{"id":74205,"date":"2011-11-02T06:20:41","date_gmt":"2011-11-02T06:20:41","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2011\/11\/02\/le-joueur-genereux\/"},"modified":"2011-11-02T06:20:41","modified_gmt":"2011-11-02T06:20:41","slug":"le-joueur-genereux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2011\/11\/02\/le-joueur-genereux\/","title":{"rendered":"Le joueur g\u00e9n\u00e9reux"},"content":{"rendered":"<p><h4>Note d&rsquo;avertissement : on n&rsquo;est pas plus culott\u00e9 !<\/h4>\n<p>Fait exceptionnel, nous introduisons ici express\u00e9ment et en d\u00e9tails un nouveau contributeur \u00e0 <em>dedefensa.org<\/em>. C&rsquo;est que nous tenons \u00e0 notre r\u00e9putation et \u00e0 la bonne consid\u00e9ration des autorit\u00e9s qui veillent sur nos vertus. Car, voyez-vous, nous ne sommes pas s\u00fbrs de son <em>curriculum vitae<\/em>, qu&rsquo;il ne fasse pas partie d&rsquo;une de ces conjurations, un de ces complots dont nous sentons, tous, la pr\u00e9sence diffuse autour de nous, qu&rsquo;il ne soit pas un de ceux dont on dit d&rsquo;un ton coupant, au go\u00fbt du jour de notre \u00e9poque du parti des salonnards de grande libert\u00e9 de ton et d&rsquo;esprit, il est pas net, ce type !. Extraordinaire de culot ce type, il nous a envoy\u00e9s ce texte en pr\u00e9tendant qu&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 publi\u00e9, il y a au moins un si\u00e8cle et demi. On n&rsquo;est pas plus culott\u00e9 !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEnfin Respectueux de nos conditions d&rsquo;accueil, nous admettons cette pr\u00e9sentation rocambolesque sans plus en m\u00e9dire. Il s&rsquo;agit donc, nous dit-il et nous dit-on, d&rsquo;un extrait du <em>Spleen de Paris<\/em>, repris en 1864 sous le titre, qui d\u00e9finirait aussi bien, apr\u00e8s tout, une forme de litt\u00e9rature, de <em>Petits po\u00e8mes en prose<\/em>. (On peut trouver ce <a href=\"http:\/\/baudelaire.litteratura.com\/les_fleurs_du_mal.php?rub=oeuvre&#038;srub=pov&#038;id=167\" class=\"gen\">texte<\/a>, \u00e9galement, sur le site <em>Literratura.com<\/em>.) Somme toute et reconnaissons-le malgr\u00e9 tout, le nomm\u00e9 Baudelaire, une fois \u00e9cart\u00e9es ses originalit\u00e9s inattendues et suspectes, et ses pr\u00e9tentions \u00e0 \u00eatre \u00e2g\u00e9 de pr\u00e8s de deux si\u00e8cles, sinon \u00e0 \u00eatre d\u00e9j\u00e0 mort,  on n&rsquo;est pas plus culott\u00e9 !  ce Baudelaire donc montre une plume narquoise et vigoureuse qui correspond presque miraculeusement \u00e0 ce qu&rsquo;il y a de plus profond, de plus fondamental, dans notre actualit\u00e9 fort agit\u00e9e ; comme s&rsquo;il avait le don de double vue Jusqu&rsquo;\u00e0 sa derni\u00e8re pri\u00e8re adress\u00e9e au Bon Dieu, en lui demandant d&rsquo;assurer que le Diable tienne ses promesses, et qu&rsquo;au moins,  si nous prenons la pri\u00e8re \u00e0 notre compte, de l&rsquo;Elys\u00e9e \u00e0 Wall Street,   tout ce qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 en \u00e9change de notre \u00e2me (d&rsquo;ailleurs fort avari\u00e9e) pour parfaire notre gloire sublime et notre incroyable magnificence, \u00e0 nous autres <em>sapiens<\/em>, et qui nous fait croire que nous sommes enfin les forgerons et les ma\u00eetres de notre destin, ne s&rsquo;envolent pas en fum\u00e9e, dans une de ces stupides agitations pr\u00e9sentes dont le Syst\u00e8me morfondu d&rsquo;agonie a le secret. On n&rsquo;est pas plus culott\u00e9, toi, le Syst\u00e8me ! <\/p>\n<h2 class=\"common-article2\">Le joueur g\u00e9n\u00e9reux<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>\tHier, \u00e0 travers la foule du boulevard, je me sentis fr\u00f4l\u00e9 par un Etre myst\u00e9rieux que j&rsquo;avais toujours d\u00e9sir\u00e9 conna\u00eetre, et que je reconnus tout de suite, quoique je ne l&rsquo;eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement \u00e0 moi, un d\u00e9sir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d&rsquo;il significatif auquel je me h\u00e2tai d&rsquo;ob\u00e9ir. Je le suivis attentivement, et bient\u00f4t je descendis derri\u00e8re lui dans une demeure souterraine, \u00e9blouissante, o\u00f9 \u00e9clatait un luxe dont aucune des habitations sup\u00e9rieures de Paris ne pourrait fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j&rsquo;eusse pu passer si souvent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce prestigieux repaire sans en deviner l&rsquo;entr\u00e9e. L\u00e0 r\u00e9gnait une atmosph\u00e8re