{"id":74736,"date":"2012-05-28T12:06:47","date_gmt":"2012-05-28T12:06:47","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/05\/28\/cannes-au-soleil-noir-de-la-beat-generation\/"},"modified":"2012-05-28T12:06:47","modified_gmt":"2012-05-28T12:06:47","slug":"cannes-au-soleil-noir-de-la-beat-generation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2012\/05\/28\/cannes-au-soleil-noir-de-la-beat-generation\/","title":{"rendered":"Cannes au soleil (noir) de la <em>Beat Generation<\/em>"},"content":{"rendered":"<p><h2 class=\"titleset_b.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.65em; font-variant:small-caps\">Cannes au soleil (noir) de la <em>Beat Generation<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<p><p>Il para&icirc;t, nous dit-on, qu&rsquo;il y eut \u00e0 Cannes, pour le festival, un grand tralala concernant Jack Kerouac, <em>On the Road<\/em> et la <em>Beat Generation<\/em>. Alors, on re-re-d\u00e9couvre Kerouac et toute sa bande, et toutes les significations, et toutes les interpr\u00e9tations, et surtout, surtout, les tonnes et les tonnes de lieux communs.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La machine est en marche, la machine broyeuse et fabriqueuse d&rsquo;images <em>of<\/em> &Eacute;pinal ; nous allons avoir droit au \u00ab\u00a0r\u00e9volt\u00e9\u00a0\u00bb, au \u00ab\u00a0contestataire\u00a0\u00bb, tout cela d&rsquo;autant plus juteux que cette sorte de pub pseudo politique, telle qu&rsquo;elle est faite en g\u00e9n\u00e9ral, ne menace plus grand&rsquo;chose dans le Syst\u00e8me tout en permettant au Syst\u00e8me de s&rsquo;offrir \u00e0 bon compte une vertu d&rsquo;accueil de ses propres contestataires et de relancer une bonne op\u00e9ration de <em>marketing<\/em> \u00e9videmment culturelle autour de la chose. Un exemple piqu\u00e9, sans r\u00e9elle intention d&rsquo;informer d&rsquo;une fa\u00e7on efficace nous vous l&rsquo;assurons, sur <em>Evene.fr<\/em>, le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.evene.fr\/cinema\/actualite\/le-printemps-de-kerouac-938022.php\">20 avril 2012<\/a> :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>&hellip;Le mois de mai 2012 sera bien celui de Jack Kerouac. Adaptation au cin\u00e9 et s\u00e9lection officielle \u00e0 Cannes, exposition du manuscrit original et livre sur l&rsquo;auteur rendent un hommage vari\u00e9 au p\u00e8re de la Beat Generation. Le 2 mai sortira en effet en librairie Jack Kerouac et la Beat Generation &ndash; enqu\u00eate (PUF), dans lequel le journaliste et \u00e9crivain suisse Jean-Fran\u00e7ois Duval redonne vie \u00e0 l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e des Beats et \u00e0 Kerouac. &Agrave; partir du 16 mai, le Mus\u00e9e des Lettres et manuscrits \u00e0 Paris suit le mouvement en exposant, jusqu&rsquo;au 19 ao&ucirc;t, le rouleau original d&rsquo;imprimerie sur lequel Jack Kerouac a tap\u00e9 ce livre que toute une \u00ab\u00a0g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re attendait\u00a0\u00bb (William Burroughs).<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/cinema.lapresse.ca\/nouvelles-et-critiques\/nouvelles\/nouvelle-cinema\/17400-ion-the-roadi-a-cannes-une-route-un-peu-trop-lisse.html\">23 mai 2012<\/a>, Marc-Andr\u00e9 Lussier, de <em>La Presse<\/em> (Qu\u00e9bec) pr\u00e9sentait, avec des r\u00e9serves, le film de Walter Salles, qui garde le titre du livre de Kerouac. Nous n&rsquo;avons aucune id\u00e9e de la valeur de ce film, puisque nous ne l&rsquo;avons \u00e9videmment pas vu (pas invit\u00e9 \u00e0 Cannes, <em>dedefensa.org<\/em>). L&rsquo;acteur Viggo Mortensen, qui incarne Burrough dans le film, le commentait ainsi :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Partout dans le monde, il y a pr\u00e9sentement des mouvements de protestations men\u00e9s par des jeunes, fait remarquer celui qui incarne William S. Burroughs. Ils rejettent le statu quo comme l&rsquo;ont fait Kerouac et ses amis \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. L&rsquo;aspect plus sombre du livre n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9 non plus dans le sc\u00e9nario. Cela me pla&icirc;t bien.<\/em>&raquo; On verra&hellip;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le pauvre <em>Ti Jean<\/em>, &ndash; Kerouac selon sa maman, &ndash; mourut en octobre 1969 dans l&rsquo;indiff\u00e9rence la plus compl\u00e8te, sauf quelques fid\u00e8les. Le superbe gar\u00e7on qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tait devenu gras, balbutiant, abruti par l&rsquo;alcool, archi conservateur et partisan de la guerre au Vietnam, compl\u00e8tement retomb\u00e9 sous la coupe de le m\u00eame maman, v\u00e9ritable mante religieuse de son <em>Ti Jean<\/em>. Kerouac eut un destin tragique de grand anti-h\u00e9ros am\u00e9ricaniste, et l&rsquo;on pourrait dire que le succ\u00e8s extraordinaire de <em>On the Road<\/em> en 1957 l&rsquo;avait pulv\u00e9ris\u00e9, lui-m\u00eame victime des tentacules du Syst\u00e8me qu&rsquo;il mettait en cause. Ginsberg, qui s&rsquo;y connaissait, observait vingt ans plus tard : &laquo;<em>C&rsquo;est terrible, le mal que l&rsquo;Am\u00e9rique a pu faire \u00e0 Jack&hellip;<\/em>&raquo; En un sens, Kerouac \u00e9tait entr\u00e9 dans une longue agonie avec la publication de <em>On the Road<\/em>, et tous les bouquins qu&rsquo;il publia ensuite, toute son &oelig;uvre, jusqu&rsquo;\u00e0 <em>Satori \u00e0 Paris<\/em> de 1965 et <em>Vanit\u00e9 de Duluoz<\/em> en 1968 pour l&rsquo;\u00e9dition de son vivant, repr\u00e9sentaient un combat d&rsquo;arri\u00e8re-garde, une vaine tentative de survivre aux pressions du Syst\u00e8me. Il n&#8217;emp\u00eache, Kerouac avait pris sa place, dans la souffrance comme il se doit, dans la galerie de la litt\u00e9rature am\u00e9ricaine qui est l&rsquo;une des plus grandes du monde parce qu&rsquo;elle est fonci\u00e8rement, essentiellement anti-am\u00e9ricaniste, &ndash; aventure bicentenaire typiquement antiSyst\u00e8me.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il nous a sembl\u00e9 opportun, \u00e0 cette occasion o&ugrave; le Syst\u00e8me va vous servir du Kerouac et de la <em>Beat Generation<\/em> \u00e0 la louche, et \u00e0 la sauce-Syst\u00e8me, de re-publier un texte \u00e9crit par Philippe Grasset en 2005 (premi\u00e8re publication le <a class=\"gen\" href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-le_soleil_noir_de_la_beat_generation_05_09_2007.html\">15 septembre 2007<\/a> \u00e0 l&rsquo;occasion du 50\u00e8me anniversaire de la publication de <em>On the Road<\/em>, le 5 septembre 1957). Comme d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9, ce texte \u00e9tait<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>un essai d&rsquo;interpr\u00e9tation politique de ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u00ab\u00a0contre-culturel\u00a0\u00bb am\u00e9ricain, extrait d&rsquo;un projet de Philippe Grasset, non men\u00e9 \u00e0 son terme, \u00e9galement dans le cadre plus large du projet \u00ab\u00a0La parenth\u00e8se monstrueuse\u00a0\u00bb<\/em>&raquo;.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ce texte, comprenant trois chapitre, et d&rsquo;ailleurs entam\u00e9 \u00e0 propos d&rsquo;un autre film sur la <em>Beat Generation<\/em>, <em>Beat<\/em>, r\u00e9alis\u00e9 en 2000 par le cin\u00e9aste am\u00e9ricain Gary Walkow, replace la <em>Beat Generation<\/em> dans le contexte de l&rsquo;histoire g\u00e9n\u00e9rale des USA et de l&rsquo;am\u00e9ricanisme, entre la Grande D\u00e9pression et les pr\u00e9misses des grandes r\u00e9voltes des ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4><em>dedefensa.org<\/em><\/h4>\n<\/p>\n<p><p>_____________________________<\/p>\n<\/p>\n<\/p>\n<p><h2>Le soleil noir de la <em>Beat Generation<\/em><\/h2>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p><strong>Chapitre 1 &mdash; <\/strong>Expos\u00e9 et n\u00e9cessit\u00e9 du projet. &mdash; Le film <em>Beat<\/em>. &mdash; &Eacute;crire \u00ab\u00a0mon\u00a0\u00bb histoire du myst\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique par le moyen de la perception d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration: la <em>Beat Generation<\/em>, ou la lib\u00e9ration par le d\u00e9sespoir. &mdash; New York accueille le triomphe de <em>On the Road<\/em>, de Jean-Louis Lebris de Kerouac, dit Jack Kerouac.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>L&rsquo;id\u00e9e de ce projet [&hellip;] m&rsquo;est venue quatre jours avant que je n&rsquo;en entame la r\u00e9daction, aujourd&rsquo;hui 1er d\u00e9cembre 2005, dans des circonstances sur lesquelles je reviendrai, lors de l&rsquo;entame pr\u00e9cise du sujet. Si l&rsquo;on me conna&icirc;t un peu plus que je n&rsquo;ai voulu dire de moi jusqu&rsquo;ici, on jugerait que c&rsquo;est une id\u00e9e qui va de soi, qu&rsquo;il appara&icirc;t indispensable, dans le cours de mon travail g\u00e9n\u00e9ral, \u00e0 mesure des \u00e9tapes parcourues qui me r\u00e9v\u00e8lent chaque fois davantage, que je donne mon propre r\u00e9cit de l&rsquo;Am\u00e9rique ; pour \u00eatre plus juste et respectueux de l&rsquo;\u00e9tat de mon esprit, je parlerais pr\u00e9cis\u00e9ment de \u00ab\u00a0mon r\u00e9cit du myst\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique\u00a0\u00bb avant de pr\u00e9ciser plus avant le sujet. On a rencontr\u00e9 \u00e0 plus d&rsquo;une reprise les passions ambigu\u00ebs que suscite chez moi l&rsquo;Am\u00e9rique ; c&rsquo;est une expression paradoxale que celle de \u00ab\u00a0passions ambigu\u00ebs\u00a0\u00bb, mariant l&rsquo;extr\u00eame de la passion \u00e0 l&rsquo;incertitude un peu molle et retenue de l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 ; voil\u00e0 le reflet indiscutable par sa justesse, sa pr\u00e9cision, sa couleur dirais-je, voire son odeur, du sentiment g\u00e9n\u00e9ral qui m&rsquo;anime. L&rsquo;Am\u00e9rique fait na&icirc;tre en moi tant d&rsquo;\u00e9lans contradictoires, des entra&icirc;nements d&rsquo;une force extraordinaire que je n&rsquo;attendais pas, ce que je d\u00e9signerais m\u00eame comme des d\u00e9cha&icirc;nements de l&rsquo;humeur. Dans cette pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de moi-m\u00eame sur l&rsquo;Am\u00e9rique, qui s&rsquo;est faite d&rsquo;exp\u00e9riences, de perceptions, de r\u00e9flexions puissantes aid\u00e9es d&rsquo;impulsions du Dehors, il y a un bouillonnement monstrueux dont le grondement m&rsquo;effraie parfois. Dirais-je que c&rsquo;est la substance m\u00eame de ma vie intellectuelle, de ma recherche spirituelle, cette perspective de la mission que je dois mener \u00e0 terme, avec la consigne du myst\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique qu&rsquo;il faut que j&rsquo;\u00e9claire ? Il y a bien assez de cela, de cette tension de la pens\u00e9e et de la perception des exp\u00e9riences et de l&rsquo;aide venue du Dehors, pour r\u00e9pondre affirmativement et juger que nous sommes proches de l&rsquo;essentiel.