{"id":74394,"date":"2012-01-06T12:00:41","date_gmt":"2012-01-06T12:00:41","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/01\/06\/archivesphg-2-le-paradoxe-dappomattox-1\/"},"modified":"2012-01-06T12:00:41","modified_gmt":"2012-01-06T12:00:41","slug":"archivesphg-2-le-paradoxe-dappomattox-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/01\/06\/archivesphg-2-le-paradoxe-dappomattox-1\/","title":{"rendered":"ArchivesPhG-2 : Le paradoxe d&rsquo;Appomattox"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Le paradoxe d&rsquo;Appomattox<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ce deuxi\u00e8me texte (depuis que la rubrique est ouverte) des \u00ab\u00a0Archives PhG\u00a0\u00bb est extrait du m\u00eame projet de livre que la pr\u00e9c\u00e9dente \u00ab\u00a0Archive PhG\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un autre chapitre de la m\u00eame Partie o&ugrave; ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9s les extraits concernant Otto von Bismarck (voir le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-archivesphg-1_de_sadowa_a_bismarck_08_12_2011.html\">8 d\u00e9cembre 2011<\/a>). Le sujet est une portion de l&rsquo;histoire des Etats-Unis qui pr\u00e9tend rassembler plusieurs points essentiels de ce pays, qui le diff\u00e9rencient <strong>en essence<\/strong> des nations europ\u00e9ennes, et d&rsquo;ailleurs du concept classique de \u00ab\u00a0nation\u00a0\u00bb, et rend compl\u00e8tement d\u00e9plac\u00e9e et vaine l&rsquo;imposition des sch\u00e9mas europ\u00e9ens habituels (\u00ab\u00a0d\u00e9mocratie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0fascisme\u00a0\u00bb, etc.), y compris par des Am\u00e9ricains de culture influenc\u00e9e par l&rsquo;Europe, sur l&rsquo;artefact am\u00e9ricaniste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On observera dans ce texte divers passages correspondant \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine, qui serait \u00e9videmment mieux d\u00e9finie par le qualificatif d'\u00a0\u00bbam\u00e9ricaniste\u00a0\u00bb. (Dans la plupart des cas, dans ce cas, cette substitution devrait \u00eatre op\u00e9r\u00e9e.) Il s&rsquo;agit en effet de situations structurelles qui ont moins \u00e0 voir avec la nature d&rsquo;une formation spontan\u00e9e, favoris\u00e9e par divers courants et r\u00e9alit\u00e9s historiques et g\u00e9ographiques, qu&rsquo;avec une d\u00e9marche humaine, \u00e9labor\u00e9e \u00e0 partir d&rsquo;une psychologie collective sp\u00e9cifique et consolid\u00e9e selon des conceptions \u00ab\u00a0id\u00e9ologis\u00e9es\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0moralis\u00e9es\u00a0\u00bb de puissance et d&rsquo;h\u00e9g\u00e9monie.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dedefensa.org<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Commentaire de Philippe Grasset<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Ce texte est vieux de presque dix ans et, pour \u00ab\u00a0jouer le jeu\u00a0\u00bb, il est restitu\u00e9 tel quel. Il m\u00e9rite donc quelques points de commentaires qui l&rsquo;actualiseront, le prolongeront ou bien noteront ce qui, je pense, reste d&rsquo;actualit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Une remarque g\u00e9n\u00e9rale est que cet ensemble identifie le facteur fondamental de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui est <strong>l&rsquo;int\u00e9r\u00eat<\/strong> (selon Tocqueville, pour caract\u00e9riser sa premi\u00e8re impression de l&rsquo;Am\u00e9rique, &ndash; qui est la bonne), et l&rsquo;id\u00e9e que ce facteur constitue une explication ext\u00e9rieure centrale de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. A l&rsquo;heure o&ugrave; les \u00e9lections US sont caract\u00e9ris\u00e9es par \u00ab\u00a0<a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-l_argent-roi_en_campagne_05_01_2012.html\">l&rsquo;argent-Roi<\/a>\u00ab\u00a0, la chose est int\u00e9ressante \u00e0 explorer. Elle signale sans aucun doute une conception du monde fond\u00e9e sur l&rsquo;aspect quantitatif et sur l&rsquo;aspect v\u00e9nal du comportement humain, et cette conception \u00e9tant pourtant explicitement per\u00e7ue comme une vertu, sinon <strong>la vertu en soi<\/strong>. (Les am\u00e9ricanistes pointilleux s&rsquo;\u00e9tonneraient certainement de ce \u00ab\u00a0pourtant\u00a0\u00bb-l\u00e0&hellip;) Ainsi, la conception am\u00e9ricaniste ne fait pas de la \u00ab\u00a0corruption\u00a0\u00bb un vice ou une mauvaise action ; il s&rsquo;agit, au pire, d&rsquo;une technique vitale pour le bon fonctionnement de la Grande R\u00e9publique, au mieux d&rsquo;un outil essentiel dans l&rsquo;\u00e9tablissement de l&rsquo;harmonie vertueuse de cette Grande R\u00e9publique, et qui d\u00e9tient donc en lui-m\u00eame quelque chose de cette vertu. Les m\u00eames appr\u00e9ciations caract\u00e9risent, par exemple, le fonctionnement de la justice, qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec une \u00e9ventuelle v\u00e9rit\u00e9 objective ou bien avec une notion de service social, et tout avec l&rsquo;imposition