{"id":74839,"date":"2013-02-15T04:34:58","date_gmt":"2013-02-15T04:34:58","guid":{"rendered":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2013\/02\/15\/deuxieme-livre-ii-renaissance-et-perspective-du-desastre\/"},"modified":"2013-02-15T04:34:58","modified_gmt":"2013-02-15T04:34:58","slug":"deuxieme-livre-ii-renaissance-et-perspective-du-desastre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/2013\/02\/15\/deuxieme-livre-ii-renaissance-et-perspective-du-desastre\/","title":{"rendered":"Deuxi\u00e8me livre : II. Renaissance et perspective du d\u00e9sastre"},"content":{"rendered":"<p><h4>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/h4>\n<p>Le texte ci-dessous est la Deuxi\u00e8me Partie du Deuxi\u00e8me Livre de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset <em>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire<\/em>. La publication sur <em>dedefensa.org<\/em> a commenc\u00e9 le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-introduction_la_souffrance_du_monde_18_12_2009.html\" class=\"gen\">18 d\u00e9cembre 2009<\/a> (Introduction : \u00ab<em>La souffrance du monde<\/em>\u00bb), pour se poursuivre le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-premiere_partie_de_iena_a_verdun_25_01_2010.html\" class=\"gen\">25 janvier 2010<\/a> (Premi\u00e8re Partie : \u00ab<em>De I\u00e9na \u00e0 Verdun<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-deuxieme_partie_le_reve_americain_et_vice-versa_03_04_2010.html\" class=\"gen\">3 avril 2010<\/a>  (Deuxi\u00e8me Partie : \u00ab<em>Le r\u00eave am\u00e9ricain et vice-versa<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-troisieme_partie_1919-1933_du_reve_americain_a_l_american_dream_16_05_2010.html\" class=\"gen\">16 mai 2010<\/a> (\u00ab<em>Du r\u00eave am\u00e9ricain \u00e0 l&rsquo;American Dream<\/em>\u00bb), le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-quatrieme_partie_le_pont_de_la_communication_26_07_2010.html\" class=\"gen\">26 juillet 2010<\/a> (\u00ab<em>Le pont de la communication<\/em>\u00bb), et le <a href=\"http:\/\/www.dedefensa.org\/article-cinquieme_partie_la_transversale_du_technologisme_02_12_2010.html\" class=\"gen\">12 d\u00e9cembre 2010<\/a> (\u00ab<em>La transversale du technologisme<\/em>\u00bb).<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe Deuxi\u00e8me Livre de l&rsquo;essai para\u00eet sous le titre \u00ab <MI>Contre-Civilisation et r\u00e9sistance.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t[ATTENTION : ce texte est d&rsquo;acc\u00e8s payant pour acc\u00e9der \u00e0 son enti\u00e8ret\u00e9. Une version en pdf est accessible \u00e9galement aux personnes ayant effectivement pay\u00e9 l&rsquo;acc\u00e8s au texte. Apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 les formalit\u00e9s de souscription, vous verrez appara\u00eetre au-dessus de ce texte l&rsquo;option d&rsquo;activation de la version en pdf.]<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<h3>\n<h2 class=\"common-article\">Mise en perspective du d\u00e9sastre : la Renaissance<\/h2>\n<\/p>\n<p><\/h3>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">6<\/span>  Quel est donc ce myst\u00e8re ? Notre \u00e9poque n&rsquo;est semblable \u00e0 aucune autre m\u00eame si elle para\u00eet parfois \u00eatre le double, presque comme \u00e0 l&rsquo;identique d&rsquo;un effet de miroir, d&rsquo;autres \u00e9v\u00e9nements que j&rsquo;ai mentionn\u00e9s et parcourus au long de ce r\u00e9cit. Ainsi nous renvoie-t-elle, notre \u00e9poque, comme un effet de <em>boomerang<\/em>, toujours vers la m\u00eame r\u00e9f\u00e9rence. Au long de ce cheminement de notre p\u00e9riple, dans cette entreprise de remont\u00e9e du temps, l&rsquo;on sait que nous sommes irr\u00e9sistiblement conduits \u00e0 en revenir \u00e0 cette rupture de la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle dont nous avons d\u00e9j\u00e0 tant parl\u00e9, en cherchant des points de vue, des perceptions diff\u00e9rentes. Une fois consid\u00e9r\u00e9s tous les aspects de cette rupture, toutes les cons\u00e9quences, les changements vertigineux qui l&rsquo;ont accompagn\u00e9e dans la psychologie des gens et dans le comportement des nations, une fois consid\u00e9r\u00e9e la mati\u00e8re de la substance nouvelle qui s&rsquo;est install\u00e9e avec cette nouvelle p\u00e9riode de notre Histoire, l&rsquo;hypoth\u00e8se na\u00eet et se renforce qu&rsquo;il s&rsquo;agit de bien plus qu&rsquo;une nouvelle \u00e9poque, de bien plus qu&rsquo;une nouvelle \u00e8re historique. Nous en venons naturellement \u00e0 envisager qu&rsquo;une <strong>nouvelle civilisation<\/strong> est n\u00e9e. (Nous avons d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9, \u00e0 bien plus d&rsquo;une reprise, le terme de deuxi\u00e8me civilisation occidentale. Nous y voici un peu plus en d\u00e9tails,  et bient\u00f4t, pour aussit\u00f4t mettre en cause l&rsquo;expression comme insuffisante sous la pression de la logique du constat intuitif&#8230; Cela est d\u00e9j\u00e0 apparu, avec des accidents de plume, lorsque le terme de contre-civilisation nous a \u00e9chapp\u00e9.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tUne nouvelle civilisation s&rsquo;ouvre, \u00e0 la fin du XVIII\u00e8me si\u00e8cle  c&rsquo;est de cette fa\u00e7on chronologique que se forme, en v\u00e9rit\u00e9, le fondement chronologique de notre hypoth\u00e8se, son socle historique \u00e9v\u00e9nementiel nourrissant notre perception m\u00e9tahistorique. Une fois cette hypoth\u00e8se envisag\u00e9e, elle ne vous quitte plus, elle s&rsquo;impose par sa force, par son \u00e9vidence, par sa simplicit\u00e9 m\u00eame  cette simplicit\u00e9 des grands \u00e9v\u00e9nements et des \u00e9v\u00e9nements irr\u00e9futables de l&rsquo;Histoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Et nous tenons \u00e0 cette hypoth\u00e8se en embrassant le terme dans toute sa signification ; c&rsquo;est bien une civilisation au sens o\u00f9 l&rsquo;entend Toynbee, une de ces civilisations, ou la seule peut-\u00eatre avec l&rsquo;ambition \u00e0 ce point, qui entreprend de r\u00e9crire l&rsquo;Histoire en pr\u00e9tendant changer les r\u00e8gles et les conditions de l&rsquo;Histoire \u00e0 sa fa\u00e7on, selon sa conception universelle, mue par la vertu de la puissance de la dynamique qu&rsquo;elle anime ; cette dynamique atteignant une force donn\u00e9e, une orientation donn\u00e9e, une activit\u00e9 cr\u00e9atrice donn\u00e9e, jusqu&rsquo;\u00e0 un point de fusion de ses divers composants pour susciter l&rsquo;enfantement de quelque chose de tout \u00e0 fait diff\u00e9rent, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle-m\u00eame entre dans sa phase inf\u00e9conde, mais avec de l&rsquo;agr\u00e9ment pourrait-on dire, presque une certaine gr\u00e2ce, m\u00eame s&rsquo;il y a du feu et du sang,  ou, au contraire, dit-elle en se pourl\u00e9chant les babines, parce qu&rsquo;il y a du feu et du sang. Il y a en g\u00e9n\u00e9ral une fa\u00e7on de d\u00e9cliner et de mourir, dans une civilisation qui accepte son destin, qui est la marque du juste accomplissement de ce destin,  \u00ab MI>Puis, fais comme moi, souffre et meurs sans parler<D> \u00bb, dit le loup de Vigny Cette dynamique devenue ainsi, en mourant elle-m\u00eame et pourtant en un moment paroxystique d&rsquo;une sublime puissance, g\u00e9nitrice de l&rsquo;inspiration d&rsquo;une Histoire diff\u00e9rente qui embrasser\t la civilisation qui suit, d&rsquo;un r\u00e9cit reparti de <strong>rien<\/strong>,  mais j&rsquo;entends bien, d&rsquo;un rien terrestre, ou rien historique, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans pr\u00e9juger du reste et en laissant la place au reste qui, lui, appartient au <strong>tout<\/strong> d&rsquo;une unit\u00e9 originelle qui porte tous les possibles. Cette violence-l\u00e0 d&rsquo;un Moment paroxystique est extr\u00eamement caract\u00e9ristique de l&rsquo;accouchement de notre deuxi\u00e8me civilisation occidentale, dans la mesure o\u00f9 cette civilisation d\u00e9passe en puissance tout ce qu&rsquo;on peut imaginer ; mais l\u00e0, avec cette puissance unique qui submerge le reste, s&rsquo;arr\u00eate brutalement l&rsquo;analogie, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Toynbee, comme la chute furieuse du couteau de \u00ab <em>la guillotine permanente<\/em> \u00bb tranche le propos, pour nous pr\u00e9cipiter exactement dans son contraire. Lui-m\u00eame, Toynbee, avait devin\u00e9 combien notre civilisation est diff\u00e9rente des autres, dont il avait \u00e9tudi\u00e9 les destins. S&rsquo;il y a effectivement, dans notre civilisation pr\u00e9tendant \u00eatre une deuxi\u00e8me civilisation occidentale et s&rsquo;ab\u00eemant en r\u00e9alit\u00e9 en une contre-civilisation, cette violence-l\u00e0 d&rsquo;un Moment paroxystique, il n&rsquo;y a rien d&rsquo;appr\u00eat\u00e9 pour apr\u00e8s, encore moins l&rsquo;acceptation du d\u00e9clin comme le loup attend la mort avec \u00e0 la fois une fiert\u00e9 et une humilit\u00e9 muettes ; notre deuxi\u00e8me civilisation occidentale, avant m\u00eame d&rsquo;exister et de m\u00e9riter son existence, est d\u00e9j\u00e0 cr\u00e9atrice de ce qu&rsquo;elle juge \u00eatre un nouveau r\u00e9cit de l&rsquo;Histoire du Monde dont la conclusion, n\u00e9cessairement paroxystique, lui appartient, et lui appartient au point qu&rsquo;elle peut d\u00e9cider qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de conclusion ; par cons\u00e9quent, n&rsquo;entendant nullement se pr\u00e9parer \u00e0 passer la plume du r\u00e9cit de sa propre Histoire \u00e0 la suivante,  au contraire, il n&rsquo;y aura pas de civilisation suivante,  cr\u00e9atrice d&rsquo;une Histoire diff\u00e9rente bien entendu, et rien apr\u00e8s, en v\u00e9rit\u00e9 la fin de l&rsquo;Histoire avec elle Cela est essentiel pour la fin de notre r\u00e9cit, et nous y reviendrons par cons\u00e9quent et \u00e0 notre fa\u00e7on, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agira de constater, avec notre pens\u00e9e pouss\u00e9e encore plus loin, et d\u00e9cisivement, qu&rsquo;avec cette deuxi\u00e8me civilisation occidentale devenue contre-civilisation, plus rien apr\u00e8s elle n&rsquo;est possible que la Chute.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tD&rsquo;abord, cette hypoth\u00e8se d&rsquo;une nouvelle civilisation a la vertu historique d&#8217;embrasser l&rsquo;origine de tous les \u00e9v\u00e9nements que nous avons pris en consid\u00e9ration, comme si elle les enfantait ; la R\u00e9volution am\u00e9ricaine \u00e0 partir de 1776, la R\u00e9volution fran\u00e7aise de 1789, la r\u00e9volution de la thermodynamique, avec le Choix du feu entre 1780 et 1820 en Angleterre, jusqu&rsquo;au parti de l&rsquo;industrie que hait Stendhal, consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;expression des Lumi\u00e8res en France, en 1825 ; et puis, comme compl\u00e9ment historique de ces trois piliers, la naissance de la dynamique allemande, bient\u00f4t germanique et pangermaniste, \u00e0 I\u00e9na en 1806. L&rsquo;hypoth\u00e8se a la vertu ultime de r\u00e9ussir une parfaite int\u00e9gration, comme dans un mariage de passion et de puissance, avec la classification offerte d&rsquo;une nouvelle \u00e8re g\u00e9ologique, l&rsquo;anthropoc\u00e8ne, prenant son essor exactement dans cette p\u00e9riode. L&rsquo;anthropoc\u00e8ne, la nouvelle \u00e8re, s&rsquo;ouvre, si l&rsquo;on veut, exactement comme na\u00eet une trag\u00e9die, comme na\u00eet la Grande Peur de 1789, dont Guglielmo Ferrero fait son th\u00e8me de pr\u00e9dilection dans l&rsquo;entame de son <em>Reconstruction, Talleyrand au Congr\u00e8s de Vienne<\/em>. La Grande Peur va constituer le nouveau rythme de la vie europ\u00e9enne jusqu&rsquo;\u00e0 la pause de 1814-1815 (le Congr\u00e8s de Vienne), exactement comme si le centre du monde civilis\u00e9 entrait effectivement dans le courant d&rsquo;une dynamique absolument nouvelle. On sent bien, alors, avec quelle logique mal\u00e9fique, avec quelle puissance irr\u00e9sistible, tous ces \u00e9v\u00e9nements s&rsquo;int\u00e8grent les uns dans les autres, \u00e9pousent le flux central en l&rsquo;alimentant entre eux, formant une sorte de dynamo universelle, \u00e0 l&rsquo;image de cette machine terrible qui d\u00e9vore le monde avec toute la puissance d&rsquo;une chaudi\u00e8re. On mesure combien l&rsquo;\u00e9poque change de rythme, de respiration, de hal\u00e8tement, combien son <em>tabula rasa<\/em> se fait naturellement, comme la temp\u00eate emporte tous les ustensiles et ornements devenus inutiles. Nous y sommes,  nous sommes dans le sang et dans le feu, dans le fer poisseux des d\u00e9capitations sans nombre de \u00ab <em>la guillotine permanente<\/em> \u00bb. La nouvelle civilisation est en marche.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">7 <\/span>  D&rsquo;o\u00f9 vient-elle, cette nouvelle civilisation qu&rsquo;on d\u00e9couvrira contre-civilisation ? Bien peu s&rsquo;int\u00e9resse vraiment \u00e0 cette interrogation, sinon, je le soup\u00e7onne, pour y lire la confirmation de ce qu&rsquo;elle parut enfanter et qui est fabriqu\u00e9e pour nous confirmer dans la justesse de notre destin de la modernit\u00e9. Nous allons enqu\u00eater \u00e0 ce propos D&rsquo;abord, ceci : la Renaissance est, comme l&rsquo;on dirait dans l&rsquo;horrible langage militaire, la base arri\u00e8re de cette nouvelle civilisation, qui est la n\u00f4tre ; ou bien, dit encore dans un langage plus ch\u00e2ti\u00e9 et plein de promesses, elle serait \u00e9galement comme le produit d&rsquo;une graine magnifique, elle-m\u00eame pousse sublime, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle aurait transmis l&rsquo;h\u00e9ritage des temps d&rsquo;avant, non sans une s\u00e9lection s\u00e9v\u00e8re pour le conformer aux exigences de son avenir. (Finalement, je soup\u00e7onnerais, au moins par logique de l&rsquo;intuition, que la Renaissance a \u00e9t\u00e9, pour les esprits dont nous faisions la critique, moins que ce qu&rsquo;on croirait pouvoir conclure qu&rsquo;elle fut, et, surtout, diff\u00e9rent ; il n&rsquo;est pas assur\u00e9 qu&rsquo;elle importe vraiment \u00e0 tous nos historiens asserment\u00e9s du Syst\u00e8me mis en place depuis, sinon pour figurer comme notre inspiratrice, notre alibi, notre faire-valoir, notre maquillage avant le grand bal de la modernit\u00e9.) Nous parlons donc de la Renaissance comme matrice de cette nouvelle civilisation, la Renaissance avec sa dynamique lib\u00e9ratrice, la puissance de ses id\u00e9es lumineuses. Le constat n&rsquo;en reste pas moins qu&rsquo;il y a foule dans cette base arri\u00e8re et que l&rsquo;on y fait des rencontres ; je devine, sans trop m&rsquo;attarder aux charmes incertains du doute, qu&rsquo;on y croise \u00e9videmment, sinon principalement, notre propre Barbare Lorsqu&rsquo;une civilisation s&rsquo;effondre, il faut des barbares pour donner l&rsquo;impulsion d\u00e9cisive \u00e0 l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, et pour danser la Carmagnole autour du brasier grondant. Je cherche les barbares qui firent s&rsquo;effondrer la civilisation qui pr\u00e9c\u00e9da notre deuxi\u00e8me civilisation occidentale, les barbares qui dansent autour de nos restes, autour de cette puanteur sans \u00e9quivalent en pr\u00e9tendant qu&rsquo;elle sent la rose. Il ne nous surprendrait pas que nous ayons quelques surprises Aussit\u00f4t dit, aussit\u00f4t fait ; la plus remarquable s&rsquo;av\u00e8re sans aucun doute la surprise, ou plut\u00f4t demi surprise, de trouver, \u00e0 la place des barbares habituels des civilisations effondr\u00e9es, notre Barbare, lui, <strong><em>le Barbare fondamental<\/em><\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Apr\u00e8s quelques r\u00e9flexions, il m&rsquo;appara\u00eet \u00e9vident que le Barbare de notre civilisation, qui a accouch\u00e9 notre civilisation, et qui a accouch\u00e9 d&rsquo;un monstre en jurant que c&rsquo;\u00e9tait la haute culture qui naissait  ce Barbare-l\u00e0 ne peut \u00eatre qu&rsquo;un haut esprit. (C&rsquo;est la ruse d\u00e9vastatrice de notre deuxi\u00e8me civilisation occidentale, bien dans la mani\u00e8re de sa force inspiratrice, que d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 accouch\u00e9e par un haut esprit.) La chose est conclue, notre Barbare vient donc de la Renaissance. Si l&rsquo;on suit son parcours convenu, on r\u00e9sumera qu&rsquo;il trouve dans l&rsquo;\u00e9closion des sciences qui suit la Renaissance, dont il fait la marque du XVII\u00e8me si\u00e8cle plut\u00f4t que de s&rsquo;en tenir au si\u00e8cle de Louis XIV, le grand pont intellectuel qui va lui permettre d&rsquo;enjamber les derniers obstacles ; en m\u00eame temps, il fait de ces sciences en prodigieux essor une r\u00e9f\u00e9rence qui lui est propre, avec laquelle il entend habiller la raison des plus riches atours ; il va ensuite, notre Barbare, jusqu&rsquo;\u00e0 faire de cette raison elle-m\u00eame une r\u00e9f\u00e9rence, qu&rsquo;il va placer bient\u00f4t assez proche de Dieu, puis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Lui, la Raison magnifi\u00e9e par la science comme cr\u00e9ature de Dieu, puis \u00e0 Sa place puisque la cr\u00e9ature issue de la chose vaut aussi bien la chose elle-m\u00eame, f\u00fbt-elle Dieu. Ainsi la Raison revue \u00e0 sa fa\u00e7on devint-elle la R\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;Humanit\u00e9 nouvelle. Le XVIII\u00e8me si\u00e8cle, dit des Lumi\u00e8res, est le ruban qui boucle le cadeau, la cerise sur le g\u00e2teau, l&rsquo;atour somptueux, la constellation des id\u00e9es de la Raison \u00e9clairant le monde comme fait le bouquet final du feu d&rsquo;artifice de Notre re-Cr\u00e9ation Ces id\u00e9es \u00e9lev\u00e9es et enlev\u00e9es des Lumi\u00e8res magnifient la r\u00e9f\u00e9rence de la Raison qui a pris son essor en tant que cr\u00e9atrice de la science, la Raison bient\u00f4t mise \u00e0 la place de Dieu, comme notre r\u00e9f\u00e9rence supr\u00eame, les id\u00e9es de la Raison prestement rassembl\u00e9es comme autant d&rsquo;expressions de cette nouvelle essence divine. La f\u00eate est non seulement commenc\u00e9e, elle est compl\u00e8te. On lui trouvera ais\u00e9ment son \u00catre Supr\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;on observera aussit\u00f4t, car c&rsquo;est bien le cas, que je m&rsquo;attarde assez peu au contenu de toutes ces choses, la Science, les Lumi\u00e8res et leurs id\u00e9es de la Raison. La cause en est que seule importe la dynamique dans ce cas ; la r\u00e9volution multiple est d\u00e9j\u00e0 en marche et c&rsquo;est elle qui nous importe,  et le reste, comme l&rsquo;intendance, n&rsquo;a qu&rsquo;\u00e0 suivre. L&rsquo;habilet\u00e9 que certains jugeraient diabolique du Barbare qui nous vient de la Renaissance, c&rsquo;est bien la conclusion \u00e0 peine sugg\u00e9r\u00e9e tant elle est \u00e9vidente que la Raison constitue quelque chose comme un substitut terrestre de Dieu. Ainsi pla\u00e7ons-nous nos propres r\u00e9f\u00e9rences du monde, selon notre entendement ainsi sanctifi\u00e9, dans des enfermements imp\u00e9n\u00e9trables, prot\u00e9g\u00e9s par l&rsquo;intraitable sentinelle de la terrible vertu morale raval\u00e9e \u00e0 grands coups de pseudo-m\u00e9taphysique ; c&rsquo;en est \u00e0 ce point que toutes les supputations, toutes les observations, toutes les consid\u00e9rations des choses de la nature et des \u00e9quilibres du monde \u00e9chappant \u00e0 ces r\u00e9f\u00e9rences en sembleraient la trahison indiscutable, passible des peines les plus lourdes, coupable du sacril\u00e8ge \u00e9pouvantable et justifi\u00e9e de l&rsquo;excommunication sans retour. Des relaps, pour faire court.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJ&rsquo;entends par l\u00e0, sans originalit\u00e9 excessive mais pour marquer la diff\u00e9rence de motorisation des \u00e9poques, que lorsque notre r\u00e9f\u00e9rence \u00e9tait Dieu la chose \u00e9tait tenable \u00e0 cause de la force de sa logique sup\u00e9rieure. \u00ab <em>Dieu est Dieu, nom de Dieu !<\/em> \u00bb comme disait fameusement et furieusement Maurice Clavel en 1968, \u00e0 ceux qui r\u00e9clamaient le droit \u00e0 l&rsquo;avortement en m\u00eame temps que l&rsquo;absolution de l&rsquo;Eglise pour l&rsquo;avortement, pr\u00e9f\u00e9rant leur propre vertu \u00e0 celle de Dieu selon l&rsquo;Eglise, en exigeant que ce Dieu selon l&rsquo;Eglise en f\u00eet Lui-m\u00eame, et <em>presto subito<\/em>, Sa propre vertu. Cette r\u00e9f\u00e9rence (Dieu) \u00e9tant par essence inatteignable, en aucun cas elle ne pouvait \u00eatre autrement qu&rsquo;une r\u00e9f\u00e9rence. La bataille terrestre \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 ses z\u00e9lotes, aux religions qui se croient assur\u00e9es de l&rsquo;exclusivit\u00e9 de Sa repr\u00e9sentation et vous interdisent de penser Dieu en-dehors d&rsquo;elles ; vous pouviez y prendre part mais vous pouviez aussi vous abstenir sans mettre en cause la r\u00e9f\u00e9rence d&rsquo;au-del\u00e0 de notre monde, ainsi assur\u00e9 d&rsquo;un certain choix dans la responsabilit\u00e9 de votre existence terrestre. Mais le Barbare d\u00e9tourna le sens de la bataille, substituant la Raison bard\u00e9e de la Science \u00e0 Dieu. Dans la logique de cette substitution qui installait la Raison \u00e0 hauteur de Dieu, le Barbare installa ses r\u00e9f\u00e9rences terrestres sur des sommets d&rsquo;une prodigieuse hauteur, qui \u00e9taient moins appr\u00e9ci\u00e9s pour leur hauteur que pour l&rsquo;inexpugnabilit\u00e9 de la position ; les exigences de ces r\u00e9f\u00e9rences \u00e9taient telles qu&rsquo;elles vous interdisaient de tenter l&rsquo;escalade vers le sommet, alors que seul le sommet semblait une position acceptable pour embrasser la signification profonde de ces r\u00e9f\u00e9rences ; mais sans l&rsquo;aide de ces m\u00eames r\u00e9f\u00e9rences clairement significatives et atteignables seulement \u00e0 l&rsquo;issue de l&rsquo;escalade, l&rsquo;escalade \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec. La sortie de cette impasse impos\u00e9e par le Barbare ne pouvait \u00eatre qu&rsquo;une rupture ; la Science elle-m\u00eame s&rsquo;en chargerait ; c&rsquo;est-\u00e0-dire que la Mati\u00e8re d\u00e9sormais anim\u00e9e des plus sublimes desseins, par exemple ceux que portent le hasard et la n\u00e9cessit\u00e9, pr\u00e9tendument annex\u00e9e par la Raison, fournirait les moyens de se passer de l&rsquo;escalade et nous installerait aussit\u00f4t sur ce qu&rsquo;on vous pr\u00e9senterait comme le sommet, r\u00e9f\u00e9rences enfin atteintes puisque la Mati\u00e8re s&rsquo;en proclamerait \u00e0 la fois la g\u00e9nitrice et le r\u00e9ceptacle. Il importait d&rsquo;y croire sur parole et de soumettre cette croyance \u00e0 l&rsquo;aveuglement dispens\u00e9 par la parole de la Mati\u00e8re, et ainsi la Mati\u00e8re bient\u00f4t devenue divinit\u00e9. C&rsquo;est le Pacte faustien qui marque la fin de la premi\u00e8re civilisation occidentale et l&rsquo;ouverture de la seconde ; le pacte pass\u00e9 avec la Mati\u00e8re o\u00f9, subrepticement mais avec des moyens d\u00e9sormais d&rsquo;une violence extr\u00eame,  sans que nous nous en avisions car nous sommes tout \u00e0 nos id\u00e9es, \u00e0 nos constructions de l&rsquo;intelligence, \u00e0 nos attendrissements du cur qui se promet d&rsquo;en penser l\u00e0-dessus,  la Mati\u00e8re s&#8217;empara de l&rsquo;esprit.  Devenue l&rsquo;inexpugnable r\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;esprit, elle fit de cet esprit ainsi soumis, pour brouiller les pistes, sa propre r\u00e9f\u00e9rence pour le tout venant, comme on dirait sa r\u00e9f\u00e9rence de communication, ou de relations publiques. Derri\u00e8re ce masque, qui pourrait deviner cette dictature de la Mati\u00e8re sinon quelques esprits \u00e9chappant au carnage,  disons les <em>happy few<\/em> ? Epouvant\u00e9, Stendhal entend cette phrase terrible du nomm\u00e9 Gouhier : \u00ab <em>Les Lumi\u00e8res, c&rsquo;est d\u00e9sormais l&rsquo;industrie<\/em> \u00bb.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVoil\u00e0 la version que je qualifierais de classique de ce passage historique par lequel nous enfilons notre deuxi\u00e8me civilisation comme une perle sur un collier ; mais classique avec de telles r\u00e9serves sur le mot qu&rsquo;on pourrait aussi bien en faire une convention bien arrangeante pour la suite, sans complication excessive malgr\u00e9 les apparences ; bref, classique comme l&rsquo;art en tout v\u00e9n\u00e9rable qui vous permet d&rsquo;atteindre une nouvelle rive o\u00f9 vous attend une nouvelle exploration. On s&rsquo;en tient l\u00e0 pour l&rsquo;instant.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">8 <\/span>  Il s&rsquo;agit donc de la deuxi\u00e8me civilisation occidentale, cette th\u00e8se constituant la charpente, la structure nouvelle de rangement de notre histoire que je propose dans ce r\u00e9cit. Si l&rsquo;on peut en appr\u00e9hender d&rsquo;une fa\u00e7on assez sommaire les pr\u00e9misses dans l&rsquo;histoire qui pr\u00e9c\u00e8de, avec la Renaissance comme une farandole lumineuse dans le pass\u00e9, comme un phare qui vous ouvre la voie lib\u00e9ratrice en clignant de l&rsquo;il, il faut avouer que l&rsquo;on reste sur sa faim J&rsquo;avoue ne gu\u00e8re me satisfaire de ce cheminement si conventionnel, pour conduire \u00e0 cet \u00e9v\u00e9nement que je d\u00e9cris pourtant comme si bouleversant, si fondamental, cette rupture en deux parties de ce qui est en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9voqu\u00e9e contin\u00fbment jusqu&rsquo;\u00e0 nous comme notre civilisation, \u00e0 partir du d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle, avec cette brutalit\u00e9 qui me fait parler de rien moins que d&rsquo;une deuxi\u00e8me civilisation occidentale. Il faut se tourner vers l&rsquo;essentiel dans l&rsquo;aspect terrestre de ce r\u00e9cit, tel que cela est \u00e9voqu\u00e9 tout de son long, qui est la psychologie humaine et son \u00e9volution, et toujours cette pr\u00e9cision comme une chose essentielle \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter,  la psychologie comme outil de la pens\u00e9e et nullement la pens\u00e9e elle-m\u00eame. C&rsquo;est par cette ouverture que se manifeste directement l&rsquo;influence des grands courants de l&rsquo;Histoire. C&rsquo;est par la psychologie, qui est dans ce cas le maillon faible du processus d&rsquo;\u00e9laboration de la pens\u00e9e humaine, entre le biologique et le mental, que des forces ext\u00e9rieures peuvent faire intrusion, sans \u00eatre invit\u00e9es, sans m\u00eame \u00eatre per\u00e7ues, par force, par s\u00e9duction, par ruse. C&rsquo;est l\u00e0 que se trouve le verrou de l&rsquo;intrigue, le nud du Myst\u00e8re.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl nous importe alors d&rsquo;envisager ce processus de la psychologie, entre Renaissance et R\u00e9volution(s), qui conduit \u00e0 mettre en place les conditions du grand tournant de la deuxi\u00e8me civilisation ; d&rsquo;envisager ce processus dans sa manufacture, qui fait que la psychologie \u00e9volue d&rsquo;une fa\u00e7on si singuli\u00e8re ; d&rsquo;envisager cette \u00e9volution \u00e0 son terme, lorsque la psychologie se r\u00e9v\u00e8le pr\u00eate \u00e0 accepter par avance ce tournant formidable, \u00e0 le d\u00e9sirer, \u00e0 l&rsquo;appeler apr\u00e8s l&rsquo;avoir sublim\u00e9, avant m\u00eame qu&rsquo;on ne songe\u00e2t une seconde \u00e0 le n\u00e9gocier (Ou bien, dirais-je comme une hypoth\u00e8se en avance et plus radicale encore, les n\u00e9gociations tournant court et la chose, le tournant fondamental, vous \u00e9tant impos\u00e9 comme si vous l&rsquo;aviez choisie, et ainsi soit-il. C&rsquo;est une hypoth\u00e8se qui est si peu \u00e0 n\u00e9gliger que je ne cache plus, d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0, avec quelle intensit\u00e9 fi\u00e9vreuse je la privil\u00e9gierai.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe processus psychologique qui nous importe prend donc sa source avec la Renaissance et m\u00eame dans la Renaissance, comme si la Renaissance \u00e9tait la source de tout. Dans ce cas qui contraint notre plume, que dire d&rsquo;elle selon le sens commun, sinon qu&rsquo;elle est, la Renaissance, cette splendeur sans \u00e9gale dont la vertu g\u00e9n\u00e9rale semble hors de toute discussion ; qu&rsquo;elle s&rsquo;impose dans nos esprits lorsqu&rsquo;ils se font m\u00e9moires et amateurs de symboles, comme la matrice de l&rsquo;humanisme qui pr\u00e9tend \u00eatre la substance m\u00eame de la modernit\u00e9 ; qu&rsquo;elle va donc, indirectement, forger la forme de notre pens\u00e9e, fabriquer nos id\u00e9es, s\u00e9duire nos plus hautes intelligences dans une marche qui semble rythm\u00e9e par la main de Dieu alors qu&rsquo;Il est identifi\u00e9 de plus en plus \u00e0 l&rsquo;homme lui-m\u00eame, \u00e0 mesure que l&rsquo;on progresse. Cela conclu et entendu vous vient aussit\u00f4t \u00e0 l&rsquo;esprit que cette splendeur sans \u00e9gale (la Renaissance) est imm\u00e9diatement suivie, presque accompagn\u00e9e, rythm\u00e9e dirais-je, de la fureur des guerres de religion qui, elles-m\u00eames, suivent l&rsquo;affrontement de la R\u00e9forme, laquelle se d\u00e9veloppe, elle, parall\u00e8lement aux derniers feux de la sublime Renaissance, sinon dans le cr\u00e9pitement de ces feux eux-m\u00eames. L&rsquo;affaire se complique. Il importe alors, \u00e0 ce point, de pr\u00e9ciser que nul jugement et, encore moins, nulle condamnation ne sont \u00e9mis de notre part. Nous constatons tous ces \u00e9v\u00e9nements sans prendre position sur aucun d&rsquo;eux de quelque fa\u00e7on que ce soit. Il nous suffit de rappeler l&rsquo;\u00e9vidence que Renaissance, R\u00e9forme et guerres de religion sont des \u00e9v\u00e9nements qui se m\u00ealent, se chevauchent et s&rsquo;entrem\u00ealent. Il suffit de comprendre que la position qui fait de la Renaissance le phare de notre modernit\u00e9 et sa matrice en m\u00eame temps appara\u00eet alors singuli\u00e8rement sch\u00e9matique, ou plut\u00f4t tronqu\u00e9e. Ces autres \u00e9v\u00e9nements,  la R\u00e9forme et les guerres de religion,  m\u00e9ritent aussi quelque attention, <strong>par rapport<\/strong> \u00e0 la Renaissance. Il importe, enfin, pour pr\u00e9ciser ma pens\u00e9e, de consid\u00e9rer ces \u00e9v\u00e9nements les uns par rapport aux autres, pour d\u00e9couvrir leurs ressorts profonds et leurs rapports bien ambigus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa Renaissance elle-m\u00eame est un ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;une diversit\u00e9 inou\u00efe et d&rsquo;une longueur consid\u00e9rable. Elle na\u00eet au d\u00e9but du XIV\u00e8me si\u00e8cle et atteint son apog\u00e9e tout au long du XV\u00e8me si\u00e8cle, le Quattrocento italien, d\u00e9bordant substantiellement sur le XVI\u00e8me si\u00e8cle. Elle est caract\u00e9ris\u00e9e par le sublime, la lib\u00e9ration des murs, la lib\u00e9ralit\u00e9 et la brutalit\u00e9 des puissances, et un appui assez constant de la puissance de l&rsquo;Eglise catholique dans sa centralit\u00e9 papale et disons romaine (pour simplifier \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des divers schismes), \u00e0 laquelle elle correspond par ses aspects de faste, de licence, de puissance et d&rsquo;un go\u00fbt \u00e0 la fois \u00e9lev\u00e9, enlev\u00e9, parfois d\u00e9brid\u00e9 et sans nul doute quelque peu d\u00e9cadent pour l&rsquo;esth\u00e9tique. (C&rsquo;est tout cela qui va na\u00eetre et s&rsquo;affirmer \u00e0 l&rsquo;occasion de la R\u00e9forme, mais en aucun cas d&rsquo;elle m\u00eame, si cela lui fut ensuite fondamentalement attribu\u00e9,  parce que la R\u00e9forme est fondamentalement r\u00e9actionnaire. On devra pardonner cette iconoclastie qui rel\u00e8ve pourtant de l&rsquo;\u00e9vidence pour le premier esprit loyalement inform\u00e9 et normalement ouvert \u00e0 l&rsquo;intuition, pour se frayer un chemin au travers de la jungle de notre <em>narrative<\/em> id\u00e9ologique.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tDans la Renaissance, il y a un grain d&rsquo;une folie immense comme une des colonnes d&rsquo;Hercule aux confins d&rsquo;un nouveau temps historique, en m\u00eame temps que l&rsquo;exultation, le battement de la vie qui semble se r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 elle-m\u00eame. L&rsquo;Eglise romaine s&rsquo;y trouve comme un poisson dans l&rsquo;eau, m\u00eame si certains sugg\u00e8rent que le poisson a la t\u00eate diablement faisand\u00e9e, qui commence m\u00eame \u00e0 puer. Les moines sont paillards, les \u00e9v\u00eaques font grand \u00e9quipage de leurs ma\u00eetresses diverses, les papes ont leurs prog\u00e9nitures comme vous et moi ; les indulgences sont n\u00e9goci\u00e9es dans le m\u00eame courant d&rsquo;extravagante licence, parfois offertes par un cur\u00e9 \u00e0 l&rsquo;une de ses paroissiennes contre une g\u00e2terie qu&rsquo;elle serait convi\u00e9e \u00e0 lui faire. Quoi qu&rsquo;on veuille et quoi qu&rsquo;on fasse, l&rsquo;Eglise romaine est au cur de la Renaissance, elle en est la matrice, et si cette matrice porte sur elle tous les stigmates de la licence et de la d\u00e9cadence, de la trahison des origines, de la r\u00e9pudiation de la puret\u00e9 et de l&rsquo;humilit\u00e9, de tout ce qui devrait faire la grandeur d\u00e9pouill\u00e9e de l&rsquo;Eglise des origines, l&rsquo;Eglise papale est au cur de la Renaissance. Au contraire de ce que devraient exiger les \u00e2mes intransigeantes, au temps de la Renaissance l&rsquo;Eglise est au cur de son temps <em>Borgia Pape !