je deviendrais une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Rien ne semblait m&rsquo;arr\u00eater, rien ne pourrait m&rsquo;arr\u00eater dans cette marche \u00e0 la gloire. Quel roman que ma vie disais-je fameusement, d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre avant d&rsquo;\u00eatre connu. C&rsquo;est \u00e0 partir de cette exp\u00e9rience d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements \u00e0 venir et qui n&rsquo;eurent jamais lieu que se forma cette conviction, r\u00e9alis\u00e9e plus tard, construite et renforc\u00e9e \u00e0 mesure, que Paris a un c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain, et les Parisiens les plus typiques parli ceux qui tiennent le haut du pav\u00e9 en sont marqu\u00e9s, c&rsquo;est ce qui les fait <strong>diff\u00e9rents<\/strong> des autres Fran\u00e7ais, qui les fait \u00eatre Fran\u00e7ais diff\u00e9remment, qui les fait \u00eatre Fran\u00e7ais du-devant comme moi je suis Fran\u00e7ais du-dehors, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;ils sont Fran\u00e7ais du-devant comme des imposteurs, entr\u00e9s dans la place comme autant de chevaux de Troie. Mon succ\u00e8s litt\u00e9raire promis allait de pair avec cette int\u00e9gration, ce passage d&rsquo;\u00eatre Fran\u00e7ais du-dehors jusqu&rsquo;au du-devant, sans coup f\u00e9rir mais en maniant l&rsquo;imposture comme d&rsquo;autres un sauf-conduit. J&rsquo;\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 m&rsquo;\u00e9teindre compl\u00e8tement dans ce brasier o\u00f9 s&rsquo;agitent la vanit\u00e9 et la suffisance, o\u00f9 l&rsquo;\u00e2me se corrompt absolument, o\u00f9 la vertu se n\u00e9gocie, sonnante et tr\u00e9buchante. J&rsquo;avais d&rsquo;autres projets de livre, j&rsquo;escomptais que mon style se resserrerait, se lib\u00e9rerait, deviendrait elliptique et novateur, et l&rsquo;on m&rsquo;accueillerait alors comme r\u00e9volutionnaire sur les plateaux de t\u00e9l\u00e9vision o\u00f9 l&rsquo;on commen\u00e7ait \u00e0 se donner rendez-vous. Le romantisme de hall de gare de <em>Et la mer enfin&#8230;<\/em> allait le c\u00e9der \u00e0 des d\u00e9marches audacieuses, \u00e0 une certaine duret\u00e9 de l&rsquo;esprit, l&rsquo;\u00e2me et le cur bronz\u00e9s aux brasiers interlopes des quartiers \u00e0 la mode. (Ce c\u00f4t\u00e9 am\u00e9ricain de ces Parisiens-l\u00e0, qui faillit m&rsquo;attirer dans ses rets, est parfois suffisant pour t\u00e9moigner d&rsquo;une exasp\u00e9ration historique. C&rsquo;est le cas de l&rsquo;\u00e9crivain Richard Wright, en s\u00e9jour d&rsquo;exil\u00e9 volontaire \u00e0 Paris, qui ne put jamais s&rsquo;entendre avec Boris Vian, le jazz, le be-bop, le <em>Tabou<\/em>, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison. \u00ab<em>I hate that place<\/em>\u00bb, dit-il du <em>Tabou<\/em> ; et son biographe James Campbell, qui commente : \u00ab<em>He wanted France to be France, not a paler version of America.<\/em>\u00bb Belle le\u00e7on du <em>black<\/em> am\u00e9ricain, pardon de l&rsquo;Africain-Am\u00e9ricain Richard Wright.