{"id":74545,"date":"2012-03-02T05:14:05","date_gmt":"2012-03-02T05:14:05","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/03\/02\/deuxieme-livre-i-methodologie-et-etat-de-lesprit\/"},"modified":"2012-03-02T05:14:05","modified_gmt":"2012-03-02T05:14:05","slug":"deuxieme-livre-i-methodologie-et-etat-de-lesprit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/03\/02\/deuxieme-livre-i-methodologie-et-etat-de-lesprit\/","title":{"rendered":"Deuxi\u00e8me Livre : I. M\u00e9thodologie et \u00e9tat de l&rsquo;esprit"},"content":{"rendered":"<p><h4>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/h4>\n<p>Le texte ci-dessous est la Premi\u00e8re Partie du Deuxi\u00e8me Livre de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. La publication sur <em>dedefensa.org<\/em> a commenc\u00e9 le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\" class=\"gen\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction : \u00ab<em>La souffrance du monde<\/em>\u00bb), pour se poursuivre le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\" class=\"gen\">25 janvier 2010<\/a> (Premi\u00e8re Partie : \u00ab<em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-deuxieme_partie_le_reve_americain_et_vice-versa_03_04_2010.html\" class=\"gen\">3 avril 2010<\/a>  (Deuxi\u00e8me Partie : \u00ab<em>Le r\u00eave am\u00e9ricain et vice-versa<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-troisieme_partie_1919-1933_du_reve_americain_a_l_american_dream_16_05_2010.html\" class=\"gen\">16 mai 2010<\/a> (\u00ab<em>Du r\u00eave am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;American Dream<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-quatrieme_partie_le_pont_de_la_communication_26_07_2010.html\" class=\"gen\">26 juillet 2010<\/a> (\u00ab<em>Le pont de la communication<\/em>\u00bb), et le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-cinquieme_partie_la_transversale_du_technologisme_02_12_2010.html\" class=\"gen\">12 d\u00e9cembre 2010<\/a> (\u00ab<em>La transversale du technologisme<\/em>\u00bb).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe Deuxi\u00e8me Livre de l&rsquo;essai para\u00eet sous le titre \u00ab<em>Contre-Civilisation et r\u00e9sistance<\/em>\u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[ATTENTION : une version en pdf est accessible \u00e9galement aux personnes ayant effectivement un compte personnel sur ce site. Apr\u00e8s avoir activ\u00e9 votre compte et \u00eatre retourn\u00e9 \u00e0 ce texte en ligne, vous verrez appara\u00eetre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.]<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>\n<h2 class=\"common-article\">M\u00e9thodologie et \u00e9tat de l&rsquo;esprit<\/h2>\n<\/p>\n<p><\/h3>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">1<\/span>  Cet essai est un choix,  ainsi avais-je commenc\u00e9 cette derni\u00e8re partie de <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>, qui apparaissait manifestement, imp\u00e9rativement m\u00eame, dirais-je, comme la partie conclusive. R\u00e9flexion faite et refaite, je corrigeai comme ceci : Cet essai pourrait sembler un choix. Cette \u00e9volution du langage, avec l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;elle implique, n&rsquo;est pas indiff\u00e9rente. Elle m&rsquo;est venue au fil de la main qui \u00e9crit, alors qu&rsquo;il m&rsquo;apparaissait opportun, \u00e0 ce stade de la chose, d&rsquo;abord de d\u00e9finir ce r\u00e9cit en le reprenant dans sa totalit\u00e9 ; elle m&rsquo;a conduit \u00e0 tenter de l&rsquo;\u00e9clairer d&rsquo;une lumi\u00e8re nouvelle, d&rsquo;une conclusion qui serait manifestement une ouverture ambitieuse le reprenant, effectivement dans sa totalit\u00e9, pour lui donner la dimension nouvelle qu&rsquo;il exige, plus vaste et certainement sublime. C&rsquo;est de cette fa\u00e7on qu&rsquo;apparaissent souvent, alors qu&rsquo;on juge le labeur accompli, des t\u00e2ches nouvelles qui sont d&rsquo;autant plus imp\u00e9ratives qu&rsquo;elles sont tardives, c&rsquo;est-\u00e0-dire bien m\u00fbries par une r\u00e9flexion intuitive qui a suivi son cours entretemps ; ces t\u00e2ches nouvelles couronnent le tout en le transformant, c&rsquo;est-\u00e0-dire en l&rsquo;\u00e9levant vers des domaines sup\u00e9rieurs qui d\u00e9couvrent le but r\u00e9el de l&rsquo;entreprise, dont on ne se doutait pas jusqu&rsquo;alors. Cela, c&rsquo;est sans aucun doute l&rsquo;intuition haute, celle qui r\u00e8gle tout. D\u00e9sormais, cette \u00e9volution symbolique du langage entre Cet essai est un choix et Cet essai pourrait sembler un choix m&rsquo;appara\u00eet essentielle, quelque chose sans quoi le r\u00e9cit et l&rsquo;essai tout ensemble resteraient comme un pauvre \u00e9clop\u00e9, une tentative sans r\u00e9el lendemain. Pareillement, c&rsquo;est-\u00e0-dire avec la m\u00eame ambition, cette derni\u00e8re Partie s&rsquo;est d\u00e9velopp\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 acqu\u00e9rir des dimensions consid\u00e9rables, \u00e9largissant le terrain de l&rsquo;exploration, approfondissant le sujet de l&rsquo;enqu\u00eate, for\u00e7ant le regard \u00e0 se hausser vers des espaces inattendus ; ainsi la derni\u00e8re Partie est-elle devenue un Deuxi\u00e8me Livre. L\u00e0 aussi, il n&rsquo;y avait pas de choix.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans le d\u00e9tail du fil du r\u00e9cit, l&rsquo;uvre pourrait, elle, souvent sembler un choix, en nombre de mati\u00e8res et en nombre de jugements, par rapport aux domaines historiques et \u00e0 celui de la pens\u00e9e qu&rsquo;elle survole. En rel\u00e2chant un instant le propos jusqu&rsquo;au d\u00e9tail sp\u00e9culatif, on supposerait sans trop s&rsquo;avancer que des lecteurs pourraient s&rsquo;\u00eatre \u00e9tonn\u00e9s, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, pour ce qu&rsquo;on a pu d\u00e9j\u00e0 lire, de n&rsquo;y trouver qu&rsquo;une mention incompl\u00e8te ou fort peu mention de tel ou tel ph\u00e9nom\u00e8ne, tel ou tel \u00e9v\u00e9nement qui leur semble d&rsquo;une importance indubitable sinon consid\u00e9rable  pourquoi r\u00e9duire la Grande Guerre \u00e0 la seule France, \u00e0 Verdun seulement ? Pourquoi n&rsquo;accorder qu&rsquo;une place si restreinte \u00e0 la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale par rapport \u00e0 la Premi\u00e8re, et encore, ne la lui accorder qu&rsquo;\u00e0 partir de points de vue tr\u00e8s sp\u00e9cifiques o\u00f9 elle n&rsquo;a au d\u00e9part qu&rsquo;une position secondaire, de parti pris manifeste ? Pourquoi faire si peu de place au ph\u00e9nom\u00e8ne du communisme et de l&rsquo;URSS ? Pourquoi ignorer le fait de la colonisation et sa suite, la d\u00e9colonisation ? Passons sur d&rsquo;autres questions innombrables que les professeurs des \u00e9tablissements universitaires s&#8217;emploieraient \u00e0 mettre en forme pour mettre en question ce r\u00e9cit,  je veux dire, s&rsquo;ils recevaient consigne de le lire, si ce beau monde d\u00e9couvrait un jour son existence. On ne leur ferait nullement grief d&rsquo;ainsi remplir leur contrat, sinon leur devoir.