<\/em>, s&rsquo;exclame Nietzsche, au comble du d\u00e9lice, comme une exclamation qui salue la seule occurrence o\u00f9 l&rsquo;on sent Nietzsche, lui qui se veut l&rsquo;anti-chr\u00e9tien par essence et qui ne cesse de d\u00e9noncer le christianisme, s&rsquo;\u00e9brouer soudain dans l&rsquo;instant unique o\u00f9 il passe tout au christianisme, o\u00f9 il lui voit comme une sorte de Moment exceptionnel o\u00f9 tout aurait \u00e9t\u00e9 possible. <em>Borgia Pape !<\/em>, pour Nietzsche, cela signifie : dommage, voil\u00e0 ce que l&rsquo;Eglise aurait pu faire du christianisme ; et cela signifie \u00e9galement, pour notre propos, qu&rsquo;\u00e0 cet instant l&rsquo;Eglise <strong>c&rsquo;est<\/strong> la Renaissance elle-m\u00eame.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA ce point d\u00e9j\u00e0, nous voil\u00e0 sur un chemin brimbalant, dans un univers transform\u00e9 en une sorte de chaos d\u00e9licieux, cruel et sublime. Nous avons bien dans l&rsquo;esprit que la Renaissance constitue la matrice de l&rsquo;humanisme, laquelle matrice accouche d&rsquo;une vision, un peu au forceps certes, qui va ordonner la construction de la modernit\u00e9 ; nous avons aussi dans l&rsquo;esprit que cette modernit\u00e9 va se donner un sens dans l&rsquo;affirmation accusatrice et impr\u00e9catrice contre l&rsquo;Eglise catholique comme cimier de l&rsquo;obscurantisme, de la r\u00e9action la plus condamnable contre la modernit\u00e9 n\u00e9e de la Renaissance ; nous avons enfin dans l&rsquo;esprit que l&rsquo;Eglise <strong>c&rsquo;est<\/strong> la Renaissance elle-m\u00eame. Observer tout cela qui ne craint pas le jeu de la contradiction, c&rsquo;est constater que toutes les perceptions et les consignes recueillies dans le cat\u00e9chisme de la modernit\u00e9 se trouvent confront\u00e9es \u00e0 des \u00e9cueils \u00e9pouvantables, qui menacent de faire chavirer la barque ; observer tout cela, c&rsquo;est semer le d\u00e9sordre le plus \u00e9pouvantable dans les certitudes qui structurent notre vertu moderniste depuis deux si\u00e8cles, trois si\u00e8cles, quatre, cinq, plus encore ; observer tout cela, c&rsquo;est <strong>dire<\/strong> la v\u00e9rit\u00e9 sans autre forme de proc\u00e8s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPourtant, observer tout cela, ce n&rsquo;est pas, dans notre chef, prendre quelque position que ce soit pour condamner l&rsquo;un, absoudre l&rsquo;autre ; que le lecteur nous fasse donc la gr\u00e2ce de nous croire, d&rsquo;autant qu&rsquo;il comprend bien que cette abstention de notre part est la <strong>seule<\/strong> fa\u00e7on de d\u00e9gager le jugement du chaos des contradictions impliqu\u00e9es par les condamnations des uns et les absolutions des autres, et vice-versa. Observer tout cela, c&rsquo;est mettre en \u00e9vidence une de ces situations de foisonnement de contradictions g\u00e9n\u00e9rales, justement, dont l&rsquo;Histoire est pleine jusqu&rsquo;\u00e0 en \u00eatre grosse constamment, de ces contradictions g\u00e9n\u00e9rales que les esprits id\u00e9ologistes ne go\u00fbtent gu\u00e8re, qu&rsquo;ils ressentent comme une gicl\u00e9e d&rsquo;amertume tra\u00eetresse, sortie sans crier gare d&rsquo;un citron, qui vous agace la dent et vous fait aigre la digestion. Pour notre compte, il n&rsquo;est pas question de tirer quelque conclusion que ce soit, ni pour l&rsquo;un, ni pour l&rsquo;autre camp ; nous ne sommes pas dans une de ces comp\u00e9titions id\u00e9ologiques dont raffole notre deuxi\u00e8me civilisation occidentale<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe chemin cahote de plus en plus car nous approchons de la R\u00e9forme. Tout le monde sait, ou peut pr\u00e9tendre savoir que l&rsquo;homme qui e\u00fbt d\u00fb \u00eatre retenu comme le fondateur de la R\u00e9forme, plus que Luther, \u00e9tait le moine Hieronymus Savonarola, ou encore Girolamo Savonarole, le Dominicain devenu dictateur de la puret\u00e9 \u00e0 Florence apr\u00e8s avoir \u00e9limin\u00e9 la direction des M\u00e9dicis avec l&rsquo;accord et le soutien des Fran\u00e7ais guerroyant en Italie. Savonarole clame que \u00ab <em>les papes et les pr\u00e9lats d\u00e9noncent la vanit\u00e9 et l&rsquo;ambition dans lesquelles ils sont enfonc\u00e9s jusqu&rsquo;au cou. Ils pr\u00eachent la chastet\u00e9 mais ils ont des ma\u00eetresses&#8230; Ils pensent uniquement aux biens terrestres et n&rsquo;ont rien \u00e0 faire du spirituel<\/em> \u00bb. Savonarole n&rsquo;aurait de le\u00e7on \u00e0 recevoir d&rsquo;aucun r\u00e9form\u00e9 ; au contraire il leur trace la voie \u00e0 suivre, il est leur tonitruant inspirateur. Sur le b\u00fbcher, quand le bon peuple des soudards et des jeunes gens \u00e9nerv\u00e9s qui l&rsquo;ont suivi et soutenu se sera lass\u00e9, il pr\u00e9sentera toutes les marques de l&rsquo;exaltation mystique, r\u00e9pudiant des aveux obtenus d\u00e9loyalement (sous la torture ? Pourquoi pas !), proclamant au contraire que sa mort est la sanctification par Dieu de son action r\u00e9demptrice, en le transformant en un martyr de la Foi. Au l\u00e9gat du pape venu lui annoncer, ainsi qu&rsquo;\u00e0 ses deux compagnons d&rsquo;infortune grill\u00e9s pour l&rsquo;occasion sur le m\u00eame b\u00fbcher, qu&rsquo;il est exclu de l&rsquo;Eglise de Rome et de l&rsquo;Eglise de Dieu comme h\u00e9r\u00e9tique, il r\u00e9pond : \u00ab <em>Vous pouvez nous exclure de l&rsquo;\u00c9glise temporelle, mais vous n&rsquo;avez pas autorit\u00e9 sur la seconde.<\/em> \u00bb C&rsquo;est envoy\u00e9 Savonarole vient d&rsquo;annoncer, en ce jour de 1498, que la Renaissance a d\u00e9sormais ses jours compt\u00e9s, et l&rsquo;Eglise licencieuse et triomphante avec elle. Ses cris de douleur contenus dans l&rsquo;exaltation du dernier soupir annoncent l&rsquo;enfantement, vingt ans plus tard, de la d\u00e9claration r\u00e9volutionnaire de Luther.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">9<\/span>  M\u00eame pour ceux qui ne l&rsquo;aiment pas, la R\u00e9forme doit \u00eatre un \u00e9v\u00e9nement compl\u00e8tement compr\u00e9hensible, du point de vue de l&rsquo;esprit de la puret\u00e9 chr\u00e9tienne contemplant ce qu&rsquo;est devenue l&rsquo;Eglise de Rome, <em>dito<\/em> la pourriture papale. Par ailleurs mais exactement selon le m\u00eame sentiment, m\u00eame si elle chemine avec la Renaissance et m\u00eame dans elle, et lui conc\u00e8de nombre de chefs d&rsquo;uvre dans sa Germanie qui para\u00eetrait si renfrogn\u00e9e, la R\u00e9forme semblerait aux yeux du sens commun n&rsquo;avoir rien de commun avec la Renaissance telle que nous l&rsquo;entendons dans cet \u00e9blouissement de beaut\u00e9s flamboyantes et de bouquets d&rsquo;harmonies enflamm\u00e9es. Nous dirions m\u00eame qu&rsquo;elle la d\u00e9testerait dans l&rsquo;esprit qu&rsquo;elle lui devine justement, y voyant plut\u00f4t une entreprise de la pourriture romaine qui voudrait retenir puis reprendre dans les rets de la beaut\u00e9 offerte \u00e0 profusion les ouailles que cette Eglise de Rome aurait craint, d&rsquo;une fa\u00e7on pr\u00e9monitoire, comme Dieu vous en donne le pouvoir, qu&rsquo;elles fussent tent\u00e9es par le clin d&rsquo;il de la vertu r\u00e9formiste qui s&rsquo;annonce.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNe nous attardons pas sur le cas, tant il est entendu. La R\u00e9forme est une r\u00e9action violente mais nullement injustifi\u00e9e contre une Eglise d\u00e9prav\u00e9e, la m\u00eame Eglise qui a r\u00e9chauff\u00e9 en son sein la Renaissance. La R\u00e9forme va conna\u00eetre une fortune extraordinaire gr\u00e2ce \u00e0 la diffusion des th\u00e8ses de Luther, b\u00e9n\u00e9ficiant de l&rsquo;invention nouvelle et r\u00e9volutionnaire de l&rsquo;imprimerie, sans aucun doute. Cette occurrence ne doit pas nous \u00e9chapper tant elle annonce le reste, \u00e0 sa fa\u00e7on,  comme le premier acte fondateur du syst\u00e8me de la communication, sa pr\u00e9histoire en un sens ; comme dans un symbole fulgurant, contenant d\u00e9j\u00e0 toutes ses capacit\u00e9s de brio dans son intervention sur la r\u00e9alit\u00e9 telle qu&rsquo;elle est per\u00e7ue, pour \u00e9ventuellement l&rsquo;orienter \u00e0 mesure. En effet, la R\u00e9forme, qui va d\u00e9boucher sur les r\u00e9form\u00e9s, sur les protestants et ainsi de suite, va tr\u00e8s vite se manifester de fa\u00e7on \u00e0 ce qu&rsquo;elle soit per\u00e7ue comme une r\u00e9action violente contre une situation d&rsquo;obscurantisme ; elle-m\u00eame, la R\u00e9forme, situation de r\u00e9action, c&rsquo;est-\u00e0-dire de murs contraintes, de censure contre la libert\u00e9 de l&rsquo;artiste et ainsi de suite. Par cons\u00e9quent, la R\u00e9forme, r\u00e9action appelant \u00e0 la contrainte des murs trop lib\u00e9r\u00e9es, pestant contre la libert\u00e9 de l&rsquo;artiste vivant du m\u00e9c\u00e9nat de la Rome de la Renaissance jusqu&rsquo;\u00e0 sugg\u00e9rer la censure, va appara\u00eetre dans l&rsquo;image qu&rsquo;on va s&rsquo;en faire comme le contraire d&rsquo;elle-m\u00eame, comme la force r\u00e9formiste promise \u00e0 d\u00e9noncer furieusement, \u00e0 mettre \u00e0 mal tout ce qu&rsquo;il y a de r\u00e9action, de contrainte des murs et de censure dans l&rsquo;ordre qu&rsquo;elle conteste. (Si vous avancez que les habituels faussaires se sont beaucoup d\u00e9pens\u00e9s pour nous faire gober la farce de la R\u00e9forme progressiste et cr\u00e9atrice de la modernit\u00e9, nous ne vous arr\u00eaterons pas. Au contraire ! Les habituels faussaires, des arm\u00e9es de faussaires, pour nous faire notre <strong>vraie<\/strong> virginit\u00e9 moderniste au travers de la Divine R\u00e9forme. Dante n&rsquo;aurait pas fait mieux.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tFaites le total, et vous d\u00e9couvrez que la R\u00e9forme, qui, je le soup\u00e7onne grandement, au fond d&rsquo;elle-m\u00eame <strong>hait<\/strong> la Renaissance comme triomphe de la pens\u00e9e licencieuse et comme manifestation \u00e9vidente de la pourriture papale, c&rsquo;est-\u00e0-dire la Renaissance cr\u00e9atrice de la modernit\u00e9 avec le soutien ind\u00e9fectible de la pourriture papale,  eh bien, la R\u00e9forme s&rsquo;installe peu \u00e0 peu dans la psychologie des si\u00e8cles dans une position absolument inverse. Elle devient l&rsquo;accompagnement religieux de la Renaissance, puis, bient\u00f4t, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, puis jusqu&rsquo;\u00e0 la certitude de cette fa\u00e7on, elle devient la caution morale de cette Renaissance comme si elle actait et symbolisait \u00e0 la fois l&rsquo;humanisme et la lib\u00e9ration qui caract\u00e9risent ce grand mouvement. Si je ne me garde pas de la complexit\u00e9 des termes et de la forme de la phrase, c&rsquo;est pour rendre compte d&rsquo;une \u00e9volution souterraine, subreptice, imperceptible et pourtant puissante, comme l&rsquo;on dirait d&rsquo;un des premiers effets de ce syst\u00e8me de la communication \u00e0 son origine, pour faire sentir ses effets sur les psychologies contemporaines, puis celles des \u00e2ges qui viennent. La R\u00e9forme parvient ainsi, tout en gardant sa lourde vertu, lourde comme une Bible d&rsquo;avant Gutenberg, \u00e0 para\u00eetre prendre son envol avec la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du lib\u00e9ralisme en devenir, dans les premiers rayons du levant de la modernit\u00e9 ; litt\u00e9ralement, elle s&rsquo;invertit elle-m\u00eame, dans son poids et dans son sens C\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, nous avons le versant intellectuel (plut\u00f4t qu&rsquo;artistique, apr\u00e8s tout) de la Renaissance humaniste et le versant religieux du tour de passe-passe int\u00e9grant la R\u00e9forme dans les fastes n\u00e9anmoins humanistes de la Renaissance, et le tout annon\u00e7ant le versant moral de la lutte contre l&rsquo;obscurantisme de l&rsquo;Eglise de Rome. Les guerres de religion vont, dans l&rsquo;esprit lointain qui les interpr\u00e9tera plus tard \u00e0 mesure que les psychologies en seront impr\u00e9gn\u00e9es, s&rsquo;installer dans cette m\u00eame <strong>fa\u00e7on<\/strong> que je crois plus involontaire, et plus cons\u00e9quence de la faiblesse de cette m\u00eame psychologie, que comme le fait d&rsquo;un complot \u00e9labor\u00e9. Dans les guerres de religion, les r\u00e9form\u00e9s sont irr\u00e9sistiblement assimil\u00e9s aux victimes de la r\u00e9action alors qu&rsquo;ils sont le plus souvent l&rsquo;inverse et, \u00e0 partir de l\u00e0, leur fortune ne conna\u00eet plus de bornes. De fa\u00e7on en fa\u00e7on,  je parle d&rsquo;une fa\u00e7on comme on parle de la fa\u00e7on d&rsquo;un tailleur, du style si l&rsquo;on veut, de la mani\u00e8re de tourner un acte pour qu&rsquo;il porte une marque,  les r\u00e9form\u00e9s devenus repr\u00e9sentants du r\u00e9formisme moderniste, puis, du  progressisme enfin ; ainsi, ils auront atteint le port, qui est celui de la vertu, et n&rsquo;en d\u00e9colleront plus jamais. Ainsi va l&rsquo;esprit de la chose dans la simili tradition qui s&rsquo;\u00e9tablit, simulacre et inversion de tradition en v\u00e9rit\u00e9, qui se fait un devoir d&rsquo;offrir un raccourci saisissant, lequel tord litt\u00e9ralement l&rsquo;entendement de l&rsquo;esprit, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une psychologie transform\u00e9e par cette torsion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQuel \u00e9tonnant retournement ! Il y a certes beaucoup \u00e0 dire du point de vue de la politique, de la propagande, de l&rsquo;influence, mais ce n&rsquo;est pas mon propos et, surtout, ceci expliquant cela, je crois que ce n&rsquo;est pas le cur, la substance du propos ni de la chose qui le suscite. Mais il faut le r\u00e9p\u00e9ter, le clamer, l&rsquo;acclamer m\u00eame : quel retournement ! Quelle vigueur, quelles forces d\u00e9pens\u00e9es dans la formation de la perception pour en arriver \u00e0 retourner de la sorte cette situation si confuse au d\u00e9part, et si marqu\u00e9e par la haine de la R\u00e9forme pour la Renaissance en tant que b\u00e2tarde de la pourriture papale, et aboutissant \u00e0 la perception compl\u00e8tement <strong>inverse<\/strong> que la R\u00e9forme n&rsquo;est rien de moins, du point de vue des valeurs humanistes, que la compagne et la caution morale de la Renaissance. <\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">10<\/span>  Si nous avons trac\u00e9 une tr\u00e8s rapide esquisse d&rsquo;\u00e9v\u00e9nements divers mais d&rsquo;une importance si consid\u00e9rable, c&rsquo;est pour d\u00e9couvrir tout aussi rapidement qu&rsquo;ils peuvent \u00e9galement,  non, qu&rsquo;ils doivent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s pour ne faire qu&rsquo;un. Nous avons, pour rendre compte de la diversit\u00e9 antagoniste des courants, d\u00e9coup\u00e9 en parties diverses les \u00e9v\u00e9nements d&rsquo;une \u00e9poque qui s&rsquo;est v\u00e9cue \u00e9videmment d&rsquo;une fa\u00e7on unitaire. Il est alors n\u00e9cessaire, pour progresser, de tenter d&#8217;embrasser le monde dans son unit\u00e9, d&rsquo;envisager le portrait de ce temps historique d&rsquo;une importance si grande, comme ce tout qu&rsquo;il est effectivement. Nous pourrons alors mieux observer l&rsquo;effet des \u00e9v\u00e9nements qui nous occupent sur la psychologie, ce qui est notre but principal dans cette d\u00e9marche.