d&rsquo;une discipline sociale dont le sens hi\u00e9rarchique est indiqu\u00e9 par la hauteur de la fortune, qui a \u00e0 son service le go&ucirc;t de la complexit\u00e9 d&rsquo;un juridisme utilitaire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; A c\u00f4t\u00e9 de cet aspect disons \u00ab\u00a0ext\u00e9rieur\u00a0\u00bb, il y a la psychologie, dont l&rsquo;importance n&rsquo;a cess\u00e9 de grandir dans l&rsquo;importance relative que j&rsquo;accorde aux diff\u00e9rents facteurs constitutifs de notre situation historique et m\u00e9tahistorique pr\u00e9sente, et des processus qui l&rsquo;oint engendr\u00e9e. De ce point de vue, le r\u00e9cit par Ulysses S. Grant de la reddition du g\u00e9n\u00e9ral Robert E. Lee exerce toujours sur moi une fascination intense, et je dirais m\u00eame, \u00e0 la relecture, une fascination grandissante comme devant quelque chose qui dissimule \u00e0 peine un <strong>secret fondamental<\/strong>. La chose est mentionn\u00e9e dans le texte original, mais d&rsquo;une fa\u00e7on bien trop accessoire par rapport \u00e0 mon appr\u00e9ciation pr\u00e9sente. Aujourd&rsquo;hui, il me semble que cette humeur d\u00e9pressive du vainqueur accueillant, dans une telle d\u00e9solation du sentiment, voire une sorte de g\u00eane presque touchante, la reddition du vaincu dont il cherche constamment \u00e0 \u00e9viter le sujet par des conversation de d\u00e9rivation, t\u00e9moigne certainement, d&rsquo;un point de vue symbolique tr\u00e8s puissant, d&rsquo;une pr\u00e9monition apr\u00e8s ce conflit sanglant du destin des USA, pass\u00e9s du \u00ab\u00a0pluriel\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0singulier\u00a0\u00bb par le fait. Mais sans doute Grant est-il l&rsquo;un des rares \u00e0 vivre ainsi ce symbolisme pr\u00e9monitoire, et sans doute pour le temps tr\u00e8s court de cette rencontre d&rsquo;Appomattox. L&rsquo;humeur g\u00e9n\u00e9rale, celle du capitalisme d\u00e9cha&icirc;n\u00e9e, sera tr\u00e8s rapidement celle d&rsquo;un \u00e9pisode maniaque caract\u00e9ris\u00e9 notamment par l&rsquo;app\u00e2t du gain, justifiant ainsi cette interpr\u00e9tation de la pr\u00e9dominance de la <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-l_iran_et_la_maniaco-depression_de_la_modernite_30_12_2011.html\">maniaco-d\u00e9pression<\/a> comme humeur psychologique de la modernit\u00e9. Enfin et d&rsquo;ailleurs, Grant lui-m\u00eame, comme s&rsquo;il n&rsquo;avait plus rien \u00e0 voir avec ce Lee qu&rsquo;il admirait tant, y c\u00e9dera sans la moindre retenue lorsqu&rsquo;il sera pr\u00e9sident en 1869 ; sa pr\u00e9sidence fut une des plus corrompues qu&rsquo;aient connues les USA, qui s&rsquo;y entendent pourtant&hellip; Mais d&rsquo;apr\u00e8s ce que je sais de son histoire, son humeur sombre ne le quitta jamais tout \u00e0 fait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&bull; Le r\u00e9sultat enfin, \u00e0 la fois de l&rsquo;agent ext\u00e9rieur qu&rsquo;est l&rsquo;int\u00e9r\u00eat et qui s&rsquo;impose alors comme un aspect du \u00ab\u00a0d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00e0 la fois de l&rsquo;agent int\u00e9rieur qu&rsquo;est ce d\u00e9s\u00e9quilibre psychologique qu&rsquo;on distingue au travers du symbole de Ulysses S. Grant, c&rsquo;est cette absence d&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9e au d\u00e9part par Tocqueville, par l&rsquo;inexistence d&rsquo;un \u00ab\u00a0caract\u00e8re am\u00e9ricain\u00a0\u00bb. Cela suppose une absence d&rsquo;identit\u00e9 r\u00e9elle du pays et de ses habitants, une absence de l\u00e9gitimit\u00e9 de son organisation et de ses conceptions. Cela renvoie \u00e0 tout ce qui doit \u00eatre dit et redit de l&rsquo;Am\u00e9rique, non pas comme accident incompr\u00e9hensible, mais comme arch\u00e9type de la modernit\u00e9, comme facteur aussi important que la R\u00e9volution fran\u00e7aise et la r\u00e9volution de la thermodynamique caract\u00e9risant le \u00ab\u00a0<a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-notes_sur_la_source_de_tous_les_maux_ddecrisis_10_09_2010.html\">d\u00e9cha&icirc;nement de la Mati\u00e8re<\/a>\u00a0\u00bb (voir aussi la <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/section-la_grace_de_l_histoire.html\">rubrique<\/a> <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>) : l&rsquo;Am\u00e9rique comme arch\u00e9type d&rsquo;une formation sociale, politique, \u00e9conomique, \u00e9ventuellement \u00ab\u00a0culturelle\u00a0\u00bb (sous-culture ou \u00ab\u00a0culture de masse\u00a0\u00bb), bas\u00e9e sur ce vide de toute essence constitutive ; l&rsquo;Am\u00e9rique comme \u00ab\u00a0nation entropique\u00a0\u00bb, si l&rsquo;on veut&#8230; C&rsquo;est la raison de l&rsquo;insistance constante, dans <em>dedefensa.org<\/em>, \u00e0 engager \u00e0 ne pas traiter les USA comme une autre entit\u00e9 historique ou une entit\u00e9 historique de plus, les USA d\u00e9pourvus d&rsquo;histoire parce qu&rsquo;absolument \u00e9trangers \u00e0 l&rsquo;Histoire, sans caract\u00e8re r\u00e9galien, ne pouvant absolument rien entendre, par la nature m\u00eame de la chose, \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de bien public, etc. Ph\u00e9nom\u00e8ne avant-gardiste de la modernit\u00e9, et nullement une chose exceptionnelle ou un accident monstrueux de l&rsquo;Histoire. L&rsquo;Am\u00e9rique est notre destin final, lorsque nous serons au terme de la Chute, l&rsquo;objet m\u00eame de la destruction finale&hellip; D&rsquo;ailleurs, certes, nous y sommes.