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il faut bien poser et peser ceci, qu&rsquo;on aura devin\u00e9 entre les lignes tant c&rsquo;est \u00e0 la fois le motif de cette composition, sa rengaine, sa racine et son apoth\u00e9ose : l&rsquo;Am\u00e9rique ne m&rsquo;est utile \u00e0 explorer que dans la mesure o&ugrave; elle est un myst\u00e8re, et o&ugrave; ce myst\u00e8re c&rsquo;est bien plus que l&rsquo;Am\u00e9rique, qu&rsquo;il est enfin celui d&rsquo;un temps historique qu&rsquo;une certaine inclination de l&rsquo;esprit ferait prendre pour le dernier. Il y a une figure g\u00e9om\u00e9trique profond\u00e9ment cr\u00e9atrice dans cette recherche, avec le sch\u00e9ma initial de l&rsquo;Am\u00e9rique, puis son extension qui est son myst\u00e8re, enfin son r\u00e9sultat, myst\u00e8re \u00e9clair\u00e9, qui est ce \u00ab\u00a0bien plus que l&rsquo;Am\u00e9rique\u00a0\u00bb mais qui reste li\u00e9 \u00e0 elle, qui est le spectacle de notre temps historique. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il faut voir cette &oelig;uvre, avec la progression du trait de la pens\u00e9e dans le plan vertical, mais en spirale jusqu&rsquo;au plan horizontal finalement atteint, similaire et parall\u00e8le \u00e0 celui de l&rsquo;origine, comme l&rsquo;on se baigne \u00e0 la source originelle, qui est peut-\u00eatre le plan final du myst\u00e8re d\u00e9voil\u00e9. La racine et l&rsquo;\u00e9lan, et au bout l&rsquo;appr\u00e9ciation d&rsquo;un temps historique qui porte en lui une fatalit\u00e9. Pour la r\u00e9demption, nous verrons.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai mon id\u00e9e qui est presque se faire une religion sur l&rsquo;Am\u00e9rique, qui est de l&rsquo;ordre du fondamental, de la strat\u00e9gie la plus haute si l&rsquo;on parle en termes militaires ; j&rsquo;ai mon approche pour mieux l&rsquo;\u00e9clairer, avec ses penchants litt\u00e9raires et le go&ucirc;t du m\u00e9lange des genres incompatibles, et c&rsquo;est mon c\u00f4t\u00e9 tactique. Je n&rsquo;exclue pas, en exploitant la seconde de rencontrer des traces lumineuses de la premi\u00e8re, qui m&rsquo;\u00e9claireront, qui serviront \u00e0 mes lecteurs. Commen\u00e7ons par la tactique : c&rsquo;est par les \u00e9crivains que j&rsquo;entends lancer les premiers coups de boutoir de l&rsquo;investissement de \u00ab\u00a0mon Am\u00e9rique\u00a0\u00bb et porter l&rsquo;assaut contre son myst\u00e8re. Cette m\u00e9thode-l\u00e0 aborde le sujet par le plus haut, le plus glorieux, l\u00e0 o&ugrave; se cachent les fibres de la nation, si c&rsquo;est de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit ; ou bien, plut\u00f4t, et l&rsquo;on comprend ce que je sugg\u00e8re d\u00e9j\u00e0, &mdash; les signes les plus hauts et glorieux de l&rsquo;\u00e9chec d&rsquo;\u00eatre une nation, cette trag\u00e9die horrible pour une puissance de cette sorte&hellip; Ce projet consid\u00e9rable, cette ambition haute commune \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain inconnu que je suis devenu et au m\u00e9morialiste que je pr\u00e9tends \u00eatre d\u00e9sormais, c&rsquo;est le 26 novembre 2005 qu&rsquo;ils se concr\u00e9tisent. Au soir du jour, dans le calme d&rsquo;une grande maison devenue familiale, nous choisissons de regarder un film, <em>Beat<\/em>, r\u00e9alis\u00e9 en 2000 par le cin\u00e9aste am\u00e9ricain Gary Walkow.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;ai toujours consid\u00e9r\u00e9 avec r\u00e9ticence les tentatives hollywoodiennes de s&rsquo;accaparer l&rsquo;aventure de la <em>Beat Generation<\/em>. J&rsquo;avais entendu ou lu quelques mots sur la fureur de Jack Kerouac, d\u00e9couvrant le film <em>The Subterraneans<\/em>, tourn\u00e9 en 1960 d&rsquo;apr\u00e8s son livre \u00e9ponyme, o&ugrave; George Peppard, cet acteur d&rsquo;une grande beaut\u00e9 imperturbable et sans vie, sans couleur ni saveur, sans nationalit\u00e9, sans identit\u00e9, tenait le r\u00f4le de l&rsquo;\u00e9crivain Percepied, pr\u00e9tendument Kerouac lui-m\u00eame&hellip; Dr\u00f4le de salade, \u00e0 commencer par le nom \u00ab\u00a0Percepied\u00a0\u00bb, \u00e0 propos de laquelle Allen Ginsberg avait dit son d\u00e9go&ucirc;t, tout app\u00e9tit coup\u00e9, selon un jeune commentateur du Cap, en Afrique du Sud, Bruno Morphet, rapportant : &laquo;<em>Ginsberg hated it!<\/em>&raquo;. Morphet concluait que l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du film \u00e9tait de montrer comment Hollywood d\u00e9forme et transforme un mouvement culturel et historique pour en faire une sorte de \u00ab\u00a0produit consommable\u00a0\u00bb par le plus grand nombre, et ainsi priv\u00e9 de sens et d&rsquo;identit\u00e9 (nous reviendrons \u00e0 cela) :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;&hellip;<em>but nevertheless the movie as a whole is stangely compelling in a historical sense, not as a faithful representation of Beat culture, but rather as a view on how the Beats were commoditized and became &lsquo;Beatniks&rsquo;.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Le mouvement n&rsquo;\u00e9tait pas encore entr\u00e9 dans l&rsquo;Histoire qu&rsquo;il succombait d\u00e9j\u00e0 sous les coups pr\u00e9dateurs de Hollywood. Mais il se rel\u00e8ve, il vit encore, il vit beaucoup plus intens\u00e9ment car le temps r\u00e9v\u00e8le sa substance cach\u00e9e. (C&rsquo;est l\u00e0, n&rsquo;est-ce pas, o&ugrave; ma tactique \u00e9claire fugitivement mais puissamment la strat\u00e9gie fondamentale de mon projet.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Quarante ans plus tard, avec <em>Beat<\/em>, Walkow obtint un tout autre r\u00e9sultat que le m\u00e2chis que nous avait offert Hollywood. Le film m&rsquo;a procur\u00e9 par inadvertance, par surprise puisque je n&rsquo;attendais rien et n&rsquo;\u00e9tais pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 rien, la sensation pr\u00e9cise de toucher \u00e0 un aspect substantiel du mouvement. On entrevoit Kerouac, rien de plus ; le film est concentr\u00e9 sur le couple Burroughs. D&rsquo;une fa\u00e7on assez inattendue, le h\u00e9ros du film est une h\u00e9ro\u00efne, l&rsquo;actrice Courtney Love qui joue avec une profondeur naturelle qui fait croire \u00e0 une communion, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9motion pure par instant, le r\u00f4le de la femme de Burroughs Joan Vollmer. Une autre h\u00e9ro\u00efne fort peu c\u00e9l\u00e9br\u00e9e, Joyce Johnson qui fut l&rsquo;amie de Kerouac, nous d\u00e9crit dans son magnifique <em>Personnages secondaires<\/em> le bien-nomm\u00e9 combien les femmes tenaient une place effac\u00e9e dans le mouvement <em>Beatnik<\/em>. Au mieux, elles furent des comparses. Ce qu&rsquo;\u00e9crivirent Johnson et la femme de Neill Cassady, ce qu&rsquo;aurait pu \u00e9crire Joan Burroughs fait regretter qu&rsquo;on les ait cantonn\u00e9es \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re-plan.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>C&rsquo;est justement avec elle (Joan Burroughs), dans ce film (<em>Beat<\/em>), que je ressens, bien des ann\u00e9es plus tard combien ce mouvement lib\u00e9rateur et \u00e9mancipateur de la <em>Beat Generation<\/em> est marqu\u00e9 par la trag\u00e9die d&rsquo;un destin s\u00e9par\u00e9 et plein de d\u00e9sespoir \u00e0 cause de cela, d&rsquo;un emportement dans les d\u00e9dales d&rsquo;une fatalit\u00e9 absurde. (&hellip;Combien, en un sens, ce mouvement est infiniment <strong>fragile<\/strong> dans le chef de ceux qui l&rsquo;animent.) La chose est montr\u00e9e en bonne mesure par le sujet final du film, la fin qui restitue l&rsquo;absurde jeu mortel de Burroughs, qui fut conduit \u00e0 ce terme dans la r\u00e9alit\u00e9. Burroughs lance ou rel\u00e8ve, je ne sais, le d\u00e9fi \u00e0 la Guillaume Tell de toucher un verre pos\u00e9 sur la t\u00eate de sa femme et le ratant, logeant une balle dans la t\u00eate de Joan, la tuant sur le coup, la prenant dans ses bras avec les lamentations du d\u00e9sespoir, &mdash; et acquitt\u00e9 finalement, plus tard, toute peine contenue, de la charge de \u00ab\u00a0meurtre sans pr\u00e9m\u00e9ditation\u00a0\u00bb gr\u00e2ce \u00e0 un brillant avocat. (Burroughs, h\u00e9ritier des machines \u00e0 \u00e9crire du m\u00eame nom, \u00e9tait soutenu par sa famille bien qu&rsquo;il en fut l&rsquo;excr\u00e9ment excommuni\u00e9. &Eacute;trange destin des h\u00e9ritiers des machines \u00e0 \u00e9crire ; avec Burroughs, il y eut James Jesus Angleton, curieux sp\u00e9cimen, \u00e0 la fois parano\u00efaque des complots sovi\u00e9tiques, chef du contre-espionnage \u00e0 la CIA limog\u00e9 en 1974 parce qu&rsquo;il entra&icirc;nait l&rsquo;Agence dans une guerre interne compl\u00e8tement folle, soutien des po\u00e8tes am\u00e9ricains dans le besoin, &mdash; et h\u00e9ritier, a-t-on dit, des machines \u00e0 \u00e9crire Remington.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Cette chute, celle de l&rsquo;aventure et celle de Joan Burroughs, ferait un excellent symbole de la <em>Beat Generation<\/em>. Nous verrons cela.