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tBien entendu et, finalement, sans la moindre surprise, la perception change en devenant unitaire. La Renaissance, enfin, c&rsquo;est bien plus que la Renaissance ; on y met dedans aussi bien la R\u00e9forme que les guerres de religion, qui sont des \u00e9v\u00e9nements de la Renaissance. Nous passons donc \u00e0 une perception int\u00e9gr\u00e9e du temps historique de la Renaissance, qui est certes la Renaissance elle-m\u00eame, d\u00e9couverte dans sa vastitude et sa multiplicit\u00e9, dans sa plus extr\u00eame ambigu\u00eft\u00e9. Frantz Funck-Brentano publia en 1935 un <em>Renaissance<\/em> qui abordait l&rsquo;histoire de la p\u00e9riode de cette fa\u00e7on totalement int\u00e9gr\u00e9e. Nous nous y attardons parce qu&rsquo;il nous donne les \u00e9l\u00e9ments qui nous importent pour \u00e9largir notre approche du probl\u00e8me, pour compl\u00e9ter ce qui a \u00e9t\u00e9 dit pr\u00e9c\u00e9demment, pour renforcer la base sur laquelle nous voulons nous appuyer pour d\u00e9velopper une interpr\u00e9tation de l&rsquo;\u00e9volution de la civilisation occidentale dans sa dimension psychologique pendant les deux si\u00e8cles conduisant \u00e0 la rupture qui nous importe. Ainsi pourra-t-on mieux investiguer le myst\u00e8re de cette rupture et renforcer l&rsquo;explication du ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tFunck-Brentano examine cette Renaissance, lui-m\u00eame, d&rsquo;une mani\u00e8re int\u00e9gr\u00e9e et tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rale, en poussant son approche par domaines divers dont le choix lui est propre, selon une m\u00e9thodologie tr\u00e8s diff\u00e9rente, bien entendu plus \u00e9rudite, que celle que nous avons propos\u00e9e plus haut. Le r\u00e9sultat est une charmante confusion, un bouillonnement sans queue ni t\u00eate, la sensation d&rsquo;un vertige qui soul\u00e8ve et enivre l&rsquo;Occident et sa civilisation. Toutes les classifications que nous avons \u00e9voqu\u00e9es plus haut avec leurs diff\u00e9rences, voire leurs antagonismes, se rassemblent et se fondent dans cette unit\u00e9, quoique sans perdre leurs caract\u00e8res mais en acceptant des nuances parfois s\u00e9duisantes ou int\u00e9ressantes, ou les deux. On observe des modifications \u00e9conomiques et sociales fondamentales, qui transforment la conformation du monde et offrent \u00e0 la psychologie des horizons dont la nouveaut\u00e9 est sans exemple. Il y a les arts, certes, et il y a les murs, la politique et l&rsquo;\u00e9conomie, mais tout cela en autant de parties prenantes d&rsquo;un tourbillon superbe et gigantesque. Le monde et sa civilisation occidentale se sont mis \u00e0 tourner sur eux-m\u00eames, comme une toupie, cr\u00e9ant avec ce mouvement les conditions de prodigieux changements Mais d&rsquo;ordre, de classement, de suggestions d&rsquo;interpr\u00e9tations, point du tout. La confusion du faux classement pr\u00e9c\u00e9dent, avec la R\u00e9forme usurpant sa position d&rsquo;inspiratrice spirituelle de la Renaissance alors qu&rsquo;elle hait la licence et le d\u00e9sordre de la p\u00e9riode, avec l&rsquo;Eglise d\u00e9nonc\u00e9e comme r\u00e9actionnaire au nom de l&rsquo;esprit de la Renaissance alors qu&rsquo;elle-m\u00eame, presque en \u00e9tat de d\u00e9cadence progressiste comme nous dirions du courant moderniste, a enfant\u00e9 la Renaissance, cette confusion s&rsquo;accentue au-del\u00e0 de toute mesure.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLa galerie des Papes de la Renaissance que dresse Funck-Brentano nous projette dans un univers sans aucun rapport avec l&rsquo;appr\u00e9ciation pleine de pr\u00e9jugements et de pr\u00e9jug\u00e9s que nous en avons. La pourriture est toujours l\u00e0 mais c&rsquo;est celle de bons fromages bien faits ou de la fermentation du bon vin presque comme un sacrement. Tous ces hommes sont <strong>naturellement<\/strong>, comme une chose allant de soi, des gens de la Renaissance, des esprits hauts, lettr\u00e9s et grands connaisseurs des arts, protecteurs des artistes et des philosophes d\u00e9couvrant \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 un monde nouveau de sensations et de pens\u00e9es audacieuses ; ces Papes vivent et agissent comme des Princes, des chefs de guerre et des m\u00e9c\u00e8nes, des amants et de bons p\u00e8res de famille en ce sens qu&rsquo;ils sont prompts \u00e0 assurer la fortune de leurs proches et de leurs prog\u00e9nitures. Chemin faisant, il appara\u00eet que l&rsquo;accusation de l&rsquo;obscurantisme lanc\u00e9e contre eux est r\u00e9duite au ridicule d&rsquo;une pens\u00e9e pleine d&#8217;embarras et de crainte de soi, qui est la cat\u00e9gorie de la pens\u00e9e dogmatique qui nous sied si bien, \u00e0 nous, dans notre \u00e9poque ferm\u00e9e du XXI\u00e8me si\u00e8cle, pour nous enfermer \u00e0 double tour dans ces pr\u00e9jug\u00e9s permettant de r\u00e9crire l&rsquo;histoire \u00e0 l&rsquo;avantage de nos chapelles modernistes. Le fait de la n\u00e9cessit\u00e9 du triomphe de la libert\u00e9 (plus que l&rsquo;\u00e9tat de la libert\u00e9), pr\u00e9sent dans ce temps bien plus qu&rsquo;il ne l&rsquo;est aujourd&rsquo;hui o\u00f9 l&rsquo;on ne cesse de s&rsquo;y r\u00e9f\u00e9rer, nous dit cela, \u00e9galement. La libert\u00e9 de la contestation et de la critique pour r\u00e9clamer toujours plus de conformit\u00e9 modernit\u00e9 et progressiste, dont nous faisons si grand cas pour nous-m\u00eames, ne nous garantit gu\u00e8re l&rsquo;enfantement de la v\u00e9rit\u00e9. Elle cr\u00e9e des contraintes et des dogmes cat\u00e9goriques, par cons\u00e9quent des obligations totalitaires dont la plus affreuse est l&rsquo;obligation de la vertu construite sur les d\u00e9bris de la destruction de ce qui, dans le pass\u00e9, condamne absolument notre pr\u00e9sent. Cela, on le comprend aussi vite, aujourd&rsquo;hui comme hier, ne fait qu&rsquo;ajouter au d\u00e9sordre et \u00e0 la confusion.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tLe d\u00e9sordre et la confusion des \u00e9v\u00e9nements et des positions renforcent donc notre perception de la Renaissance. Les anath\u00e8mes de tous bords, dans ce foisonnement, se rejoignent jusqu&rsquo;\u00e0 presque se confondre, les exc\u00e8s et obscurantismes divers assurant ces surench\u00e8res propices \u00e0 cette sorte d&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les fronti\u00e8res deviennent des invitations \u00e0 leur transgression,  et les vertus, par cons\u00e9quent, virevoltent de-ci de-l\u00e0, formant elles-m\u00eames dans cet oc\u00e9an d\u00e9cha\u00een\u00e9 leurs propres tourbillons sans se fixer sur aucune des rives qui le bordent ; c&rsquo;est le Pape qui prot\u00e8ge l&rsquo;abb\u00e9 Copernic, l&rsquo;homme qui a transform\u00e9 la vision de l&rsquo;univers, alors que l&rsquo;Inquisition voudrait bien lui dire deux mots et lui en faire abjurer quelques autres ; la protection du Pape garde \u00e9galement l&rsquo;abb\u00e9 Copernic des fureurs des r\u00e9formateurs, Luther en t\u00eate, qui ne peuvent accepter \u00ab <em>ces doctrines d&rsquo;une nouveaut\u00e9 criminelle<\/em> \u00bb. Qu&rsquo;est-ce qui d\u00e9finit mieux le d\u00e9sordre et l&rsquo;absence de rangement des id\u00e9es et des opinions dans cette p\u00e9riode unique que la vie et les accidents de la vie d&rsquo;Erasme, le prince des humanistes et habile publiciste de lui-m\u00eame, cet homme qui appara\u00eet \u00e0 ceux qui se retrouvent dans cette d\u00e9marche comme une sorte de miracle de la pens\u00e9e lumineuse de l&rsquo;humanisme ? Erasme est doux et tol\u00e9rant, il aime la bonne ch\u00e8re et ne d\u00e9teste pas la compagnie des belles dames ; il veille \u00e0 rester bon catholique de r\u00e9putation dans sa condition d&rsquo;eccl\u00e9siastique, il est prot\u00e9g\u00e9 par le Pape dans ses \u00e9crits, il plaide aupr\u00e8s du m\u00eame Pape, indirectement, la cause de Luther \u00ab <em>Dans le cur de Luther brillent des \u00e9tincelles de la vraie doctrine \u00e9vang\u00e9lique<\/em> \u00bb En 1518, Luther \u00e9crit avec emphase : \u00ab <em>Quel est le coin de terre o\u00f9 le nom d&rsquo;Erasme soit inconnu ? Qui ne salue en lui son ma\u00eetre ?<\/em> \u00bb Quelques ann\u00e9es plus tard, parce qu&rsquo;Erasme avait d\u00e9clar\u00e9 avec une mod\u00e9ration toute humaniste qu&rsquo;il n&rsquo;adh\u00e9rait pas \u00e0 la doctrine de Luther sur la Pr\u00e9destination, le m\u00eame Luther fulmine, en ces \u00e9crits indiscutables : \u00ab <em>Erasme de Rotterdam est le plus grand sc\u00e9l\u00e9rat qui ait jamais paru sur terre.<\/em> \u00bb Tout cela nous importe-t-il vraiment, tout cela nous permet-il de nous forger une opinion, tout cela nous permet-il d&rsquo;\u00e9viter de conclure droitement qu&rsquo;aucune opinion ferme ne peut \u00eatre sortie de ce d\u00e9sordre charmant, fastueux et \u00e9tincelant, cruel et audacieux, et ainsi de suite ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi en est-il tout du long du livre de Funck-Brentano, c&rsquo;est-\u00e0-dire tout du long de cette p\u00e9riode qui nous appara\u00eet d\u00e9sormais confuse et insaisissable, exceptionnellement riche et compl\u00e8tement d\u00e9routante, sans classement possible, sans rangement n\u00e9cessaire,  voil\u00e0 donc la Renaissance dans sa diversit\u00e9 et son d\u00e9sordre. C&rsquo;est \u00e0 cette lumi\u00e8re qu&rsquo;il importe d&rsquo;appr\u00e9cier le dernier chapitre, la conclusion si l&rsquo;on veut, du <em>Renaissance<\/em> de Funck-Brentano, sous le titre qui ne pouvait manquer de nous arr\u00eater de <em>La Renaissance et la R\u00e9volution<\/em>. L&rsquo;auteur voit de grandes similitudes entre les deux \u00e9poques, qu&rsquo;il d\u00e9finit, dans une vision historique classique fond\u00e9e sur une comparaison d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments similaires, comme des r\u00e9actions brutales \u00e0 l&rsquo;encontre des \u00e9poques qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Erasme parle du Moyen \u00c2ge qui pr\u00e9c\u00e8de la Renaissance comme d&rsquo;\u00ab <em>un temps de t\u00e9n\u00e8bres, d&rsquo;esclavage intellectuel<\/em> \u00bb et Rabelais constate : \u00ab <em>Hors de cette \u00e9paisse nuit gothique, nos yeux se sont ouverts \u00e0 l&rsquo;insigne flambeau du soleil.<\/em> \u00bb Plus d&rsquo;un si\u00e8cle plus tard, F\u00e9nelon \u00e9crit (\u00ab <em>oserait \u00e9crire<\/em> \u00bb, observe Funck-Brentano, manifestement scandalis\u00e9) : \u00ab <em>Nous sortions \u00e0 peine d&rsquo;une \u00e9tonnante barbarie.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tA cette lumi\u00e8re brutale, qui a depuis \u00e9t\u00e9 fort nuanc\u00e9e, pour ne pas dire compl\u00e8tement chang\u00e9e avec la reconnaissance de la richesse du Moyen \u00c2ge et l&rsquo;id\u00e9e que la Renaissance est sans doute beaucoup plus une prog\u00e9niture incertaine et presque angoiss\u00e9e du Moyen \u00c2ge qu&rsquo;une r\u00e9volte contre le Moyen \u00c2ge, la similitude des deux p\u00e9riodes (Renaissance et R\u00e9volution) appara\u00eet vite, dans l&rsquo;analyse propos\u00e9e, beaucoup plus dans l&rsquo;esprit de la chose que dans l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement historique soi-disant similaire d&rsquo;une r\u00e9action. Funck-Brentano y retrouve, derri\u00e8re la gloire de la lib\u00e9ration des esprits, des soci\u00e9t\u00e9s, des murs et des arts, une similitude dans l&rsquo;intol\u00e9rance qui ne para\u00eet inattendue qu&rsquo;\u00e0 premi\u00e8re vue, et \u00e0 vue tr\u00e8s courte sans aucun doute. Dans les deux cas, il s&rsquo;agit d&rsquo;une pouss\u00e9e bureaucratique, du centralisme sous toutes ses formes et, aussi, sans aucun doute, une forme de dictature des id\u00e9es. Le roi d&rsquo;Espagne Tr\u00e8s-Catholique Philippe II et le r\u00e9formateur Calvin parlent comme les chefs r\u00e9volutionnaires dans la forme de leur discours et dans la substance de leur politique,  le premier comme un Saint-Just, le second comme un Robespierre, observe Funck-Brentano. \u00ab <em>Luther parle et \u00e9crit comme aurait fait Marat<\/em> \u00bb et, d&rsquo;ailleurs mais exactement dans ce sens, les commentateurs l&rsquo;entendent bien de cette oreille, qui constatent plus l&rsquo;int\u00e9r\u00eat pour le dogmatisme,  y compris le pire, le dogmatisme de la libert\u00e9,  que la querelle religieuse.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Le plus fid\u00e8le et meilleur auxiliaire du r\u00e9formateur allemand, le doux et aimable Philippe Melanchton, disait lui-m\u00eame : Que de gens s&rsquo;attachent \u00e0 Luther, non par \u00e9gard pour ses opinions religieuses, mais parce qu&rsquo;ils voient en lui le restaurateur de la libert\u00e9. Quelle libert\u00e9 ? Les bonnes gens eussent \u00e9t\u00e9 bien embarrass\u00e9es de le dire.<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Devant les retrouvailles d&rsquo;une telle constance de l&rsquo;usage courant des id\u00e9es, tout nous invite pour notre d\u00e9marche \u00e0 laisser le contenu de ces id\u00e9es de la Renaissance pour constater que cette partie du tableau qui nous est d\u00e9crite, qui concerne la <strong>forme<\/strong> de l&rsquo;esprit bien plus que son contenu, donc ce qui est de loin le plus important, est bien celle du dogmatisme, de la dictature des id\u00e9es, de l&rsquo;intol\u00e9rance au nom des id\u00e9es Par cons\u00e9quent, l\u00e0 encore, nous serions aussi bien fond\u00e9 de voir dans les guerres de religion, non pas des guerres au nom de la religion, mais des guerres au nom de l&rsquo;intol\u00e9rance, au nom de la dictature nouvelle des id\u00e9es,  fussent-elles religieuses, comme c&rsquo;est le cas, mais cela n&rsquo;a alors qu&rsquo;une importance secondaire. Notre sentiment \u00e0 ce point est donc bien que la similitude principale entre Renaissance et R\u00e9volution, bien plus que dans la circonstance historique d&rsquo;une r\u00e9action par rapport \u00e0 ce qui pr\u00e9c\u00e8de, qui n&rsquo;est que la circonstance plus ou moins justement expos\u00e9e, plus ou moins justifi\u00e9e d&rsquo;ailleurs, se trouve, d&rsquo;une fa\u00e7on bien diff\u00e9rente, dans le triomphe du dogmatisme des id\u00e9es, c&rsquo;est-\u00e0-dire dans la forme d&rsquo;oppression politique que la pression des id\u00e9es, encore plus que leur contenu, impose.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Encore une fois, il faut rappeler et confirmer ce qui a \u00e9t\u00e9 dit plus haut, et que nous r\u00e9p\u00e9terons encore et encore comme un principe essentiel de notre d\u00e9marche dans ce passage qui concerne la p\u00e9riode de la fin de la Renaissance \u00e0 la R\u00e9volution et, au-del\u00e0, tout le champ du d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re ; peu importe le contenu des id\u00e9es et aucune prise de position de mon chef sur ce contenu, <strong>\u00e0 ce point<\/strong>, et pr\u00e9cis\u00e9ment <strong>dans ce champ<\/strong> de mes r\u00e9flexions. Le processus observ\u00e9 et qui nous int\u00e9resse essentiellement est psychologique, pas intellectuel ; le roi Tr\u00e8s-Catholique en Saint-Just, Luther en Marat, Calvin en Robespierre, tous les trois sont dans une cat\u00e9gorie similaire, quasiment d&rsquo;un m\u00eame esprit et en c\u00f4te-\u00e0-c\u00f4te, comme une solide fratrie vertueuse, alors que le contenu de leurs id\u00e9es religieuses s&rsquo;oppose d&rsquo;une fa\u00e7on qu&rsquo;on d\u00e9crirait comme radicale. Il importe de bien inscrire dans son esprit ce qui compte dans ce cas. La forme de l&rsquo;esprit, l&rsquo;outil de la r\u00e9flexion, tout cela forg\u00e9 par la psychologie, sont le lien historique qui importe, et \u00e0 partir de cette proximit\u00e9 nous pourrons avoir une vision m\u00e9tahistorique. Tel qu&rsquo;il appara\u00eet alors dans son essentialit\u00e9, ce lien nous confirme le m\u00e9canisme qui fait envisager favorablement l&rsquo;hypoth\u00e8se que la R\u00e9volution est fille de la Renaissance, et que le flux s\u00e9minal de cette filiation est la psychologie. Cela justifie encore plus qu&rsquo;on s&rsquo;attache grandement, plus loin, \u00e0 l&rsquo;\u00e9volution de cette psychologie.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn prenant en compte la fructueuse interpr\u00e9tation qu&rsquo;offre Funck-Brentano, notre vision se nuance fortement, en all\u00e9geant les exigences des interpr\u00e9tations approximatives que nous avons rappel\u00e9es (la pourriture papale et le reste) ; ces approximations existent et jouent leur r\u00f4le certes, mais elles n&rsquo;expliquent pas tout, ni m\u00eame tout \u00e0 fait l&rsquo;essentiel. Entre Renaissance et R\u00e9volution, il n&rsquo;y a pas une p\u00e9riode brisante et rupturielle, ce qui est propos\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral pour justifier la vision plus large de deux r\u00e9actions similaires contre deux \u00e9poques de forme similaire qui pr\u00e9c\u00e8dent. Sur ce point-l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment, il y a une affaire de circonstances historiques, d&rsquo;interpr\u00e9tations variables. Au contraire, il existe une v\u00e9rit\u00e9 de continuit\u00e9 entre Renaissance et R\u00e9volution, passant par un stade interm\u00e9diaire, un sas historique n\u00e9cessaire, mais cette v\u00e9rit\u00e9 est d&rsquo;essence psychologique et marque la forme des id\u00e9es et la fa\u00e7on dont les id\u00e9es sont mani\u00e9es. Les deux \u00e9v\u00e9nements ont dans l&rsquo;esprit de la chose une parent\u00e9 incontestable et cette parent\u00e9 se marque, pour la Renaissance, dans l&rsquo;interpr\u00e9tation aussit\u00f4t offerte des id\u00e9es de la Renaissance, aussit\u00f4t interpr\u00e9t\u00e9es dans un sens moral et politique, m\u00eame si elles sont religieuses. Luther-Marat, l&rsquo;homme qui proclame un maximalisme r\u00e9formiste pour revenir aux sources n\u00e9cessairement contraignantes de la doctrine, donc l&rsquo;homme qui offre un renouvellement de l&rsquo;enfermement dans les fers et les rets des contraintes de la religion r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans ses principes intangibles, est per\u00e7u tr\u00e8s paradoxalement, disons par l&rsquo;esprit lib\u00e9ral et moderniste, comme un lib\u00e9rateur (\u00ab <em>Que de gens s&rsquo;attachent \u00e0 Luther, non par \u00e9gard pour ses opinions religieuses, mais parce qu&rsquo;ils voient en lui le restaurateur de la libert\u00e9<\/em> \u00bb). La similitude est incontestable avec la R\u00e9volution, avec ce qui sera affirm\u00e9 de ses chefs, le tapage qu&rsquo;on fera de leurs propos, le gommage qu&rsquo;on prendra soin de mener \u00e0 bien de la <strong>contradiction<\/strong> entre propos et actes, que dis-je, entre propos doctrinaux enflamm\u00e9s et tr\u00e8s vite envol\u00e9s, et l&rsquo;esprit de la chose, affirm\u00e9, constant, aussi lourd et tranchant que la guillotine.