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>PhG<\/h4>\n<\/p>\n<p><p>____________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2 class=\"titleset_a.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:2em\">ArchivesPhG-2 : Le paradoxe d&rsquo;Appomattox<\/h2>\n<\/p>\n<p><p>L&rsquo;historien am\u00e9ricain James McPherson d\u00e9crit cette transformation s\u00e9mantique essentielle, elle-m\u00eame reflet d&rsquo;un monde nouveau qui na&icirc;t en 1865, qui va bouleverser le monde, dont nous go&ucirc;tons aujourd&rsquo;hui les fruits :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;[A]<em>vant 1861, les deux mots<\/em>[<em>United States<\/em>] <em>\u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement utilis\u00e9s dans le mode pluriel<\/em>[<em>The United States are a republic<\/em>]<em>. La guerre marqua la transition de l&rsquo;expression United States vers le mode singulier<\/em>[<em>The United States is a republic<\/em>].&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Bien s&ucirc;r, McPherson parle de la Guerre Civile, que nous nommons \u00ab\u00a0Guerre de S\u00e9cession\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le 9 avril 1865, le g\u00e9n\u00e9ral Ulysses S. Grant re\u00e7oit la reddition du g\u00e9n\u00e9ral Robert E. Lee \u00e0 Appomattox, en Virginie. La popularit\u00e9 de Lee \u00e9tait immense, &ndash; chez les rebelles, certes, mais chez les g\u00e9n\u00e9raux nordistes \u00e9galement. (Si Lee n&rsquo;avait pas choisi le Sud et la d\u00e9fense de son &Eacute;tat, la Virginie, il serait sans le moindre doute devenu commandant en chef des Arm\u00e9es du Nord, \u00e0 la place des pr\u00e9d\u00e9cesseurs de Grant et de Grant lui-m\u00eame. A West Point, lorsqu&rsquo;il faisait ses classes d&rsquo;officier de l&rsquo;U.S. Army, Lee \u00e9tait unanimement d\u00e9sign\u00e9 comme le futur commandant en chef de l&rsquo;arm\u00e9e.) Grant rapporte dans ses m\u00e9moires qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9mu, d\u00e9pressif, et profond\u00e9ment remu\u00e9 d&rsquo;avoir \u00e0 recevoir la reddition d&rsquo;un homme qu&rsquo;il estimait et respectait tant, et dont il avait \u00e9t\u00e9 officier d&rsquo;\u00e9tat-major lors de l&rsquo;exp\u00e9dition contre le Mexique que dirigeait Lee. On sacrifiera ici quelques instants d&rsquo;attention au r\u00e9cit que Grant fait, dans ses <em>Personal Memoirs<\/em>, de ce moment historique de la Guerre de S\u00e9cession, conserv\u00e9 respectueusement dans sa langue originale (avec traduction propos\u00e9e).<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;<em>What General Lee&rsquo;s feelings were I do not know. As he was a man of much dignity, with an impassible face, it was impossible to say whether he felt inwardly glad that the end had finally come, or felt sad over the result, as was too manly to show it. Whatever his feelings, they were entirely concealed from my observation ; but my own feelings, which had been quite jubilant on the receipt of his letter, were sad and depressed. I felt like anything rather than rejoicing at the downfall of a foe who had fought so long and valiantly, and had suffered so much for a cause, though that cause was, I believe, one of the worst for which a people ever fought, and one for which there was the least excuse. I do not question, however, the sincerity of the great masse of those who were opposed to us.<\/em>[&#8230;] <em>We soon felt into conversation about old army times.<\/em>[&#8230;] <em>Our conversation grew so pleasant that I almost forgot the object of our meeting. After the conversation had run in this style for some time, General Lee called my attention to the object of our meeting.<\/em>[&#8230;] <em>Then we gradually fell off again into conversation about matters foreign to the subject which had brought us together. This continued for some little time, when General Lee again interrupted the course of the conversation by suggested that the terms I proposed to give his army ought to be written out.