exquise, quoique capiteuse, qui faisait oublier presque instantan\u00e9ment toutes les fastidieuses horreurs de la vie; on y respirait une b\u00e9atitude sombre, analogue \u00e0 celle que durent \u00e9prouver les mangeurs de lotus quand, d\u00e9barquant dans une \u00eele enchant\u00e9e, \u00e9clair\u00e9e des lueurs d&rsquo;une \u00e9ternelle apr\u00e8s-midi, ils sentirent na\u00eetre en eux, aux sons assoupissants des m\u00e9lodieuses cascades, le d\u00e9sir de ne jamais revoir leurs p\u00e9nates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y avait l\u00e0 des visages \u00e9tranges d&rsquo;hommes et de femmes, marqu\u00e9s d&rsquo;une beaut\u00e9 fatale, qu&rsquo;il me semblait avoir vus d\u00e9j\u00e0 \u00e0 des \u00e9poques et dans des pays dont il m&rsquo;\u00e9tait impossible de me souvenir exactement, et qui m&rsquo;inspiraient plut\u00f4t une sympathie fraternelle que cette crainte qui na\u00eet ordinairement \u00e0 l&rsquo;aspect de l&rsquo;inconnu. Si je voulais essayer de d\u00e9finir d&rsquo;une mani\u00e8re quelconque l&rsquo;expression singuli\u00e8re de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d&rsquo;yeux brillant plus \u00e9nergiquement de l&rsquo;horreur de l&rsquo;ennui et du d\u00e9sir immortel de se sentir vivre. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMon h\u00f4te et moi, nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0, en nous asseyant, de vieux et parfaits amis. Nous mange\u00e2mes, nous b\u00fbmes outre mesure de toutes sortes de vins extraordinaires, et, chose non moins extraordinaire, il me semblait, apr\u00e8s plusieurs heures, que je n&rsquo;\u00e9tais pas plus ivre que lui. Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coup\u00e9 \u00e0 divers intervalles nos fr\u00e9quentes libations, et je dois dire que j&rsquo;avais jou\u00e9 et perdu mon \u00e2me, en partie li\u00e9e, avec une insouciance et une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 h\u00e9ro\u00efques. L&rsquo;\u00e2me est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si g\u00eanante, que je n&rsquo;\u00e9prouvai, quant \u00e0 cette perte, qu&rsquo;un peu moins d&rsquo;\u00e9motion que si j&rsquo;avais \u00e9gar\u00e9, dans une promenade, ma carte de visite. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous fum\u00e2mes longuement quelques cigares dont la saveur et le parfum incomparables donnaient \u00e0 l&rsquo;\u00e2me la nostalgie de pays et de bonheurs inconnus, et, enivr\u00e9 de toutes ces d\u00e9lices, j&rsquo;osai, dans un acc\u00e8s de familiarit\u00e9 qui ne parut pas lui d\u00e9plaire, m&rsquo;\u00e9crier, en m&#8217;emparant d&rsquo;une coupe pleine jusqu&rsquo;au bord: A votre immortelle sant\u00e9, vieux Bouc! <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous caus\u00e2mes aussi de l&rsquo;univers, de sa cr\u00e9ation et de sa future destruction; de la grande id\u00e9e du si\u00e8cle, c&rsquo;est-\u00e0-dire du progr\u00e8s et de la perfectibilit\u00e9, et, en g\u00e9n\u00e9ral, de toutes les formes de l&rsquo;infatuation humaine. Sur ce sujet-l\u00e0, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries l\u00e9g\u00e8res et irr\u00e9futables, et elle s&rsquo;exprimait avec une suavit\u00e9 de diction et une tranquillit\u00e9 dans la dr\u00f4lerie que je n&rsquo;ai trouv\u00e9es dans aucun des plus c\u00e9l\u00e8bres causeurs de l&rsquo;humanit\u00e9. Elle m&rsquo;expliqua l&rsquo;absurdit\u00e9 des diff\u00e9rentes philosophies qui avaient jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent pris possession du cerveau humain, et daigna m\u00eame me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne me convient pas de partager les b\u00e9n\u00e9fices et la propri\u00e9t\u00e9 avec qui que ce soit. Elle ne se plaignit en aucune fa\u00e7on de la mauvaise r\u00e9putation dont elle jouit dans toutes les parties du monde, m&rsquo;assura qu&rsquo;elle \u00e9tait, elle-m\u00eame, la personne la plus int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 la destruction de la superstition, et m&rsquo;avoua qu&rsquo;elle n&rsquo;avait eu peur, relativement \u00e0 son propre pouvoir, qu&rsquo;une seule fois, c&rsquo;\u00e9tait le jour o\u00f9 elle avait entendu un pr\u00e9dicateur, plus subtil que ses confr\u00e8res, s&rsquo;\u00e9crier en chaire: Mes chers fr\u00e8res, n&rsquo;oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progr\u00e8s des lumi\u00e8res, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas! <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe souvenir de ce c\u00e9l\u00e8bre orateur nous conduisit naturellement vers le sujet des acad\u00e9mies, et mon \u00e9trange convive m&rsquo;affirma qu&rsquo;il ne d\u00e9daignait pas, en beaucoup de cas, d&rsquo;inspirer la plume, la parole et la conscience des p\u00e9dagogues, et qu&rsquo;il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, \u00e0 toutes les s\u00e9ances acad\u00e9miques.