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tOn comprend que cette p\u00e9riode parisienne que j&rsquo;\u00e9voque n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec celle de ma jeunesse dor\u00e9e et marginale, entre janvier et octobre 1964 ; parti pour mon service militaire le 2 avril 1965 comme je l&rsquo;ai signal\u00e9, six semaines au Centre de Formation Maritime de Brest ; revenu \u00e0 Paris, place de la Concorde, matelot de 3e classe sans sp\u00e9cialit\u00e9 balanc\u00e9 au Service Presse et Information qui a pignon sur la Concorde, par deux ou trois fen\u00eatres sous les arcades, c\u00f4t\u00e9 en face du c\u00f4t\u00e9 Crillon en traversant la rue de la Paix ; soumis \u00e0 un r\u00e9gime de faveur car doublement planqu\u00e9, puisque planqu\u00e9 dans ce service qui me prenait deux \u00e0 trois demi-journ\u00e9es par semaine pour me permettre de poursuivre mes \u00e9tudes, planqu\u00e9 par rapport aux planqu\u00e9s de mon service puisque je simulais des \u00e9tudes que je ne faisais pas. L&rsquo;intervention d&rsquo;un ami de mon beau-fr\u00e8re, joueur de whist, membre du Lyon&rsquo;s Club et sans doute franc-ma\u00e7on, entra\u00eenant une intervention aupr\u00e8s d&rsquo;un amiral, et l&rsquo;affaire avait \u00e9t\u00e9 faite. Je me rappelle mon arriv\u00e9e dans le service, venant de Brest via quelques semaines \u00e0 la caserne de la P\u00e9pini\u00e8re \u00e0 coller des enveloppes et \u00e0 noter les adresses dans le grand livre de la bureaucratie navale, moi au milieu de mes nouveaux camarades de service, tous en train de poursuivre leurs \u00e9tudes, qui \u00e0 l&rsquo;ENA, qui \u00e0 Science Po, et eux-m\u00eames posant des questions pour savoir o\u00f9 j&rsquo;en \u00e9tais, si j&rsquo;\u00e9tais du b\u00e2timent, et moi balbutiant je ne sais quoi, peut-\u00eatre que je terminais une th\u00e8se, en litt\u00e9rature ou bien en histoire, en v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9guis\u00e9 en \u00e9tudiant extr\u00eamement myst\u00e9rieux. (J&rsquo;aurais pu leur dire : Le s\u00e9jour de Richard Wright \u00e0 Paris et ses rapports avec le <em>Tabou<\/em>, rue Saint-Beno\u00eet&rsquo;, voil\u00e0 ma th\u00e8se, ils auraient \u00e9t\u00e9 eus \u00e0 l&rsquo;estomac.) De plus, je n&rsquo;avais pas ces noms \u00e0 particule qui sont nombreux dans la Marine, qui vous mettent \u00e0 votre place ; encore une fois marginal, doublement planqu\u00e9 puisque planqu\u00e9 des planqu\u00e9s, puisque sans \u00e9tude \u00e0 suivre \u00e0 mon palmar\u00e8s, jouant la fille de l&rsquo;air et jouant \u00e0 l&rsquo;homme press\u00e9, ou au matelot press\u00e9 je ne sais ; non en v\u00e9rit\u00e9, tuant mes apr\u00e8s-midi \u00e0 fl\u00e2ner, solitaire, puisque mes amis de la p\u00e9riode janvier-octobre 1964 s&rsquo;\u00e9taient \u00e9gay\u00e9s, oui, rem\u00e2chant cette solitude, d\u00e9j\u00e0 avec des nostalgies extr\u00eames, d\u00e9j\u00e0 mesurant combien le poids de mon pass\u00e9 et l&rsquo;absence de mon pass\u00e9 (l&rsquo;Alg\u00e9rie et sa guerre, et l&rsquo;Alg\u00e9rie perdue) tout ensemble me tenaient l&rsquo;\u00e2me emprisonn\u00e9e. Je pr\u00e9parais des livres (je travaillais \u00e0 la fin, au polissage de <em>Et la mer enfin&#8230;<\/em>, j&rsquo;en entrevoyais un autre) et j&rsquo;\u00e9tais solitaire. Je me pr\u00e9parais \u00e0 conqu\u00e9rir Paris comme il est pr\u00e9vu dans la litt\u00e9rature mais je n&rsquo;y croyais pas, et je ne croyais plus que ce Paris-l\u00e0 en val\u00fbt la peine. Ma solitude ne m&rsquo;\u00e9tait pas impos\u00e9e, elle \u00e9tait \u00e0 la fois accidentelle,  les circonstances, moi-m\u00eame un peu marginal, avec des horaires vol\u00e9s, sans ami au fond