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo; <em>J&rsquo;ignore quels \u00e9taient les sentiments du g\u00e9n\u00e9ral Lee. Comme c&rsquo;\u00e9tait un homme d&rsquo;une grande dignit\u00e9, au visage impassible, il \u00e9tait impossible de dire s&rsquo;il se sentait int\u00e9rieurement heureux que la fin soit enfin arriv\u00e9e, ou s&rsquo;il \u00e9tait triste du r\u00e9sultat, mais trop retenu pour le montrer. Quels que soient ses sentiments, ils \u00e9taient enti\u00e8rement dissimul\u00e9s \u00e0 mon observation ; mais mes propres sentiments, qui avaient \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait jubilatoires \u00e0 la r\u00e9ception de sa lettre, \u00e9taient d\u00e9sormais tristes et d\u00e9prim\u00e9s. J&rsquo;avais envie de tout plut\u00f4t que de me r\u00e9jouir de la d\u00e9faite d&rsquo;un ennemi qui s&rsquo;\u00e9tait battu si longtemps et si vaillamment, et qui avait tant souffert pour une cause, m\u00eame si cette cause \u00e9tait, je crois, l&rsquo;une des pires pour lesquelles un peuple ait jamais combattu, et pour laquelle il y avait le moins d&rsquo;excuse possible. Je ne mets pas en doute, cependant, la sinc\u00e9rit\u00e9 de la grande masse de ceux qui nous \u00e9taient oppos\u00e9s<\/em>. [&#8230;] <em>Nous nous sommes vite sentis en conversation sur les vieux temps de l&rsquo;arm\u00e9e.<\/em>[&#8230;] <em>Notre conversation devint si agr\u00e9able que j&rsquo;en oubliai presque l&rsquo;objet de notre rencontre. Apr\u00e8s que la conversation se soit d\u00e9roul\u00e9e dans ce style pendant un certain temps, le g\u00e9n\u00e9ral Lee a attir\u00e9 mon attention sur l&rsquo;objet de notre r\u00e9union<\/em>. [&#8230;] <em>Puis nous sommes progressivement retomb\u00e9s dans une conversation sur des sujets \u00e9trangers \u00e0 celui qui nous avait r\u00e9unis. Cela continua pendant un certain temps, lorsque le g\u00e9n\u00e9ral Lee interrompit \u00e0 nouveau le cours de la conversation en sugg\u00e9rant que les conditions que je proposais de donner \u00e0 son arm\u00e9e <\/em> devraient \u00eatre \u00e9crites. &raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le paradoxe d&rsquo;Appomattox tient \u00e0 ceci que Lee dut encourager Grant qui semblait d\u00e9faillir, le soutenir, l&rsquo;exhorter \u00e0 accomplir cette c\u00e9r\u00e9monie horrible de la reddition que lui-m\u00eame allait devoir subir parce qu&rsquo;il \u00e9tait le vaincu. L&rsquo;anecdote a peut-\u00eatre plus de signification qu&rsquo;il y para&icirc;t, et c&rsquo;est dans cet \u00e9tat d&rsquo;esprit que nous la pr\u00e9sentons. Un monde dispara&icirc;t \u00e0 Appomattox. C&rsquo;est une surprise r\u00e9elle de constater combien cette issue p\u00e8se, \u00e0 l&rsquo;instant, sur celui qui repr\u00e9sente le nouveau monde. L&rsquo;attitude de Grant pourrait para&icirc;tre \u00e9galement symbolique, comme si l&rsquo;esprit de l&rsquo;homme \u00e9tait charg\u00e9 d&rsquo;une prescience des drames \u00e0 venir. Elle r\u00e9sume le drame am\u00e9ricain au moment o&ugrave; l&rsquo;Am\u00e9rique, parall\u00e8lement \u00e0 l&rsquo;Allemagne, c\u00e8de \u00e0 son tour au vertige de devenir un syst\u00e8me. (L&rsquo;attitude de Grant consid\u00e9r\u00e9e comme argument historique nous renvoie aussi, <em>a contrario<\/em>, aux pires habitudes politiciennes de travestissement de la v\u00e9rit\u00e9 historique qui forme le courant de l&rsquo;activit\u00e9 politique am\u00e9ricaine, et la circonstance nous fait mieux saisir l&rsquo;importance des enjeux qui accompagnent de tels moments historiques et la description qu&rsquo;on en fait ensuite. A l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1944, \u00e0 Hawa\u00ef, lors d&rsquo;une conf\u00e9rence de presse o&ugrave; il \u00e9tait press\u00e9 de question sur sa politique d&rsquo;exigence d&rsquo;une capitulation sans condition de l&rsquo;Allemagne du Japon, politique si compl\u00e8tement absurde et aveugle, et criminelle en r\u00e9alit\u00e9, Franklin Roosevelt cita comme sa r\u00e9f\u00e9rence, en maniant le symbole comme on le comprend aussit\u00f4t [l&rsquo;allusion \u00e0 la Guerre Civile, guerre pour la Libert\u00e9], l&rsquo;attitude de Grant \u00e0 Appomattox. Selon FDR, Grant avait exig\u00e9 de Lee la capitulation sans condition de ses forces. C&rsquo;\u00e9tait sa r\u00e9f\u00e9rence morale. Le mensonge ou l&rsquo;ignorance laisse pantois. Il en dit long sur FDR, sur les m&oelig;urs politiciennes de l&rsquo;<em>establishment <\/em>et sur la manipulation de l&rsquo;histoire. Ils conduisent \u00e0 leur conseiller de lire <em>Personal Memoirs<\/em>.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Appomattox ouvre une p\u00e9riode d&rsquo;intense expansion de la puissance industrielle et \u00e9conomique de l&rsquo;Am\u00e9rique. Plus rien ne freine d\u00e9sormais l&rsquo;expansion des conceptions am\u00e9ricaines, sinon quelques tribus d&rsquo;Indiens que Sherman, le vainqueur d&rsquo;Atlanta et de la G\u00e9orgie, ira prestement liquider comme il faut (&laquo;<em>Un bon Indien est un Indien mort<\/em>&raquo;). L&rsquo;\u00e9poque du \u00ab\u00a0capitalisme sauvage\u00a0\u00bb commence. Elle va faire des fortunes colossales et hisser l&rsquo;Am\u00e9rique au premier rang des nations industrialis\u00e9es, d\u00e8s la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle. A quel prix ? L&rsquo;anecdote d&rsquo;Appomattox semble nous le sugg\u00e9rer. Le g\u00e9n\u00e9ral Grant, \u00ab\u00a0triste et d\u00e9pressif\u00a0\u00bb, devant sa victime qu&rsquo;il admire, qui s&rsquo;est battue pour une cause dont le m\u00eame Grant nous dit pourtant qu&rsquo;elle est \u00ab\u00a0la pire\u00a0\u00bb qu&rsquo;on puisse imaginer ; comment concilier ce