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le mouvement de la <em>Beat Generation<\/em>, dont le jeune Morphet nous dit qu&rsquo;il fut aussit\u00f4t \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb par Hollywood, tient dans le projet que je voudrais conduire \u00e0 terme de mon r\u00e9cit du myst\u00e8re am\u00e9ricain, une place centrale et essentielle. Le mouvement de la <em>Beat Generation<\/em> nous est n\u00e9cessaire dans sa puret\u00e9 et dans son impuret\u00e9. C&rsquo;est dans cette complexit\u00e9 contradictoire, \u00e0 la fois path\u00e9tique et indigne, qu&rsquo;il est compl\u00e8tement historique, et c&rsquo;est la cause de mon int\u00e9r\u00eat pour lui. Il restitue l&rsquo;histoire de l&rsquo;Am\u00e9rique dans le r\u00e9cit que j&rsquo;en fais et il rend compte par antith\u00e8se, presque d&rsquo;une mani\u00e8re glac\u00e9e et dans tous les cas irr\u00e9vocable, de la nature m\u00eame de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. Ces jeunes gens (et ces jeunes femmes, apr\u00e8s tout) qui enflamm\u00e8rent les jeunesses du monde occidental, qui firent passer le frisson de la libert\u00e9 et qui firent na&icirc;tre l&rsquo;espoir, qui inspir\u00e8rent les r\u00e9voltes en en d\u00e9couvrant les fondements, ces enfants \u00e9gar\u00e9s \u00e9taient fils et filles de la trag\u00e9die, promis au destin absurde de l&rsquo;autodestruction et de l&rsquo;amertume. Ils ne furent heureux \u00e0 aucun moment. Ils furent tr\u00e8s malheureux quand ils parvinrent au seuil de la r\u00e9alisation de leurs ambitions artistiques et spirituelles. Il faut lire cette explication superbe dans sa v\u00e9rit\u00e9 de Joyce Johnson, d\u00e9crivant la brutale crise du caract\u00e8re de Jack Kerouac lorsqu&rsquo;il est investi avec tant de brutalit\u00e9 par la \u00ab\u00a0c\u00e9l\u00e9brit\u00e9\u00a0\u00bb, en 1957. Kerouac a publi\u00e9 son grand livre, celui qui fera date. <em>On the Road<\/em> est aussit\u00f4t accueilli pour ce qu&rsquo;il est, &mdash; une &oelig;uvre inspir\u00e9, une &oelig;uvre de rupture, aussit\u00f4t et justement comprise hors du champ litt\u00e9raire, \u00e9v\u00e9nement politique de description d&rsquo;une \u00e9volution sociologique et psychologique de rupture, &mdash; une &oelig;uvre aussit\u00f4t conquise, annex\u00e9e, broy\u00e9e, r\u00e9duite parce que finalement dangereuse, st\u00e9rilis\u00e9e selon la m\u00e9thode g\u00e9n\u00e9rale, port\u00e9e aux nues et ainsi r\u00e9duite \u00e0 volont\u00e9, et l&rsquo;auteur avec. La \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9ration\u00a0\u00bb est si parfaitement accomplie que Kerouac en est abasourdi, psychologiquemet h\u00e9b\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>La c\u00e9l\u00e9brit\u00e9<\/em>, \u00e9crit Joyce Johnson, <em>\u00e9tait un pays aussi inconnu que le Mexique, et j&rsquo;\u00e9tais son seul et unique compagnon<\/em> [de Kerouac] <em>en cette terre \u00e9trang\u00e8re. Il avait tr\u00e8s vite compris que les fronti\u00e8res de ce pays \u00e9taient herm\u00e9tiques. On ne pouvait le quitter quand on avait assez de lui, mais il pouvait vous chasser quand il en avait assez de vous. Il vous ligotait, vous lapidait, vous flattait et se moquait de vous, &mdash; parfois, dans la m\u00eame journ\u00e9e. Il vous extorquait tous vos secrets, chuchotait des insinuations blessantes derri\u00e8re votre dos. Ses miroirs aux alouettes corrompaient votre existence. Il envahissait vos r\u00eaves&hellip;.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Nous voici au c&oelig;ur de l&rsquo;acte central de la <em>Beat Generation<\/em>, de son effet, de sa force m\u00eame, qui est l&rsquo;apparition du livre qui en porte toute la signification r\u00e9volutionnaire, et nous sommes en m\u00eame temps au c&oelig;ur de son d\u00e9sarroi, de sa trag\u00e9die et de son d\u00e9sespoir, de son \u00e9chec compl\u00e8tement in\u00e9luctable comme la fatalit\u00e9 de la trag\u00e9die pure. Jack est transport\u00e9 d&rsquo;une interview \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;un cocktail \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;une \u00e9mission \u00e0 l&rsquo;autre, d&rsquo;une provocation \u00e0 l&rsquo;autre ; soumis \u00e0 des journalistes trompeurs, \u00e0 des pr\u00e9sentateurs hautains, \u00e0 des femmes voraces dont l&rsquo;une dit \u00e0 Joyce : &laquo;<em>Tu n&rsquo;as que vingt et un ans. Moi j&rsquo;en ai vingt neuf. Il faut que je baise tout de suite avec lui.<\/em>&raquo; Lui, \u00e9cras\u00e9, saoul, mal peign\u00e9, le regard empli de terreur par instants, r\u00e9pondant au pr\u00e9sentateur John Wingate de <em>Nightbeat<\/em> (fameux programme t\u00e9l\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque) qui l&rsquo;interroge d\u00e9daigneusement mais sans ostentation, comme cela se fait : &laquo;<em>Dites-moi, Jack, que cherchez-vous au juste?<\/em>&raquo;, &mdash; lui, ing\u00e9nu, perdu, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 : &laquo;<em>J&rsquo;attends que Dieu me montre Son visage.<\/em>&raquo; On entend d&rsquo;ici les \u00e9clats de rire et les ricanements, devant les t\u00e9l\u00e9viseurs et devant les petits fours. Plus tard, il fait faux bond \u00e0 une soir\u00e9e organis\u00e9e pour lui par Gilbert Millstein ; il reste au lit, sans forces, &laquo;<em>tremblant de tous ses membres<\/em>&raquo; ; Joyce doit t\u00e9l\u00e9phoner pour l&rsquo;excuser. Mais John Clellon Holmes, le po\u00e8te et le critique qui \u00e9crivit le premier article sur la <em>Beat Generation<\/em> (le 16 novembre 1952 : \u00ab\u00a0<em>This Is the Beat Generation<\/em>\u00ab\u00a0), est venu sp\u00e9cialement du Connecticut pour le voir. Jack lui fait demander, toujours par Joyce, de venir le retrouver. Holmes arrive. Selon Joyce, Jack &laquo;<em>dit \u00e0 Holmes qu&rsquo;il ne savait plus qui il \u00e9tait.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Nous y sommes. Le syst\u00e8me \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e8re\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;il effectue l&rsquo;op\u00e9ration essentielle : il \u00e9radique l&rsquo;identit\u00e9, il vous prive de votre \u00eatre. On s&rsquo;adapte ou l&rsquo;on meurt, mis\u00e9rable et abandonn\u00e9 de tous, m\u00eame au sommet de la gloire, &mdash; et d&rsquo;ailleurs, non : surtout au sommet de la gloire, car c&rsquo;est l\u00e0 que s&rsquo;organise le tir aux pigeons. L&rsquo;aventure est commune. A partir de cet in\u00e9vitable \u00e9pisode, Kerouac ne fut plus le m\u00eame puisqu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait plus lui-m\u00eame. Son existence entama sa chute, termin\u00e9e en 1969 par une h\u00e9morragie intestinale due \u00e0 l&rsquo;alcoolisme. Kerouac le conservateur, l&rsquo;homme qui saluait le drapeau am\u00e9ricain et le combat am\u00e9ricain au Vietnam, fut le porte-drapeau des r\u00e9volutionnaires qui lui succ\u00e9d\u00e8rent. Il hurlait inutilement qu&rsquo;il refusait cette paternit\u00e9. Pauvre Jack Kerouac, l&rsquo;homme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 qui vint en juin 1965 \u00e0 Paris puis en Bretagne, en m\u00eame temps que je faisais mes classes de matelot dans la Marine Nationale \u00e0 Brest, &mdash; lui pour trouver la trace de ces anc\u00eatres, qui se r\u00e9clamait du nom complet de Jean-Louis Lebris de Kerouac. C&rsquo;est l&rsquo;avis de recherche d&rsquo;une identit\u00e9 perdue dans les si\u00e8cles enfuis, d&rsquo;o&ugrave; il sortit son [avant-] dernier livre avant sa mort, <em>Satori \u00e0 Paris<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\u00ab\u00a0Nous y sommes\u00a0\u00bb, certes, mais vient aussit\u00f4t l&rsquo;in\u00e9vitable remarque : ce qu&rsquo;on d\u00e9crit l\u00e0 \u00e0 New York se passe aussi bien \u00e0 Londres ou \u00e0 Paris, &mdash; \u00e0 Paris surtout. Les petits fours, la \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9ration\u00a0\u00bb, le h\u00e9ros malheureux, l&rsquo;&oelig;uvre trahie, c&rsquo;est une pente commune. L&rsquo;explication n&rsquo;est pas dans les faits sans compassion ni dans ces sc\u00e8nes qui sont si communes aux activit\u00e9s mondaines de nos \u00e9lites. Pour d\u00e9terminer la diff\u00e9rence de substance qui justifie que nous nous soyons attard\u00e9s \u00e0 cette sc\u00e8ne comme \u00e0 une chose significative pour notre propos, nous avons l&rsquo;explication du sens de sa Mission qu&rsquo;avait Jack Kerouac. (Il dit : &laquo;<em>J&rsquo;attends que Dieu me montre Son visage.<\/em>&raquo; Fort bien.) Il y a dans notre d\u00e9marche qui est pleine de tendresse pour l&rsquo;homme et de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 pour l&rsquo;illusion qu&rsquo;il entretint en venant au c&oelig;ur de la soci\u00e9t\u00e9 des hommes des constats qui renvoient \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, d&rsquo;autres qui se nourrissent de l&rsquo;interpr\u00e9tation, de l&rsquo;inspiration et de l&rsquo;intuition. En rassemblant les deux, on trouve la clef de l&rsquo;entr\u00e9e dans l&rsquo;univers de l&rsquo;\u00e9nigme du myst\u00e8re de l&rsquo;Am\u00e9rique.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Sa Mission est, pour Kerouac, la recherche de la r\u00e9demption de son Royaume sur terre. La <em>Beat Generation<\/em> propose un sens, c&rsquo;est-\u00e0-dire une identit\u00e9 \u00e0 une exp\u00e9rience qui n&rsquo;en a aucune. Ainsi est-il de l&rsquo;Am\u00e9rique depuis l&rsquo;origine : quel sens donner \u00e0 cette chose monstrueuse qui affiche tant d&rsquo;ambitions, qui s&rsquo;organise, qui r\u00e8gle les vies communes sans qu&rsquo;on comprenne le but de cette gigantesque op\u00e9ration, qui propose des conceptions et des moyens de vie en soci\u00e9t\u00e9 d&rsquo;une puissance qui bouleverse notre civilisation? On comprend le d\u00e9sespoir de Kerouac, venu pour offrir un sens et un \u00eatre \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique et \u00e0 sa formidable activit\u00e9, et aussit\u00f4t priv\u00e9 lui-m\u00eame de ces deux choses par la machine r\u00e9cup\u00e9ratrice. A Paris, la m\u00eame situation et les m\u00eames circonstances n&rsquo;ont gu\u00e8re d&rsquo;importance, car Paris qui est en France a un sens, d\u00e8s l&rsquo;origine. Que la ville soit corrompue, son milieu hypocrite, m\u00e9chant et impitoyable, que les braves c&oelig;urs entreprenants s&rsquo;y perdent, cela nous importe dans la mesure o&ugrave; nous nous attachons un instant \u00e0 des destins individuels mais cela ne nous importe pas pour l&rsquo;essentiel qui est le destin collectif. Les circonstances renvoient \u00e0 l&rsquo;<em>\u00e9cume des jours<\/em>, rien de bien grave ; si le c&oelig;ur illusionn\u00e9 est aussi un brave c&oelig;ur, il saura trouver une \u00e9chappatoire \u00e0 la poigne de ces doigts griffus et d\u00e9testables referm\u00e9e un instant sur lui. Il se retrouvera en France. Quoi qu&rsquo;il en soit, la France n&rsquo;en perd pas le sens de son destin ni son identit\u00e9. En Am\u00e9rique, o&ugrave; n&rsquo;existent ni sens ni identit\u00e9, et pas plus un destin, c&rsquo;est tout le contraire. C&rsquo;est pourquoi nous attachons tant d&rsquo;importance \u00e0 la <em>Beat Generation<\/em>, jusqu&rsquo;\u00e0 en faire le n&oelig;ud initial et le <em>deus ex machina<\/em> originel de notre d\u00e9marche au c&oelig;ur du myst\u00e8re. La <em>Beat Generation<\/em>, par sa nouveaut\u00e9, par ses ambitions, par sa destin\u00e9e tragique, \u00e9claire plus que toute autre aventure le myst\u00e8re qu&rsquo;il nous faut percer. A cet \u00e9gard, son utilit\u00e9 historique est d&rsquo;une force incontestable. Profitons-en.