dans mon milieu de travail, plut\u00f4t avec des soup\u00e7ons ; ma solitude \u00e9tait \u00e9galement voulue, comme par abdication, par timidit\u00e9, par faiblesse du caract\u00e8re,  je n&rsquo;essayais ni de retrouver des estimes un peu d\u00e9laiss\u00e9es, ni m\u00eame de me raccrocher aux branches familiales non n\u00e9gligeables que j&rsquo;avais \u00e0 Paris. Ma solitude, ma nostalgie, de cette sorte qui para\u00eet aux autres le d\u00e9sarroi du caract\u00e8re et qui n&rsquo;est pour moi que le poids de mon \u00e2me, le souvenir des ann\u00e9es pass\u00e9es et heureuses, tout cela formait un \u00e9quipage d&rsquo;infortune qui ne me d\u00e9plaisait pas, o\u00f9 je trouvais le miel de mon inspiration. Que le r\u00e9sultat f\u00fbt d\u00e9testable n&#8217;emp\u00eache pas que la source \u00e9tait claire et chantante.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque o\u00f9 je me jurais que j&rsquo;aurais Paris, que je sus aussi bien que je n&rsquo;en avais aucun go\u00fbt, que je leur laisserais Paris. Je sus que je garderais un lien serr\u00e9 avec cette ville mais que, paradoxalement, je n&rsquo;y serais jamais encha\u00een\u00e9. Je commen\u00e7ai \u00e0 conqu\u00e9rir ma libert\u00e9, ce qui ne procure pas la satisfaction qu&rsquo;on croit mais qui p\u00e8se au contraire,  la libert\u00e9 est une absence de cha\u00eene qui vous donne le vertige. J&rsquo;\u00e9cartais par nature, c&rsquo;est-\u00e0-dire par incapacit\u00e9 d&rsquo;agir dans un autre sens, le conformisme de l&rsquo;ambition satisfaite qui m&rsquo;attendait dans Paris o\u00f9 je n&rsquo;aurais pu \u00eatre qu&rsquo;une proie facile \u00e0 cause de ma faiblesse de mon caract\u00e8re de ce temps et de mon d\u00e9sint\u00e9r\u00eat dans le d\u00e9roulement des intrigues. Dans le cadre social g\u00e9n\u00e9ral, ces d\u00e9marches qui semblent ressortir des vertus qu&rsquo;on recommande d&rsquo;habitude en th\u00e9orie, le choix de la libert\u00e9 et le refus du conformisme repr\u00e9sentent lorsqu&rsquo;ils sont faits et conduits d&rsquo;un pas ferme un calvaire du caract\u00e8re, avec la sensation, extr\u00eamement vive jusqu&rsquo;\u00e0 \u00eatre insupportable par instants, de perdre le miel de la vie. Il s&rsquo;agit bien du refus de la tentation de la corruption des temps et du choix de la libert\u00e9, qui sont des choix de rupture. C&rsquo;est comme si vous d\u00e9cidiez de vous exclure de tout ; je ne serais d&rsquo;aucun groupe, ni de celui des \u00e9crivains \u00e9dit\u00e9s, ni de celui des \u00e9crivains en attente de l&rsquo;\u00eatre, ni de celui des matelots, ni de celui des \u00e9l\u00e8ves de l&rsquo;ENA et de Science Po. Je ne clamerais aucune des pens\u00e9es \u00e0 la mode, qui vous font c\u00e9l\u00e9brer les vertus de la lib\u00e9ration du temps, parce que je ne suis satisfait en rien par mon temps et que j&rsquo;ai peine \u00e0 reconna\u00eetre ce qui est \u00e0 la mode. Mon isolement serait immense et ma nostalgie d&rsquo;instants que je ne conna\u00eetrais jamais, que j&rsquo;imaginais, contre mon gr\u00e9, d&rsquo;une puissance et d&rsquo;un plaisir intenses,  ma nostalgie baignait d\u00e9j\u00e0 des sentiments en arri\u00e8re de ma pens\u00e9e, impr\u00e9gnant par instant cette pens\u00e9e. Je compris alors que la vie est un long apprentissage du malheur et du paradoxe social, et les plus belles attitudes, comme cette libert\u00e9 