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLes r\u00e9ponses \u00e0 autant de questions que l&rsquo;on songerait \u00e0 se poser \u00e0 ce propos, \u00e0 propos de tant de ph\u00e9nom\u00e8nes, de tant d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements qui semblent omis et le sont en v\u00e9rit\u00e9, sont toutes semblables, r\u00e9sum\u00e9es par l&rsquo;inad\u00e9quation du mot choix alors qu&rsquo;il \u00e9tait sollicit\u00e9 dans la premi\u00e8re version de cet \u00e9crit qu&rsquo;on est en train de lire. (Cet essai pourrait sembler un choix, etc.) La v\u00e9rit\u00e9, lecteur, est que je n&rsquo;ai justement pas le loisir du choix, et qu&rsquo;il existe un entra\u00eenement sup\u00e9rieur. Il faut, ici, que je dise quelques mots de la pr\u00e9occupation sup\u00e9rieure qui me guide, ou plut\u00f4t de l&rsquo;esprit qui guide ma plume, s&rsquo;il \u00e9tait encore question de plume. A conduire cette description d&rsquo;un travail pourtant accompli, je d\u00e9couvre que je n&rsquo;en ai pas saisi toute la port\u00e9e, embrass\u00e9 toute la dimension, et qu&rsquo;il importe de s&rsquo;activer \u00e0 ce propos. Pas de choix, vous dis-je<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa description que je pr\u00e9tends faire de ce ph\u00e9nom\u00e8ne essentiel tournant autour de ce que j&rsquo;ai d\u00e9sign\u00e9 comme le d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re, qui embrasse plus de deux si\u00e8cles de notre temps et dont on verra dans ces pages qu&rsquo;il s&rsquo;agit finalement d&rsquo;une p\u00e9riode bien plus \u00e9largie, qui embrase la modernit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 nous pour faire d&rsquo;elle un brasier d\u00e9vorant l&rsquo;univers, qui pr\u00e9tend \u00eatre si grand et si puissant, si unique dans sa dynamique et dans sa manufacture, cette description est une chose qui, lorsqu&rsquo;elle se fait et lorsqu&rsquo;elle est faite, ne laisse que fort peu de place au reste. Tous les \u00e9v\u00e9nements sont li\u00e9s \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne du d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re, d&rsquo;une fa\u00e7on ou d&rsquo;une autre, certains directement, presque jusque dans leur substance, les autres indirectement, beaucoup moins essentiels par rapport au reste et, le plus souvent, rejet\u00e9s aux marges. Ce n&rsquo;est pas hausser ou diminuer ces \u00e9v\u00e9nements, dans le sens de porter un jugement de valeur sur eux, voire un jugement moral selon nos r\u00e9f\u00e9rences humaines. Mais nous parlons du point de vue de l&rsquo;Histoire quand elle se fait m\u00e9tahistoire, qui n&rsquo;est gu\u00e8re influen\u00e7able par les suggestions humaines lorsque ces suggestions vont contre ses arrangements \u00e0 elle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;hypoth\u00e8se que nous exposons est radicalement transmutante, dans ce fait qu&rsquo;elle r\u00e9duit nombre d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements \u00e0 une mesure de peu d&rsquo;importance par rapport \u00e0 elle-m\u00eame, o\u00f9 elle en absorbe d&rsquo;autres et les grandit tout aussi radicalement, mais en leur \u00f4tant leur originalit\u00e9 accessoire par l&rsquo;influx de sa propre substance. C&rsquo;est de ceux-ci et de ceux-l\u00e0 dont nous ne parlons pas dans leur sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e0 premi\u00e8re vue, dont nous ignorons la sp\u00e9cificit\u00e9 s\u00e9par\u00e9e, dont l&rsquo;absence a pu choquer le lecteur. D&rsquo;autre part, l&rsquo;ampleur de l&rsquo;hypoth\u00e8se, son extr\u00eame singularit\u00e9 par rapport aux approches habituelles de l&rsquo;Histoire, son orientation r\u00e9solument m\u00e9tahistorique, rendent compte d&rsquo;une substance ignor\u00e9e en g\u00e9n\u00e9ral, et incomprise si elle \u00e9tait per\u00e7ue, et d&rsquo;une organisation sans \u00e9quivalent dans son essence, l&rsquo;une et l&rsquo;autre qui en font un \u00e9v\u00e9nement \u00e9videmment exceptionnel ; la chose r\u00e8gne et elle r\u00e8gle tout le reste, et tout le reste est boulevers\u00e9, et nul n&rsquo;en sort indemne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa description de mesures inhabituelles et peu communes de l&rsquo;Histoire, par contraste avec la fa\u00e7on dont elle nous est habituellement rapport\u00e9e, disons sous forme de l&rsquo;histoire ou de l&rsquo;historiographie plus ou moins soumise \u00e0 ce que nous appellerons le Syst\u00e8me, nous donne une appr\u00e9ciation assez d\u00e9cisive pour rendre acceptable la situation m\u00e9thodologique que j&rsquo;ai d\u00e9crite. Elle nous autorise les mesures d&rsquo;urgence, les d\u00e9cisions d&rsquo;autorit\u00e9, elle nous conduit et m\u00eame nous oblige \u00e0 des s\u00e9lections arbitraires et p\u00e9remptoires. Elle nous place dans une situation de d\u00e9pendance par rapport \u00e0 un axe central qui ordonne un r\u00e9arrangement total des choses ; nous ne r\u00e9crivons pas l&rsquo;histoire, c&rsquo;est l&rsquo;Histoire qui se r\u00e9crit elle-m\u00eame et cette initiative la justifie d&rsquo;\u00eatre orn\u00e9e d&rsquo;une majuscule. Nous, nous en sommes le scribe et, subrepticement, pour tenter de nous rendre digne de la t\u00e2che, le po\u00e8te.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi en a-t-il \u00e9t\u00e9 de cet essai  Son ambition, telle qu&rsquo;elle s&rsquo;est d\u00e9gag\u00e9e \u00e0 mesure qu&rsquo;il se faisait, comme guid\u00e9 par une main invisible et amie, s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e devant la n\u00e9cessit\u00e9 de trancher dans le vif, selon les lignes que j&rsquo;ai signal\u00e9es. En se d\u00e9veloppant comme je l&rsquo;ai dit, guid\u00e9 comme je l&rsquo;ai dit, le r\u00e9cit se d\u00e9couvrait comme universel en d\u00e9couvrant l&rsquo;Histoire comme un univers jusqu&rsquo;alors inexplor\u00e9, et, en m\u00eame temps, il se d\u00e9barrassait de l&rsquo;accessoire, et de plus en plus de choses apparaissaient comme accessoires. Cela n&rsquo;est certainement pas dire que j&rsquo;ai supprim\u00e9, \u00e9lagu\u00e9, \u00e9cart\u00e9 des sujets qui se pr\u00e9sentaient \u00e0 moi, qui, dans d&rsquo;autres volumes, font l&rsquo;essentiel du travail de nos \u00e9tablissements universitaires et apparaissent ainsi s\u00e9rieux et importants, et dignes de consid\u00e9ration ; ils le sont d&rsquo;ailleurs, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, mais on comprend bien que ce n&rsquo;est pas la n\u00f4tre. Plus simplement dit, je n&rsquo;ai jamais consid\u00e9r\u00e9 l&rsquo;accessoire dont il \u00e9tait apparu aussit\u00f4t que je pouvais l&rsquo;ignorer sans trahir le sujet, et m\u00eame en le grandissant comme il le m\u00e9rite ; en v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire selon la force des choses dans cette entreprise, cet accessoire, comme averti de ma d\u00e9termination, ne s&rsquo;est jamais pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 moi. Le choix, par cons\u00e9quent, n&rsquo;en \u00e9tait pas un. Je dois alors affirmer ceci comme on fait un serment, et j&rsquo;en juge ainsi, \u00e0 ce point que je peux avancer que cette affirmation est absolument marqu\u00e9e par l&rsquo;humilit\u00e9 et en aucun cas par l&rsquo;orgueil : \u00e0 cette lumi\u00e8re-l\u00e0, cet essai nous dit l&rsquo;essentiel.