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p><strong>Chapitre 2 &mdash; <\/strong>D&rsquo;une crise l&rsquo;autre, comme \u00e9crirait C\u00e9line. &mdash; La <em>Beat Generation<\/em> au milieu du si\u00e8cle, comme un \u00ab\u00a0pont\u00a0\u00bb entre la Grande D\u00e9pression et les ann\u00e9es 1960, jusqu&rsquo;\u00e0 ne plus faire qu&rsquo;un. &mdash; Importance ontologique de la Grande D\u00e9pression<strong>.<\/strong><\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>On dit et on \u00e9crit bien des choses \u00e0 propos de la <em>Beat Generation<\/em>. Je crois que nombre d&rsquo;entre elles sont des sornettes, &mdash; comme \u00e0 l&rsquo;habitude mais un peu plus qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;habitude. La raison de ce d\u00e9plorable \u00e9tat de choses est que la <em>Beat Generation<\/em> est un \u00e9v\u00e9nement qui peut \u00eatre embrass\u00e9 \u00e0 partir de domaines tr\u00e8s diff\u00e9rents, o&ugrave; r\u00e8gnent la concurrence des id\u00e9ologies et la passion des modes, o&ugrave; les conformismes sont particuli\u00e8rement vigilants \u00e0 prendre les mesures de la chose pour l&rsquo;habiller \u00e0 leur seule mesure. Si la <em>Beat Generation<\/em> est consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00e9v\u00e9nement dans ce contexte et par cette voie, alors il s&rsquo;agit d&rsquo;un de ces \u00ab\u00a0faits de soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb dont raffolent les salons, une mode de jeunes gens dans une \u00e9poque obs\u00e9d\u00e9e par la jeunesse au point d&rsquo;en cr\u00e9er des n\u00e9ologismes (\u00ab\u00a0jeunisme\u00a0\u00bb), un pr\u00e9texte \u00e0 la moralisation, au sentimentalisme humanitaire, un argument de sc\u00e9nario racoleur, un mythe de la r\u00e9volte, une r\u00e9f\u00e9rence conformiste du non-conformisme, un miroir de ce qu&rsquo;on nomme l&rsquo;<em>American Dream<\/em>, une bonne affaire pour l&rsquo;industrie de la culture. Hors de cela c&rsquo;est aussi de l&rsquo;histoire, et ce domaine est l&rsquo;objet principal de mon int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Avec cette approche historique qui \u00e9carte les passions imm\u00e9diates, je vais emprunter un chemin diff\u00e9rent des sentiers battus. Si l&rsquo;on place la <em>Beat Generation<\/em> dans le contexte historique qui est le sien tout en observant avec compr\u00e9hension la multiplicit\u00e9 des caract\u00e8res qui la d\u00e9finissent, il en r\u00e9sulte des perspectives inattendues, contrairement \u00e0 celles qui d\u00e9coulent des observations habituelles. Il s&rsquo;agit alors d&rsquo;un \u00e9v\u00e9nement historique profond\u00e9ment am\u00e9ricain, qui occupe une place de charni\u00e8re, d&rsquo;entra&icirc;nement dans l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine, un \u00e9v\u00e9nement dynamique qui \u00e9claire une histoire qui reste sans cela fractionn\u00e9e, saucissonn\u00e9e, et enferm\u00e9e dans une vision cloisonn\u00e9e et r\u00e9ductrice.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je ne cache pas que j&rsquo;agis dans ce cas d&rsquo;abord sous le feu de l&rsquo;intuition. C&rsquo;est elle qui, originellement, m&rsquo;a conduit \u00e0 cette d\u00e9marche r\u00e9visionniste. Elle assigne \u00e0 la <em>Beat Generation<\/em> une fonction d\u00e9stabilisante, et m\u00eame d\u00e9structurante de l&rsquo;histoire officielle. Moi qui suis un ennemi d\u00e9clar\u00e9 de ce mouvement (la d\u00e9structuration) qui ravage notre temps historique, j&rsquo;en use ici comme d&rsquo;un outil pour forcer le sch\u00e9ma d\u00e9structurant, paradoxalement fig\u00e9e dans une immobilit\u00e9 d\u00e9construite qui est celle o&ugrave; l&rsquo;on a enferm\u00e9 l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine pour \u00e9carter toute tentative d&rsquo;en percer le myst\u00e8re. De m\u00eame que Nietzsche se proclamait nihiliste par tactique, sans l&rsquo;\u00eatre en r\u00e9alit\u00e9 bien s&ucirc;r, pour vaincre le nihilisme du modernisme comme l&rsquo;on dresse des contre-feux pour \u00e9puiser l&rsquo;incendie, je m&#8217;empare de la tactique de la d\u00e9structuration comme l&rsquo;on fait d&rsquo;un marteau pour briser les sch\u00e9mas qui nous sont impos\u00e9s par l&rsquo;histoire officielle et asserment\u00e9e.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour le cas que je fais de la <em>Beat Generation<\/em>, une phrase, que je cite souvent, m&rsquo;a guid\u00e9 dans mon entreprise. Elle m&rsquo;a permis de donner un sens historique \u00e0 l&rsquo;intuition qui me porte. Je m&rsquo;en sers ici et je m&rsquo;en servirai plus loin, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agira d&rsquo;\u00e9tablir une comparaison crois\u00e9e et antagoniste de l&rsquo;histoire am\u00e9ricaine et de l&rsquo;histoire europ\u00e9enne. Cette phrase ne vient pas d&rsquo;un auteur de g\u00e9nie, et je doute que l&rsquo;auteur (les auteurs, &mdash; ils sont deux) ait mesur\u00e9 son poids historique. Le langage contient en soi sa puissance et sa perspective, et ceux qui l&#8217;empruntent, qui n&rsquo;en sont le plus souvent que les <em>mediums<\/em> inconscients, sont aussi peu souvent capables d&rsquo;en mesurer la port\u00e9e. Dans <em>Les vies parall\u00e8les de Jack Kerouac<\/em>, de 1978, on explique l&rsquo;\u00e9mergence de la <em>Beat Generation<\/em> et la maturation de sa r\u00e9volte \u00e0 l&rsquo;occasion de la Seconde Guerre et non \u00e0 cause de la Seconde Guerre, avec cette remarque qui r\u00e9sume l&rsquo;id\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale :<\/p>\n<\/p>\n<p><p>&laquo;<em>Pour ces jeunes Am\u00e9ricains<\/em> [de la <em>Beat Generation<\/em>], <em>la guerre \u00e9tait le sympt\u00f4me de leur pessimisme, et non sa cause premi\u00e8re.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le pessimisme de la <em>Beat Generation<\/em> pr\u00e9c\u00e8de la g\u00e9n\u00e9ration elle-m\u00eame. C&rsquo;est une sorte de sentiment miraculeux tant il devrait appara&icirc;tre comme anachronique, d\u00e9plac\u00e9 et infond\u00e9 par rapport aux canons des courants progressistes dont on pr\u00e9tend que la <em>Beat Generation<\/em> les \u00e9pouse peu ou prou, alors qu&rsquo;en fait il en r\u00e9v\u00e8le la substance. La <em>Beat Generation<\/em> se forme, dans la conscience d&rsquo;elle-m\u00eame, avec la r\u00e9union de ces quelques gar\u00e7ons qu&rsquo;on conna&icirc;t (Kerouac, Burroughs, Ginsberg et les autres), \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 de Columbia (New York) en 1944-45. Pour nous Europ\u00e9ens, et pour l&rsquo;histoire officielle am\u00e9ricaniste, c&rsquo;est une g\u00e9n\u00e9ration de la guerre ; en Am\u00e9rique, dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, cela ne veut rien dire. Le temps historique en cours en 1944 n&rsquo;a pas commenc\u00e9 en 1941 (le 7 d\u00e9cembre, pour \u00eatre pr\u00e9cis), malgr\u00e9 l&rsquo;article fameux de Henry Luce sur l&rsquo;<em>American Century<\/em>. Il commence par la symbolique du \u00ab\u00a0jeudi noir\u00a0\u00bb d&rsquo;octobre 1929, il commence vraiment avec la Grande D\u00e9pression de 1931-33, il trouve son lyrisme et son \u00ab\u00a0Chant du d\u00e9part\u00a0\u00bb avec l&rsquo;\u00e9lection de Franklin Delano Roosevelt (FDR) et son <em>New Deal<\/em> de 1933. La mystique des Nouveaux Temps est n\u00e9e et elle porte, dans des temps si durs et si catastrophiques, la promesse bient\u00f4t n\u00e9cessaire d&rsquo;un Optimisme dont on attend qu&rsquo;il bouleverse le monde. D\u00e8s 1939-40, la guerre est en vue, et le principal souci qui anime la vision am\u00e9ricaniste (pour une fois, les r\u00e9publicains d&rsquo;accord avec FDR) est d&rsquo;imposer au reste du monde la notion symbolique du <em>Common Man<\/em> am\u00e9ricaniste, gr\u00e2ce entre autres g\u00e2teries \u00e0 une version internationale du <em>New Deal<\/em> (le vice-pr\u00e9sident Wallace sera un infatigable commis-voyageur de FDR de cette proposition jusqu&rsquo;\u00e0 son \u00e9viction de 1944). Dans cette s\u00e9quence vue du point de vue am\u00e9ricain, le 7 d\u00e9cembre 1941 est une date qui compte mais ce n&rsquo;est pas une date qui inaugure, qui ouvre une \u00e8re nouvelle ; l&rsquo;\u00e8re nouvelle, nous y sommes d\u00e9j\u00e0 quand les Japonais attaquent, &mdash; comme s&rsquo;ils tombaient dans le pi\u00e8ge&#8230;<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ainsi, la <em>Beat Generation<\/em> met-elle \u00e0 jour un pessimisme latent, dont la guerre est \u00ab\u00a0le sympt\u00f4me\u00a0\u00bb, dans un temps historique d\u00e9crit comme r\u00e9volutionnaire et dont on avance que cette g\u00e9n\u00e9ration devrait lui correspondre alors que lui-m\u00eame, ce temps historique, chante l&rsquo;Optimisme des Temps Nouveaux. Cette contradiction n&rsquo;est pas dite au hasard, ou en for\u00e7ant arbitrairement le trait. La <em>Beat Generation<\/em> n&rsquo;est pas seule dans son pessimisme et l&rsquo;interpr\u00e9tation que j&rsquo;en donne n&rsquo;est pas une usurpation nourrie \u00e0 une seule source. En 1941, Henry Miller ach\u00e8ve son tour des Etats-Unis, un <em>On the Road<\/em> \u00e0 sa fa\u00e7on, et il r\u00e9dige son <em>Air-Conditioned Nightmare<\/em> (<em>le cauchemar climatis\u00e9<\/em>). La teneur en est si r\u00e9solument subversive et pessimiste que son \u00e9diteur le convainc d&rsquo;en repousser l&rsquo;\u00e9dition apr\u00e8s la victoire, une fois sorti des griffes exigeantes du patriotisme conformiste de l&rsquo;am\u00e9ricanisme. La <em>Beat Generation<\/em> peut pr\u00e9tendre repr\u00e9senter un \u00e9lan collectif qui exprime la profondeur dissimul\u00e9e d&rsquo;une \u00e9poque, et c&rsquo;est bien l&rsquo;expression d&rsquo;un pessimisme cach\u00e9 d&rsquo;une \u00e9poque officiellement optimiste. Elle nous dit le vrai d&rsquo;une \u00e9poque trompeuse. C&rsquo;est l&rsquo;hypoth\u00e8se fondamentale du propos \u00e0 ce point.