si ch\u00e8rement conquise, lorsque vous les rencontrez dans la r\u00e9alit\u00e9, lorsque vous les r\u00e9alisez dans les actes et qu&rsquo;elles s&rsquo;av\u00e8rent \u00eatre le contraire de ces fausses vertus qu&rsquo;on vous recommande de proclamer sans jamais les saisir, vous isolent du reste comme le sont les l\u00e9preux qui font tourner leurs moulins \u00e0 pri\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour autant, il n&rsquo;est pas vrai que je dessinai mon univers d&rsquo;un trait aussi net. Je le reconstitue aujourd&rsquo;hui, sans doute en enjolivant, c&rsquo;est-\u00e0-dire en l&rsquo;assombrissant du c\u00f4t\u00e9 des sentiments. J&rsquo;\u00e9tais en partie inconscient, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de la Royale et de mon premier essai litt\u00e9raire, de ces \u00e9v\u00e9nements de la psychologie que je d\u00e9cris aujourd&rsquo;hui. Mais la souffrance est r\u00e9elle, cet enfermement de l&rsquo;isolement, la sensation qu&rsquo;on ne satisfera aucune ambition l\u00e9gitime parce qu&rsquo;on repousse le jeu social,  repousser le jeu social, la chose en r\u00e9alit\u00e9 revient \u00e0 ceci : on ignore comment jouer le jeu social, m\u00eame en en connaissant les r\u00e8gles, le comment est compl\u00e8tement fondamental. Je n&rsquo;ai jamais pu, m\u00eame lorsque je les connaissais et qu&rsquo;on m&rsquo;invitait \u00e0 y entrer, appliquer les r\u00e8gles du jeu social. (Je n&rsquo;applique pas les r\u00e8gles du jeu social, ni ne les consid\u00e8re un instant, par incapacit\u00e9 de jouer,  mauvais acteur que celui qui ignore qu&rsquo;on est en train d&rsquo;interpr\u00e9ter une pi\u00e8ce.) Je n&rsquo;avais pas conscience de cette singularit\u00e9 que je d\u00e9cris ici mais il est assur\u00e9 que je la mesurais d\u00e9j\u00e0, que j&rsquo;en supportais le poids. Ce qui me vient plus tard, c&rsquo;est la perception de la singularit\u00e9 de cet \u00e9tat, lorsque je vois autour de moi tant de capitulations, de compromis d\u00e9licieux, d&rsquo;ambitions satisfaites. Cette vertu quasiment romaine que je dessine ici de mani\u00e8re implicite, que je d\u00e9couvre au fur et \u00e0 mesure que je la vis, que je m&rsquo;attribue par cons\u00e9quent, ne se comprend qu&rsquo;\u00e0 mesure de la comparaison qu&rsquo;on en fait avec l&rsquo;extraordinaire attachement que je porte au livre et \u00e0 l&rsquo;\u00e9criture. La premi\u00e8re d\u00e9pend du second,  si je suis impuissant \u00e0 jouer le jeu social et, par cons\u00e9quent, \u00e0 en appliquer les r\u00e8gles, c&rsquo;est par attachement \u00e0 la chose \u00e9crite. Ma vocation exclusive et fondamentalement glorieuse, mon honneur, ma puissance, \u00e9taient et restent antagonistes et antinomiques de toutes les r\u00e8gles du jeu social. Il se trouve que, dans certaines circonstances, l&rsquo;un exclut l&rsquo;autre, l&rsquo;autre interdit la premi\u00e8re. Il se trouve que mon cas fut effectivement ce cas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMa carri\u00e8re litt\u00e9raire fut un chemin de croix qui n&rsquo;\u00e9tait pas exempt des d\u00e9lices du Crucifi\u00e9, une litanie de d\u00e9faites et d&rsquo;accusations de vilenie qui leur r\u00e9pondait. Je fis une carri\u00e8re de d\u00e9serteur, dans ce cas o\u00f9 l&rsquo;enr\u00f4lement (dans les r\u00e8gles sociales) vous para\u00eet le comble de l&rsquo;abdication. Ce