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">2<\/span>  La th\u00e8se de cet essai qui est aussi un r\u00e9cit (les guillemets s&rsquo;imposent, tant ce travail est si peu universitaire, si peu scientifique, tant cet essai est effectivement et \u00e9galement un r\u00e9cit, comme je l&rsquo;\u00e9cris souvent),  la th\u00e8se de cet essai est donc que l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement essentiel qu&rsquo;il entend d\u00e9crire, et qu&rsquo;il d\u00e9crit effectivement, est d&rsquo;une telle puissance, d&rsquo;une telle importance, qu&rsquo;il marginalise tous les autres ou, au contraire, les absorbe, les deux choses conduisant \u00e0 la m\u00eame issue d&rsquo;\u00f4ter leur sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e0 tous ces \u00e9v\u00e9nements devenus secondaires dans l&rsquo;ordre des choses ; et certes, l&rsquo;on ajoutera, comme quelque chose qui devient une \u00e9vidence qui soutient la th\u00e8se de ce r\u00e9cit, que cet \u00e9v\u00e9nement essentiel s&rsquo;exprime d&rsquo;abord et incontestablement en une usurpation qui a subverti l&rsquo;histoire du monde. A d\u00e9crire cet \u00e9v\u00e9nement central et essentiel comme on le fait, tout le reste se range et doit \u00eatre rang\u00e9 en fonction de lui, et toute l&rsquo;importance du reste ne devient qu&rsquo;indirecte, par rapport \u00e0 l&rsquo;axe central. Cette portion de l&rsquo;Histoire est certainement colossale mais on l&rsquo;a d\u00e9crite jusqu&rsquo;ici, dans les circuits de notre p\u00e9dagogie, d&rsquo;une fa\u00e7on qui dissimulait l&rsquo;essentiel de son usurpation, parce que l&rsquo;essentiel de nos clercs, de nos historiens asserment\u00e9s et institu\u00e9s par cons\u00e9quent, avaient pour consigne implicite, je dirais presque inconsciente car ces gens ne sont pas mauvais en eux-m\u00eames, d&rsquo;accomplir effectivement cette mission de dissimulation ; ils l&rsquo;ignoraient, certes, je le r\u00e9p\u00e8te, mais ils firent en sorte qu&rsquo;il en soit ainsi. Ils nous ont laiss\u00e9 avec une construction consid\u00e9rable, d\u00e9crivant les si\u00e8cles d&rsquo;histoire qui nous importent, je dirais presque beno\u00eetement, avec un trait qui cr\u00e9ait une autre r\u00e9alit\u00e9, avec une r\u00e9partition indiscutable des bons et des m\u00e9chants trac\u00e9e sans trembler et totalement faussaire, des mots terribles pour couper court \u00e0 toute contestation, des mots comme r\u00e9actionnaires par exemple, qui ont la nettet\u00e9 du trait et le tranchant de la \u00ab <em>guillotine permanente<\/em> \u00bb, et puis pour emporter et couronner le tout d&rsquo;une tiare de vertu, l&#8217;emportement du Progr\u00e8s et ses irr\u00e9sistibles promesses. Tout cela devait aller comme sur des roulettes ! Ce ne fut pas le cas.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAvec la r\u00e9solution et l&rsquo;ardeur que je propose dans mon entreprise, on retrouve l&rsquo;\u00e9lan puissant et l&rsquo;inspiration de l&rsquo;Histoire du monde tels qu&rsquo;ils furent r\u00e9ellement, tels qu&rsquo;ils souffl\u00e8rent, jusqu&rsquo;au bouleversement qui nous emporte aujourd&rsquo;hui. Dans le cours de cette enqu\u00eate essentielle, l&rsquo;on d\u00e9couvre que l&rsquo;Histoire que je qualifierais de retrouv\u00e9e a entrepris une lutte \u00e0 mesure pour r\u00e9duire cet usurpateur qu&rsquo;on vient de d\u00e9couvrir. On a compris que cette puissante force usurpatrice que je d\u00e9cris, qui nous d\u00e9passe et nous manipule, et nous trompe, qui nous imposa ses dissimulations et sa subversion, qui fabriqua un univers de faux-semblants autour de quelques idoles dont la plus remarquable est le Progr\u00e8s, cette puissante force est effectivement <strong>mal\u00e9fique<\/strong>. Son ambition de subversion universelle se porte d&rsquo;abord contre l&rsquo;Histoire, \u00e9galement celle-ci en tant qu&rsquo;entit\u00e9 m\u00e9tahistorique. Mais l&rsquo;Histoire a fini par relever le d\u00e9fi, et c&rsquo;est tout le fondement de la crise qui secoue notre univers en ce d\u00e9but de notre XXI\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;homme a certes une place dans cette trag\u00e9die. Ce <em>sapiens<\/em> qu&rsquo;on dit \u00e9volu\u00e9 subit la faiblesse d&rsquo;une vuln\u00e9rabilit\u00e9 au mal qui varie au gr\u00e9 de l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 lui-m\u00eame qu&rsquo;il laisse \u00e0 la subversion selon ses propres variations, et cet acc\u00e8s \u00e0 lui-m\u00eame d\u00e9pendant de la r\u00e9sistance qu&rsquo;oppose sa psychologie \u00e0 cette subversion ; et l&rsquo;on verra en d\u00e9tails que la p\u00e9riode historique qui nous int\u00e9resse fut et reste justement marqu\u00e9e, comme un des ph\u00e9nom\u00e8nes essentiels pour la caract\u00e9riser, par une intense fatigue de la psychologie humaine, par une faiblesse \u00e0 mesure de sa r\u00e9sistance \u00e0 la subversion. Par cons\u00e9quent, l&rsquo;homme, dans ce r\u00e9cit, tient une place et joue un r\u00f4le qui ne sont pas glorieux, et souvent il appara\u00eet, derri\u00e8re les multiples facettes de sa vanit\u00e9, comme une sorte d&rsquo;idiot utile au service d&rsquo;une entreprise mal\u00e9fique, enti\u00e8rement inconscient de celle-ci, enti\u00e8rement soumis aux artifices trompeurs de cette m\u00eame entreprise. Certains d&rsquo;entre eux, fort peu parmi les <em>sapiens<\/em>, disons les <em>happy few<\/em> de Stendhal, \u00e9chappent \u00e0 ce sort douteux et tiennent ferme dans leur fonction de sentinelle et d&rsquo;observateurs vigilants ; disons que ce sont des r\u00e9sistants d&rsquo;une grande Cause, la plus grande de toutes, qui est celle de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y a une sorte de simplification dans ce rangement que je d\u00e9cris rapidement, et c&rsquo;est celui des grandes \u00e9poques et des grandes trag\u00e9dies, comme celle que nous traversons aujourd&rsquo;hui ; dans ce cas, la simplification de l&rsquo;arrangement est aussi un signe de richesse de la substance et de la profondeur, vers le haut ou vers le bas, des cas envisag\u00e9s ; ainsi envisag\u00e9e, cette simplification, c&rsquo;est mieux ouvrir la vue d&rsquo;une lumi\u00e8re universelle aux aveugles et faire sonner le fracas du monde dans les oreilles des sourds.