jugement cat\u00e9gorique sur l&rsquo;horreur de la cause d\u00e9fendue, et la noblesse, et la grandeur de celui qui la d\u00e9fend, y compris dans cette adversit\u00e9, et si admirables noblesse et grandeur finalement que c&rsquo;est Lee qui rappelle le vainqueur \u00e0 son devoir cruel ? Comment, sinon en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la contestation, tr\u00e8s active aux &Eacute;tats-Unis aujourd&rsquo;hui encore, de la pr\u00e9sentation qui est faite en g\u00e9n\u00e9ral des causes profondes de la guerre de S\u00e9cession, c&rsquo;est-\u00e0-dire en s&rsquo;interrogeant sur la validit\u00e9 du jugement de Grant sur la cause que d\u00e9fend Lee. De m\u00eame, le sentiment d\u00e9pressif et triste de Grant ne repr\u00e9sente-t-il pas, d&rsquo;une fa\u00e7on symbolique et comme par prescience \u00e0 nouveau, une indication du fardeau dont va \u00eatre d\u00e9sormais charg\u00e9 le caract\u00e8re am\u00e9ricain ? En 1879, le docteur Beard, \u00e9minent psychologue, \u00e9tablit le diagnostic de la neurasth\u00e9nie et d\u00e9finit cette maladie comme<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;<em>la nervosit\u00e9 am\u00e9ricaine,<\/em>[qui] <em>est le produit de la civilisation am\u00e9ricaine.<\/em>[&#8230;] <em>Notre immunit\u00e9 contre la nervosit\u00e9 et les maladies nerveuses, nous l&rsquo;avons sacrifi\u00e9e \u00e0 la civilisation. En effet, nous ne pouvons pas avoir la civilisation et tout le reste : dans notre marche en avant, nous perdons de vue, et perdons en effet, la r\u00e9gion que nous avons travers\u00e9e.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le <em>Gilded Age<\/em>est \u00e9videmment ce temps d&rsquo;une extr\u00eame nervosit\u00e9 et d&rsquo;une extr\u00eame exaltation (l&rsquo;un va avec l&rsquo;autre, c&rsquo;est la m\u00eame chose ou tout comme). Les fortunes et les pr\u00e9dicateurs poussent comme des champignons. La fi\u00e8vre de l&rsquo;or vaut bien la fi\u00e8vre du z\u00e9lote, et vice-versa. En m\u00eame temps que se font les fortunes, comme des rapines \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;un continent, les scandales \u00e9clatent (la pr\u00e9sidence Grant, justement, dans les ann\u00e9es 1868-76, nous g\u00e2tera \u00e0 cet \u00e9gard). Parall\u00e8lement, comme \u00e0 un spectacle bien mont\u00e9, la foi et la vertu sont de plus en plus hautement proclam\u00e9es. Les sentiments extr\u00eames fleurissent, tous dans la m\u00eame sens de l&rsquo;absolutisme de l&rsquo;appr\u00e9ciation du monde, avec ce m\u00eame regard, indiff\u00e9rent pour le reste du monde, de la suffisance qui exprime la vertu \u00e0 l&rsquo;arrogance qui signale la fortune. Comme le voit excellemment le docteur Beard, la \u00ab\u00a0maladie am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb est en plein essor. Rien ne l&rsquo;arr\u00eatera.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ce qui se passe alors est une entreprise d&rsquo;investissement par la fortune d&rsquo;une nation qui est un continent. Ce mouvement est compl\u00e8tement caract\u00e9ristique de l&rsquo;Am\u00e9rique, par son ambition, sa force et son caract\u00e8re radical. Il manifeste une diff\u00e9rence fondamentale d&rsquo;avec le mouvement allemand, auquel il ressemble tant par ailleurs, \u00e0 bien des \u00e9gards, tant dans les caract\u00e9ristiques psychologiques et par les ambitions et les conceptions, et finalement par la substance m\u00eame qui place les deux \u00e0 part dans l&rsquo;histoire ; l&rsquo;on comprend aussit\u00f4t que l&rsquo;Am\u00e9rique et son panam\u00e9ricanisme ont, par rapport au pangermanisme, quelque chose de d\u00e9cisivement diff\u00e9rent, l&rsquo;on veut dire \u00e9galement dans le sens de l&rsquo;efficacit\u00e9. Certes, l&rsquo;Allemagne a ses grandes fortunes, ses grands industriels, mais ceux-ci tiennent leur place qui n&rsquo;est pas la place supr\u00eame. On peut parler de leur poids politique et de leur influence sur le gouvernement et sur l&rsquo;&Eacute;tat, voire de manipulation dans certains cas, de responsabilit\u00e9 dans tel ou tel acte du gouvernement, tout ce qui fait les rapports politiques entre l&rsquo;autorit\u00e9 politique supr\u00eame et les puissances d&rsquo;argent qui jouent un r\u00f4le si important. Il n&rsquo;y a pourtant pas transformation de substance, et l&rsquo;&Eacute;tat reste l&rsquo;&Eacute;tat. En Am\u00e9rique, c&rsquo;est diff\u00e9rent. On acquiert tr\u00e8s vite le sentiment que c&rsquo;est justement de substance qu&rsquo;il s&rsquo;agit, et la situation se met en place dans cette p\u00e9riode ascensionnelle irr\u00e9sistible du panam\u00e9ricanisme, \u00e0 mesure que se b\u00e2tissent les fortunes. Celles-ci prennent non seulement les meilleures places, ce qui n&rsquo;est pas nouveau, mais bien plus et de fa\u00e7on d\u00e9cisive, elles se mettent en place pour former la substance de la nation.