n&rsquo;est pas un culte mais il m&rsquo;arriva de cultiver ce penchant comme si c&rsquo;\u00e9tait une poutre centrale du caract\u00e8re. J&rsquo;en avais une certaine fiert\u00e9, qui m&rsquo;exasp\u00e8re en m\u00eame temps que je l&rsquo;\u00e9prouve en la rappelant, car je me soup\u00e7onne de la go\u00fbter parfois encore, secr\u00e8tement, sans m\u00eame m&rsquo;en aviser, ni vu ni connu. Ma carri\u00e8re fut une longue suite de refus (des \u00e9diteurs, pour mes manuscrits) que je n&rsquo;arrive pas \u00e0 consid\u00e9rer comme autant d&rsquo;\u00e9checs. Au contraire, certains de ces refus sonnent comme une charge d&rsquo;orgueil, comme une capitulation de la compromission, en m\u00eame temps que je mesure la vanit\u00e9 du sentiment. En 1978, j&rsquo;envoyai mon ni\u00e8me roman aux \u00e9diteurs, un manuscrit dont j&rsquo;ai m\u00eame oubli\u00e9 le titre ; (est-ce <em>Le cur en double<\/em> ? Il y avait un cur l\u00e0-dedans, battant la chamade avec une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de hussard, galopant dans des aventures picaresques quelque part au cur de la Renaissance, avec une belle jeune fille \u00e9nergique et un jeune homme droit et candide. C&rsquo;\u00e9tait une sorte de <em>Hussard sur le toit<\/em>, trois si\u00e8cles plus t\u00f4t. Je me taillais une plume buissonni\u00e8re pour ces aventures, j&rsquo;\u00e9tais de ce parti-l\u00e0). Je re\u00e7us des refus sans circonstance notable, moi qui en avais l&rsquo;habitude comme personne jaugeai la r\u00e9ponse st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e avant de lire. L&rsquo;un d\u00e9tonna, quand vint son tour. La r\u00e9ponse \u00e9tait de Fran\u00e7ois R\u00e9gis-Bastide, du Seuil. Il m&rsquo;expliquait sa d\u00e9cision par le fait g\u00e9n\u00e9ral du style du manuscrit, et, au-del\u00e0, de son esprit j&rsquo;imagine, qui transpara\u00eet du style. Il m&rsquo;expliquait que je retardais, que j&rsquo;\u00e9tais d&rsquo;un autre temps. \u00ab<em>Vous \u00e9crivez comme Stendhal<\/em>\u00bb me disait-il, et cela dit tout, pour lui et pour moi. Ce refus fut un de mes plus beaux fleurons. Je ne cessai plus de m&rsquo;en affubler, me rengorgeant comme on n&rsquo;imagine pas. J&rsquo;avais \u00e9crit un roman et l&rsquo;on me disait que c&rsquo;\u00e9tait du Stendhal. J&rsquo;\u00e9tais le plus heureux des hommes. Je montrai cette lettre de refus aux amis, comme je leur aurais d\u00e9dicac\u00e9 le roman \u00e9dit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa m\u00eame ann\u00e9e est publi\u00e9 mon premier livre, <em>La dr\u00f4le de d\u00e9tente<\/em>, un livre d&rsquo;analyse politique sur les rapports est-ouest. J&rsquo;en suis moyennement heureux. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement est para\u00eet-il d&rsquo;une incontestable importance dans la vie d&rsquo;un apprenti auteur. D&rsquo;autre part, ce n&rsquo;est rien ; pour moi \u00eatre \u00e9crivain, c&rsquo;est dit, c&rsquo;est \u00e9crire des romans.<\/p>\n<h3>Chapitre 4<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>\t<em> Mes quelques livres publi\u00e9s (six si l&rsquo;on y inclus La Gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire), cela justifie-t-il des M\u00e9moires ?  Je n&rsquo;ai pas eu de vie litt\u00e9raire et voil\u00e0 que j&rsquo;\u00e9cris mes m\u00e9moires.  