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAlors, au contraire de tout ce que j&rsquo;ai dit, avec ce go\u00fbt pour le paradoxe qui ne me quitte jamais, cet essai pr\u00e9sent\u00e9 comme le r\u00e9sultat d&rsquo;une absence de choix finit par appara\u00eetre comme un choix, une fois qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 entendu qu&rsquo;il pr\u00e9tend retrouver la trace sublime de l&rsquo;Histoire, que cette trace sublime r\u00e8gle le destin de notre monde, qu&rsquo;elle impose son rangement aux pr\u00e9tentions historiques des hommes et, ainsi, qu&rsquo;elle offre une vision boulevers\u00e9e o\u00f9 notre ordre humain laborieusement d\u00e9crit par les historiens asserment\u00e9s du Syst\u00e8me est soudain r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de rangement faussaire, de chaos insignifiant. Je suis conduit \u00e0 le faire, on l&rsquo;a vu, comme l&rsquo;on suit une voie imp\u00e9rative, comme si le choix \u00e9tait fait pour moi ; pourtant, enfin, l&rsquo;on a conclu que c&rsquo;est moi qui tranche pour prendre des libert\u00e9s sans nombre avec l&rsquo;histoire courante que le Syst\u00e8me enseigne \u00e0 ses gens dans ses \u00e9tablissements universitaires, pour se justifier d&rsquo;encore exister au milieu de la catastrophe qu&rsquo;il a conduite, avec z\u00e8le, avec ent\u00eatement, d\u00e9sormais proche de son terme. Dans ce cas, au contraire, la d\u00e9marche est de mon tr\u00e8s libre choix<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Sur le fond et <em>a parte<\/em>, je crois que nous devrons cohabiter avec ce paradoxe qui pourra, tout au long de ce qui suit, \u00eatre \u00e9clair\u00e9 d&rsquo;une lumi\u00e8re qui lui donnera toute sa signification. L&rsquo;exercice de ma libert\u00e9 n&rsquo;est jamais plus glorieux et justifi\u00e9, ma libert\u00e9 n&rsquo;est jamais plus grande, que lorsque je m&rsquo;impose une t\u00e2che imp\u00e9rative, un service, une mission \u00e0 laquelle je ne puis d\u00e9roger La grandeur de la libert\u00e9 se mesure dans l&rsquo;intensit\u00e9 des servitudes qu&rsquo;elle nous impose et le seul bon usage est d&rsquo;en faire un outil de contrainte pour soi-m\u00eame, pour tenter de rattraper la folie que constitue cet \u00e9trange cadeau fait \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce humaine Cette esp\u00e8ce insens\u00e9e, qui se glorifie elle-m\u00eame de sa libert\u00e9 ! Qui b\u00e2tit des th\u00e9ories sur l&rsquo;usage immod\u00e9r\u00e9 de cette libert\u00e9, et juge que c&rsquo;est l&rsquo;aliment de sa propre gloire ! Qui en a fait le levier diabolique pour ouvrir la porte au d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re dont elle est devenue la prisonni\u00e8re !)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette libert\u00e9-l\u00e0, sous r\u00e9serve de son bon usage, qui conduit ma d\u00e9marche lorsque je disperse l&rsquo;histoire de convention et de carton-p\u00e2te qu&rsquo;on nous impose et qui n&rsquo;est qu&rsquo;un simulacre et une diffamation de la v\u00e9rit\u00e9 de l&rsquo;Histoire, cette libert\u00e9 explique et justifie le reste. Elle introduit une nuance peut-\u00eatre d\u00e9cisive, sans aucun doute essentielle pour les orientations qu&rsquo;elle impose, dans le destin exigeant de l&rsquo;historien dissident qui s&rsquo;est trouv\u00e9 charg\u00e9 de cette t\u00e2che qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas r\u00e9clam\u00e9e ; mais cet historien dissident a aussit\u00f4t d\u00e9couvert  que cette t\u00e2che est simplement fondamentale pour sa propre destin\u00e9e, quand il a commenc\u00e9 \u00e0 en mesurer les contours, lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;est impos\u00e9e comme inexpugnable dans ce m\u00eame destin apr\u00e8s qu&rsquo;il en e\u00fbt mesur\u00e9 tout le poids. Je suis originellement, dans les premiers pas de cette entreprise, cet historien dissident, et rien ne me rebute moins que de rappeler cette situation de solitude et de doute pour mieux faire ressortir que solitude et doute furent dispers\u00e9s par l&rsquo;humble rencontre de la puissance du destin du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tC&rsquo;est alors, dans ces instants de transmutation pour soi-m\u00eame, qu&rsquo;appara\u00eet, parmi les n\u00e9cessit\u00e9s diverses, celle de s&rsquo;\u00e9quiper d&rsquo;outils qui permettront de conduire ce travail. C&rsquo;est dans ce sens, toujours celui de la n\u00e9cessit\u00e9, que je dirai quelques mots de la <strong>m\u00e9thode<\/strong> que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 conduit \u00e0 suivre puis \u00e0 choisir ; l&rsquo;ayant suivie comme elle s&rsquo;impose \u00e0 moi, comme on l&rsquo;a vu pour le reste, pour pouvoir en finir en disant que oui, apr\u00e8s tout, tout se passe comme si j&rsquo;avais choisi cette m\u00e9thode ; et ayant compris ceci, sur quoi je m&rsquo;expliquerai plus, plus loin, que cette m\u00e9thode, cette forme, cette fa\u00e7on de la chose, font partie des voies secr\u00e8tes pour r\u00e9aliser soi-m\u00eame la plus compl\u00e8te compr\u00e9hension du Myst\u00e8re dont je tente d&rsquo;exposer la grandeur sublime.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tComment tenter de d\u00e9crire cette m\u00e9thode que l&rsquo;orientation de mon travail, sous la pouss\u00e9e des n\u00e9cessit\u00e9s de la situation ainsi d\u00e9couverte, m&rsquo;a conduit, sinon forc\u00e9 \u00e0 mettre au point,  sinon sous une expression de cette sorte,  quelque chose comme une transmutation de la subjectivit\u00e9 ? Tout se passe, comme dirait un scientifique, comme si la m\u00e9thode consistait \u00e0 accepter comme \u00e9tant la v\u00f4tre une vision subjective qui vous est impos\u00e9e, de fa\u00e7on \u00e0 convaincre votre lecteur, par l&rsquo;\u00e9ventuelle puissance du verbe comme la sertissure d&rsquo;une conviction sans pareille, que cette subjectivit\u00e9 est telle qu&rsquo;elle m\u00e9rite d&rsquo;appara\u00eetre et de s&rsquo;imposer comme une v\u00e9rit\u00e9 objective. Pour cela, il faut, litt\u00e9ralement, rompre les amarres,  je parle de l&rsquo;\u00e9crivain, de l&rsquo;historien, de l&rsquo;homme des lettres, de l&rsquo;homme de l&rsquo;esprit pourtant accoutum\u00e9 \u00e0 certaines prudences et \u00e0 la recherche des signes de reconnaissance du monde qui est le sien, avec ceux qui sont ses compagnons d&rsquo;entreprise. Il faut prendre des risques, accepter la probabilit\u00e9 de l&rsquo;opprobre, l&rsquo;incompr\u00e9hension g\u00e9n\u00e9rale de la critique pourtant fond\u00e9e dans ses d\u00e9tails, le silence glacial de la solitude aux heures incertaines du doute et de l&rsquo;interrogation. Il faut se conduire comme si l&rsquo;on se croyait illumin\u00e9, comme si l&rsquo;on faisait montre d&rsquo;un orgueil sans mesure, tout en jugeant ceci et cela comme de la plus extr\u00eame et inutile vanit\u00e9 dans le sens d&rsquo;abord de ce qui est <strong>vain<\/strong>, tout en se donnant comme t\u00e2che imp\u00e9rative de convaincre son lecteur qu&rsquo;il n&rsquo;en est rien, et que c&rsquo;est m\u00eame le contraire, qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un exercice d&rsquo;humilit\u00e9,  car dans ce constat d\u00e9cisif se trouve la <strong>v\u00e9rit\u00e9<\/strong>. On ne sort pas de cet exercice sans y laisser un peu de soi-m\u00eame, sans avoir \u00e9puis\u00e9 une part non n\u00e9gligeable de sa propre substance, sans la fatigue immense d&rsquo;un temps de soi-m\u00eame enfui et perdu, dont on sait qu&rsquo;on ne le retrouvera jamais plus. Mais ce n&rsquo;est rien puisque cette substance et ce temps, finalement, ne furent jamais qu&rsquo;un ajout de vous-m\u00eame, un m\u00e9t\u00e9ore puissant dont vous f\u00fbtes le lieu de passage, le m\u00e9dium occasionnel.