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi en venons-nous au principal, pour comprendre l&rsquo;\u00e9volution des psychologies durant la p\u00e9riode ; pour comprendre que, derri\u00e8re toutes ces consid\u00e9rations qui t\u00e9moignent de la complexit\u00e9 des comparaisons entre les deux p\u00e9riodes, on devine les tensions que l&rsquo;esprit doit affronter pour bien les saisir, prendre attitude vis-\u00e0-vis d&rsquo;elles et s&rsquo;amarrer \u00e0 une ligne dogmatique choisie pour ce qu&rsquo;on croit \u00eatre un certain confort de la pens\u00e9e, sinon une assurance morale \u00e0 cet \u00e9gard, voire ce qu&rsquo;on croit \u00eatre la s\u00fbret\u00e9 de son int\u00e9grit\u00e9 physique. Nous en venons effectivement, ou en revenons, \u00e0 la pression exerc\u00e9e <strong>sur<\/strong> les psychologies de chacun, comme sur la psychologie en g\u00e9n\u00e9ral. Il nous importe surtout de retrouver, du point de vue des pressions subies par la psychologie, le processus d\u00e9crit pr\u00e9c\u00e9demment, d&rsquo;une fa\u00e7on bien plus syst\u00e9matique et bien plus forte puisque touchant tous les domaines de la vie, toutes les nations \u00e9galement, et si l&rsquo;on veut la civilisation elle-m\u00eame en un mot. Il s&rsquo;agit de la formidable contrainte \u00e0 laquelle est soumise la psychologie, \u00e0 partir du temps d\u00e9crit comme sublime et merveilleux de la Renaissance, o\u00f9 l&rsquo;on se trouve engag\u00e9 dans des n\u00e9cessit\u00e9s non moins formidables d&rsquo;interpr\u00e9tations contradictoires, pour faire correspondre le dogmatisme des id\u00e9es qu&rsquo;on \u00e9pouse avec les r\u00e9alit\u00e9s des activit\u00e9s et de l&rsquo;enseignement de ceux, hommes ou partis, ou choix religieux, dont on en fait la source. La Renaissance sublime et merveilleuse est aussi la R\u00e9volution avant l&rsquo;heure, dans ses m\u00e9thodes et ses contraintes, et surtout, et essentiellement pour notre propos, dans le poids de fer qu&rsquo;elle fait peser sur les psychologies. La sorte d&rsquo;obligation o\u00f9 l&rsquo;on se trouve, je dirais presque comme une coutume du jugement ou comme l&rsquo;on dit un mot de passe pour acc\u00e9der au jugement, de la d\u00e9crire comme sublime et merveilleuse malgr\u00e9 ce que l&rsquo;on est conduit \u00e0 percevoir et \u00e0 sentir d&rsquo;elle, de ses ambigu\u00eft\u00e9s, de ses contraintes cach\u00e9es, est d\u00e9j\u00e0, en soi, une pression consid\u00e9rable sur la psychologie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tNous en revenons alors, bien plus fortement et bien plus assur\u00e9ment, cette fois convaincus que nous d\u00e9crivons un ph\u00e9nom\u00e8ne historique d&rsquo;une formidable puissance et qui supplante tous les autres, \u00e0 notre exclamation ci-dessus ; nous en revenons \u00e0 notre exclamation qui fait la part la plus belle, et de loin, \u00e0 la psychologie contrainte par le probl\u00e8me constant de l&rsquo;interpr\u00e9tation et de la transformation qu&rsquo;imposent les id\u00e9es, bien plus que contrainte par le contenu lui-m\u00eame de ces id\u00e9es Nous en revenons \u00e0 ce Quel \u00e9tonnant retournement !<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAinsi va se nouer la trag\u00e9die, qui va \u00eatre \u00e9clair\u00e9e sans piti\u00e9 par les Lumi\u00e8res. Avant de s&rsquo;y coller, il est apparu utile, puis, bient\u00f4t, et cela \u00e0 la mesure et \u00e0 la vision du ph\u00e9nom\u00e8ne, il est apparu imp\u00e9ratif de lever un coin du voile sur le cadre cosmique de l&rsquo;\u00e9pisode consid\u00e9r\u00e9. Je pr\u00e9cise que cet imp\u00e9ratif m&rsquo;est apparu en seconde lecture, et apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 mis en pr\u00e9sence de sources qui y invitent. Cette chronologie involontaire rend compte d&rsquo;une n\u00e9cessit\u00e9 : apr\u00e8s avoir d\u00e9crit une \u00e9poque et ses prolongements, en jugeant avoir ainsi ferm\u00e9 le cadre de la description, appara\u00eet bient\u00f4t la n\u00e9cessit\u00e9 de retrouver la trace ultime des forces sup\u00e9rieures qui, jamais, ne rel\u00e2chent leur \u00e9treinte ni ne retiennent leur influence, ces forces sup\u00e9rieures qui sous-tendent ce r\u00e9cit, le justifient, le grandissent en lui donnant des dimensions qui d\u00e9passent toutes les \u00e9poques consid\u00e9r\u00e9es, en les liant pourtant par une transcendance du domaine de la m\u00e9tahistoire.<\/p>\n<\/p>\n<p><\/p>\n<p><p>\t<span class=\"lettrine\">11<\/span>  A la lumi\u00e8re de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, nous voici plac\u00e9s devant ce que nous jugeons \u00eatre un d\u00e9veloppement avec des aspects d\u00e9cisifs, concourant \u00e0 former et \u00e0 serrer ce nud m\u00e9tahistorique fondamental du d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9 et longuement d\u00e9crit, qui se profile, \u00e0 partir d&rsquo;o\u00f9 nous nous trouvons, dans la perspective des deux et trois si\u00e8cles, jusqu&rsquo;au terme de celui des Lumi\u00e8res. A cet instant de poursuivre sur cette voie, un temps d&rsquo;arr\u00eat, un temps de r\u00e9flexion qui est aussi et d&rsquo;abord un temps d&rsquo;<strong>\u00e9l\u00e9vation<\/strong>, n&rsquo;est pas sans promesses ; au contraire, ce temps-l\u00e0 tiendra et donnera l&rsquo;\u00e9lan suppl\u00e9mentaire qui permet d&#8217;embrasser toute l&rsquo;importance du processus psychologique que nous d\u00e9crirons plus loin.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe temps de r\u00e9flexion et d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation est plac\u00e9 ici de telle fa\u00e7on qu&rsquo;il incite \u00e0 l&rsquo;observation plus en hauteur, et d&rsquo;un autre point de vue, de ce nud central du propos. On ne tarde pas \u00e0 distinguer, comme l&rsquo;on retrouve un compagnon absolument n\u00e9cessaire, la respiration puissante et pour nous indubitable de ce ph\u00e9nom\u00e8ne surjacent d&rsquo;une tr\u00e8s grande force et d&rsquo;une exigence essentielle, un ph\u00e9nom\u00e8ne tel que nous ne pouvons en \u00eatre instruits que par l&rsquo;intuition haute. Il s&rsquo;agit de la dynamique m\u00e9tahistorique qui embrasse le domaine et conduit notre destin, influen\u00e7ant l&rsquo;\u00e9volution des choses, l&rsquo;\u00e9volution de nos psychologies, l&rsquo;\u00e9volution des \u00e9v\u00e9nements, telles que nous devrions les percevoir pour bien mesurer la trag\u00e9die de la p\u00e9riode que nous vivons ; il s&rsquo;agit par cons\u00e9quent de l&rsquo;\u00e9volution de l&rsquo;esprit, \u00e9videmment sous l&rsquo;influence de cette dynamique m\u00e9tahistorique qui se manifeste par le canal de notre psychologie, selon la vigueur et la souplesse de l&rsquo;interpr\u00e9tation qu&rsquo;on en fait ; il s&rsquo;agit enfin de la v\u00e9ritable dimension de la p\u00e9riode, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le lien entre les origines de la Tradition et notre crise pr\u00e9sente, \u00e0 nous du XXI\u00e8me si\u00e8cle, celle-ci et celle-l\u00e0, la Tradition et notre crise, mises ainsi d&rsquo;une fa\u00e7on puissamment imp\u00e9rative dans un droit fil o\u00f9 s&rsquo;inscrit \u00e0 sa vraie place et dans sa r\u00e9elle signification encore dissimul\u00e9e l&rsquo;\u00e9nigme de la Renaissance que nous observons dans ce passage. Cette \u00e9nigme est ainsi mieux expos\u00e9e, s&rsquo;inscrivant \u00e0 son tour dans cette topographie m\u00e9tahistorique comme une sorte de tourbillon gigantesque o\u00f9 tous les choix de destin\u00e9e concevables se heurtent et s&rsquo;entrechoquent, s&rsquo;affrontent et se d\u00e9font, rendant en un certain sens tous ces choix possibles, avant que le destin, color\u00e9 d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 d&rsquo;une influence mal\u00e9fique \u00e0 laquelle c\u00e9deront bient\u00f4t l&rsquo;esp\u00e8ce humaine et sa civilisation devenue contre-civilisation, n&rsquo;impose son choix Trois si\u00e8cles plus tard, ce sera fait.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe m\u00eame temps de r\u00e9flexion et d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation permet de d\u00e9gager \u00e9galement une indication sans ambigu\u00eft\u00e9 de notre volont\u00e9 de faire de ce passage de notre r\u00e9cit, et de l&rsquo;\u00e9pisode de la Renaissance par cons\u00e9quent, le contraire d&rsquo;une rupture,  dans l&rsquo;ordre de l&rsquo;id\u00e9e soulev\u00e9e plus haut avec Funck-Brentano, mais ici d&rsquo;une fa\u00e7on plus ambitieuse. On doit trouver dans ce rangement que nous proposons la confirmation puissante que, derri\u00e8re et au-dessus des agitations et des confusions qui caract\u00e9risent la p\u00e9riode, nous avons effectivement retrouv\u00e9 le cours de cette dynamique m\u00e9tahistorique, en g\u00e9n\u00e9ral dissimul\u00e9e par sa puissance et sa hauteur \u00e0 la pens\u00e9e trop sensible \u00e0 la paresse des apparences,  cette dynamique qui fixe \u00e0 cette m\u00eame pens\u00e9e, pour la transmuter, ses <strong>v\u00e9ritables<\/strong> enjeux m\u00e9taphysiques. Cela renforce d\u00e9cisivement l&rsquo;ensemble de la coh\u00e9rence de notre r\u00e9cit, l&rsquo;essence m\u00eame de notre r\u00e9flexion et ainsi de suite, en montrant effectivement la hauteur du domaine de cette r\u00e9flexion. Avec la dynamique m\u00e9tahistorique dont nous parlons, ce bouquet de ph\u00e9nom\u00e8nes tr\u00e8s hauts et invisibles pour le courant, des ph\u00e9nom\u00e8nes sublimes et incomparablement spirituels certes, accompagnent ce que nous avons d\u00e9crit jusqu&rsquo;ici, et le reste, ce que nous d\u00e9crirons ensuite, comme la basse continue dans une pi\u00e8ce de musique, qui englobe cette pi\u00e8ce de musique en lui donnant <strong>tout son sens<\/strong>.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00c9clair\u00e9s par cette appr\u00e9ciation, je dirais que la Renaissance et ce qui suit ne sont pas une n\u00e9cessit\u00e9 bassement historique conduisant le destin humain selon des normes pr\u00e9sent\u00e9es pour nous aguicher comme un peu en-dehors des s\u00e9ries habituelles, marqu\u00e9es par l&rsquo;apparence bruyamment affirm\u00e9e de la fortune de l&rsquo;humanit\u00e9 et, plus loin, de l&#8217;empire de la raison humaine et d&rsquo;elle seule; c&rsquo;est dire que cet en-dehors des s\u00e9ries habituelles reste, pour finir, dans la norme des normes de ce que nous nommerons plus tard le Syst\u00e8me Si l&rsquo;on veut faire de la Renaissance une n\u00e9cessit\u00e9 qui fasse raison d&rsquo;\u00eatre, alors il faut s&rsquo;\u00e9lever au niveau de la m\u00e9taphysique et cette n\u00e9cessit\u00e9 sera m\u00e9tahistorique plut\u00f4t qu&rsquo;historique ; et l&rsquo;on d\u00e9couvre qu&rsquo;il n&rsquo;en peut \u00eatre question que si l&rsquo;on accepte le concept cyclique de la Chute, dont nous distinguons, en ce d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, les premiers \u00e9clats du choc final. A cet \u00e9clairage, les \u00e9v\u00e9nements prennent <strong>tout<\/strong> leur sens, ils atteignent au sublime que nous signalions auparavant, ils s&rsquo;installent au plus haut au-dessus de nous, ils respirent puissamment comme le ferait une immense cr\u00e9ature dont la grandeur aurait la gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire enfin devenue m\u00e9tahistoire, et nullement la monstruosit\u00e9 d&rsquo;un <em>sapiens<\/em> qui veut se faire plus gros que son histoire \u00e0 lui.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCe temps de r\u00e9flexion et d&rsquo;\u00e9l\u00e9vation dont nous parlons au d\u00e9but de cette pi\u00e8ce pourrait, certes, pour marquer un d\u00e9dain affirm\u00e9 des d\u00e9marches communes, avoir comme embl\u00e8me l&rsquo;expression de Contre-Renaissance, du titre du livre, de 1950, du professeur am\u00e9ricain Hiram Haydn. Nous proposions cela en un premier jet car, effectivement, la puissance langagi\u00e8re de l&rsquo;expression nous a ouvert la voie pour ce passage, et nous lui devons bien cette reconnaissance. Mais l&rsquo;on d\u00e9couvre aussit\u00f4t que l\u00e0 s&rsquo;arr\u00eate l&rsquo;usage possible de l&rsquo;expression, au risque d&rsquo;\u00eatre d&rsquo;un usage abusif si l&rsquo;on va plus loin, parce que l&rsquo;expression est d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e, parce que Contre-Renaissance, de Haydn, tr\u00e8s formaliste et class\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment, ne rencontre nullement ce qu&rsquo;il nous importe de signaler. A suivre les consid\u00e9rations de cet auteur, nous ne ferions que d\u00e9couvrir de nouvelles contradictions et de nouvelles complications par rapport au sch\u00e9ma d\u00e9j\u00e0 si complexe qu&rsquo;on a dessin\u00e9 avec une esquisse de la Renaissance selon les croyances, les id\u00e9ologies et les ragots historiques rassembl\u00e9s quelques si\u00e8cles plus tard en comp\u00e9titions diverses pour interpr\u00e9tations conformistes ; la Contre-Renaissance de Haydn confirme abondamment la complication, sans rien ajouter au fondamental pour notre propos. D\u00e9cid\u00e9ment, il ne faut rien prendre d&rsquo;essentiel en dedans soi qu&rsquo;on n&rsquo;ait \u00e9t\u00e9 \u00e9clair\u00e9 comme il importe d&rsquo;\u00eatre par l&rsquo;intuition haute. Aussi est-ce bien \u00e0 l&rsquo;expression seule, seul objet de l&rsquo;intuition, que je m&rsquo;arr\u00eate, pour en user pour un nouvel \u00e9lan, pour bifurquer vers un \u00e9rudit de la Renaissance, que Haydn installe justement dans son courant de la Contre-Renaissance mais qui, outre cela, s&rsquo;impose d&rsquo;une fa\u00e7on puissante comme le repr\u00e9sentant de bien d&rsquo;autres choses qui nous int\u00e9resseront n\u00e9cessairement. Il s&rsquo;agit de l&rsquo;\u00e9rudit Cornelius Agrippa, dont la carri\u00e8re, l&rsquo;esprit et le destin sont les sujets d&rsquo;une th\u00e8se devenue livre en 1965 aux USA, publi\u00e9 en fran\u00e7ais en 2006, de l&rsquo;universitaire Charles Nauert, <em>Agrippa et la crise de la pens\u00e9e \u00e0 la Renaissance<\/em>. Nous l&rsquo;utiliserons avec constance et insistance dans ce passage.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Le livre, une th\u00e8se universitaire fouill\u00e9e, est un peu accablant pour le lecteur, au d\u00e9but, par sa profusion extr\u00eame de d\u00e9tails et de r\u00e9f\u00e9rences ; au moins avons-nous le sentiment que l&rsquo;auteur s&rsquo;est arm\u00e9 de bagages consid\u00e9rables pour charpenter son travail, qu&rsquo;il forme un terrain solide o\u00f9 poser nos pas. Tr\u00e8s vite, sur l&rsquo;essentiel dont on d\u00e9couvre qu&rsquo;il concerne la proximit\u00e9 de notre \u00e9rudit, Agrippa, avec la crise de la pens\u00e9e de son temps, le livre appara\u00eet bien plus qu&rsquo;utile ; pour qui sait y distinguer le flux des courants qui ont abreuv\u00e9 certaines de ses trouvailles, sans que l&rsquo;auteur s&rsquo;en soit n\u00e9cessairement avis\u00e9 ni l&rsquo;ait voulu de la sorte, il est m\u00eame une source incomparable de lumi\u00e8re. En plus, il est conduit, sans timidit\u00e9 excessive, \u00e0 mettre en accusation, arguments \u00e0 l&rsquo;appui, l&rsquo;historiographie moderne de dissimulation et de production de fausse monnaie intellectuelle. Il nous donne d\u00e9j\u00e0 des cartouches pour la bataille qui s&rsquo;engage contre la modernit\u00e9 Nauert d\u00e9crit cet Agrippa, cet \u00e9rudit fort important de la p\u00e9riode, balan\u00e7ant sans jamais trancher tout \u00e0 fait entre la soi-disant cr\u00e9dulit\u00e9 des sciences occultes et de la veine herm\u00e9tique du n\u00e9oplatonisme, et l&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 du scepticisme qui va nourrir avec juste ce qu&rsquo;il faut de d\u00e9formation tout un courant intellectuel participant incontestablement \u00e0 l&rsquo;\u00e9laboration de la modernit\u00e9 ; puis Nauert nous montre, sans barguigner, comment l&rsquo;historiographie de la modernit\u00e9 s&#8217;employa \u00e0 ridiculiser le premier penchant d&rsquo;Agrippa dans cette mesure absolument condamnable o\u00f9 celui-ci rel\u00e8ve de la Tradition, \u00e0 le m\u00e9priser de toutes les fa\u00e7ons possibles, \u00e0 le r\u00e9duire \u00e0 l&rsquo;accessoire y compris par le jeu de l&rsquo;\u00e9limination faussaire des signes de sa puissance, au profit du second bien entendu.