Il y a ce myst\u00e8re de ma vie : cette fascination sans fin, comme une respiration, pour le livre.<\/em><\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;ai publi\u00e9 mon premier livre en 1978-79, \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 34 ans, alors que je tentais de me faire publier depuis l&rsquo;\u00e2ge de 20 ans. Ce livre \u00e9tait assez inattendu et peu esp\u00e9r\u00e9, j&rsquo;attendais plut\u00f4t la publication de mon roman \u00e9crit \u00e0-la-Stendhal, je consid\u00e9rais que rien de plus s\u00e9rieux que ce roman ne pouvait m&rsquo;arriver. C&rsquo;\u00e9tait un livre, celui qui fut choisi, sur la politique ext\u00e9rieure et la s\u00e9curit\u00e9, les relations entre les deux blocs id\u00e9ologiques plus pr\u00e9cis\u00e9ment. Son titre, excellent sans aucun doute, autant pour le jeu de mots que pour sa signification, <em>La dr\u00f4le de d\u00e9tente<\/em>, est d\u00fb \u00e0 l&rsquo;\u00e9diteur. Le livre eut deux jours de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 \u00e0 cause d&rsquo;un incident cocasse et stupide : des douaniers bloqu\u00e8rent une cargaison du livre \u00e0 la fronti\u00e8re fran\u00e7aise, venant de Belgique, parce que la couverture du livre montrait un globe terrestre comme une bombe avec une m\u00e8che allum\u00e9e, et cela fit croire aux gabelous que ce pouvait \u00eatre un manuel de terroriste. J&rsquo;ai toujours eu bien du mal \u00e0 croire cette histoire vraie, mais il est vrai que le livre fut retenu quelques heures et relax\u00e9 quelques heures apr\u00e8s. Mon \u00e9diteur sauta de joie et t\u00e9l\u00e9phona au ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res Simonet, une relation de chasse mondaine, pour lui annoncer que la libert\u00e9 de pens\u00e9e \u00e9tait menac\u00e9e par la censure sur la fronti\u00e8re de Picardie, lui demander d&rsquo;agir, exiger qu&rsquo;on se mobilise, marteler les mots, l&rsquo;air martial, le doigt lev\u00e9. Il y eut m\u00eame un \u00e9change de courrier, comme au temps de la d\u00e9p\u00eache d&rsquo;Ems, la guerre mena\u00e7ant entre la r\u00e9publique fran\u00e7aise et le royaume de Belgique. Apr\u00e8s cela, on n&rsquo;en parla plus gu\u00e8re. Dans quelques textes de critique, on trouve des marques d&rsquo;estime pour ce livre. J&rsquo;avais pour moi d&rsquo;\u00eatre ce qu&rsquo;on nomme un auteur rare,  rarement lu, et d&rsquo;une pens\u00e9e aussi rare, d&rsquo;abord parce que non diffus\u00e9e&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;entamai une carri\u00e8re ent\u00eat\u00e9e d&rsquo;auteur compl\u00e8tement rat\u00e9,  ou bien devrais-je dire que je la poursuivais en passant \u00e0 l&rsquo;acte, disons par un acte manqu\u00e9,  avec cette premi\u00e8re publication comme la promesse non tenue d&rsquo;une gloire qui para\u00eet encore plus \u00e9lusive chaque fois que je m&rsquo;en rapproche. Mes autres livres (<em>Le regard de I\u00e9jov<\/em> en 1990, <em>Le monde malade de l&rsquo;Am\u00e9rique<\/em> en 1999, <em>Chroniques de l&rsquo;\u00e9branlement<\/em> en 2003, <em>Les \u00c2mes de Verdun<\/em> pour le texte, en 2008) sont \u00e9galement des \u00e9checs presque patent\u00e9s, je veux dire qui m\u00e9riteraient la qualification d&rsquo;\u00e9checs de fa\u00e7on tr\u00e8s officielle, qui \u00e9tablissent presque le <em>copyright<\/em> de ce que c&rsquo;est qu&rsquo;un \u00e9chec, qui en sont le st\u00e9r\u00e9otype, et