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour ce qui concerne la s\u00e9quence historique, ma religion est faite \u00e0 la lumi\u00e8re de ce qui pr\u00e9c\u00e8de. Plus qu&rsquo;\u00eatre une rupture, une r\u00e9volte, un ph\u00e9nom\u00e8ne spontan\u00e9, la <em>Beat Generation<\/em> est un \u00ab\u00a0pont\u00a0\u00bb entre deux \u00e9poques de crise. Cela conduit \u00e0 observer qu&rsquo;en formant cette continuit\u00e9, elle marie les deux crises pour nous r\u00e9v\u00e9ler que les deux crises sont une seule et m\u00eame crise continu\u00e9e. La <em>Beat Generation<\/em> est ce qui lie et relie, et marie enfin pour r\u00e9unir en une seule substance la Grande D\u00e9pression, elle-m\u00eame (la <em>Beat Generation<\/em>) entre les deux, et l&rsquo;explosion contestataire des ann\u00e9es 1960. Dans ce sch\u00e9ma, la guerre n&rsquo;a plus du tout la fonction de rupture fondamentale qu&rsquo;elle tient dans l&rsquo;histoire europ\u00e9enne. Ce sch\u00e9ma pulv\u00e9rise l&rsquo;histoire officielle qui, \u00e9pousant la norme europ\u00e9enne par convenance strat\u00e9gique et par p\u00e9dagogie interne, s&rsquo;articule autour de la naissance de l&rsquo;<em>American Century<\/em> de 1941.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour la portion d&rsquo;Histoire, le temps historique ainsi d\u00e9termin\u00e9 dans sa r\u00e9alit\u00e9 dissimul\u00e9e, on mesure d&rsquo;abord la pr\u00e9sence formidable de la Grande D\u00e9pression comme borne de d\u00e9part et comme influence souterraine d\u00e9cisive. La Grande D\u00e9pression est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui n&rsquo;a pas de pareil dans son domaine et, pour l&rsquo;Histoire des USA, elle ne se compare en intensit\u00e9 et en importance qu&rsquo;avec la seule Guerre Civile. C&rsquo;est bien plus qu&rsquo;une crise \u00e9conomique, qu&rsquo;une crise sociale, voire qu&rsquo;une crise politique ou m\u00eame qu&rsquo;\u00eatre la grande crise du capitalisme am\u00e9ricaniste. C&rsquo;est la crise fondamentale de la psychologie am\u00e9ricaine soudain mise en face de l&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9 des promesses d\u00e9cha&icirc;n\u00e9es qui ont jusqu&rsquo;ici port\u00e9 le projet am\u00e9ricaniste.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>La Grande D\u00e9pression est d&rsquo;abord une chute vertigineuse. Cela implique qu&rsquo;on vient de haut. Les <em>Roaring Twenties<\/em>, qui sont \u00ab\u00a0les ann\u00e9es folles\u00a0\u00bb chez nous, sont caract\u00e9ris\u00e9es d&rsquo;abord, dans l&rsquo;appr\u00e9ciation que j&rsquo;en ai qui se nourrit autant de l&rsquo;intuition que des remarques venues des t\u00e9moins et d\u00e9crivant le climat de la p\u00e9riode, par l&rsquo;<strong>ivresse<\/strong> d&rsquo;un pays qui est un continent, qui est un monde <strong>\u00e0 lui seul<\/strong>. Il y a comme un engourdissement de l&rsquo;esprit dans un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9bahissement et de fi\u00e8vre irr\u00e9sistible, suscit\u00e9 par le rythme des choses, la vitesse, l&rsquo;envol\u00e9e, la fortune, l&rsquo;argent qui circule, le cr\u00e9dit qui marche, le commentaire m\u00eame de toute cette activit\u00e9. La description \u00e9conomique et technologique du ph\u00e9nom\u00e8ne est trompeuse ; c&rsquo;est de l&rsquo;esprit, donc de la psychologie qu&rsquo;il faut parler. Les gens semblent croire que plus rien des habituelles lois humaines, pour ne rien dire des lois historiques, n&rsquo;arr\u00eatera l&rsquo;<strong>ascension<\/strong> vers le Paradis de la chose devenue soudain collective. Nous sommes dans le langage de la mystique et de la magie. A l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1929, cet \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me \u00e9tait proche de l&rsquo;extase. L&rsquo;astrologue Evangeline Adams, interrog\u00e9e par WJZ Radio sur les perspectives de la bourse, avait pr\u00e9dit aux Am\u00e9ricains : &laquo;<em>The Dow Jones could climb to Heaven.<\/em>&raquo; L&rsquo;inauguration du pr\u00e9sident Hoover (en mars 1929), avait \u00e9t\u00e9 une c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9crite par l&rsquo;\u00e9crivain Anne O&rsquo;Hare McCormick, de cette fa\u00e7on :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>We were in a mood for magic&hellip;the whole country was a vast, expectant gallery, its eyes focused on Washington. We had summoned a great engineer to solve our problem for us; now we sat back confortably and confidently to watch the problems being solved&#8230;<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Hoover annon\u00e7a, lors de son discours, rien de moins que la fin de la pauvret\u00e9 du monde:<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>We in America today are nearer to the final triumph over poverty thane ver before in the history of any land&#8230; We shall soon with the help of God be in sight of the day when poverty will be banished from this earth.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ce que nous devons admettre d\u00e9finitivement \u00e0 ce point, \u00e0 quoi je crois absolument, c&rsquo;est que cet homme, Hoover, qui sera ha\u00ef dans trois ans jusqu&rsquo;\u00e0 se faire voler son nom pour d\u00e9crire les bidonvilles des pauvres qui cr\u00e8vent de faim par millions (les <em>Hoovervilles<\/em>), &mdash; Hoover dit absolument ce qu&rsquo;il pense, absolument sinc\u00e8re, et exprimant en plus un sentiment proche de l&rsquo;unanimit\u00e9 extatique. Mesure-t-on la profondeur effrayante de la chute dans l&rsquo;<strong>Enfer<\/strong> de la D\u00e9pression? La Grande D\u00e9pression est un chapitre noir comme de l&rsquo;encre sorti de <em>La Divine Com\u00e9die<\/em>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le myst\u00e8re \u00e9conomique de la Grande D\u00e9pression est que l&rsquo;effondrement de Wall Street en octobre 1929 n&rsquo;en fut pas la cause \u00e9conomique directe. Apr\u00e8s lui, la bourse remonta (74% entre d\u00e9cembre 1929 et mars 1930), l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique repartit jusqu&rsquo;\u00e0 retrouver au printemps 1930 les chiffres de fin 1928, en plein <em>boom<\/em>. L&rsquo;observation de Hoover (mars 1930), objet depuis de sarcasmes sans fin d\u00e9crivant l&rsquo;homme sans esprit et sans coeur, est dans cette perspective compl\u00e8tement justifi\u00e9e : &laquo;<em>Prosperity is around the corner.<\/em>&raquo; C&rsquo;est ce que l&rsquo;historienne de la Grande D\u00e9pression Maury Klein, dans <em>Rainbow&rsquo;s End<\/em>, d\u00e9finit sous le titre: <em>The Crash as Historical Problem<\/em>. Pour mon compte, cela signifie que le crash de 1929, et la Grande D\u00e9pression apr\u00e8s lui mais apr\u00e8s cette extraordinaire reprise de fin-1929-1930, ne sont pas un probl\u00e8me \u00e9conomique mais effectivement un probl\u00e8me historique que nous ne pouvons r\u00e9soudre qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;aide de la psychologie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>En octobre 1929, quelque chose s&rsquo;est bris\u00e9e au c&oelig;ur le plus intime de chaque Am\u00e9ricain. Cette f\u00ealure mettra le temps qu&rsquo;il faut pour se manifester, principalement dans la prudence retrouv\u00e9e, dans la pusillanimit\u00e9, dans la peur du lendemain, dans l&rsquo;angoisse des temps difficiles. Cette d\u00e9pression du caract\u00e8re collectif pr\u00e9c\u00e8de et pr\u00e9pare la Grande D\u00e9pression. L&rsquo;\u00e9conomie, apr\u00e8s le r\u00e9flexe m\u00e9canique de la reprise \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, suit, prisonni\u00e8re de ce qui lui avait donn\u00e9 des ailes, et qui p\u00e8se d\u00e9sormais comme du plomb qui l&rsquo;entra&icirc;ne vers le fond. L&rsquo;\u00e9conomie am\u00e9ricaniste est bas\u00e9e sur la fiction de l&rsquo;optimisme sans frein impos\u00e9 \u00e0 la psychologie humaine ; elle \u00e9volue au rythme de l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration constante, de la vitesse, elle est rythme elle-m\u00eame, pulsation de l&rsquo;Am\u00e9rique, et cela jusqu&rsquo;au bout, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame, &mdash; c&rsquo;est-\u00e0-dire jusqu&rsquo;au Paradis (discours de Hoover), &mdash; et si Dieu n&rsquo;est pas au rendez-vous, jusqu&rsquo;\u00e0 la rupture et l&rsquo;effondrement. La crise am\u00e9ricaine est par essence la crise du paroxysme interrompu. La chute ram\u00e8ne les r\u00e9flexes du refus de la consommation, condamnant l&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 la spirale n\u00e9gative de l&rsquo;inactivit\u00e9. La crise de 1929-33 (et m\u00eame 1929-39, et m\u00eame 1929 jusqu&rsquo;au-del\u00e0, jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours) est la plus profonde de l&rsquo;histoire de l&rsquo;am\u00e9ricanisme parce que le sommet d&rsquo;o&ugrave; vient l&rsquo;Am\u00e9rique de 1929 est le plus haut du paroxysme de l&rsquo;ivresse psychologique qui ait jamais \u00e9t\u00e9 atteint. Le r\u00e9sultat sera un changement ontologique du caract\u00e8re national, une rupture de la psychologie qui divise l&rsquo;histoire de l&rsquo;am\u00e9ricanisme en deux. La Grande D\u00e9pression en est le plus grand \u00e9v\u00e9nement. Le reste est une course contre l&rsquo;\u00e9gr\u00e8nement de l&rsquo;horloge de la trag\u00e9die.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Le professeur am\u00e9ricain Albert Gu\u00e9rard nous dit, en 1945 :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Je doute<\/em> [que] <em>beaucoup d&rsquo;Europ\u00e9ens<\/em> [aient] <em>pleinement \u00ab\u00a0r\u00e9alis\u00e9\u00a0\u00bb l&rsquo;\u00e9tendue du d\u00e9sastre, et \u00e0 quel point le pays \u00e9tait proche de sa ruine absolue, au moment o&ugrave; Roosevelt prit le pouvoir.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>En septembre 1933, le Fran\u00e7ais Andr\u00e9 Maurois, retour d&rsquo;un s\u00e9jour l\u00e0-bas, rapportait ces remarques dans ses <em>Chantiers am\u00e9ricains<\/em>:<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Si vous aviez fait le voyage vers la fin de l&rsquo;hiver (1932-33), vous auriez trouv\u00e9 un peuple compl\u00e8tement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Pendant quelques semaines, l&rsquo;Am\u00e9rique a cru que la fin d&rsquo;un syst\u00e8me, d&rsquo;une civilisation, \u00e9tait tout proche.