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tPour achever ce propos entre parenth\u00e8ses, qui nous sert ici pour conclure notre introduction \u00e0 ce passage, je parlerai un peu plus du sens du livre, qui t\u00e9moigne lui-m\u00eame du drame que nous voulons d\u00e9crire. Apr\u00e8s avoir constat\u00e9 les vertus de la th\u00e8se de Nauert, et l&rsquo;aide que cette th\u00e8se va nous apporter, on observera combien l&rsquo;extr\u00eame final du livre est stup\u00e9fiant, o\u00f9 Nauert se comporte finalement, et avec quelle grossi\u00e8ret\u00e9 qui laisse b\u00e9er le proc\u00e9d\u00e9, exactement comme ceux qu&rsquo;il a d\u00e9nonc\u00e9s. Apr\u00e8s avoir, pendant 311 pages, donn\u00e9 toutes les raisons, jusqu&rsquo;aux plus hautes, de douter d\u00e9cisivement que la modernit\u00e9 puisse \u00eatre, au travers du destin d&rsquo;Agrippa, l&rsquo;expression des vertus <strong>v\u00e9ridiques<\/strong> d&rsquo;une Renaissance parcourue par l&rsquo;incertitude des angoisses qui forment une pr\u00e9monition de la catastrophe de la modernit\u00e9, Nauert nous offre une page et demi d&rsquo;un pan\u00e9gyrique insens\u00e9 de la modernit\u00e9.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Finalement, m\u00eame Agrippa n&rsquo;entrevoyait pas comment l&rsquo;esprit europ\u00e9en se pr\u00e9parait, tel le l\u00e9gendaire Ph\u00e9nix renaissant de ses cendres, \u00e0 \u00e9merger de son d\u00e9sespoir pour trouver un sens nouveau \u00e0 sa mission, reprendre confiance en soi et lutter r\u00e9solument pour le progr\u00e8s. Il lui \u00e9tait donc impossible de voir en ses propres doutes et son propre d\u00e9sespoir la pr\u00e9paration d&rsquo;une synth\u00e8se sur un plan nouveau et \u00e0 un niveau sup\u00e9rieur<\/em> [] <em>Il ne pouvait s&rsquo;apercevoir que des livres comme<\/em> [son <em>De vanitate<\/em>] <em>auraient pour effet d&rsquo;encourager une audacieuse remise en cause des autorit\u00e9s reconnues et des croyances accept\u00e9es dans tous les domaines et pr\u00e9pareraient ainsi l&rsquo;esprit humain \u00e0 accepter, ou du moins \u00e0 sonder, de nouveaux modes d&rsquo;explication de faits anciens.<\/em> \u00bb Ainsi l&rsquo;auteur justifie-t-il brusquement toutes les d\u00e9formations, notamment \u00e0 l&rsquo;encontre d&rsquo;Agrippa, qu&rsquo;il a reproch\u00e9es plus haut \u00e0 l&rsquo;historiographie de la modernit\u00e9, pour faire exsuder de la m\u00e9moire malax\u00e9e du pauvre Agrippa un enseignement involontaire justifiant <em>a posteriori<\/em> tous ces malaxages au nom de la modernit\u00e9 jug\u00e9e triomphante. Ce type de contrepied est un fondement de la d\u00e9marche de la modernit\u00e9 ; la tromperie, voil\u00e0 sa marque de fabrique<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tSi l&rsquo;on consid\u00e8re le rapport des pages consacr\u00e9es \u00e0 un \u00e9tat d&rsquo;esprit et brusquement \u00e0 son double contraire comme un d\u00e9menti impos\u00e9 par le Syst\u00e8me,  rapport de 311-2 en d\u00e9faveur du r\u00e9flexe pavlovien de la modernit\u00e9,  on parlerait d&rsquo;un minimum syndical pour l&rsquo;auteur. J&rsquo;\u00e9voquerais, pour mon compte, l&rsquo;automatisme d&rsquo;une pens\u00e9e soumise au Syst\u00e8me mais emport\u00e9e par son sujet et le go\u00fbt de la v\u00e9rit\u00e9, et rappel\u00e9e \u00e0 l&rsquo;ordre, au dernier moment, au moment de terminer l&rsquo;uvre. C&rsquo;est une indication de plus pour nous inviter \u00e0 utiliser cette th\u00e8se et ce livre comme base de travail.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMon intention initiale, lorsque je l&rsquo;ai d\u00e9couvert et que je l&rsquo;ai choisi pour qu&rsquo;il occupe une place ici, \u00e9tait de ne pas trop m&rsquo;attarder \u00e0 ce Cornelius Agrippa, cet \u00e9rudit trop oubli\u00e9 par rapport \u00e0 l&rsquo;importance qu&rsquo;on lui attribuait \u00e0 son \u00e9poque, mais cette importance qu&rsquo;il m\u00e9rite tout de m\u00eame par contraste avec l&rsquo;oubli injuste qui vint plus tard ; pour autant, et sorti de l&rsquo;anecdotique, son exemple s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude \u00e9clair\u00e9e de l&rsquo;intuition et selon les pi\u00e8ces qu&rsquo;on nous donne, comme une inspiration venue du pass\u00e9, comme une illustration puissante de ce passage du temps historique, dans ce qu&rsquo;il a de moins commun\u00e9ment connu et, finalement, de plus r\u00e9v\u00e9lateur Agrippa, \u00e0 la fois mage et grand occultiste, et, par cons\u00e9quent, inspir\u00e9 d&rsquo;abord par la philosophie herm\u00e9tique de l&rsquo;Antiquit\u00e9 et par le n\u00e9oplatonisme, puis inspirateur lui-m\u00eame de certains grands sceptiques (Montaigne essentiellement) et certainement en bonne partie devenu sceptique lui-m\u00eame, \u00e9galement \u00e0 la fois affreusement soup\u00e7onneux et d\u00e9chir\u00e9 par son soup\u00e7on \u00e0 propos des vertus de la raison humaine mise dans la dialectique m\u00e9di\u00e9vale ; un moment proche des th\u00e8ses de la R\u00e9forme sans \u00eatre jamais devenu protestant (Nauert est convaincant \u00e0 cet \u00e9gard, et nous permet d&rsquo;\u00e9carter ces vaines querelles qui ont toutes l&rsquo;allure d&rsquo;un diable plong\u00e9 dans un b\u00e9nitier) ; enfin partisan d&rsquo;un retour \u00e0 la puret\u00e9 des seuls \u00e9crits saints et d&rsquo;une fid\u00e9lit\u00e9 sans faille \u00e0 l&rsquo;Eglise traditionnelle, tout cela chronologiquement dans sa destin\u00e9e ou dans le d\u00e9sordre des sentiments et des angoisses ; mais d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 toujours, du d\u00e9but \u00e0 sa fin, cherchant en vain un \u00e9quilibre et une harmonie de l&rsquo;\u00e2me, de l&rsquo;intelligence, de l&rsquo;esprit,  en quoi il est, Agrippa, parfaitement un reflet de son temps Tout cela se suit, se chevauche, se contredit, s&rsquo;argumente et se d\u00e9nonce, si bien qu&rsquo;il nous semble d\u00e9couvrir au fil du r\u00e9cit, en Agrippa, un grand \u00e9claireur de l&rsquo;avenir, avec quelque chose d&rsquo;un initi\u00e9 de certaines grandes traditions du pass\u00e9 soudain d\u00e9chir\u00e9 par le doute affreux ; Agrippa, reflet du bouillonnement d&rsquo;un temps historique si brillant mais \u00e9galement caract\u00e9ris\u00e9 par ce que Nauert nomme justement l&rsquo;anarchie intellectuelle, manifest\u00e9e puissamment au d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle, o\u00f9 se poursuit et meurt la Renaissance, o\u00f9 appara\u00eet la R\u00e9forme, o\u00f9 gronde d\u00e9j\u00e0, lointainement mais \u00e0 coup s\u00fbr, le bruit des guerres de religion. C&rsquo;\u00e9tait aussi l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 le confortable Erasme, d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9, jurait qu&rsquo;il aimerait avoir quinze ans pour pouvoir conna\u00eetre et vivre pleinement les temps exaltants qui, selon lui, s&rsquo;annon\u00e7aient. Lequel des deux est un Juste en l&rsquo;occurrence ?<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t(Effectivement et apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 comme je l&rsquo;ai not\u00e9 ci-dessus, mais aussi apr\u00e8s avoir d\u00e9velopp\u00e9 tous mes arguments, \u00e9galement ci-dessus, qui rendent compte d&rsquo;une certaine fascination pour ce personnage \u00e0 peine esquiss\u00e9, je m&rsquo;arr\u00eate finalement plus longtemps \u00e0 Agrippa. Sa destin\u00e9e, sa pens\u00e9e, l&rsquo;aventure que fut sa vie et l&rsquo;aventure intellectuelle qu&rsquo;il connut, en une p\u00e9riode charni\u00e8re de l&rsquo;\u00e9poque charni\u00e8re que fut la Renaissance,  au moment o\u00f9 la Renaissance est \u00e0 sa derni\u00e8re apog\u00e9e et o\u00f9 appara\u00eet Martin Luther,  voil\u00e0 bien assez pour faire de l&rsquo;homme de Nettesheim, comme le nomme Nauert en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la ville natale de son \u00e9rudit, un exemple et un guide, non seulement de son temps mais de la crise de son temps consid\u00e9r\u00e9e comme un des \u00e9l\u00e9ments s&rsquo;inscrivant de tout son poids et de toute sa force dans la crise qui caract\u00e9rise le terme du cycle que nous vivons ; consid\u00e9r\u00e9e d\u00e9j\u00e0, cette crise de son temps de la Renaissance, comme un double pr\u00e9monitoire du terme de la crise qui caract\u00e9rise cette fin de cycle que nous vivons, nous autres, en ce d\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle.) <\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEn abordant son cas, Nauert prend naturellement soin de placer l&rsquo;odyss\u00e9e spirituelle et intellectuelle du grand \u00e9rudit Agrippa dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral de la situation des id\u00e9es, ou du tourbillon devrions-nous dire, dans cette phase de la Renaissance (\u00e0 peu pr\u00e8s du d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle jusque pass\u00e9 son gros tiers, autour de 1540). Le propos m\u00e9riterait alors effectivement l&rsquo;\u00e9tiquette de Contre-Renaissance, mais dans un sens beaucoup plus universel dans la dimension temporelle et spatiale, et \u00e0 un degr\u00e9 beaucoup plus haut, que le sch\u00e9ma d\u00e9velopp\u00e9 par Haydn ; dans le sens o\u00f9 l&rsquo;on d\u00e9couvre la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une humeur fondamentale de l&rsquo;esprit, avec une inqui\u00e9tude angoiss\u00e9e dans le sentiment, qui s&rsquo;opposent diam\u00e9tralement \u00e0 ce que la connaissance admise par le Syst\u00e8me vous autorise \u00e0 penser, en g\u00e9n\u00e9ral, de l&rsquo;humeur et du sentiment de l&rsquo;esprit durant la p\u00e9riode. Nous trouvons cette <strong>v\u00e9rit\u00e9<\/strong> dans le propos initial de Nauert, avant d&rsquo;entamer le r\u00e9cit de la vie de son \u00e9rudit, alors qu&rsquo;il en trace rapidement le contexte<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;Europe au d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle, qu&rsquo;on a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite comme une explosion de splendeurs diverses et d&rsquo;audaces intellectuelles qui impliquent un optimisme, ou \u00e0 tout le moins un vitalisme, exub\u00e9rant et conqu\u00e9rant, est aussi tout \u00e0 fait autre chose lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit du monde des id\u00e9es dans son sens beaucoup plus large et d&rsquo;une bien plus grande hauteur, l\u00e0 o\u00f9 se nouent les grandes esp\u00e9rances et o\u00f9 se dispersent les illusions trop press\u00e9es ; le monde des id\u00e9es prenant sa distance des emportements et agitations terrestres <strong>en s&rsquo;\u00e9levant<\/strong> jusqu&rsquo;\u00e0 la fondamentale signification spirituelle de ces id\u00e9es, en \u00e9largissant son regard sur tout l&rsquo;ample territoire de notre m\u00e9tahistoire. C&rsquo;en est au point que, dans ce royaume des id\u00e9es, on identifie le contraire de ce que le r\u00e9cit terrestre et commun, le r\u00e9cit-Syst\u00e8me, nous dit de la Renaissance ; c&rsquo;est qu&rsquo;effectivement, nous consid\u00e9rons la Renaissance dans cette continuit\u00e9 m\u00e9tahistorique qui nous importe,  et, alors, la couleur change Le pass\u00e9 que tous ces gens, qui ont une haute conscience des id\u00e9es qui caract\u00e9risent la chose, semblent un instant avant d\u00e9noncer et abandonner comme une barbarie devenue insupportable, appara\u00eet soudain, l&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, comme un paradis perdu qui leur \u00e9chappe, qu&rsquo;ils pleurent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment tant ils sentent confus\u00e9ment qu&rsquo;en le perdant, ils perdent quelque chose d&rsquo;inestimable.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00ab <em>Ceux qui vivaient effectivement au d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle avaient une toute autre vision de leur \u00e9poque. Leurs \u00e9lans d&rsquo;optimisme \u00e9taient \u00e9gal\u00e9s, peut-\u00eatre m\u00eame surpass\u00e9s, par de sombres crises de pessimisme. Ils assistaient \u00e0 la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence des syst\u00e8mes intellectuels dominants de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale qui se transformait en causeries purement futiles ou empreintes du d\u00e9sespoir intellectuel et de l&rsquo;appel \u00e0 la foi aveugle.<\/em> [] <em>La rencontre avec la litt\u00e9rature antique nouvellement red\u00e9couverte \u00e9tait souvent porteuse de d\u00e9s\u00e9quilibre tout autant que de stimulation intellectuelle. Le ferment de la r\u00e9forme religieuse, pour ceux qui avaient d\u00fb en faire r\u00e9ellement l&rsquo;exp\u00e9rience, se traduisait par une exasp\u00e9ration grandissante face aux conditions existantes, ainsi que par une angoisse mentale des plus vives chez ceux qui ne pouvaient accepter l&rsquo;Eglise telle quelle \u00e9tait et qui ne parvenaient pas \u00e0 s&rsquo;arracher \u00e0 l&rsquo;institution religieuse traditionnelle<\/em> []<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t\u00bb <em>Si le sentiment d&rsquo;un potentiel encore inexplor\u00e9 par l&rsquo;homme moderne faisait partie de l&rsquo;esprit de la Renaissance, il convient de mentionner \u00e9galement la sensation d&rsquo;avoir perdu la s\u00e9curit\u00e9 de la foi et des actes, la sensation d&rsquo;\u00eatre<\/em> <strong><em>parti \u00e0 la d\u00e9rive<\/em><\/strong><em>, accompagn\u00e9 d&rsquo;une vision du monde qui rejetait violemment l&rsquo;h\u00e9ritage culturel traditionnel du Moyen \u00c2ge (le rejetait am\u00e8rement, tout en le plagiant de temps \u00e0 autre sans vergogne et sans mentionner sa source) mais qui, en m\u00eame temps, offrait peu de certitudes rassurantes de son propre cru, hormis le rejet fr\u00e9n\u00e9tique de la barbarie du pass\u00e9 r\u00e9cent<\/em> \u00bb<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;aventure de la perception, de la r\u00e9putation de ce grand \u00e9rudit qu&rsquo;est Agrippa \u00e0 travers les \u00e2ges jusqu&rsquo;\u00e0 ce que l&rsquo;oubli (au XVIII\u00e8me si\u00e8cle) l&rsquo;\u00e9carte de nos manuels de la pens\u00e9e-Syst\u00e8me, m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre soulign\u00e9e et explicit\u00e9e \u00e0 cause de son apport \u00e0 la conception g\u00e9n\u00e9rale qu&rsquo;on tente de d\u00e9finir ici d&rsquo;une crise qui se manifeste par les pr\u00e9misses d&rsquo;une attaque puissante contre la Tradition. Malgr\u00e9 ses innombrables centres d&rsquo;int\u00e9r\u00eat, ses variations d&rsquo;opinion, malgr\u00e9 sa mise en cause des sciences occultistes, de la magie si l&rsquo;on veut, qu&rsquo;il d\u00e9veloppa pour son compte (en 1527, <em>De vanitate<\/em>) apr\u00e8s les avoir exalt\u00e9es 15 ans plus t\u00f4t (<em>De occulta philosophia<\/em>, premier manuscrit en 1510), Agrippa resta essentiellement dans la m\u00e9moire qu&rsquo;on eut de lui comme un mage, comme le grand magicien \u00ab <em>qui avait recherch\u00e9 la sagesse du pass\u00e9 lointain<\/em> \u00bb dans l&rsquo;occultisme. Cette m\u00e9moire, comme on la hume, sent le souffre. Bient\u00f4t enrichie des doutes terribles de l&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 de son <em>De vanitate<\/em>, elle fut utilis\u00e9e pour la fabrication d&rsquo;une l\u00e9gende, \u00ab qui symbolise le malaise intellectuel du XVI\u00e8me si\u00e8cle \u00bb ; cette l\u00e9gende prit la tournure sombre et terrible d&rsquo;une mal\u00e9diction, en rapprochant jusqu&rsquo;\u00e0 la confusion, pour ceux qui le consid\u00e9r\u00e8rent plus tard, \u00ab <em>ce symbole de leur propre combat et du d\u00e9sespoir intellectuel<\/em> \u00bb qu&rsquo;\u00e9tait devenu Agrippa d&rsquo;un personnage terrible et mal\u00e9fique. Cette mal\u00e9diction fit d&rsquo;Agrippa une sorte de double substantiv\u00e9 du Docteur Faust (qui appara\u00eet \u00e0 cette \u00e9poque comme h\u00e9ros immortel et terrible d&rsquo;un conte populaire allemand), un \u00eatre accol\u00e9 au symbole qu&rsquo;est Faust et, perverti par ce symbole, singuli\u00e8rement lorsque Agrippa fut per\u00e7u comme une source d&rsquo;un enseignement tari, entre ce qu&rsquo;on jugeait d\u00e9sormais comme la cr\u00e9dulit\u00e9 de ses uvres occultistes et l&rsquo;amertume d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de son <em>De vanitate<\/em> faisant liti\u00e8re de tout espoir de savoir humain Nauert rappelle que le po\u00e8te Marlowe les rapprocha explicitement puisqu&rsquo;il met dans la bouche de son <em>Doctor Faustus<\/em> l&rsquo;appr\u00e9ciation proche de l&rsquo;id\u00e9al de l&rsquo;esprit selon Faust, que lui-m\u00eame (Faustus) honore en la personne d&rsquo;Agrippa. Plus encore et par dessus tout comme r\u00e9f\u00e9rence litt\u00e9raire et symbolique, il y a le <em>Faust<\/em> de Goethe, qui doit beaucoup, sinon l&rsquo;essentiel \u00e0 Agrippa ; lequel Agrippa, avec <em>De vanitate<\/em>, avait \u00e9t\u00e9 la cause d&rsquo;une crise intellectuelle profonde chez le jeune Goethe, dont l&rsquo;optimisme initial fut profond\u00e9ment boulevers\u00e9, avec sa belle jeunesse, par cette lecture. Agrippa \u00e9tait devenu Faust, et la messe noire \u00e9tait dite.