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">3<\/span>  Si l&rsquo;on \u00e9crit un r\u00e9cit de cette ambition, c&rsquo;est entendu,  c&rsquo;est que des forces puissantes, qui vous d\u00e9passent mais pr\u00e9tendent vous inspirer, vous poussent. C&rsquo;est effectivement ce qui s&rsquo;installe dans l&rsquo;esprit, comme une \u00e9vidence qui marierait l&rsquo;eau du diamant et celle de la source des montagnes, claire comme le premier matin du monde ; si ce n&rsquo;\u00e9tait le cas, qu&rsquo;y aurait-il \u00e0 esp\u00e9rer, \u00e0 \u00e9crire un tel r\u00e9cit ? L&rsquo;ambition serait trompeuse et, par avance, promise \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec ; ce serait tourner le dos \u00e0 la gloire, si l&rsquo;on esp\u00e8re cela, qui recommande aujourd&rsquo;hui le parti inverse, qui r\u00e9compense ceux qui raniment l&rsquo;espoir fallacieux et m\u00e9prise ceux qui assombrissent les vaines esp\u00e9rances. Mais nous \u00e9cartons toutes ces d\u00e9risoires exp\u00e9riences. Pour s&rsquo;y mettre tout de m\u00eame, il faut une force que l&rsquo;apprentissage que vous dispense le syst\u00e8me ne vous donne pas et vous refusera toujours, et m\u00eame qu&rsquo;il vous interdira comme si c&rsquo;\u00e9tait le diable, comme un exorciste qui dresse sa croix. Il faut r\u00e9pudier ce qu&rsquo;ils ont fait de vous et entreprendre la t\u00e2che incertaine et hercul\u00e9enne de vous refaire vous-m\u00eame, tout en conservant pr\u00e9cieusement quelques outils ultimes dont ils vous ont donn\u00e9 la disposition. Il faut \u00eatre dissident, et la dissidence n&rsquo;est pas une mati\u00e8re admise \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9, dans le monde convenu de nos \u00e9lites, dans les salons o\u00f9 se d\u00e9cide le sort des grandes entreprises.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette ambition, cette dissidence maintenue au temps o\u00f9 la dissidence n&rsquo;est plus de notre temps, il s&rsquo;agit d&rsquo;une intuition et d&rsquo;une inspiration dont, parfois, dans des moments d&rsquo;incertitude et de faiblesse, je l&rsquo;avoue, l&rsquo;on se passerait bien tant leurs exigences sont imp\u00e9ratives et vous accablent d&rsquo;un fardeau \u00e9pouvantable. Par cons\u00e9quent, ce r\u00e9cit doit \u00eatre pris pour ce qu&rsquo;il pr\u00e9tend \u00eatre, une d\u00e9monstration sans arguments parce qu&rsquo;elle n&rsquo;entend pas vraiment d\u00e9montrer et avec des intuitions parfois encombr\u00e9es d&rsquo;arguments qui semblent les alourdir, comme si l&rsquo;on h\u00e9sitait parfois \u00e0 user de l&rsquo;intuition aupr\u00e8s du lecteur. Effectivement, l&rsquo;on s&rsquo;interroge parfois, un peu comme l&rsquo;on se demanderait : Est-ce du lard ou du cochon ?,  car l&rsquo;on est hors des sentiers battus, et peut-\u00eatre faut-il comprendre que c&rsquo;est du lard et du cochon<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais l&rsquo;on comprend bien qu&rsquo;ici s&rsquo;amorce le vif du r\u00e9cit offert en forme conclusive, comme la constitution finale de l&rsquo;ensemble de la th\u00e8se en quelque chose qui se veut trac\u00e9 d&rsquo;une ligne droite et ferme, pour repr\u00e9senter la grande id\u00e9e de cet essai. Je quitte l&rsquo;essentiel des pr\u00e9sentations de moi-m\u00eame, de mes tourments et de mes interrogations, qui ne furent utiles, finalement, que pour nous faire comprendre \u00e0 tous que la plume qui sert cette entreprise est d&rsquo;abord un service, un devoir \u00e0 remplir, et qu&rsquo;elle n&rsquo;a d&rsquo;utilit\u00e9 et d&rsquo;usage que dans la mesure o\u00f9 elle est d&rsquo;abord cela. Ainsi du vif du sujet, o\u00f9 nous transitons, passant des atours de l&rsquo;auteur de l&rsquo;essai \u00e0 la description de l&rsquo;essentiel du contenu de cet essai.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Certains pourraient d&rsquo;abord juger inutile et dilatoire la description de ces tourments et de ces interrogations de l&rsquo;auteur, voire m\u00eame attentatoire \u00e0 l&rsquo;esprit m\u00eame du projet, comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un temps inutile et perdu, de circonvolutions narcissiques ou retardatrices, et qu&rsquo;on en vienne plus vite au plus press\u00e9 ; si j&rsquo;en \u00e9cris l\u00e0-dessus, moi, c&rsquo;est que je crois que ceux qui \u00e9l\u00e8veraient cette critique n&rsquo;ont pas raison ; si j&rsquo;y r\u00e9fl\u00e9chis et exprime ces r\u00e9flexions, c&rsquo;est que j&rsquo;ai la conviction qu&rsquo;\u00e0 d\u00e9crire les souffrances et les h\u00e9sitations humaines, on ne fait que mieux appr\u00eater la description du chemin qui m\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;essentiel, pour mieux faire peser l&rsquo;essentiel et ainsi l&rsquo;\u00e9clairer mieux, pour le rendre plus sensible \u00e0 d&rsquo;autres esprits, pour faire en sorte qu&rsquo;eux aussi, ces autres esprits, entament cette \u00e9quip\u00e9e, de leur propre chef, pour rompre soi-m\u00eame avec cette t\u00e2che d&rsquo;\u00e9claireur au bout du compte, et effectivement permettre \u00e0 un autre une meilleure perception du produit de cet enfantement de lui-m\u00eame. Enfin, dit de fa\u00e7on plus \u00e9lev\u00e9e, cette description tr\u00e8s subjective trouvera plus loin son prolongement et son d\u00e9veloppement, notamment du point de vue de la forme de l&rsquo;\u00e9crit par rapport au r\u00f4le du langage dans l&rsquo;approche m\u00e9taphysique des questions trait\u00e9es, et notamment de la p\u00e9riode observ\u00e9e, de la crois\u00e9e des chemins, des entra\u00eenements faussaires jusqu&rsquo;aux prolongements catastrophiques ; alors, je vous l&rsquo;assure, le destin personnel trouvera sa place dans une description essentiellement universelle du ph\u00e9nom\u00e8ne consid\u00e9r\u00e9 qui n&rsquo;est rien moins que la transmutation de notre civilisation originelle en une contre-civilisation qui nous conduira jusqu&rsquo;\u00e0 des sommets invers\u00e9s qui ne peuvent \u00eatre que les pr\u00e9ludes \u00e0 la Chute.) <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">4<\/span>  Notre \u00e9poque, celle o\u00f9 ces lignes sont \u00e9crites, \u00e0 la fin de la premi\u00e8re d\u00e9cennie du XXI\u00e8me si\u00e8cle et au d\u00e9but de la suivante, est marqu\u00e9e par une intensit\u00e9 extr\u00eame du climat des esprits, de la pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale qui caract\u00e9rise l&rsquo;air du temps ; c&rsquo;est le sentiment trouble et terrible d&rsquo;une situation de crise multiple et si profonde, comme si la crise, au contraire