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Il y avait la tension \u00e9puisante, l&rsquo;image d&rsquo;une mar\u00e9e qui monte et qui engloutit, la certitude de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement in\u00e9luctable qui emporte tout, cette impression d&rsquo;\u00eatre pris au pi\u00e8ge, jusqu&rsquo;\u00e0 penser que des &laquo;<em>milliers de familles pourraient \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 la famine<\/em>&raquo; (Maurois). Pendant la c\u00e9r\u00e9monie d&rsquo;investiture de FDR, le 4 mars 1933, on passait des d\u00e9p\u00eaches urgentes au nouveau secr\u00e9taire au tr\u00e9sor pr\u00e8s du nouveau Pr\u00e9sident et il devait aussit\u00f4t quitter les lieux pour son bureau, pour y prendre des mesures n\u00e9cessaires dans l&rsquo;instant. Seconde apr\u00e8s seconde, l&rsquo;Am\u00e9rique s&rsquo;effondrait, se dissolvait litt\u00e9ralement.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>On voyait arriver le moment o&ugrave; les autorit\u00e9s f\u00e9d\u00e9rales n&rsquo;auraient plus le ph\u00e9nom\u00e8ne du ch\u00f4mage \u00ab\u00a0en mains\u00a0\u00bb, et o&ugrave; des millions de gens seraient accul\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9meute.<\/em>&raquo; (Maurois encore)<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Dans les souvenirs du ministre du Travail, Frances Perkins, voici ce qui se passa d&rsquo;exceptionnel en ce jour d&rsquo;inauguration du nouveau pr\u00e9sident, et ce ne fut point l&rsquo;inauguration elle-m\u00eame mais un \u00e9v\u00e9nement tenu secret longtemps :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>Nous \u00e9tions dans une situation terrifiante. Les banques fermaient. La vie \u00e9conomique du pays \u00e9tait pratiquement paralys\u00e9e. Roosevelt devait prendre en main le gouvernement des &Eacute;tats-Unis. Si un homme avait jamais voulu prier, ce devait \u00eatre en ce jour-l\u00e0. Il voulait vraiment prier, et il tenait \u00e0 ce que chacun vint prier avec lui.<\/em> [&#8230;] <em>Ce fut impressionnant. Chacun priait, alors que le Docteur Peabody lisait l&rsquo;action de gr\u00e2ce pour \u00ab\u00a0Ton Serviteur, Franklin, qui est sur le point de devenir Pr\u00e9sident de ces Etats-Unis\u00a0\u00bb. Nous \u00e9tions l\u00e0, Catholiques, Protestants, Juifs, mais je doute que l&rsquo;un d&rsquo;entre nous ait pens\u00e9 \u00e0 une diff\u00e9rence \u00e0 cet instant. A chaque anniversaire de cet Inauguration Day, chaque ann\u00e9e, il ne manqua jamais de se rendre \u00e0 St. John pour r\u00e9p\u00e9ter les pri\u00e8res et le service de ce jour-l\u00e0.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Ce discours, entendu au hasard d&rsquo;un documentaire t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e sur la p\u00e9riode et qui n&rsquo;est pas rest\u00e9 dans l&rsquo;Histoire officielle, est rest\u00e9 grav\u00e9 dans ma m\u00e9moire, &mdash; quelque part au printemps ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1933, FDR film\u00e9, qui s&rsquo;exclame devant une foule interdite : &laquo;<em>Faites quelque chose! Et si \u00e7a ne marche pas, faites autre chose!<\/em>&raquo; ; comme s&rsquo;il parlait \u00e0 des \u00eatres paralys\u00e9s, incapables de la moindre initiative, assomm\u00e9s par les \u00e9v\u00e9nements ; comme s&rsquo;il avait essay\u00e9 d&rsquo;animer une ombre, de r\u00e9veiller un mort. FDR fut un magicien, ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, un saltimbanque, un type qui monte un spectacle litt\u00e9ralement \u00e0 r\u00e9veiller les morts ; un Elmer Gantry, le pr\u00e9dicateur-bidon du livre de Sinclair Lewis, qui termine sur cette r\u00e9plique avec le sourire \u00e9clatant de Burt Lancaster (dans le film adapt\u00e9 du livre):<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>See you in hell, brother !<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>FDR eut une activit\u00e9 de communication, comme on dit aujourd&rsquo;hui, sans \u00e9quivalent jusqu&rsquo;alors (et peut-\u00eatre depuis, apr\u00e8s tout). Dans ce domaine, le brio, voire le g\u00e9nie de FDR ne peut \u00eatre contest\u00e9. L&rsquo;effet sur la population am\u00e9ricaine fut \u00e9norme, un ph\u00e9nom\u00e8ne majeur de ce qu&rsquo;on nomme la &lsquo;communication de masse&rsquo;. Mais au-del\u00e0 du diagnostic froid, le constat concerne l&rsquo;humanit\u00e9 et sa trag\u00e9die. Le peuple am\u00e9ricain fut sauv\u00e9 alors qu&rsquo;il se trouvait au bord de l&rsquo;ab&icirc;me. L&rsquo;\u00e9crivain Saul Bellow rapporte ses souvenirs des douces fins d&rsquo;apr\u00e8s-midi du printemps 1933, dans la campagne de Chicago, lorsque les voitures s&rsquo;alignaient sous les rang\u00e9es d&rsquo;arbres, o&ugrave; les conducteurs, les familles, les jeunes gens, se calaient confortablement sur les banquettes pour \u00e9couter \u00e0 la radio un discours de FDR qui demandait au peuple am\u00e9ricain de se reprendre, de retrouver son \u00e9lan, son ardeur, sa puissance. Tous les t\u00e9moignages rapportent ce d\u00e9sarroi, puis cette communion, cette communaut\u00e9 retrouv\u00e9e dans le malheur gr\u00e2ce \u00e0 la voix chaude du pr\u00e9sident. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;\u00e9conomie mais du plus profond de la psychologie humaine. S&rsquo;il y quelque grandeur du h\u00e9ros historique chez FDR, on la trouve dans ce moment o&ugrave; il retient l&rsquo;Am\u00e9rique au bord du gouffre.<\/p>\n<\/p>\n<blockquote>\n<p><p><strong>Chapitre 3 &mdash;<\/strong> L&rsquo;avenir de l&rsquo;Am\u00e9rique suspendu entre optimisme et pessimisme. &mdash; FDR choisit l&rsquo;optimisme, press\u00e9 par le Complexe Militaro-Industriel et soutenu par l&rsquo;usine hollywoodienne, dans la fuite hors de l&rsquo;espace am\u00e9ricain. &mdash; La v\u00e9rit\u00e9 choisit le pessimisme qui enfante la <em>Beat Generation<\/em>. &mdash; Le lien est \u00e9tabli avec les \u00e9v\u00e9nements des tumultueuses et r\u00e9volutionnaires  ann\u00e9es 1960.<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>Pour son malheur, il \u00e9tait entendu que FDR ne pouvait en rester l\u00e0. A c\u00f4t\u00e9 de son incomparable brio de saltimbanque et comme pour le r\u00e9duire sardoniquement et iniquement, les r\u00e9alit\u00e9s historiques et \u00e9conomiques montrent l&rsquo;infortune de son action terrestre. FDR saisit l&rsquo;Am\u00e9rique au collet alors qu&rsquo;elle se pr\u00e9cipitait dans le gouffre ; s&rsquo;il a r\u00e9solu quelques-uns de ses maux innombrables, et pour combien de temps, il a recul\u00e9 devant le Grand Myst\u00e8re de ce pays qui n&rsquo;est pas une nation et dont les tourments nous emportent tous aujourd&rsquo;hui. Il n&rsquo;est nullement assur\u00e9 qu&rsquo;il ait voulu le faire. Je ne crois pas qu&rsquo;il ait compris qu&rsquo;il importait d&rsquo;envisager une r\u00e9volution de l&rsquo;esprit, raison et intuition confondues, pour sortir le pays de son \u00ab\u00a0trou noir\u00a0\u00bb et le changer en nation, pour le rendre digne et l\u00e9gitime, pour le garder pour longtemps d&rsquo;une rechute. L&rsquo;important n&rsquo;est pas la \u00ab\u00a0pr\u00e9sidence imp\u00e9riale\u00a0\u00bb qui na&icirc;t peut-\u00eatre avec lui, comme il est de coutume de conclure pour les historiens asserment\u00e9s conduits \u00e0 commenter son interminable pr\u00e9sidence. Avec FDR se met en place et se d\u00e9veloppe une forme de gouvernement que j&rsquo;ai d\u00e9sign\u00e9 comme \u00ab\u00a0le gouvernement paroxystique\u00a0\u00bb. Il faut observer que ce n&rsquo;est pas nouveau m\u00eame si ce n&rsquo;est pas dit, &mdash; et que ce n&rsquo;est pas dit parce que nous sortons du domaine du \u00ab\u00a0s\u00e9rieux\u00a0\u00bb, que le \u00ab\u00a0s\u00e9rieux\u00a0\u00bb est ce conformisme qui, seul, pr\u00e9occupe les historiens asserment\u00e9s. Il faut observer que le d\u00e9calage et la contradiction des \u00e9v\u00e9nements et de leur pr\u00e9sentation sugg\u00e8rent le paradoxe ; mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;apparence car ce d\u00e9calage est \u00e9videmment une chose voulue, la tactique supr\u00eame, la tactique bient\u00f4t faite strat\u00e9gie. Il faut observer qu&rsquo;au paroxysme qui r\u00e8gne jusqu&rsquo;en 1929 (mont\u00e9e vers le Paradis) r\u00e9pond le paroxysme d&rsquo;apr\u00e8s 1933 (la mobilisation contre la Menace, &mdash; successivement la Grande d\u00e9pression, les Nazis et les \u00ab\u00a0<em>yellow monkeys<\/em>\u00ab\u00a0, les communistes, &mdash; et puis qui encore ? Saddam ? Ben Laden ? L&rsquo;Iran ? La Chine ?). Entre les deux paroxysmes interpr\u00e9tatifs qui conduisent effectivement \u00e0 deux formes de la \u00ab\u00a0politique paroxystique\u00a0\u00bb se situe le paroxysme de la Grande D\u00e9pression, le paroxysme du Grand Trou Noir ; entre deux interpr\u00e9tations de la r\u00e9alit\u00e9 se niche la r\u00e9alit\u00e9. Les interpr\u00e9tations l&rsquo;ignorent et la chassent lorsqu&rsquo;elle revient. La r\u00e9alit\u00e9 est t\u00eatue, elle revient toujours.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>On ignore le plus souvent en Europe, et l&rsquo;on ne s&#8217;embarrasse pas trop \u00e0 le rappeler en Am\u00e9rique dans les milieux du savoir officiel, la m\u00e9saventure du Pr\u00e9sident au d\u00e9but de son deuxi\u00e8me mandat. A cette lumi\u00e8re, on est justifi\u00e9 de proposer l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;il y a deux pr\u00e9sidences FDR dans l&rsquo;histoire de la Grande R\u00e9publique. La premi\u00e8re est celle de son premier terme et elle r\u00e9sume ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;aventurier et d&rsquo;h\u00e9ro\u00efque dans sa carri\u00e8re: l&rsquo;ascension tragique, le g\u00e9nie du saltimbanque, l&rsquo;ambition du R\u00e9formateur et la chute du projet. En 1936, lorsqu&rsquo;il est r\u00e9\u00e9lu par une mar\u00e9e humaine qui fait de cette \u00e9lection un pl\u00e9biscite populaire comme l&rsquo;histoire de l&rsquo;Am\u00e9rique n&rsquo;en a jamais vu de semblable (*), le Pr\u00e9sident est en train de fomenter contre lui un rassemblement des forces du syst\u00e8me. Au printemps 1937, il succombe. Il a tent\u00e9 de transmuter cette pouss\u00e9e populaire en pouvoir pr\u00e9sidentiel, en proposant une r\u00e9forme qui e&ucirc;t fait passer des pouvoirs de la Cour Supr\u00eame \u00e0 la pr\u00e9sidence. (Certains voient dans cette tentative une sorte de proposition d&rsquo;un \u00ab\u00a0fascisme d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb. Le fascisme \u00e9tait \u00e0 la mode, en ce temps-l\u00e0. L&rsquo;interpr\u00e9tation n&rsquo;est pas si b\u00eate.) Pour r\u00e9ussir, il fallait l&rsquo;aval du Congr\u00e8s. FDR ne l&rsquo;eut pas bien que le Congr\u00e8s f&ucirc;t \u00e0 majorit\u00e9 d\u00e9mocrate, de son parti. Le syst\u00e8me avait \u00e9t\u00e9 le plus fort. Le syst\u00e8me, qui \u00e9tait aux abois en un sens, avait d\u00e9jou\u00e9 le \u00ab\u00a0coup d&rsquo;&Eacute;tat\u00a0\u00bb institutionnel de l&rsquo;homme. Du point de vue de la politique washingtonienne et dans le cadre de l&rsquo;affrontement d\u00e9cisif qui se traduit par un \u00ab\u00a0tout ou rien\u00a0\u00bb, FDR est un homme fini. Il choisit la seule voie restante pour un Pr\u00e9sident mis dans cette position d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Il s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la politique ext\u00e9rieure. Il commence \u00e0 manifester l&rsquo;activisme id\u00e9ologique ext\u00e9rieur qu&rsquo;on lui conna&icirc;tra d\u00e9sormais. Le tournant est marqu\u00e9 par un grand discours de politique \u00e9trang\u00e8re \u00e0 Chicago, en septembre 1937. Son ambition politique s&rsquo;incurve, il abandonne le domaine int\u00e9rieur pour se tourner vers un grand projet ext\u00e9rieur fagot\u00e9 en toute h\u00e2te, un <em>New Deal<\/em> universaliste. Du point de vue du fondamental des valeurs et des n\u00e9cessit\u00e9s qui l&rsquo;animaient, c&rsquo;est une \u00ab\u00a0fuite en avant\u00a0\u00bb qui est en r\u00e9alit\u00e9 un d\u00e9cisif recul strat\u00e9gique prenant en compte sa nouvelle position de faiblesse et sa d\u00e9faite face au syst\u00e8me. Le reste n&rsquo;est que de la tactique pour donner du corps \u00e0 ce changement de priorit\u00e9, avec pr\u00e9cis\u00e9ment une hostilit\u00e9 d\u00e9sormais affirm\u00e9e et grandissante aux r\u00e9gimes autoritaires europ\u00e9ens.