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>A c\u00f4t\u00e9 de cela, on ne peut \u00eatre \u00e9tonn\u00e9. Un regard sur l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine permet de mieux comprendre, en nous \u00e9clairant sur la caract\u00e9ristique essentielle de l&rsquo;Am\u00e9rique, combien ce d\u00e9but de constat sur l&rsquo;Am\u00e9rique du <em>Gilded Age<\/em>est dans la nature des choses am\u00e9ricaines. Notre r\u00e9f\u00e9rence est imparable, c&rsquo;est le plus grand politologue am\u00e9ricain qui se trouve \u00eatre, par une ironie de l&rsquo;histoire qui a plus de signification qu&rsquo;on croit, un Fran\u00e7ais si compl\u00e8tement fran\u00e7ais par son esprit, sa naissance, la gr\u00e2ce de sa pens\u00e9e et de sa langue. En 1831, Alexis de Tocqueville d\u00e9barque en Am\u00e9rique. Il observe, il parle, il s&rsquo;informe. Dans son esprit se forme le sch\u00e9ma de sa magistrale \u00e9tude sur la d\u00e9mocratie am\u00e9ricaine. En attendant, il note ses premi\u00e8res observations, du pris sur le vif. Voici ce qu&rsquo;il \u00e9crit, dans une lettre du 1er juin 1831 :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;<em>Les hommes qui vivent sous ses lois<\/em>[de la soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine] <em>sont encore anglais, fran\u00e7ais, allemands, hollandais. Ils n&rsquo;ont ni religion, ni m&oelig;urs, ni id\u00e9es communes ; jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent on ne peut dire qu&rsquo;il y ait un caract\u00e8re am\u00e9ricain \u00e0 moins que ce soit celui de n&rsquo;en point avoir. Il n&rsquo;existe point ici de souvenirs communs, d&rsquo;attachements nationaux. Quel peut \u00eatre le seul lien qui unisse les diff\u00e9rentes parties de ce vaste corps ? L&rsquo;<\/em><strong><em>int\u00e9r\u00eat.<\/em><\/strong>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Voici ces hommes et ces femmes attach\u00e9s par le seul int\u00e9r\u00eat : quelle soci\u00e9t\u00e9, quelle r\u00e9publique peuvent-ils former ? Tocqueville, \u00e0 nouveau (lettre du 29 mai 1831) : &laquo;<em>Le principe des r\u00e9publiques anciennes \u00e9tait le sacrifice de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat particulier au bien g\u00e9n\u00e9ral, dans ce sens, on peut dire qu&rsquo;elles \u00e9taient<\/em><strong><em> vertueuses<\/em><\/strong><em>. Le principe de celle-ci me para&icirc;t de faire rentrer l&rsquo;int\u00e9r\u00eat particulier dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. Une sorte d&rsquo;\u00e9go\u00efsme raffin\u00e9 et intelligent semble \u00eatre le pivot sur lequel roule toute la machine. Ces gens-ci ne s&#8217;embarrassent pas \u00e0 rechercher si la vertu publique est bonne, mais ils pr\u00e9tendent prouver qu&rsquo;elle est utile.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Nous avons les \u00e9l\u00e9ments qui nous importent : un seul lien, l&rsquo;int\u00e9r\u00eat, c&rsquo;est-\u00e0-dire que la fortune domine et qu&rsquo;elle est la mesure de toute chose, de la vertu autant que de la puissance, autant que du rang ; il n&rsquo;y a pas de bien public au sens r\u00e9galien du terme, il n&rsquo;y a pas de vertu civique sinon cette vertu en ce qu&rsquo;elle est utile, c&rsquo;est-\u00e0-dire en ce qu&rsquo;elle permet \u00e0 la fortune de fructifier. Par cons\u00e9quent toute repr\u00e9sentation immanente du bien public, tout pouvoir pr\u00e9tendant repr\u00e9senter un bien public comme quelque chose d&rsquo;historique qui \u00e9chappe aux int\u00e9r\u00eats individuels, qui ne soit pas l&rsquo;addition des \u00e9go\u00efsmes individuels, &mdash; un tel pouvoir est inconcevable. Aucune tradition historique ne vient nuancer cette situation, et cette situation n&rsquo;a aucune chance d&rsquo;\u00e9voluer en quelque chose qui permettrait d&rsquo;\u00e9tablir une tradition historique hors des \u00e9go\u00efsmes individuels puisque ce sont les \u00e9go\u00efsmes individuels qui tiennent le pouvoir et veillent au grain. Quand le centralisme est install\u00e9, \u00e0 partir de 1865, quand le pays est ferm\u00e9 pour permettre son d\u00e9veloppement (isolationnisme), quand des fortunes gigantesques se forment, elles tiennent naturellement la place au centre du gouvernement de l&rsquo;Am\u00e9rique, comme inspiratrices de ce gouvernement, et le gouvernement lui-m\u00eame n&rsquo;est qu&rsquo;un appoint \u00e0 qui l&rsquo;on laisse les pompes et les ors de l&rsquo;apparence ou un trublion qu&rsquo;on remet vite dans le droit chemin lorsqu&rsquo;il lui vient des id\u00e9es d&rsquo;\u00e9mancipation. &laquo;<em>Je suis ici pour repr\u00e9senter les int\u00e9r\u00eats du business<\/em>&raquo;, dit en 1898 le pr\u00e9sident McKinley, parlant, comme on le comprend, de sa pr\u00e9sence \u00e0 la Maison-Blanche. Il n&rsquo;y a pas un gramme de remord, pas un doute, pas une h\u00e9sitation, dans ces mots. Dans les premi\u00e8res ann\u00e9es 1900, quand il faut traiter les crises \u00e9conomiques et financi\u00e8res de la nation, le pr\u00e9sident Theodore Roosevelt s&rsquo;en remet au banquier J. Pierpont Morgan. Le m\u00eame Morgan, \u00e0 partir de 1914-15, est le correspondant direct et officiel du Royaume-Uni, au nom de son propre pays (les USA), et son bailleur de fond pour les pr\u00eats que Londres veut obtenir de Washington ; Londres contacte Washington, qui fait suivre \u00e0 Morgan et \u00e0 Wall Street, puis tr\u00e8s vite, Londres contacte Morgan directement. Morgan, c&rsquo;est le patron.