de sa d\u00e9finition, \u00e9tait devenue fa\u00e7on d&rsquo;\u00eatre ; d&rsquo;une crise multiple et si profonde, et si consid\u00e9rable qu&rsquo;elle semble n&rsquo;avoir nul pr\u00e9c\u00e9dent, qu&rsquo;elle semble \u00eatre faite de diverses crises sp\u00e9cifiques cr\u00e9ant une restructuration de notre situation en ce que l&rsquo;on nommerait une structure crisique. Il s&rsquo;agit de ce qu&rsquo;on d\u00e9signerait comme la crise ultime ou, dit plus justement, avec une appr\u00e9ciation presque esth\u00e9tique pour ennoblir notre sujet,  il s&rsquo;agit de la <strong>crise sublime<\/strong> de cette partie de l&rsquo;Histoire du monde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette atmosph\u00e8re qui nous baigne, qui est insaisissable et trop diffuse pour \u00eatre embrass\u00e9e en quelques phrases, en un seul jugement n\u00e9 d&rsquo;un regard assur\u00e9 et sans perte de temps, cette atmosph\u00e8re rend dangereuses les d\u00e9marches solitaires. D\u00e8s que la r\u00e9flexion se risque hors des bornes convenues comme si elle s&rsquo;abandonnait, elle s&rsquo;affole, elle perd le Nord comme une boussole d\u00e9magn\u00e9tis\u00e9e ; elle se heurte \u00e0 la structure crisique faite de crises multiples, elle entrevoit la hauteur de la crise sublime, elle se d\u00e9bat, elle cherche une issue, l&rsquo;imagine un instant et, aussit\u00f4t, s&rsquo;interroge : et apr\u00e8s ? Je veux dire par l\u00e0 que, non seulement se pose la question de la r\u00e9solution de cette crise sublime mais aussi la question de la signification de la r\u00e9solution de la crise faite de crises multiples ; une fois la crise des crises r\u00e9solue, que se passera-t-il ? L&rsquo;on sent bien qu&rsquo;il ne s&rsquo;agirait m\u00eame pas d&rsquo;un r\u00e9pit, ou \u00e0 peine, mais que, la crise envisag\u00e9e et sa possible r\u00e9solution admise, c&rsquo;est aussit\u00f4t reprendre une navigation, qui vous avait conduit dans Charybde, qui vous avait pr\u00e9cipit\u00e9 vers Scylla et qui, bient\u00f4t, vous emm\u00e8nerait bien au-del\u00e0 des colonnes d&rsquo;Hercule, dans le champ inconnu des oc\u00e9ans inexplor\u00e9s, l\u00e0 o\u00f9, dit-on, la mer immense se confond avec les cieux infinis et que l&rsquo;univers, alors, n&rsquo;est plus vraiment notre univers.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi l&rsquo;esprit se trouve-t-il dans une situation o\u00f9 il n&rsquo;ignore pas, m\u00eame s&rsquo;il h\u00e9site \u00e0 le savoir pr\u00e9cis\u00e9ment, que la recherche d&rsquo;une issue, qui est tout de m\u00eame sa fonction \u00e9vidente, encha\u00eenera aussit\u00f4t le constat de l&rsquo;inutilit\u00e9 de cette recherche ; que la r\u00e9ussite \u00e9ventuelle de cette recherche est illusoire et entra\u00eene \u00e0 l&rsquo;instant m\u00eame le constat suivant de l&rsquo;inutilit\u00e9 fondamentale de cette r\u00e9ussite, voire de la simple impossibilit\u00e9 de l&rsquo;existence de cette r\u00e9ussite si l&rsquo;on veut, simplement parce qu&rsquo;on ne peut plus parler dans des termes aussi terrestres, en v\u00e9rit\u00e9, que r\u00e9ussite. (Cette crise des crises, la crise ultime ou crise sublime, est d&rsquo;une telle substance nouvelle qu&rsquo;on peut et l&rsquo;on doit se poser effectivement la question de l&rsquo;existence d&rsquo;une issue concevable pour notre raison, \u00e0 un point o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;interroge de savoir si l&rsquo;issue qu&rsquo;on d\u00e9terminerait \u00e9ventuellement ne serait pas une illusion et rien d&rsquo;autre. On peut se demander si, avec une telle crise sublime, l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;une issue de la crise a encore, non seulement un sens, mais plus directement une utilit\u00e9, et d&rsquo;ailleurs en effet, une existence possible.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQue de doutes, que d&rsquo;incertitudes, que de mati\u00e8res impr\u00e9cises et fuyantes, combien d&rsquo;inutiles questions fondamentales Pourtant, il ne me semble pas qu&rsquo;il me soit venu \u00e0 l&rsquo;esprit, un seul instant, \u00e0 une seule occasion d&rsquo;une pens\u00e9e appuy\u00e9e qui fasse croire au s\u00e9rieux de la chose, de me dire : \u00e0 quoi bon ? La v\u00e9rit\u00e9 est que, si l&rsquo;on dit cela et que l&rsquo;on songe \u00e0 reculer, l&rsquo;on choisit la mort de soi-m\u00eame,  la mort, dans l&rsquo;entendement que nous en avons et nullement dans la r\u00e9alit\u00e9 myst\u00e9rieuse et transcendantale de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement. Le bon c\u00f4t\u00e9,  bon, ce qualificatif entendu avec quelque ironie, certes,  de cette situation de crise eschatologique qu&rsquo;est notre crise ultime qui est pareillement notre crise sublime, c&rsquo;est qu&rsquo;une fois sorti des bornes, m\u00eame pour si peu, m\u00eame par inadvertance, une fois r\u00e9alis\u00e9es la puissance de cette crise centrale et l&rsquo;impasse apparente o\u00f9 vous m\u00e8ne l&rsquo;examen que vous en feriez, que vous ferez d&rsquo;ailleurs et quoi qu&rsquo;il en soit, vous savez que ces restrictions n&rsquo;ont plus gu\u00e8re d&rsquo;usage ni de substance, qu&rsquo;il y a d\u00e9sormais la certitude que vous ne pourrez plus revenir en arri\u00e8re ; vous n&rsquo;ignorez pas que l&rsquo;id\u00e9e de regagner l&rsquo;enfermement du Syst\u00e8me o\u00f9 l&rsquo;on enseigne d&rsquo;ignorer la crise ultime qui nous emporte tous, de proclamer sa foi dans le Syst\u00e8me et de la c\u00e9l\u00e9brer, de ne d\u00e9roger en aucun cas au cat\u00e9chisme, et de le faire avec cette conviction qui fait de vous un croyant, cette id\u00e9e est l&rsquo;id\u00e9e de notre mort. Une fois quitt\u00e9s les rivages de l&rsquo;illusion moderniste, vous savez que vous n&rsquo;y reviendrez jamais que pour vous y \u00e9chouer, et mourir. Alors,  hissez haut, matelots !  Le <em>conquistador<\/em> Cortez, br\u00fblant ses vaisseaux, comme le sombre feu d&rsquo;une joie sans lendemain, comme le feu de Saint-Elme des b\u00e2timents en d\u00e9tresse, qui \u00e9claire la nuit et fait de la p\u00e9nombre une paradoxale source de lumi\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi se r\u00e9concilie-t-on avec ces forces myst\u00e9rieuses qui vous poussent \u00e0 \u00e9crire contre votre \u00e9poque, contre votre tranquillit\u00e9, contre votre capitulation d\u00e9guis\u00e9e en armistice, contre la d\u00e9cadence que vous croyez \u00eatre sans trop de compromission. Il n&rsquo;y a pas vraiment de choix,   nous y voil\u00e0 \u00e0 nouveau, cette fois pour l&rsquo;engagement lui-m\u00eame, pour le r\u00e9cit. C&rsquo;est arm\u00e9 de cette certitude qui ne cesse de se renforcer en moi,  Il n&rsquo;y a pas vraiment de choix,  que je poursuis ce r\u00e9cit qui a pour ambition d&rsquo;\u00e9clairer mon \u00e9poque en comprenant mieux comment l&rsquo;Histoire fut conduite \u00e0 nous dicter sa loi, en une ultime tentative de sauvegarde.