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Faut-il d\u00e9battre de la conviction de Franklin Delano Roosevelt? La question est int\u00e9ressante avec un personnage si ondulant, si \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb et si habile \u00e0 s&rsquo;adapter aux circonstances ; elle est int\u00e9ressante moins pour sa politique que pour le portrait qu&rsquo;on veut faire de lui. Mais le portrait nous invite \u00e0 examiner la psychologie et c&rsquo;est elle qui ordonne et explique le grand changement am\u00e9ricain de la fin des ann\u00e9es 1930. La conviction de FDR est l&rsquo;aspect le plus insaisissable du caract\u00e8re et de la psychologie du personnage. (Je dis \u00e0 dessein \u00ab\u00a0caract\u00e8re\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0psychologie\u00a0\u00bb, et non \u00ab\u00a0jugement\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;importance de la conviction dans la structure psychologique qui permet de forger la conception intellectuelle de l&rsquo;homme et non l&rsquo;orientation et l&rsquo;id\u00e9ologie de cette conviction.) C&rsquo;est un paradoxe ou c&rsquo;est un montage particuli\u00e8rement r\u00e9ussi, ou les deux \u00e0 la fois. L&rsquo;historiographie asserment\u00e9e a fait de FDR un homme de conviction, presque un r\u00e9volutionnaire, ce qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 vraiment et qu&rsquo;il n&rsquo;est plus du tout \u00e0 partir de 1937 ; mais c&rsquo;est justement, \u00e0 partir de 1937 qu&rsquo;il nous appara&icirc;t, \u00e0 nous des terres ext\u00e9rieures, particuli\u00e8rement \u00ab\u00a0r\u00e9volutionnaire\u00a0\u00bb et donc homme de conviction. Le terme est important : r\u00e9volutionnaire comme on l&rsquo;est, aujourd&rsquo;hui, selon la dialectique d\u00e9structurante de Bush et de ses amis n\u00e9o-conservateurs, &mdash; r\u00e9volutionnaire par le \u00ab\u00a0feu de la libert\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0-la-Dosto\u00efevski, par l&rsquo;exportation d\u00e9stabilisante de la d\u00e9mocratie. J&rsquo;en reste l\u00e0 pour l&rsquo;imagerie convenable de l&rsquo;historien conformiste qui veut se poudrer d&rsquo;un peu d&rsquo;originalit\u00e9 de pens\u00e9e : FDR est un proph\u00e8te. Les n\u00e9o-conservateurs du temps pr\u00e9sent pourraient se r\u00e9clamer de lui s&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient soumis au devoir de r\u00e9serve que leur impose leur engagement au c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9publicain.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Pour les faits qui comptent et pour notre propos, il suffit de savoir que le destin de FDR est trac\u00e9. Il devient le Pr\u00e9sident de l&rsquo;ext\u00e9rieur, le Pr\u00e9sident de l&#8217;emprise de l&rsquo;Am\u00e9rique sur le monde et de l&rsquo;am\u00e9ricanisation du monde apr\u00e8s avoir laiss\u00e9 inaccomplie son &oelig;uvre int\u00e9rieure, et m\u00eame une &oelig;uvre frapp\u00e9e du sceau de la perversion fatale. En m\u00eame temps qu&rsquo;a lieu cette \u00e9volution consid\u00e9rable \u00e0 Washington D.C., sur l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la Grande R\u00e9publique, dans cette Californie qui est \u00ab\u00a0l&rsquo;Am\u00e9rique de l&rsquo;Am\u00e9rique\u00a0\u00bb, se met en place le syst\u00e8me modernis\u00e9 qui va devenir l&rsquo;instrument de la domination de notre monde. Peu d&rsquo;historiens, s&rsquo;il y en a (je l&rsquo;ignore, n&rsquo;en ayant lu aucun \u00e0 ce propos), notent que le \u00ab\u00a0complexe militaro-industriel\u00a0\u00bb (CMI) am\u00e9ricaniste est n\u00e9 en 1935-36 en Californie, autour de Los Angeles et de San Diego, et non en 1941-45 comme on le sugg\u00e8re vaguement et en g\u00e9n\u00e9ral. (On peut aller au-del\u00e0 selon cette logique de l&rsquo;aveuglement volontaire en observant que bien peu prennent en compte le CMI comme un facteur historique objectif. On le r\u00e9duit \u00e0 un phantasme des lubies id\u00e9ologiques des adversaires \u00ab\u00a0gauchistes\u00a0\u00bb du CMI, et on s&rsquo;en lave les mains.) En 1935-36, on dispose des donn\u00e9es \u00ab\u00a0objectives\u00a0\u00bb qui permettent de comprendre la r\u00e9alit\u00e9 ontologique du ph\u00e9nom\u00e8ne. Le sociologue et urbaniste activiste Mike Davis est l&rsquo;un des rarissimes \u00e0 avoir mentionn\u00e9 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, et je le salue ici parce que je l&rsquo;ai d\u00e9couvert chez lui. Dans <em>City of Quartz<\/em> (une histoire bien originale et pr\u00e9cieuse de Los Angeles), Davis montre en quelques pages que la v\u00e9ritable naissance du CMI est due \u00e0 la volont\u00e9 d&rsquo;un groupe d&rsquo;hommes repr\u00e9sentant diverses forces am\u00e9ricanistes, dans des milieux scientifiques et universitaires, industriels et financiers, politiques enfin, proches des tendances r\u00e9publicaines et supr\u00e9matistes. Ces hommes, qui repr\u00e9sentent sans nul doute les int\u00e9r\u00eats bien compris du syst\u00e8me, sont d\u00e9sireux de faire na&icirc;tre une force diff\u00e9rente sinon contraire aux courants populistes (accus\u00e9es d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0socialistes\u00a0\u00bb) rooseveltiens, une force d\u00e9tach\u00e9e des contraintes du gouvernement et du bien public, une force \u00ab\u00a0priv\u00e9e\u00a0\u00bb, fond\u00e9e sur la puissance scientifique et technologique, et r\u00e9affirmant la supr\u00e9matie anglo-saxonne, blanche et nordique. Le professeur Millikan, pass\u00e9 de la pr\u00e9sidence de l&rsquo;universit\u00e9 de Chicago \u00e0 celle de l&rsquo;Institut CalTech anime l&rsquo;entreprise, financ\u00e9e par quelques banques, la droite r\u00e9publicaine de Californie et une association d&rsquo;une cinquantaine de millionnaires r\u00e9publicains de l&rsquo;&Eacute;tat ; CalTech, la librairie Huntington, le laboratoire du Mont Palomar et l&rsquo;industrie a\u00e9ronautique naissante concentr\u00e9e dans la zone forment le dispositif qui enfante la puissance du projet. Plus tard, pendant la guerre, les militaires grimpent \u00e0 bord du CMI et donnent \u00e0 cette entreprise id\u00e9ologique sa dimension nationale, bureaucratique et de s\u00e9curit\u00e9 nationale. Cette force consid\u00e9rable, qui acquiert sa dimension d\u00e9finitive pendant la guerre mais qui a d\u00e9j\u00e0 sa substance et son ambition avant la guerre, devient naturellement l&rsquo;inspiratrice du projet am\u00e9ricaniste que FDR laisse \u00e0 l&rsquo;Am\u00e9rique en h\u00e9ritage. (FDR est prisonnier du syst\u00e8me jusqu&rsquo;au bout et l&rsquo;habillage id\u00e9ologique de ses agitations ne peut tromper longtemps.) Le sch\u00e9ma de l&rsquo;action et le dessein de l&rsquo;entreprise sont naturellement trac\u00e9s. Le syst\u00e8me d\u00e9j\u00e0 appuy\u00e9 sur l&rsquo;argent de la finance et de l&rsquo;industrie y gagne le soutien inconditionnel et quasiment philosophique de la science, qu&rsquo;elle soit universitaire, qu&rsquo;elle soit technologique, et il verrouillera le tout avec la bureaucratie de la s\u00e9curit\u00e9 nationale dont le Pentagone est le monument le plus glorieux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Ces quelques faits consid\u00e9rables dont il m&rsquo;a fallu retracer rapidement la gen\u00e8se, survenus en vrac dans l&rsquo;immensit\u00e9 am\u00e9ricaine, sont ordonn\u00e9s par une force g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;une puissance \u00e9galement consid\u00e9rable qui les pousse \u00e0 la convergence puis \u00e0 la coop\u00e9ration. Le redressement \u00e9conomique de 1933-35 ne s&rsquo;est pas confirm\u00e9 par un r\u00e9tablissement d\u00e9finitif de la structure capitaliste du pays. En 1937-38, la menace d&rsquo;une rechute dans le Grand Trou Noir de la D\u00e9pression est tr\u00e8s forte \u00e0 nouveau, &mdash; peut-\u00eatre est-elle plus forte que jamais, dans les psychologies marqu\u00e9es par l&rsquo;exp\u00e9rience, parce que l&rsquo;espoir est pulv\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;\u00e9chec de la premi\u00e8re s\u00e9quence suivant l&rsquo;exaltation du rel\u00e8vement initial de 1933-34. Les diff\u00e9rentes forces du syst\u00e8me, y compris FDR qui en est redevenu le mandant apr\u00e8s sa d\u00e9faite de 1937 et sa fuite en avant, convergent pour imposer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 horriblement pessimiste du pays la fiction d&rsquo;un optimisme conqu\u00e9rant. La guerre sert \u00e9videmment ce dessein, lorsqu&rsquo;elle est d\u00e9crite comme une guerre juste et vertueuse de l&rsquo;am\u00e9ricanisme et justement interpr\u00e9t\u00e9e dans sa dimension psychologique (ici par le professeur de l&rsquo;histoire des m\u00e9dias George H. Roeder Jr, dans <em>Censored War<\/em>):<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo;<em>La Deuxi\u00e8me Guerre mondiale fut le premier film dans lequel chaque Am\u00e9ricain pouvait avoir un r\u00f4le.