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette structure <em>de facto<\/em>de l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;a pas vraiment chang\u00e9. Il est tr\u00e8s caract\u00e9ristique pour notre propos que, dans les ann\u00e9es 1920, lorsqu&rsquo;un d\u00e9bat culturel et politique fait rage entre l&rsquo;Europe et les &Eacute;tats-Unis sur le sens de la civilisation nouvelle que nous propose l&rsquo;Am\u00e9rique, nombre d&rsquo;intellectuels et d&rsquo;artistes europ\u00e9ens avancent comme argument principal contre la civilisation am\u00e9ricaine que l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e2me. Le constat de Tocqueville (&laquo;<em>jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent on ne peut dire qu&rsquo;il y ait un caract\u00e8re am\u00e9ricain \u00e0 moins que ce soit celui de n&rsquo;en point avoir<\/em>&raquo;) revient \u00e0 l&rsquo;esprit, pour constater \u00e0 nouveau qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de nouveau selon un esprit tremp\u00e9 \u00e0 la civilisation europ\u00e9enne. (En 1928, le comte Henri de Keyserling, historien-psychologue allemand fort proche de l&rsquo;\u00e9cole n\u00e9o-pangermaniste spangl\u00e9rienne, estimait dans son <em>Diagnostic de l&rsquo;Am\u00e9rique et de l&rsquo;am\u00e9ricanisme<\/em>que<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;<em>ce qu&rsquo;on peut appeler le \u00ab\u00a0manque d&rsquo;\u00e2me\u00a0\u00bb des Am\u00e9ricains vient en premier lieu du fait que l&rsquo;Am\u00e9rique est encore une<\/em><strong><em>colonie<\/em><\/strong><em>, et que jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;heure actuelle une civilisation v\u00e9ritablement autochtone ne s&rsquo;y est pas d\u00e9velopp\u00e9e<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il notait un peu plus loin, montrant par l\u00e0 son optimisme, mais r\u00e9affirmant <em>in fine<\/em> que l&rsquo;absence de caract\u00e8re not\u00e9 par Tocqueville subsistait :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em\">\n<p><p>&laquo;<em>Il est<\/em><strong><em> de fait<\/em><\/strong><em> que le nouveau continent produit effectivement et irr\u00e9sistiblement un nouveau type humain&hellip;<\/em>[&#8230;] <em>Et ceci, \u00e0 son tour, doit n\u00e9cessairement mener, et m\u00e8ne en fait, \u00e0 la naissance et au d\u00e9veloppement d&rsquo;une \u00e2me d&rsquo;esp\u00e8ce nouvelle<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p> On comprend que le \u00ab\u00a0caract\u00e8re\u00a0\u00bb de Tocqueville et l'\u00a0\u00bb\u00e2me\u00a0\u00bb de Keyserling sont une seule et m\u00eame chose, qui manque <strong>d\u00e9cisivement<\/strong> aux Am\u00e9ricains. L&rsquo;hypoth\u00e8se de Keyserling sur la naissance d&rsquo;une \u00ab\u00a0\u00e2me am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb fut <strong>d\u00e9cisivement <\/strong>d\u00e9mentie par la Grande D\u00e9pression. Il n&rsquo;y a donc, <strong>aujourd&rsquo;hui<\/strong>, toujours pas d'\u00a0\u00bb\u00e2me\u00a0\u00bb, ou de \u00ab\u00a0caract\u00e8re\u00a0\u00bb am\u00e9ricain, &ndash; mais nous savons bien, au moins depuis le docteur Beard, qu&rsquo;il y a \u00ab\u00a0une maladie am\u00e9ricaine\u00a0\u00bb.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>[&hellip;] [L]a Grande D\u00e9pression et Roosevelt (FDR) \u00e0 partir de 1933 \u00e0 la pr\u00e9sidence font passer un effroi horrible dans les structures du <em>big business<\/em>. A cet instant, dans ces trois ann\u00e9es cruciales (1933, 1934, 1935), l&rsquo;Am\u00e9rique sembla pouvoir changer de substance, et un v\u00e9ritable gouvernement, pouvant pr\u00e9tendre cr\u00e9er une immanence, la repr\u00e9sentation d&rsquo;un bien public, parut s&rsquo;installer \u00e0 Washington. FDR n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un illusionniste. Il intervint comme r\u00e9parateur, certes, et avec un brio qu&rsquo;il faut lui reconna&icirc;tre ; sur le fond, il ne changea rien ; comme tout bon politicien, et il \u00e9tait le meilleur de son temps, il avait ses soutiens dans la fortune am\u00e9ricaine (\u00e0 Wall Street plus que dans l&rsquo;industrie) et, tout au long de la guerre, la fortune am\u00e9ricaine, Wall Street et <em>big business<\/em> confondus, retrouv\u00e8rent naturellement la place centrale qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient jamais tout \u00e0 fait perdue en installant ce qu&rsquo;on nomma plus tard un \u00ab\u00a0complexe militaro-industriel\u00a0\u00bb o&ugrave; l&rsquo;argument de la s\u00e9curit\u00e9 nationale permet de subsidier l&rsquo;industrie, de faire circuler l&rsquo;argent et de d\u00e9velopper les technologies n\u00e9cessaires \u00e0 l&rsquo;avancement de l&rsquo;industrie. La structure fondamentale de l&rsquo;Am\u00e9rique, qui distingue ce pays d\u00e8s l&rsquo;origine, a donc