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAujourd&rsquo;hui, l&rsquo;audace est la prudence des sages, cette <em>phronesis<\/em> des Grecs qui est l&rsquo;expression m\u00eame de la sagesse. Le monde en \u00e9volution comme ils nous l&rsquo;ont fait, si vous restez sur les voies qu&rsquo;ils vous d\u00e9signent, vous vous y enfoncez comme dans un canevas inextricable de communication, une savane luxuriante d&rsquo;affirmations r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, de r\u00e9p\u00e9titions affirm\u00e9es, un marais paralysant et bient\u00f4t \u00e9touffant d&rsquo;une dialectique sans fin ni commencement, o\u00f9 vous vous perdez, o\u00f9 vous vous noyez, d&rsquo;o\u00f9 vous ne reviendrez jamais sinon comme ce fou hurlant en silence, avec ses yeux hallucin\u00e9s qui ne voient plus rien. Si vous voulez vous \u00e9chapper comme on s&rsquo;\u00e9vade, ce qui est le choix du sage en v\u00e9rit\u00e9, il vous faut montrer l&rsquo;audace de la dissidence. Il faut rompre.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">5<\/span>  La chose remarquable de cette d\u00e9cennie,  disons ce pont de la diffusion g\u00e9n\u00e9rale comme une m\u00e9tastase galopante de la crise centrale de notre temps historique si court et si intense qui relie 9\/11 (11 septembre 2001) \u00e0 9\/15 (15 septembre 2008), et qui, ensuite, acc\u00e9l\u00e8re encore si cela est possible, pour le peu qui lui reste,  c&rsquo;est le rapprochement et le rassemblement en un immense brasier int\u00e9grateur des crises n\u00e9es du Choix du feu et des r\u00e9volutions qui ont accompagn\u00e9 ce choix. On dirait que toutes les tensions, toutes les instabilit\u00e9s d\u00e9structurantes, tous les <strong>mal\u00e9fices<\/strong> si l&rsquo;on veut parler un langage plus \u00e9sot\u00e9rique de cette p\u00e9riode de deux si\u00e8cles o\u00f9 s&rsquo;est constitu\u00e9e finalement notre crise g\u00e9n\u00e9rale, soudain se trouvent rassembl\u00e9s par un tourbillon qui semble creuser un trou noir dans notre temps historique. Ce n&rsquo;est pas le temps qui se contracte, c&rsquo;est la crise ; ou plut\u00f4t l&rsquo;ensemble des crises ; se contractant certes, et, par le mouvement lui-m\u00eame acqu\u00e9rant une dynamique puissante, s&rsquo;int\u00e9grant, s&rsquo;amalgamant, ne formant plus qu&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement consid\u00e9rable, capable de secouer une civilisation sinon de devenir <strong>\u00e0 lui seul<\/strong> cette civilisation elle-m\u00eame, r\u00e9v\u00e9lant de ce m\u00eame mouvement le visage cach\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne, et cette civilisation emport\u00e9e dans son effondrement catastrophique Cette civilisation enfin devenue contre-civilisation. (On s&rsquo;attachera de plus en plus \u00e0 cette expression d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e plus haut, devenant g\u00e9n\u00e9rique dans notre classement.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL\u00e0 est la raison qui m&rsquo;a pouss\u00e9 au rapprochement entre la bataille de Verdun et notre p\u00e9riode, cette analogie d\u00e9j\u00e0 si souvent offerte dans ce qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. La bataille de Verdun repr\u00e9sente un paroxysme effectivement int\u00e9grateur de toutes les tensions diverses que charrie notre crise g\u00e9n\u00e9rale qui se forme dans l&rsquo;immense dynamique historique d\u00e9structurante n\u00e9e \u00e0 la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle,  cela dans un cadre lui-m\u00eame int\u00e9gr\u00e9 (le cadre de la bataille, comme un territoire diversifi\u00e9), sur une dur\u00e9e significative, jusqu&rsquo;\u00e0 sa symbolique chronologique (300 jours) ; c&rsquo;est un accident pr\u00e9monitoire, quelque chose qui nous r\u00e9v\u00e8le \u00e0 nous-m\u00eames, un si\u00e8cle plus t\u00f4t ; c&rsquo;est un avertissement de l&rsquo;Histoire, un premier signe de sa gr\u00e2ce. Cette bataille hurle, dans la ferraille d\u00e9cha\u00een\u00e9e qui broie les \u00eatres, la tragique situation du monde ; elle forme le pivot infernal, pr\u00e9monitoire et r\u00e9dempteur de la r\u00e9v\u00e9lation du cur de la crise, de l&rsquo;origine de la crise, du prolongement de la crise, et enfin du terme catastrophique de la crise. Verdun est le phare sanglant et grandiose, juch\u00e9 sur un promontoire de l&rsquo;Histoire, semblant trouer la nuit dans son \u00e9lan, \u00e9clairant la crise ultime du monde. Bien peu, parmi ceux qui l&rsquo;observ\u00e8rent, eurent cette conscience, sinon, par intuition, ceux qui v\u00e9curent la bataille. Depuis, toute la science historiographique n&rsquo;a eu de cesse de r\u00e9duire cette bataille, de la diminuer, de lui \u00f4ter sa dimension tragique, sa grandeur intrins\u00e8que. (Nous avons une peur \u00e9pouvantable de tout ce qui est grand, je veux dire du domaine sans \u00e9gal de la grandeur, dans la verticalit\u00e9 de la hi\u00e9rarchie qui se constitue en fonction de la l\u00e9gitimit\u00e9.) J&rsquo;ai d\u00e9couvert sur le tard, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;hiver de la vie d&rsquo;un homme, une passion qui sommeillait pour cette bataille de Verdun, sans la conna\u00eetre, sans avoir arpent\u00e9 son territoire, sans l&rsquo;avoir encore embrass\u00e9e, parce qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement d&rsquo;une grande hauteur, \u00e9claireur de l&rsquo;Histoire dissimul\u00e9e, d\u00e9couvreur de la grande Histoire dont il est la marque vigilante. C&rsquo;est l&rsquo;honneur de l&rsquo;hiver de ma vie de l&rsquo;avoir reconnu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPuis la pens\u00e9e a fait son uvre, voie ouverte et \u00e9clair\u00e9e par l&rsquo;intuition la plus haute, pour comprendre l&rsquo;essence de cet \u00e9v\u00e9nement apr\u00e8s en avoir embrass\u00e9 la substance. Cette r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Verdun a une deuxi\u00e8me signification (on en verra une troisi\u00e8me plus loin), qui constitue sans aucun doute une contribution \u00e0 la d\u00e9marche g\u00e9n\u00e9rale qu&rsquo;on trouve dans ce r\u00e9cit. Le lien que nous faisons entre Verdun en tant qu&rsquo;il s&rsquo;agit de la plus grande bataille de la Grande Guerre, donc parfaitement int\u00e9gr\u00e9e dans la Grande Guerre par cons\u00e9quent, et la crise de ce d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle trouve sa justification intellectuelle et transcendantale dans le caract\u00e8re commun de destruction (d\u00e9structuration) des structures m\u00eames de la civilisation qu&rsquo;on doit identifier dans les deux p\u00e9riodes. Le propos s&rsquo;\u00e9claire bien mieux lorsqu&rsquo;on se saisit d&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence historique marqu\u00e9e et identifi\u00e9e pour y d\u00e9couvrir la deuxi\u00e8me ligne du parall\u00e8le. Ainsi la Grande Guerre (Verdun) trouve-t-elle sa r\u00e9f\u00e9rence, son pendant, son double dans notre \u00e9poque, dans ce que Naomi Klein, qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9e, d\u00e9signe comme le