ce sont aussi des ouvrages rares qui eurent quelques appr\u00e9ciations tr\u00e8s \u00e9logieuses. De cette fa\u00e7on et me consid\u00e9rant selon ce pass\u00e9-l\u00e0, j&rsquo;\u00e9prouve l&rsquo;impression d&rsquo;une sorte de sombre jouisseur de cette sorte de solitude, cette infortune accept\u00e9e avec hauteur, vite bue et go\u00fbt\u00e9e, et m\u00eame affich\u00e9e avec insolence \u00e0 l&rsquo;occasion. Je m\u00e9prise la fortune du monde comme je m\u00e9prise ceux qui y sacrifient l&rsquo;essentiel et m\u00eame l&rsquo;accessoire, et je me m\u00e9prise \u00e9galement d&rsquo;ainsi m\u00e9priser, un peu par facilit\u00e9, la fortune du monde. Je me perds dans les entrelacs de mes contradictions, je joue avec mes m\u00e9pris comme un virtuose du billard \u00e0 bandes, par la bande. Je n&rsquo;ai jamais su pr\u00e9cis\u00e9ment si je d\u00e9sirai la gloire. Je me garde de la gloire dans un monde dont je ne cesse de me d\u00e9fier chaque jour plus \u00e2prement et que je veux changer, et dont je sais bien qu&rsquo;il faut la gloire pour pouvoir agir et esp\u00e9rer le changer si l&rsquo;on en reste aux m\u00e9thodes habituelles et aux r\u00e9f\u00e9rences courantes. Pour le changement, on verra.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUne seule chose guide ma carri\u00e8re, dont je n&rsquo;ai jamais su distinguer si cela \u00e9tait une b\u00e9n\u00e9diction de l&rsquo;\u00e2me ou le calvaire d&rsquo;un destin. Rien n&rsquo;entame ma v\u00e9n\u00e9ration extr\u00eame, passant tout le reste, pour le livre et pour l&rsquo;\u00e9criture. Rien n&rsquo;y fait, surtout pas l&rsquo;\u00e9chec qui semble agir au contraire comme un d\u00e9fi appuy\u00e9 sur les certitudes paradoxales que donne la solitude des \u00eatres. Cela, le livre et l&rsquo;\u00e9criture, n&rsquo;est rien d&rsquo;autre et de moins que l&rsquo;axe de ma vie, comme si cela \u00e9tait une part de moi-m\u00eame, faite \u00e0 la fois de magie et de certitude sacr\u00e9e, de l&rsquo;envo\u00fbtement des r\u00eaves brumeux et magnifiques, de la rigueur des croyances s\u00e9culaires et sacr\u00e9es, et chaque chose consid\u00e9r\u00e9e \u00e0 sa valeur et hi\u00e9rarchis\u00e9e \u00e0 mesure. Cet amour si ferme et d\u00e9nu\u00e9 de tout caract\u00e8re \u00e9mollient, de toute cette sensualit\u00e9 o\u00f9 se perd l&rsquo;amour en g\u00e9n\u00e9ral, me para\u00eet un \u00e9v\u00e9nement si prodigieux qu&rsquo;\u00e0 lui seul, il me semble, il pourrait donner la clef de l&rsquo;\u00e9nigme qui ne cesse de me fasciner, qui est ce lien indescriptible entre l&rsquo;\u00eatre pur que je suis, referm\u00e9 sur sa pulsation vitale, et la communaut\u00e9 \u00e0 laquelle j&rsquo;appartiens aussi (cette communaut\u00e9 nationale per\u00e7ue comme une entit\u00e9 collective, le biais de cette d\u00e9pendance de ce destin du monde&rsquo; dont je parle plus haut). Ce serait un lien du dehors pour tenir et justifier cette appartenance, \u00e9galement du dehors.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9moires du dehors: une passion si fran\u00e7aise Les M\u00e9moires du dehors est un vaste projet entrepris par Philippe Grasset au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000. Deux extraits en ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s (le 5 novembre 2005 et le 6 novembre 2006). 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