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tMais j&rsquo;arr\u00eate ici mon ex\u00e9g\u00e8se int\u00e9ress\u00e9e, puisque l&rsquo;essentiel est dit, et que c&rsquo;est lui que je veux retenir pour le propos ; il dit que le souvenir d&rsquo;Agrippa, tant qu&rsquo;il y eut un v\u00e9ritable souvenir, se confondit souvent avec une l\u00e9gende qui faisait de lui, Agrippa, un \u00eatre sombre jusqu&rsquo;\u00e0 en para\u00eetre diabolique, et jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00eatre tout simplement, \u00e0 la fois inspirateur et double de Faust. Il ne nous importe pas que la chose soit juste ou injuste, non sans noter, certes, qu&rsquo;elle est injuste, et calomnieuse dans l&rsquo;esprit autant que dans la lettre ; l&rsquo;image, et bient\u00f4t le symbole, et bient\u00f4t la perception qu&rsquo;on eut de plus en plus de lui \u00e0 mesure qu&rsquo;on entrait dans la modernit\u00e9, voil\u00e0 les choses qui nous doivent arr\u00eater. Agrippa est alors pr\u00e9sent\u00e9, voire travesti, comme l&rsquo;homme du doute d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, l&rsquo;homme du pessimisme, \u00e0 la fois directement par son <em>De vanitate<\/em>, \u00e0 la fois indirectement par ce qu&rsquo;on juge \u00eatre son \u00e9chec dans la mati\u00e8re des sciences occultes de <em>De occulta philosophia<\/em> dont il aurait pu pr\u00e9tendre sortir la quintessence d&rsquo;un acc\u00e8s au domaine de la surhumanit\u00e9 et de la divinit\u00e9. Ainsi en est-il d&rsquo;Agrippa, avec <em>De occulta philosophia<\/em> et <em>De vanitate<\/em> en apparence irr\u00e9conciliable contradiction, transform\u00e9e pour les besoins de la cause de la modernit\u00e9 en indirecte compl\u00e9mentarit\u00e9 puisque l&rsquo;\u00e9chec pr\u00e9tendu de l&rsquo;entreprise du premier nourrissant les conclusions suppos\u00e9es du second. (Echec pr\u00e9tendu et conclusions suppos\u00e9es selon l&rsquo;interpr\u00e9tation que la modernit\u00e9 donne des deux ouvrages dans la mesure des tendances classifi\u00e9es selon cette m\u00eame modernit\u00e9 qu&rsquo;ils semblent indiquer : \u00e9chec des recherches occultistes d&rsquo;Agrippa devenant \u00e9chec pr\u00e9tendu de retrouver la Tradition, accol\u00e9 aux conclusions du second ouvrage suppos\u00e9es \u00eatre l&rsquo;actant de cet \u00e9chec, et donc la confirmation de la d\u00e9nonciation d\u00e9cisive de la Tradition.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAgrippa est cet homme du doute d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et du pessimisme qu&rsquo;on est conduit \u00e0 juger plus tard, apr\u00e8s qu&rsquo;il ait \u00e9t\u00e9 tordu pour la cause de la modernit\u00e9, et \u00e0 mesure qu&rsquo;on entre dans la modernit\u00e9, comme destructeur ; cela, \u00e0 la diff\u00e9rence d&rsquo;un Montaigne, qui prit tant de lui (d&rsquo;Agrippa) mais qui met sur cette substance inqui\u00e8te et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e un sourire complice et enj\u00f4leur, comme une promesse de l&rsquo;apaisement, qui d\u00e9finit en r\u00e9alit\u00e9, et malgr\u00e9 toutes les r\u00e9serves du bel esprit, ce qui va ouvrir la voie \u00e0 un quelque chose de l&rsquo;\u00e9pouvantable certitude de l&rsquo;homme moderne ; et cela, cette certitude, qui s&rsquo;av\u00e9rerait, elle, au bout du compte, rien de moins que la mystification supr\u00eame, jusqu&rsquo;au d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re et au-del\u00e0. (Je ne peux que trop insister sur la repr\u00e9sentation que se fait la modernit\u00e9 d&rsquo;Agrippa, j&rsquo;en suis assur\u00e9, jusqu&rsquo;au fond d&rsquo;elle-m\u00eame, comme un des boucs \u00e9missaires de convenance, une fa\u00e7on en plus de tant d&rsquo;autres de se rassurer ; cela, la perception de la modernit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;encontre du grand \u00e9rudit, dont elle fait \u00e0 la fois un magicien, ou un mage, et un homme qui a partie li\u00e9e avec le d\u00e9mon, bouc \u00e9missaire devenu diabolique La modernit\u00e9 transforme le doute d&rsquo;Agrippa, son d\u00e9sarroi et son pessimisme \u00e0 propos des questions fondamentales, en une intention mal\u00e9fique, et assimile le fait du pessimisme dans la Renaissance \u00e0 l&rsquo;acte du d\u00e9mon, au Mal par cons\u00e9quent, attaquant ignominieusement la source de la modernit\u00e9 que serait la Renaissance dans le r\u00e9cit-Syst\u00e8me que la modernit\u00e9 nous fait de la Renaissance. C&rsquo;est un jugement caract\u00e9ris\u00e9 par l&rsquo;inversion compl\u00e8te de la perception, qui est souvent la marque de la modernit\u00e9, qui pourrait s&rsquo;apparenter \u00e0 ce que Ren\u00e9 Gu\u00e9non d\u00e9signe comme la contre-initiation, et qui deviendrait alors, dans ces circonstances, une d\u00e9s-initiation puisque son effet est de pousser d\u00e9cisivement \u00e0 l&rsquo;abandon de la Tradition apr\u00e8s le verdict d&rsquo;obsolescence idol\u00e2tre et barbare, et de repr\u00e9sentation du d\u00e9mon, sinon du Mal,  inversion achev\u00e9e par jugement sans appel de la raison subvertie.)<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAgrippa repr\u00e9sente ce c\u00f4t\u00e9 sombre de la Renaissance, qui n&rsquo;est pas loin de lever le drapeau de la Contre-Renaissance comme on l\u00e8ve une r\u00e9sistance, mais d&rsquo;abord et de fa\u00e7on infiniment plus fondamentale, infiniment plus significative dans le cadre de notre propos, en identifiant et en accusant une sorte de Renaissance faussaire. Nulle part, on ne trouve en lui l&rsquo;apaisement, l&rsquo;amnistie de lui-m\u00eame pour lui-m\u00eame, ni de lui-m\u00eame avec son temps. \u00ab <em>Agrippa de Nettesheim personnifiait les multiples doutes et incertitudes de son temps<\/em> \u00bb, \u00e9crit Nauert ; en m\u00eame temps, comme on l&rsquo;a dit, avec dans sa post\u00e9rit\u00e9 le terrible Faust Dans cette voie qui nous entra\u00eene vers les symboles puissants qui sont seuls capables de disperser les montages faussaires de l&rsquo;historiographie moderniste, et nous-m\u00eames connaissant l&rsquo;\u00e9volution que l&rsquo;on sait vers la modernit\u00e9, ne serait-on pas conduit d&rsquo;une mani\u00e8re faussaire \u00e9galement, \u00e0 l&rsquo;insu de notre propre bienveillance pour l&rsquo;\u00e9rudit, \u00e0 identifier une correspondance puissamment symbolique, entre les deux, Faust et son double ? Agrippa devenant le docteur Faust qui passe un pacte avec le diable, Agrippa devenant effrayant et d\u00e9testable <strong>justement<\/strong> selon cette d\u00e9marche faussaire, parce qu&rsquo;il \u00ab <em>personnifiait les multiples doutes et incertitudes de son temps<\/em> \u00bb, \u00e0 ce point qu&rsquo;Agrippa ainsi subverti s&rsquo;impose alors, pour notre compte et pour notre \u00e9dification, dans une inversion vertueuse, comme le t\u00e9moin irr\u00e9futable, voire l&rsquo;accusateur qui clame que la Renaissance que nous ch\u00e9rissons comme m\u00e8re de la modernit\u00e9 est d&rsquo;abord Renaissance faussaire Agrippa semant ainsi le trouble dans les certitudes que nous jugeons \u00eatre sacr\u00e9es pour d\u00e9finir <strong>notre<\/strong> Renaissance reconstruite et servant de cimier \u00e0 la modernit\u00e9 et proclamant \u00e0 l&rsquo;avance sa vertu intangible ; Agrippa, avec son doute et ses interrogations angoiss\u00e9es, qui aurait \u00e9t\u00e9 effectivement le diable pour ceux qui voulaient qu&rsquo;on les laiss\u00e2t tranquillement border le lit nuptial o\u00f9 \u00e9tait f\u00e9cond\u00e9e et d&rsquo;o\u00f9 na\u00eetrait la modernit\u00e9 Ainsi comprend-on qu&rsquo;avant de dispara\u00eetre de notre m\u00e9moire-Syst\u00e8me, comme trop infr\u00e9quentable somme toute, il ait \u00e9t\u00e9 per\u00e7u comme quelque chose du diable nullement pour ses pr\u00e9tendus tours de magie mais parce qu&rsquo;il avertissait \u00e0 l&rsquo;avance, par ses choix fondamentaux et l&rsquo;\u00e9volution de son esprit, que la modernit\u00e9 et ses lendemains qui chantent constituaient peut-\u00eatre une chim\u00e8re et, peut-\u00eatre, pire que cela, une terrifiante catastrophe. Alors, il \u00e9tait per\u00e7u comme quelque chose du diable par ceux-l\u00e0 m\u00eames qui c\u00e9daient d\u00e9j\u00e0 au diable v\u00e9ridique et irr\u00e9futable par le chemin de l&rsquo;inversion qu&rsquo;est la modernit\u00e9, au nom de leur fascination pour la modernit\u00e9 Effectivement bon exemple d&rsquo;inversion, \u00e0 cet \u00e9gard. Par cons\u00e9quent, le XVIII\u00e8me si\u00e8cle consomm\u00e9 dans le d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re qui marque son terme, qui annonce la chevauch\u00e9e furieuse et d\u00e9structurante de la modernit\u00e9, on s&#8217;empressa d&rsquo;oublier Agrippa \u00e0 qui l&rsquo;on avait fait un sort.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tQu&rsquo;on ne s&rsquo;y trompe pas une seconde : c&rsquo;est moi qui parle, et nullement Agrippa, qui aurait pris une plume aussi r\u00e9solument antimoderne alors que nul ne savait encore, dans son temps d&rsquo;anarchie intellectuelle, que viendraient bient\u00f4t la <strong>vraie<\/strong> modernit\u00e9 et, n\u00e9cessairement, la r\u00e9action aussit\u00f4t essentielle de l&rsquo;antimodernit\u00e9. C&rsquo;est moi qui parle, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 assumer cette vision de la Renaissance qu&rsquo;un de ses grands \u00e9rudits nous communique, peut-\u00eatre \u00e0 l&rsquo;insu de lui-m\u00eame, au travers des p\u00e9rip\u00e9ties de sa carri\u00e8re et des angoisses de son esprit. Arriv\u00e9s \u00e0 ce point o\u00f9 nous dominons les multiples confusions de cette p\u00e9riode sans \u00e9gale, o\u00f9 les engagements insaisissables et pourtant radicaux ouvrent le champ \u00e0 toutes les tromperies possibles, aux illusions funestes, aux fabulations \u00e9difiantes, aux inclinations sentimentales, il nous appara\u00eet par del\u00e0 Agrippa et pourtant gr\u00e2ce \u00e0 ce qu&rsquo;il nous dit de son aventure intellectuelle et de la trag\u00e9die qui l&rsquo;habite, qu&rsquo;il s&rsquo;agit bien d&rsquo;un carrefour de notre propre aventure ; voici le palais des miroirs d\u00e9formants, les subterfuges de l&rsquo;esprit, les labyrinthes o\u00f9 se perd la raison, le point o\u00f9 commencent \u00e0 se nouer les fils de notre nud gordien ; voici l&rsquo;ouverture de ce qu&rsquo;il nous importe de conter du d\u00e9roulement de notre histoire jusqu&rsquo;\u00e0 la transformation de l&rsquo;ordre de la magie noire (Agrippa sait ce dont il est question), de notre flux venu des origines de la Tradition sublime, horriblement transmut\u00e9 dans cette contre-civilisation de l&rsquo;inversion, de la subversion et de la Fin des Temps.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tIl y avait d&rsquo;abord eu, dans mon chef et pour caract\u00e9riser ce passage, l&rsquo;expression de Contre-Renaissance Je l&rsquo;ai finalement abandonn\u00e9e. Une fois men\u00e9es \u00e0 leur terme sa r\u00e9daction et la r\u00e9flexion que cet \u00e9crit engendra \u00e0 mesure qu&rsquo;il se d\u00e9veloppait, l&rsquo;expression Renaissance faussaire appara\u00eet bien mieux appropri\u00e9e comme on l&rsquo;a compris plus haut. Agrippa en serait alors le personnage central, symbolique, le t\u00e9moin \u00e0 charge capital bien qu&rsquo;involontaire, certes bien plus qu&rsquo;un Erasme ou qu&rsquo;un Montaigne aux destins assur\u00e9s, avec leurs choix faits, bien install\u00e9s dans leur \u00e9poque et leurs bonnes r\u00e9putations derri\u00e8re des esprits dont la fronde est souvent r\u00e9duite \u00e0 la seule apparence des choses, d\u00e9j\u00e0 avec quelque chose des certitudes faussaires de modernistes avant l&rsquo;heure, des pr\u00e9curseurs somme toute confortables de la modernit\u00e9, d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s dans la gloire cum\u00e9nique dont les a couverts le conformisme humaniste et moderniste. . (Je parle des personnages qu&rsquo;on a fait d&rsquo;eux sans qu&rsquo;ils n&rsquo;en aient rien voulu, m\u00eame s&rsquo;ils ont laiss\u00e9 faire, et sans en juger sur le fond de leurs talents, de leurs vertus et du reste.) Agrippa a exprim\u00e9 magnifiquement, sombrement et tragiquement, l&rsquo;anarchie intellectuelle et le pessimisme de son temps. Il fut tout, du magicien et du n\u00e9oplatonicien au croyant aux seules Ecritures Saintes et \u00e0 l&rsquo;Eglise, du sceptique au r\u00e9formiste marginal, au d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 ; enfin, jusqu&rsquo;\u00e0 la repr\u00e9sentation du d\u00e9mon, une fois son heure pass\u00e9e, pour le profit de la cause faussaire de la modernit\u00e9. Mais, pour les repr\u00e9sentants de cette cause faussaire, tremblants comme des feuilles mortes,  revenons \u00e0 eux qui sont d\u00e9j\u00e0 install\u00e9s dans la tromperie,  lui, Agrippa, comme un d\u00e9mon en version invers\u00e9e, qui amenait avec lui un message de tonnerre, qu&rsquo;il faut savoir entendre sans entendre le bruit, qui embrasse le d\u00e9cor faussaire de la modernit\u00e9 ; eux-m\u00eames, bien entendu, n&rsquo;en sachant rien, avec des oreilles pour ne point entendre, se contentant des tremblements convulsifs de leurs emportements modernistes sans savoir la cause de ces spasmes.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tEmport\u00e9 dans la repr\u00e9sentation symbolique de cette \u00e9poque de la Renaissance qu&rsquo;on a magnifi\u00e9e n\u00e9cessairement pour la cause, Agrippa nous manifeste en v\u00e9rit\u00e9 la confrontation de l&rsquo;esprit \u00e0 une crise majeure de lui-m\u00eame ; cette confrontation elle-m\u00eame comme une crise qui ne fut pas r\u00e9solue, qui permit de bifurquer vers la tromperie faussaire de la modernit\u00e9 avant que nous retrouvions cette m\u00eame crise, aujourd&rsquo;hui. Ainsi pris comme son symbole, Agrippa repr\u00e9sente un moment de folie et d&rsquo;anarchie de l&rsquo;esprit, forc\u00e9 par la perception de l&rsquo;effondrement d&rsquo;un monde, par la crainte que ce qui va remplacer ce monde et dont on ne sait rien nous r\u00e9serve des surprises cach\u00e9es et mauvaises. Il nous sugg\u00e8re donc, lui qui chercha \u00e9galement le moyen de conserver un lien, ou de le renouer, avec la Tradition en voie de perdition dans l&rsquo;impasse de l&rsquo;Eglise du Moyen \u00c2ge et de sa scolastique rationnelle parvenue au bout de sa course, Agrippa nous sugg\u00e8re de voir dans cet \u00e2ge de crise terrible de l&rsquo;esprit du monde, une crise actant effectivement la rupture du lien avec la Tradition.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tCette rupture est r\u00e9alis\u00e9e effectivement, du point de vue essentiel du symbolisme et au niveau de l&rsquo;Histoire elle-m\u00eame. Si l&rsquo;on veut en tracer les \u00e9lans cosmiques et consid\u00e9rer la p\u00e9riode de cette fa\u00e7on dont nous usons dans ce passage pr\u00e9cis\u00e9ment, il nous semble que la Renaissance ne marque rien moins, pour l&rsquo;histoire de notre civilisation s&rsquo;engageant dans la voie de devenir contre-civilisation, que le ph\u00e9nom\u00e8ne fondamental de l&rsquo;inversion du sens de l&rsquo;inspiration de l&rsquo;Histoire ; et ce mot sens pris dans ses deux significations, et ses deux significations accord\u00e9es, certes, dans le sens spatial comme dans le sens spirituel, et l&rsquo;une et l&rsquo;autre en parfaite correspondance, \u00e9galement parfaitement sensibles \u00e0 l&rsquo;inspiration de toutes les sortes. Nous entendons par l\u00e0 que ce que nous identifions dans l&rsquo;Histoire entre la Renaissance et la formation de la contre-civilisation comme nous la percevons, c&rsquo;est effectivement une inversion du sens de l&rsquo;inspiration et de l&rsquo;impulsion. Nous sommes entr\u00e9s dans <strong>le Temps de l&rsquo;inversion<\/strong> et l&rsquo;Histoire est retourn\u00e9e du tout au tout ; elle est invertie.