subsist\u00e9, au travers des crises et des changements, et subsiste aujourd&rsquo;hui. L&rsquo;on dirait m\u00eame que le syst\u00e8me s&rsquo;est raffin\u00e9 et qu&rsquo;il a gagn\u00e9 en efficacit\u00e9, puisque le gouvernement, dont la grandeur impressionne utilement l&rsquo;\u00e9tranger, fonctionne d&rsquo;abord comme une \u00e9norme pompe blanchisseuse d&rsquo;argent, qui recycle l&rsquo;argent public vers les subsides et les investissements industriels et technologiques \u00e0 long terme que le big business<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette structure, qui diff\u00e9rencie d\u00e9cisivement le pan-am\u00e9ricanisme du pangermanisme, favorise le premier en lui fournissant des capacit\u00e9s offensives sans \u00e9gales. Il y a la situation des capacit\u00e9s d&rsquo;investissement ext\u00e9rieures et de la libert\u00e9 de mouvement de ces capacit\u00e9s, avec le gouvernement fonctionnant comme une garde pr\u00e9torienne du <em>big business<\/em>. (Que ce soit les grands trusts comme United Fruits qui investissent l&rsquo;Am\u00e9rique Latine, ou les p\u00e9troliers qui sont au Moyen-Orient, ces pr\u00e9sences et ces int\u00e9r\u00eats constituent la cause essentielle de l&rsquo;interventionnisme militaire am\u00e9ricain, extr\u00eamement fourni, dans ces zones.) Mais il faut parler d&rsquo;une dimension diff\u00e9rente, \u00e0 notre sens bien plus importante pour d\u00e9finir le mouvement pan-expansionniste qui nous int\u00e9resse dans cette \u00e9tude. L&rsquo;absence d&rsquo;un &Eacute;tat repr\u00e9sentant une tradition nationale et \u00e9tablissant une immanence historique d\u00e9gage l&rsquo;activisme panam\u00e9ricanisme, dans l&rsquo;image qu&rsquo;il entend donner, du soup\u00e7on d&rsquo;\u00e9go\u00efsme national. Dans l&rsquo;histoire que nous voulons en faire, l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;est pas nationaliste, ni patriotique au sens o&ugrave; on l&rsquo;entend couramment, avec une moue d\u00e9sapprobatrice, un haussement de sourcil, d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;invective aux l\u00e8vres. Son absence d&rsquo;immanence nationale donne \u00e0 <strong>l&rsquo;apparence <\/strong>de l&rsquo;Am\u00e9rique une singuli\u00e8re vertu progressiste, en <strong>apparaissant <\/strong>comme une chose d\u00e9structur\u00e9e, selon le mod\u00e8le qu&rsquo;elle pr\u00f4ne. L&rsquo;Am\u00e9rique sans \u00e2me, sans mystique, sans tradition, est naturellement internationaliste et supra-nationaliste (nullement universaliste, ce qui est tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, une nation fortement patriotique et affirm\u00e9e, pouvant effectivement \u00eatre universaliste). Si l&rsquo;on se r\u00e9f\u00e8re aux canons \u00e9dict\u00e9s \u00e0 cet \u00e9gard depuis la fin du XVIIIe si\u00e8cle, l&rsquo;Am\u00e9rique est naturellement progressiste. On ne dit pas qu&rsquo;elle soit une nation de progr\u00e8s, que les petites gens y soient bien trait\u00e9es, et les Noirs, et les Indiens, certes pas et l&rsquo;on sait ce qu&rsquo;il en est ; mais son image, la perception qu&rsquo;on en a, r\u00e9guli\u00e8rement renforc\u00e9es par son activit\u00e9 industrielle et industrieuse (l&rsquo;industrie du cin\u00e9ma y joue le r\u00f4le qu&rsquo;on sait), et qui sont l&rsquo;essentiel pour notre propos, sont naturellement celle de la \u00ab\u00a0nation progressiste\u00a0\u00bb. Ainsi le panam\u00e9ricanisme poss\u00e8de-t-il sur le pangermanisme cet avantage d\u00e9cisif : il est lui-m\u00eame, avant d&rsquo;entreprendre sa qu\u00eate pan-expansionniste, conforme au r\u00e9sultat qu&rsquo;on attend de son action, &mdash; d\u00e9structur\u00e9, sans immanence nationale, progressiste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>L\u00e0-dessus, et pour att\u00e9nuer le radicalisme de ce jugement, et pour m\u00e9nager l&rsquo;\u00e9volution de notre th\u00e8se jusqu&rsquo;\u00e0 son terme qui est l&rsquo;\u00e9volution virtualiste du panam\u00e9ricanisme, il faut ajouter que ces vertus puissantes ont leurs doubles sombres, leurs doubles n\u00e9gatifs, qui sont autant de faiblesses sans retour. On y reviendra, parce que ce domaine fournit le fond de notre th\u00e8se en justifiant son terme. Disons que l&rsquo;affaire ce r\u00e9sume par ce paradoxe que l&rsquo;Am\u00e9rique, au plus elle est puissante par la gr\u00e2ce de son panam\u00e9ricanisme, au plus elle s&rsquo;affaiblit \u00e0 cause de lui. La mesure de survie se nomme : le virtualisme. On en parlera beaucoup.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le paradoxe d&rsquo;Appomattox Ce deuxi\u00e8me texte (depuis que la rubrique est ouverte) des \u00ab\u00a0Archives PhG\u00a0\u00bb est extrait du m\u00eame projet de livre que la pr\u00e9c\u00e9dente \u00ab\u00a0Archive PhG\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un autre chapitre de la m\u00eame Partie o&ugrave; ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9s les extraits concernant Otto von Bismarck (voir le 8 d\u00e9cembre 2011). 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