capitalisme du d\u00e9sastre (dans <em>La strat\u00e9gie du choc<\/em>). Il s&rsquo;agit de cet immense \u00e9v\u00e9nement que Klein nous d\u00e9taille puissamment, remontant aux origines, explorant les coins et recoins, pour lui donner sa dimension universelle. Le capitalisme du d\u00e9sastre va de l&rsquo;apprentissage des nouvelles formes de torture dont le but est l&rsquo;\u00e9radication de la personnalit\u00e9 pour former une <em>tabula rasa<\/em> de la psychologie, aux diverses actions de d\u00e9stabilisation politique conduisant au fracassement des structures nationales, aux nouvelles strat\u00e9gies guerri\u00e8res de choc (dites <em>shock &#038; awe<\/em>) poursuivant le m\u00eame but de d\u00e9structuration par l&rsquo;utilisation des explosifs bruyants, brisants et soufflants, \u00e0 la puissance consid\u00e9rable. Le dessein naturel de la dynamique d\u00e9structurante se retrouve, avec la recherche acharn\u00e9e, haineuse, totale, de la destruction des structures culturelles, politiques et sociales, et psychologiques par-dessus tout ; tension acharn\u00e9e vers l&rsquo;entropie des situations et des psychologies,  ce qu&rsquo;ils nomment aujourd&rsquo;hui dans un affreux pl\u00e9onasme qui dit toute la tromperie de leur d\u00e9marche,  le monde global, leur monde lib\u00e9ral qui ne se d\u00e9finit que par des destructions,  sans tradition, sans pass\u00e9, sans structures, sans rien Dans ces diverses occurrences, la d\u00e9marche est la m\u00eame, de Verdun et de la grande Guerre au capitalisme du d\u00e9sastre ; on y trouve une synonymie presque parfaite, palpable parce qu&rsquo;audible, car c&rsquo;est bien la quasi identit\u00e9 du son, effectivement presque audible, des plaintes et des cris subissant la d\u00e9structuration, de Verdun au capitalisme du d\u00e9sastre, qui nous conduit \u00e0 ce constat de la synonymie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe capitalisme du d\u00e9sastre offre une d\u00e9marche entropique et anthropique \u00e0 la fois,  qui rel\u00e8ve de l&rsquo;entropie et de l&rsquo;\u00e8re anthropoc\u00e8ne d\u00e9butant par <em>le Choix du feu<\/em>. Il s&rsquo;agit de r\u00e9duire l&rsquo;\u00e9tat du monde, y compris et surtout celui des psychologies, \u00e0 une pseudo identit\u00e9 contrainte absolument, ayant atteint le stade de la non identit\u00e9 qui rassemble toutes les n\u00e9gations (d\u00e9structuration, d\u00e9mesure, cacophonie, d\u00e9sordre, etc.). La thermodynamique statistique, qui mesure le degr\u00e9 de d\u00e9sordre d&rsquo;un syst\u00e8me au niveau microscopique, constate que plus l&rsquo;entropie du syst\u00e8me est \u00e9lev\u00e9e, moins ses \u00e9l\u00e9ments sont ordonn\u00e9s et moins ils sont tenus entre eux par des liens, et plus ils s&rsquo;av\u00e8rent incapables de produire des effets constructifs et novateurs installant une coordination et les bases d&rsquo;une structuration. Ainsi en est-il de l&rsquo;entropie obtenue par l&rsquo;effet destructeur de l&rsquo;action entropique. Ce que nous retrouvons dans le capitalisme du d\u00e9sastre, nous l&rsquo;avions rencontr\u00e9 dans la bataille de Verdun ; l&rsquo;Allemand, charg\u00e9 temporairement de la mal\u00e9diction historique, y avait d\u00e9termin\u00e9 un espace clos, un monde en soi, le territoire entourant et prot\u00e9geant la place de Verdun vers le Nord et le Nord-Est ; il lui avait appliqu\u00e9 un traitement d&rsquo;artillerie d&rsquo;une intensit\u00e9 jamais vue, dont le but \u00e9tait d&rsquo;amener ce monde en soi \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;entropie affectant aussi bien les conditions naturelles, les psychologies et les chairs, qui permettrait la reconstruction d&rsquo;une strat\u00e9gie avec laquelle, sur ces bases compl\u00e8tement transmut\u00e9es en une entropie g\u00e9n\u00e9rale, serait conduite la marche vers la victoire. L&rsquo;Allemand, tout \u00e0 ses r\u00eaves brumeux et wagn\u00e9riens, ignorait qu&rsquo;il \u00e9tait, dans cet instant du temps m\u00e9tahistorique, l&rsquo;outil grossier et pesant du Syst\u00e8me du d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re. On ne lui en fera pas grief, puisqu&rsquo;il est ce qu&rsquo;il est et qu&rsquo;on le conna\u00eet bien ; d&rsquo;ailleurs, qui s&rsquo;en est aper\u00e7u pr\u00e9cis\u00e9ment et sur l&rsquo;instant, hormis quelques regards lumineux qui sont \u00e0 jamais dans notre esprit ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl s&rsquo;agit du m\u00eame masque, qu&rsquo;il s&rsquo;agit de faire tomber. Comme Verdun en son temps, avec le sens du symbole qui fait dire qu&rsquo;on a la marque qu&rsquo;on m\u00e9rite, ce capitalisme du d\u00e9sastre est aussi la marque de l&rsquo;ach\u00e8vement extr\u00e9miste, mais avanc\u00e9 dans la chronologie, et ainsi le signe de la proximit\u00e9 de l&rsquo;ach\u00e8vement effectivement chronologique, de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;id\u00e9al de puissance vers son accomplissement final qui est \u00e9galement et n\u00e9cessairement sa chute finale. L&rsquo;on sent bien que le syst\u00e8me de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, lui-m\u00eame, sent bien cette urgence des temps ultimes ; il ne prend plus de gants, il tue, il d\u00e9truit, il viole toutes les lois, y compris ses propres lois, il pr\u00e9tend partout affirmer son empire, \u00e0 mesure que les d\u00e9faites et les d\u00e9routes le contraignent \u00e0 la d\u00e9fense par le verbe de la surench\u00e8re, par l&rsquo;utilisation de l&rsquo;arme supr\u00eame de la d\u00e9structuration, par le syst\u00e8me du technologisme et le syst\u00e8me de la communication, qu&rsquo;il voudrait comme autant d&rsquo;armes absolues, comme l&rsquo;on disait des missiles nucl\u00e9aires du temps de la Guerre froide. Lui aussi, comme nous-m\u00eames faisons, il cherche \u00e0 rompre ; puisque c&rsquo;est chacun dans un sens inverse, l&rsquo;affrontement est in\u00e9vitable.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Premi\u00e8re Partie du Deuxi\u00e8me Livre de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire. La publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction : \u00abLa souffrance du monde\u00bb), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Premi\u00e8re Partie : \u00abDe I\u00e9na \u00e0 Verdun\u00bb), le&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[2631,4390,3756,3969,11605,8386,2622,6003],"class_list":["post-74545","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-grace-de-lhistoire","tag-de","tag-et","tag-etat","tag-grace","tag-lesprit","tag-lhistoire","tag-la","tag-methodologie"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74545","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=74545"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74545\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=74545"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=74545"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=74545"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}