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tJusqu&rsquo;\u00e0 la Renaissance, ou disons la crise de la Renaissance, le sens vers o\u00f9 \u00e9tait tourn\u00e9 le regard et o\u00f9 l&rsquo;esprit cherchait \u00e0 s&rsquo;abreuver \u00e9tait n\u00e9cessairement avec l&rsquo;inspiration de ce que la Tradition nomme l&rsquo;Unit\u00e9, le Un fondamental, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;origine de tout, l&rsquo;essence fix\u00e9e au centre et faite centre elle-m\u00eame, la chose structur\u00e9e originellement et infiniment. Le sens \u00e9tait, comme on dit, vers le pass\u00e9 ; c&rsquo;est-\u00e0-dire, vers la chose originelle, achev\u00e9e comme la source du reste, y compris d&rsquo;une vision ordonn\u00e9e et structur\u00e9e de l&rsquo;avenir. Soudain, l&rsquo;<strong>inversion<\/strong> s&rsquo;impose avec brutalit\u00e9 et totalement, sans que le <em>sapiens<\/em> en prenne exactement conscience mais d\u00e9j\u00e0 avec les effets \u00e0 mesure. En deux si\u00e8cles, de celui de la Renaissance \u00e0 celui des Lumi\u00e8res et de la R\u00e9volution, l&rsquo;avenir seul, la chose \u00e0 venir, devient le sens et la promesse de l&rsquo;accomplissement de tout, elle devient notre nouvelle Unit\u00e9, notre nouveau Un fondamental, notre source et l&rsquo;origine de tout. L&rsquo;inversion est si forte que la source de nous-m\u00eames, le g\u00e9niteur, se trouve dans ce qui n&rsquo;existe pas encore, ce qui est \u00e0 venir, et l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 comme une r\u00e9alit\u00e9 qui est encore \u00e0 cr\u00e9er, et qui le sera par notre propre grandeur ; la vanit\u00e9 nous a permis de ne pas trop nous attarder \u00e0 ne pas perdre l&rsquo;esprit sous le poids de ce contresens absurde, devenu trou noir de notre destin, de ne pas trop nous interroger. Que l&rsquo;on songe pourtant, en ouverture de la suite du r\u00e9cit qui abordera plus loin le cas de la terrible fatigue psychologique qui va conduire la pens\u00e9e \u00e0 accepter puis \u00e0 favoriser, au XVIII\u00e8me si\u00e8cle, les conditions qui permettront l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement terrible du d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re, que l&rsquo;on songe au poids que de telles conceptions int\u00e9gralement, g\u00e9om\u00e9triquement faussaires, font peser, justement, sur la psychologie. Cela pr\u00e9pare le terrain de l&rsquo;exposition de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de l&rsquo;approfondissement de la faiblesse de la psychologie face aux tourbillons des id\u00e9es issues de la Renaissance, dont la modernit\u00e9 exigera qu&rsquo;elles soient interpr\u00e9t\u00e9es selon son diktat.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Ainsi, dit et fait bri\u00e8vement, l&rsquo;on dira que l&rsquo;avenir remplace le pass\u00e9 et devient la promesse de l&rsquo;aube, comme si tout ce qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait que pr\u00e9lude, et m\u00eame, moins encore, pr\u00e9lude dans une sorte de n\u00e9ant sombre et inexistant, dans la nuit qui pr\u00e9c\u00e8de l&rsquo;aube. Ils ne le disent pas encore puisqu&rsquo;ils feignent de continuer \u00e0 honorer Platon et les autres, puis Agrippa lui-m\u00eame, mais ils ne sont plus tr\u00e8s loin du <em>tabula rasa<\/em> de la R\u00e9volution. Ils composent, presque les yeux ferm\u00e9s, presque par un instinct nouveau dont on jugerait qu&rsquo;il est difficile de ne pas lui trouver quelque aspect diabolique, la v\u00e9ritable formule de la modernit\u00e9. C&rsquo;est un curieux renversement et un renversement faussement majestueux, qui n&rsquo;a cure de l&rsquo;absurde ridiculisant la logique au nom des certitudes de la raison humaine transmut\u00e9e \u00e0 l&rsquo;avantage d&rsquo;un avenir \u00e9crit avant que n&rsquo;existe son pass\u00e9. L&rsquo;effet de ces choses, \u00e9trange et incertain, p\u00e8sera sur notre monde jusqu&rsquo;\u00e0 sa rupture eschatologique, on le sait d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 puisque c&rsquo;est aujourd&rsquo;hui et que j&rsquo;en \u00e9cris l\u00e0-dessus.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tL&rsquo;anarchie intellectuelle qui caract\u00e9rise la Renaissance d&rsquo;Agrippa, d\u00e9cid\u00e9ment plus Renaissance faussaire que nature, on la retrouve en ce d\u00e9but de notre XXI\u00e8me si\u00e8cle. Cette proximit\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 la similitude est \u00e9vidente en ceci qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui comme au d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle, l&rsquo;on assiste \u00e0 une insurrection contre la raison,  respectivement la raison de la scolastique m\u00e9di\u00e9vale pour le d\u00e9but du XVI\u00e8me, la raison de la modernit\u00e9 (y compris ses faux-nez des pseudo-r\u00e9actions de l&rsquo;irrationalit\u00e9) et de la science qui conditionne le Progr\u00e8s pour le d\u00e9but du XXI\u00e8me. La diff\u00e9rence fondamentale entre ces deux r\u00e9actions n&rsquo;est pas moins \u00e9vidente que leur proximit\u00e9 dans l&rsquo;objet de leur vindicte, en ceci que l&rsquo;enjeu supr\u00eame a chang\u00e9. Le premier conflit du XVI\u00e8me si\u00e8cle se d\u00e9veloppe alors que nul n&rsquo;ignore qu&rsquo;il existe un arbitre supr\u00eame, qui est la transcendance, qu&rsquo;on la nomme Dieu ou principe absolu de l&rsquo;Unit\u00e9 universelle ; et les anti-rationalistes scolastiques, lorsqu&rsquo;ils proposent la magie comme alternative, comme l&rsquo;Agrippa de <em>De occulta Philosophia<\/em> de 1510, proposent en fait un retour \u00e0 la philosophie herm\u00e9tique de l&rsquo;Antiquit\u00e9 et au n\u00e9oplatonisme, et ce retour ne nous coupe en aucune fa\u00e7on de Dieu mais propose d&rsquo;autres voies d&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 Lui. Leur grief se trouve dans ce qu&rsquo;ils per\u00e7oivent comme la d\u00e9gradation de l&rsquo;Eglise traditionnelle, par la pratique excessive de la raison scolastique, avec pour effet d&rsquo;ass\u00e9cher la transcendance, d&rsquo;\u00e9touffer le lien sacr\u00e9 de la Tradition. L&rsquo;une des critiques d&rsquo;Agrippa contre l&rsquo;Eglise, dite <em>mezzo voce<\/em> mais nous y voyons des traces de l&rsquo;essentiel, c&rsquo;est bien sa d\u00e9cadence par la perte de ses vertus transcendantales. \u00ab <em>Le manque de dons proph\u00e9tiques est une preuve \u00e9vidente de la d\u00e9cadence du clerg\u00e9<\/em> \u00bb, fait dire Nauert \u00e0 Agrippa ; la r\u00e9volte d&rsquo;Agrippa contre la rationalit\u00e9 scolastique qui a \u00ab <em>rendu obscure la parole de Dieu<\/em> \u00bb se d\u00e9finit exactement comme une r\u00e9volte contre le moderne (\u00ab <em>une rupture<\/em> [] <em>avec les fa\u00e7ons modernes (c&rsquo;est-\u00e0-dire m\u00e9di\u00e9vales)<\/em> \u00bb). Ainsi tout se passe-t-il comme si le fait du moderne, hors m\u00eame de toute chronologie, identifiait son vice fondamental de la logique de la d\u00e9structuration par l&rsquo;inversion en constante acc\u00e9l\u00e9ration dans sa dynamique propre, avec cette volont\u00e9 furieuse de rompre la tradition, la continuit\u00e9, la p\u00e9rennit\u00e9 ; comme si le moderne, toujours hors de toute \u00e9poque et de toute chronologie, <em>per se<\/em>, \u00e9tait promis \u00e0 produire de toutes les fa\u00e7ons le poison de lui-m\u00eame, \u00e0 nourrir de ses vices divers sa propre d\u00e9cadence, \u00e0 d\u00e9structurer le reste et \u00e0 se d\u00e9structurer lui-m\u00eame ; comme si le moderne conservait comme une formule du malin le penchant affreux de sa proximit\u00e9 avec la mati\u00e8re, de son encha\u00eenement paradoxal au d\u00e9cha\u00eenement de la Mati\u00e8re, de son attirance irr\u00e9sistible pour la Chute Nous retrouvons ais\u00e9ment cela, dans notre temps du XXI\u00e8me si\u00e8cle, sans nous sentir d\u00e9pays\u00e9s un seul instant.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\t Mais nous sommes, comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 not\u00e9, dans une terrible situation par rapport \u00e0 celle du XVI\u00e8me si\u00e8cle (Agrippa), m\u00eame si l&rsquo;une et l&rsquo;autre ont tant de similitudes. La diff\u00e9rence est de l&rsquo;ordre de l&rsquo;essence m\u00eame de l&rsquo;esprit, d&rsquo;une telle \u00e9vidence qu&rsquo;elle est rarement not\u00e9e. Nous sommes dans cette situation o\u00f9 nous ne pouvons m\u00eame pas renouveler dans un d\u00e9bat avec nous-m\u00eames \u00ab <em>les doutes et les incertitudes<\/em> \u00bb qu&rsquo;Agrippa agite pour lui-m\u00eame, pour repr\u00e9senter le malaise de son temps. Son biographe Nauert observe, \u00e0 son propos, \u00e0 propos de la fin de son odyss\u00e9e intellectuelle et tragique : \u00ab <em>Plus de vingt ans plus tard, en \u00e9crivant une d\u00e9dicace pour le Livre Trois de De occulta philosophia, Agrippa r\u00e9affirma que l&rsquo;esprit ne saurait accomplir son ascension vers Dieu, l&rsquo;ultime v\u00e9rit\u00e9, s&rsquo;il se fie \u00e0 des choses uniquement terrestres plut\u00f4t qu&rsquo;aux choses divines.<\/em> \u00bb Cela, cette d\u00e9cision ultime de l&rsquo;ascension vers l&rsquo;ultime v\u00e9rit\u00e9, ne nous est plus permis ni possible, dans le d\u00e9bat intellectuel et spirituel entre esprits ind\u00e9pendants des chapelles, en ce d\u00e9but de XXI\u00e8me si\u00e8cle. Pour acc\u00e9der \u00e0 l&rsquo;ultime v\u00e9rit\u00e9, dit Agrippa, il faut s&rsquo;appuyer sur des choses divines parce que les choses terrestres n&rsquo;y suffisent pas ; comment pourrions-nous faire, si nous voulions suivre cette exhortation quant \u00e0 nous, dans un univers o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que les choses divines n&rsquo;existent pas, leurs r\u00e9f\u00e9rences et leurs symboles class\u00e9s sans cr\u00e9dit ni consid\u00e9ration, objets de plaisanteries m\u00e9prisantes, rel\u00e9gu\u00e9s au sombre magasin des accessoires de la superstition. Ainsi serais-je conduit \u00e0 observer que, dans notre temps et selon les r\u00e8gles qui triomphent, un Platon et un Agrippa, comme un Plotin, un Thomas d&rsquo;Aquin ou un Dante, auraient tant de difficult\u00e9s \u00e0 d\u00e9velopper leurs activit\u00e9s, \u00e0 trouver un \u00e9diteur, \u00e0 susciter quelque \u00e9cho \u00e0 leur pens\u00e9e, qu&rsquo;ils en seraient, au mieux, consid\u00e9r\u00e9s comme des gugusses trop excentriques et trop peu s\u00e9rieux pour \u00eatre m\u00eame accus\u00e9s d&rsquo;\u00eatre r\u00e9actionnaires (r\u00e9ac&rsquo;), et sans doute, plus certainement, tout simplement conduits \u00e0 abandonner l&rsquo;exercice de ces activit\u00e9s pour gagner quelque maison de retraite. Ainsi passent les grands initi\u00e9s.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tAujourd&rsquo;hui, rien de la sorte de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des choses divines ne peut \u00eatre propos\u00e9, aucune alternative n&rsquo;est possible, puisque tout d\u00e9pend de l&rsquo;objet m\u00eame de notre vindicte, puisque tout tient \u00e0 ce que nous voudrions abattre ; ainsi notre anarchie intellectuelle tourne-t-elle \u00e0 vide car il n&rsquo;y a plus de ces mati\u00e8res diverses pour figurer dans le mouvement fou qu&rsquo;elle anime ; tout se passe comme si cette anarchie s&rsquo;exer\u00e7ait sur le vide, l&rsquo;entropie de la pens\u00e9e r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;unification d&rsquo;un automatisme monstrueux figurant la seule pens\u00e9e acceptable. On ne peut plus aller de la Tradition \u00e0 la raison, de l&rsquo;occultisme au scepticisme, de la modernit\u00e9 au refuge dans les Textes Saints, ou au retour au platonisme. Nous sommes enferm\u00e9s dans une situation de l&rsquo;intellect que nous caract\u00e9risons grossi\u00e8rement, selon le discours triomphant et totalitaire, de situation-TINA (du TINA de <em>There Is No Alternative<\/em>) ; nous ne pouvons rien d&rsquo;autre qu&rsquo;exercer ce d\u00e9sordre sur ce rien, contrairement \u00e0 l&rsquo;anarchie intellectuelle d&rsquo;Agrippa. La tension extr\u00eame qui en r\u00e9sulte, qui me fait croire moi-m\u00eame \u00e0 la finalit\u00e9 du conflit dans la fin eschatologique du cycle que nous vivrions actuellement, est que la seule alternative possible \u00e0 la mise en cause radicale de la raison, comme ce fut le cas au d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle, est le retour \u00e0 la Tradition. Dans cette p\u00e9riode du d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle, ce n&rsquo;\u00e9tait que la question du choix de la voie \u00e0 trouver (magie, r\u00e9f\u00e9rence au n\u00e9oplatonisme) parmi les divers choix offerts ; aujourd&rsquo;hui, c&rsquo;est tout simplement la perspective de la rupture compl\u00e8te puisqu&rsquo;aucune alternative n&rsquo;est plus admise dans l&rsquo;univers r\u00e9duit \u00e0 la raison humaine et aux seules possibilit\u00e9s humaines, et l&rsquo;alternative de la Tradition ne signifie rien de moins que la sortie de cet univers, le rejet de toutes les conceptions existantes, et l&rsquo;effondrement par cons\u00e9quent. Il nous importe d&rsquo;autant plus de distinguer dans le bruit et la fureur de notre \u00e9poque les signes de cet effondrement entra\u00een\u00e9 par la rupture, car nous savons bien que c&rsquo;est de cela qu&rsquo;il s&rsquo;agit. C&rsquo;est une situation bien singuli\u00e8re, qui justifie sans aucun doute qu&rsquo;on se penche sur le myst\u00e8re de sa formation et de sa r\u00e9alisation. Nul doute, nous le savons d\u00e9j\u00e0, que cette exploration nous donnera l&rsquo;une ou l&rsquo;autre clef pour ouvrir le myst\u00e8re de notre temps pr\u00e9sent, ou l&rsquo;inspiration pour mieux l&#8217;embrasser.<\/p>\n<\/p>\n<p><p>\tVoici donc comment nous en sommes arriv\u00e9s l\u00e0 ; comment nous nous sommes orient\u00e9s, \u00e0 grands pas pleins de confiance et de certitude, vers le Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res et le d\u00e9cha\u00eenement de la mati\u00e8re ; comment, effectivement, la mati\u00e8re s&rsquo;est \u00e9veill\u00e9e en mugissant et s&rsquo;est d\u00e9cha\u00een\u00e9e. Sur cette voie, nous commen\u00e7ons par tenter d&rsquo;\u00e9voquer, \u00e0 partir de ses origines, l&rsquo;une des plus grandes aventures du monde, et la passerelle eschatologique qu&rsquo;elle nous offre entre la Renaissance et les Lumi\u00e8res : le Christianisme.<\/p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire Le texte ci-dessous est la Deuxi\u00e8me Partie du Deuxi\u00e8me Livre de l&rsquo;essai m\u00e9tahistorique de Philippe Grasset La gr\u00e2ce de l&rsquo;Histoire. La publication sur dedefensa.org a commenc\u00e9 le 18 d\u00e9cembre 2009 (Introduction : \u00abLa souffrance du monde\u00bb), pour se poursuivre le 25 janvier 2010 (Premi\u00e8re Partie : \u00abDe I\u00e9na \u00e0 Verdun\u00bb), le&hellip;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"neve_meta_sidebar":"","neve_meta_container":"","neve_meta_enable_content_width":"","neve_meta_content_width":0,"neve_meta_title_alignment":"","neve_meta_author_avatar":"","neve_post_elements_order":"","neve_meta_disable_header":"","neve_meta_disable_footer":"","neve_meta_disable_title":"","_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[13],"tags":[11268,11949,5832,11948,9677,11950,2660,7805],"class_list":["post-74839","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-la-grace-de-lhistoire","tag-agrippa","tag-brentano","tag-desastre","tag-funck","tag-luther","tag-nauer","tag-pape","tag-renaissance"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74839","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=74839"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/74839\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=74839"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=74839"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/new.dedefensa.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=74839"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}