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEncourag\u00e9 par tant de bont\u00e9s, je lui demandai des nouvelles de Dieu, et s&rsquo;il l&rsquo;avait vu r\u00e9cemment. Il me r\u00e9pondit, avec une insouciance nuanc\u00e9e d&rsquo;une certaine tristesse: Nous nous saluons quand nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une politesse inn\u00e9e ne saurait \u00e9teindre tout \u00e0 fait le souvenir d&rsquo;anciennes rancunes. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl est douteux que Son Altesse ait jamais donn\u00e9 une si longue audience \u00e0 un simple mortel, et je craignais d&rsquo;abuser. Enfin, comme l&rsquo;aube frissonnante blanchissait les vitres, ce c\u00e9l\u00e8bre personnage, chant\u00e9 par tant de po\u00e8tes et servi par tant de philosophes qui travaillent \u00e0 sa gloire sans le savoir, me dit: Je veux que vous gardiez de moi un bon souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois bon diable, pour me servir d&rsquo;une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser la perte irr\u00e9m\u00e9diable que vous avez faite de votre \u00e2me, je vous donne l&rsquo;enjeu que vous auriez gagn\u00e9 si le sort avait \u00e9t\u00e9 pour vous, c&rsquo;est-\u00e0-dire la possibilit\u00e9 de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre affection de l&rsquo;Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos mis\u00e9rables progr\u00e8s. Jamais un d\u00e9sir ne sera form\u00e9 par vous, que je ne vous aide \u00e0 le r\u00e9aliser; vous r\u00e9gnerez sur vos vulgaires semblables; vous serez fourni de flatteries et m\u00eame d&rsquo;adorations; l&rsquo;argent, l&rsquo;or, les diamants, les palais f\u00e9eriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que vous ayez fait un effort pour les gagner; vous changerez de patrie et de contr\u00e9e aussi souvent que votre fantaisie vous l&rsquo;ordonnera; vous vous so\u00fblerez de volupt\u00e9s, sans lassitude, dans des pays charmants o\u00f9 il fait toujours chaud et o\u00f9 les femmes sentent aussi bon que les fleurs, &#8211; et c\u00e6tera, et c\u00e6tera&#8230;, ajouta-t-il en se levant et en me cong\u00e9diant avec un bon sourire. <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSi ce n&rsquo;e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la crainte de m&rsquo;humilier devant une aussi grande assembl\u00e9e, je serais volontiers tomb\u00e9 aux pieds de ce joueur g\u00e9n\u00e9reux, pour le remercier de son inou\u00efe munificence. Mais peu \u00e0 peu, apr\u00e8s que je l&rsquo;eus quitt\u00e9, l&rsquo;incurable d\u00e9fiance rentra dans mon sein; je n&rsquo;osais plus croire \u00e0 un si prodigieux bonheur, et, en me couchant, faisant encore ma pri\u00e8re par un reste d&rsquo;habitude imb\u00e9cile, je r\u00e9p\u00e9tais dans un demi-sommeil Mon Dieu! Seigneur, mon Dieu! Faites que le diable me tienne sa parole!.<\/p>\n<\/p>\n<p>\n<p class=\"signature\">Charles Baudelaire<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Note d&rsquo;avertissement : on n&rsquo;est pas plus culott\u00e9 ! Fait exceptionnel, nous introduisons ici express\u00e9ment et en d\u00e9tails un nouveau contributeur \u00e0 dedefensa.org. C&rsquo;est que nous tenons \u00e0 notre r\u00e9putation et \u00e0 la bonne consid\u00e9ration des autorit\u00e9s qui veillent sur nos vertus. Car, voyez-vous, nous ne sommes pas s\u00fbrs de son curriculum vitae, qu&rsquo;il ne&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[14],"tags":[3844,5932,2711],"class_list":["post-74205","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ouverture-libre","tag-baudelaire","tag-diable","tag-le"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74205","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=74205"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74205\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=74205"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=74205"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=74205"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}