<\/em> [&#8230;] <em>La Deuxi\u00e8me Guerre mondiale offrit \u00e0 chaque citoyen <\/em>[am\u00e9ricain] <em>le double r\u00f4le de spectateur et de participant.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>L&rsquo;optimisme conqu\u00e9rant est aussi juste et vertueux, et chaque Am\u00e9ricain a sa place dans le <em>casting<\/em>. Il n&rsquo;y a pas de texte plus r\u00e9v\u00e9lateur de cette ambigu\u00eft\u00e9 que l&rsquo;<em>American Century<\/em> de Luce, que j&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9. Publi\u00e9 le 17 f\u00e9vrier 1941 dans <em>Life<\/em>, il est per\u00e7u comme offrant cette perspective nouvelle de la puissance conqu\u00e9rante et vertueuse de l&rsquo;Am\u00e9rique ; implicitement, il nous laisse entendre que cette perspective nouvelle n&rsquo;est rien moins qu&rsquo;un rem\u00e8de de cheval au climat \u00e9pouvantable qui r\u00e8gne en Am\u00e9rique. Henry Luce vend la m\u00e8che lorsqu&rsquo;il \u00e9crit :<\/p>\n<\/p>\n<blockquote class=\"normal\" style=\"font-size:1.05em;\">\n<p><p>&laquo; <em>Nous autres Am\u00e9ricains sommes malheureux. Nous sommes malheureux \u00e0 propos de l&rsquo;Am\u00e9rique. Nous sommes nerveux, ou tristes, ou apathiques. Lorsque nous regardons le reste du monde, nous sommes embarrass\u00e9s ; nous ne savons que faire.<\/em> [&#8230;] <em>Lorsque nous regardons vers l&rsquo;avenir, &mdash; notre propre avenir et celui des autres nations &mdash;, nous sommes envahis d&rsquo;appr\u00e9hension. Le futur ne semble rien nous r\u00e9server que des conflits, des r\u00e9voltes, des guerres.<\/em>&raquo;<\/p>\n<\/p>\n<\/blockquote>\n<p><p>C&rsquo;est ainsi que, par la puissance de la machinerie technologique, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un conflit qu&rsquo;on fait devenir cause centrale et machinerie de la transmutation du monde, avec l&rsquo;aide d&rsquo;une usine \u00e0 fabriquer une alternative virtuelle dont le chantier principal est \u00e0 Hollywood, on se rend quitte de la r\u00e9alit\u00e9. Rien n&rsquo;est r\u00e9solu mais tout est trac\u00e9, et l&rsquo;\u00e9norme machine est anim\u00e9e comme un marteau-pilon colossal pour pulv\u00e9riser le cadre de la contrainte de la r\u00e9alit\u00e9 du monde. Le gouvernement paroxystique poursuit sa t\u00e2che en imposant la tension de l&rsquo;interpr\u00e9tation des \u00e9v\u00e9nements, pour contraindre les psychologies dans le moule du conformisme am\u00e9ricaniste qui d\u00e9finit l&rsquo;orientation de la pens\u00e9e. L&rsquo;optimisme am\u00e9ricaniste triomphe n\u00e9cessairement, l&rsquo;Histoire est red\u00e9finie aux normes am\u00e9ricanistes. Ce constat globalement positif n&#8217;emp\u00eache pas quelques avatars. Comme dans toute entreprise universelle de transmutation, certaines unit\u00e9s, certains groupes, quelques originaux et quelques marginaux \u00e9chappent aux consignes. Parce qu&rsquo;ils sont jeunes, parce qu&rsquo;ils sont frondeurs et r\u00e9tifs aux entra&icirc;nements collectifs, parce qu&rsquo;ils ont l&rsquo;esprit ailleurs, parce qu&rsquo;enfin &laquo;<em>la guerre<\/em> [est] <em>le sympt\u00f4me de leur pessimisme, et non sa cause premi\u00e8re<\/em>&raquo;, les jeunes gens de Columbia University font partie de ces <em>unhappy few<\/em>. Leur t\u00e2che est toute trac\u00e9e : ils porteront le flambeau \u00e9thique du pessimisme comme reflet de la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaniste, ils transmettront la petite flamme tremblotante. Ainsi partent-ils <em>on the road<\/em>, pour prendre l&rsquo;air plus que pour se r\u00e9volter, et, dans tous les cas, pour \u00e9chapper aux traquenards du syst\u00e8me d\u00e9sormais en vitesse de croisi\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Je ne crois pas une seconde que les jeunes gens de la <em>Beat Generation<\/em> soient conscients de ces explications diverses et savantes ; je doute qu&rsquo;ils les accepteraient si on les leur soumettait aujourd&rsquo;hui, \u00e0 eux s&rsquo;ils avaient surv\u00e9cu en tant que jeunes gens d&rsquo;alors. Lorsque j&rsquo;\u00e9cris qu&rsquo;ils partent \u00ab\u00a0pour prendre l&rsquo;air\u00a0\u00bb, j&rsquo;ironise \u00e0 peine. Toutes les autres explications ne les concernent pas dans la conscience de leurs actes, lorsqu&rsquo;ils les posent. Pour mieux d\u00e9finir mon projet, je dirais que je tente plut\u00f4t de d\u00e9crire quelque chose de bien plus puissant qu&rsquo;eux, de grondant et de souterrain, qu&rsquo;ils expriment par inadvertance, par rencontre impromptue, &mdash; mais, d\u00e8s lors que c&rsquo;est fait, d\u00e8s lors que la rencontre impromptue est faite, quelque chose qu&rsquo;ils expriment <strong>vraiment<\/strong>. Ils rencontrent la v\u00e9rit\u00e9 qui leur est naturellement ext\u00e9rieure, qui vit bien sans eux mais qui vit mieux, consid\u00e9r\u00e9e du point de vue de l&rsquo;humain qui la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment, avec eux.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Il y a dans le tableau que l&rsquo;historiographie officielle, jusque dans sa frange pseudo-contestataire, peint de la <em>Beat Generation<\/em> de grands traits d&rsquo;une futilit\u00e9 scintillante et vite lassante, et quelques sublimes zones d&rsquo;ombre. Les grands traits futiles et applaudis par la mode des salons peignent la <em>Beat Generation<\/em> comme une r\u00e9volte romantique, anarchisante et grande consommatrice de drogue, toujours r\u00e9concili\u00e9e avec les \u00ab\u00a0grands espaces\u00a0\u00bb de l&rsquo;Am\u00e9rique qui font taire au bout du compte la critique sur l&rsquo;essentiel ; c&rsquo;est du Saint-Germain-des-Pr\u00e8s et du cin\u00e9ma d&rsquo;auteur, en attendant le rock des successeurs ; c&rsquo;est du folklore qui permet la r\u00e9cup\u00e9ration par grands tirs \u00e0 quatre ou cinq bandes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>Les zones d&rsquo;ombre, elles, mesurent la puissance et la v\u00e9rit\u00e9 de la trag\u00e9die du monde. Qui les d\u00e9busque saisit l&rsquo;essentiel dans une intuition fulgurante. Dans ce domaine cach\u00e9 et sublime, la <em>Beat Generation<\/em> est interpr\u00e8te de l&rsquo;essence de la trag\u00e9die du monde. Elle l&rsquo;est sans y prendre garde, et, par cons\u00e9quent, avec une ing\u00e9nuit\u00e9, une v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9cupl\u00e9es. Elle a pour mission de transmettre la flamme tremblotante aux g\u00e9n\u00e9rations r\u00e9volt\u00e9es des ann\u00e9es 1960, qui se chargent d&rsquo;en faire un incendie grondant aux hautes flammes claires et cr\u00e9pitantes. La mission fut men\u00e9e \u00e0 bien, d&rsquo;une mani\u00e8re qui d\u00e9passe les esp\u00e9rances qu&rsquo;on aurait pu mettre en eux s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 question de consignes ouvertes. Toute la r\u00e9volte qui secoue l&rsquo;Am\u00e9rique \u00e0 partir de 1960-61 trouve sa puissance et sa spiritualit\u00e9 dans la <em>Beat Generation<\/em>. Qu&rsquo;importe ce qu&rsquo;en disent certains, qu&rsquo;importent les d\u00e9n\u00e9gations d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es de Jack Kerouac le conservateur qui repousse avec horreurs ces \u00e9lucubrations d\u00e9brid\u00e9es de la jeunesse qui l&rsquo;utilise comme cri de ralliement. Qu&rsquo;importe, pour \u00eatre plus encore plus pr\u00e9cis dans l&rsquo;interpr\u00e9tation et pour confirmer puissamment le rejet des \u00ab\u00a0grands traits d&rsquo;une futilit\u00e9 scintillante et vite lassante\u00a0\u00bb, ce que la r\u00e9volte des ann\u00e9es 1960 dit d&rsquo;elle-m\u00eame, qu&rsquo;importe ses arguments politiques et ses engagements id\u00e9ologiques, qu&rsquo;importe l&rsquo;optimisme utopique qu&rsquo;elle affiche pour son compte et qui n&rsquo;est qu&rsquo;artifice et argument pour prendre du bon temps. Nous sommes tous les jouets des courants puissants et souterrains de l&rsquo;Histoire et notre tentative d&rsquo;habiller ce ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;arguments que nous croyons contr\u00f4ler est futile. (Il faudrait autre chose que cette expression \u00ab\u00a0\u00eatre le jouet\u00a0\u00bb qui implique une telle dimension d&rsquo;amertume, de fatalisme, &mdash; d&rsquo;<strong>\u00e9chec<\/strong> en un mot. Il faudrait une expression qui reconn&ucirc;t dans cette situation tout l&rsquo;ennoblissement de l&rsquo;\u00eatre qui se soumet librement \u00e0 la force sup\u00e9rieure qui va l&rsquo;enrichir. Il faudrait dire qu&rsquo;en \u00ab\u00a0\u00e9tant le jouet\u00a0\u00bb, nous nous r\u00e9v\u00e9lons \u00e0 nous-m\u00eames.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>J&rsquo;en reviens, pour mieux m&rsquo;en trouver justifi\u00e9, au th\u00e8me anecdotique qui a servi d&rsquo;entame \u00e0 cette r\u00e9flexion. Le d\u00e9sespoir que laisse percer le film <em>Beat<\/em>, qui exprime par cons\u00e9quent cette dimension cach\u00e9e sans n\u00e9cessairement en r\u00e9aliser toute la puissance et la n\u00e9cessit\u00e9, &mdash; l\u00e0 aussi jouet des forces obscures, &mdash; ce d\u00e9sespoir rend compte de la profonde v\u00e9rit\u00e9, de la seule v\u00e9rit\u00e9 transcendantale de ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la <em>Beat Generation<\/em>. Il transcende la <em>Beat Generation<\/em>. Il lui donne sa noblesse et sa grandeur, et enrichit sa signification historique d&rsquo;une substance qui suscite notre respect. Leur d\u00e9sespoir est parfaitement justifi\u00e9, il est profond\u00e9ment vertueux et il est tout le contraire du v\u00e9ritable nihilisme pr\u00e9dateur ; c&rsquo;est un d\u00e9sespoir nietzsch\u00e9en, encore une fois nihilisme contre nihilisme \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un contre-feu. Cela se confirme : ces jeunes gens nous sont utiles.<\/p>\n<\/p>\n<p><h4>Philippe Grasset<\/h4>\n<\/p>\n<p><h3 class=\"subtitleset_c.deepblue\" style=\"color:#0f3955; font-size:1.25em\">Note<\/h3>\n<\/p>\n<p><p>(*) Le 3 novembre 1936, 27.752.869 d&rsquo;Am\u00e9ricains votent pour FDR, 16.674.665 pour Alfred M. Landon. FDR emporte 523 \u00ab\u00a0grands \u00e9lecteurs\u00a0\u00bb contre 8. Au Congr\u00e8s, les d\u00e9mocrates emportent 77% des si\u00e8ges de la Chambre et 79% du S\u00e9nat.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cannes au soleil (noir) de la Beat Generation Il para&icirc;t, nous dit-on, qu&rsquo;il y eut \u00e0 Cannes, pour le festival, un grand tralala concernant Jack Kerouac, On the Road et la Beat Generation. 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